QUATRIÈME LEÇON
Sources étrangères de la poésie provençale ; digression à ce sujet. — Quelques traces du souvenir de l'antiquité ; mais surtout imitation de la poésie arabe. — Double influence du génie oriental sur l'Europe, par les deux moyens les plus opposés. — Civilisation des chrétiens, d'abord moins adonnée aux arts que celle des arabes. — Splendeur des Mores d'Espagne; leur ascendant sur l'imagination des chrétiens méridionaux; détails à cet égard. — Caractôredc leur poésie. — Ses ressemblances avec la poésie des troubadours; citations ; rapprocLemenls.
Messieurs,
Nous avons épié le premier réveil de la poésie en Europe. Déjà, dans quelques chants des troubadours, nous avons entrevu la naissante originalité du génie moderne. Il faut reveair sur nos pas, ou du moins nous détourner un moment par une digression difficile pour moi, mais que je ne puis éviter.
Cette poésie, dont je vous ai déjà fait entendre quelques accents, était-elle entièrement indigène et spontanée? Le travail ordinaire de notre critique moderne, la recherche des premières origines , la découverte des emprunts qu'une littérature fait à l'autre, ne doit-
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elle pas nous occuper ici? Cette poésie des troubadours, est-ce un don dj ciel de Provence, qui naquit là, comme une fleur des champs? n'eut-elle aucun germe apporté de loin? L'opinion des savants, et des plus savants, est, à cet égard , fort diverse. Écoutezvous le docte Andrès? il vous dira que la poésie provençale, imitée par Pétrarque et Dante, ne tenait rien de l'influence des Arabes *. Lisez-vous, au contraire, des hommes qui ne sont pas plus orientalistes que moi, mais fort savants d'ailleurs, M. Ginguené et M. Sismondi? à leurs yeux la littérature provençale est une perpétuelle imitation de la littérature arabe. Mais d'abord, la poésie provençale n'a-t-elle pas puisé à quelque autre source? L'antiquité lui fut-elle aussi complètement inconnue qu'on le suppose? Cette séparation que nous avons indiquée entre les deux civilisations qui se partageaient l'Europe, l'une libre et chantante, l'autre monacale et renfermée, ce divorce du monde et du cloître était-il tellement rigoureux , que nul souvenir classique ne parvînt aux poètes en langue vulgaire? M. Ginguené le croit ; il a dit que l'on ne rencontrait dans les troubadours aucune trace, aucune réminiscence, même involontaire, de la poésie antique. Cela n'est vrai qu'en partie. Sans doute Bertram de Born, et tel autre poète chevalier, fut trop oo
* Egli è vero che nelle composizioni de' Provenzali non si scorge vestigio d'arabica erudizione, ne v'è segno alciino d'essersi formati i provonzali poeti su le poésie degli Arabi. (Andrès, deW Origine e de frogressi d'ogni letleratura, 1. 1, cap. ii.)
cupé de guerre et de coups d'épée pour avoir étudie aucun manuscrit grec ou latin ; mais il n'en était pas de même de tous les troubadours : quelques uns d'entre eux ont appartenu aux deux civilisations, aux deux littératures. Arnaud Daniel, de qui le célèbre Arnaud d'Andilly prétendait descendre, avait beaucoup écrit en latin dans sa jeunesse, et avait composé en langue romane un chant qu il appelait les Visions du paganisme, las Phantomarias del paganisme. Voua un homme qui était arrivé à la poésie populaire, en passant par l'érudition. Tel autre troubadour, dans sa jeunesse, avait été envoyé à Toulouse pour étudier le droit canon ; et, après l'avoir longtemps appris, l'avait laissé là pour la gaije science.
La poésie provençale n'est donc pas aussi exempte, aussi pure qu'on le croit, de tout souvenir de l'antiquité de tout emprunt classique. Dans le petit nombre de poésies romanes que j'ai pu étudier, je trouve quelques imitations littérales de l'antiquité et quelques allusions mythologiques. Voici d'abord un exemple minutieux, mais frappant. Ovide avait dit .
Naso tibi mUtil, quam non babct ipse, salulem. Ovide vous envoie le salut qu'il n'a pas
Je trouve h même expression, le même jeu de paroles dans un poêle provençal, envoyant à sa dame le bonjour qu'il n'a pas. Il y a, je crois, ici plus d'imilat.on que de rencontre accidentelle. Ailleurs, une strophe
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élégante d'un troubadour rappelle la fable de Narcisse. Bernard de Venladour emprunte à Ovide la comparaison de cette lance qui , seule, pouvait guérir les blessures qu'elle avait faites :
Vulnus in Herculeo quœ quondam feceral hoste, ■ Vulneris auxilium Peîias hasta tulit '.
Ce petit nombre de rapprochements permet de crcire que l'antiquité classique n'avait pas impunément existé pour l'imagination des Provençaux, et que, soit par tradition, soit autrement, ils en ont reçu quelque influence. Ce ne sont pas, comme nous l'avons dit, leurs plus grands poètes, ceux qu'animait une verve belliqueuse : ils n'avaient pas le temps de lire. Seulement, on peut croire qu'il circulait dans la poésie provençale quelque réminiscence vive et gracieuse de l'antiquité; mais, elle n'y dominait pas, et devait s'effacer sous le coloris national et contemporain.
Un dernier exemple prouvera bien au delà de mes premières paroles. Il y a tel poëte provençal qui semble presque un érudit pour le temps :
C'est raison et jastice(dit cepoëtc),tant qu'on est au monde, que chacun apprenne de ceux qui savent le plus. Jamais la
» Atressi m'es, per semblansa,
Com fo de Peleus la lansa, Que de son colp no'n podi' liom guérir, Si per evs loc no s'en feres ferir.
sagesse de Salomon, et le savoir do Platon, et le gônie de Virgile, d'Homère et de Porphyre, et des autres doctes que vous avez entendu nommer, n'auraient été prisés, s'ils eussent été celés.
Voilà Porphyre, que nous autres hommes de collège lisons à peine, et qui est cité assez mal à propos, mais du moins connu d'un troubadour. Au reste, bien qu'on ne puisse mettre en doute ces réminiscences de l'antiquité, leur influence est médiocre et légère dans l'ensemble des productions, qu'on doit à la muse méridionale. Il faut chercher ailleurs; il faut porter ses regards vers une autre origine, d'autant plus que les analogies entre les littératures ne consistent pas dans un petit nombre d'emprunts accidentels, ou même dans quelques imitations systématique? , mais surtout dans les rapports de climat, de mœurs, de génie, qui font qu'un peuple est porté naturellement à se modeler sur un autre peuple , une époque sur une autre époque. Or, la poésie méridionale du moyen âge, par son allure vive, libre, hardie, légère, par ses préoccupations habituelles, par son enthousiasme, par la forme métrique qu'elle a adoptée, se rapproche très-peu de l'antiquité. Les influences.qui en sont arrivées jusqu'à elle, ne l'ont pas pénétrée, ne l'ont pas animée : ce n'est point là son origine et sa famille. La véritable similitude, la parenté de génie n'existe pour elle qu'avec cette littérature de l'Orient, dont il faut vous parler, malgré mon ignorance.
Ma seule excuse dans cette tentativ<' bizarre, faite
i08 LITTERATURE
au reste si souvent qu'on s'étonne moins de la renouveler, c'est que le point de vue dans lequel se place aujourd'hui l'homme qui parle de la littérature orientale, sans savoir un mot de langue arabe, ressemble à celui même où se trouvaient souvent les peuples et les poètes du moyen âge, qui reçurent l'impression de cette littérature étrangère, sans l'avoir regardée en face. C'est par mille détours que le souffle de la poésie arabe, le parfum de l'Arabie, est arrivé dans notre Occident, et que cette verve orientale passa jusqu'à nos méridionaux, qui sont presque des gens du Nord pour les Arabes. Ce n'est pas, en effet, par l'étude et par la méditation des recueils immenses de la littérature arabe que nos Européens du moyen âge ont reçu cette empreinte africaine et asiatique; c'est par une transmission invisible, par une contagion poétique et populaire. Mariana rapporte que, dans le xp .siècle, au siège de Calcanassor, un pauvre pêcheur chantait alternativement en arabe et en langue vulgaire une complainte sur le sort de cette malheureuse ville. Le même air s'appliquait tour à tour aux paroles étrangères et nationales. On le voit par cet exemple : en Espagne , la guerre et le commerce fréquent des deux peuples avaient répandu la connaissance de la langue arabe parmi les chrétiens, et l'on ne peut douter que les Arabes à leur tour n'eussent appris la langue vulgaire du peuple conquis : or, cette langue vulgaire, dans la Catalogne, n'était autre que la langue provençale, qui recevait ainsi naturellement les impressions de l'esprit arabe. L'idiome vulgaire
AU MOYEN Ar.E. dOO
parlé dans les autres parties de l'Espagne était, nous le croyons et nous le prouverons , distinct et séparé de notre langue romane. Mais, né du latin comme elle, en ayant même gardé davantage les consonnances éclatantes, il était facilement compris de tous les peuples de l'Europe latine, et ne pouvait se charger des teintes de l'esprit arabe, sans les communiquer à ces peuples.
Remarquez, Messieurs, l'influence de ce séjour des Mores au milieu de l'Espagne, et de cet intime commerce, de cet échange d'idées, que la conquête, la paix, la tolérance, les guerres et les traités établirent entre les deux races. Oh! quel magnifique lieu commun je pourrais faire en ce moment sur la littérature orientale ! Comme il me serait facile, aidé du Journal des Savants, de remonter jusqu'à l'époque antérieure à Mahomet, jusqu'aux sept poèmes suspendus dans le temple de la Mecque; puis, de retracer cet instinct poétique des Arabes, cette vie pastorale toujours la même dans l'immense étendue du désert, cette imagination colorée des feux du soleil, et qui reproduit, lans se lasser jamais, les trésors d'une nature si riche, et trouve d'inépuisables expressions.pour peindre une gazelle, ou un orage ! Mais je n'aurais que des impressions qui seraient des plagiats, que des réminiscences de livres, que des souvenirs de troisième main, que des réverbérations d'enthousiasme : aussi je ne l'essaye pas. Je m'attache seulement à une de ces observations que tout le monde peut faire et que vous jugerez. Remarquons d'abord l'intime analogie entre le génie
hébraïque proprement dit, et le génie oriental. La Bible, dans sa partie humaine et poétique, la Bible, lorsqu'elle n'est que sublime, est arabe. Job est un Vrabe. Quand vous lisez ce poëme dans la traduction si vive, si brusque, si orientale de saint Jérôme, à cette description du cheval, frémissante de poésie, à ces entretiens de Job avec ses amis, à ces paroles magnifiques, pour peindre les splendeurs de la création, vous êtes au milieu des sites, des mœurs et de l'imagination arabes ; vous êtes dans le désert et sous la tente ; vous sentez mieux cette nature orientale que par aucun récit, aucune recherche profonde.
J'admets, comme le dit le docteur Lowth, que le sublime du livre de Job ait dégénéré, quand on le retrouve dans les vieilles poésies purement arabes. Mais il y a du moins une grande et persistante analogie pour la forme, pour l'audace des images, la vivacité des tours , les perpétuelles allégories du langage, la personnification poétique de toutes les parties de la nature : c'est le caractère arabe hébraïque. Eh bien. Messieurs, l'esprit euroj-ôen qui est raisonnable, sagace, ingénieux, mais qui naturellement n'a pas ces vives allures d'enthousiasme et ces, éruptions de poésie , deux fois à cette époque , tout enseveli qu'il était dans le chaos du moyen âge, il reçut l'ardente et vivifiante impression du génie oriental ; d'abord, en allant à la messe, en écoutant les chants de la liturgie et les traditions miraculeuses de la foi. Sans les analyser ici sous le point de vue poétique, comme l'a fait un illustre écrivain, bornons-nous à dire que le génie
oriental, la poésie hébraïque y coulent à pleines sources; et que ce sublime religieux et quotidien, cette poésie des prières du matin et du soir, agissaient sur l'imagination des Européens, et devaient leur donner quelque chose de hardi, de vif, que n'avait pas même l'imagination grecque et latine. Ainsi , première influence, influence pieuse et canonique de l'imagination orientale, passant par le christianisme, et allant réchauffer les esprits du Septentrion. Cette influence est, en partie , restée jusqu'à nos jours dans la verve mystique des Allemands, chez qui le premier modèle d'éloquence, en langue vulgaire, fut la version de la Bible par Luther. Elle est également reconnaissable dans Shakspeare , dans cet homme du Nord, qui a chargé son langage de tant (Yorientalisines.
A côté de cette transmission orientale reçue par la foi des peuples de l'Europe, il en vient une autre apportée parles infidèles, par les musulmans. C'est une nouvelle secousse donnée à l'esprit européen, une seconde impulsion vers l'Orient. En même temps que la prédication chrétienne , les prières chrétiennes , les paraboles des livres saints, et les vieilles légendes des premiers siècles , nées de la Bible et du génie oriental, agitaient les imaginations grossières et engourdies des Barbares occidentaux, voilà que l'invasion des Arabes vient apporter une nouvelle flamme, un nouveau foyer asiatique en Europe. On l'a dit : l'Alcoran est un immense plagiat de la Bible. Il est manifeste, et le savant Ilydo l'a démontré , que Mahomet , dans sa grande idée d'enlever l'Aral )ie aux superstitions
idolâtres, et de la reporter vers la croyance d'un Dieu unique, fut inspiré par nos livres saints, depuis longtemps répandus dans l'Orient. Des récits conformes DU faiblement altérés, des allusions fréquentes, des paraboles prises dans le môme sens, des imitations de pensées et de langage, font reconnaître cette source dans l'ouvrage du prophète arabe. L'Alcoran, porté par les Arabes dans une partie de l'Europe , rappelé sans cesse dans toutes leurs paroles, et connu même des Espagnols, qui ne l'adoptaient pas, agita de nouveau les esprits européens dans le sens oriental. Ainsi, les deux influences les plus diverses , les deux forces les plus antipathiques venaient, du fond de l'Asie, se réunir,pour exciter l'esprit de notre Occident, et lui communiquaient quelque chose de ce génie oriental, qui a été la source de toute religion et de toute poésie.
[1 reste à vérifier si, dans la civilisation particulière des Arabes qui subjuguèrent l'Espagne, dans les communications des Espagnols avec eux et avec les peuples du midi de la France, on peut retrouver les traces d'une influence exercée sur 1 origine et les développements de la poésie provençale.
Quand on jette un coup d'oeil rapide sur l'Europe du ix« et du X» siècle, il est impossible, même à l'ignorance, de ne pas reconnaître cette primauté singulière du génie arabe, pendant une partie du moyen âge. Oui , dans un coin de l'Italie , dans cette Rome dont le nom était encore la plus grande puissance du monde , au ix* siècle . il y a une source immense de
civilisation. Mais ce qui est Tinstrument de celte civilisation en est d'abord la seule forme et la seule pensée, Rome n'est encore que théologique. 11 y a bien dans sa théologie des prodiges de civili-^ation à venir, des arts, de l'érudition, du génie; mais tout cela est brut et enveloppé. Rome ne songe pas encore à transporter le dôme du Panthéon, à créer des chefs-d'œuvre; elle n'a ni sculpteurs, ni peintres, ni poètes. Elle n'a encore que des prêtres, de même que l'ancienne Rome n'avait que des soldats, dans les commencements de sa grandeur. Aux xi«, xii% xiii» et xiv« siècles, ces grands papes qui ont change le monde, en le dominant, qui le conduisaient insensiblement et involontairement, je le crois, à la supériorité des arts et des lumières, ils ne s'entouraient encore d'aucun des brillants prestiges, que devait favoriser nias tard leur puissance ; ils s'enfermaient tout entiers dans la théologie, parce que la théologie était pour eux la souveraineté. Ainsi donc, la force de civilisation qui siégeait à Rome était grande, féconde; mais elle était bornée dans ses premières foimes; elle n'était ni ingénieuse, ni savante, elle s'adressait à l'imagination mystique, et non pas à la pensée multiple et variée par les arts : tandis que (mais quelqu'un ne va-t-il pas m'accuser d'une préférence pour le mahométisme? non, l'absurdité serait trop forte), tandis que cette autre civilisation, cette civilisation mahométane, qui devait si vite se tarir et s'épuiser, qui ne portait pas en elle le même principe de grandeur, roule d'abord par torrents l'imagination e* la science.
m LITTÉRATURE
L'Asie et la côte d'Afrique turenf ^'emplies par les Arabes de l'éclat et du luxe des arts. Des villes qu'on croirait barbares, Balke, Samarcande, avaient des universités célèbres, des écoles plus fréquentées que les nôtres. Un souverain arabe imposait pour tribut, à l'empereur grec, de lui envoyer le plus qu'il pourrait de manuscrits antiques. Plusieurs de ces princes qui habitaient les palais enchantés de Bagdad , pendant un long règne , n'eurent pas de soin plus empressé que d'encourager les savants et les poètes, de rassembler de vastes biblothèques, et de faire traduire.ou composer des ouvrages. Les noms d'Aaroun al Raschild et de son fils Al Mamoum marquent le commencement de cette ère glorieuse qui se continua sous leurs successeurs. Jamais ni Léon X,ni Louis XIV ne protégèrent les lettres avec plus de prédilection et de magnificence. Sans doute, à toute celte littérature manquait la vie, c'est-à-dire la liberté. Ne croyez pas, sur la parole de quelques orientalistes, qu'il se soit alors élevé chez les Arabes des orateurs comparables à Démosthène : il n'y a pas de grand orateur sous l'empire d'un kalife; mais, dans les académies de Bagdad et de Cufa, on vit fleurir une éloquence vague et pompeuse, telle qu'elle est permise à l'esclavage. Cette littérature, dans tout ce qui n'était pas le jeu de l'imagination, manquait de grandeur et d'énergie; mais elle était brillante dans sa poésie, savante dans ses formes.
Non-seulemenf,elle eut cette abondance de fictions riantes et de récits poétiques , naturels à la jeunesse
AU MOYEIV AGE. 1 15
d'un peuple d'Orient ; mais elle connut aussi tous les travaux des littératures vieillies. Cet âge de la civili sation arabe produisit des grammairiens sans nom bre, des professeurs , des commentateurs, des auteurs de dictionnaires et de recueils variés, sous toutes les formes. A Fez et à3Iaroc, on dissertait et on compilait, comme à Paris,de nos jours. La littérature arabe prit encore un autre caractère.en passant d'Afrique en Espagne. C'est là surtout que nous pouvons l'entrevoir, à travers le voile de la traduction et le reflet fje l'imitation populaire. C'est de là surtout qu'elle agit sur l'imagination de nos méridionaux, avec d'autant plus de puissance et de rapidité, qu'elle leur était analogue. Remarquez-le en effet. Messieurs, ce n'était pas la première épreuve de cette influence naturelle de l'Orient sur le Midi. Dans le beau temps des Romains, n'entendez-vous pas Cicéron accuser souvent ce qu'il appelle asianum gcnus, le genre asiatique, et se jilaindre de celle éioculion fastueuse et emphatique, qui venait corrompre la pureté de l'allicisme romain? Un siècle après, d'autres écrivains de Rome imputaient à cette même influence la perte du goût et l'exagération nouvelle du style : Vcntosa is(a et enormis loquacitas ex Asià nuper commigravit. C'était donc une expérience déjà faite, que toutes les fois que l'imagination asiatique venait loucher l'imagination méridionale de l'Europe, elle lui communiquait quelque chose de fastueux et de désordonné. Les peuples espagnols, par leur climat, par leur zèle religieux et leur vie chevaleresque, étaient particulièrement dis-
H G LITTÉRATUUE
posés à recevoiî cette influence. Et puis, comment voulez-vous qu'il n'y eût pas complaisance, imitation empressée pour le génie des vainqueurs si brillant"^, qui remplirent l'Espagne de la pompe de leurs monuments? Certainement, dès le xiiP, et peut-être dès le xip siècle , les arts chrétiens et occidentaux firent .de grandes choses , surtout dans l'architecture. Ceux qui s'y connaissent sont frappés de cette puissance de génie qui, à une époque où la pensée était encore enveloppée et trouvait à peine des formes de langage, bâtissait des idées avec des pierres, et faisait, si l'on peut parler ainsi, des poëmes épiques avec des cathédrales.
Mais, bien avant ce glorieux essor du génie chrétien se manifestant par l'architecture, le génie arabe avait élevé de nombreux monuments. Je n'examine pas quelles objections peuvent s'adresser, sous le rapport de l'art, à cette architecture arabe; mais sa variété, ses coupes hardies et capricieuses, toutes ses pompes devaient puissamment saisir l'imagination des peuples vaincus; et les Arabes, à certains égards, leur apparaissaient comme des maîtres , protégés par ces génies heureux de l'Orient, qui les aidaient à construire tant de magnifiques édifices brillants de marbre et d'or. La richesse prodigieuse que les Arabes apportèrent, ou firent naître en Espagne est attestée par toutes les vieilles chroniques espagnoles : « Ils nous ont pris notre terre, disaient-elles; mais ils l'ont couverte d'or. « Cette pauvre Espagne, à laquelle ses vainqueurs mêmes ont apporté tant d'or, qui est allée
chercher tant d'or en Amérique, et qui est le pays du monde où il y en a le moins !
Figurez-vous, Messieurs, qu'aux ix'etru x« siècles, c'est-à-dire à une époque où nous ne pouvons placer avec certitude aucun monument des arts, parmi les chrétiens , et même au commencement du xi" siècle, où la vie des temps fé'odaux était encore si rude , si barbare, où un riche baron habitait une tourelle fortifiée de murs épais et mal éclairée par quelques lucarnes, SéviUe, Tolède, Grenade étaient remplies de somptueux palais. Si ces édifices offraient dans leur construction quelque défaut ou quelque irrégularité, ils étaient embellis par tous les raffinements d'un art ingénieux, et plus voisin de l'affectation que de la négligence. La magnificence orientale les animait d'un éclat, dont les petites cours de l'Europe chrétienne, et même la cour de Charlemagne, ne pouvaient donner l'idée. La vie féodale était étrangère aux Arabes; mais le plus grand luxe du moyen âge, ce cortège de nombreux vassaux, se retrouvait dans la vie arabe. C'était la pompe du patriarche, au lieu de celle du seigneur ; c'était l'union de la famille puissante, de la tribu, substituée à la domination du maître et au servage des vassaux. Ces opulentes tribus des Ahencerrages et des Zégris ajoutaient à la magnificence des trônes de Grenade et de Cordouc, et brillaient d'un éclat extraordinaire dans les fêles. Le pays tout entier était enrichi par l'industrie de ses vainqueurs.
Quelle occupation restait-il, au milieu de cette prospérité pompeuse , interrompue seulement par des
guerres contre d'anciens Espagnols cantoniiés dans leurs pauvres petites forteresses, du fond desquelles cependant ils devaient sortir pour vaincre? Le commerce et la culture des arts et des lettres.
Il existe un catalogue fait par le savant Casiri. En le parcourant, on est étonné du nombre prodigieux d'auteurs arabes nés en Espagne, et de la foule d'ouvrages sur la philosophie, la poésie, l'éloquence, les arts industriels, l'agriculture, qui dorment ensevelis dans la bibliothèque de l'Escurial, et qui furent autrefois présentés aux rois de Grenade et de Cordoue. Il n'est pas douteux que de cette source il ne se soit répandu sur l'Europe plusieurs de ces inventions ingénieuses qui, vers les xi% xii« et xiii« siècles, se montrent tout à coup, sans date certaine et sans nom d'auteur. Cotte incertitude même atteste leur origine ; et cette origine explique comment elles parurent sur divers points,en même temps, et furent importées par plusieurs personnes à la fois. Ainsi, l'usage du papier, la boussole, l'invention de la poudre, semblent être venus de l'Orient par les Arabes, dont le vaste empire, par ses extrémités opposées, touchait à la Chine et à la France.
Mais,ce qui nous occupe en ce moment, ce n'est pas cette influence, cette transmission de découvertes, si difficile à constater ; c'est surtout le mouvement donné à l'imagination , l'action sur la pensée poétique, sur le développement des lettres en Occident. A cet égard, les faits abondent. A défaut de l'étude , impossible pour nous, des originaux, nous pouvons recueillir des
HP
anecdotes répandues dans le moyen âge, et qui attestent celte influence. Au x^ siècle , Gerbert , ce savant homme, après avoir étudié d&ns le monastère d'Aurillac voulant étendre ses connaissances et s'enfoncer dans les arts profonds de VOrient, se rend à Tolède. Là pendant trois ans , il étudia les mathématiques , l'astrologie judiciaire et la magie, sous des docteurs arabes. Revenu de ce docte pèlerinage, il fut supérieur de Bobio, un des couvents du moyen âge qui avait conservé le plus de manuscrits antiques; de là, il devint précepteur du fils de Hugues Capet, puis évoque de Reims, d'où il passa au service de l'empereur d Alema'^ne qui le fit nommer archevêque de Ravenne, et ensuite pape, sous le nom de Sylvestre II. Un pape sorti de l'école des Arabes !
Ce n'est pas tout; lisez les chroniques du temps et les récits des plus graves auteurs, le Spéculum historiale de Vincent de Beauvais, du précepteur de saint Louis, vous y trouverez, à ce sujet, une histoire où se reconnaît toute l'influence arabe, et qui entoure d'une espèce de voile magique la personne mystérieuse de Gerbert II est dit que Gerbert, devenu pape, et tenant à Rome les clefs de saint Pierre, possédait encore ces secrets merveilleux, qu'il avait appris.en Espagne,des sages d'Orient. Un jour, il découvrit dans les ruines de Rome une statue d'airain , d'un travail précieux, qui avait un doigt indicateur tourné vers l'Orient; il s'aj. procha de cette statue; il la toucha; la statue frappée se fendit, et donna passage. Gerbert descendit dans une
avenue souterraine éclairée de mille lampes . et par-
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courut de vastes salles éblouissantes de lumière et remplies de statues d'or et de marbre , avec des diadèmes enrichis de diamants. Je ne sais pas ce que Gerbcrt, ou Sylvestre II , fit de ces trésors. Il remonta , et bientôt après mourut. Celte mort est obscure, et enveloppée, dans le récit original, d'une sorte de terreur magique et presque diabolique. Le chroniqueur a l'air de croire que la puissance surnaturelle accordée à ce pc.pe, et qu'il tenait de la science orientale, tourna contre lui.
Qu'est-ce que tout cela, Messieurs? un conte arabe, un souvenir d'Aladin et de la Lampe merveilleuse, un fragment des Mille et une Nuils, lié naturellement, par l'imagination des contemporains , au souvenir de cet homme qui était allé étudier à Cordoue les merveilles de l'Orient. Cette légende du moyen âge atteste l'impression des contes orientaux sur l'esprit des gens de France et d'Italie. Les moines ennemis de Gerbert qui, au XI* siècle , racontèrent cette histoire , faisaient . comme nous, de l'arabe sans le savoir; ils ignoraient la véritable source de ce conte mystérieux qui poursuit Gerbert devenu pape, après avoir été disciple des astrologues musulmans. C'est ainsi qu'un grand nombre d'idées se répandent anonymes dans le monde; on n'en sait pas l'auteur, et on en subit la puissance. Maintenant celte civilisation arabe, dont les tradins se trouvent ainsi dispersées dans l'histoire anectique de quelques hommes célèbres du moyen âge, nul doute qu'elle n'ait agi particulièrement sur les peuples les plus rapprochés de l'Espagne. Les Provençaux et les Catalans étaient sans cesse en commu-
nication ; des chevaliers provençaux visitaient la cbur des comtes de Barcelone. Pendant soixante ans, la môme maison gouverna les deux pays. Les chevabers arabes, cest l'expression des chroniques, fréquentaient les cours des princes chrétiens d'Espagne et de Sicile. Quelques-uns d'entre eux étaient, comme les troubadours, poêles et guerriers. Us savaient leslanaues des chrétiens méridionaux; et plus dune fois e ;hant mêlé du pêcheur de Calcanassor se renouvela dans le palais d'un roi espagnol, en présence des chevaliers et des dames.
Quelle était alors cette poésie arabe? Galante, passionnée comme l'Orient, guerrière comme l'islamisme à sa naissance, elle ne se perdait pas en longs récits; elle n'en avait pas la patience. Elle était lyrique. La qazelle et la casside étaient ses formes favorites. Le nom de gazelle semble indiquer et dessiner devant vous cette poésie svelte et gracieuse; rien ne ressemble mieux, pour la forme, aux chants d'amour de la
Provence.
Il n'y a pas de poëmes dramatiques chez les Arabes. Leur génie est tout conteur, et ami du merveilleux; mais leurs poésies offrent quelques modèles de d.alo<^ue ou de discussion entre un poëte et un amant malheureux, entre deux poêles rivaux; c'est ce que vous retrouverez dans les lensons des Provençaux.
Un autre élément de la poésie moderne, la nme, était orienlale. J'ignore si la rime se trouve dans la poésie hébraïque. Saint Jérô ne, qui avait appris 1 heqreu à Bethléem, où il traduisit les livres saints, pre-
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tendait y retrouver l'hexamètre latin, et n'indique au cun autre caractère du mètre hébraïque. On concevra comment une semblable question a pu rester indécise pour une langue, dont la prononciation est perdue, et où les voyelles retranchées dans récriture sont demeurées souvent incertaines. Cependant Voltaire, qui n'est pas à cet égard une grande autorité, affirme que le vers hébreu est rimé. 11 cile à l'appui un rabbin qu'il avait clioisi pour précepteur d'hébreu, et qui lui montra, dit-il, dans le texte saint deux petits vers qui rimaient.
Quant a la poésie arabe, la question n'est pas douteuse. Les orientalistes disent qu'une grande partie des poésies arabes, sinon toutes, est rimée; que cette rime est quelquefois une assonance; que souvent elle est pleine, redoublée, entrelacée, distribuée par échos; et que la poésie arabe, si hardie dans ses images, si emportée, si capricieuse, est singulièrement savante, symétrique, artiste par la forme.
Tel est ausiïi le caractère de la poésie provençale. Sous ce rapport, elle ne ressemble nullement aux poésies des trouvères et à d'autres essais des langues naissantes. Vous trouverez dans la poésie provençale tout l'art d'entrelacer les rimes, toute la science du mètre, tout le calcul des consonnances habilement mêlées, toutes les règles quinteuses et difficiles, qu'on peut s'imposer à soi-même, pour multiplier les effets de l'harmonie. L'art savant et ingénieux des poètes modernes le céderait aux procédés métriques et aux artifices de style employés, par qui? par un guerrier, par Bertram de Born. On s'étonne de voir cette rude
et vive nature se plier ainsi, et se laisser emboîter dans les formes de versification les plu» symétriques. J'imagine que les chants arabes et espagnols avaient pu donner, par la musique même, le type de cette poésie provençale, si rigoureusement asservie dans ses mètres.
Cependant, il est une autre origine probable de la rime moderne. On a remarqué combien les consonnances sont anciennes dans la poésie latine. On se souvient de ces vers rapportés par Cicéron :
Ilaec omnia vidi inflammari, Priano vi viiam cvilari, Aras sanguine fœdari.
Ces désinences uniformes , certainement, ont une intention. Enfin, dans tout le moyen âge, la rime vous arrive par la grossièreté môme des poètes.
Au x" et au xp siècle, on trouve un grand nombre de vers latins rimes ; mais cette rime pouvait paraître alors empruntée de la poésie vulgaire. Les chants d'église en langue latine en avaient , bien des siècles auparavant, consacré l'usage. Les assonances et les consonnances redoublées y prennent parfois une majesté singulière :
Oies irae, dics illa, Solvct saeclum in favilla, Teste David cum sibylla.
Nul doute que , lorsque la répétition fréquente de ces syllabes uniformes était soutenue par la majes-
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tueuse lenteur du chant grégorien , eLe devait avoir beaucoup d'empire sur les âmes. Et quand un poëte moderne, Goethe, a fait de ce chant même un moyen dramatique, un instrument de terreur et de remords qui trouble l'imagination d'une jeune femme , il a parfaitement senti ce que le son de ces finales terribles ajoutera l'émotiort religieuse.
Maintenant, Messieurs, pour nous résumer : incontestable supériorité de la civilisation arabe.au milieu du ix« et du x« siècle; chef-lieu de cette civilisation,en Espagne; influence exercée par le voisinage, la communication des cours, le mélange des peuples; reflet de l'imagination et de la poésie arabe, parmi les chrétiens du Midi; nouvel art des vers; application de la rime, dont l'origine est incertaine, double peut-être, mais dont l'emploi savant et calculé chez 1rs Provençaux se rapproche, dit-on, des formes de la poésie arabe.
Essayerons-nous, par quelque exemple, démarquer, ou plutôt de conjecturer le caractère de cette poésie arabe, telle que l'Espagne la connut au x« siècle? Prenons le mot à mot latin d'un texte arabe, et traduisons-le fidèlement. Né choisissons pas dans les poètes les plus anciens e> les plus célèbres. Non, c'est la civilisation poétique de l'Arabie espagnole, si l'on peut parler ainsi, que nous voulons montrer. Ce fut cellelà qui devait agir sur les cours chrétiennes de l'Espagne et de la Gaule méridionale. Nous prendrons la description du palais d'un roi more. Ce luxe des fêtes, cette richesse orientale qui se communiquait à la poésie
nous apparaîtra tout entière dans un pareil exemple. Ces vers ont été faits par un poëte de cour, en l'honneur d'Al Mansour, c'est-à-diro le Victorieux. C'est le seul mot arabe que je sache. Al Mansour était kalife de Cordoue , et l'un de ces princes mores qui ont le plus protégé les arts en Espagne.
Qu'il est beau le palais que tu remplis, et dont la grandeur est illustrée par ta gloire !
Ce palais! si lu touchais d'un rayon de sa lumière les yeu> d'un aveugle, il rclournerait clairvoyant à sa demeure.
Il sort de la source de vie le vent de ce palais , et il ranimerait les ossements des morls.
11 fait oublier le breuvage du matin, et la voix des belles chanteuses. Sa hauteur surpasse Cawarnak et Ccdir. Pour le bâtir, auraient en vain travaillé ces Perses antiques, qui ont élevé de si hauts monuments. Beaucoup do siècles ont passé sur les Grecs; et ils n'ont point fait à leurs rois une demeure pareille ou comparable
0 roi! lu nous rappelles le paradis, quand tu nous montres ces salles immenses aux voûtes élevées. A celte vue, les fidèles multiplicnl leurs bonnes œuvres, et espèrent le jardin céleste et les robes de soie. Les pécheurs redressent leurs voies égarées, cl font, par expiation, de bonnes œuvres.
C'est un ciel nouveau, parmi les scptcieux; il peut mépriser l'éclat de la pleine lune; car il voit sur sa sphère lever l'astre de Mansour. Je crois rôvcr dans le paradis, quand je vois dans ce palais la magnificence de ta cour. Quand les esclaves en ouvrent les portes, elles semblent, par le roulement de leurs gonds .sonores, souliailcr la bienvenue à ceux qui implorent ta faveur. Des lions mordent les anneaux de ces portes, el murmurent dans leurs gueules : « Dieu est grand. » Ils sont accroupis, mais prêts à dévorer quiconque s'ipprochcraitduseuil, sans être appelé.
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La pensée, libre du frein , s'élance pour atteindre à tant de grandeur, et tombe accablée de son impuissance.
Le marbre blanc des cours semble un tissu léger, une mosaïque de perles brillantes. Vous croiriez que la terre est du musc; clic en exhale le parfum et la saveur. Quand le jour finit, ce palais peut le remplacer, et ramener la lumière au commencement de la nuit. (Suit une description du jet d'eau.)
La mort de cette poésie, c'est la menace atroce qui se trouve au milieu de ces sons harmonieux. Voilà pourquoi la civilisation arabe portait en clic un germe destructif : une servile terreur s'y mêle aux élans de rimaginalion.
Du reste, calculez par la pensée ce que l'éclat de l'expression originale, la science du mètre, les intraduisibles allusions , doivent mettre de charme dans cette poésie. Jladame de Staël, d'un esprit si élevé et si fin, avoue que l'imagination, agissant par l'harmonie, avait sur elle une teih force, qu'elle n'entendait pas sans émotion redire ces paroles : Les orangers du royaume de Grenade, et les citronniers des rois mores. Un géomètre dirait : Qu'est-ce que cela prouve? Mais si ce charme indéfinissable est attaché à la mélodie de certains sons, combien cette mélodie, quand elle est continuée et variée tout ensemble, ne doit-elle pas avoir de grâce et de magie !
Un caractère fréquent delà poésie arabe, qui a passé dans la poésie romane, c'est l'allégorie. On a dit que l'allégorie est une ressource de la peur, et (|ue par cela même elle avait dû naître en Orient. Je ne sais; mais, chez les Arabes d'Espagne.elle fut parfois ingénieuse
autant que hardie. On en cite un exemple qui mérite d'être rappelé.
Le kalife de Cordoue avait voulu agrandir ses jardins, et faire élever un pavillon sur un petit champ qui les bornait et qui était le bien d'une pauvre veuve. Celle-ci refusa. Le prince alors, ou son ministre, s'empara du petit champ, et un palais tout brillant d'or y fut élevé. La pauvre femme alla se plaindre au cadi de Cordoue. L'affaire était difficile : le cadi , homme de bien, monta sur son ânC: et se rendit auprès du kalife, à l'heure même où, entouré de sa cour, ce prince était dans le pavillon. Le cadi portait avec lui un grand sac. Après s'êtie prosterné devant le kalife, il le pria de lui accorder la permission de remplir son sac avec la terre du jardin. Le roi , qui était bon, y consentit. Le sac plein, le cadi, avec cette familiarité orientale qui se mêle à la servitude , dit au roi : « Ce n'est pas tout: pour achever ton œuvre, il faut que tu m'aides à charger ce sac sur mon âne. » Le kalife essaye, et trouve le fardeau trop lourd. « Prince, dit gravement le cadi, si ce sac, qui ne renferme qu'une bien petite partie de cette terre, t'a semblé si lourd, comment pourras-tu porter devant Dieu le poids de cette terre tout entière que tu as usurpée? » Le roi fut touché de l'allégorie, et rendit le champ à la pauvre femme, en lui laissant le pavillon et toutes ses richesses.
Rien n'est plus commun dans la poésie provençale que l'allégorie; seulement elle est un jeu de l'esprit, au lieu d'être une action.
Il est encore un trait commun à l'imagination arabe^
<28 LITiTRATURE
qu'on y retrouve également : c'est l'emploi de certains êtres mystérieux. Je ne parle pas des fées si célèbres dans notre Occident, et qui peuvent y être nées; mais on trouve dans les poésies romanes ces fictions arabes d'animaux magiques, de perroquets merveilleux, qui sont les agents d'un récit.
Une autre analogie me paraît plus spontanée qu'empruntée. La poésie des troubadours, que l'on suppose frivole, a souvent retracé des sentiments graves et touchants. Une de ses formes, c'est le chant funèbre sur la perte d'un brave. Cela sans doute appartient à tout peuple guerrier.
Ainsi , je ne supposerai pas que les chants nombreux des poètes arabes sur la mort de leurs guerriers aient inspiré les poètes provençaux. Il y a cependant des rapports remarquables entre quelques-unes de ces poésies.
Mais, sans m'arrêter à ces comparaisons, où la ressemblance ne prouverait pas l'imitation , je me bornerai à un exemple qui dément le préjugé vulgaire sur la poésie des troubadours. On la suppose frivole et licencieuse, ou tout au plus satirique. Je vous la montrerai touchante et religieuse dans l'élégie funèbre.
Ce guerrier sauvage, ce Bertram de Born, dont vous avez entendu le cri de guerre si haineux, si implacable, exprima sa douleur sur la perte du jeune prince Eenri, qu'il avait armé contre son père; coupable entreprise, dont le grand justicier du xiii« siècle, Dante, avculu le punir par le supplice allégorique qu'il lui icv
flige dans l'enfer. Voici du moins comment le guerrier troubadour regrettait la perte de l'ami dont il avait trop excité Tambition :
Si tous les deuils , et les pleurs , et les regrets, et les douleurs, et les perles, et les maux de ce triste siècle étaient réunis, ils sembleraient trop légers au prix de la mort du jeune prince anglais, dont la perle afflige le mérite et l'honneur, et couvre d'un voile obscur le monde privé de joie et plein de douleur et de dépit.
Tristes et dolents sont demeurés les courtois soldats, et les troubadours cl les jongleurs avenants; ils ont eu dans la mort une mortelle ennemie ; car elle leur enlève le jeune roi anglais, près de qui les plus généreux semblaient avares. Jamais il n'y aura pour un tel mal , croyez qu'il n'y aura jamais assez de pleurs et de tristesse.
Si tut li dol e 1' pTer c r marrimen E las dolors e 1' dan e 1' cailivier Que liom agucs en est sogle dolen Fosson cmsems, semblaran tutleugier Contra la mort del jove rei engles, Don reman pretz c jovenl doloiros, E r mon escurs e tenhs e tenebros, Sem de toi joi, plen de tristor e d'ira.
Dolent e trist e plen de marrimen Son ranianzut li certes soudadier E r trobador c l' joglar avincn, Trop an agul en mort morlal gucrier.
Que toll lor a lo jivc rei engles Vas oui cran li plus lare cobeilos :
la non er mais, ni non crczas que fos Vas aquesl dan e' 1' segle plors ni ira. .
Cruelle mort, source d'aifliclions , lu peux te vanter; car tu as enlevé au monde le meilleur chevalier qui fut jamais. M n'est aucun mérite qui ne se trouvât dans le jeune roi anglais ; et il serait mieux, si raison plaisait à Dieu, qu'il eût vécu que maints envieux, qui n'ont jamais fait aux braves que mal et tristesse.
De ce siècle lâche et plein de troubles si l'amour s'en va, je tiens sa joie pour mensongère; car il n'est rien qui ne tourne en souffrance. Tous les jours, vous verrez qu'aujourd'hui vaut moins qu'liicr. Que chacun se regarde dans le jeune roi anglais, qui du monde était le plus vaillant des preux. Maintenant est parti son gentil cœur aimant, et reste, pour notre malheur, déconfort et tristesse.
Estanta mort, plena de marrimen, Vanar te pods, que Y mclhor cavalier As toit al mon qu'anc fos de nulha gen ! Quar non es rcs qu'a nrctz aia mestier Que lot no fos e' l' jovc rei engles ; E fora miels, s'a Dieu plagues razos.
Que visques cl que mant autre envios Qu'anc no feron als pros mas dol et ira.
D'aquest scgle flac, plen de marrimen S'amor s'en vai, son joi teinh mensongier, Que ren no i a que non torn en cozen ; Totz jorns veirelz que val mens huei que ier : Cascun si; mir e' l' jove rei englos Qu'cra dcl mon lo plus valcns dcls pros, Ar es analz son gen cor amoros, Dont es dolors e desconort et iia. •
A celui qui voulut, à cause de notre affliction, venir au monde, et nous tira d'encombrés, et reçut mort pour notre sa lut, comme à un maître doux et juste, crions merci, afin qu'au jeune roi anglais il pardonne s'il lui plaît, et le fasse habiter avec nobles compagnons, là où jamais ne sera ni deuil ni tristesse.
Celui que plac per nostre marrimcn Venir c' 1' mon, e nos trais d'cncombrier, E receup mort a nostre salvamcn, Com a senhor humils c dreilurier Clamem mcrce, qu'ai jove rei ongles Perdon, s'il platz, si com es vers perdos. E r fassa estar ab onratz companhos Lai on anc dol non ac ne i aura ira.
Rien de plus habile dans ses tours que cette poésie, qu'anime une verve de douleur; rien de plus savant que la forme et la distribution des rimes. Je sais que tout cela disparaît dans la traduction; mais il reste le contraste d'un tel langage avec le rude caractère du guerrier.
Maintenant, Messieurs, sur cette mauvaise prose, qui n'a d'autre mérite que la fidélité rigoureuse, matérielle, remettez des sons cadencés et touchants, cette langue mélodieuse et sonore du Midi, une musique expressive et simple, la voix mTde du guerrier poëte attendri par la douleur, et vous aurez retrouvé tout lo charme de la poésie , et deviné sa puissance.
CINQTJIÈ3IE LEÇON.
Caractère général de la poésie romane. — Difficulté de la traduire.— Combien elle diffère de la poésie moderne. — Genres qui lui ont manqué. — Grand nombre et uniformité de ses poètes. — Encore Bertram de Born. — Citation remarquable. — Événements politiques où furent mêlés les troubadours; les croisades. — Double point de vue à cet égard. — Anecdotes diverses. — Peu de troubadours présents à la guerre sainte. — Chants de quelques-uns d'entre eux. — Richard Cœur de Lion ; sa complainte.
Messieurs ,
Nous autres, gens du Nord , avec nos étés pluvieux et nos froids hivers, je ne sais si nous sommes bons juges de la poésie méridionale. Ce qu'elle a de brillant et de sonore ne fournit pas assez pour nous à la réflexion. Dans la vie tout extérieure, toute sensitive des peuples du Midi, Tharmonie seule défraye, pour ainsi dire , la poésie. Cette harmonie charme encore un étranger, quand il peut l'écouter dans l'idiome original; mais c'est un son qui s'affaiblit et meurt dans une traduction ; et ce qui reste de sentiment et de pen-
AU MOYEN AHE. 133
sée n'a pas toujours assez de force et de variété |jour soutenir l'intérêt. Sous ce rapport, la poésie romane ressemble bien peu à celle que, dans nos temps modernes, on a nommée romantique. Le rapport d'étymologie n'est pas ici rapport d'origine. La poésie romantique, telle qu'elle se montre dans les écrits des poêles allemands, est singulièrement rêveuse, réfléchie; elle travaille beaucoup lapensée; elle subtilise le sentiment; elle approfondit les impressions; elle est alexanénne, bien plus que romane et provençale; elle rappelle bien moins la poésie du moyen âge que celle qui se forma dans le Bas-Empire, sous la double influence du christianisme et du platonisme, alors que les imaginations savantes et agitées étaient saisies d'une fièvre mystique. Rien ne ressemble moins à la poésie méridionale des premiers temps; poésie qui est toute à fleur d'àme, et qui plaît, comme les accents d'une belle voix, indépendamment des pensées et des sentiments qu'elle exprime.
Ce caractère de la poésie provençale rend plus difficile la tâche que j'ai commencée. Si j'essaye de faire passer sous vos yeux cette succession de troubadours qui charmèrent les petites cours du 3Iidi dans le xii» et le xiii« siècle, j'aurai bien de la peine, surtout avec la réserve que je m'impose, à ranimer assez votre attention.
La Provence, la Catalogne, la haute Italie, en tant que les poètes y parlaient la langue provençale, oi«t produit plus de cent poètes, célèbres de leur temps. Il esî resté de ces poètes des recueils immenses, dont la
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moindre partie publiée forme déjà plusieurs volumes.^ Dans cet amas de poésies, les sujets et les idées sont peu variés; le mètre l'estbeaucoup. Les combinaisons rhythmiques des troubadours sont très-nombreuses; mais, sous cette diversité apparente se cache, il faut l'avouer, non pas la stérilité de Tâme, mais une sorte d'uniformité qui tient nu retour fréquent des mômes impressions. L'amour, la guerre, la croisade et l'Église, voilà les quatre préoccupations qui sans cesse inspirent leur talent et animent quelquefois leur verve colérique. La chanson, la complainte, le lai, le sirvente et le tenson, voilà les principales formes qu'ils emploient.
Les grandes compositions des muses modernes leui manquent : point de tragédies, point de drames, malgré les contes qu'avait faits le moine des Iles d'Or, qui rapporte qu'un poëte provençal mit en vers toute l'histoire de Jeanne de Naples, à mesure, pour ainsi dire, que Jeanne exécutait elle-même son histoire. Cette princesse eut une vie agitée par des malheurs, et môme par des crimes. Sous quelques rapports elle anticipa sur Marie Stuart, et fut peut-être plus coupable qu'elle. Son premier époux, André de Hongrie, périt assassiné sous ses yeux, et, on le croit, avec son aveu. Elle se remaria trois fois, au milieu des révoltes et des guerres. Un poëte provençal, si l'on en croit le moine des Iles d'Or, mit en tragédies les principaux événements de cette vie aventureuse et passionnée, sous le règne même de Jeanne de Naples ; mais cette tradition est fort douteuse. Quoiaue le tenson soit un
essai, et comme un prélude du drame, la littérature romane, dans la plus grande étendue de son territoire et dans les variétés de son dialecte principal, de Limoges jusqu'à Saragosse, ne paraît pas avoir produit de pièces de théâtre; mais elle eut certainement beau coup de récits épiques, et même de longs poëmes. L'opinion contraire que j'avais exprimée était une erreur favorisée par la disposition des éditeurs, moins empressés à publier les manuscrits provençaux que ceux de notre vieille langue picarde ou normande. Sans doute la poésie française du Midi, par cela même qu'elle était plus savante, répugnait à cette série de lignes uniformes dont notre langue d'oil était si fastidieusement prodigue dans ses narrations romanesques. Mais de fréquentes allusions mêlées aux plus courtes chansons des troubadours prouvent que les traditions chevaleresques du moyen âge avaient presque toujours passé dans les deux dialectes du nord et du midi de la France; la langue d'oc avait de plus à elle quelques poëmes originaux de guerre et d'amour, tels que la chanson des Gestes de Fier à Bras, le récit de Flamanca, le roman versifié de Jauffre, perdus dans les désastres de la Provence au xiv*= siècle, ou maintenant ensevelis dans des archives négligées.
Ainsi diversifiée dans ses formes, multiple par le nombre de ses poètes, la poésie romane devrait nous occuper longtemps. Nous tâcherons de fixer votre intérêt sur quelques points généraux, au lieu de le disperser sur des noms propres oubliés. Aujourd'hui,
VAC) LITTI^HATURE
nous considérerons la poésie romane dans son application aux événements politiques et religieux. Nous montrerons sa hardiesse et son influence sur le moyen âge.
Dans ce point de vue, le premier troubadour qui se présente nous est déjà connu. C'est la physionomie la plus expressive parmi les poètes provençaux. C'est Berlram de Born, ce poëte batailleur. Ce que j'en dirai aujourd'hui atteste moins son talent, que les aventures singulières de sa vie, et le secours qu'il tirait de ce talent, au milieu des crises de sa fortune. Auprès de lui, d'ailleurs, viennent se réunir de grands noms historiques, liés au souvenir des croisades, où nous suivrons l'influence des troubadours.
Que votre attention, Messieurs, se reporte un moment sur l'état singulier du territoire français au xii" siècle. Un roi d'Angleterre, par exemple, était vassal d'un roi de France; et en même temps il s'avançait jusqu'au cœur de la France, il possédait la Normandie, la Guyenne et l'Anjou. Le roi d'Aragon était suzerain d'une partie de la France méridionale. Cependant, à l'époque où la couronne de France était si fort échancrée, elle n'était pas portée par un roi faible ou vulgaire : c'était Philippe Auguste.
D'une autre part, le duc de Normandie, roi d'Angleterre, trouvait dans le nombre même de ses possessions des difficultés nouvelles. L'esprit belliqueux de la féodalité se communiquait dans les familles régnantes, comme il circulait parmi tous les seigneurs. Henri II, roi d'Angleterrr , avait dans ses fils, le duc
de Guyenne et le comte d'Anjou, des rivaux redoutables. Un homme qu', comme Bertram de Born, ne possédait qu'une petite seigneurie, et, avec des peines infinies, n'avait pu reconquérir son château de Haute- Fort et quatre ou cinq villages, n'avait d'autre moyen de se rendre redoutable que de pousser à la guerre ces puissants vassaux. Il formait des ligues; il excitait des guerres entre les deux fils du roi d'Angleterre, les animait l'un contre l'autre et contre leur père. Vaincu, il traitait comme il pouvait; et bientôt il recommençait la guerre. Les princes se réconciliaient; la désertion, la félonie diminuaientle nombre des confédérés; Bertram de Born, pour se venger, faisait une chanson contre le vainqueur et contre les alliés infidèles. Quand Richard devint roi d'Angleterre, il fit de son mieux pour le pousser à la guerre contre Philippe Auguste, et lança des sii'ventes en guise de manifestes.
Ce n'est pas l'intérêt poétique qu'il faut chercher dans ces vers; c'est, avant tout, l'intérêt historique. Rien ne fait mieux concevoir la vie féodale que cette action d'un homme guerrier et poëte sur tant de princes ambitieux, que ces guerres, ces paix infidèles, ces trahisons, ce sang constamment répandu entre les fêtes, les tournois, les chansons amoureuses.
Vous pouvez remuer toutes les chroniques des moines; vous n'y trouverez jamais rien de pareil. Vous pouvez chercher dans l'histoire le caractère de ces barons féodaux, vous ne les connaîtrez jamais, si vous n'entendez pas l'un d'eux. Prenons d'abord la querelle de Bertram de Born avec Richard. Bertram de Borna
réuni quelques seigneurs contre Richard, duc d'Anjou ; il a été battu; son château est pris; et Richard y met un gouverneur. Le poète lui adresse un sirvente : c'est une pièce diplomatique du temps.
Je ne me découraç^e pas, quoique j'aie perdu, au point de ne pouvoir chanter et me r(^jouir '*; et je n'ai besoin pour ^e relever,dc la reprise de Haule-Fortque j'ai rendu au,sei£r-^eur de Niort qui a voulu l'avoir : lui criant merci, je suis allé à lui: et le comte me pardonnant, m'a reçu en m'embrassant.
Vers moi se sont parjurés trois barons, et le quatrième de la vicomte de Limoges, et les deux bien peignés Périgourdins , et les trois comtes insensés de l'Angoumois, et Sestols et Gaston, et tant d'autres barons, etc.
Si le comte est généreux pour moi, et non avare, bien serai zélé pour lui dans ses affaires , cl fidèle comme l'argent fin. Que le comte suive l'instinct que suit la mer : lorsqu'il y tombe quelque objet de prix, elle consent à le garder dans son sein; mais ce qui ne lui est pas à profit, elle le rejette sur le sable. Aussi est-il digne d'un baron de savoir faire grâce, et s'il prend d'abord, de donner ensuite.
Quand je n'ai pas d'ami loyal, je prends pour tel celui qui, mon ennemi, ne me fait pas dommage. Dans une antique église de Saint-Marcel, m'avaient juré certains seigneurs sur le missel qu'ils me donnaient leur foi, et ne feraient pas de paix sans moi ; et depuis ils ne m'ont tenu parole , et ne se sont souvenus de moi , etc., etc. Je veux prier le comte que de ma maison de Haute-Fort il me donne le gouvernement, etc., etc.
Ges no mi desconort
S'ieu ai perdut, etc., etc., etc.
Haynouaad, Sirueni. yiîsf.,lX, p. 153, t. IV.
Ali MOYEN AGE. 139
Le comte peut s'appuyer sur moi, sans se faire torU; et moi retourner à lui, le servir et l'honorer.
Vous entendez un baron de ce temps-là, vous voyez ce que vcus ne trouvez dans aucune histoire, ce mélange de finesse et de rudesse, cet esprit moqueur, hardi, français, dit-on.
Le château fut rendu. Bertram, désormais attaché à Richard, entra dans la révolte de ce prince et de ses deux frères contre leur père, le roi Henri II. Cette entreprise fut traversée par la mort prématurée du jeune prince Henri, si éloquemment regretté par Bertram, dans la complainte que je vous ai lue. Privé d'un si puissant secours, Bertram continua la guerre ; mais son château fut pris, et lui-même fut amené devant le roi d'Angleterre. L'entrevue semble touchante et singulière. Le roi lui dit : « C'est donc vous qui vous vantiez d'avoir tant d'esprit? — Je pouvais dire c ^la dans un temps, repartit Bertram; mais, en perdant votre fils, j'ai perdu tout ce que j'avais d'esprit et d'habileté. » Au nom de son fils, le roi d'Angleterre se prit à pleurer, et s'écria : « Bertram, malheureux Bertram ! c'est bien avec raison que vous avez perdu l'esprit, depuis que mon fils est mort; car il vous aimait uniquement; et, pour l'amour de lui, je vous rends votre liberté, vos biens, votre château. » Et il lui rendit tout, en effet, et lui donna cinq cents marcs pour payer les frais de la guerre.
Voilà encore une fois Bertram de Born rentré dans son château. Il y resta quelque temps assez paisible.
Enfin, ce pauvre roi d'Angleterre, dont la succession avait été si odieusement disputée de son vivant, mourut; et Richard monta sur le trône, ce brillant Richard, cet aventureux et hasardeux Richard, dont les qualités chevaleresques étaient mêlées à des vices odieux, qui ont disparu sous le coloris romanesque de sa vie. Le souvenir des croisades a particulièrement répandu sur lui cet intérêt poétique. Il partit de bonne heure pour cette grande expédition qui avait déjà vu se renouveler tant d'armées chrétiennes, rapidement moissonnées par le ciel brûlant de Syrie. Pareille entreprise élait une carrière ouverte à tous les esprits violents et hardis , à tous les gens querelleurs de l'Europe féodale. Il semble que Bertram de Born devaitpartirun des premiers; mais il ne se pressa pas du tout. Il en donnait la raison, que je vous dirai un peu plus tard.
Nous avons donc été conduits , par le mouvement de ce récit, au grand événement où vient se concentrer tout l'héroïsme et toute la poésie du moyen âge, aux croisades.
Il n'est pas de sujet sur lequel on ait plus raisonné. Prenez-vous les écrivains du xviii" siècle, ce n'est qu'un concert de paroles méprisantes sur cette folie sauvage qui précipitait tant de peuples en Palestine, et les envoyait mourir sans raison et sans but. Consultez-vous 'es écrivains de l'âge précédent et quelques philosophes du nôtre? les croisades sont une œuvre admirable, le plus magnifique exploit de cette féodalité chrôtienne,dont le pape était le grand suzerain.
Nous ne nous tiendrons pas dans un point mitoyen entre ces deux opinions . Tune nous paraît beaucoup plus vraie que l'autre. Ainsi, pour le dire sans aucun détour, Topinion philosophique du xviir siècle, qui a flétri les croisades comme une folie infructueuse et barbare, ne nous semble nullement conforme à la vérité historique. Soyez frappés d'une chose : le zèle religieux, l'enthousiasme excessif et la prédication étaient la cause immédiate et, pour ainsi dire, violente des croisades; mais ils n'en étaient pas la cause unique : l'état du monde rendait inévitable cette guerre. Depuis cinq siècles, deux grands mouvements s'étaient déployés dans le monde et agissaient en sens contraire, la civilisation chrétienne et la civilisation musulmane, le kalifat musulman et on peut presque dire le kalifat chrétien, qui avait ce caractère particulier, que, dénué de tout pouvoir matériel, il dominait par la parole et la pensée les forces bruyantes et dispersées de l'Europe féodale. Sous ce rapport, dans les voies ordinaires de la politique humaine, dans la prévoyance vulgaire de ce monde, une sorte d'infériorité semblait le menacer, si jamais les deux puissances venaient à se heurter : car, enfin, le kalifat musulman, qui réunissait l'Alcoran et le glaive, avait quelque chose de plus impétueux, de plus irrésisti- Me. Aussi ne vit-on jamais la puissance de l'enthousiasme et de la conquête s'avancer dans le monde avec une plus épouvantable rapidité : du fond de l'Arabie, en peu d'années, le glaive musulman avait subjugué la Perse, la Syrie, l'Egypte, une partie de l'em-
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pire grec, toute l'Afrique civilisée par les Romains, la Calabre, la Sicile, l'Espagne, et ne s'était arrêté que devant Charles Martel. Mais cette exception d'une défaite essuyée dans les plaines de France n'en laissait pas moins subsister l'invasion musulmane en Europe.
Certainement, si la politique humaine eût seule dirigé les conseils des princes d'Europe aux xi^ etxii" siècles, ce motif même seul aurait pu leur inspirer les Cirjisades. Dans le dernier siècle, Montesquieu écrivait ces paroles : « Dans les sociétés, le droit de la défense naturelle entraîne quelquefois la nécessité d'attaquer, lorsqu'un peuple voit qu'une plus longue paix en mettrait un autre en état de le détruire, et que l'attaque est le seul moyen d'empêcher cette destruction. «
Ce conseil d'anticiper une guerre inévitable, jamais, certes, il ne fut d'une applicalion plus nécessaire, plus raisonnable que dans cette époque du monde où la puissance musulmane enserrait de toutes parts l'Europe divisée.
Je ne dis pas, Messieurs, que toutes ces raisons soient entrées dans l'esprit des peuples du moyen âge: elles étaient cependant plus contemporaines que les vues d'intérêt commercial alléguées par Robertson. Cette idée d'une guerre préservatrice contre les musulmans n'existait pas, pour le xii« siècle, aussi nettement que nous l'exprimons; mais elle ne lui était pas inconnue; elle était précise et déterminée dans quelques chefs, instinctive et confuse dans la foule. Ainsi les plus grands papes, vingt ans avant les croisades, parlaient
avec une force singulière du danger de voir le christianisme, déjà banni de l'Afrique, disparaître entièrement de l'Asie. Malgré la haine du schisme, ils s'inquiétaient vivement du péril où se trouvait Constantinople, chaque jour resserrée par la conquête des mahométans; ils s'alarmaient pour l'Espagne; ils craignaient sans cesse que de l'Espagne la conquête mahométane ne débordât sur toute la France méridionale : enfin ils étaient plus occupés encore de la domination des Sarrasins en Sicile, et de cet effrayant voisinage, qui pouvait les jeter sur l'Italie et les conduire jusqu'à Rome, où ils avaient déjà paru dans le viii" siècle.
Dès l'année 1073, Grégoire VII écrivait à l'empereur Henri : « J'annonce à Votre Grandeur que les chrétiens d'outre-mer, dont, le plus grand nombre csl affligé par les païens de maux inouïs, et journellement massacrés comme de vils troupeaux , ont envoyé vers moi , dans l'excès de leur misère, me suppliant de secourir nos frères de tous les moyens qui seraient en mon pouvoir, afin que la religion chrétienne ne soit pas ce qu'à Dieu ne plaise, anéantie de nos jours. »
Le pape Urbain, dans ses célèbres prédications au concile de Clermont, à toutes les inspirations bibliques et religieuses mêla des paroles politiques.
On voit que la pensée d'un danger continuel qui pesait de l'Asie sur l'Europe entière entra pourbeaucoup dans le zèle éclairé des pontifes. Cette guerre sainte était donc la vieille guerre de l'Europe contre l'Asie» disons même de la civilisation contre la barbarie; car le génie des nations d'Europe , bien que grossier en-
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core, renfermait en lui des gei«ies de civilisation que n'avait pas le mahométisme asiatique.
Ainsi, cette disposition déjà visible des peuples de l'Europe, cette tendance de leur culte et de leurs lois naissantes vers l'adoucissement des mœurs, leur inspirait une haine naturelle contre le despotisme musulman, qui reculait vers la barbarie. Ce sentiment se mêlait, on le voit, dans Guillaume de Tyr, à l'antipathie religieuse. Pour lui, les Sarrasins n'étaient pas seulement des mécréants, mais des barbares.
Enfin, l'état de l'Europe, cette multitude de guerriers sans emploi, cette profusion d'une force féodale, qui ne s'exerçait sur elle-même qu'en se dévorant, tout cela précipitait les peuples chrétiens vers quelque grande conquête cherchée au loin. Dans le point de vue historique, l'accusation d'absurdité n'est pas plus raisonnable contre les croisades qu'elle ne le serait contre la guerre de Troie. En effet, la guerre de Troie, ce n'était pas la vengeance de Ménélas et la poursuite d'Hélène; c'était le sentiment instinctif qui armait la civilisation des Grecs, ingénieuse et libre, contre la mollesse servile de l'Orient; c'était l'anticipation naturelle de cette guerre qu'un jour la Perse devait apporter dans la Grèce.
De même que les causes rapprochent ces deux événements, les résultats les assimilent. Conmie pour les nations septentrionales du vieux monde, ainsi pour les nations chrétiennes du moyen âge, une grande guerre poussée au loin vers l'Asie fut l'occasion du plus grand développement des courages et des es-
prits. Le temps des croisades fut, comme la guerre de Troie pour les Grecs, l'âge héroïque des nations européennes. Là, les plus beaux souvenirs de leur poésie ont pris leur source ; là, le mouvement social a commencé; là, les gouvernements mêmes ont pris un caractère nouveau ; là, les premiers grands hommes ont paru, non plus isolément, dispersés à de longs intervalles, comme du temps de Charlemagne, mais réunis, ivipprochcs, s'animanL l'un par l'aulre.
Cette fécondité d'une nature jeune et vigoureuse qui, dans les chants homériques, rassemble tant de hardis courages, tant de grands homme? autour d'Agamcmnon, se retrouve dans les croisades. Le génie d'un poète contemporain leur a manqué; mais les événements eux-mêmes ont eu plus de grandeur et de poésie que Vlliade. La croisade a été, pour ainsi dire, une merveille au-dessus de l'imagination des hommes qui l'ont vue et qui en ont été les acteurs et les témoins. Elle n'a pas suscité un grand génie qui la célébrât. Lorsque, plus de trois siècles après, le Tasse en reçut l'impression, il la reproduisit un peu énervée par la mollesse et le bel esprit de Ferrare ; il la renouvela sans doute à sa manière, avec un charme singulier d'imagination et de riant coloris, mais non pas avec la puissance et hi rudesse des souvenirs originaux. Mais ne médisons pas d'un grand poète, bien que ses peintures aient plus d'éclat que de vérité.
Après avoir établi ou rappelé ce qui nous semble la vérité historique , après avoir constaté dans les mœurs, dans l'esprit et dans les intérêts du temps, la
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grandeur des croisades, il nous reste à chercher parmi les souvenirs de la poésie provençale ce qui porte l'empreinte de ce grand événement. Cette étude nous montre^ dans sa naïveté le pieux héroïsme du moyen âge. La croisade n'y paraîtra pas toujoars une guerre sainte ; mille idées profanes se mêleront au zèle religieux. Un seigneur ira à la croisade par un frivole motif que j'ai déjà rappelé ; un autre en reviendra bien vite parle même motif; un autre n'ira point par le même motif. Toutes les passions ambitiei»ses, les. haines, les cupidités, les jalousies se déploieront avec une rude et libre franchise.
Combien tous ces mélanges bizarres, tous ces bouillonnements de la civilisation naissante ne devaientils pas agiter l'âme du poëte ! Je regrette que nous n'ayons guère de poésies romanes faites en Syrie , au milieu de la croisade. Non, c'était surtout en France que les troubadours chantaient la guerre sainte; mais très-peu allèrent en partager les périls. A peine, dans le volumineux recueil de Sainte-Palaye, cinq ou six pièces sont-elles indubitablement datées de la Terre sainte. C'est en Provence, c'est dans les cours brillantes du Midi, qu'on faisait des vers pour exciter à la croisade et au martyre.
Cependant, Messieurs, soyons justes envers la poésie. Le premier des troubadours qui ait chanté la croisade, se croisa: c'est Guillaume, comte de Poitiers.
II avait grand besoin, sans doute, de ce saint pèlerinage ; car il y avait dans sa vie des choses bien difficiles à expier: il en est que je ne puis même rappeler.
Il avait enlevé la femme du vicomte de Chatellerault, et l'avait épousée du vivant de son mari. L'évêque de Poitiers, avec cette généreuse fermeté que déploya souvent le clergé dans le moyen âge , le réprimanda dans l'église, et commença contre lui la formule d'excommunication. Le comte tire son épée, et veutfrapt per le prélat. L'évêque de Poitiers demande un moment de répit, se recueille, et d'une voix forte acheva l'anathème: « Frappe maintenant, dit- il, je suis prêt. — Non, dit le comte, je ne veux pas maintenant, parce que je vous enverrais en paradis. »
Comme il ne faut désespérer de personne, Guillaume, qui avait fait beaucoup de méchantes actions semblables, partit dès les premiers temps de la croisade. Il faut entendre ses adieux à son pays.
' Puisqu'il m'a pris fantaisie de chanter, je ferai un chant plein de tristesse : je ne tiendrai plus au Poitou, ni au Limousin. ,
Je partirai pDur l'exil , laissant mon fils en guerre, en émoi et en péril, exposé à la malice de ses voisins.
Dans le regret de quitter la seigneurie de Poitiers , je laisse à la garde de Foulques d'Anjou mon domaine et mon fils.
Si Foulques d'Anjou cl le roi , do qui je relève , ne lui donnent assistance, la plupart des seigneurs lui feront d'autant plus de mal qu'ils le verront jeune et faible.
S'il n'est bien élevé el brave, lorsque je serai loin de vous, ils l'abaisseront bientôt les traîtres Gascons elles Angevins I
' Pus de chanlar m'es près talens, Farai un vers dont sui dolens.
Raynouaru, Choix des Troubadours, vol. IV, p. 8.1.
J'ai toujours été preux et vaillant ; mais à présent, nous nous séparerons l'un de l'autre. Et moi ! je m'en vais vers celui à qui les pèlerins demandcnl merci.
Je quitte tout ce que j'avais coutume d'aimer, chevalerie et grandeur; et je m'en vais sans plus tarder où les pôclicurs seront délivrés.
A mes frères d'armes, si je fis jamais tort, je leur demande de me le pardonner : j'en prie Jésus , en roman et en latin.
J'ai été mondain et folâtre : mais Notre Seigneur ne le veut plus. Je ne puis plus supporter le fardeau, en approchant du terme.
0 mes amis! quand je serai en présence de la mort, venez tous près de moi; car .si j'aimai autrefois la joie et les plaisirs, je vois volontiers partir loin de moi et joie et délices, et le vair et le gris, et la marte zibeline.
Je vous ai dit que Bertram de Born, qui n'avait pas moins besoin d'expiation que le comte Guillaume, ne partit pas pour la croisade. Il plaisante lui-même de son inaction volontaire , loui en accusant celle des autres *.
Je sais maintenant qui mérite le plus parmi tous ceux qui se levèrent malin : sans mentir, c'est le seigneur Conrad, celui qui se défend à Sur contre Saladin et sa bande cruelle. Que Dieu lui donne son secours! car celui des hommes est bien lent. Seul il aura la récompense , puisque seul il souffre la peine.
Seigneur Conrad, je vous recommande à Jésus ; je serais allé outre-mer auprès de vous, je vous l'assure ; mais j'ai ])crdu patience quand j'ai vu que les comtes, les ducs, les rois et les
* Ara sai eu de pretz quais l'a plus gran.
Raynouard, Choix des Troubadours^ t. IV, p. 94.
AU MOYKN ACE. I''*-^
princes laz-daifiu toujours; et d'ailleurs, il est une dame, belle et. blonde, auprès de qui mon couraiïe s'est peu à peu attiôdi; autrement je comballrais à vos côtés,dBpuis plus d'un an.
Seigneur Conrad, je connais deux rois qui tardent trop à vous aider; vous entendez qui : le roi Philippe est l'un, il craint; le roi Richard est l'autre, il craint aussi. Plût à Dieu que chacun d'eux fût dans les fers de Saladin, puisqu'ils se moquent ainsi de Dieu, et qu'étant croisés, ils ne se disposent point à parlir!
Seigneur Conrad, l'affection que je vous porte inspire mes vers, et je ne considère ni ami ni ennemi ; mais je chante pour blftmer les croisés de ce qu'ils ont ainsi mis le passage et leurs serments en oubli : ils no pensent pas que Dieu voit avec peine qu'ils vivent dans les orgies et dans les délices, et que vous endurez la faim et la soif, quand ils reposent tranquillement.
Seigneur Conrad , la roue tourne toujours en ce monde ; et enfin tourne mal; j'en connais peu qui ne se repentent d'avoir trompé leurs voisins ou tout autre; mais celui qui perd ne montre pas de joie; or, sachent bien ces hommes que j'accuse d'agir ainsi, que Dieu note ce qu'ils ont dit et ce qu'ils ont fait!
Seigneur Conrad , le roi Richard croît en mérite, quoique parfois je laisse médire de lui; il ira, je m'assure, à la croisade avec le plus de forces qu'il pourra, cette année. Et le roi Philippe ira par mer, cl d'autres rois avec de telles armées, que nous irons conquérir les lieux où s'élève l'arbre de la croix.
Puis, s'adressant à son jongleur ou à son page, le poêle guerrier ajoutait :
Beau papiolle, prends le chemin de la Savoie, chemint; (l'épée haute) piquant des deux, et passe la mer pour aller droit au roi Conrad. Dès que tu seras là, tu lui diras que si maintenant une épée est peu de chose pour lui, bientôt elle fera merveille, pourvu que les rois ne plaisantent pa." avec moi.
Seulement il est vrai de dire de telle dame, à qui je me recommande, que si le voyage ne lui plait, je ne crois pas y aller.
A l'exemple du belliqueux Bertram de Born, beaucoup d'autres troubadours, sans quitter la France, attaquaient par des sirventes amers les envahissements des Sarrasins , la lenteur des seigneurs , les jalousies des rois. Quelquefois la réprimande est si vive, qu'il faut la rappeler comme un trait distinctif de la liberté du temps. Citons un exemple entre plusieurs.
Le marquis de Montferrat s'était croisé comme tout le monde. Il ne se pressait pas de partir; il restait dans son comté: il ne savait pas qu'un jour il serait roi de Thessalonique. Voici comme un troubadour l'apostrophe:
Marquis, je veux que les moines de Cluny fassent de vous leur capitaine , on que vous soyez abbé de Citeaux , puisque vous avez le cœur assez bas pour aimer mieux deux bœufs et une charrue à Montferrat, qu'ailleurs être empereur. On dit bien que jamais petit de léopard ne se mit au terrier, comme fait le renard...
Le royaume de Thessalonique, sans pierrier et sans mangonneau, vous pourriez l'avoir, et maint château que je ne nomme pas.
Par Dieu ! marquis, Rolland et son frère, et Gui marquis, et Rainaud leur confrère. Flamands, Français, Bourguignons et Lombards, tous vont disant que vous semblez un bâtard.
Vos ancêtres, je l'entends raconter, furent tous des preux, mais, il ne vous en souvient guère ; si vous n'avez engin pour le devenir, vous perdrez de voire puissance le tiers et le quart.
Figurez-vous donc. Messieurs, que tandis que la
prédication chrétienne, du haut des chaires, ranimait le zèle des fidèles, tandis que les lettres apostoliques des papes appelaient les rois , excitaient les peuples la voix des troubadours, tantôt maligne et moqueuse tantôt enthousiaste et sévère, inspirait aussi la croisade. C'est même un trait remarquable que ce concours de deux influences qui souvent se contrariaient. Dans cette époque du moyen âge, les deux puissances morales, inégales dans leurs effets, bien diverses dan? leur origine, c'étaient la religion et la poésie populaire. Souvent elles étaient en guerre ; les peuples hésitaient, si j'ose parler ainsi, entre les prédicateurs et les chanteurs ; et quelquefois, par la corruption et la frivolité de notre nature, les chanteurs l'emportaient. Mais dans ce mouvement rapide d'enthousiasme, qui s'entretint et se renouvela si longtemps, presque toujours les troubadours et les prêtres, la poésie et la religion s'accordèrent pour célébrer la croisade, pour appeler à la croisade tous ceux qui portaient un cœur d'homme et une épée, pour avertir les chrétiens d'Europe du délaissement de leurs frères, enfin pour recruter sans relâche cette armée que l'Asie dévorait incessamment. On peut s'étonner que le Tasse n'ait pas songé à placer un troubadour dans sa Jérusalem. En effet, le dévouement du comte d'Anjou eut quelques imitateurs parmi des chevaliers troubadours. On a conservé quelques-uns de leurs chants inspirés sous le ciel de la Syrie, au milieu des victoires ou des souffrances de l'armée chrétienne. On peut chercher dans leurs vers quelQues traces de ce nouveau contact du
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génie de l'Europe avec le génie oriental. Cet orientalisme, qui, par l'invasion des musulmans, était arrivé dans l'Espagne, qui de là s'était reflété sur l'Europe méridionale, les chrétiens étaient allés le chercher di nouveau jusque dans les murs de Jérusalem. Mais le troubadour de Provence, exilé en Palestine, gardait toujours l'amour du pays de la gaye science. Nous avons le chant d'un troubadour, dont la vie première avait été frivole et emportée par les délices des cours du Midi. Peyrols, longtemps poëte favori du dauphin d'Auvergne, exilé par ce prince pour des vers adressés à la duchesse de Mercœur, partit pour la croisade : je ne sais s'il s'en lassa bien vite ; mais voici quelques vers qu'elle lui inspira, sur les lieux mêmes ':
Puisque j'ai vu le Jourdain et le sépulcre, à vous, vrai Dieu, seig:ncur des seigneurs, je rends grâces de ce qu'il vous a plu me montrer les saints lieux où vous naquîtes véritablement : de sorte que si j'étais en Provence, de longtemps on ne m appellerait Jean le Sarrasin.
Maintenant Dieu nous donne bonne route et bon vent, bon navire et bon pilote! car je veux revenir en personne à Marseille. Que si j'étais de l'autre côte de la mer , de grand cœur à Dieu je recommanderais AciC, et Tyr et Tripoli, et lllopital et le Temple, et le roi Jean, lorsqu'une fois je mouillerais dans les eaux du Rhône.
Beau sire Dieu, si vous écoutiez mon conseil, vous prendriez bien garde à ceux que vous faites empereurs ou rois, à qui vous donnez châteaux ou forteresses. Car,dés qu'ils sont puissants, ils vous comptent pour rien. Je vis l'an dernier maints
* Pus flum Jordan ai vist e T monimen...
Raynouard, t. IV, p, 101, pièce ix.
serments faits par rcmpcreur, serments dont il n'a maintenant nul souci, et qu'il fit, le menteur, afin de sortir d'affaire.
Empereur, Uamielte vous attend; et nuit et jour, sa blanche tourelle pleure votre aigle qui en fut chassé par un vautour. Timide est l'aigle que peut prendre un vautour. Honte à vous, honneur à Saladin ! et toute honte à part, ce vous est grand dommage, que notre loi sainte soit ainsi sous les pieds.
Vous reconnaissez ce goîit des troubadours pour le séjour de France, Je vous ai parlé de ceux qui n'avaient pu la quitter; en voici un qui est allé sur les bords du Jourdain. Au lieu de toutes les impressions mélancoliques, qu'un poëte de nos jours n'aurait pas manqué de trouver dans ces saints lieux, cet homme du XI i« siècle souhaite surtout un bon navire, un bon vent et le port de Marseille.
Ailleurs Peyrols parle encore de la croisade, dans une pièce de vers pleine de délicatesse et de grâce: c'est un tenson, un dialogue enire lui et l'Amour. Chacun des interlocuteurs donne ses raisons pour et contre la croisade, « Quoi ! dit l'Amour, vous iriez outre-mer, quand les rois n'y vont pas? Voyez comme ils se font la guerre, et comme les barons cherchent aussi des excuses. » Peyrols se laissa convaincra, et ne retourna plus en Terre sainte. Cette pièce indique d'ailleurs, vous le voyez , la décadence de l'esprit des croisades. Les gentilshommes s'en lassèrent, comme les rois.
Dans le petit nombre de troubadours qui prirent la croix, il faut cependant compter deux rois, Richard et Frédéric. Richard étant, comme nous l'avons dit ,
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dans sa jeunesse, seigneur feudataire d'Anjou, avait un commerce fréquent avec ces gentils troubadours de la Provence et de l'Auvergne ; il parlait et chantait leur langue. Quand il devint roi d'Angleterre, il fut suivi à sa cour nouvelle par un grand nombre de troubadours, qui étaient là comme un cortège d'honneur. Nous remarquerons ailleurs à quel point l'influence des troubadours se retrouve dans les premiers essais de la poésie anglaise. Chaucer, au xiv siècle, était encore un de leurs élèves. Dans ses guerres, dans ses aventures lointaines , Richard garda le souvenir de cette poésie provençale, et la cultiva. Si votre imagination se reporte aux grands exploits de Richard, malgré ses vices , un intérêt singulier s'attache à ses vers. En effet, ce Richard n'était pas seulement un batailleur, comme Bertram de Born ; placez- le dans un autre siècle, ce ne sera pas un prince juste et doux, mais un grand homme ; c'est un homme qui réunit à l'audace que montra Charles XII, plus de génie politique et de prudence. Au milieu de ses périlleuses aventures, toujours errant pu combattant hors de ses États, son nom remplit les vieux monuments de l'Angleterre. Peu de rois ont moins habité leur royaume, et y ont cependant laissé une trace plus profonde que Richard.
Richard, après avoir livré tant de combats, tué tant de Sarrasins, revint de la croisade sans armée, et même sans écuyer; mais cela n'effrayait pas un chevalier comme Richard. Débarqué en Europe, sur les côtes de Dalmatie, il entreprit de traverser seul le ter-
ritoire d'un de ses plus grands ennemis, le duc Léopold d'Autriche , dont il avait fait une fois abattre Tétendard déjà planté sur une tour de Palestine.
En passant par la Slyrie, il fut arrêté par Léopold, et jeté dans une tour ; puis Léopold le vendit prisonnier à l'empereur Henri Vï, qui le retint dix-huit mois captif. C'était une triste reconnaissance de son héroïsme dans la croisade. Vous savez ce que le roman et le théâtre ont jeté d'ingénieux et de touchant sur cette aventure; vous connaissez cette histoire d'un troubadour fidèle qui s'était mis en quête de Richard, qu'on savait revenu de la Terre sainte et qu'on ne voyait reparaître nulle part. Selon ce récit, le troubadour Blondel, après avoir erré dans beaucoup de lieux, chantant au pied des forteresses qui pouvaient renfermer son maître, entendit du fond d'une tour une voix qui achevait la chanson, et reconnut Richard.
Je ne sais si l'histoire est authentique, si la fidélité du troubadour, si la découverte imprévue de Richard, si ce chant à deux voix du troubadour et du prince captif, si tout cela offre autant de vérité que d'intérêt. Mais nous avons du moins un vestige curieux du talent poétique de Richard dans les loisirs de sa captivité.
Il s'est conservé dans les deux dialectes des Troubadours et des Trouvères^ une chan-son où Richard, prisonnier, se plaint de ses vassaux, de ses amis, qui l'abandonnent, et du roi de France, qui profite de ce temps pour envahir son territoire. Je ne ferai qu'une remarque philolofiiciue. Avant que l'admirable travail
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de M. Raynouard eût jeté la lumière sur ces crigines de notre idiome, qui sont liées de si près à l'histoire du moyen âge, on avait à cet égard des notions si con fuses , et on portait tant de négligence dans cette étude, que Tabbé Millot, qui a composé trois volumes sur les troubadours, a traduit tout de travers cette ^hanson de Richard, et de plus, voulant citer un couplet dans la langue originale, a mêlé les deux textes.
Ce n'est pas moi qui triomphe de cela; mais on peut apprécier le service rendu par l'écrivain qui de nos jours a parfaitement éclairci l'histoire de cette littérature et de cette langue, que ne savaient pas distinguer d'un autre dialecte des hommes de mérite qui faisaient trois volumes sur ce sujet.
Mais passons à la chanson, en traduisant d'après le roman provençal, qui présente le texte le plus élégant et le plus court. On peut supposer que Richard composa dans ce dialecte, qu'il savait bien, dit-on, et qui était la langue favorite de la poésie, et pour ainsi dire le toscan du siècle : du reste, dans cette chanson , l'intérêt poétique est médiocre. Ce qui doit plaire, c'est l'inlérét anccdotique et la singularité de vers composés par un homme qui a gagné tant de batailles, et qui chante du fond de sa prison.
Déjà nul prisonnier ne dira sa raison dcxtrement, s'il ne le lait tristement ; mais pour se consoler,il peut faire une chanson. J'ai beaucoup d'amis, mais pauvres sont leurs dons ; hont« ils en auront, si pour attendre ma rançon je suis ces deux hivers prisonnier. Sachent bien mes hommes et mes barons anglais, normands, poitevins et gascons, que je n'ai jamais ea si
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pauvre compagnon que je voulusse pour argent laisser en prison. Je ne dis point cela par reproche, mais encore suis-je prisonnier. Je sais bien comme chose vraie de toute vérité , que homme mort ou prisonnier n'a ami ni parent, et que s'ils me laissent faute d'or ou d'argent, c'est mal pour moi , mais pis pour ma nation qui, après ma mort,souffrira blâme de m'avoir si longtemps laissé prisonnier.
Pas n'est merveille si j'ai le cœur dolent , lorsque mon seigneur met ma terre au pillage. S'il lui souvenait de notre serment que nous t'imes tous deux en commun, bien sais-je vraiment qu'ici longtemps ne serais prisonnier.
Comtesse ma sœur, Dieu sauve votre souverain mérite, et garde la beauté qu© j'aime lanl et dont je suis prisonnier !
Je m'arrête ici. Dans la prochaine séance, nous considérerons d'autres monuments historiques et poétiques de la langue romane, au milieu de la croisada sanglante contre les Albigeois.
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