‹ Cours de littérature française (volume 4)Chapitre 34 sur 44 · JOUE · texte numérisé non relu

JOUE

Allex, retirez-vous; faites ce que je vous conseille.

Voilà, messieurs, ce qui a précédé Corneille de six siècles. Mais ces tentatives obscures, enferniées dans un cloître, bornées à une langue morte, ne pouvaient avoir qu'une faible influence; et surtout elles ne peuvent servir à nous faire retrouver ce que nous cherchons dans l'étude du théâtre, le témoignage expressif et vivant des mœurs contemporaines.

Par ce motif, messieurs, je ne m'arrêterai pas sur quelques essais de même nature, tentés avec plus de talent par un poêle d'Italie, qui fut en même temps historien, Mussalo. Ce qui distingue une de ces compositions, c'est le choix que le poète avait fait d’un sujet tout récent, les crimes d’Excel-

lino, un des plus odieux tyrans qui aient pesé sur (es villes d'Italie. Mais l'imitation servile du style de Sénèque; la poésie factice des chœurs, une pompe déclamatoire, étrangère à l’esprit du temps, ôtent à cet ouvrage toute furce et toute vérité. Il ne paraît pas d'ailleurs que celle pièce, en langue morte, ail été jouée sur un théâtre.

Voulons-nous marquer avec précision quand, pour la première fois, celte représentation d'une pièco eu langue vulgaire, cette action matérielle et morale d'un drame joué devant une foule qui comprend et s’émeut, s'est vue en Europe? La chose est difficile. Fontcnelle, plus ingénieux qu’érudit, a fait des bons mots sur les antiquités de notre théâtre. 11 admet, au quatorzième siècle, l'existence d'un drame provençal , sous le titre d’ Hérésie des prêtres . Mais le restaurateur de la langue cl de la poésie romanes, M. Ilaynouard, a prouvé que les troubadours n’eurent pas de littérature dramatique. I.e troubadour était à la fois auteur et acteur; il chantait ses propres poésies; il récitait de longs romans. Il employait la forme du dialogue dans les jeux-partis elles tenions. Mais tout cela n'était pas l'art dramatique : c'était une forme d’égloguc, à l'usage des cours d'amour. Nous arrivons au milieu du quatorzième siècle, sans trouver aucune trace évidente de compositions dramatiques en tangue vulgaire.

A cette époque , cependant, toutes les fois qu’il survenait quelque solennité, un mariage royal, la présence d’un prince étranger, on donnait des spectacles dans les rues. Mais ces représentations étaient fort simples : tout le inonde y jouait; on allait , on venait dans un certain ordre; on changeait deux ou trois fois de costume. Le peuple était chargé de représenter le peuple : on le divisait quelquefois en chrétiens cl en Sarrasins, en Romains et en juifs. C’était une pantomime, a laquelle on mêlait le jeu de quelques machines.

Ou trouve dans une vieille chronique du temps de Philippe le Bel quelques détails sur une de ces représentations. Le jour où Philippe le Bel arma son fils chevalier, il y eut un spectacle où paraissait la personne de Noire-Seigneur, qui mangeait des pommes avec sa mère, et disait des patenôtres.

u On entendit les bienheureux chanter dans le » paradis, en la compagnie d’environ qualrc-vingt- » dix anges; on entendit les damnés gémir dans » un enfer noir, au milieu de ceut diables, qui » riaient de leurs supplices. On vil aussi un renard

habillé en clerc... »

Voilà, messieurs, selon toute apparence, la plus ancienne analyse d'un drame moderne en langue vulgaire.

Ces représentations allèrent sc perfectionnant et

sc diversifiant. La comédie bouffonne naquit au milieu du drame religieux. Mais ce n'est que vers 140*, dans les premières années du quinzième siècle, que le théâtre prit, en France, une sorte de consistance. Quelques pèlerins, dil-on, qui depuis longtemps jouaient des Mystèrctà Paris et dans la banlieue, étaient menacés d'interdiction par le prévôt de Paris. Le roi Charles VI, mélancolique et fort ennuyé, vint, pour juger l'affaire, voir une de leurs représentations. Il fut amusé, et, par reconnaissance, il autorisa par un édit la confrérie dramatique.

Voilà le monument le plus ancien d'une sorte de constitution régulière donnée au théâtre, dans ta prévôté et vicomté de Paris.

Faut-il maintenant rire de pitié au souvenir assez confus de ces Mystèree , joués au quinzième siècle par privilège du roi? Oui, sans doute; les anachronismes monstrueux, les parodies involontaires, les absurdités font de ce théâtre une œuvre barbare et ridicule. On 11e peut môme en rien lire; ce qui était alors grossier ou naif, aujourd'hui semblerait une indécence et une bouffonnerie sacrilège.

Cependant il est fâcheux qu'à cette époque la langue n'ait pas été mieux faite, et qu'il ne se soit pas trouvé, par hasard , quelque homme de génie, parmi les confrères de ta Passion. Au fond, la matière était admirable. Concevez un théâtre qui serait, dans la foi des peuples, le supplément du culte même, concevez la religion mise en scène, avec la sublimité de ses dogmes, devant des spectateurs convaincus ; puis un poète d'une forte imagination, pouvant -user librement de toutes ces grandes choses, non pas réduit à nous dérober quelques pleurs sur de feintes aventures, mais frappant nos âmes avec l'autorité d'un apôtçc et la magic passionnée d’un artiste, s’adressant à ce que noos croyons , à ce que nous sentons , et nous faisant verser de vraies larmes sur des sojcls qui nous paraissent non-seulement vrais, mais divins : certes, rien n'aurait été plus grand que cette poésie. Au lieu de celte curiosité à demi indifférente , qui , dans notre siècle , conduit au théâtre des spectateurs distraits par rniHc soins, supposez une assemblée attentive , ardente , pieusement émue par le sujet seul, indépendamment des inventions du poète; mettez ces hommes en présence des plus grands souvenirs qui aient formé leur croyance; ayez un poêle surtout, un poêle

. . . cui ment die tnt or algue ot

Magna tonalurum ;

faites-lui réciter, décrire , dialoguer ce drame sublime et tout fait de la Passion ; qu'il vous montre la persécution et les douleurs du Fils de Dieu , la

| trahison du faux disciple, les hésitation» de Pilate, ce juge qui se lave les mains du crime qu’il laisse commettre; ces prêtres et ce peuple égaré qui se saisissent du crime qu’on leur abandonne, et l'achèvent; toutes les tristesses de la Passion, le reniement de saint Pierre, les douleurs de la mère au pied de la croix : pouvait-il exister jamais tragédie plus déchirante? Mais Je poète a manqué ; et le sujet de la Passiou, traité et remanié sans cesse, n’a produit que de froides et stériles absurdités, où la licence de tout dire n'a jamais inspiré quelque chose qui valût la peine d’ôtre «lit. Il y a grand nombre de manuscrits divers sur ce thème de la Passion; vous pouvez les feuilleter, vous n'y trouverez pas, je crois, une scène, une intention, une beauté durable.

Quant à la forme de ces représentations, elfe offre plus d’une remorque curieuse. Le nombre des personnages était fort grand , l'action presque illimitée ; elle se partage en journée 9. On représentait successivement toute l'histoire évangélique. Quel est le type le plus ancien de ces drames? On l’indiquerait difficilement. Quintilien nous apprend que, dans les jeuz dramatiques de la Grèce, on était admis à présenter au concours des pièces d'anciens auteurs, habilement retouchées, et que plus d'une remporta le prix sous cette forme nouvelle. Il n'y avait pas ces belles solennités pour les poètes de Frânce, au quinzième siècle; mais il parait qu'on retouchait fréquemment et qu’on remettait sur la scène, avec des additions et des variantes, les drames de la Passion. La langue changeait souvent, précisément parce qu’elle ôtait défectueuse, et qu’il y a , dans les idiomes, un point de maturité véritable qu’ils doivent atteindre avant de sc fixer.

Mais, me dira-t-on, csl-il possible que nul éclair do génie ne brille dans ce chaos? Ces sujets, qui vous paraissent si pathétiques, cl sur lesquels vous rêviez tout à l'heure fort vaguement une espèce d'utopie théâtrale, n’auraienl-ils, dans tout le moyen âge , avec une application si constante des esprits, inspiréque des productions informes où le goût ne peut rien découvrir? J’en suis convaincu.

Il y a peut-être quelque intention louchante dans cette prière de Marie : *

Mon cher enfant, ma très-douce portée,

Mon bien, mon cœur, mon seul avancement ,

Ma tendre Reur que j’at longtemps portée Et engendrée de mon sein proprement.

Mon doux enfant, mon vrai Dieu et mon père!

Mais tout cela est noyé dans un déluge de mots insipides. Le dernier vers est beau peut-être, si l'auteur s’en osl douté. Tout est manqué du reste. Celte scène, si naturellement expressive du reniement de saint Pierre, supposez la traitée par un poète

comme Shakspearc ou même Calderon * rien de plus dramatique. Elle est dans nos Mystère* si in&ipidcmcnl barbare , qu'il est impossible de la lire. La douleur de la mère au pied do la croix, ce dernier adieu qui a inspiré à Grégoire de Naziancc, dans sa tragédie trop irnilée d'Euripide, quelques expressions si louchantes, est stérile pour le versificateur français.

Parmi toutes ces compilations de Mystères, ces diables, ces anges, ces personnages allégoriques, comme par exemple Repentance , qui vient appor ter à Judas une cordeet un poignard, ce qui semble le plus supportable, c’csl un Mystère d'Ahraham. Il y a du moins de la simplicité. Dans ce faligaut chaos de barbarie, lorsqu’on rencontre quelque chose qui n'est que médiocre avec un peu de naturel, on est tout ranimé; c’est l’impression que produit cette scène du Mystère d’Ahraham :

une.

Mais veuillcz-nioi les yeux cacher,

Afin que le glaive ne voye.

Quand de moi voudrez approcher;

Peut-estrc que je fouyroyc.

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