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SEIZIÈME LEÇON

Moralistes de l'école philosophique : double tendance.— Yauvenargues, Duclos, leurs rapports divers avec la société de leur temps. — Quelques détails sur la vie de Vauvenargues. — Caractère touchant de ses écrits; élévation de ses Maximes.— Duclos, peintre de mœurs, plus licencieux que hardi.

Messieurs,

Je vous ai presque fatigués de Montesquieu; vous vous dédommagerez en l'étudiant. Vous y trouverez bien des choses que je n'ai pas su vous dire; car je cherche moins à vous donner mes pensées qu'à susciter les vôtres. Par la lecture et la critique, j'essaie de reconstruire à vos yeux le xviii0 siècle. le vous montre ces œuvres d'un art tantôt sublime, tantôt mesquin et corrompu, ces hautes et rares colonnes devant lesquelles nous nous arrêtons, ces ornements sans nombre qui remplissent leurs intervalles. Partout il v a il. 1

deux choses distinctes à observer dans cette grande époque, l'action de quelques hommes de génie, et le mouvement de la société même, qui se confond avec le caractère général de la littérature et la riche diversité des talents secondaires.

Quelques écrivains de génie font la gloire d'une époque. Mais que l'art d'écrire ait été puissant et à la mode, que l'esprit des lettres ait fait partie de l'esprit du monde et qu'il l'ait à la fois reproduit et excité, c'est le trait distinctif du xvme siècle, c'est le fond de son histoire; et, par là, dans cette histoire, les noms mêmes qui ne sont pas placés au premier rang offrent un intérêt curieux, et sont une partie nécessaire du tableau.

Aujourd'hui je ramènerai votre souvenir sur deux écrivains qui, séparés par de grandes différences de caractère, d'esprit et de destinée, représentent, avec une égale fidélité, la double tendance de la philosophie morale dans le milieu du xvme siècle. Peintres de cette époque, ils en témoignent, par la manière dont l'un d'eux la subit, et dont l'autre y résiste : ce sont Ducios et Vauvenargues, le bourgeois, homme d'esprit, introduit par les lettres et le plaisir dans la société des gens de cour, plus licencieux que philosophe, se faisant à peu de frais une réputation de hardiesse qui ne coûte rien à sa faveur, et sera bientôt surpassée; le gentilhomme sans pouvoir et sans protection, s'adressant aux lettres pour obtenir la gloire qu'elles seules pouvaient donner, aimant la philosophie par élévation de cœur, mais la voulant sévère et presque religieuse. Ce fut là son originalité ; et comme il y joignait le goût des modèles les plus purs et un naturel heureux pour l'éloquence, cette originalité lui

a inspiré quelques-unes des belles pages de notre langue. Vauvenargues n'est pas, comme on l'a dit, un disciple de Voltaire, quoiqu'il ait été le premier admirateur éloquent de son génie. Non, Vauvenargues est bien plutôt un disciple du siècle précédent, un studieux amateur de Pascal et de Fénclon. Il n'a du xvmc siècle que ce qu'il ne peut pas ne pas en avoir, la haine de la persécution et le doute sur le dogme. Mais, combien il est loin de cet épicuréisme qui, avec toutes les variantes de grâce frivole et de sécheresse dogmatique, d'indifférence et de cynisme, de froid calcul et d'exaltation sensuelle, de prudence ou d'emportement, est la croyance uniforme du xviii0 siècle, depuis Fontenelle jusqu'à Mirabeau! Gomment s'était-il formé hors de cette influence? Il avait évité Paris, où la morale pratique du xvme siècle était surtout en usage. Il n'y vint que malade, solitaire, pour y travailler, et pour y mourir à trente-deux ans. Il n'avait connu ni ces orgies de princes où fut fêté Voltaire, ni ces débauches de jeunes seigneurs qu'imitait fort bien la bourgeoisie, ni ces cafés bruyants et raisonneurs où s'exerça Duclos, ni enfin toute cette vie de luxe et d'industrie qu'avait créée l'agiotage, ni ces sociétés de bel esprit que présidaient quelques femmes sans mœurs. Figurez-vous dans une noble famille de Provence, à Aix, un jeune homme né avec le goût de la méditation et des lettres, mais destiné par sa naissance au métier des armes. Après de faibles études, il est entré ofticier dans un régiment. Il fit d'abord la campagne d'Italie, puis la guerre de la succession en 1741; et il était sous le maréchal de Belle-Isle à cette périllt'usc retraite de Prague, que Voltaire a comparée à la retraite des Dix mille, sans pouvoir la rendre aussi ce-

lèbre. Il y souffrit d'un froid excessif, et en resta malade et affaibli.

Mais, au milieu des épreuves de la vie militaire, son talent même s'était formé. Son premier écrit fut sans doute l'éloge funèbre d'un jeune officier, son ami, son compatriote, qu'il avait vu mourir près de lui, sous la rigueur du ciel de Prague. Cet éloge a quelque chose d'antique, ou d'inspiré par Fénelon :

Aimable Hippolyte, dit-il à /ombre de son ami, aucun vice n'infectait encore ta jeunesse; tes années croissaient sans reproche, et l'aurore de ta vertu jetait un éclat ravissant. La candeur et la vérité régnaient dans tes sages discours avec l'enjouement et les grâces; modéré jusque dans la guerre, ton esprit ne perdait jamais sa douceur et son agrément.

Puis, à ce langage orné mais candide d'une vraie douleur se mêlent l'incertitude sur l'avenir qui suit la mort et toutes les agitations d'une philosophie nouvelle.

Vauvenargues porta ces pénibles problèmes le reste de sa vie. Nous avons cru sentir quelquefois, dans les pensées mêmes de Pascal, le tourment d'un doute semblable. Mais Pascal avait, pour contre-peser ce doute, et la tradition de son siècle, et les habitudes de sa vie, et le travail de son esprit, et sa volonté tout entière. Le jeune Vauvenargues, au contraire, était poussé de toutes parts au doute, et n'avait, pour s'en défendre, que la pureté de son âme mécontente des solutions grossières qui bornent la vie aux sens et aux plaisirs. La douleur, cette rude institutrice, qui fait réfléchir les esprits qu'elle ne brise pas, le portait à méditer sur les fins de l'homme et sur son être : aussi, malgré les passions inséparables de la jeunesse, comme il dit quelque part, et malgré les infirmités précoces d'une

jeunesse maladive, on le voit, dans le bruit d'une garnison, écrivant un traité sur le libre arbitre, et le conciliant avec la justice et la providence de Dieu. On peut sans doute porter dans ces questions un savoir plus étendu, une méthode plus précise et plus sévère ; mais combien cette élévation métaphysique était alors rare et délaissée! Rapprochez-la de l'ironique essai composé par Voltaire, sous le titre du Philosophe ignorant, et vous saurez gré à ce noble et jeune esprit des méditations qu'il s'imposait. Cette étude morale, faite sans autre guide que les grands écrivains du siècle précédent, se confondait, pour Vauvenargues, avec la leçon de goût et de style. Il puisait à la même source l'amour de la spiritualité et du beau. Il était chrétien par les lettres, comme saint Jérôme s'accusait d'être païen par elles, au ive siècle de notre ère.

Je ne sais même si, dans Vauvenargues, cette influence ne pénétra pas jusqu'au fond de l'àme, et je doute que, superficielle et extérieure, elle rende suffisamment compte de quelques fragments tels que sa Méditation sur la foi, sa Prière à la Trinité. On dit que ces épanchements religieux n'avaient été qu'un jeu d'esprit, une gageure philosophique, pour jeter du doute sur la sincérité même de Bossuet, et montrer qu'on pouvait parler majestueusement de la religion, sans y croire. Je répugne à cette anecdote, qui me gâterait la candeur de Vauvenargues, et que démentent d'autres passages de ses écrits, où se trouvent, non pas des témoignages aussi apparents de piété, mais ces retours, ces velléités, et, pour ainsi dire, ces tentations de la foi qui décèlent les combats de l'esprit en nous. Il en coûterait de prendre pour une réserve et une précaution ce qui semble la préférence naturelle

de cette âme tendre et ingénue. N'oublions pas aussi que ce ne fut pas un rapport d'opinions irréligieuses, une communauté de hardiesse qui le rapprocha d'abord de Voltaire. Le bon goût dans les lettres fut leur premier lien.

Un jour Voltaire, dans l'éclat de sa gloire, et préparant Mérope, reçoit de M. le marquis de Vauvenargues, capitaine en garnison à Nancy, une lettre élégante et ingénieuse sur Corneille et sur Racine; Voltaire répond avec sa grâce et ses louanges accoutumées, en blâmant doucement le jeune critique d'être trop sévère pour Corneille. Vauvenargues, dans une nouvelle lettre, insiste en se corrigeant un peu ; et il envoie à Voltaire quelques courts et précieux essais de critique sur Bossuet, Pascal et Fénelon, ces trois grands classiques.

A la même époque, Vauvenargues, d'une santé faible, et fatigué de la vie des camps, aurait voulu trouver l'emploi de ses réflexions et de ses études dans une autre carrière utile à l'État : comptant sur le mérite qu'il sentait en lui, et croyant que sa naissance et ses services pouvaient se passer de protection, il avait adressé au roi Louis XV et à son ministre des affaires étrangères, M. Amelot, une de ces lettres candides et fières qui ne sont pas lues jusqu'au bout, et qui n'obtiennent rien. Voltaire, informé de cette ambition d'honnête homme, s'entremit avec chaleur, parla du jeune capitaine éloquent et philosophe à M. le duc de Duras, et sollicita pour lui M. Amelot, dont il était fort courtisan, et pour lequel il rédigeait des manifestes. « M. Arxielot, écrivait-il à Vauvenargues, sait son Démosthène par cœur; il faudra qu'il sache son Vauvenargues. »

Malgré le zèle de Voltaire, M. Amelot ne se pressa pas. Le jeune officier, las d'attendre, se démit de son grade et se retira dans sa famille, après avoir écrit au ministre une nouvelle lettre très-noble, qui, grâce à Voltaire, fut enfin suivie d'une réponse favorable; mais Vauvenargues n'en put profiter : la petite vérole, après avoir mis ses jours en péril, le laissa plus affaibli que jamais, languissant, défiguré, et presque privé de la vue.

C'est après tant de mécomptes amers que ce jeune homme, fait pour la gloire, et qui aurait voulu la chercher sur toutes les routes, se rejeta vers la seule espérance de l'étude. Pour la goûter avec plus de fruit et d'émulation, il vint à Paris ; il y passa les deux dernières années de sa vie, connu de peu d'amis, et souvent visité, dans sa modeste demeure de la rue du Paon, par Voltaire revenant de Versailles.

Voltaire était alors dans un de ces rapides instants de faveur, gagnés à force de gloire, et perdus presque aussitôt par quelque hardiesse ou quelque flatterie trop familière; il venait enfin d'être reçu à l'Académie à cinquante-deux ans ; le roi l'avait nommé historiographe, et chargé de faire un opéra pour le mariage de monseigneur le dauphin; il était protégé par madame de Pompadour, et reçu à la toilette de la reine, où il fit un jour grand éloge de Vauvenargues. Malgré ce zèle et ce crédit de Voltaire, rien de sa faveur tardive ne se détourna sur un jeune gentilhomme de province retiré du service, infirme, sans fortune, et qui écrivait dans les intervalles de ses souffrances quelques pages sérieuses : mais Voltaire fit plus pour Vauvenargues; il l'honora, le consola, et par ses louanges aimables et vives, prodiguées cette

fois avec justice, il fut pour lui la gloire, cette gloire tant souhaitée par le noble jeune homme, et que tout semblait lui refuser.

Vauvenargues, en effet, modeste jusque dans son ardeur de célébrité , avait voulu concourir pour le prix d'éloquence proposé par l'Académie. Vous savez que même au milieu du xvme siècle, le sujet de ces prix était toujours quelque maxime tirée de l'Écriture sainte. En 1745, l'Académie avait choisi cette parole des Proverbes : « Le riche et le pauvre se sont rencontrés; le Seigneur a fait l'un et l'autre. — Dives et pauper obviaverunt sibi ; utriusque operator est Domînus. » — Texte sublime où se cache le terrible problème que Rousseau devait agiter dix ans plus tard avec tant de hardiesse et d'éclat, et que la société ne résoudrajamais ! Vauvenargues essaya de le traiter. Son discours, qui ne fut pas couronné, est encore une preuve des religieuses inclinations de son esprit.

Il est curieux d'y voir comment la sagesse de Vauvenargues semble avoir pressenti et réfuté d'avance les inductions exagérées d'une misanthropique éloquence. En quelques lignes il a réduit d'avance à sa triste nudité la vie sauvage, dont Rousseau devait offrir aux salons de Paris la chimérique apothéose ; et il y renvoie pour trouver cette égalité qui n'était fondée, dit-il, que sur la pauvreté et l'oisiveté communes. A ce tableau il oppose l'inégalité des talents développée par l'activité même de la vie sociale, l'égalité des peines dans les conditions diverses, la nécessité inviolable de l'aumône, et la certitude d'une autre vie. La raison moderne peut trouver l'ouvrage incomplet et faible ; mais, dans les formes du style empruntées à la chaire chrétienne, on sent une émotion vive.

Quoi de plus éloquent que ces dernières paroles :

Dans tous les états de la vie, s'il nous fallait attendre nos consolations deshommes, dont les meilleurs sont si changeants et si frivoles, si sujets à négliger leurs amis dans la calamité, ô triste abandon! Dieu clément! Dieu vengeur des faibles! Je ne suis ni ce pauvre délaissé qui languit sans secours humain, ni ce riche que la possession môme des richesses trouble et embarrasse. Né dans la médiocrité, dont les voies ne sont pas peut-être moins rudes, accablé d'afflictions dans la force de mon âge, ô mon Dieu! si vous n'étiez pas, ou si vous n'étiez. pas pour moi, seule et délaissée dans ses maux, où mon âme espérerait-elle? Serait-ce à la vie, qui m'échappe et me mène vers le tombeau par les détresses? Serait-ce à la mort, qui anéantirait, avec ma vie, tout mon être?

Ce fut dans cet état de souffrance et d'affliction que Vauvenargues, faisant un choix dans les essais qui l'avaient occupé jusque-là, publia, quelques mois avant de mourir, une Introduction à la connaissance de l'esprit humain, suivie de réflexions et de nui-rime*. L'année même de sa mort, cet ouvrage reparut avec les corrections préparées par lui sous les yeux de Voltaire. Bien longtemps après, en 1797, quelques autres petits écrits de Vauvenargues furent retrouvés et imprimés; et enfin, il y a sept ou huit ans seulement, on a publié, sous le titre cYOEuvres posthumes, les variantes, les ébauches de ses premiers écrits, et quelques morceaux inédits, entre autres dix-huit Dialogues des Morts, qui rappellent, avec moins de force, le l'un sens et la simplicité des Dialogues de Fénelon.

Nous avons donc maintenant SOUS les yeux presque (oui Vauvenargues. Nous pouvons suivre, sur ses brouillons mêmes, le travail de cel esprit élégant ej pur, et

surprendre en même temps le secret de son âme.

Sans approcher du génie de Pascal, Vauven argues a eu cette ressemblance avec lui de n'être pas un philosophe qui observe à loisir, mais un homme qui souffre, qui écrit pour le soulagement de son cœur. Critique supérieur, sans beaucoup de littérature, et seulement par la vive intelligence de quelques excellents livres, il fut moraliste profond, sans beaucoup de connaissance des hommes, et surtout par l'étude de lui-même et le travail assidu sur son âme. C'était un soin dont ne s'avisait guère la philosophie raisonneuse et sensuelle du xvine siècle. Ce fut là ce qui distingua Vauvenargues et fit sa vertu. Cherchons dans Vauvenargues , non pas cette variété d'expériences et cette riche diversité de portraits qui plaît dans la Bruyère. Vous n'avez pas affaire à un spectateur spirituel et désintéressé de la vie, mais à une âme aux prises avec la douleur, et qui s'est améliorée par elle. De là l'intérêt et le charme sérieux de cette lecture.

Ce jeune homme mal élevé, mais plein d'honneur, jeté dans la vie militaire, en avait partagé d'abord la dissipation et la licence. Il y mêlait pourtant déjà le goût des lettres. Il faisait, sur les plaisirs de son âge, des vers dont il rougissait plus tard , en les envoyant à Voltaire , juge peu redoutable de pareilles erreurs. « Je manquais beaucoup de principes , dit-il , quand je hasardai ces pièces déshonnêtes. » La réflexion et la souffrance lui en donnèrent bientôt. L'amour de la gloire entra dans son âme. Philosophe, il resta fier d'avoir été soldat. C'est à sa campagne de Bohême qu'il songe en écrivant ces mots :

Le contemplateur mollement couché dans une chambre tapissée in\ective contre le soldat, qui passe les nuits d'hiver le long d'un fleuve, et veille en silence pour le sa/atde la patrie.

Mais, soldat, il avait été plein de pitié, c'est peutêtre sa propre histoire qu'il raconte dans le portrait de ce jeune homme qui, moqué par ses amis pour sa bonté, même envers le vice, leur répond :

Mes amis, vous riez de trop peu de chose; le monde est rempli de misères qui serrent le cœur; il faut être humain. Le désordre des malheureux est toujours le crime des riches.

Tout cela, dans une garnison, avait dû lui donner cet air d'originalité qui appartient à la vertu. Les traits qui, dans ses écrits, peignent ce caractère, sont excellents, et il les a tous résumés dans le beau et mélancolique portrait de Clazomène, qui n'est autre que luimême :

Clazomène a fait l'expérience de toutes les misères de l'humanité. Les maladies l'ont assiégé dans son enfance, et l'ont sevré, dans la fleur de son âge, de tous les plaisirs. Né pour des chagrins plus secrets, il a eu de la hauteur et de l'ambition dans la pauvreté. Il s'est vu, dans ses disgrâces, méconnu de tous ceux qu'il aimait. L'injure a flétri sa vertu, et il a été offensé de ceux dont il ne pouvait prendre vengeance. Ses talents, son travail continuel, son attachement pour ses amis n'ont pu fléchir la dureté de la fortune. Sa sagesse n'a pu le garantir de faire des fautes irréparables. 11 a souffert le maL qu'il ne méritait pas, et celui que son imprudence lui a attiré. La mort l'a surpris au milieu d'une si pénible carrière. Le hasard se joue du travail et de la sagesse des hommes; mais la prospérité des hommes faibles ne peut les élever à la hauteur que la calamité inspire aux âmes fortes; et ceux qui sont courageux savent vivre et mourir sans gloire.

Vous n'en doutez pas, c'est à lui-même que Vauvenargues pensait en écrivant ces derniers mots; c'est sur sa blessure qu'il avait la main. 11 aima passionné-

ment la gloire dans le siècle de la vanité; et cependant, au fond de rame, il prisait plus la vertu que la gloire. C'est là ce qui lui a inspiré, quelque part, une pensée à la fois fière et modeste qui achève son portrait :

On doit se consoler de n'avoir pas les grands talents, comme on se console de n'avoir pas les grandes places. On peut être au-dessus de l'un et de l'autre, par le cœur.

L'Introduction à la connaissance de l'esprit humain n'est pas un titre de gloire. A côté de quelques vues fines, il y a bien des choses inexactes et faibles. L'ouvrage n'est pas achevé, et n'est pas fortement conçu. Ce sont des ruines, mais où ne se retrouve pas, comme sous la main de Pascal, la grandeur du monument projeté. Le génie de Vauvenargues, c'est-à-dire le caractère touchant et rare que son âme donnait à son talent, se réduit donc à quelques pensées détachées sur la morale et à quelques jugements sur le goût. On en ferait un petit nombre de pages, mais exquises et dignes des grands maîtres. Le beau n'y paraîtrait, comme le voulait Platon, que la splendeur du bon réfléchie dans les arts. Par là, sans études, sans théories savantes, Vauvenargues prend d'abord une grande place parmi nos critiques. Il vient après Fénelon. Il a cette sensibilité que l'admiration rend éloquente. Peu importe même que ses opinions ne soient pas toutes assez impartiales, qu'il ait mal jugé Corneille et trop admiré le théâtre de Voltaire. Il est bien d'être faible et partial pour une gloire contemporaine; et puis Voltaire n'avait fait alors, ou du moins publié que ses œuvres les plus pures. Vauvenargues l'admirait avec tendresse, tout en saisissant avec une vérité presque malicieuse ses torts de caractère, qui n'étaient peut-

être chez lui que les accidents nécessaires de son infa tigable et perpétuelle activité. Mais enfin cet enthou siasme pour Voltaire ne fut pas pris sur d'autres renommées. Yauvenargues resta l'adorateur des grands génies chrétiens, dont la gloire et la croyance importu naient Voltaire; et c'est à leur école qu'il écrivit se* Maximes morales, quoique dans un esprit nouveau d'indépendance. C'est par là qu'elles se séparent de toute la philosophie du xvme siècle, et forment un code à part, stoïque, spiritualiste, religieux. Je sais bien que Voltaire en a choisi quelques-unes dans un autre sens. Il n'est pas de livre suivi où quelque contradiction ne rompe l'unité. Que sera-ce dans un recueil divers et sans suite? Toutefois, cette réforme morale, ce travail sur lui-même, qui occupait Vauvenargues, ramène toutes ses pensées à quelques points invariables : la vertu, l'amour de la gloire, Dieu, la soumission à sa providence. Sous ce rapport, ses Maximes sont encore une confession indirecte de sa vie. Dans ces maximes :

On n'est pas né pour la gloire, lorsque l'on ne connaît pas le prix du temps. — Les premiers feux de l'aurore ne sont pas si •doux que les premiers regards de la gloire.

je retrouve les efforts et les espérances de sa jeunesse. Dans celles-ci :

Nos talents sont nos plus sûrs et nos meilleurs protecteurs. — Le lâche a moins d'affronts à dévorer que l'ambitieux.

je reconnais son honnête fierté, cause de sa disgrâce. Dans cette autre maxime .

Tout le monde empiète sur un malade : prêtre , méde-

cin, etc. ; et il n'y a pas jusqu'à sa garde qui ne se croie en

droit de le gouverner.

je vois la langueur et le tourment de ses derniers jours. Et dans cette autre enfin :

Le désespoir est la plus grande de nos erreurs,

je reconnais la constance de son âme, dont je surprends les agitations dans cette dernière pensée :

L'intrépidité d'un homme incrédule, mais mourant, ne peut le garantir de quelque trouble, s'il raisonne ainsi : je me suis trompé mille fois sur mes plus palpables intérêts, et j'ai pu me tromper encore sur la religion. Or, je n'ai plus le temps ni la force de l'approfondir, et je meurs....

Ce doute mélancolique a bien Pair d'avoir tourmenté toute la vie de Vauvenargues, et d'être un de ses malheurs, senti d'autant plus vivement que son âme était plus délicate et plus pure. Évidemment il se roidit contre l'incrédulité de son siècle, comme Pascal par moment se soulevait en dehors des croyances du sien, pour y retomber de plus haut. Sans la même force, Vauvenargues est battu des mêmes vents contraires. Tantôt il s'arrête, il se piétine sur la pente, en s'attachant à Dieu et au spiritualisme ; tantôt il roule vers l'abîme d'un doute illimité, tantôt il se rejette en arrière vers la foi qu'il invoque, plutôt qu'il ne l'adopte. Ce combat est visible. Dira-t-on que vingt passages où vous le retrouvez sont seulement des études de style et des imitations littéraires? Quand il jette cette réflexion si simple

Newton, Pascal, Bossuet, Racine, Fénelon, c'est-à-dire les hommes de la terre les plus éclairés, dans le plus philosophe

de tous les siècles et dans la force de leur esprit et de leur âge, ont cru Jésus-Christ.

fait-il un pastiche oratoire? IVest-ce pas un cri qui lui échappe pour adjurer ces grands génies contre Voltaire et contre lui-même ? Ailleurs, en effet, son esprit agité ne recule devant aucune des conséquences extrêmes de la philosophie naturelle; il va même jusqu'à tirer des découvertes de Newton si religieux la négation possible d'une cause première. Il écrit ces paroles:

La cause occulte de M. Newton est eelle qui produit la pesanteur et l'attraction des corps ; mais il n'est pas impossible peut-être que cette pesanteur et cette attraction ne soient à elles-mêmes leur propre cause; car il n'est pas nécessaire qu'une qualité que nous apercevons dans un sujet y soit produite par une cause; elle peut exister par elle-même. On ne demande pas pourquoi la matière est étendue; c'est là sa manière d'exister; elle ne peut être autrement. Ne se peut-il pas faire que la pesanteur lui soit aussi essentielle que l'étendue? Pourquoi non? Il n'est aucune portion de matière qui ne soit étendue : l'étendue est donc essentielle à la matière. Mais s'il n'y a aucune portion de matière qui ne soit pesante, ne faudrait-il pas ajouter la pesanteur à l'essence de la matière? Si le mouvement n'est autre chose que la pesanteur des corps, nous voilà bien avancés dans le secret de la nature.

Ce dernier mot du panthéisme était-il sorti des entretiens de Vauvenargues avec Voltaire lui expliquant Newton? Mais Vauvenargues, s'il conçut cette opinion, ne s'y arrêta pas. Son âme avait besoin (Tune loi religieuse à suivre et d'une providence à adorer. Ce qu'il appelle la demi-profondeur de Baylelui déplaisait. Au milieu de la préférence déjà marquée de son siècle pour les vérités mathématiques, il déclara que les v&

lt> LITTÉRATURE

rites morales n'avaient pas moins de certitude et d'évidence; et il s'employa tout entier à les épurer et à les défendre, en les donnant pour but à la philosophie et pour inspiration à l'éloquence et aux lettres. Il attaqua, il poursuivit dans les mœurs le principe de l'intérêt personnel, qui n'était pas encore passé dans les doctrines. Tl eût été, s'il eût vécu plus longtemps, le Fénelon de la philosophie moderne.

A la même époque s'élevait un moraliste d'un caractère fort différent, ou plutôt un peintre de mœurs, et peintre bien assorti au xvme siècle ; car il mit de la philosophie dans des contes de fées, et de la licence sans amour dans des romans. Ce fut Duclos, honnête homme d'ailleurs, et fort estimé de son temps. Nul exemple ne marque mieux le rôle des lettres au xvme siècle, et l'importance qu'elles donnaient, même séparées de l'éclat du génie.

Né en 1704, d'une petite famille bourgeoise de Di- /îan, et envoyé à Paris pour faire d'abord ses études, puis son chemin, s'il le pouvait, Duclos, doué de beaucoup d'esprit et d'un esprit libre et caustique, après une jeunesse fort mêlée, revint aux lettres par la bonne et par la mauvaise société, qui en avaient également le goût, et, par les lettres, arriva promptement à la considération et à la fortune. Protégé à la cour, assez redouté des ministres, populaire dans sa petite ville, qui le nomma député aux états de Bretagne, Duclos, sans travailler beaucoup, fit du caractère d'homme de lettres une puissance. Indépendant, mais circonspect jusque dans sa vivacité bretonne, il fut l'ami du cardinal Bernis et des encyclopédistes. Il fut ménagé par Voltaire, sans être son disciple ni son flatteur; etilnesebrouillapasmême avec J.-J. Rousseau.

A la vérité, un recueil1 récemment publié gâterait fort ce portrait de Duclos, et ferait de lui un égoïste sans mœurs, un homme faux et tracassier, pire que le méchant de Gresset; mais, outre que les médisances posthumes méritent peu de foi, ce n'est pas le caractère privé de Duclos que nous cherchons, c'est son caractère public d'homme de lettres.

Duclos avait commencé des Mémoires de sa vie, qui devaient être son meilleur ouvrage. Malheureusement ces Mémoires, qu'il écrivait dans sa vieillesse, s'arrêtent trop tôt, et ne conduisent l'auteur que jusqu'au seuil des salons, où il entra plus tard. On peut y joindre, pour supplément, le piquant récit de son voyage à Rome et de son séjour en Italie. Mais ce n'est qu'un intervalle de six mois ; et il reste dans la vie de l'auteur, contée par lui-même, une lacune de plus de trente ans. Il faut, pour la remplir, consulter ses autres écrits. On y verra que Duclos vécut dans le monde, surtout avec les gens d'esprit et de plaisir qui avaient du crédit. D'abord il écrivit pour eux, et ce qu'il leur voyait faire. De là les Confessions du comte de ***, longue galerie d'aventures uniformes parla promptitude du dénoûment, suite de portraits quelquefois assez piquants, mais sans passion et sans grâce, confessions un peu scandaleuses de la bonne société du temps.

Grâce à cette vérité, le peintre n'a pas de frais d'invention à faire. Seulement, il accumule jusqu'à l'invraisemblance la même espèce d'incidents. Tous les états, la noblesse, la robe, la finance, la simple bourgeoisie, y passent à leur tour. C'est déjà l'égalité dans le vice. Sans doute, la corruption ne datait pas, en

1 Mémoire* de madame d'Epmay.

France, du xvi 11e siècle, et Ton peut de Duclos renvoyer à Brantôme. Mais le progrès des mauvaises mœurs, c'est qu'elles étaient devenues philosophiques et raisonneuses. Un mari, homme grave et respecté, qui disserte d'un ton léger sur sa honte avec un de ceux qui la causent, une femme abstraite et calme dans le désordre, qui explique ses faiblesses comme le ferait Helvétius, voilà des personnages nouveaux que Duclos met en scène, et auxquels il a bien l'air de donner raison, tant il les peint avec complaisance ! Ce décri sérieux et raisonné du mariage est un des traits de mœurs du xvme siècle. L'honneur réduit à un préjugé, le ridicule jeté sur la pudeur appartient à la même époque. C'est l'intention qui a dicté le meilleur roman de Duclos, comme le petit conte de Cosi-Sancta, malignement tiré par Voltaire d'un prétendu cas de conscience posé par saint Augustin. Mais ce roman, la Baronne de Luz, commencé par ironie, devient parfois pathétique. En cela, une certaine droiture d'âme avait élevé l'écrivain au-dessus du monde poli, auquel il emprunta plus d'un modèle, et qui même passait pour mettre la main à ses ouvrages.

De ce monde étaient des ambassadeurs étrangers, devenus par un long séjour de beaux esprits français, quelques hommes de cour, Maurepas, Bernis, Pont de Veyle, et quelques riches amateurs des lettres et de l'érudition. Le petit conte $ Acajou peut donner l'idée du genre de littérature qui charmait cette société. Il fut composé d'après quelques gravures assez libres, dont le premier texte, écrit de main de grand seigneur, avait été perdu ou supprimé. C'est une gageure de salon. L'auteur l'a remplie avec beaucoup d'esprit : mais ce n'est pas le naturel et le badinage exquis d'Ha-

milton. Le tour en est trop sentencieux pour un conte de fée, et les épigrammes trop travaillées pour une plaisanterie. Le meilleur de l'ouvrage est la préface, qui, par Pair cavalier et dédaigneux pour le public, semblait partir d'un auteur homme de cour.

Mais si Duclos prit en cela les airs de la société où il vivait, il n'empruntait le talent de personne. Il s'est même beaucoup moqué de ces hommes dont l'oisiveté forme, pour ainsi dire, l'état, qui s'empressent, conseillent, veulent protéger, et croient naïvement ou tâchent de faire croire qu'ils ont part aux ouvrages et aux succès de ceux qu'ils ont incommodés de leurs conseils.

Mais, avant que Duclos réclamât ainsi contre ces vaniteuses amitiés, il s'était vu porté par elles à l'Académie des inscriptions, où il entra sur la réputation de savoir que lui avaient faite ses entretiens de salons. Duclos, en effet, sans être fort savant, avait d'excellentes études à la disposition d'un esprit méthodique et nerveux ; et les Mémoires qu'il composa pour l'Académie sont au nombre des meilleurs et des plus courts du recueil. Mais ce fut un emploi passager de son esprit. Il fit de l'érudition, comme il fit même des vers. Son talent particulier était de saisir vivement ce qu'il avait devant les yeux, et de résumer ses conversations dans un livre, en gravant par l'expression la remarque de mœurs qui s'oublie, ou le trait d'esprit qui passe. C'est le mérite des Considérations de Duclos.

N'allez pas les comparer aux Coracières de la Bruyère. Il y a bien moins d'art, d'invention, dVloquence, je dirai même de hardiesse Duclos était un sage de son temps. Il ne fronde qu'à demi et à coup sûr; il a de l'humeur sans passion; et, comme il le di-

sait plus tard, il ne veut ni se déshonorer parla flatte- é rie, ni se perdre par la vérité. Aussi Louis XV, qui | lisait peu, lut les Considérations sur les mœurs, et les 7 appela l'ouvrage d'un honnête homme. Je le crois ; bien ! aucune des plaies profondes de la vieille monarchie n'y était touchée assez au vif pour réveiller l'indolent monarque.

Cependant ces réticences sont elles-mêmes fort expressives. Si, par exemple, le mot de femme ne se trouve qu'une seule fois, et d'une manière presque insignifiante, dans le livre des Considérations, ce n'est pas seulement réserve et prudence sur des scandales de cour; mais l'auteur voulait être décent et sérieux; et, à cette époque, il ne le peut qu'en se taisant. Afin de réparer cette omission volontaire, il fit un supplément aux Considérations, qu'il appela Mémoire sur les mœurs du dix-huitième siècle; mais, pour le sujet et pour les détails, ce supplément n'est qu'une suite aux Confessions du comte de **\ L'amour n'y a d'autre forme que la fatuité, la licence et l'intrigue.

Mais revenons aux Considérations sur les mœurs, qu'on peut citer plus aisément.

,, Duclos ne les publia qu'après YHistoire de Louis XI, et déjà membre de l'Académie; c'est l'œuvre de sa maturité. En l'écrivant, il pouvait dire : J'ai vécu. Et, en effet, il excelle à faire comprendre la vie ; c'est-à-dire le savoir-faire et le savoir-causer du xvme siècle. Il n'a pris de l'esprit philosophique ni le prosélytisme, ni l'emphase ; et quoiqu'il dise dans sa préface : « J'userai en citoyen de la liberté dont la vérité a besoin, » il est, en général, fort discret dans ses censures. Il loue les hommes de cour, dont il s'était bien trouvé pour sa considération et pour sa fortune. Il ne parle ni des

parlements, ni des jansénistes, ni des jésuites. Il se plaint même de l'esprit de licence, et réclame, dit-il, en faveur des préjugés. Cependant, sous cette réserve se découvrent bien des innovations, à commencer par le mot de citoyen, que Jean-Jacques n'avait pas encore accrédité. A tout prendre, si Duclos est un libre penseur modéré, c'est par fermeté naturelle de sens autant que par esprit de conduite. Il n'aime pas plus le joug des coteries que celui du pouvoir, ne se soumet pas plus à la philosophie qu'à l'Église. Seulement, il évita toute rupture éclatante avec les philosophes, et il prit de la philosophie ce qu'elle avait de net et de sensé, comme aussi, je le crains, ce qu'elle avait de pratique et d'égoïste. Peintre de mœurs, et non conseiller moral, il foit comprendre à merveille la révolution qui s'était faite dans la société, et qui en préparait une autre dans l'État :

Les mœurs, dit-il, font à Paris ce que l'esprit du gouvernement fait à Londres. Elles confondent et égalent les rangs dans la société. Tous les ordres vivent à Londres dans la familiarité, parce que tous les citoyens ont besoin les uns des autres: l'intérêt commun les rapproche. Les plaisirs produisent le même effet à Paris. Tous ceux qui se plaisent se conviennent, avec cette différence, que l'égalité, qui est un bien quand elle pari d'un principe du gouvernement, est un très-grand mal quand elle ne vient que des mœurs, parce que cela ne vient jamais que de leur corruption.

C'était voir de loin et finement.

Ce que Duclos a peint le mieux dans son ouvrage c'est ce qu'il, a peint d'après lui-même, les gens du monde et les gens de lettres; du reste, il est bien moins varié, bien moins fécond que la Bruyère, sur-

tout il ne relève pas comme lui, par l'imagination et Fart, les vérités d'observation les plus simples; et quand il rencontre les mêmes idées que ce grand maître, il est, par comparaison, singulièrement sec et froid. « Je n'ai point de coloris, avait-il dit, mais je serai lu. » Il se fait lire, en effet, comme un homme se fait écouter, pour son caractère autant que poui son esprit : ce qui lui tient lieu de coloris, c'est un certain tour vif et brusque, une sorte d'impatience caustique. « Le caractère, avait-il dit, est la forme distinctive d'une âme d'avec une autre, sa différente manière d'être. Les hommes sans caractère sont des visages sans physionomie. » Duclos n'était pas de ces hommes, et son caractère a passé dans son style ; il était brusque et fin, et, comme il dit lui-même, très-colère, nullement haineux, et, ce qui est rare parmi les gens de lettres, sans jalousie. Par là son livre est un livre de bonne foi ; ni fausse sensibilité, ni faux bel esprit, ni prétention de générosité ou d'indépendance : ses maxime?, expliquent sa vie.

Voulez-vous savoir pourquoi Duclos, qui se ménageait si bien avec les grands, et revenait de sa session des états de Bretagne dans la voiture du gouverneur, défendit si vertement la Chalotais contre le ministère et la cour? il vous le dira lui-même dans ses Considérations :

îl n'y a personne qui n'ait quelquefois occasion de faire une action honnête, courageuse, et toutefois sans danger. Le sot la laisse passer, faute de l'apercevoir ; l'homme d'esprit la sent et la saisit.

Il y a là franchise et modestie ; l'esprit seul ne juge pas toujours bien ce qu'il peut oser; et, quand il est

sans cœur, il lui échappe parfois des lâchetés inutiles. Aussi Duclos dit-il ailleurs fort bien :

La probité sans courage n'est digne d'aucune considération ; elle ressemble à l'attrition, qui n'a pour principe qu'une crainte servile.

Le livre de Duclos, qui grondait le xvme siècle sans le blesser au vif, et surtout sans l'ennuyer d'une longue morale, eut le plus grand succès de vogue et d'estime ; les gens de cour qu'il avait loués le vantèrent , et les philosophes, encore timides, lui surent gré d'être plus hardi que Fontenelle. La seconde édition du livre fut dédiée à Louis XV, traité de grand roi dans la dédicace. Madame de Pompadour venait de faire nommer Duclos historiographe de France à la place de Voltaire, qui s'était démis de cette fonction, mais écrivait le Siècle de Louis XIV. Duclos la garda toute sa vie, mais ne l'exerça point, du moins pour le public. Il eut cependant toute facilité pour bien voir et bien iuger; les portefeuilles lui furent ouverts; archives de ministères, confidences de ministres et de favorites, rien ne lui manqua : mais cela même, sous Louis XV, devait réduire l'histoire aux proportions de Mémoires secrets. Duclos a été le Procope de ce temps, mais sans avoir fait, comme l'historien bysantin, une contre-partie officielle et flatteuse; il n'a écrit que les anecdotes; c'était son tour d'esprit, son attrait; et, sous ce rapport, les deux volumes qu'il a laissés sur Louis XIV, la régence et le règne de Louis XV, nous paraissent moins un livre d'histoire qu'une suite de tableaux de mœurs : dans ce genre, du moins, ee livre est très-remarquable et très-piquant, et n'a guère perdu que par l'écrasant voisinage de Saint-Simon.

Là, en effet, Duclos, avec son style net, vif, coupé, n'a jamais ni cette forte imagination, ni cette éloquence de haine ou de mépris qui anime Saint-Simon, cet autre Bossuet mondain et négligé ; mais il excelle à saisir le ridicule et à conter certaines scènes qui tiennent plus de la chronique privée que de l'histoire ; il ne peint guère, mais il définit ou résume avec une concision expressive qu'une humeur d'honnête homme soutient et rend originale. Le sacre de Pabbé Dubois, ce qui le précède, ce qui le suit, est là 'de main de maître. Saint-Simon, qui l'avait vu, n'a pas mieux dit. Il en est de même du contrat de mariage de ce même abbé, et de vingt autres historiettes non moins bonnes. Mais dans aucun temps, même dans le plus vicieux ou le plus frivole, ces minuties ne sont l'histoire. Il y a toujours, à travers tout cela, des choses sérieuses plus ou moins bien conduites, des caractères, des talents; ou, s'ils manquent, il y a des causes inévitables de destruction et une ruine continue que l'historien doit discerner et peindre : Duclos n'y songe pas.

Il serait impossible, en le lisant, de comprendre un mot du système de Law, si bien éclairci de nos jours; la politique de Dubois n'y est pas mieux expliquée , et rien n'y fait soupçonner la suite et les vues que cet homme faux et vénal, mais habile, porta dans le traité de la triple alliance.

Rien également ne fait connaître quels étaient, à la mort de Louis XIV, les ressources et les charges, les impôts et les dépenses : c'était bien le moment de dresser l'inventaire de la monarchie, après un règne si long. Mais Duclos, qui remonte assez en arrière dans ce règne, n'y glane que des anecdotes, quelques-unes fort curieuses, mais sans suite et sans lien : ce n'est

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pas traiter dignement même la fin d'une grande époque et la vieillesse d'un grand roi. On s'étonne que l'historien, auquel tous les dépôts étaient ouverts, ait négligé ou ne connaisse pas tant de pièces originales sur le gouvernement de Louis XIV dans ses dernières années, et jusqu'à la minute du discours qu'il avait préparé pour une convocation des états généraux, à laquelle il crut être un moment réduit : tant cette laborieuse machine du pouvoir absolu faisait défaut, même à son auteur!

Le récit épigrammatique et morcelé de Duclos convient mieux aux temps qui suivent la mort de Louis XIV; et les intrigues qui furent parfois alors tout le gouvernement y sont rendues avec un mépris fort plaisant. Duclos profite peu des documents de diplomatie et d'affaires qu'il avait eus sous les yeux ; mais il compte toujours à ravir, ou indique exactement de petites anecdotes, qui, par le contraste avec de grands événements, sont des traits d'histoire.

Savez-vous comment et où furent décidés le traité et la guerre qui sauvèrent Marie-Thérèse, mirent en péril Frédéric, et attirèrent tant de défaites sur la France? Duclos vous dira que ce fut dans une conférence entre madame de Pompadour, l'abbé de Remis et l'ambassadeur comte de Staremberg, tenue le ï-2 septembre 1755, à la petite maison de Babiole, lieu bien digne du principal plénipotentiaire. L'historien, qui, malgré sa rudesse, était fort admirateur du brillant abbé de cour, raconte même comment il fut lui-mémo un peu de la négociation, en prêtant son logement du Luxembourg pour la suite des conférences, où fut arrêté ce qu'on ferait vouloir au roi Louis XV et à son conseil.

De pareils souvenirs sont caractéristiques, et achèvent le tableau des mœurs du temps.

Duclos soutient, il est vrai, que le plan de l'abbé de Bernis fut gâté par madame de Pompadour, qu'elle le rendit plus offensif, et par là perdit tout. Ce qu'il y a de certain, du moins, c'est que, voulant la guerre, elle disgracia le général qui pouvait la faire, mit à sa place le prince de Soubise, et après que ce général de son choix eut été battu si cruellement à Rosbach, le nomma maréchal de France, apparemment pour le consoler de sa défaite.

Duclos est surtout choqué du renvoi de l'abbé de Bernis, qui avait fait, dit-il, tout ce qu'il devait à l'égard de madame de Pompadour, et qui n'avait pas été le plus vif partisan du traité, quoiqu'il l'eût signé. Il nous donnerait volontiers pour un 'grand ministre ce courtisan d'une favorite, ce poëte médiocre et vain, qui, dans les motifs de la guerre, fit entrer pour quelque chose une plaisanterie jetée contre ses vers par le roi de Prusse, plus mauvais poëte que lui, mais grand politique et grand capitaine :

Evitez de Bernis la stérile abondance.

Cette partialité, que Duclos garda toute sa vie, le rend injuste pour ie seul homme qui, sous Louis XV, releva au dehors la politique de la France, le duc de Choiseul, successeur de Bernis dans le ministère. Pour rabaisser ce ministre, qui joignait à la noblesse du sang celle du cœur, Duclos descend même à des injures de coterie. « Avant qu'il jouât un rôle, dit-il du duc de Choiseul, je l'ai vu écarté de plusieurs maisons. Il s'en fallait peu qu'on ne le regardât comme une es-

pèce. » Ce jargon, pas plus que ce jugement, n'est digne de l'histoire.

Plus loin, il reproche au duc de Choiseul et la paix nécessaire de 4763, et jusqu'au pacte de famille. C'est user de malheur d'avoir méconnu lé seul homme d'État de cette époque, celui qui chassa les jésuites, sans plier devant les philosophes, donna la Corse à la France, malgré l'Angleterre, nous rendit une marine et une armée, suspendit la ruine de la Pologne, et en aurait prévenu le désastreux partage, si la vigueur de ses desseins eût été comprise et suivie. Qu'il parût d'ailleurs vain, léger, occupé de séductions frivoles, cette marque des mœurs du temps devait être relevée dans un homme d'État ; mais il ne fallait pas y réduire tout son caractère et tout son rôle.

Duclos, qui, du reste, travaillait sans gêne et à ses heures, se borne à un exposé fort sec de la guerre, dont il avait si bien conté les causes anecdotiques ; et il ne pousse pas ses mémoires au delà, quoique sa vie se soit prolongée jusqu'en 4772, et qu'il ait gardé jusqu'au dernier moment la vivacité piquante de son esprit.

Homme du monde et secrétaire de l'Académie, il consuma beaucoup de temps et d'esprit en brusqueries médisantes, ou en travaux assez obscurs de grammaire et de critique. Sa qualité de Breton, et ce caractère de loyal frondeur qu'il avait pris, Payant, comme nous l'avons vu, soulevé contre les pro arbitraires du due d'Aiguillon, il reçut le conseil de quitter quelque temps Paris, et lit, <'n 1766, son \ d'Italie, qui complète ses peintures de mœurs; carvi us z bien qu'il n'y allait pas, a plus de soixante ans, étudier les antiquités et les arts, quoiqu'il y ait beau-

coup vu et pratiqué Winckelmann. Non, là comme dans ses Considérations, ses romans, ses mémoires, il ne s'attache qu'aux traits de mœurs et aux anecdotes, décrivant par un mot ceux qu'il appelle les Italiens de Rome, et ne peignant de tout ce qu'il voit que les hommes. Duclos, dans ce voyage, éprouva le plus sensible chagrin de sa vie, la perte de sa mère, qu'il avait conservée jusqu'à l'âge de cent ans, et qu'il regrette avec une émotion bien rare dans ses écrits.

De retour à Paris, il écrivit son piquant voyage, et continua d'être, sous le ministère du duc d'Aiguillon, redouté par son caractère, et inviolable pour son esprit. Mort en 1772, il laissa, comme il se le promettait, une mémoire chère aux gens de lettres, et parmi les hommes d'esprit une place à part, qui ne fut pas remplie.

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