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CHOLÉRA-MORBUS

Nous diviserons en deux parties ce que nous avons à dire sur cette maladie. Dans la première, nous examinerons le choléra-morbus sporadique ou choiera nostras ; dans le second, nous ferons l’exposé de nos connaissances actuelles sur le choléra épidémique ou i asiatique.

MALADIES DU TUBE DIGESTIF

CHOLÉRA-H ORBUS SPORADIQUE.

Le choléra-morbus a été connu dans tous les temps. 11 en est fait mention dans la Bible; Hippocrate, Arélée, Celse, Cœlius-Aurélianus en ont laissé des descriptions exactes. Pour eux cette maladie était un grand écoulement de bile par haut et par bas, d’où le nom de dérivé de bile.

L’anatomie pathologique a appris peu de chose sur le choléra sporadique. Souvent les recherches lesplus minutieuses nedécouvrent aucune al téralion organique, à laquelle on puisse rattacher les symptômes cholériques ; celles que l’on rencontre dans d’autres circonstances, telles que la rougeur, et les autres lésions du tube digestif ne peuvent pas être prises en considération pour la détermination du siège de la maladie, car c’est tantôt sur l’estomac, tantôt sur le duodénum, ou toute autre portion de l’intestin qu’on les rencontre.

Les causes du choléra sporadique peuvent être divisées en celles qui portent leur action primitive sur les voies digestives, et en celles qui agissent primitivement sur les centres nerveux , qui réagissent à leur tour sur les organes digestifs. Dans la première série de ces causes, on a noté les viandes salées ou faisandées, la chair de porc, les œufs de brochet, de barbeaux, le melon, l’ananas, etc. Les boissons à la glace et les glaces sont une cause assez fréquente de choléra sporadique.

Il y a quelques années, qu’à Paris, un certain nombre d’individus en fut atteint , après avoir pris des glaces au café de la Rotonde , au Palais-Royal. On crut d’abord à un empoisonnement déterminé, par quelque défaut de soin apporté aux ustensiles de cet établissement , mais l’investigation la plus minutieuse prouva que les accidents qui étaient survenus devaient être attribués à l’usage des glaces.

Dans le second ordre de causes du choléra sporadique, on doit ranger les climats chauds. Hippocrate avait déjà observé qu’il était fréquent en Grèce ; il l’est aussi en Espagne et en Italie. 11 est endémique aux Indes et dans certaines parties de l’Amérique.

On l’a vu survenir après une émotion morale vive, un accès de colère, ou une grande frayeur.

On l’observe plus fréquemment à l’âge adulte.

On a remarqué que, dans nos climats, il. était plus fréquent au commencement de l’automne que dans les autres saisons.

Le début de cette maladie est variable. Dans certains cas, il est précédé par un frisson, une céphalalgie plus ou moins intense, par quelques coliques et quelques nausées. Dans d’autres , l’invasion est subite, et les vomissements et les déjections alvines paraissent toutà coup. Dansl’uneetl’aulrecirconstance, ;

les matières vomies sont d’abord aqueuses , puis bilieuses et inodores. Il en est de même des évacuations alvines. Dans les cas heureux, la maladie se borne à ces premiers phénomènes ; mais dans la plupart des cas , les symptômes s’aggravent bientôt. Les malades éprouvent des douleurs à l’épigastre et dans l’abdomen qui les jettent dans une anxiété extrême. Les matières rendues sont noires ou verdâtres, et d’une fétidité insupportable ; une soif ardente s’allume, le pouls s’affaiblit et devient, dans quelques cas, insensible; la face pâlit et se décompose , les yeux se cavent, la peau se refroidit et se couvre d’une humeur visqueuse et froide; l’abattement est extrême , et la prostration profonde. Dans les cas les plus fréquents, les malades sont tourmentés par des contractions spasmodiques des muscles, des membres, contractions trèsdouloureuses et connues sous le nom de crampes. La sécrétion de l’urine est ordinairement supprimée.

La durée de ces phénomènes peut n’être que de quelques heures; elle peut se prolonger pendant deux, trois ou quatre jours. Dans les circonstances les plus favorables , les désordres fonctionnels cessent presque subitement, il ne reste au malade qu’un peu de faiblesse qui se dissipe graduellement. D’autres fois, tous les symptômes persistent en s’aggravant de plus en plus,' et les malades succombent au milieu d’une soif inextinguible, d’une chaleur brûlante et d’une douleur atroce de l’épigastre. Cette terminaison fatale est heureusement la plus rare pour le choléra sporadique ; elle n’a guère lieu que lorsque le choléra est sous la dépendance d’une cause générale, et qu’il devient épidémique. On a observé aussi qu’il était plus souvent mortel aux enfants et aux vieillards.

Vous distinguerez le choléra de l’entérite, en ce que dans celte dernière , la sensibilité du ventre est toujours plus grande, le mouvement fébrile intense, et la peau sèche; de la colique de plomb , par la constipation rebelle qui 1’accompagne ; de l’ileus , par les évacuations alvines qui sont rares et difficiles , et dès longtemps précédées par le vomissement; d’un étranglement interne ou d’une invagination, parla nature des vomissements et par la constipation ; de l’empoisonnement enfin , par les vomissements qui précèdent toujours la diarrhée et puis par les recherches chimiques.

Le traitement du choléra sporadique ne différant pas essentiellement de celui de choléra asiatique, nous renvoyons à celui-ci ce que nous avons à dire.

DU CHOLÉRA ASIATIQUE

Synonymie.

Morxi , mordechi ou mordechien , Indiens;

Sitanga ou sinanga, Livres samscrits;

; Holouan, Chinois;

DU CHOLÉRA ASIATIQUE. 33

Hachaiza, Arabes ;

Ouebb, Persans;

Brak-Loop, Hollandais de Batavia ; Chornaia-colezn, Russes ;

Trousse-galant, Français du moyen âge; Choléra-morbus, Europe ;

Choladrée lymphatique, M. Bailly.

Historique. Depuis la plus haute antiquité, le choléra était connu dans l’Inde où il renfermait ses ravages près des bouches du Gange. En ist7, on apprit que tout à coup il venait d’éclater à Jessore , ville populeuse située au milieu du Delta que forme ce fleuve. Dès l’année suivante l’immense empire de la compagnie des Indes etl’Indoustanpresqu’entièrement furent envahis par ce fléau. En isi9, les îles Moluques, de France, et de Bourbon essuyèrentses ravages, et un an plus tard l’empire des Birmans et la Ghine furent en proie à ses fureurs.

De 1820 à 1830 s’étendant vers l’Ouest et le Nord , il envahit la Perse et l’Arabie , paraît au pied du Caucase, sur les bords de la mer Caspienne et dans la Sibérie, pénètre enfin dans la Russie où il immole de nombreuses victimes à Pétersbourg et à Moscou.

En i83i , tout le Nord de l’Europe, la Pologne, la Gallicie , l’Autriche , la Bohème, la Hongrie et la Prusse sont successivement envahies Bientôt traversant les mers, il paraît en Angleterre , d’où franchissant le détroit , il arrive à Paris, le 26 mars 1832. De cette ville il se répand dans une grande partie de la F rance, pénètre en Portugal, puis en Espagne, envahit la Provence et le Languedoc, une partie de l’Italie d’où probablement il se répandra sur les contrées où il n’est pas encore parvenu.

Telle a été jusqu’à ce jour la marche de cette épidémie redoutable, sans analogue dans l’histoire du monde, qui a partout déjoué les efforts de la science et de l’humanité, qui arrive sans cause, disparaît sans raison et dont la nature intime et la cure sont aussi problématiques aujourd’hui qu’elles l’étaient avant qu’une cruelle expérience vînt confondre notre raison devant nos efforts impuissants.

Examinons, cependant, ce que nous ont appris les investigations anatomiques, les recherches sur les causes de cette maladie , les observations, malheureusement trop nombreuses, que nous possédons sur ses symptômes, les hypothèses sur sa nature, et enfin les bpinions diverses sur son traitement; et quels que soient les résultats auxquels nous arriverons, rappelons-nous, qu’en médecine, surtout, savoir qu’on ignore est un commencement de science.

Anatomie pathologique. Un premier phénomène fort remarquable à noter, c’est que les individus morts dans la période algide et présentant un refroidissement complet de tout le corps, se réchauffent après la mort, et con-

servent une chaleur notable jusqu’à ce que la rigidité commence.

On a remarqué aussi des contractions musculaires et des mouvements spontanés quelque temps après la mort.

La figure conserve, en général, l’expression qu’elle avait avant la mort , ce qui rend caractéristiques les cadavres des cholériques.

Altérations du tube digestif. Dans l’immense majorité des cas, et sur le cadavre d’individus morts dans la période algide, l’estomac et les intestins présentent une rougeur brunâtre due à l’injection veineuse. Les arcade s veineuses du mésentère et un grand nombre de vaisseaux que l’on n’est pas habitué à voir dans les recherches ordinaires d’anatomie pathologique, se dessinent, font saillie, et offrent une couleur noire dans les gros vaisseaux, et une couleur rouge livide dans les petits. Cette injection veineuse augmente l’épaisseur des parois intestinales. Elle est à son summum d’intensité dans l’intestin grêle, où l’on trouve des plaques brunes ou d’un rouge-lilas uniforme, d’une longueur de quatre à cinq pouces. L’injection diminue dans le gros intestin, à la fin duquel elle disparaît entièrement.

On trouve les intestins remplis d’une matière blanche particulière , qui est la même que celles des vomissements et des selles , et que nous décrirons en parlant des symptômes. Quand on ouvre l’intestin, la partie la plus liquide de cette matière s’écoule et le reste est déposé en couche épaisse sous forme de mucosités glaireuses , adhérentes à toute la surface delà membrane muqueuse. Cette substance est très-abondante ; elle est d’une couleur gris-terne. *

Les intestins présentent souvent des traces d’inflammation aiguë ou chronique ; mais les cas où elles n’existent pas, sont si nombreux qu’on ne peut rien conclure de leur existence, si ce n’est quïl y a complication quand on les observe.

Une altération très-fréquente du tube digestif est celle qui consiste dans le développement des follicules de Brunner. Cette altération n’est pas toujours la même. Quelquefois ce n’est qu’une éruption de petites vésicules miliaires, blanches et demi- transparentes qui sont répandues sur toute la muqueuse de l’intestin grêle. Ces vésicules sont extrêmement nombreuses et semblent remplies d’un liquide. D’autres fois on observe de véritables plaques, ayant au centre un point noir déprimé ; elles semblent remplies d’une matière compacte. Dans quelques cas, enfin, on remarque de véritables plaques ulcérées, et cela ne s’observe que lorsque le choléra-morbus revêt la forme typhoïde.

Injection veineuse, éruption folliculeuse, voilà les seules altérations du tube digestif

MALADIES DU TUBE DIGESTIF

qui conserve, sous tous les autres rapports, ses propriétés normales.

Altérationsde l’appareil circulatoire. Les cavités droites du cœur, les veines jugulaires, les veines caves , la veine azygos , sont gorgées desang noir; la face postérieure des oreillettes présente souvent de véritables ecchymoses. Le système artériel est vide ordinairement, les artères sont comme revenues sur elles-mêmes, et à peine trouve-t-on quelques caillots dans l’aorte et dans les cavités gauches du cœur; le cœur lui-même est souvent flasque et d’une mollesse remarquable.

La rate est tantôt desséchée, comme atrophiée , tantôt gorgée de sang noir qu’on fait sourdre par tous les points , en pressant cet organe, après l’avoir incisé.

Les altérations du sang doivent fixer l’attention; il est plus noir, plus brillant , plus épais, plus visqueux, et semblable à du raisiné; il est aussi moins riche en sérosité, n’imbibe pas aussi facilement les parois vasculaires, et rougit moins vite à l’air. Tels sont ses apparences physiques.

La chimie a été aussi interrogée, et voici les résultats auxquels sont arrivés les chimistes qui se sont occupés de ce sujet. Sur un individu sain, le sérum du sang contient, sur 1,000 parties , 906 parties d’eau ; chez les cholériques , on n’en trouve plus que 854. D’un autre côté, on a constaté que, sur 100 parties, le sang des cholériques contient 66,8 de caillot, pour 35,2 de sérum, tandis que, dans le sang ordinaire, on n’a pour la même proportion de sérum, que 37,8 de caillot, ce qui fait une différence de plus de moitié. Le sang des cholériques contient donc moins d’eau que le sang ordinaire.

Les expériences de MM. Lecanu et Rayer, de MM. Reid-Clanny et O’shangnessy ont prouvé que le sang des cholériques contient beaucoup moins de substances salines que le sang non cholérique.

Tous les chimistes ont aussi remarqué qu’il contient une quantité beaucoup plus considérable d’albumine que dans l’état normal.

Altérations de l’appareil respiratoire. Les bronches présentent l’injection que nous avons trouvée sur la muqueuse intestinale. Les poumons sont presque toujours dans leur état normal, à moins de quelques complications.

Altérations de l’appareil sécréteur. Le foie est très-souvent engorgé de sang noir. La bile est ordinairement épaisse, filante, noirâtre, et sa quantité est notablement augmentée; les reins sont aussi remplis de sang. Dans le plus grand nombre des cas, on trouve la vessie vide et resserrée sur elle-même.

Sur la surface des membranes séreuses, on observe une matière poisseuse, répandue surtout en plus grande abondance à la surface du péritoine, mais qui existe aussi dans les

plèvres , moins souvent dans le péricarde et plus rarement encore dans l’arachnoïde.

Altérations de l’appareil innervatenr. A la surface du cerveau et du cervelet, on trouve une injection veineuse considérable, et sur cette dernière partie de l’encéphale, quelquefois des plaques ecchimosées.

Peu de sérosité dans les ventricules, quantité abondante de sang noir dans la substance cérébrale.

Si ce n’est celte injection , le cerveau et le prolongement rachidien sont habituellement dans l’état normal.

Lesystème nerveux ganglionaire oùDelpech avait annoncé avoir trouvé des altérations remarquables, nous a toujours paru dans un état complet d’intégrité.

Les membres présentent aussi à un haut degré l’injection veineuse ; la substance spongieuse des os et les dents sont quelquefois d’un rouge brunâtre, effet de celte stase veineuse.

» Telles sont les principales altérations cadavériques que le choléra laissesur les individus qu’il a frappés. L’injection veineuse est la plus fréquente. Quelquefois on ne trouve absolu-, ment rien , et ce qu’on trouve ne suffit pas pour rendre compte des altérations fonctionnelles , et de la terminaison funeste qui les suit.

Causes. Tout est conjecture dans l’histoire des causes du choléra asiatique ; l’exposé que nous allons en faire ne le prouvera que trop.

L’influence de l’alimentation a été étudiée avec soin. Rien de bien satisfaisant n’est résulté de ces recherches. Les individus bien nourris, comme ceux qui le sont mal, les hommes sobres comme les intempérants sont frappés par le fléau. Sans doute , il faut admettre que l’épidémie fera de faciles victimes sur des individus déjà affaiblis par une alimentation insuffisante ou de mauvaise nature, sur ceux qui se livrent habituellement à l’intempérance; mais ces effets ne sont pas particuliers au choléra, et l’histoire de toutes les grandes épidémies apprend qu’il en a été toujours ainsi. 11 faut cependant tenir compte des faits nombreux qui attestent que l’intempérance pour les boissons alcooliques prédispose au choléra.

Il est d’observation que le passage brusque du chaud au froid a une influence énergique sur la production du choléra. De toutes les variations atmosphériques, c’est celle dont les effets ont été le plus souvent constatés.

Le choléra, une fois déclaré dans une contrée, il est certain que l’encombrement, l’habitation dans des lieux humides et mal aérés, les grands déplacements d’hommes, les excès, la misère , la frayeur , les maladies chroniques, tout ce qui tend à affaiblir l’homme, soit en agissant sur le système nerveux, soit en portant une action plus directe sur le ca-

DIT CHOLÉRA ASIATIQUE. 55

nal digestif, il est certain , disons-nous, que ces causes favorisent la production du choléra .

Mais la cause efficiente du choléra lui-même qui la connaît? Personne, et toutes les investigations possibles, les hypothèses les plus ingénieuses n’ont fait que confirmer cette conclusion que la cause du choléra est absolument inconnue. Le ciel, la terre, l’atmosphère qui l’environne, les produits qu’elle porte, les phénomènes physiques qui s’y passent tout a été interrogé, et, soit que nos moyens d’investigation soient trop bornés, soit que la cause du choléra réside en dehors de ces influences, on n’a obtenu que d’impuissants résultats et la certitude désespérante de notre ignorance.

Peut-on admettre en effet que le choléra soit dû à quelque perturbation sidérale, à l’influence pernicieuse de quelque comète? Sur quelles preuves a-t-on appuyé cette opinion? En chercherons -nous la cause dans quelque altération de l’air? Certes, cette hypothèse était excusable, mais l’inexorable analyse chimique a démontré que partout Pair avait les mêmes proportions dans ses éléments constituants, qu’il fût recueilli sur les lieux élevés, sur des lieux bas , dans les salles de cholériques même. Accuserons-nous les émanations que l’on a prétendu sortir du sein de la terre? Qui les a vues? Qui les a senties ? Admettrons -nous cette prétendue altération des céréales? Il est manifestement prouvé qu’elle n’a pas existé. Et les animalcules auxquels on a fait jouer un si grand rôle, devonsnous en parler ? Devons -nous faire mention de tant d’autres hypothèses , de tant d’autres opinions bizarres , ridicules quelquefois, qui ont été soutenues avec des chances diverses? Constatons seulement que rien de tout cela n’a été prouvé et que la véritable cause du choléra est encore à chercher.

Reste la grande question de la contagion, qui a été souvent et longuement débattue, et pour laquelle il est arrivé ce qui arrive toujours dans les questions de cette nature, que les contagionistes et les non-fcontagionistes sont restés chacun avec leurs opinions.

Observons d’abord que le choléra diffère essentiellement de toutes les autres maladies contagieuses : il n'existe pas de virus comme dans la syphilis; les tentatives d’inoculation faites sur le pus, le sang, la matière des vomissements et des déjections alvines , sur les sueurs , sur l’haleine froide des cholériques, ont été infructueuses; ainsi point d’inoculation, ce qui le distingue du vaccin, de la scarlatine et de la rougeole ; le lait même des nourrices a été impunément sucé par les enfants, nulle part il n’a été possible de constater et'de suivre les effets du contact comme dans le typhus ou la peste. Ainsi donc, si le choléra est contagieux, il l’est d’une tout au-

tre manière que les maladies pour lesquelles la contagion est généralement admise.

Examinons les faits sur lesquels on a fondé l’opinion de la contagion du choléra. On a observé que le mouvement des masses influait sur la production du choléra, et que, par exemple, il s’était montré en Pologne après que l’armée russe y eut pénétré. De cette circonstance, etdequelquesautres analogues, on a conclu à l’existence de la contagion, et l’on a soutenu qu’il s’était transmis par cette voie. On peut interpréter ces faits plus raisonnablement, en admettant, comme nous l’avons déjà fait , que sous l’influence de la constitution épidémique , les grands rassemblements d’hommes et l’encombrement favorisent le développement du choléra.

On a allégué, en faveur de la contagion , quelques faits d’isolement complet de certaines localités où , à la faveur de cet isolement, le choléra n’a pas pénétré; ces faits, fussent-ils exacts, ne prouveraient absolument rien, car beaucoup d’autres endroits où cet isolement n’a pas existé, où aucune communication n’a été interrompue , ont été épargnés, et dans d’autres pays la surveillance la plus rigoureuse, les mesures les plus sévères, la cessation la plus complète de rapports avec les pays en proie à l’épidémie, n’ont pas empêché l’introduction du choléra.

Remarquons d’ailleurs que nulleparton n’a observé que les individus qui avaient les rapports les plus fréquents avec les cholériques aiçnt été plus frappés que d’autres par l’épidémie. Certes^ la mortalité aurait dû être effroyable chez les médecins , les sœurs d’hôpitaux , les infirmiers, etc., et cependant cela n’a pas eu lieu. Dire que le choléra est contagieux parce que dans une maison il fera plusieurs victimes, parce que dans une salle d’hôpital il frap pera plusieurs individus, parce que dans certaines circonstances, on l’aura vuse manifester de maison en maison, de rue en rue, c’est tirer des conséquences peu rigoureuses de faits que l’on peut interpréter sans avoir recours à la contagion. Admettre que sous l’influence de l’épidémie, le choléra se développe chez les individus qui sont dans des circonstances nécessairesà sa production, circonstances toutes secondaires, et qu’il est impossible, dans la plupart des cas5 d’apprécier, voilà à quoi l’on doit se borner si l’on ne veut se jeter dans le champ des conjectures, si l’on veut faire preuve d’un jugement rigoureux.

En résumé, la cause essentielle du choléra est inconnue , et notre ignorance, à ce sujet, est aussi profonde qu’elle l’était avant l’invasion de ce fléau.

Phénomènesprécarseurs du choléra. Plus ou moins longtemps avant l’invasion du choléra, on a obsetvé jusqu’ici, surtout dans les grandes villes , que la santé générale avait

été altérée. Cette altération consiste dans un dérangement des fonctions digestives , caractérisé par une diarrhée variable en intensité et que l’on a nommée cholérine. Cette affection s’est surtout montrée chez les individus qui, plus tard , ont été frappés de choléra.

Ce n’est pas sur l’homme seul que les effets de la constitution épidémiqueontétéobservés. Des épizooties nombreuses et, jusqu’à un certain point, analogues au choléra, ont prouvé quel’influencedeeelteépidémieétaitgénérale.

Invasiondu choléra. Symptômes. Les prodromes sont souvent nuis. Quand ils existent, les malades se sentent brusquement affaiblis; ils ont des vertiges et des tintiments d’oreille; leur vue se trouble , une pâleur singulière survient, en même temps que des sueurs abondantes, qu’une soif vive, l’inappétence, un gonflementdu ventre avec douleur, ainsi qu’à la région lombaire. Peu à peu les déjections alvines et les vomissements commencent, le pouls se ralentit, dès lors la maladie est déclarée , le malade est frappé de choléra.

Pour que la description de la maladie que nous allons tracer se rapporte à l’immense majorité des cas, nous la diviserons en deux périodes bien marquées.

Première période. Que les prodromes aient ou non existé, Iesévacuations, sont, au début, extrêmement fréquentes, le malade est atteint d’un malaise général et subit, accompagné quelquefois de syncopes. Quelque temps après des douleurs atroces, connues sous le nom de crampes , se manifestent aux membres inférieurs, principalement dans les muscles des mollets ; les doigts et les orteils s’étendent , s’écartent spasmodiquement et s’incurvent; le pouls tombe rapidement; le refroidissement, qui d’abord se fait sentir aux pieds et aux mains , gagne la face et se répand bientôt sur tout le corps ; la figure s’altère profondément, les traits s’affaissent, les yeux se cavent, le globe de l’œil semble retiré vers le fond de l’orbite ; le malade est inquiet, agité, dévoré par une soif ardente. Les évacuations , qui d’abord se composaient des substances contenues dans les voies digestives, ne présentent bientôt plus qu’une matière liquide , blanchâtre , mêlée à des grumeaux épais , et semblables à une décoction de riz ou à du petit lait mal clarifié.

Cependant le refroidissement augmente ; les pulsations artérielles ne se font plus sentir, une couleur bleuâtre se* répand sur tout le corps : le malade est cyanosé. La pulpe des doigts et des orteils présente des rides semblables à celles qu’offrent les individus qui sortent du bain ; les traits se décomposent de plus en plus par l’amaigrissement rapide qui est survenu , et la physionomie présente une expression entièrement caractéristique. La conjonctive est pulvérulente, et quelquefois la cornée

se plisse et s’affaisse comme sur un œil vide. L’haleine est froide , et l’analyse de l’air expiré , a prouvé qu’il n’était pas décomposé par l’acte de la respiration ; la langue est froide aussi et d’un blanc sale ; le nez se refroidit , et, chez quelques malades , il tombe en gangrène. Les contractions du cœur se font à peine sentir, l’urine est entièrement supprimée, et les évacuations par haut et par bas continuent abondantes, séreuses et blanchâtres. La voix présente un caractère remarquable et tout à fait particulier, elle est faible, aiguë, puérile. L’intelligence, d’ailleurs, reste intacte, et le malade a conscience de tout ce qui se passe autour de lui. Si l’on pince la peau, elle ne revient que lentement sur elle-même, en conservant le pli qu’on lui a fait ; la circulation a complètement cessé dans les vaisseaux superficiels. Le malade est dans une prostration profonde, laisse retomber automatiquement ses bras à droite et à gauche, ou bien porte quelquefois ses mains à la poitrine, en demandant de l’air. La respiration est ordinairement ralentie , à moins que le hoquet ne survienne, et alors, après une courte agonie, le malade expire.

Deuxième période. Si le malade échappe à cette première période , qu’on a nommée période algide , des phénomènes nouveaux se présentent, de nouveaux dangers se préparent.

Peu à peu la couleur bleue disparaît et la chaleur revient, le pouls se relève , s’anime et la fièvre s’allume. L’œil reprend de l’éclat, les joues se colorent, la langue se nettoie, quelquefois elle se sèche; la soif persiste , une céphalalgie intense se déclare, le ventre est douloureux, les vomissements perdent de leur fréquence, mais les évacuations alvines continuent; la sécrétion de l’urine reprend son cours. Si la maladie doit avoir une terminaison heureuse, tous ces phénomènes disparaissent peu à peu, le visage reprend son expression accoutumée, le besoin de sommeil se fait sentir, les évacuations deviennent de plus en plus rares, les forces et l’appétit reviennent et le malade entre en convalescence.

Mais les choses ne se passent pas toujours aussi heureusement. Quelquefois cette période de réaction s’arrête, et les malades retombent dans l’état algide.

Très-souvent , au début ou dans le cours de la seconde période , on voit survenir tous les signes d’une congestion cérébrale; la céphalalgie augmente, il y a somnolence , quelquefois coma , souvent du délire , soubresauts des tendons , tous les symptômes enfin de l’état ataxique.

D’autres fois,, la congestion se porte vers la poitrine ou dans les voies aériennes, et il n’est pas rare de voir le choléra se compliquer de pneumonie , de pleurésie ou de bronchite.

Plus communément , pendant la période de

DU CHOLÉRA ASIATIQUE

réaction , la chaleur devient âcre et la peau sèche, la langue se recouvre de fuliginosités , la ligure prend un air de stupeur, et tous les autres symptômes d’une fièvre typhoïde se manifestent. On comprend toute la gravité qu’une pareille complication apporte à une maladie déjà si grave.

Enfin , dans quelques circonstances, ce n’est plus vers les organes intérieurs que se porte la congestion , c’est vers la peau qu’apparaissent des éruptions de nature diverse , c’est tantôt la rougeole, tantôt la scarlatine , quelquefois l’urticaire , plus souvent des taches de roséole.

Tels sont, dans l’immense majorité des cas , les désordres fonctionnels auquels donne J lieu le choléra asiatique. Les symptômes de ! la première période sont les seuls qui carac- ! térisent cette maladie. Dans aucune autre, en effet , on n’observe ces évacuations abondantes et toutes particulières , l’insensibilité du pouls , le refroidissement et la couleur bleue de la peau , la suppression de l’urine , les crampes , cette expression singulière de la face, cet amaigrissement subit, etc.

Parmi ces symptômes y en a-t-il de constants , de pathognomoniques? L’observation ne permet pas de répondre affirmativement , car on voit des cholériques sans évacuations , d’autres sans crampes, d’autres sans refroidissement. Ainsi, dans celte maladie , chaque pas que l’on fait suscite de nouvelles difficultés, fait naître une obscurité nouvelle.

Constatons , en finissant l’exposé des symptômes, que l’analyse chimique a démontré que la matière des vomissements est composée de sérosité , de bile , de salive , des substances ingérées , et qu’elle est plus ou moins acide. Dans les matières des déjections alvines, on retrouve les éléments qui manquent dans le sang , le sérum , le carbonate alcalin et les autres sels.

Nature du choléra asiatique. Si les causes du choléra sont environnées d’obscurités , il en est de même de sa nature , sur laquelle on n’a pu faire que des hypothèses et établir des théories. On peut ranger sous trois divisions principales les opinions relatives à la nature du choléra : i° altération inflammatoire du tube digestif; 20 lésion de l’appareil circulatoire et respiratoire ; 3° empoisonnement miasmatique.

L’opinion qui consiste à regarder le choléra comme une inflammation du tube digestif, est combattue , sans réplique, par l’ouverture des cadavres et par les symptômes. Il est vrai que, dans un certain nombre de cas, on trouve dans l’appareil digestif des traces d’inflammation. Nous avons déjà dit que c’était une complication qui pouvait survenir aussi souvent que toute autre. D’ailleurs toutes les lési ons qui ont été prises pour des traces d’in- .

flammation , ne le sont pas évidemment , et c’est à l’injection, à la stase du sang, que sont dues les apparences de congestion inflammatoire. Si l’on admet que cette congestion , toute mécanique , du canal intestinal . soit une preuve d’inflammation, pourquoi n’admet-on pas que la peau est phlogosée aussi, elle qui est bleue ou violette? Est-il dans la nature des inflammations gastrointestinales de déterminer le groupe de symptômes que nous avons énumérés? Quoi ! une inflammation se traduirait par l’anéantissement du pouls, par le ralentissement de la respiration, par le refroidissement de tout le corps? Et ces crampes si douloureuses faudra-t-il en faire un symptôme de la gastroentérite? Dans quel cas d’inflammation intestinale a-t-on observé cette altération profonde et si caractéristique de la physionomie des cholériques? Le traitement , cette pierre de touche de toutes les théories , a-t-il confirmé l’opinion de ceux qui rangent le choléra dans la classe des phlegmasies ? Tout le monde sait que non, et que les antiphlogistiques n’ont pas été plus heureux que les médications diverses qui ont été préconisées.

Si dans l’opinion que nous venons de combattre, on a fait jouer un trop grand rôle aux symptômes des voies digestives, dans celle qui concentre toute la maladie dans une altération de l’appareil circulatoire ou respiratoire, on les a trop laissés dans l’oubli. Quand vous aurez dit que le choléra est une asphyxie, ou bien qu’il faut tout attribuer à la diminution de l’action du cœur, aurez-vous tout dit ? L’asphyxie détermine-t-elle jamais ce phénomène si important des évacuations? La diminution dans l’énergie du cœur a-t-elle jamais produit des crampes?

Assimiler le choléra à un empoisonnement miasmatique par un agent toxique impondérable est certainement la plus raisonnable des hypothèses. Elle a du moins pour elle l’analogie; mais, encore, n’est-ce qu’une hypothèse. L’assimiler à l’empoisonnement miasmatique qui produit les fièvres intermittentes, c’est tomber dans un cercle vicieux; car les miasmes des marais 11e sont encore que problématiques, et les investigations les plus minutieuses n’ont pas été jusqu’à les démontrer.

Nous ne dirons rien de tant d’autres hypothèses sur la nature du choléra. Elles n’ont en rien éclairci celte question, environnée de tant de mystères.

Nous n’insisterons pas non plus sur le diagnostic du qholéra , car il n’est peut-être pas une autre maladie aussi bien caractérisée par ses symptômes.

Le pronostic doit varier selon l’époque de l’épidémie. Au début , le choléra est presque toujours mortel ; cette terminaison fatale di-

MALADIES DU TUBE DIGESTIF

minue de proportion avec la durée de l’épidémie , et , vers son déclin, les cas suivis de décès deviennent de plus en plus rares. Remarquons aussi que souvent le choléra diminue d’intensité pendant quelque temps, puis, qu’il arrive une recrudescence dont la durée est variable, recrudescence, qui s’éteint enfin peu à peu et dans un espace de temps qu’il est impossible de fixer.

L’épidémie de choléra asiatique qui vient de ravager le monde est-elle de même nature que les épidémies circonscrites qui ont paru à diverses époques ? Il est certain que l’épidémie de Londres de 1669 dont Sydenham nous a laissé l’histoire, que celles qui ont régné en Suisse et en Saxe pendant le xvme siècle , celle qui s’est montrée à Cadix à une époque plus rapprochée de nous, il est certain, disonsnous, que toutes ces épidémies ont présenté quelques symptômes semblables à ceux du choléra asiatique. Ainsi les déjections et les vomissements, les crampes, la chute du pouls et le refroidissement se rencontrent dans toutes les descriptions; mais nulle part il n’est fait mention de la cyanose ; c’est un flux bilieux dans le choléra sporadique ; c’est, au contraire , une matière blanchâtre qui s’observe dans le choléra asiatique. Ces distinctions suffisent-elles pour admettre deux espèces de choléra? Nous ne le pensons pas, et nous croyons satisfaire toutes les exigences en admettant deux variétés.

Traitement. Les idées diverses que l’on a professées sur la nature et sur les causes du choléra-morbus ont dû avoir beaucoup d’influence sur son traitement; et, en effet, les médications les plus opposées ont été mises «n usage. Nous n’avons pas la prétention de les exposer toutes ; ces détails seraient fastidieux et surtout peu utiles. Nous bornant donc à ce que l’expérience nous a appris, nous vous dirons ce que nous croyons être le plus avantageux.

Ignorants que nous sommes sur les causes et la nature de cette affection, nous sommes ici forcés de faire la médecine des symptômes, car il nous est impossible d’attaquer le mal dans sa racine. Il est bien difficile de s’opposer avec succès aux évacuations alvines. Les astringents les plus énergiques échouent presque toujours. Il en est de même pour le vomissement, contre lequel on a employé toutes les ressources de la thérapeutique. Dans ces derniers temps, on a préconisé le nitrate de bismuth associé à la belladone. Les crampes qui fatiguent tant les malades, ont été aussi combattues par les moyens les plus divers. Les frictions d’alcool camphré, faites doucement et sans secousse, sont ce qui nous a paru le plus utile , soit contre ce phénomène morbide, soit pour rappeler la chaleur. De tous les instrument sinventés pour arriver à

ce dernier résultat, la machine que M. Petit appliquait le long de là colonne vertébrale est celle qui nous a paru agir avec le plus de succès.

La soif inextinguible qui dévore les malades devra être combattue ou plutôt trompée par des gorgées de boissons à la glace, ou même par de petits fragments de glace que l’on donne à sucer aux malades. Quelquefois on s’est bien trouvé de boissons chaudes et aromatiques ; elles ont cependant l’inconvénient d’exciter la soif.

Les bains chauds, l’insufflation de l’oxigène, les sinapismes partiels ou généraux, l’urtication, etc., n’ont eu que des succès éphémères.

MM. Guéneau de Mussy et Biett disent avoir administré le charbon avec succès dans la période algide. Ce dernier observateur le donnait à la dose d’un demi-gros à un gros, d’heure en heure. Il a remarqué que sous l’influence de ce traitement, au bout de quatre heures, la bile reparaissait dans les évacuations.

Lorsque l’état de cyanose cesse, et que la période de réaction commence , empêcher la congestion de se porter sur quelque organe important, telle est l’indication à remplir. Les émissions sanguines doivent tenir ici le premier rang. Si c’est vers les organes digestifs que s’annoncent les symptômes, les sangsues à l’épigastre ou à l’anus, des boissons froides, l’eau de Seltz, des bains tièdes, devront être employés sans retard. Si c’est vers le cerveau, on se trouvera bien d’une saignée générale, de sangsues derrière les oreilles, de révulsifs cutanés. Si le caractère typhoïde prédomine, l’art est bien souvent impuissant, et la conduite à tenir, dans celle circonstance est difficile à préciser.

Parmi les méthodes générales de traitement, la méthode excitante a eu beaucoup de partisans. Elle nous paraît bonne dans la première période, mais nuisible dans la seconde.

L’opium, tant vanté par Sydenham, ne réussit que pour arrêter les diarrhées légères ; il est sans aucun succès dans le choléra confirmé.

Les purgatifs et les vomitifs, dont on a fait un grand usage dans l’Inde et en Angleterre, n’ont eu chez nous que des succès contestés.

Enfin l’administration d’un liquide contenant en dissolution des substances salines, soit qu’on l’ingère dans l’estomac, soit qu’on l’injecte dans les veines, paraît avoir des résultats assez heureux pour engager à continuer ces recherches. Nous croyons que les faits confirmatifs de ces succès, ne sont pas encore en assez grand nombre, pour qu’on puisse en tirer une conclusion générale.

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