‹ Cours de littérature françaiseChapitre 4 sur 25 · DEUXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LEÇON

Réponse à une accusation.. — Recherches philologiques. «^ Premières causes de corruption pour la langue latine. — Innovations grammaticales d'Auguste. — Tendance progressive des idiomes. *~ Réfutation de Thypothèse que la langue italienne est un ancien patois du latin. — Causes diverses de Fextension et de Faltération de Fidiome latin. — Influence de la conquête et de la religion. — Influence des Barbares. — Exemples nombreux des variations subies par les mots. — Naissance d'un idiome moderne ; sa forme multiple ; doutes soumis à M. Raynouard. — Premiers monuments de la langue romane.

Messieurs ,

le ne veux pas mêler de polémique à ces entretiens littéraires ; je ne répondrai pas en détail à des accusations que cependant je ne puis tout à fait ignorer. A ^occasion de la première séance de ce cours, on m'a reproché, dans un écrit périodique, de n'avoir pas rendu dignement hommage à Fînfluence du christia^ nisme sur la civilisation moderne, de ne pas connaître les monuments ecclésiastiques, et d'être à la fois coupable d'injustice et d'ignorance. On concluait, en demandant la suppression de cette chaire. Beaucoup d'entre vous, MessieurSi se souviendront que, précisé*

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ment à la fin de Tannée dernière, comme pour vous préparer à nos études actuelles, j*ai employé plusieurs leçons à caractériser, trop faiblement sans doute, mais de toutes mes forces, cette mémorable influence qu'on m*accuse de calomnier, en la taisant.

Ces leçons , je ne les ai pas jusqu'à présent laissé recueillir, parce que des paroles négligées, fortuites, étaient trop au-dessous de la grandeur et de la gravité d'un tel sujet. Mais enfin , j'avais exprimé suffisamment l'impression que m'ont faite ces grands souvenirs de l'antiquité chrétienne; et vous avez paru la partager avec moi. On me reproche d'ignorer les monuments ecclésiastiques. Comme la mémoire est la plus humble des qualités de l'esprit, je dirai que, si j'avais à répondre à mes accusateurs, je pourrais bien les accabler de mes citations. Mais laissons cela. Pour être irréprochable, je vais m'ejifermer aujourd'hui dans la grammaire , au risque de m'attirer une autre plainte.

Dans la dernière séance , j'ai plus affirmé que discuté, j'ai présenté plutôt des assertions générales que je n'ai exposé des faits curieux et détaillés. C'est la loi, c'est le tort de tout discours préliminaire. Aujourd'hui, je reprends quelques-unes de mes assertions, je les détaille et je les prouve; je tombe dans des minuties, je suis technique, ennuyeux; n'importe, excusezmoi par le motif.

Constatons d'abord un premier fait , c'est que la langue latine était, par sa nature, par ses formes savantes et complexes, promptement exposée à subir de graves altérations. Une langue synthétique , comme

rappelle M. Sehlegel, une langue qui ne procède point par des moyens simples, analogues au besoin rigoureux des idées, mais qui, dans sa construction habilement systématique, offre des cas nombreux, des désinences variées, des verbes multiples dans leurs temps et dans leurs modes, des inversions prolongées, une syntaxe artistement combinée , une langue ainsi laite , à son plus beau période , est susceptible d*uhe grande perfection oratoire et poétique; mais, sitôt que la barbarie et Fignorance viennent la heurter, ce magnifique édifice doit rapidement se dégrader et se détruire. Pour changer ma comparaison , c'est un instrument musical, délicat, compliqué, qui ne pouvait être touché que par un artiste, et qui se dérange ou se brise sous des mains grossières et maladroites.

Que la langue latine, comme la4angue grecque, ait été difficile pour ceux mêmes qui la parlaient de naissance; jiul doute à cet égard. Yarron nous dit que les Grecs et les Latins avaient fait une foule de traités sur la déclinaison des noms et des verbes : GrcBcos et Lc^ tinos, de utraque declinaiione nominum et verborum, libros fedsse multos. César avait écrit deux livres sur Vanalogie dans les mots; Pline, un traité sur les locutions douteuses. La grammaire, sans y comprendre même les études de littérature qui s'y mêlaient ordinairement , était pour les Romains une science que Ton étudiait avec soin dans Tenfance : Prœcepta latine hquendi puerilis doctnna tradit. Il y avait des écoles nombreuses, des méthodes diverses. L'orthographe était aussi une matière difficile, et parfois controver^

sée. Les grammairiens la voulaient conforme aux règles et à rétymologie. D'autres , comme Auguste , ^ homme de goût , écrivain correct , précis , et de plus empereur, ce qui donne toujours une certaine in* fluence, jugeaient que l'orthographe devait être Firnage fidèle de la prononciation.

Orthographiam, id est formulam rationemque scribendi a grammaticis institutam, non adeo custodiit; ac videtur eorum sequi potius opinionem, qui perinde scribendum ac loquimur existiment.

Pour les puristes de Rome, Auguste donc ne savait pa^Forthographe : il écrivait comme on parle. Cette méthode peut nous expliquer les singulières altérations de mots latins, que Ton rencontr3 dans la foule des inscriptions recueillies par Gruter et d'autres savants. La langue latine y piirait fort différente de ce que vous la voyez dans les livres. Cela tient, soit à des archaïsmes , soit à des variations d'orthographe , soit dans les inscriptions plus récentes et chrétiennes , à des erreurs que faisait naître la complication même de la langue. Quant aux archaïsmes , en fait de style et d'orthographe, il s'en est conservé des exemples curieux. Il existe une ancienne inscription latine, trou* vée sur une colonne rostrale, dans laquelle, vous, latinistes exercés \ vous auriez quelque peine à reconnaît tre cette langue qui vous est familière.

* On en jugera par le texte complet , ou da moins réparé à Fantique, de cette inscription mémorable :

(C. Duilios. M. F. M, N, Consol advorsum PoenosenSiceliad f

Ainsi , la langue latine était, en quelque sorte , de son vivant, exposée à mille altérations, qui tenaient à la perfection même de sa contexture primitive. De plus, il y a dans les langues et dans Tesprit de Thomme un travail continu qui s'opère. Ce n'est pas, sous tous les rapports , je crois , un perfectionnement indéfini ; mais c'est une tendance progressive à la clarté, à Tordre, à la méthode. De là vient ce que M. Schlegel appelle le caractère analtftique des langues. A ce sujet, il explique comment même des idiomes qui n'ont pas subi l'influence de la conquête , et qui n'ont pas été déplacés de leur territoire , ont, par la marche naturelle de l'esprit humain, quitté les formes savantes de

Secest) ANO(< sociosRom. obsidioned crave) DEXEMET LEGIONES hiefecet dumque Poenei m)AXIMÛSQyE MAGISTRATOS L{eci(h numque duceU ex t2)0yEM CASTREIS EXFOGIVNT MAGEL(am (ypidom opp)yGNANDOD CEPET ENQYE EODEM MAG(ûlralO(i bene r)EM NAYEBOS HARID CONSOL PRIMOS C[e$etsocU>s) GLA- SESQVENAVALESPRlMOSORNAVETPA(rawiflftt«)CVMQVEEIS NAYEBOS GLASEIS POENIGAS OMCneû el max) SYMAS GOPIAS CARTAGINIENSIS PRAESENTE(rf sumod) DICTATORED OL(or) OM IN ALTOD M ARÏD PYGN(a<i vicet) XXXQVE N AYI(5 cepe)T GYM SOGIEIS SEPTEM {milibos (/umr«m)OS(iVE TRlRESMOSftYE NAYEIS {XI r. merseU ioncaur)(m GAPTOM NYMEI yf? DG... {pondod arcen)im GAPTOM PRAEDA NYMEI cccboo [pondod eravé) GAPTOM AES cccboo cccbao cccboo cccboo ccclooo

GGCIOOO CCCb33 CCCloaO GCCIOOO CCCboO GCCl333 CCCl393 CCCbOO

Gccboo cccb33 cccb39 cccb33 Gccb33 GGcboo {is (7U]0QYE

NAVALED PRAEDAD POPLOM {rom. deitavet atque GARTA- GlNI(f /k)IS {ince) NYOS l>{uxel tnumpod cum XXX rostr) EIS {dasis) GARTA {cinwuis capUd quorum erco S. P. Q. R. hatic iokmnam éèi P.)

la gi^ammaire synthétique , et pris les formes plus simples, plus claires, plus directes de la grammaire analytique.

Sur ce point que j'ignore, MM. les élèves de TËcole préparatoire pourront consulter le jeune et célèbre orientaliste qui leur donne des leçons de grammaire générale, et qui possède si bien les idiomes de Tlnde; car H. Scfalegel , qui lui*méme Ta vérifié par Tétude ' du sanscrit , nous atteste que c'est dans la presqu Ile de rinde que s'est accomplie cette révolution grammaticale d'un peuple sur lui-même.

Quoi qu'il en soit , il paratt qu'au milieu de la perfection savante de la langue synthétique des Latins, il se préparait déjà quelques signes précurseurs de ce mouvement de l'esprit humain vers la clarté , vers la méthode, vers la précision, vers quelque chose de moins poétiquef et de plus net. Je vais en donner une preuve assez curieuse, empruntée de Suétone. II s'agit toujours d'Auguste, dont vous voyez que nous faisons aujourd'hui un maître de langue. Voici ce que rap^ porte Suétone de sa manière d'écrire :

Praecipuam curam duxit, sensom animi quam apertissime esprimere : quod qu6 facilius efûceret, aut necubi iectorem Tel auditorem obturbaret ac moraretur, neque prœpositiones Ycrbis addere, neque conjunctiones saepius iterare dubitavit, quœ detractae afferunt aliquid obscuritatis, etsi gratiam augent.

U mettait son principal soin à exprimer le plus clairement possible sa pensée : pour y parvenir, etafin de n'embarrasser et de n*arr6ter nulle part le lecteur et Tauditear, il n'hésitait pas k ajouter des prépositions aux verbes, et à multiplier les copu*

latives, dont la suppression apporte un peu d'obscurité, quoiqu'elle ait de la grâce.

Ainsi , aux yeux des Latins eux-mêmes , quelques procédés de leur langue étaient des causes d'obscurité ; et un esprit aussi méthodique, aussi net que celui d'Auguste, ne voulantpas qu'on se trompât jamais sur sa pensée, et probablement sur ses ordres, avait éprouvé le besoin de quitter Félégance habituelle des formes latines, et d'employer d'avance la précision de nos constructions modernes. Cette anecdote grammaticale , je la rapporte pour appuyer l'observation ingénieuse et générale de Wilhelm Schkgel, et faire sentir , par un exemple qui n'est pas douteux, ce travail naturel de l'esprit , cherchant , à mesure qu^il se raffine, une plus grande précision, une plus grande clarté dans le langage. Gardons-nous de croire que les langues soient toujours simples , en proportion de leur antiquité. Au contraire, la poésie lyrique, premièrenée de la pensée humaine, se platt aux inversions, aux ellipses; elle aime le demi-jour des métaphores et le vague des expressions illimitées ; c'est en vieillissant que les peuples prennent, comme Auguste, un langage plus nécessairement intelligible et plus net.

Ainsi, Messieurs, premier point que nous venons d^établir un peu longuement : la langue latine oratoire, à l'époque où elle était le plus florissante, laissait apercevoir un certain manque de clarté rigoureuse , que l'on corrigeait pal* des procédés qui se rapprochent de la marche plus précise et plus simple des langues analytiques.

Gela peutr-il conduire à croire, avec de savants lia* liena, avec Bembo, Crescimbini, que dès lors il exis* tait, sous la forme de patois populaire, d'idiome local, une espèce de langue italienne? On met de Tamour* propre à tout, et les peuples, comme les individus. Les Italiens, non contents d'avoir une langue bien évidemment issue de la langue latine, veulent qu'elle en ait été un dialecte contemporain. On a composé là-dessus de gros livres. C'est un paradoxe peu soutenable, dont Muratori a fait justice. Toutefois, voulez-vous savoir sur quelles apparences on a pu l'étayer? Parmi ces révolutions de la société et des mœurs, ces transmutations d'une langue dans une autre, les élé« ments qui prédominent ne sont pas toujours ceux que Ton connaissait le mieux. Sans doute en Italie, à côté de la langue citadine, à côté de l'urbanité romaine, dont parle Citséron, il existait une langue latine un peu moins correcte , où se retrouvaient des locutions villageoises, locales, et quelques restes de la langue des nations vaincues. Plusieurs mots de cet idiome provincial sont plus voisins de l'italien qu'ils ne le sont du latin lui-même. Là, vous trouverez, au lieu de mutare, le verbe cambiare, qui se conserve dans l'italien moderne. Là, minare signifie mener; battuere signifie battre. Plante et Apulée se sont servis de ces mots ou surannés ou provinciaux , que nos langues ont adoptés. Saint Augustin remarque aussi que, dans la langue militaire et populaire, on prenait le mot pa« rentes dans le même sens que celui de œgtiati etd'a/*fineS: Ces vieux mots, ces locutions populaires avaient

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dormi pendant Téclat et la gloire de la langae latine : conservés dans quelque coin, ou ressuscites par Fusage, ils passèrent aux races nouvelles. Hais il y a loin de quelques accidents particuliers de langage à Fidentité que Ton a voulu supposer entre la langue moderne et je ne sais quel patois antique, contemporain de Télé» gance romaine.

Cicéi*on , curieux observateur des minuties du lan« gage, Gicéron qui avoue s*étre instruit dans la conversation des mariniers sur le véritable sens d*un mot latin qu'il avait mal employé, ne nous dit nulle part que le langage du peuple fût tout à fait distinct de celui des orateurs, qu*il fût enfin une autre langue. Lorsqu'il allait causer avec les paysans voisins de ses terres, il remarqua seulement qu'ils étaient tous du parti de César. Je maintiens que, s'il y avait eu dans leur idiome quelque cbose de caractéristique, il n'eût pu s'empêcher d'en être frappé, même en ce moment, et de le dire dans les lettres où il raconte ces entretiens. En allant les consulter sur la politique, il eût aussi remarqué leur dissidence sur la grammaire. Il n'en dit mot; et tout porte à croire que les différences étaient légères, et que de plus elles étaient locales, et ne formaient pas un idiome populaire uniforme, voisin et séparé de la langue latine. Voilà ma conclusion.

Mais comment se fait-il que plusieurs de ceâ mots,

qui n'étaient pas restés dans la langue littéraire des

Romains, aient passé dans les langues modernes? Par

• une raison très^imple, qui s'est reproduite dans beau»

CQup de lieux. Les langues se conservent de deux fa-

çons. Elles se conservent par la science, les monu ments littéraires écrits, le commerce des intelligences; elles se conservent aussi par le défaut de culture et risolement. On Ta remarqué : tandis que les beaux esprits de Tltalie , à force de travail et d'imitations étrangères , ont altéré leur langue , il y a tel village voisin de Florence , où se retrouvent les expressions littérales de Boccace et de Pétrarque. Cest là que certains curieux , certains gourmets toscans vont cher* cher la pureté de ce langage chéri. De même notre savant Yilloison , à la fin do la préface de son édition d*Homère , raconte que le lieu où subsistent le plus Je traces de Tancien grec, le plus de restes des formes et du mâle accent dorique, c*est un canton de Mania, fort redouté des voyageurs. Gomme les habitants n'écrivaient pas, ne communiquaient pas au dehors, et qu'ils ne s'entretenaient guère avec les gens qu'ils volaient, ils avaient gardé, par tradition domestique, les formes de l'ancienne langue; et la curiosité philologique profite de leur ignorante barbarie.

Pour me résumer (il faut de l'ordre quand Qi) parle de grammaire), deux faits principaux : difficulté de la langue latine pour les Latins eux-mêmes, et complication favorable à la corruption ; car il est facile de manquer aux règles, quand il y en a beaucoup; existence de quelques variations populaires qui ne formaient pas une langue complète, ni surtout analogue à la langue italienne, mais d'où plusieurs mots étrangers au latin écrit sont passée par tradition dans les langues modernes.

Ce qui nous reste à constater maintenant , c'est la prodigieuse extension delà langue latine, c'est sa promulgation européenne, si Ton peut parler ainsi. Ce fait sort de toutes parts. La politique du sénat et de Fempire, qui respectait la religion des peuples, voulait cependant les assimiler aux Romains par la langue et les mœurs.

Cette civilisation communiquée, dit Tacite, était une partie de Fesclavage. Divers édits ordonnaient que tous les actes du gouvernement, toutes les proclamations, tous les avis des gouverneurs fussent rédigés en langue latine. Des récompenses, des honneurs, des droits de cités, offerts à Tambition des provinciaux, les invitaient à étudier la langue romaine. Les plus rebelles même ne s'y dérobaient pas. Les Bretons, qui, par leur caractère national et le bonheur de leur position insulaire, s'étaient plus longtemps défendus contre le joug de Rome et la tyrannie de ses mœurs, finirent par étudier l'éloquence latine. Tacite le remarque : Ita ut qui linguam abnuebant^ eloquentiam mox eaneupiseerent : < Ceux qui avaient d'abord repoussé notre langue, bientôt ambitionnèrent même notre éloquence. »

Jnvénal indique ces mêmes conquêtes de la langue et des lettres romaines :

GalUa causidicos docnit facanda Britannos.

Ainsi, c'était déjà un des peuples vaincus qui devenait maitre de latin pour un autre peuple, subjugué

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comme lui. G*était une série , un enchaînement , un emboîtement de servitudes.

Maintenant, ce latin qu'apprenaient les vaincus, je conçois très-bien que tous ne le parlaient pas comme les beaux esprits de Bordeaux et de Toulouse. Ce n*est pas ma faute, Messieurs , si je n'ai pu nommer Paris. 'Vous savez que c'était alors une pauvre bourgade, gelée une moitié de Tannée, et où, suivant Julien , qui rbabita quelque temps , on parlait un langage assezj semblable au croassement des corbeaux : c'était le[ celtique. La fortune des villes varie beaucoup. Un ber esprit de Lyon, de Poitiers, de Bordeaux, de Toulouse , parlait la langue latine élégamment : il se faisait envoyer en mission à l'empereur; il adressait un discours au préfet; il concourait pour ces jeux litté* raires que Juvénal a rappelés :

Attt lugdunensem rhetor dicturus ad aram.

Quelquefois il était nommé sénateur. César, qui n'était pas scrupuleux, amena, comme vous le savez, un jour / à Rome une centaine d'officiers gaulois qui avaient

fait la guerre avec lui , et dont il fit tout de suite des sénateurs, afin d'avoir la majorité. Rien de plus connu que ce fait historique.

Je crois donc que toute la classe noble , parmi les peuples vaincus, apprit correctement la langue latine et oublia presque la sienne : le grand nombre d'écrivains latins sortis de l'Espagne et des Gaules pendant les ip, m*, IV* et v« siècles, en sont une preuve ; maïs

VOUS concevez qu*il n'en était pas de même du peuple. Il apprenait le latin comme il pouvait; il était bien obligé de le savoir, puisque les ordres du mattre étaient toujours promulgués dans cette langue. Cependant il gardait quelque souvenir de la sienne^ ou, ^ quand il parlait la langue latine , il Faltérait à sa manière. Je vais vous dire, à cet égard, une petite aneo dote qui n'est piquante que pour un grammairien.

Dans un conte d'Apulée, imité du grec, et moitié ingénieux, moitié bizarre, le héros, qui a été transformé en âne, qui fait le métier d'âne, et qui, par parenthèse, raconte lui-même son histoire, allant avec un jardinier, son mattre, est rencontré par un soldat romain, un légionnaire; et ce soldat, avec la hauteur de la domination romaine , superbo atque arroganti vuUu, dit au jardinier : Quorsùm ducis vacuum aseU lum?(i Où conduis-tu cet âne qui n'est pas chargé? » Le jardinier n'entend pas. Le soldat se fâche, frappe d'abord le pauvre jardinier, puis, s'expliquant avec plus de clarté, il lui dit : VH ducis asinum illum? Le soldat fait un solécisme, et il est compris.

Une langue belle et savante comme le latin voulait marquer toutes les nuances de la pensée, et n'admet^ tait pas le même adverbe dans deux situations dissem blables. C'est ici la question ubi et la question quà tant de fois rebattues dans les grammaires qui ont tourmenté notre enfance. Où se traduit par gwô lorsqu'il y a mouvement, et par ubi lorsqu'il n'y en a pas. Tout cela embrouillait la cervelle des Germains, des Ulyriens, des Celtes, conquis par les légions romaines.

Pour être entendus, les vainqueurs faisaient un solécisme. Ce solécisme passait dans la langue. On oubliait la fine distinction de quo et d'ubi; on se réduisait à ubi pour tous les cas ; on le prononçait d'abord oubt comme les Romains , car la prononciation dure plus longtemps que Forthographe : les ignorants la répètent et la conservent. Bientôt, par le parler bref et rapide des peuples barbares, ce terme ubi s'abrégeait d'une voyelle ; on disait oub; arrive quelqu'un déplus délicat qui prononce où , et vous êtes parvenu à la langue moderne; vous êtes en France. (On rit.)

Je conclus de ce minutieux exemple , que sur tous les points de Tempire un travail à peu près semblable devait s'opérer pour mettre la langue conquérante, la langue romaine à la portée des ignorants et des étrangers; que cette langue se simplifiait, pour être apprise ; que, pour se simplifier, elle se corrompait, et, par cette décadence progressive, tendait vers la forme des langues modernes.

Une autre puissance que la conquête militaire vint aider à la prodigieuse extension de la langue latine,, et concourut à la modifier : car ces deux choses marchèrent ensemble. Plus le latin se répandit, plus il s'altéra. L'influence dont je parle, ce fut celle de la prédication et des liturgies chrétiennes. Jamais les délégués et les instruments de la puissance romaine n'avaient pu être aussi nombreux, aussi actifs, que l'étaient ces apôtres de croyance et ces maîtres de conscience, jetés par la foi nouvelle sur tous les points du monde. Les édits d'un préteur, les harangues d'un général

tout cela n^était rien en comparaison de cet apostolat perpétuel et multiple. Ainsi, avec le christianisme, la langue latine, qui, dans TOccident, était seule la langue des prédicateurs , dut rapidement s'affermir et s'étendre, devenir plus familière aux peuples déjà soumis, et pénétrer chez ceux mêmes qui ne Tétaient pas. Faudra-t-il rappeler que, dans Tardeur de leur foi, ces prédicateurs devaient peu s'inquiéter de Texacti* tude grammaticale? Nul doute. Hais prouvons d'abord l'extension de la langue latine parmi les chrétiens.

Saint Augustin , parlant à son auditoire africain et numide, dit quelque part :

Proverbium notum est punicum, quod quidem latine vobis dicam, quia punice non omnes nostis ; punicum enim proverbium estantiquum : aNummum quœrit pestilentia; duos illi da, et ducat se. »

On connaît le proverbe carthaginois, que je vous citerai en latin, parce que vous n'entendez pas tous le punique : <c Si la peste vous demande un ëcu, donnez-lui-en deux, et qu'elle s'en aille. V

Ainsi, parmi les descendants mêmes de la race punique, le latin était universellement répandu, et compris à la fois par ceux qui avaient oublié leur propre langue, et par ceux qui la savaient encore. Les prédications et les prières de l'Ëglise en étendaient sans cesse l'usage. Hais ce latin d'Afrique n'était-il pas altéré? Saint Augustin le dit. Ce studieux amateur de Cicéron et de Virgile se vante même d'avoir souvent employé des locutions barbares et populaires pour se faire mieux goûter des mariniers d'Hippone.

Ailleurs, il se plaint que les chants du peuple gâtaient la langue latine. « Je ne puis obtenir, dit-il, qu'ils ne disent pas super ipsum floriet sancHficaHo mea» )> On peut croire que ces chants populaires introduisaient bien d'autres altérations dans Tancienne lan* gue. Il y avait des rhéteurs païens qui attaquaient le christianisme à cause de cela. Hais la grammaire était un bien petit événement dans le monde, à côté de cette prodigieuse et bienfaisante révolution. Arnobe répondait à ces rhéteurs avec un grand dédain pour leurs scrupules; et il avoue qu'en effet le christianisme doit changer la langue, comme tout le reste. Ainsi , Messieurs, immense extension de la langue latine; altération de cette langue par son extension même; influence du christianisme, qui précipite à la fois cet accroissement et cette décadence.

Une autre cause toute-puissante vient bientôt s'y mêler; c'est l'invasion des Barbares en Gaule, en Es» pagne, en Italie. Vers le iv« et le v« siècle, débordent tout à coup, dans les pays civilisés par les Romains , des peuples féroces, massacrant tout devant eux, s'établissant là où ils ont tué, et se faisant servir par le reste des vaincus. Il semble que l'ancienne langue, l'ancienne civilisation auraient dû céder à ces maîtres nouveaux. Hais il arrivait ce que l'on a. vu se renouveler dans la Chine conquise par les Tartares, et même dans la Grèce du Bas-Empire asservie par les Turcs. Les vainqueurs ignorants se servaient de l'esprit des vaincus, et leur laissaient leur idiome et leurs usages. Ainsi, dans cette Grèce sur laquelle ont passé un si

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grand nombre de populations barbares et cruelles, le fond de la langue antique a été conservé par la religion, malgré Tignorance où est tombé le peuple indigène. Les Romains du iv* siècle, par Tascendant de leur religion et de leur supériorité morale, conservèrent aussi leur langue. Ils la firent même adopter par leurs maîtres nouveaux. Hais comme les maîtres ont toujours raison par quelque côté, il entra dans la langue latine de nombreuses altérations, apportées du Nord par ces hordes barbares. Remarquez, en effet, le caractère des mots nouveaux qui se mêlent, à cette époque, au vocabulaire latin. Leur objet annonce leur origine. Ce ne sont pas , comme chez nous aujour- . d'hui, des termes abstraits ou complexes; non. Hais le barbare arrivant avait toujours à la bouche le mot war, her, le mot qui faisait sa force. Le romain vaincu latinisait le mot favori de son maître: il répétait guerra. Ainsi la langue latine s^enrichissait d'une façon singulière. Une foule ^d'autres mots latinisés expriment les habitudes de la vie barbare. Voilà ce qui compose en partie le Glossaire de Ducange.

Ainsi, avant que la langue latine Ht place aux idiomes modernes , elle reçut et s'appropria beaucoup d'éléments des langues barbares. Souvent un mot barbare a d'abord été latinisé, puis romanisé, c'est-à-dire employé dans la langue rustique, pour arriver à nos idiomes modernes. Les Barbares, apprenant ef gâtant tout ensemble la langue latine, lui empruntaient surtout les mots qui répondaient à leurs affections et à leurs pensées journalières. En même temps qu'ils im-

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posaient ^uerra^ ils prenaient mactare, qui, d*un usage poétique en latin, recevait d'eux un emploi familier aujourd'hui conservé dans les langues méridionales. Il y avait une sorte de sympathie pour eux attachée à ces mots.

A cet égard, les études étymologiques peuvent offrir de curieuses observations sur les rapports de Tesprit des peuples.

Au reste, ces révolutions que des causes si diverses opéraient dans Fancien idiome latin, vous concevez sans peine qu'elles devaient être plus tardives , plus lentes, plus contestées au sein de Fltalie. En effet, là il y avait d'abord cette antique possession du latin , plus complète que partout ailleurs. La source garde toujours une grande part de ses eaux. Il y avait de plus la présence continue, l'action toute-puissante de l'Ëglise ; c'était son chef-lieu , c'était son camp principal. Nous voyons que le pape Zacharie eut besoin de déclarer valables beaucoup de baptêmes célébrés dans le Nord en ces termes de latin barbare : In no-mine de Patria, et Filia, et Spiritua sancta. Mais, en Italie , l'Ëglise restait en général aussi correcte dans sa langue , qu'elle était constante dans ses antiques usages.

Voilà ce qui peut expliquer comment il est si difficile de trouver des traces anciennes de la langue vul<> gaire en Italie. Elle se forma plus tard que les autres langues issues du latin. Le latin résista plus longtemps en Italie qu'ailleurs. Portez vos souvenirs sur les faits historiques. Quand Charlemagne vint à Rome, le sa-

lut, les cérémonies, les acclamations popalaires, tout cela fut latin. Vivat Carolus, Augustus, imperator! Il semble que, si des mots en langue vulgaire eussent été prononcés par le peuple, la chronique les eût anno* tés, comme elle a fait pour le serment de 842.

Évidemment, c'était une sorte d'honneur qu'on accordait toujours aux prêtres de FËglise latine, de leur parler leur langue. Quand vous voyez plus tard le pape Etienne lY venir à Reims visiter Louis le Débonnaire, les historiens ont soin de dire que les saints se firent en langue latine. Le latin était toujours la langue vivante de FËglise, et par cela seul il dominait tous les idiomes vulgaires ; par là aussi le latin dut être plus inviolable , plus lentement corruptible en Italie que partout ailleurs. À cet égard, il faut que je vous cite le curieux aveu de Muratori. Il ne doute pas qu'il n'ait existé, au ix^" siècle, une langue vulgaire. Il en trouve la preuve dans bien des mots épars, et dans cette épitaphe d'un pape *

Usus franciscà, vulgari, et voce latinà»

Edocuit populos eloquio triplici.

♦ Mais il ajoute :

Quelle fut cette langue vulgaire italienne, dans les vui«, ix» et x« siècles? J'avoue que je ne puis en dire mot. Certainement, lorsque, par des motifs d'érudition, je fis beaucoup de voyages et visitai beaucoup d'archives d'Italie, un de mes plus ardents désirs était de trouver quelque échantillon de la langue italienne parmi les vieilles chartes. Nous pouvons croire que, depuis le temps de Gharlemagne, il ne manquait pas d'évéques

et de curés, préchant au peuple la parole de Dieu. S'ils le faisaient en latin» on se demande comirjtnt le peuple les entendait. En outre, si les marchands et d*autres gens ignorant la langue latine avaient à écrire des lettres et & tenir leurs comptes, peut-on penser qu'ils ne fissent pas usage de cette langue vulgaire, puisqu'ils ne savaient pas la langue latine ? J'avais donc Tespôrance de découvrir quelques fragments de cette ancienne langue des italiens ; mais en vain j'y ai mis tous mes soins ; en vain d'autres on-t fait probablement la même recherche. J'ai pu seulement publier quelques recettes pour teindre les mosaïques, et d'autres secrets de l'art, écrits dans le vii« siècle, où, parmi un fort grossier latin, se trouvent -quelques mélanges de langue vulgaire, mais non pas encore la langue vulgaire effective.

(MuRATORi, Dissertât» 32.)

Muratori a du moins recueilli beaucoup de parcelles, et, pour ainsi dire, d'indices de cette langue vulgaire dont il n'a pu découvrir aucun monument. Ce sont des noms de lieux ayant déjà la désinence italienne , des articles, des substantifs modernes, mêlés dans de vieux titres en langue latine. En Italie , comme dans le reste de l'Europe latine, tous les actes se faisaient en latin. Hais vous concevez que le latin du jardinier dont j'ai parlé tout à Fheure se retrouvait souvent même sous la plume du notaire. i»

Cétait une confusion incroyable. Les désinences 'variées des verbes et Ses noms étaient oubliées. On rangeait les mots comme on pouvait , sans égard aux temps et aux cas. Il y a des contrats de vente ou de mariage les plus singuliers du monde : Cedo tibi de rem pauperiaiis meœ tam pro sponsalia quam pro kir-

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giiate tuœ, hoc est casa cum curte circumaucta, mobile et immobile... Cedo tibi bracile valente solidus tantus, etc. S*entendait-on ? Ce latin faisait-il nattre des procès? Je Fignore. Il n'y avait pas même la grammaire de Fignorance ; tout semblait fortuit et sans règle ; les mots étaient juxtaposés, au lieu d'être mis en rapport. Voilà Fétat où le latin était tombé aux vu* et viii« siècles, dans tous les lieux où il était encore parlé ofïi* ciellement. Je ne dis pas qu'il n'y eût des hommes de race franque ou lombarde qui , ayant étudié le latin dans les auteurs , Fécrivaient avec une sorte de correction. Mais le latin dès tribunaux et des greffes, celui qui intervenait dans toutes les transactions civiles, était un assemblage confus de barbarismes et de solécismes , où commençaient à se montrer, comme un soutien pour Fintelligence, quelques procédés et quelques mots des langues modernes. Ainsi , faute de sa^ voir bien marquer les variétés des cas par celles des désinences, on introduisait des particules, des affixes, qui sont comme les béquilles du langage : Donabo ad conjux. Donatio de omnia bona, Mercatum de omnes négociantes. Inprœsentia dejudice.

Ce qui se passait en Italie, chef-lieu de la religion et de la latinité, arrivait également en France, et même plus vite. Si, dès le vïi® siècle, en Italie, le commandement militaire était à demi barbare : Non vos turbor tis, Ordinem servate : bandum sequite : nemo dimittat bandum, et inimicos seque ; on peut croire qu'il dégénéra plus promptement encore dans les Gaules. Saint Jérôme avait observé que la langue latine changeait

incessamment par les temps et par les lieux. Cette mutation continuelle devait être d'autant plus active, qu'il arrivait un plus grand nombre de Francs, de Bourguignons et de Gotbs qui s'emparaient de tout.

Cependant le pape Ânastase écrivait à Clovis en latin fort régulier, pour le féliciter de son invasion. La chancellerie de Clovis parlait également assez bon latin. Il avait auprès de lui des Gaulois lettrés et romains , conime Mahomet II eut des secrétaires grecs. Il répondait en latin aux évéques qui lui demandaient, non Faffranchissement , mais la restitution de leurs serfs enlevés à la guerre. Il convoquait en latin le concile d'Orléans.

Langue allemande, langue du vainqueur, mais non employée par lui dans le gouvernement, ni imposée aux vaincus gaulois et romains; langue latine, langue de l'Église, langue des affaires : voilà ce que vous apercevez en Oaule au vi* et au viî« siècle. Cependant une altération progressive ne tarda pas à s'introduire. Les restes des anciens idiomes celtiques, que la conquête romaine avait à demi effacés, reparaissaient ; quelques mots , apportés par les Francs , s'introduisaient avec des désinences latines. L'ignorance grammaticale t fort grande dans les magistrats et les officiers publics, l'était plus encore dans le peuple. Ces désinences , que Ton ne savait plus varier, devinrent un embarras que l'on supprima. On ne peut douter qu'au vu* et au viii* siècle cette révolution, peut-être insensible d'un jour à Tautre , ne fût universelle. L'idiome mo» deme commença, et fut d'abord le ronian rustique^

Maintenant, comme paraît le croire rbonime de talent et le savant célèbre auquel nous avons rendu tant d^hommageç, faut-il supposer que cette langue, naissant chaque jour du latin, s^étendait uniformément à la plus grande partie des contrées réunies sous l'empire de Charlemagne; qu'elle était parlée, en deçà et au delà de la Loire ; qu*elle passa les Alpes et les Pyrénées, et fut commune à la France, à Tltalie et à une partie de TEspagne? A Tappui de cette conjecture, M. Raynouard cite des faits curieux, allègue des raisons ingénieuses. « Les premières traces de cette langue semblent identiques dans toutes ces contrées; la langue romane (comme elle existe en Catalogne et dans le royaume de Valence) existe encore aux îles Baléares. Des anecdotes prouvent qu'un Espagnol et un Italien s'entendaient au vi* siècle. Le plus ancien monument de la langue romane parlée dans la France du Nord appartient à la langue romane du Midi. »

La réponse que nous soumettons à l'illustre savant sera d'abord théorique, puis technique et minutieuse. En général, il est à croire qu'une langue savante, travaillée en tous sens par la barbarie, et déconstruite par l'ignorance d'hommes grossiers de races et de contrées diverses, ne sera pas uniformément altérée; car l'uniiormité , c'est presque la science. L'uniformité supposerait la méthode même, dont l'absence est attestée par la corruption de Tancienne langue. On conçoit très-bien qu'un idiome écrit et littéraire s'impose à une grande diversité de peuples , parce que le type est toujours présent ou reconnaissable. On le regarde.

et pn rimite. Mais quand une langue n*est que parlée, comment est-il possible qu'elle soit parlée uniformément à deux c^ts lieues de distance? Dira-t-on que, dans un certain état social, il a dû exister, pour Tesprit humain, des procédés naturels et spontanés qu'il appliquait à un nouveau langage? Oui, pour le but, c'est-à-dire la simplicité ; mais non pour la forme, qui a dû varier souvent. Je conçois fort bien au Nord ou au Midi plusieurs populations travaillant, par un instinct d'ignorance et de nécessité, à déconstruire cette belle langue latine, abrégeant les mots, supprimant les désinences mobiles qu'ils ne savent plus employer, étayant la phrase par des termes auxiliaires. L'intention sera toujours la même, mais non l'accident. Ici on gardera un cas plutôt que l'autre; ici on supprimera telle voyelle , et là telle autre ; ici on dira domnus, comme du temps même de saint Âmbroise; ailleurs Domine, Dom, Don, Dueno; car le hasard ne saurait être uniforme.

Venons à d'autres faits particuliers. Vous supposez cette universalité primitive de la langue romane, comme intermédiaire entre le latin et les trois ou quatre langues qui se partagent aujourd'hui l'Europe latine. Les monuments contemporains manquent. Que nous reste-t-il pour discuter? Il nous reste l'état actuel de ces langues. Si une de ces langues est encore maintenant plus près de la langue latine que ne l'est cette langue romane, j'en conclus qu'elle n'a point passé par elle; car les langues ne remontent pas : quand elles ont commencé à s'altérer elles conti-

nuent. Un exemple suffira. Je vous fais grâce dos au^^ très; car Tennui est un obstacle à la clarté. Du mot latin tenere, le roman provençal fais(kit ténia à Tim^ parfait; Fltalien dit teneva et disait autrefois tenea. N'est-il pas vraisemblable que teneva ou même tenea est directement venu de tenebat, sans traverser f enta?

Si vous prenez beaucoup d'autres mots , vous trouverez que, dans les langues espagnole et italienne, ils n'ont subi qu'un léger changement, parce detorta, et se sont conservés plus près du latin que dans la langue romane; ce qui prouve qu'elle ne leur a par servi de communication et de passage.

Hais le savant auteur de la grammaire romane produit des faits curieux, qui semblent justifier Tidentité des langues vulgaires de la Provence, de l'Espagne et de l'Italie dans le ix^ siècle. La chronique des saints lui en fournit; car il y a telle légende pieuse, tel récit miraculeux du moyen âge, qui n'est plus maintenant qu'une pièce justificative dans un procès grammatical. Un Espagnol malade , visitant divers lieux saints de l'Europe pour obtenir sa guérison , vint à Fulde , dans la Hesse, où il fut accueilli par un prêtre étranger qui s'entretint facilement avec lui, parce que, dit la chronique, ce prêtre étant Italien, connaissait la langue de l'Espagnol. Le malade guérit. Hais il ne s'agit plus aujourd'hui que du fait grammatical. On a répondu que ce fait n'était pas péremptoire; qu'aujourd'hui même un Italien et un Espagnol pourraient se comprendre, malgré le divorce bien réel des deux langues; que cette facilité devait être plus grande à

une époque oii les idiomes vulgaires étaient plus près de leur source commune, le latin.

Examinons un autre fait. Gonzon, auteur italien du X* siècle, répondant à Tabbé de Saint-Gall , dit quelque part : « Le moine de Saint-Gall m^accuse à faux d'ignorer les règles de la grammaire, bien que je sois gêné quelquefois en écrivant, par Fbabitude de notre langrie vulgaire, qui est voisine du latin. ;> Hais cela prouve, ce que Ton sait, un» corruption de la langue romaine, une langue vulgaire enfin, mais non qu'elle fût la même en Italie qu'en France. Il y a de graves motifs d'en douter, malgré l'imposante autorité de M. Raynouard. Ce qui paraît certain « c'est que, dans la décadence de la langue latine et le mélange des peuples, la régularité de la corruption fut plus bâtive en France qu'en Italie; que le roman de la France méridionale était commun aux provinces limitropbes d'Espagne, et même, avec de légères différences, à plusieurs parties de la France septentrionale.

En effet, le monument le plus antique d'une langue moderne parlée dans la France du Nord, les serments prononcés en 842 par Louis le Germanique et les sei gneurs français, se rappiDcbent beaucoup du roman provençal tel que nous le voyons au x« siècle. Malgré l'aridité de ces détails , n'éprouverez-vous pas , Messieurs, quelque intérêt à considérer le plus vieux et le plus grossier essai qui nous reste de cet idiome national illustré par tant de rares génies dans les deux derniers siècles; de cet idiome, organe de tant de penséef. généreuses qui ont agi sur l'univers, vive exprès-

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sion de nos mœurs, et qui un jour aussi doit s'altérer, périr, devenir barbare, et faire germer dans ses ruines de nouveaux idiomes?

Voici ce court échantillon de la langue vulgaire, qui était entendue des troupes de Charles le Chauve * ;

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