PRÉLIMINAIRES
J jA nécessité de la morale se rapporte à la plus grande comme à la plus indestructible des causes , à la nature même de l'homme.
Nous sommes appelés par la diversité de nos sensations à former des vœux continuels ; et ces vœux ont dû se multiplier à mesure que les progrès du goût et de l'industrie , effets inséparables du tems , ont varié , ont nuancé les richesses de l'art et les fruits de la terre»
L'homme encore , par son organisation , n'est pas seulement envieux des biens qu'il connoît : l'imagination dont il est doué lui trace le tableau des choses qu'il ne voit point ;
(n) et c'est par des fictions qu'il accroît encore le nombre de ses convoitises.
Cependant , avec tant de souhaits, avec tant d'objets qui l'émeuvent et qui remplissent sa pensée , son ambition , rencontre à tout moment des obstacles. La vaste demeure où il a été placé n'est pas un jardin enchanté où il peut cueillir , en se promenant , tout ce qui lui plait , tout ce qui séduit ses sens : il faut que le travail devienne la première source de ses plaisirs et de sa richesse ; il faut que les saisons secondent ses espérances; et il faut encore que les fruits de son industrie soient mis à l'abri de l'injustice et de l'usurpation.
Enfin l'homme , en acquérant la connoissance de son esprit , en éprouvant ses diverses facultés , en découvrant sur-tout ses moyens de perfec-
( in ) tion , a du chercher des relations habituelles avec ses semblables ; et Tétat social , né de la réciprocité des premiers besoins , s'est affermi , s'est consolidé par la communication des lumières et par les étonnantes merveilles que cette communication a produites.
Voilà donc l'homme qui se livre à des intérêts nouveaux : il veut de la forttme , il veut des honneurs , il veut du pouvoir , il veut de la louange ; et l'activité de ses concurrens ne lui laisse aucun repos. Il attaque , il se défend , il est en combat continuel i et le monde se présente à lui tantôt comme un champ de bataille où il peut distinguer ses ennemis , et tantôt comme un labyrinthe où il marche avec inquiétude , où tous ses pas sont incertains.
Quelle disproportion alors on
(ly ) aperçoit entre Thomme et l'immensité de ses rapports ; entre l'homme et le nombre infini de combinaisons qui aboutissent à lui !
Comment seroit-il sorti d^une situation si compliquée , si les lois de la morale n'avoient pas simplifié sa tâche ; si elles n'avoient pas soulagé son esprit , en fixant d'une manière évidente la conduite qu'il devoit tenir dans le cours habituel de la vie ? Que seroit-il devenu sans un pareil guide? Il auroit eu à se demander et à mettre en doute , non pas de tems à autre , mais à toute heure et à chaque instant , s'il lui convient ou non de dire la vérité ; s'il lui convient ou non de tenir sa promesse ; s'il lui convient de garder ou de rendre ce qu'il a reçu ; s'il lui convient de nuire sourdement à la réputation d'un autre , et de lui susciter des ennemis ;
( v) s'il lui convient de dénigrer la vertu , ou d'en affecter le langage ; de pousser quelqu'un dans un piège , ou cette fois de lui donner un avertissement salutaire; de recourir enfin à telle ou telle fourberie , ou cette fois d\iser de franchise. Ah l qu on se représente un homme prenant son intérêt à conseil avant de se déterminer à aucune parole , à aucune action ; et l'on verra que la réunion de toutes ses facultés ne pourroit suffire à un pareil examen , à un semblable travail. Et si telle étoit notre condition , le premier ministre d'un vaste empire auroit moins d'affaires que le plus simple et le plus obscur des particuliers.
Nous avons donc eu raison de dire que les lois de la morale étoient parfaitement appropriées à notre nature ; qu'elles en étoient une dépen-