LA VIE ANIMALE
Dans cet ordre il faut distinguer deux grands genres.
Ier Genre. Hypéresthésie partielle. — Dans ce genre plusieurs espèces.
lre Espèce. — Exaltation de la sensibilité de la vue, caractérisée surtout parce que les individus qui en sont atteints ne peuvent pas supporter une lumière vive. Dans ces circonstances l’exercice de la vue peut s’exécuter avec très-peu de lumière. Cette affection est souvent produite par un séjour prolongé dans un lieu obscur.
2e Espèce. — Exaltation de la sensibilité de l’ouïe, caractérisée par l’intolérance à supporter le moindre bruit.
5e Espèce. — Exaltation de la sensibilité de l’odorat. Il se présente ici des cas singuliers. On voit des individus qui perçoivent des odeurs, des miasmes, dont rien au monde ne révélait l’existence, et qui ne sont perceptibles que pour eux. Ces cas sont spécialement offerts par les femmes nerveuses. On en a vu qui distinguaient à l’odorat un individu d’un autre. Il est bien reconnu que certaines personnes ont l’odorat si fin, qu’elles ne peuvent supporter l’odeur de certains animaux , sans un trouble du système nerveux.
4e Espèce. — Hypéresthésie du goût. Nous n’avons rien de spécial à en dire.
5e Espèce. — Hypéresthésie du tact. — La sensibilité de la peau peut être exagérée complètement ou partiellement. Il y a des cas où la sensibilité cutanée de la moitié du corps est exagérée lorsque l’autre moitié est à l’état normal ou affaiblie. M. Martinet en a cité un exemple remarquable dans le tome II du Journal des progrès. Dans cette hypéresthésie, une simple pression sur la peau détermine des chatouillements dangereux. Cette affection peut se prolonger longtemps. On doit, dans quelques circonstances le regarder comme le prodrome d’une affection grave du cerveau. Dans quelques cas, elle a débuté brusquement; ordinairement elle survient par degrés.
2e Genre. Hypéresthésie générale. — Figurez-vous un individu dont tous les organes des sens sont le siège d’une sensibilité exaltée, vous aurezl’idée de celte affection. C’est un état trèspénible lorsqu’il est poussé à un degré élevé ; il est heureusement rare. 11 impose à ceux qui en sont atteints la condition de vivre dans un isolement complet et dans l’éloignement de tout ce qui peut frapper la vue, l’ouïe, l’odorat et le toucher. Les malades disent qu’ils sentent leurs nerfs , qu’ils sont nerveux , qu’ils sont agacés. Cet état physique exerce une influence sur l’état moral de l’individu. 11 a une irascibilité et une susceptibilité très
DE L’ALIÉNATION MENTALE
grandes. II pleure sans motif, et dit être en proie à une souffrance dont il ne peut se rendre compte. Toutes les sensations ordinaires lui deviennent pénibles, et ces sensations qui font la jouissance de la vie, deviennent pour lui une source de tourments. On a observé que les individus qui présentent cet état ont une conscience singulière des variations atmosphériques les plus légères. Ils sont avertis avec une rigueur mathématique du moindre changement dans les vents, de l’état hygrométrique et électrique de l’atmosphère. Ce phénomène ne peut pas être regardé comme une prévision des malades, mais bien comme une appréciation d’influences non perceptibles pour une sensibilité ordinaire. Ces cas peuvent être rapprochés des phénomènes purement instinctifs qu’on voit dans la série animale; ils peuvent l’être aussi de ceux où les individus ont paru être devins ou prophètes, lorsqu’ils n’éprouvaient réellement que des phénomènes physiques, et tout cela rentre naturellement dans le domaine de la science dont on l’avait expulsé faute d’explication.
Sous le rapport des causes de cette hypéresthésie générale ou partielle, elles sont bien différentes les unes des autres.
Nous voyons cette affection survenir à la suite d’une excitation prolongée du système nerveux, telle qu’un travail intellectuel opiniâtre, les veilles, les excès, les grandes passions. Nous la voyons survenir par une cause tout opposée : un défaut d’excitation du système nerveux , la privation d’un excitant habituel, tel que le tabac, le café, etc. Les individus que l’on soumet à une diète trop prolongée dans la convalescence , peuvent être pris de ces phénomènes.
Enfin il est des cas où le point de départ de cette affection est, non plus dans le cerveau, mais dans l’imperfection avec laquelle s’exécutent les fonctions de la vie de nutrition. La cause la plus fréquente de toutes est l’accomplissement vicieux ou imparfait de l’hématose. Il y a un rapport bien remarquable entre l'hématose et le système nerveux. On devrait penser à priori que plus l’hématose est facile, que plus le système nerveux reçoit des molécules riches en principes nutritifs, plus aussi il devrait être excité. Il n’en est pas ainsi, car c’est la proposition inverse qui est vraie. 11 est évident alors que les maladies longues et chroniques sont cause de cette affection.
Si les causes sont diverses, il doit en être de même du traitement. Si l’hypéresthésie est due à une excitation du système nerveux, la première indication à remplir est l’éloignement des causes qui l’ont provoquée ; on emploiera en même temps les bains tièdes, les boissons rafraîchissantes.
Si c’est par défaut d’excitation, il faut d’abord éviter d’affaiblir le malade. S’il est une observation bien constatée en pathologie, c’est que dans les hypéresthésies par défaut d’excitation, le régime tempérant et débilitant ne fait qu’accroître les symptômes. Un régime trop doux détermine chez ces malades une sensibilité singulière, soit à la conjonctive, soit à la langue sans qu’il se manifeste ni rougeur, ni gonflement, ni turgescence. Si l’on ménage cette sensibilité, il arrive un moment où rien ne peut plus être supporté, tandis que, en se roidissant contre elle, on parvient à l’éteindre peu à peu. Est-ce à dire qu’il faille exciter les malades? Non, certes. Il faut à ces malades une thérapeutique particulière : on agit sur la peau par des frictions sèches, douces d’abord, puis en augmentant de force; des bains frais ou froids. On a retiré de grands avantages des bains de mer. On a recommandé un air vif, l’insolation, l’exercice du système musculaire. On agit directement sur le sang par une nourriture substantielle, non excitante; on ne tient pas longtemps les malades aux viandes blanches. Abstinence complète de thé, de café, liqueurs; usage modéré d’un vin généreux. Les préparations ferrugineuses sont d’un très-grand secours. Un médicament dont on a retiré de grands avantages, et qui agit directement sur le système nerveux est la quinine, dont on continue longtemps l’usage. Si l’estomac donne quelques signes d’irritation, employez la thridace. Quelquefois on voit ces maux de nerfs céder comme par enchantement à une cuillerée d’eau de fleur d’oranger ou à quelques gouttes d’éther.
Les narcotiques sont plus nuisibles qu’utiles. Le traitement de ces affections est souvent rendu difficile par le trouble des voies digestives. 11 ne faut cependant pas s’abuser sur les douleurs que ces malades ressentent dans le canal intestinal : ces douleurs sont ordinairement nerveuses.
2e Ordre. — exaltation, ou plutôt production DE LA SENSIBILITÉ AU SEIN DES ORGANES
DE LA VIE DE NUTRITION
Il est certains individus qui sentent avec force les battements du cœur, quoique ces battements se fassent normalement. On en voit qui sentent leur sang circuler, d’autres leur digestion se faire, etc., etc. Nous avons caractérisé cet état à l’article Hypocondrie , et nous renvoyons à ce chapitre.
DEUXIÈME SECTION
Anesthésie. — Diminution ou abolition de la sensibilité.
Il y a ici trois ordres à établir.
1er Ordre. — Diminution ou abolition de la sensibilité cutanée.
2e Ordre. — Perte de la sensibilité d’un, de plusieurs ou de tous les organes des sens.
5e Ordre . — Perte complète delà sensibilité.
Ces différentes pertes de la sensibilité peuvent exister isolément. Mais il est vrai de dire que l’un de ces ordres peut fréquemment se transformer en un autre.
Quel que soit son siège, elle peut être idiopathique ou symptomatique. Il n’en faut pas moins reconnaître pour cela que dans tous les cas elle doit être rapportée à une lésion, soit des centres nerveux, soit des cordons nerveux, lésion qui peut n’être pas appréciable.
L’indépendance d’existence de cette anesthésie prouve l’indépendance de la faculté de se mouvoir et de sentir. On voit quelquefois ces deux puissances de décomposer sur un côté du corps, ainsi on a vu la sensibilité se perdre d’un côté et la motilité de l’autre et vice versa. Pourra-t-on reconnaître si la lésion a un siège commun ? On l’a dit, et Charles Bell et M. Magendie ont fait des expériences pour le prouver. Ici il faut redire ce que je disais à l’égard des facultés intellectuelles. C’est que s’il y a indépendance réelle dans la fonction, l’existence de parties spéciales n’est pas rigoureusement démontrée. Cependant dans la question qui nous occupe, quelques faits tendent à prouver l’existence des parties spéciales. Dans les altérations du mouvement les cordons antérieurs de la moelle ont été trouvés lésés, c’étaient au contraire les cordons postérieurs dans les lésions de la sensibilité. Dans celte maladie qu’on appelle mal de Pott, il arrive fréquemment qu’avant que les mouvements soient lésés c’est la sensibilité qui commence à l’être : or, remarquez que l’altération pathologique dans celte maladie existe dans les parois osseuses postérieures. L’aneslhésie survient souvent après des causes directes sur les cordons nerveux. Voici un cas où l’anatomie pathologique prouve l’altération de ces cordons nerveux. Un homme conduisait un cheval par la bride serrée autour de son poignet. Le cheval fait un grand effort en arrière et le poignet se trouve dilacéré, Contusé, déchiré. La sensibilité de la main fut perdue : le nerf médian fut trouvé lésé, remarquablement élargi comme un ruban, et avait contracté des adhérences intimes avec les tendons au moyen de son névrilemme. Les nerfs qui se distribuent aux doigts étaient changés de texture et ressemblaient à des ganglions. Dans un autre cas observé par moi sur un individu dont une des mains était insensible, je trouvai le nerf médian altéré, atrophié dans un point, comme ganglioniforme dans d’autres.
Voilà, je crois, les seuls faits que possède . la science. Us constituent autant de pierres j
d’attente pour faire l’anatomie pathologique des nerfs.
Ier Ordre. — anesthésie de la peau.
Elle est générale ou partielle.
Dans l’anesthésie partielle tout un côté du corps peut être frappé d’anesthésie et de l’autre côté la sensibilité être normale ou exaltée. Elle peut se montrer sans aucun autre symptôme des centres nerveux. Nous avons eu occasion de voir un jeune homme qui depuis plusieurs années présente une diminution de la sensibilité d’un côté du corps. Il y a des cas où cette anesthésie est bornée ù un seul point. Nous avons vu à la Pitié une femme qui est souvent prise d’insensibilité aux dix doigts des mains, cette insensibilité se termine à l’articulation des phalanges avec les métatar- I siens. Dans le Recueil de la Société médicale de Paris , on trouve le cas d’une femme de cinquante-six ans, qui présentait une insensibilité absolue des deux mains et des deux pieds. Il n’y avait nulle trace d’altération des centres nerveux. Celte insensibilité se déclara brusquement après avoir dormi au soleil; la peau s’était couverte auparavant d’une éruption phlicténoïde. Cette insensibilité était telle qu’elle se brûla plusieurs fois les orteils sans rien sentir. On a cité un autre cas où l’anesthésie envahissait les deux avant-bras et les deux jambes jusqu’aux coudes et aux genoux. On en a vu qui étaient bornées à la face, dans d’autres cas elle paraissait à la conjonctive. On la produit chez les animaux en coupant la cinquième paire.
Voici des cas plus singuliers et qui doivent mettre en défaut toutes les théories. On a vu des individus frappés d’anesthésie disséminée; c’étaient des ronds, des cercles insensibles. Quelle est alors la lésion ?
Tout cela peut exister aussi avec des altérations, des cancers, etc.; mais dans beaucoup de cas, il n’y a absolument rien.
Cette anesthésie peut présenter plusieurs degrés; elle peut être complète ou incomplète. Quand elle est complète, on peut brûler les malades, leur jeter de l’eau bouillante, on voit un phlegmon se développer sans douleur. On a vu un cas dans lequel un individu se fractura Je bras sans s’en douter. Il y avait dix-huit ans que le membre était insensible.
Durée. Tantôt elle n’existe que quelques heures, quelques jours, c’est tantôt pendant plusieurs mois, plusieurs années, toujours. On l’a vue disparaître et se montrer de nouveau. On l’a vue survenir à des individus à la moindre impression de froid. Elle est quelquefois mobile, tantôt sur un point, tantôt sur un autre. L’invasion peut être subite ou lente, elle peut avoir un accroissement progressif. Au tome 20e des Archives générales de médecine, on trouve cité le cas d’un homme qui
LÉSION DE LA SENSIBILITÉ
longtemps après avoir fait une chute dans laquelle il se fractura une côte , s’aperçut un jour d’une insensibilité à la hanche. Bientôt celte insensibilité gagna tout un côlé du membre .abdominal , puis s’étendit aux deux, envahit ensuite le tronc et les membres thoraciques, enfin toute la périphérie cutanée.
Y a-t-il des circonstances qui précèdent l’anesthésie? dans un très-grand nombre de cas il faut reconnaître qu’il n’y en a aucune appréciable. D’autres fois il y en a qui paraissent avoir une influence sur la production de cette affection. On a vu l’insensibilité commencer autour d’une cicatrice plus ou moins ancienne et envahir ainsi toute la périphérie du corps ; d’autres fois sur certains points de la peau précédemment irrités. J’ai vu des individus se plaindre que la peau sur laquelle avait existé un vésicatoire avait perdu de sa sensibilité. Mais dans d’autres cas, au contraire, elle s’exalte. J’ai vu un individu frappé d’un érysipèle intense de la face , du cuir chevelu , de l’épaule et de la partie supérieure du dos qui , après sa guérison , éprouva une insensibilité à la peau de toutes ces parties, qui dura un certain temps. Les lésions des centres nerveux ou des cordons nerveux ont certainement une influence manifeste sur cette maladie. Un militaire reçut une balle dans le flanc gauche qui sortit tout près de la première vertèbre lombaire. Peu de temps après , la peau qui avoisinait la cicatrice commença à perdre sa sensibilité, et , chose remarquable, toutes les fois que la cicatrice se fermait, l’insensibilité augmentait. Dans d’autres circonstances on a vu des individus dont la peau devenait insensible après une forte émotion morale. Dans cette maladie bizarre , singulière , l’hystérie, c’est l’affection qu’on remarque. Mais là elle est variable, tantôt ici, tantôt là. Je ne sais plus où placer un cas rapporté par P. Franck où une femme, après un accouchement et sans aucun symptôme cérébral , perdit le toucher, l’odorat et le goût , les autres sens restant intacts. Divers désordres fonctionnels des centres nerveux portant, soit sur la sensibilité, soit sur le mouvement, peuvent coïncider avec cette affection. Un phénomène singulier quelquefois observé , c’est la disparition complète de la consciencé du moi. Ils ne sentent plus qu’ils sentent, les malades ne croient plus à leur existence. Ainsi fut quelque temps avant sa mort le célèbre Baudelocque , qui se croyait mort.
2e Ordre. — anesthésie des sens.
Nous en parlerons à l’histoire des maladies des cordons nerveux eux-mêmes.
5e Ordre. — anesthésie générale.
Elle est plus rare que les autres 5 son histoire rentre dans celle de l’anesthésie cutanée.
Ellepeutarriversubitementougraduellement.
Un individu, après un excès de plaisirs vénériens, éprouva une amaurose, puis il devint sourd , peu à peu toute la peau devint insensible, si ce n’est un point très-circonscrit d’une des joues. 11 ne voyait plus, n’avait plus aucune relation avec le monde extérieur, si ce n’est par le petit point d’une des joues resté sensible, sur lequel il faisait dessiner les mots qui arrivaient ainsi au cerveau ; les mouvements se perdirent aussi , il resta dans une immobilité complète et succomba enfin aux escarres qui se formèrent par son séjour dans le lit. Cette affection est ordinairement passagère.
Traitement. Il faut toujours remonter à la cause. Lorsque ces causes ne sont pas appréciables , que rien n’indique qu’il y ait quelque chose, à faire du côté des centres nerveux, il ne faut pas pour cela les perdre de vue , le traitement doit toujours être dirigé vers eux. Sur les parties lésées , c’est par un traitement excitant qu’il faut agir. Ventouses , scarifications, vésicatoires, cautères , douches sulfureuses , décharges électriques , etc.