SUR L
Messieurs,
Plus de cinq ans se sont écoulés depuis qu’un jeune médecin, M. Foissac, dont nous avons eu de fréquentes occasions déjuger le zèle et l’esprit observateur, crut devoir Axer l’attention de la section de médecine sur les phénomènes du magnétisme animal. Il lui rappela que le rapport fait en 1781, par la Société royale de médecine, avait trouvé, parmi les commissaires chargés des expériences, un homme consciencieux et éclairé qui avait publié un rapport contradictoire à celui de ses collègues; que, depuis cette époque, le magnétisme avait été l’objet de nouvelles expériences, de nouvelles recherches; et, si la section le jugeait convenable , il proposait de soumettre à son examen une somnambule qui lui paraissait propre à éclairer une question que plusieurs bons esprits de France et d’Allemagne regardaient loin d’ètre résolue, bien qu’en 1781, l’Académie des sciences et la Société royale de médecine eussent prononcé leur jugement contre le magnétisme.
Une commission composée de Messieurs Adelon, Iiurdin aîné, Marc, Pariset, et moi, fut chargée de vous faire un rapport sur la proposition de M. Foissac.
Ce rapport, présenté à la section de médecine dans sa séance du 15 décembre 1825, concluait à ce que le magnétisme fût soumis à un nouvel examen ; cette conclusion donna lieu à une discussion animée qui se prolongea pendant trois séances , les 10 et 21 janvier et 14 février 1826. La commission répondit dans celte dernière séance à toutes les objections dont son ra|>-
port avait été l’objet; et dans la même séance, après une mûre délibération, après le mode jusqu’alors inusité en matière de science , d’un scrutin individuel , la section arrêta qu’une commission spéciale serait chargée d’examiner de nouveau les phénomènes du magnétisme animal.
Cette nouvelle commission composée de MM. Bourdois, Double, Itard, Cueneau deMussy, Guersent, Fouquier, Laënnec, Leroux, Magendie, Marc et Thillaye, fut nommée dans la séance du 28 février 1826. Quelque temps après, M. Laënnec, ayant été forcé de quitter Paris, pour raison de santé, je fus désigné pour le remplacer, et la commission ainsf constituée s’occupa de remplir la mission dont elle avait été investie.
Son premier soin, avant la retraite de M. Laënnec, fut d’examiner la somnambule qui avait été offerte par M. Foissac.
Diverses expériences furent faites sur elle dans le local de l’Acpdémie; mais, nous devons l’avouer, notre inexpérience , notre impatience, notre défiance trop vivement manifestées peut-être ne nous permirent d’observer que des phénomènes physiologiques assez curieux, que nous vous ferons connaître dans la suite de notre rapport , mais dans lesquels nous n’observâmes aucun phénomène du somnambulisme. Cette somnambule, fatiguée sans doute de notre exigence , cessa à cette époque d’être mise à notre disposition , et nous dûmes chercher dans les hôpitaux des moyens de poursuivre nos expériences.
M. Pariset," médecin delà Salpêtrière, pouvait plus que qui ce fût nous aider dans nos recherches; il s’v prêta avec un empressement qui malheureusement n’a point eu de résultat. La commission qui fondait une grande partie de ses espérances sur les ressources "que pouvait lui fournir cet hôpital, soit sous le rapport des individus qu’elle aurait soumis aux expériences, soit sous celui de la présence de M. Magendie, qui avait demandé à les suivre comme commissaire, la commission, disons-nous, se voyant privée des moyens d’instruction qu’elle espérait y trouver, eut recours au zèle de chacun de ses membres.
M. Guersent lui promit le sien dans l’hôpital des Enfants, M. Fouquier, dans celui de la Charité, MM. Gucneau et le rapporteur dans i’Ilôtel-Dieu , M. Itard, dans l’institution des
Sourds-muets; et dès lors, chacun se disposa à faire des essais dont il devait rendre témoins les autres membres de la commission. Bientôt d’autres et de plus puissants obstacles ne tardèrent pas à arrêter nos travaux ; les causes qui ont pu faire naître ces obstacles nous sont inconnues; mais en vertu d’un arrêté du conseil général des hospices, en date du 19 octobre 1825, qui défendait l’usage de tout remède nouveau qui n’aurait pas été approuvé par une commission nommée par le conseil, les expériences magnétiques ne purent être continuées à l’hôpital de la Charité.
Réduite à ses propres ressources, à celles que les relations particulières de chacun de ses membres pouvaient lui offrir, la commission fit un appel à tous les médecins connus pour faire ou avoir fait du magnétisme animal l'objet de leurs recherches. Elle les pria de la rendre témoin de leurs expériences, de lui permettre d’en suivre avec eux la marche, d’en constater les résultats. Nous déclarons que nous avons été on ne peut mieux servis dans nos espérances par différents de nos confrères, et surtout par celui qui, le premier, avait soulevé la question de l’examen du magnétisme, par M. Foissac. Nous ne craignons pas de déclarer ici que c’est à sa constante et persévérante intervention, et au zèle actif de M. Dupotet, que nous devons la majeure partie des matériaux que nous avons pu réunir pour rédiger le rapport que nous vous présentons. Toutefois, Messieurs, ne croyez pas que votre commission ait dans aucune circonstance confié à d’autres qu’à elle, le soin de la direction «les expériences dont elle a été témoin; que d’autres que le rapporteur aient tenu minute par minute la plume pour la rédaction des procès-verbaux constatant la succession des phénomènes qui se présentaient, et à mesure qu’ils se présentaient. La commission a mis à remplir tous ses devoirs , l’exactitude la plus scrupuleuse ; et si elle rend justice à ceux qui l’ont aidée de leur bienveillante coopération , elle doit détruire les plus légers doutes qui pourraient s’élever dans vos esprits sur la part plus ou moins grande que d’autres qu’elle auraient prise dans l’examen de cette question. C’est elle qui a toujours conçu les divers modes d’expérimentation, qui en a tracé le plan, qui en a constamment dirigé le cours, qui en a suivi et écrit la marche ; enfin , en se servant d’auxiliaires plus ou moins zélés et éclairés.
clic a toujours été présente, et toujours elle a imprimé sa direction propre à tout ce qui a été fait.
Aussi vous verre* qu’elle n’admet aucuue expérience faite en dehors de la commission, même par des membres de l’académie. Telle confiance que doivent établir entre nous l’esprit de confraternité et l’estime réciproque dont nous sommes tous animés, nous avons senti que dans l’examen d’une question dont la solution est si délicate, nous ne devions nous en rapporter qu’à nous seuls; et que vous, vous ne pouviez vous en rapporter qu’à notre garantie. Nous avons cru cependant devoir excepter de cette exclusion rigoureuse , un fait très-curieux , observé par M. Cloquet; nous l’avons admis, parce qu’il était déjà, pour ainsi dire, la propriété de l’académie, la section de chirurgie s’en étant occupée dans deux de ses séances.
Cette réserve que la commission s’est imposée. Messieurs, dans l’usage des différents faits relatifs à la question qu’elje a étudiée avec tant de soin et d’impartialité, nous donnerait le droit d’en demander le retour, si quelques personnes qui n’auraient pas été témoins de nos expériences , voulaient élever des discussions sur leur authenticité. Par la raison que nous n’appelons votre confiance que sur ce que nous avons vu et fait , nous ne pouvons pas admettre que ceux qui en môme temps que nous et avec nous, n’auraient ni vu ni fait, pussent attaquer ou révoquer en doute ce que nous avancerons avoir observé : et comme, enfin, nous avons toujours eu la plus grande défiance des annonces qu’on nous faisait des merveilles qui devaient arriver, et que ce sentiment notls a constamment dominés dans toutes nos recherches, nous pensons avoir quelque droit à ce que, si vous ne nous accordez pas votre croyance t vous n’éleviez cependant aucun doute sur les dispositions morales et physiques dans lesquelles nous avons toujours procédé à l’observation des divers phénomènes dont nous avons été témoins.
Ainsi, Messieurs.ee rapport que nous sommes loin de vous présenter comme devant fixer votre opinion sur la question du magnétisme, ne peut, ne doit être considéré que comme la réunion et la classification des faits que nous avons observés jusqu’à présent; nous vous l’offrons comme une preuve que nous avons cherché à justifier votre confiance; et tout en regret-
tant qu’il ne repose pas sur Un plus grand nombre d’expériences, nous avons cependant l’espoir que vous l’accueillerez avec indulgence, et que vous en entendrez la lecture avec quelque intérêt. Nous croyons , toutefois , devoir vous prévenir que, ce que nous avons vu dans nos expériences, ne ressemble en aucune manière à tout ce que le rapport de 178d cite des magnétiseurs de cette époque. Nous n’admettons ni nous ne rejetons l’existence d’un fluide , parce que nous ne l’avons pas constatée; nous ne parlons ni du baquet, ni de la baguette, ni de la chaîne que l’on établissait en taisant communiquer tous les magnétisés par les mains, ni de l’application des moyens prolongés pendant longtemps, et quelquefois pendant plusieurs ' heures sur les hypocondres et le ventre, ni du chant, ni de la musique qui accompagnaient les opérations magnétiques, ni de la réunion d’un grand nombre de personnes qui se faisaient magnétiser en présence d’une foule de témoins, parce que toutes nos expériences ont eu lieu dans le calme le plus parfait, dans le silence le plus absolu, sans aucun moyen accessoire , jamais par un contact immédiat, et toujours sur une seule personne à la fois.
Nous ne parlons pas de ce qne du temps de Mesmer, on appelait si improprement crise, et qui consistait en convulsions, en rires quelquefois inextinguibles, en pleurs immodérés, en cris perçants, parce que nous n’avons jamais rencontré ces différents phénomènes.
Sous tous ces rapports, nous ne balançons pas à prononcer qu’il existe une très-grande différence entre les faits observés et jugés en 1784, et ceux que nous avons recueillis dans le travail que nous avons l’honneur de vous présenter ; que celte différence établit entre les uns et les autres une ligne de démarcation on ne peut plus tranchée, et que, si la raison a fait justice d’une grande partie des premiers, l’esprit de recherches et d’observation doit s’étudier à multiplier et apprécier le» seconds.
Il en est du magnétisme, Messieurs, comme de beaucoup d’autres opérations de la nature, c’est-à-dire, qu’il est nécessaire que certaines conditions soient réunies pour produire tels-
et tels effets; c’est «ne vérité incontestable, et qui, s’il était besoin de preuves pour la constater , se trouverait confirmée par ce qui arrive dans divers phénomènes physiques. Ainsi sans sécheresse dans l’atmosphère, vous ne pourrez développer que faiblement l’électricité; sans la chaleur, vous n’obtiendrez jamais la combinaison du plomb et de l’étain, qui est la soudure commune des plombiers; sans la lumière du soleil, vous ne verrez pas s’enflammer spontanément le mélange de parties égales eo „volume de chlore et d’hydrogène, etc., etc. Que ces conditions soient extérieures ou physiques , comme celles que nous venons de vous citer ; qu’elles soient intimes, ou morales, comme celles que les magnétiseurs prétendent être indispensables au développement des phénomènes magnétiques , il suffit qu’elles existent et qu’elles soient exigées par eux, pour que la commission ait dû se faire une obligation de chercher à les réunir , et un devoir de savoir s’y soumettre. Pourtant nous n’avons dû ni voulu nous dépouiller de cette inquiète curiosité qui nous portait en même temps à varier nos expériences et à mettre en défaut, si nous le pouvions, les pratiques et les promesses des magnétiseurs. Sous ce double .rapport , nous avons cru devoir nous affranchir de l’obligation qu’ils imposent d’avoir une foi robuste, de n’être mûs que par l’amour du bien. Nous avons cherché tout simplement à être des observateurs curieux, méfiants et exacts.
Nous n’avons pas dû non plus chercher à expliquer ces conditions : c’eût été une question de pure controverse , et pour la solution de laquelle nous n’aurions pas été plus avancés que lorsqu’il s’agit d’expliquer les conditions en vertu desquelles s’exécutent les phénomènes physiologiques, en vertu desquelles aussi, et comment a lieu l’action des médicaments; ce sont des questions du même genre, et sur lesquelles la science n’a point encore prononcé.
Dans toutes les expériences que nous avons faites, nous avons toujours observé le silence le plus rigoureux, parce que nous avons pensé que dans le développement de phénomènes aussi délicats, l’attention du magnétiseur et du magnétisé ne devait être distraite par rien d’étranger. Nous ne voulions pas, d’ailleurs, mériter le reproche d’avoir nui par des conversations ou par des distractions au succès de l’expérience; et nous avons
toujours eu soin que l’expression de nos physionomies n’inspirât ni gêne au magnétiseur, ni doute au magnétisé; notre position, nous aimons à le répéter, a été constamment celle d’observateurs curieux et impartiaux. Ces diverses conditions, dont plusieurs avaient été recommandées dans les ouvrages du respectable M. Deleuze, ayant.élé bien établies, voici ce que nous avons vu :
La personne qui devait être magnétisée a été placée assise, soit sur un fauteuil commode, soit sur un canapé, quelquefois même sur une chaise.
Le magnétiseur, assis sur un siège un peu plus élevé, en face et à un pied de distance d’elle, paraît se recueillir quelques moments, pendant lesquels il prend ses pouces entre les deux doigts, de manière à ce que l’intérieur de ses pouces touche l’intérieur des siens. Il tixe les yeux sur elle, et reste dans cette position jusqu’à ce qu’il sente qu’il s’est établi une chaleur égale entre ses pouces et les siens. Alors il retire ses mains en les tournant en dehors , les pose sur les épaules où il les laisse environ une minute, et les ramène lentement par une sorte de friction très-légère le long des bras jusques à l’extrémité des doigts; il recommences ou C fois ce mouvement, que les magnétiseurs appellent passe; puis il place ses mains au-dessus de la tête , les y tient un moment , les descend en passant devant le visage à la distance d’un ou deux pouces, jusques à l’épigastre où il s’arrête éhcore , en appuyant ses doigts sur cette partie; et il descend lentement le long du corps jusques aux pieds. Ces passes se répètent la plus grande partie de la séance; et lorsqu’il veut la terminer, il les prolonge au-delà de l’extrémité des mains et des pieds en secouant ses doigts à chaque fois. Enfin, il fait devant le visage et la poitrine des passes transversales à la distance de trois à 4 pouces en présentant les deux mains rapprochées , et en les, écartant brusquement.
D’autres fois, il rapproche les doigts de chaque main, et les présente à 5 ou4 poucesde distance de la tête ou de l’estomac, en les laissant dans cette positionpendantuneou deux minutes; puis les éloignant et les rapprochant alternativement de ces parties, avec plus ou moins de promptitude, il simule le mouvement tout naturel qu’on exécute, lorsqu’on veut se débarrasser d’un liquide qui aurait humecté l’extrémité des doigts. Ces divers