DE L’HYPOCONDRIE
Ce mot efet mauvais, quant à son étimologie. Cependant il faut admettre que, dans un très-grand nombre de cas, une partie des souffrances des malades est rapportée aux hypocondres.
Celte affection doit être considérée comme une exagération de l’instinct de conservation, par suite de laquelle le malade suppose les maux qu’il n’a pas , ou s’exagère ceux qu’il éprouve. Cette affection existe avec des désordres fonctionnels ou organiques, ou indépendamment de toute autre affection.
Cet état bizarre, jet malheureusement trop fréquent, peut être primitif ou consécutif.
Primitif : cas où la maladie a exclusivement son siège dans les centres nerveux, et le cerveau principalement. — Celte forme se rencontre surtout chez les individus qui, après une vie active et occupée, passent tout à coup à l’inaction et au désœuvrement. On l’a vue survenir cependant sans aucune cause.
Dans un assez grand nombre de cas, le cerveau n’est plus le point de départ de la maladie. Elle est due à l’exagéraiion de la sensibilité de certains organes. Le cerveau reçoit alors des impressions plus fines, plus délicates et le malade a la conscience des divers actes physiologiques. Il se sent vivre, et ces actes physiologiques, il les rapporte à un état morbide. Ainsi le malade peut avoir conscience de sa circulation, de sa digestion, de sa respiration, la sensibilité de la peau peut être tellement exagérée qu’il sente l’impression de l’air. De là résulte une série de sensations réellement très-douloureuses, quoique ces actes soient purement physiologiques.
Les travaux prolongés de l’esprit, les veilles, les excès de tout genre, prédisposent singulièrement à cette maladie.
Il y a des cas où l’hypocondrie n’a pas sa cause première dans un état morbide du cerveau ou du système nerveux. La scène s’ouvre différemment, un organe commence à être malade, et tous les organes peuvent être le point de départ de la maladie; cependant au premier rang, il faut placer l’estomac. Ici se présenté une question : la souffrance étant en-
DE L’ALIENATION MENTALE.
core bornée à l’estomac, et le cerveau n’étant pas encore influencé, y a-t-il hypocondrie? Je pense que non , et que cette souffrance n’est que la cause occasionnelle. Quelques auteurs ont voulu généraliser ce fait et ont dit -que le point dé départ de l’hypocondrie était toujours dans l’estomac. M. Broussais, M. Louyer-Villennay, disent qu’il n’y a pas d’hypocondrie sans altération de cet organe. L’observation large ne permet pas d’admettre cette assertion. On a vu des cas où non-seulement l’estomac n’est pas le point de départ de la maladie, mais où il ne participe même en aucune manière à la maladie. Du reste, dans ces derniers temps , plusieurs auteurs ont combattu avec avantage celte opinion. Leur manière de voir, qui est la nôtre , est qu’il faut nécessairement, pour qu’il y ait hypocondrie, que le cerveau soit affecté primitivement ou consécutivement (j Voyez Georget, Falret, Dubois d’Amiens ).
Quelle que soit la manière dont débute la maladie, et indépendamment des causes que nous venons d’exposer, il est encore certaines circonstances sous l’influence desquelles l’hypocondrie peut se manifester. Ainsi la lecture des livres de médecine a été souvent la cause de cette maladie; on l’a vue survenir après une conversation avec un hypocondriaque.
Une des causes les plus favorables au développement de l’hypocondrie, c’est le changement subit d’une habitude du cerveau. Ainsi le passage brusque d’une vie active à une vie tranquille, de travaux intellectuels au repos de l’intelligence, l’habitude brusquement interrompue d’émotions vives , telles que celles que donne la fréquentation des théâtres, enfin tous les changements subits de l’exercice du sentiment et de l’intelligence , sont des causes appréciables de l’hypocondrie.
L’hypocondrie attaque quelquefois les hommes opulents, dont les moindres désirs sont satisfaits aussitôt qu’ils sont conçus. Dans ce cas, c’est par l’absence de besoins et de désirs que la maladie survient.
Certains individus deviennent hypocondriaques, pour avoir été trop précoces dans la satisfaction de leurs désirs , pour avoir joui trop et trop vite , et s’être blasés sur toutes choses.
L’étude de l’homme malade, quand elle n’est pas faite avec un jugement solide, et avec des connaissances préliminaires suffisantes, peut conduire à l’hypocondrie. Ainsi on voit des hommes du monde devenir hypocondriaques , pour avoir voulu étudier la médecine ; ne pouvant se rendre compte de la plupart des phénomènes morbides, parce que leurs éludes médicales pèchent par la base, leur intelligence s’embarrasse et s’altère. Il est vrai cependant que l’hypocondrie peut précéder ce penchant pour les sciences, qui i
se développe chez certains individus. L’hypocondrie est assez fréquente chez les jeunes étudiants en médecine, qui s’imaginent avoir toutes les maladies dont ils lisent la description.
Les différents âges n’y sont pas également sujets. Elle est très-rare afant 25 ans , plus rare encore après 60 ans. C’est à l’époque moyenne de la vie qu’elle apparaît avec plus de fréquence. Nous avons vu qu’il n’est cependant pas rare de l’observer surtout parmi les jeunes étudiants en médecine.
Les deux sexes n’en sont pas atteints avec une égale fréquence. Les hommes y sont plus sujets.
Symptômes. Quant aux symptômes , cette maladie est loin de ressembler à elle-même dans ses différentes phases. On doit admettre trois périodes :
1° Trouble simple de l’intelligence.
2° Désordre de l’intelligence influant sur les fonctions ; de là, névroses aussi variées qu’il y a de fonctions.
3° Désordres de l’intelligence , coïncidant non plus avec de simples désordres fonctionnels , mais avec des lésions organiques plus ou moins profondes.
Ces lésions organiques peuvent exister dès le début de la maladie.
Le symptôme caractéristique est la croyance à des maux qui n’existent pas , ou l’exagération de ceux qu’on éprouve. Celte croyance peut prendre différentes formes. Souvent elle ne s’exerce que sur une maladie, et de toutes la plus commune , c’est la syphilis. On voit des individus qui se tâtent les aines à tout instant, croyant sentir la présence de bubons. Cette croyance peut venir à ceux qui déjà ont eu des gonorrhées , comme à ceux qui n’ont jamais éprouvé d’accident vénérien. On en voit qui s’imaginent être délabrés à cause du mercure qu’ils ont pris.
Dans ces derniers temps où les journaux ont reproduit les discussions sur la taille et sur la lithotritie, on a vu certains individus, avertis que les malades attaqués de la pierre éprouvent de fréquentes envies d’uriner, s’arrêter à tous les coins des rues pour satisfaire ce besoin.
D’autres sont incessamment menacés d’apoplexie. On en voit qui sont remarquables par l’excessive mobilité avec laquelle ils passent d’une maladie à l’autre. Il y en a quiontépuisé tout le cadre nosologique. Souvent dans ces cas la douleur accusée est imaginaire au commencement, mais après un temps plus ou moins long il survient une véritable névrose de l’organe auquel les malades rapportaient leurs douleurs. Ainsi les malades après s’être longtemps plaints de douleur à l’estomac peuvent être atteints d’une altération plus ou moins prononcée de la digestion. La respira-
tion peut se troubler , si c’est vers cette fonction que les malades tournent leurs inquiétudes. En effet , on conçoit très-bien que par cela seul qu’on s’écoute respirer, la respiration s’accélère et que cette accélération continuée peut à la longue être une cause éloignée de la phthisie pulmonaire. Qui ne sait aussi que lorsqu’on observe avec attention les battements du cœur sur soi-même, par cela seul ils deviennent plus forts et plus fréquents? Aussi conçoit-on très-bien que cette fréquence puisse à la longue entraîner une maladie organique du cœur. On voit d’autres hypocondriaques qui tournent toutes leurs idées vers l’appareil urinaire. Ils sont obligés d’uriner à tout instant.
En général, les hypocondriaques sont tourmentés de dyspepsie , de flatuosités et de développement de gaz. Il sont très-attentionnés pour leurs selles, ils en observent la quantité, la nature; quelquefois ils éprouvent des vomissements. Un phénomène singulier qui s’observe chez les hypocondriaques, c’est la production de battements dans plusieurs parties du corps. Nous pensons que ces battements tiennent à l’exagération des battements du pouls, ils sont en effet isochrones avec lui.
On observe aussi des troubles nombreux des sécrétions qui sont sous l’influence directe du système nerveux. La salive est abondante, les sueurs copieuses, et tandis que dans les mêmes circonstances des individus en bonne santé suent peu ou point, on voit les hypocondriaques être inondés par la sueur. Les urines sont troubles et, comme pour les selles, les malades en notent avec soin la quantité et la qualité.
Chez les hypocondriaques la sensibilité , le mouvement , l’intelligence , l’action des sens sont exaltés. Ils éprouvent des sensations bizarres dans la tête , le tronc, les membres. Ils sont tourmentés par des bruissements, des bourdonnements, des vertiges; ils ont des picotements dans les membres , et alors l’apoplexie leur paraît imminente. L’ouïe, l’odorat, la vue sont pour l’hypocondriaque des sujets de douleurs diverses et de tous les instants. Quel est l’homme même le mieux portant qui dans le cours de vingt-quatre heures n’éprouve pas quelque douleur , à laquelle il ne fait nulle attention ! L’hypocondriaque au contraire y est très-attentif et il donne un catalogue exact de la moindre de ses douleurs.
L’hypocondriaque éprouve une sensation habituelle de constriclion à la gorge ayant un certain rapport avec la boule hystérique, quelques-uns éprouvent des contractions musculaires.
Quant à l’intelligence, quelques-uns la conservent intacte, mais chez le plus grand nombre elle s’affaiblit. Ainsi %les sensations se pervertissent , les passions s’éteignent, le ca-
ractère change , l’individu devient égoïste. Il y a cependant des exceptions : on voit, par exemple , des hypocondriaques quitter la vie en faisant les plus touchants adieux à leur femme, leurs enfants, leurs amis, en les comblant de leurs -bienfaits. Dans celte circonstance très-pénible pour eux , on voit qu’ils sont accablés d’un grand malheur, celui de ne pouvoir plus leur faire du bien. Il n’est pas rare de voir des hypocondriaques dire : Je finirai par devenir fou. C’est en effet ce qui arrive ordinairement. Une fois l’aliénation mentale produite, l’hypocondrie disparait ou persiste.
La conduite des malades est en rapport avec leur idée dominante et surtout avec la maladie dont ils se croient atteints. Ainsi s’ils croient être menacés d’une attaque d’apoplexie, ils évitent avec le plus grand soin les moindres circonstances qui pourraient y donner lieu ; tout travail d’esprit leur sera odieux, ils ne se livrent même pas à la lecture. On en voit qui ne veulent pas parler, se croyant atteints d’une maladie du larynx, Quelques-unscroyant à une lésion des organes du mouvement, ne veulent plus quitter lé lit, et préfèrent croupir dans une horrible saleté plutôt que de laisser changer les draps. Ceux-ci fuient la lumière , ceuxlà refusent toute nourriture à cause de leur maladie présumée de l’estomac. Il en est qui passent des journées entières auprès d’un miroir pour examiner leurs traits, leur teint, etc. La mort est pour eux un sujet continuel d’épouvante. Beaucoup ne peuvent rester seuls sans être pris de convulsions. Tous en général aiment singulièrement à consulter les médecins, mais ils sont à ce sujet fort inconstants et ils se fient de préférence aux charlatans. Ils sont aussi la providence de l’homœopathie et du magnétisme.
Cette maladie ne se ressemble pas toujours dans sa marche et sa durée, elle est ordinairement chronique, quelquefois aiguë, elle est remarquable en ce qu’elle n’est pas continue, elle a des exacerbations.
Enfin pour le diagnostic il faut admettre deux variétés, l’une simple sans altération d’organes, l’autre avec complication de quelque désordre organique , soit que ce désordre ait précédé ou qu’il ait suivi la maladie.
Traitement. 11 est essentiellement moral. Il est important au commencement de la maladie d’entrer dans les idées des malades , de ne point heurter leurs croyances. Il faut avoir l’air de combattre par une médication quelconque les maux dont ils se plaignent.
Lesannalesdelasciencefourmillentd’exemples dans lesquels des praticiens habiles ont guéri l’hypocondrie, soit en simulant'une opération, soit en administrant certains remèdes.
Enfin, il faut capter la confiance du malade, le distraire de l’état d’esprit dans lequel
DE L’ALIÉNATION MENTALE
il se trouve, provoquer des passions, des travaux. On a vu des individus atteints d’hypocondrie dont la guérison arrivait à la suite d’une grande catastrophe. On doit principalement recommander l’exercice aux malades * surtout l’exercice qui occupe l’esprit en même temps que le corps, les différents jeux gymnastiques, les voyages dans les pays que les malades n’ont pas encore visités, etc. On recommandera en même temps un régime doux , je ne dis pas un régime débilitant, car on nuit singulièrement aux hypocondriaques en cherchant à combattre des inflammations qui n’existent pas; il ne faut pas non plus un régime stimulant quand rien ne l’autorise. Ces préceptes sont relatifs aux cas d’hypocondrie simple. Quand elle se complique de quelque maladie organique, le traitement varie selon ïa maladie et n’a rien de spécial.