‹ Cours de littérature française (volume 5)Chapitre 2 sur 21 · AU MOYEN AGE PREMIÈRE LEÇON · texte numérisé non relu

AU MOYEN AGE PREMIÈRE LEÇON

Messieurs,

Cet auditoire si nombreux, et si fait pour troubler par sa bienveillance même, ajoute encore à Tembrouillement de pensées que j'éprouve en ce moment; car il faut, je l'ai annoncé, vous donner un programme du moyen âge. Jusqu'à présentée parlais de choses que je connaissais assez bien, et où la faiblesse de ma parole était du moins soutenue par d'anciennes éludes ; maintenant je vais parler de choses que je sais à peine, que j'apprends à mesure que je les dis : j'ai besoin, et ce n'est pas une phrase

faite ni apportée de chez moi , j'ai besoin d'une double indulgence.

Dans cet effort que je vais tenter, pour encadrer la partie du moyen âge qui doit nous occuper, et poui y choisir quelques points dominants, caractéristiques, tant de faits que l'on ne peut dire tous, et qu'on craint d'omettre, tourbillonnent autour de mon esprit. A quoi m'attacher de préférence? Ces monuments si nombreux, et la plupart mal connus, cette confusion de langues et de civilisations, ces lacunes et cette abondance tout à la fois rendent presque impossible de faire ce que cependant je veux essayer.

L'année dernière, en finissant, je vous ai parlé vite et faiblement de la grande puissance qui allait ranimer la société, de ces génies sublimes nés du vivant de l'empire romain que tuait ou transformait le christianisme; j'ai dit que bientôt une vie nouvelle allait couler, se répandre dans ce.- canaux nouveaux comme elle; que des idiomes naissant, des peuples étaient prêts pour la recevoir, et qu'alors seulement la métamorphose du monde romain serait manifeste, serait entière.

Tant que les langues grecque et latine sont là vivantes, bien que tout le reste soit renouvelé, il y a, dans cette persistance, dans cet4e ténacité des anciennes formes, quelque chose qui empêche de voir toute l'originalité créatrice qui vient de naître avec la pensée chrétienne. Plus tard, au contraire, lorsque les vieilles races ont été balayées de la terre , ou du moins lorsqu'elles se sont cachées sous le costume des conque-

rants nouveaux , lorsqu'elles se sont dénaturées pour obtenir la permission de vivre; lorsque, du choc des barbaries qui se succèdent, sont nés des idiomes nouveaux, alors la révolution de l'esprit humain paraît dans toute son immensité. Sur l'ancien territoire romain tout est changé, bouleversé ; ce ne sont plus des Gaulois, des Ibères devenus Romains ; ce sont des races nouvelles avec les variétés de leurs physionomies et de leurs langues; c'est le chaos renaissant au milieu de cette uniformité que la conquête romaine avait commencée , et que semblait d'abord achever le christianisme.

Voilà l'état du monde où il faut s'avancer, s'aventurer, pour apercevoir, à l'origine, les littératures et le génie des principaux peuples de l'Europe. J'ai restreint beaucoup cette tâche en l'essayant; j'ai jeté la moitié démon sujet, parce que je n'y entendais rien; j'abandonne toute la partie germanique, non que je ne l'admire, non que je n'aperçoive de loin, avec une vue confuseetfaible, tout ce qu'il y aurait de grand et d'instructif dans les vieux monuments de ce génie du Nord, qui florissait dans l'Islande républicaine, au milieu du monde barbare qui , sons le nom de gothique , traversa tout le midi de l'Europe, et, sur sa terre natale, montra tant de vigueur indigène. Mais enfin je sais tout cela trop peu et trop mal; je ne puis en parler. Je me renferme, je m'emprisonne dans l'autre moitié de l'Europe, le Midi et les contrées centrales qui ont reçu et gardé le plus longtemps l'influence du génie mériilional. Ainsi les deux Frances, au delà et en deçà

de la Loire, la France du Midi et celle du Nurd ; l'Angleterre placée si près de nous, et sur laquelle a passé la conquête française, représentée par les Normands ; l'Espagne, dont les provinces limitrophes ont longtemps parlé la même langue que notre Midi; enfin l'Italie, voilà tout ce qui nous occupera. Tous ces sujets se tiennent et n'en forment qu'un seul ; toutes ces langues , excepté Vanglais qui , secouant la conquête et les lois françaises, reverdit de bonne heure sur sa vieille souche teutonique , toutes ces langues sont sœurs ; elles sont nées toutes de la même corruption ; elles ont toutes germé dans les ruines de la langue latine.

Ainsi, marquons d'abord ce grand résultat, né de la civilisation antique , et qui lui survécut ; le génie romain, dans tous les lieux qu'il avait conquis, et longtemps possédés, porte ses lois, ses mœurs, sa langue; puis vient la religion plus puissante que l'empire romain , qui ajoute la sainte uniformité de son rituel à cette première uniformité de la conquête et de la politique. Saint Augustin l'a remarqué en termes éloquents :

Opéra data est ut imperiosa civitas non solum jugum, verum etiam linguam suam domilis genlibus, per pacem societalis , imponerct, per quam non deesset, imô et abundarel inlerpretum copia.

Augustin voit quelque chose de merveilleux, de prédestiné, dans cette puissante diffusion de la langue romaine. A ses yeux, c'est le moyen providentiel qui

préparait la prédication générale et rapide de la foi chrétienne.

Quelles que soient les causes de cette grande révolution si majestueusement annoncée, dans le point de vue de l'esprit religieux, une chose vous frappe ; c'est que toutes les Gaules, jusqu'au Rhin, toutes les Espagnes, et nécessairement l'Italie entière, parlaient la langue latine au iv«, au v« siècle. Sans doute, il y avait des idiomes locaux, des patois qui se cachaient dans quelque coin de village ; mais la religion parlait latin, la loi parlait latin, la guerre parlait latin; partout le latin était la langue que le vainqueur imposait au vaincu. Pour traiter avec lui, pour lui demander grâce, pour obtenir la remise de l'impôt, pour prier dans le temple, toujours il fallait la langue latine.

Ainsi , cette grande transmutation des vaincus par les vainqueurs, ce changement de la société, sans la destruction des individus, s'était accompli sous la puissante politique des Romains aidée par la prédication du christianisme.

Combien cet état du monde dura-t-il? Comment devait-il s'altérer progressivement? A quelle époque, du milieu de cette langue romaine, universellement répandue, naquirent les langues nouvelles, et avec elles une manifestation plus complète, plus efficace de l'esprit moderne? Car l'esprit des hommes est tellement dominé par les formes du langage, que même des hommes nouveaux de race et d'esprit, s'ils prennent l'usage d'une vieille langue, perdront quelque chose de leur caractère natif, et que, si plusieurs races se

mêlent, elles ne formeront un peuple que lorsqu'elles auront une langue commune et nouvelle.

Ces questions, plus ou moins éclaircies, nous retiendront longtemps. Nous serons grammairiens, lexicographes, autant que nous le pourrons. Ces études ont leur intérêt, leur originalité historique et piquante; et vous ne me reprocherez pas de m'y arrêter.

Longtemps avant cette révolution , voyons d'abord tout le midi de l'Europe soumis par les Romains, et adoptant leur langue et leurs mœurs. C'est le sceau de la victoire; c'est la condition de la viepaisible,au milieu de la défaite. Mille preuves viennent à l'appui de ce fait. Entendez-vous au iv« siècle, sous Théodose, cet orateur gaulois qui, parlant au sénat romain, éprouve, dit-il, quelque pudeur d'apporter parmi les descendants de Cicéron et d'Hortensius la rudesse inculte et grossière du langage transalpin, rudem et incultum transalpini sermonis horrorem. Il ne s'agissait pas d'une harangue celtique, mais d'un discours dans la langue latine des Gaules. Dans les siècles antérieurs, Suétone, Pline, Juvénal , Martial, ont cent fois parlé des jeux littéraires et des déclamations en langue latine usitées à Lyon, à Vienne, à Bordeaux, dans toutes les villes de la Gaule méridionale el de l'Espagne. Plus tard, de curieux monuments attestent, dans les assemblées provinciales des Gaules, l'emploi de la langue latine pour rédiger les actes, exposer les plaintes des sujets gaulois, et même quelquefois accuser * le

' Raynouard, Droit municipal, t. 1, p. 208.

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préfet romain. C'était en langue latine que se produisait tout Tesprit du pays.

Il est à croire qu'une altération dans cet état des provinces conquises par les Romains ne date que de l'invasion de nouvelles races liarbares. Qu'arrive-t-il alors? De même que Rome civilisée avait imposé sa langue à tous les peuples qu'elle soumettait par ses armes, les nouveaux conquérants renversèrent-ils la civilisation récente qui venait d'être élevée dans les Gaules, et mirent-ils leurs mœurs et leur langue à la place de celles que les Romains avaient en paitie substituées aux usages et à l'ancien idiome du pays? Non; et c'est là qu'apparaît la force de la civilisation. Un savant célèbre, dans un ouvrage sur les langues Ouigour, a ingénieusement établi que, dans la langue d'un peuple formé par des agrégations diverses, on retrouve la population primitive de chacune des races réunies, en évaluant la quantité de mots et de tours que chacune d'elles avait apportés à la masse commune de l'idiome nouveau.

Mais cette remarque ne peut avoir toute sa justesse qu'autant que les races qui viennent ainsi se réunir offrent une égalité de civilisation pt de force intelligente. Lorsqu'au contraire c'est le savant, l'ingénieux qui vient soumettre le grossier et l'ignorant, alors l'équilibre dans le contingent que chacun apporte à la formation de la langue nouvelle est rompu; les lumières l'emportent sur le chiffre numérique des individus ; et ceux qui ont le plus d'id'^es donnent incomparablemcTit le plus de mots.

Certes, les Romains, qui avaient conquis et colonisé la Gaule , étaient beaucoup moins nombreux que les Gaulois. Ils n'en firent pas moins adopter leur langue, parce qu'ils imposaient leurs lois et leur religion. Les Francs étaient beaucoup moins nombreux que les Gaulois qu'ils envahirent. Cependant, s'ils avaient été supérieurs par l'intelligence et les arts, surtout s'ils avaient apporté avec eux un culte nouveau, l'ancienne civilisation , l'ancienne langue eût été vaincue par la nouvelle, aidée de la force. Mais comme, au contraire, les Francs n'étaient, relativement aux Gaulois transformés en Romains , que des barbares , ils prirent le pays, sans le transformer. Ils reçurent la religion des évêques gaulois. Ils laissèrent subsister la langue que parlait cette religion. Ils apprirent euxmêmes les idiomes populaires entés sur cette langue progressivement altérée dans les Gaules; et, à la longue, ils se confondirent dans le peuple plus nombreux et plus éclairé qu'ils avaient conquis. L'ancien esprit romain , l'ancienne langue romaine corrompue suc cessivement, prévalurent dans les Gaules sur la langue des conquérants nouveaux.

L'examen de ces faits, Messieurs, entraînera de longs détails. Là se présenteront des questions d'histoire et de philologie qui sont contentieuses, je l'avoue. Lorsque nous aurons admis qu'à dater du vii« siècle, trois langues principales avaient cours dans les Gaules, la langue latine encore officielle et ecclésiastique, une langue vulgaire uniformément altérée du latin, une langue allemande que les vainqueurs avaient apportée avec eux,

qu'ils perdirent en partie et qu'ils n'imposèrent pas aux habitants du pays, plus d'une difticulté se présente.

En admirant et en étudiant les belles recherches d'un homme de lettres célèbre, éruditetpoëte, M. Rayïiouard , peut-être lui soumettrons-nous quelques doutes sur la généralité de son système ; peut-être, en nous appuyant sur l'autorité d'un savant non moins ingénieux, de M. Schlegel, demanderons-nous s'il est naturel de supposer que, dès le vii« siècle, une même langue , formée de la corruption du latin , avait uniformément soumis à son empire la totalité des deux Gaules, et même s'étendait dans une partie de l'Espagne et de l'Italie supérieure. Nous ne négligerons, au reste, aucune des réponses et des preuves qu'a données l'auteur à l'appui de ces savantes conjectures. Ajoutons, d'ailleurs, que par une chance fort heureuse, sa gloire est à l'abri des contradictions mêmes qu'éprouverait son système. Lorsque l'on révoquerait en doute cette espèce d'universalité qu'il paraît accorder à une langue romane homogène, sonore, méridionale, et cependant parlée au nord comme au midi, il lui restera toujours l'honneur d'avoir savamment retrouvé, expliqué, analysé les monuments presque tous inédits de cette langue, et d'avoir, dans la variété de ces monuments, découvert et régularisé les éléments primitifs d'une langue mal connue jusque-là, et qui a été sinon le seul, du moins le principal intermédiaire entre la civilisation romaine et la nôtre; il lui restera enfin l'honneur d'avoir retrouvé , non-seulement des ouvrages oubliés, mais tout un idiome.

Quoi qu'il en soit, qu'une langue romaine uniforme ait étendu son empire sur un si vaste territoire , ou que, dès l'origine, deux langues romanes plus ou moins marquées des accents du Nord et du 3Iidi aient partagé la France, il n'est pas douteux que, vers le VIII* siècle, cet élément nouveau de civilisation, simple ou double, était né. Ainsi, vous connaissez tous, ou vous avez tous entendu rappeler le serment ds Charles le Chauve traitant avec son frère , Louis le Germanique. Le serment est traduit dans la langue vulgaire des deux nations. La langue des Francs naturalisés et dominateurs en France est, d'après ce serment, déjà fort semblable au roman.

Le serment, au contraire, du roi de Germanie est en langue Deutch, dans la langue qu'avait parlée Charlemagne , mais qui , sous ses successeurs au trône de France, avait cédé à un idiome nouveau, dégénéré du latir.

Cet idiome, nommé roman rustique, était-il identique dans toutes les Gaules, ou n'offrait-il pas plutôt des dialectes multiples? n'importe : il est certain qu'il existait au viii^ siècle , dans les Gaules , une langue immédiatement issue du latin, et tout à fait distincte des langues germaniques.

Mais combien de temps s'écoula-t-il, avant que cette langue rustique, grossière, que l'on n'écrivait pas, devînt capable d'éloquence?

Charlemagne, dont le génie s'étendait à tout, s'était occupé même de grammaire. Entre deux conquêtes, il avait fait rédiger une syntaxe de la langue Devtrfi,

qui, avec le latin, était alors la langue de la cour et des affaires ; et il avait établi des écoles pour l'enseignement de l'un et de l'autre. Il ne paraît pas qu'il se soit occupé du roman rustique. Mais ce qui prouve que cet idiome était déjà formé et usité , sinon à la cour tout allemande de Charlemagne, au moins dans ses États, c'est que, suivant Éginhard,ce prince ajouta dans l'usage vulgaire les noms des mois de l'année, pris de sa langue maternelle, c'est-à-dire pris de la langue allemande. Cette innovation même atteste l'existence distincte et complète d'une langue romane, dans la Gaule du Nord.

Lorsqu'une fois les peuples mélangés de la Gaule furent en possession d'un idiome nouveau sorti de la langue latine, et où se replaçaient quelques débris du langage celtique survivant à la civilisation romaine, qu'arriva- t-il? Comment se dénoua le génie de la nation? où parut la première lumière de l'esprit moderne? où se leva la poésie? C'est là. Messieurs, que les savantes recherches de M. Raynouard offrent, avec une incontestable vérité, l'intérêt le plus vif et le plus nouveau. Cette langue romane, dont il avait indiqué la naissance collective sur tous les points des Gaules, il la suit, il la considère dans le Midi; c'est là qu'il aperçoit toute cette population de poètes connus sous le nom de troubadours ; là se découvre toute une littérature ingénieuse dans ses formes, vive image du temps et pleine de précieux souvenirs qu'a négligés l'histoire.

Les causes de ce développement prématuré de la

angue provençale se rattachent, comme toujours, à l'état de la société. Pendant que la France du Nord était livrée à des dominations dures et violentes, et souvent ravagée par des ennemis, le Midi avait été plus paisible , plus industrieux, plus riche , d'abord sous les rois d'Arles, puis sous les comtes de Provence. Près de deux cents ans s'étaient écoulés sans invasions de Barbares, sans guerres sanglantes. La féodalité régnait là comme ailleurs , mais une féodalité plus douce. Ces cruautés épouvantables et, pour ainsi dire, naturelles dans l'esprit du temps, qui remplissent l'histoire de la France du Nord, on les rencontre beaucoup plus rarement dans la France du Midi. La douceur du climat, je ne sais quelle impression chevaleresque et généreuse venue de l'Espagne et même des Mores, avaient communiqué aux habitants une élégance poétique, qui se rapproche un peu de l'humanité des temps modernes.

Là, Messieurs, je devrais souvent abréger ou fuir des détails qui ne conviendraient pas à la gravité de cet auditoire. Je ne veux pas qu'il soit dit qu'on rassemble tant de personnes dans les vénérables murs , assez mal rajeunis, de l'antique Sorbonne, pour leur faire des dissertations sur les cours d'amour, pour leur réciter des tensons , des lais, des discorls, que les chevaliers du moyen âge adressaient aux châtelaines. Je ne veux pas que mes ennemis, si j'ai des ennemis, puissent jamais accuser la Sorbonne et moi d'une pareille innovation. (Rires et applaudissements.)

Cependant, Messieurs, de bien graves auteurs oni

traité cette matière. Les arrêts de ces cours frivoles, dont je ne veux pas une seconde fois prononcer le nom en langue vulgaire, ont été recueillis par un savant magistrat, sous le titre d'Arresta amorum. Les jugements auxquels a présidé la vicomtesse de Béziers, assistée de quatre-vingts dames du pays, étaient rendus en latin presque aussi bon que celui de saint Thomas.

On ne peut pas se dissimuler, d'ailleurs, qu'il y a tout un caractère de sociabilité, tout un trait caractéristique de l'histoire d'un peuple, dans l'institution de ces cours qui, des provinces du Midi, passèrent à d'autres parties de la France. De tels usages forment un curieux contraste avec la sanguinaire rudesse des mœurs féodales. Ce contraste si ancien peut servir à expliquer, dans un temps plus rapproché de nous, des singularités semblables; par exemple, la grâce frivole, l'élégante urbanité, qui fiorissait à côté de la plus épouvantable barbarie du xvi" siècle; et plus tard, ce reste de dureté de mœurs que l'on remarque au commencement du siècle de Louis XIV, et jusque dans la politesse de sa cour. Le moyen âge est tout entier dans ce mélange, dans cette incohérence dramatique et pittoresque, dont notre jeune poésie s'inspire heureusement, et que je tâche d'examiner en érudit, comme l'ont fait Sainte-Palaye, Bonamy, l'abbé le Bœuf, tant d'hommes graves qui écrivaient des mémoires pour l'Académie des inscriptions, et qu'on n'a jamais accusés de manquer à la bienséance. Toutefois, je serai très-réservé, très-rapide dans mon

exposition sur une partie de cette littérature. II en est une autre, non moins curieuse et plus sévère.

Qu'étaient les troubadours? Des hommes de guerre, pour la plupart; quelques-uns, des seigneurs de châteaux ; d'autres, des gens d'esprit du temps, qui, animés par leur nature musicale de méridionaux, favorisés par cette langue sonore et métallique, et redisant avec verve la pensée populaire, tour à tour attaquaient ou célébraient dans leurs chansons les seigneurs du voisinage, tantôt les invitaient à la paix, tantôt les excitaient à la croisade, parfois même insultaient toutes les puissances de l'État et de l'Église. La poésie provençale, c'était, pour ainsi dire, la liberté de la presse des temps féodaux; liberté plus âpre, plus hardie et moins réprimée que la nôtre.

Je pourrais vous en citer des exemples vraiment incroyables. Le savant M. Raynouard en a reproduit plusieurs dans son beau recueil des poésies romanes. Il en est d'autres devant lesquels il s'est arrêté par une sorte de discrétion et de réserve qui remontait à six siècles en arrière; il les a laissés, sous l'idiome provençal, ensevelis dans les vingt-cinq in-folio map.uscrits de M. de Sainte-Palaye.

Qu'avec le secours de son excellente grammaire et de ses lumineuses explications sur le génie de cette langue, à la fois savante et simple, on parvienne à lire ces curieux monuments, on y trouvera des trésors de verve et de vivacité ingénieuse , on admirera la hardiesse de ces chants si libres, qui répandaient la gaieté, la satire, l'insulte, et taisaient dominer l'esprit

dans un temps où la force matérielle était si puissante : elle-même empruntait ce secours; et les plus belliqueux seigneurs étaient souvent poètes.

Un autre point de vue se rattache à ces poésies. Le xp siècle avait vu s'accomplir une grande révolution dans tout le système de l'Europe. Celte révolution ne doit pas être oéparée, dans notre souvenir, du premier élan poétique des peuples du Midi ; car, remarquez-le bien, ce n'est qu'à la suite de grands événements, et sous les auspices de quelque génie supérieur, que se dénoue, que grandit l'esprit de toute une nation. A la fin du xi« siècle, tout était changé dans la langue des peuples de l'Europe latine. La date précise du changement, je ne la connais pas. lî en est de ces révolutions dans l'esprit et Tidionie des peuples, comme de cette révolution que chacun de nous éprouve en soi-même ; on ne s'aperçoit pas de ce que chaque jour nous emporte ; on se croit aujourd'hui le même qu'hier, et puis, avec une succession d'aujourd'hui, mis au bout l'un de l'autre, on se trouve un jour un homme tout difiérent; on est passé de la jeunesse à l'àL-e viril, de la maturité à la vieillesse. La même chose a lieu dans ce développement progressil des peuples; ils ne s'aperçoivent pas d'abord qu'ils changent, qu'ils dérivent; et puis tout à coup ils se trouvent ailleurs. Au milieu du xi" siècle, l'Europe latine n'était plus ce qu'elle avait été avant Cliarlemagne ; mais, pour déclarer ce mouvement et lui donner une énergie créatrice, il fallait ce qui avait manqué depuis Charlemagne, et ce qui vint alors,

des grands hommes, des -hommes qui changent l'esprit des nations, ou qui l'adoptent et le poussent, en leur disant ce qu'elles croient, et leur faisant faire ce qu'ils veulent. Il en parut trois de conditions fort diverses, un pape, un brigand et un roi : Grégoire VII, Robert Guiscard et Guillaume le Conquérant.

Il faut nous occuper d'eux, avant de revenir aux troubadours. De ces hommes, le premier, parce qu'il agit de toute la puissance de la pensée, c'est Grégoire VII. Robert Guiscard n'est qu'un bras héroïque conduit par un génie aventurier. Guillaume le Conquérant, son nom dit sa gloire; c'est un génie vraiment dominateur et politique, un Charles-Quint du XI* siècle. Mais ce pape, Grégoire VII, il n'a que sa pensée et la croyance des autres pour dominer tout le monde. Robert et Guillaume ont la force des armes, l'ascendant guerrier du Nord sur le Midi , le courage de leurs compagnons, et je ne sais quoi d'audacieux qui avait mené la race normande des bords de la Scandinavie jusqu'à Rouen, à Londres, à Salerne, et qui de là l'emportait à Constantinople.

Eh bien, quand ces trois hommes eurent passé, qu'ils furent morts dans la même année nommée par le peuple une année miraculeuse, qu'avaient signalée une comète et des pestes, que resta-t-il après eux ? Il resta surtout Grégoire VII, bien qu'il eût manqué ce qu'il avait voulu , qu'il fût mort exilé, presque captif, et que son génie eût succombé sous son entreprise, du moms en apparence. Mais il laissait après lui des idées plus puissantes que lui ; et son système acheva

ce que lui-même n'avait pas fait. A sa suite, la souveraineté ecclésiastique s'étend sur toute l'Europe. Ce n'est pas, comme celle de Robert Guiscard , une souveraineté qui s'épuise dans un coin de la Calabre, qui va tenter la conquête de la Grèce, et qui s'arrête quand le conquérant est frappé de mort. Ce n'est pas, comme celle de Guillaume, une souveraineté laborieuse qui, après avoir conquis à grand'peine un peuple, lui imposant mœurs, coutumes, lois, langue nouvelle, finit cependant par se confondre avec lui, et par disparaître dans la nationalité anglaise. Non, c'est une souveraineté qui survit à tout, domine sans violence plusieurs nations à la fois, et ne s'use pas, pendant plusieurs siècles.

Elle devait être surtout puissante chez les peuples du midi de l'Europe, que de fréquentes guerres avec les Mores avaient attachés plus vivement à leur foi, et qu'une imagination ardente passionnait pour les pompes et les fêtes du culte.

Faut-il croire cependant que le pouvoir pontifical, et, au-dessous, le pouvoir ecclésiastique, fût alors la seule force morale qui dominât les esprits? Non ; cette indéracinable liberté de l'esprit humain, qui d'abord s'était enveloppée de la tiare pour lutter contre la force matérielle, elle se cache, et même elle se produit ailleurs. Pendant que des barons injustes et féroces tremblaient sous l'analhème épiscopal, souvent aussi un poète, un troubadour de Béziers ou de Toulouse, réprimait avec une chanson l'avarice ou la dureté des clercs.

Je ne compare pas les deux puissances ; mais cette

chanson, apprise et répétée par le peuple, était aussi (une force morale; elle vengeait de ses hypocrites persécuteurs l'infortuné comte de Toulouse ; elle accusait l'impitoyable Montfort ; elle attaquait des vices puissants et sanctifiés; elle parlait à tous les gens d'esprit du temps. Et, on le sait, à toutes les époques, il y a des gens d'esprit ; seulement ils sont habillés autrement. On a dit que saint Thomas d'Aquin avait autant de génie que Platon; à la bonne heure;'mais le costume est bien différent.

Dans les sirventes provençaux paraît donc, nonseulement une source de poésie nouvelle, mais un principe de raisonnement et de liberté qui s'oppose à ce qui était alors bien plus puissant que le fer, l'influence théologique et monacale. Il est singulier de voir la témérité avec laquelle, dans ces temps que notre imagination se figure si soumis, si respectueux, non-seulement les abus, mais quelquefois les choses saintes sont tournées en dérision, et non pas seulement à force de naïveté, comme on le suppose, mais quelquefois avec une malice profonde qui ferait honneur ou peur à des temps plus cultivés. Vous le concevez. Messieurs, le goût, encore plus que la prudence, m'avertira d'élaguer ces détails, et de ne pas vous lire la chronique scandaleuse du moyen âge. Il nous restera un grand objet d'étude dans le génie de celte littérature méridionale parente de la nôtre, et dans l'espritnouveau d'indépendance qu'elle annonce, dès le XI i« siècle, sur les grandes questions qui devaient agiter le xvi«.

'^ A côté de cette poésie des troubadours, s'élevait une autre poésie, moins vive, moins ingénieuse, autrement téméraire. Quelle que fût la conformité primitive de la langue romane du Midi et celle du Nord, la séparation au xii« siècle était visible; la langu? des trouvères et la langue des troubadours offrent alors de grandes et curieuses différences dans les mots, comme dans les ouvrages. Une sorte de vivacité moqueuse, de raillerie satirique, anime aussi la langue des trouvères ; mais au lieu d'éclater par des images brillantes et lyriques, d'avoir quelque chose de musical , comme les voix du Midi , l'esprit des trouvères est prosaïque et narquois; c'est un conte, au lieu d'une ode. Ici je crois voir un chevalier troubadour qui, du haut de son coursier, chante des vers de guerre ou d'amour; là un bourgeois malin qui, dans les rues étroites de la cité, devise avec son compère et se raille des choses dont il a peur. Dans l'œuvre des trouvères, il n'y a de poésie qu'un certain mètre, une versification fort grossière; point d'harmonie, peu d'images. Leurs vers sont des lignes de convention, tandis que dans la poésie des troubadours les vers sont des parties de musique. Dans les trouvères la finesse naïve du récit tient la place du talent poétique. Nous analyserons avec soin ces différences et ces variétés.

Ce n'est pas tout, il y avait chez les trouvères, comme chez les troubadours, un mouvement d'inveniion qui ne se bornait pas à quelques chants malins ou passionnes, mais qui s'égarait dans de longs

récits. En petits vers de huit syllabes, on faisait des espèces de poëmes épiques ou romans de chevalerie. Ils étaient beaucoup lus : un livre était toute la bibliothèque d'une famille, d'un château. Ce livre, tel qu'on en conserve encore, avait l'air d'un meuble ; il était enfermé dans des planches, il était cadenassé; on ouvrait cela comme une espèce de sanctuaire; et pendant les longues soirées , on le relisait sans cesse. De là, dans les poésies des troubadours, ces allusions si fréquentes à quelques romans.

Il y avait toute une mythologie chevaleresque, toute une série de noms et de souvenirs, qui était présente à la mémoire des habitants du pays. La pensée de ces bonnes gens était claquemurée dans leurs fabliaux, et tout à fait étrangère à l'antiquité. Aujourd'hui, cette poésie a pour nous un intérêt historique, sur lequel nous insisterons longtemps. Elle offre la plus vive image de l'esprit du temps. Elle était moins un art qu'une croyance.

Au reste, ces fabliaux des trouvères, ces longs poëmes historiques, chevaleresques, allégoriques du xm« siècle, peuvent occuper curieusement l'érudition. Mais ce n'est qu'au génie qu'il est donné d'agir sur les âmes, d'élever ces monuments qui rayonnent au loin dans les siècles, et enfin de créer une littérature qui ait une date précise : cette date, c'est un grand homme. Toute la poésie française du xiii^ siècle est, pour ainsi dire, anonyme; vous distinguez seulement Thibaut, comte de Champagne. Qu'il soit coupable ou non d'avoir adressé des vers à la reine Blanche, ce

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qui a fort inquiété quelques érudits de l'Académie des inscriptions, vous reconnaissez dans ses vers, en langue déjà française, un tour libre, hardi, naïf, une heureuse imitation de la vivacité provençale. Comte de Champagne et roi de Navarre, Thibaut a réuni les caractères des deux poésies. La prose de Ville-Hardouin plaît par la candeur antique et la rudesse encore informe du langage; on sent un idiome tout jeune, qui raconte des choses nées en même temps que lui. Joinville, enfin, dans son récit trop court, se montre admirateur si sincère de saint Louis, que, la passion donnant à son style une inimitable vérité, il est le témoin le plus fidèle de son temps, et sera relu dans tous les temps. Mais la puissance communicative du génie n'est pas encore attachée à de tels écrits; c'est une image heureuse de l'esprit d'alors ; ce n'est pas une œuvre créée. La langue des troubadours, plus répandue que celle des trouvères, par sa communication naturelle avec l'Espagne , n'avait pas produit non plus un de ces grands ouvrages qui dominent les siècles. Sans doute le Romancero du Cid est une brillante épopée du hasard et du génie populaire. Cette foule de romances inspirées dans le \[\v et dans le xiv« siècle offrent quelques beautés que nous traduirons; mais il n'y a point là l'œuvre unique d'un grand génie. C'est l'esprit espagnol, et non pas un homme né de l'Espagne, mais supérieur à elle et qui l'élève à sa suite. Il faut chercher ailleurs ; il faut regarder l'Italie; c'est là que s'allumera le premier ilambeau du génie européen ; c'est là que, pour la

première fois, l'antiquité sera égalée, et que la ^juls- "sance créatrice d'Homère semblera recommence l' sous ane autre forme.

Le monde italien avait dû garder, plus que tout autre, la trace puissante de la domination romaine; la langue latine avait dû s'y corrompre plus lentement et plus difficilement qu'ailleurs. Par là on doit expliquer peut-être comment l'apparition du génie italien fut plus tardive que celle de l'esprit provençal ou français. Une sorte d'obscurité est répandue sur la naissance poétique de ce phénomène qu'on appelle Dante. Rien ne l'annonce. D'où vient-il? Comment tout à coup une langue est-elle formée à l'instant où il est né? Cinquante ans auparavant, où était cette langue? Elle n'a pas laissé de monuments; il faut disserter, conjecturer, pour croire qu'il existait dès lors une langue italienne. De savants hommes estiment qu'elle n'était pas autre que la langue romane. La vraisemblance repousse cette opinion ; mais les faits manquent pour la combattre. A peine s'est-il conservé quelques mots épars de cet idiome intermédiaire. Il semble que Dante ait tellement saisi l'imagination de ses contemporains, quand il a paru, cu'aussitôt ils ont oublié tout le reste.

Quoi qu'il en soit, plus d'une cause avait préparé ce grand avènement du génie, au milieu de l'Italie. Cette contrée, qui était restée toujours plus civilisée que les autres parties de TEurope , n'avait pas subi aussi puissamment l'influence de la féodalité. Les

esprits y demeurèrent plus éclairés et plus libres. Dès la fin du xi" siècle, le contre-coup et l'exemple des hardiesses de Grégoire VII émancipent, enhardissent toute la nation. Non-seulement le prêtre, mais l'Italien semble s'être associé d'orgueil à ces foudres puissants qui avaient excommunié les rois d'Allemagne. Un amour-propre national inspire à tout ce peuple un orgueilleux dédain pour ces Barbares d'au delà les monts, pour ces Teutons qui venaient en foule mourir en Italie, et qui, lorsqu'ils n'y mouraient pas de la peste, s'en retournaient excommuniés par le saint-père.

Ainsi, comme souvent les choses humaines se dé^ veloppent dans un ordre de conséquences qui ne; ressemble pas aux principes, c'est le grand asservisseur des rois et des consciences , le grand despote religieux, Grégoire VII, cet homme dont les anathèmes faisaient trembler tout le monde, qui favorise la hardiesse et le premier élan de l'esprit populaire.

Quelque temps après sa mort, dans toute l'Italie, vous voyez croître l'indépendance locale. Les Allemands sont des étrangers, des ennemis qui montent la garde en Italie et ne s'y naturalisent pas. L'esprit fier et brillant des Italiens s'indigne d'obéir à ces lourds dominateurs; on repousse leur jargon du Nord; et des ruines du latin se forme cet élégant idiome que bientôt le génie de Dante va couler en bronze pour l'avenir. Cependant l'esprit de fédération bourgeoise, plus précoce et plus actif en Italie qu'il

ne le fut en France, tantôt s'appuyant d'une bulle, tantôt d'un diplôme impérial, grandit avec une éner-i gie singulière. Ce ne sont pas des guerres seigneuriales, comme en France, mais des guerres de ville à ville. Ce ne sont pas des luttes de vassaux qui se battent pour un maître, qui souffrent ou frappent, sans que leur intelligence s'élève et que leurs droits s'augmentent. Ici chacun est partie dans la victoire. Les esprits s'éclairent et se forment; la guerre est une école de liberté municipale; et l'intelligence générale de la nation se fortifie au milieu des agitations et des combats de toutes les cités qui disputent leur indépendance.

Comme on n'avait pas naturellement un seigneur féodal, on était exposé souvent à supporter un tyran. Ainsi, quelque chose de ces passions ardentes et profondes, par lesquelles autrefois, dans la Grèce et la Sicile, l'esprit démocratique luttait contre le maître qui venait le subjuguer, se retrouve au milieu des cités d'Italie du xiii« et du xiv* siècle. Ces passions qui fermentaient dans ce peuple naturellement si ingénieux et si animé par son soleil, elles attendaient un homme qui dît, avec des paroles qu'on ne put oublier, ce que tout le monde avait fait, souffert, senti, qui fût théologien et factieux; car toutes les occupations du temps, c'étaient la théologie et la faction, les bulles et les guerres civiles, la guerre des Gibelins contre les Guelfes, la guerre des blancs contre les noirs, des Cerchi contre les Donati, de chaque ville contre chaque ville, et d'une raoitié des citoyens de

chaque ville contre l'autre moitié. Ce n'est pas là, sans doute, une image de bonheur. Elles n'étaient pas heureuses, non plus, ces cités de la Grèce qui dé ployaient tant de grandeur et de génie. Avec moins de perfection élégante et quelque chose de rude encore, l'Italie du moyen âge rappelle la Grèce. Dante est à la fois l'Homère et l'Eschyle de ces temps nouveaux. Il nous attachera longtemps; il sera pour nous le premier grand génie de l'Europe moderne; il nous montrera ce qu'il y avait de pensée profonde et de haute poésie cachée sous la rude écorce du moyen âge.

Remarquez le. Messieurs, un événement dont, à dessein, je ne vous ai point encore parlé, les croisades ont occupé le monde pendant plus de quatre-vingts ans. L'Europe entière, soulevée d'elle-même, s'est jetée sur l'Asie; le génie européen a communiqué de toutes parts avec l'Orient; de grands et nouveaux spectacles l'ont frappé ; les langues et les dominations chrétiennes ont été portées dans la Syrie et dans la Judée ; et cependant, cette immense révolution, ce n'est pas le sujet qui a saisi l'imagination poétique de Dante. Il y avait, dans l'état intérieur de l'Europe, quelque chose de plus grand encore que ce prodigieux épisode ; c'était la cause même de ce mouvement; c'était la religion, le pouvoir pontifical; c'était la liberté naissant en Italie, à l'ombre sanglante des luttes du sacerdoce et de l'Empire. Voilà les deux grandes images qui apparurent à l'âme de Dante.

A trois siècles de distance , la belle imagination du

26 LirrÉRATURE

Tasse , dans les délices de la cour de Ferrare , ne vit rien de plus merveilleux à raconter que les croisades. Mais en présence même des croisades, et sous leur récent souvenir, il y avait quelque chose au-dessus : c'étaient TÈglise et la liberté de l'Italie. Voilà ce que- Dante conçut et enferma dans sa mystérieuse vision de la vie à venir; voilà ce qui, s'unissant au génie, donne à son ouvrage cette durée immortelle, et ce qui en fait un monument vivant du moyen âge, en même temps qu'il est la souche antique de la langue italienne et la première source de grande poésie dans l'Europe.

D'où vient à la pensée de Dante ce drame sublime et fécond? Lui fut-il inspiré, comme on l'a dit, par un fabliau, par le conte du Jongleur , qui va en enfer et joue des âmes aux dés contre saint Pierre ? ou par cette vision poétique de Brunetto Latini, maître de Dante, et que , par parenthèse , il a mis dans un des cercles infernaux? Non. Ce qu'il a imité, c'est tout ce qu'on disait autour de lui. Il eut pour inspiration la pensée commune de ses contemporains. Mais il avait le génie qui révèle à cette pensée populaire sa propre grandeur, qu'elle ne savait pas. S'il eut d'ailleurs quelque secours, ce fut celui d'un de ces hommes que j'ai nommés tout à l'heure, d'un de ces grands promoteurs de l'esprit humain qui avaient paru à la fin du xi" siècle etébranlé les imaginations par leurs entreprises etleurs victoires : ce sera Grégoire VII. Je vais, à cette occasion, vous faire connaître quelque chose qui n'a jamais été cité nulle part, même en Italie, et que l'on ne trouve

ni dans Muratori, ni clans Tiraboschi, ni dans Baronius.

Bien avant l'époque de Dante, un jour, dans la petite ville d'Arezzo, le pape Nicolas II étant présent, un cardinal était monté en chaire et avait prêché. Ce cardinal avait alors cinquante ans; il était de petite taille; ses yeux brillaient, animés d'un feu ardent et sombre qui faisait trembler les pécheurs; ses cheveux encore tout noirs donnaient aux traits de son visage, déjà vieilli, quelque chose de plus viril et de plus dur. Sa parole était révérée du peuple ; il passait dès lors pour un saint homme, et tous les évoques de l'Italie tremblaient devant son pouvoir : c'était Grégoire VII, qui n'était encore que l'archidiacre Hildebrand.

Voici ce qu'il dit. Vous allez y retrouver peut-être rinspiration de Dante. Pourquoi remonter si haut? C'est qu'un homme de génie ayant prêché une semblable chose, elle dut être répétée, commentée, grossie, altérée par l'imagination populaire, et, dans son cours, se chargeant de mille accessoires, devenir une. vaste légende, qu'ensuite un autre homme de génie ressaisit, et qu'il élève à toute la hauteur de la poésie ; mais le germe primitif était là. Pour Grégoire VII, il ne s'agissait pas d'une pensée poétique, mais d'un acte de domination sacerdotale. Il voulait faire comprendre, par une fiction terrible, que les biens de l'Église étaient chose sacrée et inviolable, et que ni barons ni princes ne pouvaient impunément y porter la main. De plus, dans sa pensée politique, ce crime, le plus grand de tous, il fallait l'imputer aux Allemands, aux ennemis de l'Italie et des papes. Écoutez :

Dans les contrées germaniques, un certain comte , riche et puissant et, ce qui semble un prodige dans cette classe d'hommes, d'une bonne conscience et d'une vie innocente, au moins selon le jugement humain, mourut il y a près de dix ans. Depuis cette mort, un saint homme descendit en esprit aux enfers, et aperçut le susdit comte, placé sur le degré le plus haut d'une échelle. Il affirmait que cette échelle semblait s'élever intacte entre les flammes bruyantes et tourbillonnantes du feu vengeur, et être là placée,pour recevoir tous ceux qui descendaient d'une même lignée de comtes. Cependant un noir chaos, un affreux abîme s'étendait à l'infini, et plongeait dans les profondeurs infernales, d'où montait cette échelle immense. Tel était l'ordre établi entre ceux qui s'y succédaient : le nouveau venu prenait le degré supérieur de l'échelle ; et celui qui s'y trouvait auparavant, et tous les autres, descendaient chacun d'un échelon vers l'abîme. Les hommes de cette famille venant, après la mort, se réunir successivement sur cette échelle, à la longue, par une loi inévitable, ils allaient tous, l'un après l'autre, au fond de l'abîme.

Le saint homme qui regardait ces choses demandant la cause de cette horrible damnation, et surtout pourquoi était puni ce comte, son conteniporain, qui avait vécu avec tant de justice, de décence et de probité, une voix répondit : « A cause d'un domaine de l'église de Metz, qu'un de leurs ancêtres, dont celui-ci est l'héritier au dixième degré, avait enlevé au bienheureux Etienne, tous ceux-ci ont été dévoués au même supplice; et comme le même péché d'avarice les avait réunis dans la même faute, ainsi le môme supplice les a rassemblés pour les feux de l'enfer. »

Eh bien, maintenant que vous avez dans la pensée ces dix échelons, ce noviciat progressif de l'enfer, ne vous semble-t-il pas qu'un tel récit, que des récits analogues, partis d'abord de cette bouche terrible qui

faisait trembler les rois, et de cette chaire pleine d'anathèmes, circulant avec toutes les variantes de la foule effrayée, devaient tôt ou tard déposer dans l'âme d'un homme de génie le germe de ce plan extraordinaire et sublime, où neuf cercles infernaux étalent,sous les yeux du pc ëte.une continuelle progression de supplices?

Le temps me manquerait pour parcourir toutes les parties de la rapide esquisse que je me proposais. Le génie de Dante est distinct et séparé de tout ce qui l'entoure. Rien ne le précède, et rien ne l'égale. Maintenant, par cette puissante commotion qu'un homme supérieur donne à ses contemporains, des génies secondaires naîtront à sa suite. Ainsi se présente le xiv« siècle de l'Italie, avec son éclat, sa belle langue, son harmonie , que Dante lui-même avait imitée des troubadours provençaux, mais en les effaçant trop pour qu'on les nomme après lui.

Nous étudierons avec soin toute cette littérature italienne, où la France puisa beaucoup, et qui lui devait tant à elle-même. Les vers si gracieux et le zèle érudit de Pétrarque, les narrations de Boccace et d'autres conteurs, seront un sujet d'étude sur le goût et l'esprit du moyen âge. Ainsi se termine le xiv« siècle en Italie. L'âge qui suit n'est qu'un temps d'érudition. Il semble que l'esprit humain avait fait d'abord un grand pas par sa propre force ; puis il s'arrête ; il recherche, au lieu d'inventer : c'est comme un repos entre les œuvres immortelles du xiv" siècle et les créations non moins grandes du xvi« siècle; c'est une jachère dans Ui pensée humaine.

Même spectacle en France , sans le même dédommagement. Rien, dans notre xiv« siècle, qui ait approché , même de loin , des créations de Dante et de rélégance de Pétrarque; mais déjà beaucoup de traits de cet esprit vif et moqueur qui appartient à notre nation , et était né , je pense , avec le premier Gaulois.

La suite du singulier roman de la Rose, commencé .dès le xiii« siècle; Froissart, chroniqueur si naïf et cependant plein de finesse, Froissart, poëte ingénieux de l'école des troubadours par l'imagination , et de l'école des frouuères par la malice; Charles d'Orléans, tombé dans le goût de la poésie par sa captivité d'Azincourt; vingt-cinq ans de prison ! que voulez-vous qu'on devienne? poëte, si l'on peut; Charles d'Orléans, qui fit des vers avec tant de grâce dans notre langue et dans celle de ses vainqueurs, voilà ce que le goût peut choisir dans le xiv" siècle , et ce qui succédera pour nous à cette grande, à cette interminable contemplalion de Dante. Puis arrive l'érudition chez nous, comme en Italie. C'est une foule d'écrivains, une incroyable profusion de livres, notre siècle devancé, les manuscrits qui s'entassent, et sont à la porte, attendant la découverte de l'imprimerie. Tout cela nous fournira de curieux détails pour l'histoire des lettres.

Les romans de chevalerie, qui avaient précédé les grandes inventions de Dante, se multiplieront plus que jamais dans le xv siècle; ils seront, pour ainsi dire^ l'imagination publique du temps; on les comptera par centaines, les ïhdnierin d'Olioe, \e& Palmerin d'Angleterre, les Florian du désert, etc., etc. Je ne les ai pas

AU MOYEN AOE. 31

lus tous; mais M. de Paulmy les avait lus. Et notez que c'est une chose méritoire d'avoir lu M. de Paulmy ; car il a employé quarante volumes à rendre compte de ses lectures!

A quoi vient aboutir cette littérature? Comment finit le xv siècle? Par un narrateur trop peu moral, mais pénétrant et judicieux, par un excellent historien, par Comines. Remarquez-vous ces hasards de l'esprit français qui ressemblent bien à des lois générales et naturelles? De même que les fabliaux et les contes du xiii« et du xive siècle avaient conduit à l'esprit si naïf et si piquant d'un narrateur comme Froissart , ainsi tous les longs romans de chevalerie et toute l'érudition du xv« siècle aboutissent à l'esprit judicieux et malin de Comines. Le génie de la nation, sous les influences les plus diverses de modes et d'études, semble surgir toujours , et se reproduit toujours, en finissant, à chaque époque, par son type le |>lus expressif et le plus heureux. {Mouvement dans l'audiloire.)

Est-ce pour m'avertir qu'il est temps d'achever. Messieurs? Je ne pourrai pas tout dire aujourd'hui. Je sens que, pour un programme, il faudrait écrire; on est trop luuy, en parlant; on penche trop d'un côté; on verse de l'autre; mais j'ai cru, Messieurs, qu'il fallait répondre à votre intérêt par l'oubli de toute prétention littéraire. Je n'aspire pas à composer un discours exact et régulier, mais à vous faire part de mes impressions , bien sûr que votre goût m'aidera souvent à les corriger.

A côté de celle raison [uquante, de cette sagacité

•S2 LITTÏÎRATURE

politique de Comines, qui couronne les premiers développements de l'esprit français, paraîtront les essais du théâtre. Ils n'auront pas pour nous un intérêt littéraire , mais anecdotique et moral. Nous n'y chercherons pas non plus une querelle de doctrine. Nous sommes éclectiques en littérature, en ce sens que nous aimons tout ce qui est beau, ingénieux, nouveau, n'importe quelle soit l'école. Nous croyons même qu'il ne faut vouloir être d'aucune école, pas même de celle du génie; car, s'il fut original, il n'avait pas luimême d'école, et, à son égard, l'imitation serait une première infidélité. Mais laissant de côté cette digression insérée dans une phrase, je dirai que les commencements du théâtre hasardeux et libre, c'est en France que nous les trouverons. Dans l'ordre des temps la France est entrée la première dans cette voie d'où elle est sortie tout à fait : elle l'a connue et quittée. On faisait aussi des pièces en Italie; mais il ne paraît pas qu'elles eussent grand génie. J'ignore si c'était une pièce de théâtre que cette représentation de l'enfer, qui fut essayée à Florence, en 1304, pour fêter l'arrivée d'un légat du pape. Les habitants étaient entassés sur les bords de l'Arno et sur un pont, où se jouait la pièce, composée de damnés et de démons. Je ne sais pas bien quel était le dialogue : les démons tourmentaient les damnés, etles damnés se plaignaient. 3Iais il y eut une épouvantable catastrophe ; le pont s'écroula. Ne faites pas de ceci par vos rires , Messieurs, un drame de Shakspeare. Démons et daumés tombèrent dans la rivière. L'idée de cette pièce était quelque chose de très-

singulier; mais on ne peut regarder cela comme un précédent théâtral.

D'une autre part, le génie espagnol, qui produisit des choses si grandes dans l'art dramatique, ne s'était pas débrouillé avant le xvi« siècle. C'est donc en France que se trouvent les plus nombreuses tentatives du théâtre au xv^ siècle. C'est là que nous les étudierons. D'ailleurs, nos pauvres troubadours, ils ne sont plus; ils se sont tus avant la fin du xiv" siècle. Bientôt leur langue n'a plus été qu'un patois provincial. Dante les a nommés; c'était leur gloire. II a rencontré en purgatoire un de ces poètes, l'élégant Sordello; et il en a mis un autre en enfer, le belliqueux Bertram de Born, qu'il représente comme un cadavre sanglant et tronqué, marchant sa tête à la main.

Cette libre poésie des troubadours n'avait plus retrouvé son heureux génie, depuis la destruction des Albigeois , qu'elle essaya de défendre par ses chants. Elle languit et disparut insensiblement. Chassée du midi de la France, elle se réfugia vers l'Espagne. Au milieu du xv« siècle, elle y comptait un poëte énergique et tendre, Ausias March, dont les chants d'amour et de mort ont quelque chose des sonnets et des Triomphes de Pétrarque. C'est à Barcelone, à Valladolid, que dans le Consistoire de la Gaye Science , établi par une patente du roi Ferdinand l"-'"", se prolongeait ainsi le rellet de l'imagination des troubadours.

Mais le dialecte castillan commença bientôt à dominer sur le catalan , dans les œuvres littéraires; et la poésie devint plus savante qu'inspirée. Le marquis 1. a

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de Santillane et d'autres écrivains donnaient des pré-^ceptes sur le goût; la critique précédait la hardiesse.

Pourquoi cela? c'est que le génie espagnol n'était pas encore dans sa voie; il n'avait pas fait les grandes choses dont il avait besoin pour s'enorgueillir et s'animer. Après le Cid, un grand mouvement avait gagné les imaginations, sans qu'un grand poëte se fût détaché de la foule. Le peuple, pour ainsi dire, avait été poëte; et une foule de talents anonymes avaient travaillé sans se connaître. Cependant quelques chroniqueurs espagnols attireront vivement notre attention et pourront être comparés aux historiens d'Italie. Ayala n'est pas inférieur au plus célèbre dos Villani; et dans le xv» siècle , la vie dramatique d'Alvar de Luna a été retracée avec un rare talent par Castellanos.

C'est dans les chroniques et les romances espagnoles que l'on voit bien tout ce que la langue nationale met de vérité dans la peinture du moyen âge. Les récits latins sont menteurs par la forme , à moins qu'ils ne soient très-barbares, et que leur barbarie, simulant la vie rude de ce temps, ne laisse percer les mouvements de l'idiome vulgaire. Les vieux monuments en langue espagnole montrent seuls à nu et avec une admirable vivacité de couleur cette vie chrétienne du moyen âge entremêlée à la vie arabe, cette ardeur religieuse, et en même temps cette tolérance née d'une sorte de générosité chevaleresque, et qui céda plus tard à la cruauté politique. Le roi don Sanche malade va se confier à l'hospitalité et aux médecins du roi more de Cordoue. Tolède reconquise par les Espagnols garde sa grande

mosquée. Les Mores se font chevaliers comme les Espagnols, et ceux-ci deviennent savants et mathématiciens comme les Mores. Ce curieux spectacle de deux peuples, tour à tour conquérants et conquis, se communiquant toutes leurs idées et ne se mêlant pas, se ressemblant de génie et invinciblement séparés par la religion, voilà ce que nous étudierons dans les récits espagnols , depuis le vieux poëme du Cid jusqu'aux chroniques de la guerre de Grenade. Par une réserve fort naturelle, nous disserterons peu sur la littérature arabe, dans ses rapports avec l'Europe au moyen âge. Si nous avions quelque chose du vaste savoir de M. Fauriel, qui possède l'arabe comme le grec moderne et toutes les littératures du Midi, nous entrerions avec joie dans ces mines d'Orient, où se cachent tant de trésors d'imagination et de poésie. Mais, ignorants que nous sommes, nous tâcherons seulement de chercher le reflet du génie arabe dans le génie espagnol, d'où il passa dans le reste de l'Europe.

Beaucoup d'esprits reçurent au moyen âge l'influence de la littérature et des inventions arabes, sans connaître la source originale. Le génie oriental leur apparaissait à travers l'Espagne et le christianisme. Notre ignorance, qui est la même, nous fera mieux comprendre leurimpression, qui devaitétre semblable à la nôtre.

Lorsque nous aurons cherché dans une foule de souvenirs populaires et dans un petit nombre de monuments épars quel était l'esprit général de la nation espagnole, no serons-nous pas tentés de regarder ail-

leurs et de nous dire : Pourquoi donc est-elle devancée, cette nation si forte et si vive? Comment cette race, formée du sang arabe et du sang européen , ardente, ingénieuse, guerrière, n'a-t-elle pas encore le génie dans les arts? Pourquoi les Italiens se sont-ils élevés plus tôt? Je crois reconnaître ici cette nécessité pour un peuple d'être un peuple, avant d'avoir du talent; d'avoir fait de grandes actions,avant de faire des livres Ainsi l'Italie, en s'affranchissant sous les auspices de ses grands pape?; du moyen âge, en transformant ses villes en républiques agitées, mais libres, avait de bonne heure accompli son œuvre , et s'était ouvert la carrière des arJ,s et du génie. L'Espagne ne l'avait pas fait encore; mais si elle a tardé, combien son œuvre sera grande ! A quel haut degré va-t-elle porter la puissance de l'esprit humain ! que de grandes actions elle accumule à la fin du xv« siècle! En quelques années, vous voyez se réunir les deux couronnes d'Aragon et de Castille , Grenade assiégée , une autre ville bâtie sous ses remparts, et pressant la chute du dernier des rois mores. Les Espagnols vainqueurs, n'étant pas encore gâtés par le fanatisme barbare de l'inquisition, garderont d'abord les vaincus pour sujets, pour commerçants, pour laboureurs. Alors l'Espagne sera puissante, industrieuse, fière d'elle-même et de sa gloire , elle aura le temps d'entreprendre de grandes choses et d'avoir du génie. Et quelle grande chose elle entreprendra ! une chose si grande que tout l'avenir du monde y est compris. Je ne sais par quelle cause, soit par une tradition de la Chine, venue jus-

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qu'à la foire de Leipsick, soit par l'invention fortuite d'un Allemand, l'imprimerie vient de se découvrir. L'Espagne , avec son Génois , entreprend quelque chose de plus grand : il part, et l'Amérique est trouvée ! Le xv<= siècle se ferme presque sur cet événement, le plus mémorable qui ait paru dans l'histoire du monde, depuis celui qui a changé la foi des nations. Et l'homme qui a fait cet immortel ouvrage , c'est lui qui, le premier, montre à l'Espagne la hauteur du génie litléraire, si ce mot convient à un homme aussi puissant en œuvres que Christophe Colomb. Ce génie épars jusque-là dans quelques chants populaires, vous le retrouverez porté jusqu'au sublime par l'enthousiasme du grand homme, qui a des pensées aussi hautes que l'action qu'il a faite. Lorsque nous voudrons savoir ce qu'était l'éloquence espagnole à la fin du XV» siècle , nous le demanderons à cet étranger , nous arracherons quelques pages aux conférences de Christophe Colomb , discutant contre les moines qui voulaient lui refuser l'Amérique; nous l'entendrons, dans ses lettres, se justifiant contre les rois, auxquels il a donné un monde, dont ils ne lui savent pas gré. Alors nous verrons comment le génie d'éloquence qui vient après l'action est aussi grand qu'elle, et non moins digne de laisser dans la mémoire des hommes un souvenir qui ne s'efface jamais. {Applaudisse^ trtents.)

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