‹ Cours de littérature française (volume 4)Chapitre 23 sur 33 · QUATORZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

QUATORZIÈME LEÇON

Montesquieu ; sa jeunesse. — De l'esprit de société dans le xvut* siècle. — Les Lettres persanes, — Voyages de Montesquieu ; sa liaison avec lord Chesterfield ; son séjour en Angleterre.— la Grandeur et la Décadence des Romains. — Niehuhr, — De VEsprit des Lois.

Messieurs ,

Je vous prie de considérer que renseignement classique et même technique doit occuper la plus grande part de nos séances. Il ne faut donc pas que quelques-uns de nos jeunes auditeurs soient attirés ici par l'espérance d'entendre des généralités hardies et nouvelles pour eux, sur la politique et l'histoire. Je me les interdis, au contraire. Peut-être même je m'attacherai pendant quelques séances à être plus spécialement ennuyeux , pour déconcerter les conjectures et les reproches. Cependant, à part la facilité qu'on a toujours de prendre cette dernière précaution , il est certain que le sujet n'y prête nullement; car jamais intérêt plus vif, spectacle plus piquant, plus varié, ne fut offert à la curiosité; jamais littérature ne répéta plus vivement une époque plus spirituelle.

Un point de vue qu'il ne faut pas oublier, c'est le caractère mélangé , complexe de notre littérature , et les emprunts qu'elle fait au passé et à l'étranger. Par là, elle n'est pas seulement l'expression de la société, comme on Ta dit; elle est souvent le reflet du monde entier. C'est un foyer où rayonnent les lumières de tous les âges. Ce

qui domine au xviii* siècle, c'est Télégance sociale, la légèreté mondaine, Tesprit épicurien et sceptique, la mollesse des mœurs et la hardiesse des idées. Il n'y en a pas moins place, dans la même époque, pour le génie de l'antiquité, et pour une éloquence qui le reproduit ou qui régale.

Mais voyons d'abord l'influence des mœurs , avant celle de l'étude.

Un jeune président à mortier du parlement de Bordeaux , doué, comme son compatriote Montaigne , de cette imagination fantasque et vive qui appartient au pays, mais contraint, par devoir d'état, à pâlir sur le Digeste et à écouter des plaideurs , cherche une distraction dans des études plus libres. La philosophie lui suffirait bien , et la controverse , môme théologique , ne lui déplairait pas. Le premier fruit de ses lectures et son premier ouvrage fut un traité pour établir que les païens n'étaient pas de plein droit frappés de damnation éternelle , opinion adoptée de nos jours par un prélat fort orthodoxe, et qu'on retrouve dans saint Justin et dans beaucoup d'autres Pères.

A la controverse semi-théologique, l'esprit du jeune magistrat mêlait, avec la même ardeur, des recherches de philosophie naturelle. Il était un des fondateurs d'une académie des sciences dans Bordeaux , et il y lisait des mémoires sur les glandes rénales, sur la cause de Vécho, sur la pesanteur des corps, sur leur transparence , précieux témoignage de cette curiosité universelle qui agitait les esprits après le grand siècle des lettres. Il projetait même , sous le rapport géologique et physique , une histoire générale de la terre. On en trouve l'annonce dans les journaux du temps , avec prière à tous les sa-

vants de l'Europe d'envoyer leurs observations et leurs mémoires à Bordeaux ^ rue Margaux, chez M, de Montesquieu, président au parlement de Guyenne, qui en paiera le port.

Mais en même temps , à travers sa grave profession et SCS savantes études, Montesquieu , à peine âgé de trente ans, achevait les Lettres persanes , le plus profond des livres frivoles, ce livre si bien écrit , si vif, si moqueur , si fait pour amuser le public après l'ennui des dernières années de Louis XIV , et pour le faire réfléchir après l'orgie de la régence. Si Voltaire lui-même le trouve peu sérieux , n'oublions pas quel était le goût du temps , et ce qu'il fallait pour lui plaire ; souvenons-nous que Fontenelle fut pendant vingt-cinq ans le premier écrivain de France , parce qu'il était le plus bel esprit de salon.

II fallait qu'un homme aussi grave que Montesquieu eût en même temps infiniment d'esprit , qu'il saisît la gloire en s'abandonnant à la mode ; il fallait qu'il débutât dans la carrière du génie par l'agrément et la satire légère , afin d'acquérir le droit de devenir aussi sérieux (lu'il devait l'être pour le besoin de sa pensée. Ne vous étonnez donc pas qu'un magistrat , qu'un publiciste , qu'un homme qui , lorsqu'il faisait son état , était au moins un juge , et qui, lorsqu'il sortait de son état, était un esprit spéculatif, un écrivain de l'école de Platon , ait commencé par un livre que nous ne pouvons pas lire ici Cela s'explique par les mœurs du temps et ce tribut que les plus grandes intelligences paient à l'opinion commune.

Voltaire veut que les Lettres persanes soient empruntées du Siamois de Dufrény. Il y a bien en effet quelques expressions sur la robe et l'épée , et une plaisanterie sur

les jeunes marchandes du Palais , qui ont passé du poète comique au président ; mais ce n'est pas la fiction vulgaire de Dufrény , et ses observations fort superficielles que Montesquieu avait , je crois, envie d'imiter. Ce qu'il imite , ou plutôt ce qu'il égale , c'est la Bruyère , pour la vivacité piquante des portraits, l'hyperbole moqueuse, la verve de peintre moraliste ; c'est Pascal, dont il a souvent l'expression nerveuse et hardie , avec les teintes élégantes d'une autre époque, et une licence sceptique, une imagination sensuelle dont Pascal aurait frémi. Dans ce style si amusant , si net et si coloré , il y a toutes les opinions de Fontenelle, mais rien de sa manière. C'est plus tard que Montesquieu y tomba quelquefois , par le désir d'orner un peu trop ce qui est assez beau de soimême, la justice et la vérité. Ici, le fond seul est frivole ; tout est mûr , vigoureux , précis dans l'exprès sion.

Au reste , ce qui dominait dans ce premier écrit épicurien et moqueur, c'était le goût des études politiques et la philosophie de l'histoire, chose alors bien nouvelle en France. C'est là que se portait évidemment le génie de l'auteur. En ce sens , on peut dire que tous ses ouvrages se tiennent , se suivent , et qu'il y a , dans les Lettres persanes, le germe de Y Esprit des Lois,

On ne songeait pas , il y a un siècle , à examiner en quoi les peuples modernes diffèrent des anciens sous les rapports statistiques. Ce mot même n'était pas inventé. On n'avait pas non plus agité vingt autres questions relatives aux éléments de l'état social , à l'influence des lois sur les mœurs, à l'industrie qui n'avait pas encore de nom collectif, et n'était qu'une dépendance obscure du négoce. Cette Angleterre même, qui, suivant l'exprès-

sion de Montesquieu , mêle le commerce avec l'empire , n'avait pas encore remarqué que son empire naissait de son commerce ; et en France , Colbert seul l'avait deviné.

Tout à coup un livre frivole , amusante satire du dernier règne et de la société présente, pose hardiment toutes ces questions , les résume avec profondeur , les résout par des épigrammes , et mêle des pensées de Tacite et de Machiavel à quelques peintures dignes du Sophade Crébillon. On conçoit le prodigieux succès d*un tel livre, publié six ans après la mort de Louis XIV, dans cette France égayée, remuée, ruinée par la régence. Tout s'y trouvait spirituellement dit : paradoxes et vérités piquantes. Système de Law et Jansénisme, salons de Paris et politique de l'Europe.

Quoique cet ouvrage jurât un peu avec la profession de l'auteur , le ton en était si fort au goût du siècle , que Montesquieu fit ensuite pandtre le Temple de Gnide , qu'il n'avait écrit , disait-il , que pour des têtes bien fri-> sées et bien poudrées : tant l'homme de génie, le penseur original avait besoin de se concilier d'abord la bonne compagnie et les gens à la mode I II en était fort accueilli dans ses fréquents voyages de Bordeaux à Paris , et il voulut s'en rapprocher , en quittant Bordeaux , où sa charge de président l'ennuyait un peu. « Je n'entendais pas la procédure , dit-il ; ce qui m'en dégoûtait le plus , c'est que je voyais à des bêtes le même talent qui me fuyait, pour ainsi dire. » Il vendit donc sa charge, en 1726, et ne fut plus qu'homme du monde et homme de lettres : ce qui semblait encore , dans ce temps , une petite dérogation, pour un président à mortier, né baron et seigneur de château. Pour achever son établissement

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d*homme de lettres , il ne lui manquait plus que TAcademie. On Ty porta tout d'une voix , après quelques désaveux qu'il fallut faire au cardinal de Fleury , pour les Lettres persanes. On rejeta quelques hardiesses de ces Lettres sur le compte des éditeurs de Hollande ; on fit lire au vieux cardinal une édition expulsée ; et Montesquieu fut académicien , sans qu'on osât , en le recevant , trop parler de l'ouvrage même qui lui donnait un si grand titre.

Ce fut alors que ce génie, qui jusque-là s'était formé entre deux influences bien diverses , l'étude des anciens et les salons de Paris , voulut regarder au delà, voir l'Europe, connaître les peuples chez eux. Il partit pour Vienne , où il retrouvait , à la cour et dans la société du prince Eugène , toute la politesse de France. Mais il con* sidérait en même temps les mœurs indigènes du pays; et il alla jusqu'en Hongrie surprendre les derniers traits de cette vigueur féodale, qu'il a si vivement dépeinte dans quelques lignes de Y Esprit des Lois. De là il vint en Italie regarder les arts et les constitutions de ces villes libres, sans indépendance, qui semblaient un musée de petites républiques. Il s'arrêta quelque temps à Florence, en admiration devant un pouvoir absolu qui ne pesait à personne.

Un objet des plus agréables pour moi , dir-il, ce fut de voir le premier ministre du grand-duc sur une petite chaise de bois , en casaquin et en chapeau de paille, devant sa porte. Heureux pays , où le premier ministre vit dans une pareille simplicité ei dans un pareil désœuvrement !

Mais de là il vint à Venise. Il paraît que ce célèbre et mystérieux gouvernement , qui n'était plus déjà qu'un

vieil épouvantail , frappa rimagination de Montesquieu , au point de lui faire peur. On fait ce conte du moins. Montesquieu , à Venise , examinait tout avec grand soin, et vivait beaucoup avec un autre voyageur, lord Chesterfield , le plus spirituel et le plus français des Anglais de ce temps. Les deux amis discutaient sur toutes choses , même sur une bien vieille question , la prééminence entre les deux peuples. Chesterfield avouait que les Français avaient plus d'esprit ; mais il soutenait que les Anglais avaient infiniment plus de bon sens; et Montesquieu n'en convenait pas. A travers ces petites discussions , Montesquieu reçoit un jour , dans son cabinet , la visite d'un inconnu , d'assez pauvre apparence , qui lui dit : « Je viens. Monsieur, vous révéler un important secret. Votre qualité d'étranger et vos recherches , vos questions pour tout connaître à Venise , vous ont rendu suspect au gouvernement. Par ordre du conseil des Dix , vos papiers vont être saisis, et vous arrêté dans la nuit. » Puis l'inconnu se retire , sans plus de détails. Montesquieu , fort troublé , ne perd pas de temps pour mettre ordre à ses papiers , jette au feu ses notes les plus hardies sur l'inquisition vénitienne, et fait demander des chevaux de poste pour minuit. Lord Chesterfield rentrant le trouva dans tout l'émoi de ce départ précipité. L'Anglais écoute le récit de l'avertissement singulier qu'a reçu Montesquieu; puis il fait à ce sujet quelques objections de bon sens. Quel homme est cet inconnu? quel intérêt peut-il porter au voyageur? Comment peut-il savoir les secrets du conseil des Dix? Est-ce un espion , un agent des inquisiteurs ? Pourquoi les trahirait-il gralis? Et de doute en doute, il fait sentir que Montesquieu a cru trop légèrement , et brûlé ses papiers trop vite.

Après cette petite épreuve, les deux amis partirent pour la Hollande, qui leur offrait , mieux que Venise, rimage de la liberté industrieuse et des mœurs républicaines. De Hollande, Montesquieu s'embarqua pour TAngleterre , sur le yacht de son ami lord Chesterfield , le 31 octobre 1729 ; il y a tout à Theure cent ans. Cent ans ! Messieurs, quel court espace dans la vie de Tunivers-! et cependant quelle vaste révolution, quel changement de mœurs a rempli cet intervalle ! que de choses sont nées et se sont développées ! que d'opinions ont grandi et sont devenues des puissances, depuis que Montesquieu venait étudier l'Angleterre , examinait ses lois , et jugeait sa constitution qu'un siècle de grandeur n'avait pas encore consacrée , qui , mal comprise sur le continent , n'y paraissait qu'un vain simulacre , ou un essai turbulent de liberté , sorti de la guerre civile et tout froissé par elle?

Depuis ce temps , que de choses l'Angleterre a faites ! Alors elle avait , en Amérique , des colonies naissantes et soumises ; puis ces colonies ont grandi rapidement , et sont devenues si fortes , que , séparées tout à coup de leur impérieuse métropole , elles ont jeté dans le monde un nouveau monde politique. L'Angleterre avait alors une compagnie de marchands qui négociait dans l'Inde , et commençait à lever de petites armées pour défendre ses comptoirs ; puis ces armées sont devenues de grandes armées, recrutées par une partie des vaincus. Un commis aux écritures du comptoir de Madras , devenu général , a renouvelé la conquête d'Alexandre , et préparé la domination de sa patrie sur cinquante millions de sujets. Un second empire britannique , avec son luxe, ses immenses richesses, sa race conquérante et ses peuples conquis, pèse sur toute l'Asie. Et cette Angleterre, que l. 22

n'a-t-elle pas fait encore? Elle avait longtemps disserté sur les axiomes : mare clausum, mare liberum; elle s*était longtemps bornée à établir le domaine souverain de la Grande-Bretagne sur les mers d'Ecosse et d'Irlande. Maintenant elle a jeté des garnisons menaçantes depuis Malte jusqu'à Sainte-Hélène , et depuis Corfou jusqu'à Ceylan ; elle a mis partout des gardes aux barrières de l'Océan. {Applaudissements.)

Je ne sais quelle joie cela vous donne. Ce n'est pas au reste le panégyrique d'un peuple étranger , mais un fait que nous retraçons ; et il ne s'agit pas seulement ici de ces prodigieux succès , devenus au dehors l'éclatante couronne de la constitution anglaise. Au dedans s'est accru le principe vital de cette constitution. Montesquieu était d'abord en doute à cet égard : vous le voyez aux notes négligemment jetées, à l'époque de son voyage. La licence des papiers périodiques le frappait singulièrement; et, tout en expliquant cette illusion bruyante de la presse, qui fait croire que le peuple va se révolter demain , parce qu'il crie , dans un pays libre , ce qu'on pense ailleurs , il en paraît lui-même étourdi. « Les choses ne peuvent demeurer longtemps comme cela, dit-il. »» Il prévoit une république en Angleterre ; il en redoute l'hostilité pour la France. « Elle agirait par toutes ses forces, ajoute-t-il; au lieu qu'avec un roi, l'Angleterre agit avec des forces divisées. »

Sa pensée n'allait pas plus loin , et il ne songeait pas au danger de l'exemple pour notre vieille monarchie. Seulement il enviait tout bas pour elle quelques-unes des libertés anglaises ; et peut-être espérait-il les trouver dans nos parlements , malgré le doute moqueur àe son ami lord Chesterfield , qui lui disait , bien à faux , je veux

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le croire : « Vous autres Français , vous savez élever des barricades ; mais vous n'élèverez jamais de barrières. »

Après deux ans de séjour h Londres, Montesquieu revint , enrichi , comme Voltaire , de tout un ordre d'idées nouvelles, mais sans empressement de les produire. Au contraire , comme s'il n'eût recueilli dans ce voyage que des matériaux pour l'étude et pour la méditation , il se retira paisiblement à la Brède, et y mûrit son traité sur la Grandeur et la Décadence des Romains,

C'est une chose remarquable que ce besoin de solitude qui préoccupa les esprits du xvui" siècle , toutes les fois qu'ils voulurent élever un monument durable. Voltaire, le dieu de la mode et de la société, s'exila sans cesse de Paris. C'est dans une petite chambre à Rouen , c'est dans des auberges où il passait inconnu , c'est dans le tranquille séjour de Cirey , qu'il fit ses plus beaux ouvrages. C'est à Montbar , dans le dédain des frivolités de salon , que Buffon poursuivit ses grands travaux , et leur imprima, dans les longues heures de la retraite, quelque chose de la durée et de la majesté de la nature. Enfin , Rousseau lui-môme, malgré sa vie errante, ses passions, ses querelles, la pauvreté lui donna la solitude. Montesquieu la chercha. Quoiqu'il n'eût rien à craindre, sous l'inquisition à la fois molle et ombrageuse de cette époque, et que, pour lui du moins, l'esprit eût réhabilité la hardiesse, il s'éloigna du monde, pour mériter la gloire.

On peut voir encore le château de Montesquieu , non moins vénéré que celui de Montaigne. Tout y est simple, et rappelle l'ancien temps. Cette tourelle, où le philosophe a tant médité, avait servi, un siècle auparavant, pour canarder les ennemis qui infestaient la plaine. Voici

le bureau noir sur lequel écrivait Montesquieu , son vieux fauteuil , et le chambranle de la cheminée , usé à une seule place, parle pied qu'il y posait en travaillant étendu dans ce fauteuil. Voici le grand verger où son jardinier lui demandait , avec l'accent gascon , des nouvelles de ses amis ^Yabbai Guasco et Yahbat Cerati, En dehors étaient ses bois et ses champs, qu'il n'avait pas accrus , qu'il n'avait pas diminués , et dont rien n'est resté aux héritiers de son nom.

Ainsi , à la même époque où Voltaire , revenu de Londres, jetait au public ses Lettres anglaises , si légères et si malignes , Montesquieu , se détournant des sujets modernes , appliquait la philosophie de l'histoire à l'inoffensive antiquité , et ajournait pour bien des années ce bel éloge de la constitution anglaise , qui remplit un livre de Y Esprit des Lois, et s'y trouve amené dans la revue impartiale de toutes les formes de gouvernement. En attendant, il écrit sur les Romains : uheriorem securioremque materiam. Là même, il n'est point critique hardi ou novateur : nourri du génie des grands historiens de Rome, '-^ il les égale pour le style, et il profite pour le reste de Machiavel et de Bossuet.

Vous avez lu Machiavel sur Tite Live; vous connaissez le caractère de son ouvrage. Rien n'est moins paradoxal et moins spéculatif. Machiavel est un penseur pratique ; il lisait Tite Live, comme le cardinal de Retz lisait tous les récits de conspiration , afin de faire ses études de conspirateur. La grande science du temps était la politique, non la science des principes et des droits , mais la politique d'action et d'expérience, l'art de dominer, honnêtement ou non. Machiavel suit du reste à la lettre l'histoire des Romains ; il ne fait pas d'objections conjecturales

sur la vérité des faits ; il les prend pour bons , et passe à l'application. « Brutus a eu raison de faire périr ses fils ; car, de nos jours, voyez ce qu'il en a coûté à Soderini, pour avoir épargné ses neveux, qui avaient conspiré contre lui. » Et ainsi va Machiavel, montrant la raison des choses dans leur durée , ou dans leur succès.

Bossuet, si éloigné de cette politique charnelle, comme il l'aurait dit, suit pourtant une méthode qui revient à peu près au même, il ne raffine pas sur les probabilités historiques ; il croit ce qu'on a raconté ; et, après avoir fait la grande part de Dieu et de ses desseins , il explique tout par les passions des hommes.

Au retour d'Angleterre , où il avait vécu dans cette société de politiques et de raisonneurs qui se mettaient à rire, dit-il, au mot de religion, l'auteur des Lettres persanes était bien loin sans doute du point de vue historique de Bossuet ; mais son esprit n'en était pas plus éveillé au doute , sur l'histoire même. Ouvrez son livre. Il admet , avec une confiance que rien ne semble affaiblir, la suite des premiers rois de Rome. Il prend ce récit à la lettre, sans y voir de mythes ou d'emblèmes , comme on ferait de nos jours. Nulle invraisemblance ne l'arrête. Son imagination de poète et d'orateur le tire d'une difficulté par un mot éloquent.

La critique moderne demanderait, dès les premières pages , comment il peut se faire qu'un peuple pauvre et grossier, qu'une bande de pâtres et de brigands , ait construit dans sa ville nouvelle ces immenses égouts , dont un art ^i hardi a courbé les voûtes formées de vastes pierres qui , sans lien et sans ciment , s'unissent et se soutiennent en se touchant. Montesquieu se borne à dire : « On commençait déjà à bâtir la ville éternelle. »»

Et ce trait d'imagination oratoire est sa seule réflexion. De nos jours, un Allemand, jurisconsulte, philologue, antiquaire , ayant longtemps vécu parmi les monuments et les textes latins, et déchiffré quelques lambeaux de palimpsestes , a découvert , dit-on , une autre histoire romaine. Son scepticisme est ingénieux et savant. Témoignages négligés ou mal compris avant lui, étude comparée de la civilisation naissante chez les divers peuples, explication de l'antiquité par le moyen âge, notions ou preuves de l'histoire empruntées à la science du droit , il emploie tout habilement. Il a vu , par exemple , qu'en Espagne , en Ecosse , en Scandinavie , partout , des espèces de ballades héroïques avaient précédé l'histoire. Il a lu les Chants populaires récemment recueillis des Grecs modernes. Il en conclut que l'histoire des premiers temps de Rome n'est que le recueil fait en prose de chants semblables conservés dans le pays.

L'histoire de Romulus lui paraît, à elle seule, toute une épopée. Dans TuUus Hostilius, les Horaces, et la chute d'Albe, il voit un autre poëme épique. L'arrivée de Tarquin Priscus à Rome , l'enfance de Servius, Tarquin le Superbe et sa parricide épouse, Brutus et sa feinte folie, la mort de Lucrèce, la guerre de Porsenna, la bataille près du lac Régille, annoncée sur la place publique de Rome par Castor et Pollux , qui rafraîchissent leurs chevaux haletants à la fontaine d'Apollon , ne sont-ce pas des fragments de traditions chantées, des anneaux épars d'un cycle épique mutilé ou perdu? Ne voyez-vous pas ces vieux récits populaires tomber de bouche en bouche jusqu'à la prose éloquente de Tite Live , où Niebuhr croit reconnaître quelque part les mètres de VHorrendum earmen, comme Thierry retrouve , dans le début pom-

peux d(î la loi salique, les restes d'un vieux chant national?

A dire vrai, et sauf un certain dogmatisme dans le doute , cette critique de Niebuhr n'est pas nouvelle. Dans le sixième volume des Mémoires de l'Académie des inscriptions, je trouve déjà l'authenticité des premiers siècles de l'histoire romaine fort savamment attaquée. Seulement le critique, au lieu de chants populaires, voit partout des copies de traditions grecques. Ainsi, il retrouve l'épisode des Horaces et des Curiaces dans un ïv2^ment des idrcatZ/ç'wes de Démarate ; et Scévola n'est que l'imitation d'un récit d'Agatarchide. Un autre érudit français, M. de Beaufort, avait, d'une manière plus curieuse encore , discuté les premiers temps de l'histoire romaine ; et il n'est pas une objection de Niebuhr qu'il n'ait entrevue ou démontrée.

Montesquieu n'avait pas pris de tels soucis. H n'ap<^ profondit pas même toujours ces institutions auxquelles il attribue la grandeur de Rome. Il peint, d'après Tite Live, le sénat et le peuple. Mais il n'explique pas des choses en apparence contradictoires, la fidélité des clients, qui tous étaient des plébéiens, et les révoltes du peuple qui devait être composé ^lQ clients. Sur l'organisation du patriciat, son origine sacerdotale, sur les familles romaines, il n'a rien éclairci, là où Niebuhr a jeté tant de lumière. C'est dans l'auteur allemand qu'il faut voir la société romaine se former du mélange de plusieurs peuples, avec des droits divers. C'est lui qui, par des exemples pris à la Grèce, au moyen âge, à des hommes de nos jours, nous fait comprendre bien des choses de l'histoire romaine , sur lesquelles on passait sans y regarder. Voyez l'Ecosse , nous dira-t-il ; avant que la civilisation eût

aplani les mœurs comme les montagnes , et que les aspérités de ce poétique sol eussent disparu sous les canaux et les chemins de fer, elle comptait des clans nombreux, puis un peuple distinct de ces clans. C'est ainsi qu'à Rome il existait des plébéiens, qui n'avaient pas de famille, de clan , vos gentem non hahetis, et des familles civiles, des clans , génies, qui réunissaient des hommes sans parenté naturelle et de rang inégal , patriciens et plébéiens.

A travers les digressions et les longueurs , Niebuhr explique admirablement plusieurs points semblables. Mais ne se trompe-t-il pas, en cherchant toujours dans les récits vulgaires une tradition poétique et une allégorie? N'abuse-t-il pas de la symbolique, quand il veut absolument ne voir, dans le rapt des Sabines , qu'un symbole attestant que le droit de connuhium n'existait pas entre les deux villes unies? Est-ce donc chose incroyable, dans les mœurs barbares, que des femmes enlevées? et le savant historien , qui compare ailleurs la cité de Rome naissante à un village de Souli , ne trouverait-il pas , dans l'histoire des Grecs modernes , plus d'enlèvements que de symboles?

Il y a donc excès à tout nier, comme à tout adopter dans l'histoire. Mais l'investigation du passé par la critique, l'intelligence des monuments comparés n'en ont pas moins fait de véritables progrès, depuis Montesquieu : cela même tourne à sa gloire. Son livre sur les Romains n'est pas une source d'instruction complète. Bien des choses ont été dites depuis , auxquelles il n'avait pas songé. Mais ce livre est un monument du grand art de composer et d'écrire. C'est ainsi que le triomphe des dons propres de l'imagination et de la pensée éclate encore dans ces défaites inévitables que le progrès du temps fait

éprouver au génie. S'il est vaincu parfois dans ce qui appartient à la patience des recherches , au hasard des découvertes , il remporte dans ce qui appartient à luimême, la méthode et la pensée. Se fùt-il trompé sur quelques détails, sur quelques vérités historiques même, il n*a pas failli à cette vérité intellectuelle , cette beauté de Texpression , qui produit une œuvre vivante et durable, un bien propre et à toujours, comme disait Thucydide , xtrifxa eîç à6{, et non un jeu d'esprit pour amuser en passant.

On ne peut trop admirer la riche brièveté de l'ouvrage, et cette concision de génie, dans un sujet immense. Niebuhr, avec trois volumes de recherches et de digressions, vous conduit jusqu'à l'établissement des décem* virs; et il vous laisse, pour fruit d'une laborieuse recherche, beaucoup de doutes, et quelques vues neuves. Montesquieu , en deux cents pages , résume et peint à la fois toute l'histoire politique des Romains , c'est-à-dire du peuple auquel avait abouti l'antiquité, et d'où est sorti le monde moderne.

On a supposé plusieurs modèles à ce livre original. On a cité les Considérations de Saint-Évremont , le Traité du puritain Walter Moyle sur le gouvernement de Rome. Montesquieu , dans le fait , n'a eu que deux sortes de maîtres, les anciens et Bossuet. De là le caractère élevé, le style grave, simple, ner\^eux de son ouvrage : c'est une étude antique , pour la forme comme pour le sujet. 11 y a seulement la différence de la vie toute spéculative de Montesquieu à la vie active de l'antiquité.

Un Thucydide, un Polybe, un Salluste, un Tacite avaient manié les affaires humaines, dans les camps et dans les conseils. Thucvdide s'était mêlé aux factionsd' Athènes.

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avait eu l'avantage d'être général , de commander des flottes , d'être banni. Tacite avait occupé de grandes charges , et traversé les périls de la vie sénatoriale sous l'-empire. Montesquieu , par la destinée de son temps , fut seulement un sage oisif, un ho7?ime de lettres, comme il disait lui-même avec quelque regret, en se plaignant des institutions, ou plutôt du défaut d'institutions de son pays. Son livre est une œuvre d'étude , conçue loin des affaires , loin des passions , loin des cours , loin de tout ce qui avait animé ou éclairé Machiavel, Guicciardin, de Thou. Et cependant quelle profonde sagacité, quelle justesse vigoureuse, quelle assimilation naturelle de sa pensée à celle de ces grands historiens pratiques de l'antiquité ! que de choses étrangères à la mollesse heureuse du xvni* siècle il voit par le génie, et réalise par la peinture ! soit la perpétuité de l'esprit de conquête dans le sénat, soit la première révolte du monde barbare dans Mithridate, soit les proscriptions, soit la longue et orageuse décadence de l'empire! Combien sa philosophie contemplative devient éloquente et passionnée , lorsqu'il s'écrie à ce dernier tableau :

C'est ici qu'il faut se donner le spectacle des choses humaines. Qu'on voie dans l'histoire de Rome tant de guerres entreprises , tant de sang répandu , tant de peuples détruits , tant de grandes actions, tant de triomphes, tant de politique, de sagesse, de prudence, de constance , de courage; ce projet d'envahir tout, si bien formé, si bien soutenu, si bien fini, à quoi aboutit-il, qu'à assouvir le bonheur de cinq ou six monstres? Quoi ! ce sénat n'avait fait évanouir tant de rois que pour tomber lui-même dans le plus bas esclavage de quelques-uns de ses plus indignes citoyens , et s'exterminer par ses propres arrêts!...

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Dans la foule de faits et d'idées , de gcnérdlités et de détails qu'a rapidement condensés Montesquieu, on peut nier quelques points : je n'en choisirai qu'un. Après avoir montré l'empire qui se rétrécit, et l'Italie qui devient frontière , Montesquieu accuse Constantin d'avoir hâté la ruine de l'empire en le transférantàByzance. Mais n'étaitil pas beau d'aller au-devant de l'ennemi , de le repousser par une nouvelle capitale , et de se couvrir du Bosphore quand on perdait le Rhin ? La grandeur de cette politique ne paraît-elle pas dans la faiblesse même de cet empire grec, qui, si décrépit et si attaqué, s'est traîné pourtant jusqu'à la fin du moyen âge, et presque jusqu'à nous, tandis que la ville de Rome, débarrassée de l'empire, et ne gardant que le pontificat, sert de passage de la civilisation antique aux temps modernes, et empêche que, dans cette grande révolution , il y ait un seul jour de barbarie absolue pour l'Europe ?

Peut-être aussi relèvera-t-on , dans cet ouvrage si plein et si rapide , quelques traits de cette exagération un peu théâtrale qui se mêle à l'énergie et au pathétique du dialogue d'Eucrate et du fragment sur Lysimaque. 6'est le cachet du temps : il se trouve même dans V£sprié des Lois, Et cependant quel admirable ouvrage I

Je voudrais en parler brièvement , pour ne pas me copier moi-même. Je dirai surtout ce qui peut en faciliter, et non en épargner l'étude. Mais pour cela , il faut , par quelques recherches , confronter cet ouvrage avec le passé, et avec l'avenir qu'entrevoyait Montesquieu, et qui s'est accompli. Puis nous laisserons les commentaires, et nous vous renverrons à Y Esprit des Lois, qui , comme tout livre original , excite la pensée autant qu'il la satisfeit, et est plus fécond, plus il est étudié.

Le sujet , par lui-même , est le plus grand que puisse se proposer Fesprit humain , la philosophie des lois, la science des principes et des règles qui font exister les Ëtats. Cette science fut le plus grand effort des sages, si nous remontons au temps où il y avait des sages, c'està-dire des hommes qui , méditant loin de la foule pour la gouverner, remplaçaient par leur raison solitaire et épurée ce qu'on appelle aujourd'hui la raison publique. Il nous est resté, sous les noms d'Archytas, de Sthenida, de Zaleucus, quelques préambules qui attestent le caractère tout religieux et tout moral des premières lois. Ce caractère se retrouve à l'origine de tous les peuples. Plus tard , au Ueu de faire la législation , les sages ne firent plus que des spéculations sur les lois. Ce fut l'œuvre de Platon , œuvre hautement avouée dans les deux grands traités de la République et des Lois, mais également reconnaissable dans presque tous ses écrits : car partout que cherche-t-il ? une vérité, une justice, une sainteté qui ne dépende pas des conventions humaines , mais de l'idée étemelle des choses, et qui résulte, non pas de la volonté d'un pouvoir, mais de l'expression d'un droit antérieur. Seulement Platon, sur cette doctrine de son maître Socrate , élève les belles utopies de sa propre imagination , et conçoit une société toute factice et tout arbitraire , d'après le modèle du juste et du beau qu'il se propose.

A côté de cette philosophie des lois , toute théorique , il s'en formait une autre, tout expérimentale, concluant le droit du fait , et trouvant la raison des choses dans leur étabUssement et leur durée. Il y a deux mille ans qu'a été fixé le premier cadre de V Esprit des Lois : c'est Aristote qui l'a tracé , et qui l'a rempli par l'analyse comparée de tous les gouvernements qu'il connaissait, et

dont il avait rassemblé les cent cinquante-huit constitutions. On est frappé de voir que ce jeune et étroit univers de la Grèce, d'une portion de TAsie, de la côte septentrionale de l'Afrique et de quelques îles, avait déjà épuisé toutes les combinaisons politiques et tous les systèmes qui se sont produits dans notre monde agrandi et vieilli. Monarchie absolue, mixte, tempérée, république variée sous toutes les formes, influence du climat sur les mœurs et sur le gouvernement, influence des lois politiques sur les lois civiles, quel point de vue moderne ne trouve-t-on pas déjà dans Aristote ?

Pendant qu'Aristote résumait ainsi les législations du monde grec et barbare soumis par Alexandre, Rome avait grandi ; et elle portait déjà des hommes dignes , selon Tite Live, d'arrêter la fortune d'Alexandre, s'il se fût détourné vers l'Italie. Les lois des Douze Tables existaient, ces lois que Cicéron préfère, pour la sagesse et l'utilité, à tous les recueils des philosophes, et que Tacite appelle le complément de l'équité , finis œquijuris, première origine et fondement de cet amas de lois sous lequel peinait le monde romain : ut antehac flagitiis, ita tune leyihus laborabatur. Que les première^ lois romaines aient été ou non empruntées d'Athènes, on sait que plus tard la philosophie grecque pénétra dans ces lois, mais une philosophie assortie elle-même à l'âpreté de l'esprit romain, et qui donnait à ses rigueurs instinctives l'appui de la méthode et du raisonnement. Les jurisconsultes de Rome appartenaient presque tous à la secte stoïque. On en retrouve la trace dans leur argumentation et leur langage , aux plus belles époques de la civilisation romaine.

Mais l'esprit de nationalité et l'esprit de secte réunis sont peu favorables à l'étude comparative des divers sys-

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tèmes de lois. Rome ne concevait et n'approuvait qiie Rome. Cela parait même dans Tesprit le plus universel qu'elle ait produit, Cicéron. Son livre des Lois n'est qu'un commentaire admiratif des anciennes lois^ des anciens rites de la patrie. Quant à son traité de la République, dont la découverte récente nous a tous un peu trompés , surtout moi qui en traduisais avec ardeur les feuillets mutilés, les recevant un à un de Rome, je crois, ftutant qu'il est permis de conjecturer sur des fragments, queCicéron y jetait peu de vues nouvelles. Il louait Home, et imitait Platon. Il reproduisait cette idée * du gouvernement mixte , cette théorie des trois pouvoirs que l'on rencontre dans le pythagoricien Hippodame, et que Montesquieu va chercher dans les bois de la Germanie. Varron, Nigidius, Sulpicius, d'autres contemporains célèbre* de Cicéron, furent des antiquaires et des jurisconsultes ; mais il n'y eut pas de publiciste romain.

Plus tard, et durant la décadence romaine , l'esprit fut absorbé dans la pratique et le détail des lois. Il n'y eut plus ombre de droit politique , et le droit civil même fut corrompu par la servitude. Le respect de la vie du citoyen, qui .avait autrefois rendu les lois si douces, ayant cessé , elles devinrent atroces. Seulement, de cet abîme de maux et d'oppression sortait un droit nouveau, une législation toute pénitentielle et médicinale , celle de l'Église chrétienne. Il faut le dire, dût celte |)arole déplaire , le droit canonique a été la première émancipation de l'esprit humain : car, émanciper l'homme , ce n'eèl pas le soustraire à toute règle , à toute loi ; c'est le Ceùre

^ Placet esse quiddam in republica praeslans el regale « esse aliud auctoritati principum partum ac tributura, esse quasdain res servatas judicio voluntalique multitudinis.

Al DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 35t

passer du joug de la force à celui de la morale , de Fobéissance aveugle à la croyance , du supplice au repentir.

En cela les publicistes chrétiens , dès le commencement , furent admirables. C'est dans une lettre de saint Augustin qu'on trouve la première protestation contre la peine de mort , même à l'égard de meurtriers convaincus. L'évéque d'Hippone écrit au tribun Marcellin pour lui demander la vie de quelques sectaires qui avaient tué deux prêtres catholiques. « Il faut , dit-il , que ces deux hommes subissent la prison , au lieu du supplice , afin d'être ramenés d'une énergie malfaisante à quelque travail utile, et de la folie du crime à la raison et au repentir. » C'est , vous le voyez , le système pénitentiaire de la philanthropie moderne anticipé de quinze siècles par la foi chrétienne. Ces idées, que la religion opposait à la loi romaine, dominèrent souvent les lois barbares. Non-seulement le droit canonique , considéré Comme droit spécial , fut un grand progrès de douceur et d'équité; mais, chez plusieurs peuples , il se fondit avec le droit commun et le transforma. On reconnaît surtout cette influence dans le code célèbre adopté, à la fin du vil* siècle , par le concile de Tolède , et qui , sous le titre de fuero juzgo, gouverna longtemps la Castille. Le préambule et les axiomes généraux de ce code rappellent le caractère moral et philosophique des lois de Zaleucus. C'était de nouveau le pouvoirlégislatif exercé parles sages.

Cependant , après la chute de l'empire romain , et au milieu de la survivance de l'Église , l'-Europe , délivrée et envahie , restait soumise à une foule accoutumes contradictoires et barbares. La tradition des lois romaines, qui n'avait jamais été complètement effacée dans les États

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du Midi , y reprit , dès le xiu* siècle, un grand empire, comme raison écrite ; et du chaos même des coutumes barbares sortit de nouveau , par le fait et par le besoin , la science comparée des lois, la philosophie sociale. On en voit partout des traces dans les docteurs du temps, dans les scolastiques , dans les poètes. Le Dante discute, dans son livre de Uonarchia, ces questions de droit politique que la querelle du sacerdoce et de Tempire avait soulevées dès le xi* siècle. Saint Thomas les résout par la souveraineté du peuple , dans son traité de lieglmine principum ; et il éclaire en même temps toutes les parties du droit civil , par des inductions tirées de la vérité morale.

A la même époque , la France eut un publiciste dont les idées, reproduites plus de deux cents ans après par Bodin , n'ont pas été inutiles à Montesquieu. C'était un moine italien , Gilles de Rome , appelé en France pour l'éducation de Philippe le Bel , et nommé par lui archevêque de Bourges. Les deux premiers livres de son ouvrage de Regimine principum ne sont qu'une direction de conscience à l'usage des rois. Mais le troisième est un traité de droit politique, où l'auteur examine les diverses formes de gouvernement et les lois civiles qui s'y rapportent , discute les opinions d' Aristote , de Platon , et même ce fragment d'Hippodame , si curieux et si peu connu. Gilles de Rome est grand adversaire de la servitude personnelle , et ne reconnaît de royauté que celle qui se conforme aux lois éternelles de la justice. Il est même partisan de la république, dans les petits États du moins. Ce livre est un exemple de plus du degré singulier de culture qui se conserva toujours dans quelques esprits du moyen âge.

Vous savez quelle grande place la science dû droit occupa dans le travail immense du xvi« siècle. Enseignée depuis trois siècles , avec éclat, dans les écoles de Bologne , de Padoue , de Florence , elle prenait en France plus de précision et de vigueur , en se mêlant à Faction réelle des parlements. La science du droit écrit avait servi la domination allemande et les prétentions de l'Empire dans l'Italie , pleine de républiques : elle fut en France , sous la monarchie , le meilleur instrument de liberté. Budé porta dans cette étude sa profonde érudition , et fut un grand archéologue ; mais Cujas fut un législateur , tout en ne faisant que disposer et éclaircir les vastes monuments de la jurisprudence romaine. L'esprit du publiciste et du citoyen anima les travaux des autres grarfds jurisconsultes du même siècle : Brisson, le martyr des Seize, qui mourut en demandant vainement quelques jours pour achever son dernier ouvrage sur le droit romain ; Dumoulin , que d'Aguesseau appelle un profond génie ; Guy Coquille , le savant et courageux député aux états généraux, qui a montré l'intime union des lois et de la vie d'un peuple dans son Histoire du Nivernais; Loisel, qui retrace si bien les graves études et l'esprit de liberté du barreau ; Pasquier , la Roche-Flavin , du Tillet , qui ne sont que des antiquaires, mais des antiquaires nationaux; l'Hôpital, enfin, sage et modéré novateur dans son beau traité de la Béformation de la justice.

Tant de travaux divers sur la science du droit devaient naturellement conduire à la recherche des fondements de la société , et tout y poussait les esprits dans la France du XVI* siècle, où les diverses formes de gouvernement, l'hérédité , l'élection , la république aristocratique , la

démocratie n'étaient pas seulement mises en présence par la spéculation et la controverse , mais se heurtaient par le combat. Chercher les principes , dans ce chaos , fut Tœuvre essayée par Bodin dans ses six livres sur la République. Bodin , qui compile plus qu'il ne raisonne , était cependant mieux qu'un érudit ; il avait Tâme d'un citoyen ; député aux états généraux de Blois , il y soutint avec fermeté les droits populaires, sans esprit de faction, et plus tard il défendit les droits du prince contre les sectaires et les ligueurs qui voulaient le déposer; mais alors même il réclamait des limites à l'autorité royale, et refusait au roi le pouvoir de lever des impôts sans le consentement du peuple. Sur ce point, et sur beaucoup d'autres, que Montesquieu lui-même n'a pas touchés assez librement, Bodin n'a fait que commenter notre vieux droit public ; car, en France , c'est le despotisme qui est l'innovation.

L'ouvrage de Bodin avait de plus un autre caractère qui excita vivement l'attention du xvi* siècle ; c'était la généralité des vues et la variété des exemples. Son livre était une sorte de théâtre politique où passaient toutes les religions, tous les gouvernements, toutes les coutumes diverses, au grand étonnement des hommes si passionnés alors pour leur foi antique ou leur nouvelle croyance. Bodin reproduisait le premier cette vieille idée de l'influence des climats, tant répétée depuis ; il voulait la substituer à l'influence des astres, alors très-accréditée , et dont il attaquait le ridicule empire , quoiqu'il crût lui-même aux sorciers. Il fut tour à tour accusé d'athéisme ou de magie ; cependant son livre , traduit dans plusieurs langues, commença de répandre quelques idées de droit public en Europe : il fut le Montesquieu

du XVI* siècle : mais, sans vues originales, et ne marquant d'aucune empreinte la langue informe dont il se sert ; il n'avait rien du génie qui aurait pu donner une vie durable à son ouvrage.

C'est dans Rabelais, dans la satire Ménippée et dans Montaigne qu'on trouvera des principes de justice sociale , des idées de réforme exprimées avec autant de profondeur que d'éloquence ; elles y sont éparses, cachées par la bouffonnerie dans Rabelais, tempérées par l'insouciance philosophique dans Montaigne ; mais elles attestent tout ce que l'étude de l'antiquité , les luttes religieuses et la guerre civile mettaient d'idées politiques en mouvement.

La grande histoire du président de Thou marquait au plus haut degré l'esprit de liberté légale sous la monarchie. Calvin avait été le législateur despotique d'une démocratie. Cependant la réforme suscitait partout les questions de liberté civile enfermées dans la question même de liberté religieuse ; et comme les gouvernements du moyen âge étaient nés de l'Église, les novateurs politiques naissaient des théologiens dissidents.

Ce fut un curieux spectacle donné par l'Europe du xvi" siècle. A mesure que la souveraineté pontificale faiblissait dans les esprits , la souveraineté du peuple grandissait, et bientôt les catholiques mêmes l'invoquèrent. Le droit positif fut considéré dans un nouvel esprit, et la spéculation devint plus hardie. Un catholique zélé, Thomas Morus, donna l'exemple de ces libres contemplations dans sa célèbre Utopie : c'était l'idéal de Platon sous une autre forme , et la censure allégorique , non plus de la démocratie d'Athènes, mais de la royauté féodale.

Dans la prenûère partie de cet ouvrage^ Thomas Morus^

qui n*était pas encore chancelier, blâmait avec force la rigueur des lois anglaises , la mort appliquée au vol et la prison à la mendicité ; et il cherchait le remède à ces maux de la société dans une répression plus humaine et une meilleure économie sociale ; puis il touchait aux questions politiques, et mettait en scène un voyageur philosophe revenu de cette Amérique récemment découverte, où les imaginations d'Europe rêvaient tant de merveilles, et où cet homme disait avoir vu la merveille plus rare encore d'un parfait gouvernement. Peut-être l'Amérique avait-elle déjà , dans l'antiquité , fourni une place à ces illusions des sages? La ville des Atlantes , décrite par Platon , a de singulières ressemblances avec Mexico. Quant à l'île d'Utopie, la position géographique en est aussi fabuleuse que l'histoire ; et si la description même du lieu ressemble à quelque chose , ce serait à l'Angleterre même.

Il n'y a, du reste, dans cette île ni cour fastueuse , ni seigneurs entourés d'un nombreux cortège , ni métiers de luxe à côté de la misère publique ; les biens sont presque également partagés ; le commerce et l'agriculture occupent tous les habitants ; ils y sont formés dès l'enfance dans les écoles publiques ; d'autres écoles sont, à certaines heures , toujours ouvertes aux adultes ; les magistrats sont électifs et annuels ; le roi est choisi au scrutin secret, par le sénat, entre quatre candidats désignés par le peuple , et son autorité est à vie , s'il n'est déposé pour tendance à la tyrannie ; il n'y a pas d'armée, mais tout le peuple sait manier les armes et déteste la guerre ; tous les cultes sont libres en restant paisibles , depuis l'idolâtrie jusqu'au pur déisme ; mais les hommes qui , en prêchant leur religion , excitent une révolte, sont

bannis ; et on voit dans le récit de Fauteur un chrétien , qui a donné cet exemple, subir cette loi.

Je ne sais ce qu'Henri VIII pensait d'un tel ouvrage, et si cette innocente rêverie , qui n'empêcha pas Thomas Morus d'être fait chancelier d'Angleterre, ne fut pas, comme le traité de Clementia de Sénèque , un fâcheux ressouvenir pour le prince devenu tyran ; mais on doit reconnaître dans ce livre , fort admiré par les contemporains, un curieux indice du travail et du vœu des esprits.

Sous le règne brillant et absolu d'Elisabeth , on n'écrivit plus d'utopie politique, et le droit public de la nation, si abandonné par les parlements , ne trouva pas d'autres défenseurs. Bacon détournait timidement son génie de ces questions redoutables ; et , quand il ne le consacrait pas aux sublimes découvertes des sciences naturelles , il le retenait dans l'examen des points de droit civil et de procédure parlementaire. Les publicistes du pouvoir absolu parurent avec Jacques I"; mais toutes les doctrines de liberté , entées sur les vieilles lois anglaises , et développées par le protestantisme , se reproduisaient également. Elles eurent leurs théoriciens inflexibles et leurs jurisconsultes, dansPyme, dans Selden, dans Sidney; leurs enthousiastes et leurs spéculatifs, dans Milton et dansHarrington. VOceana est une seconde Utopie, faite contre la démocratie militaire, comme celle de Morus contre la royauté féodale. En face de cette utopie populaire, le despotisme fit aussi la sienne. Filmer, dans le Patriarcha, Hobbes, dans le traité du Magistrat et de la Puissance civile^ étabUssent le pouvoir absolu, l'un sur le droit divin, l'autre sur la force. Une révolution nouvelle hâtée par ces sophismes les fit disparaître ; et l'An-

gleterre , redevenue libre sous un roi , traita hautement toutes les questions interdites à la France de Louis XIV.

La Hollande les discutait aussi , mais avec plus d'érudition que de liberté ; et le républicain Grotius semblait ne pouvoir secouer le joug des codes de TEmpire. En Italie, la science du droit continuait d'être une étude de savant, d'antiquaire, mais non de citoyen. Gravina cependant y jetait de vives lumières , par la supériorité de l'esprit philosophique, en même temps que Vico en ébranlait les fondements par ses hardis systèmes.

En France, la tâche du chevalier Filmer échut à Bossuet. Ce grand homme fut le publiciste du siècle de Louis XrV, comme il en était le prédicateur et le théologien. SsL Politique, tirée de l'Écriture sainte, a pour type une royauté absolue et paternelle. Tout, dans Bossuet, depuis cette imagination qui se laissait ravir aux splendeurs royales , jusqu'à ce bon sens qu'il appelle le maître de la vie humaine, favorisait l'établissement d'un pouvoir ferme et régulier. Il n'avait pas sans doute l'âme servile ; mais il vivait à Versailles , et ne concevait , dans une société bien ordonnée , qu'un roi chrétien , maître de tout , et un peuple soumis. Louis XFV n'admettait pas d'autre doctrine. Fénelon, presque seul alors , rappelait l'ancien privilège des états généraux de voter les subsides, et se plaignait de l'autorité absolue que les rois avaient prise. Salente était son Atlantide. Durant ce règne , toutefois , si le droit politique était suspendu , le droit civil profita de tous les accroissements de l'esprit humain. Domat fut justement nommé le Restaurateur de la raison dans la jurisprudence; et l'esprit équitable et modéré du législateur dicta les belles or-

(lonnances rédigées par Lamoignon. La France avait toutes les lumières du génie pour éclairer la science des lois , il ne lui manquait encore que cette liberté politique dont l'absence faisait dire plus tard à Montesquieu , en tête de son ouvrage : Prolem sine maire creatam.

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