DE LA MONOMANIE DU SUICIDE
Nous venons d’étudier une monomanie due à l’exagération de l’amour de soi, de l’instinct de conservation. Cet instinct , cet amour peut être perverti ; de là le suicide qui dans quelques circonstances où nous allons l’étudier doit être considéré comme une monomanie.
Dans les formes variées qu’il présente , le suicide est loin d’être toujours une monomanie. Ainsi quelques hommes célèbres de l’antiquité qui mirent volontairement fin à leurs jours ne doivent certainement pas être considérés comme des monomaniaques. Il faut reconnaître aussi que les idées régnantes dans quelques contrées, que les institutions de certains peuples donnent une direction à cet acte, et les individus qui s’y livrent ne sont pas pour cela dans un état pathologique. Ainsi la coutume bizarre qui règne dans l’Inde et qui fait un point d’honneur aux veuves de se brûler sur le bûcher de leur mari , l’usage non moins absurde de se précipiter sous le char de leur idole , celui plus absurde encore de se jeter dans des gouffres profonds , tout cela ne peut pas être considéré comme des monomanies. Le suicide occasioné par une passion violente, par un désespoir profond n’est pas non plus une monomanie. Enfin chez les maniaques, soit qu’ils se suicident avec quelques motifs ou sans cause appréciable , on ne peut pas non plus le ranger dans celle classe des monomanies.
Mais ce que nous devons considérer comme une monomanie, c’est un désir prolongé de mettre fin à l’existence. Ce désir peut être provoqué par des motifs imaginaires ou réels. On voit des individus qui se suicident pour échapper à despoursuites imaginaires, d’autres pour qui certaines doctrines philosophiques ou religieuses ont été un motif déterminant de suicide. Le matérialisme a produit souvent ce résultat, plus souvent encore le spiritualisme
quand il n’est pas tempéré par le christianisme. On conçoit en effet qu’un individu , depuis longtemps nourri des doctrines matérialistes, forme le désir de quitter une existence traversée par des inquiétudes de toute espèce , pour entrer dans le repos et la tranquillité du néant. Il n’est pas plus difficile de concevoir que celui qui, dès longtemps imbu de celte idée qu’après la mort l’ame jouit d’une félicité éternelle et d’un bonheur sans nuages , hâte le moment d’arriver à celte félicité et mette fin à son existence. L’Allemagne a produit sous ce rapport des choses singulières. On a longtemps parlé de cette association d’illuminés qui s’étaienlréunispour le suicide. Chaque année le sort désignait celui qui devait mettre fin à son existence. Cette société s’est heureusement dissoute , comme doivent se dissoudre toutes les associations qui n’ont pas un but raisonnable. J’ai connu un jeune homme, remarquable par les plus hautes qualités de l’esprit, qui vint à se passionner pour Platon et ses doctrines et qui se coupa la gorge pour jouir plus vite du bonheur de l’autre vie.
On voit des individus qui sans motifs connus tombent tout-à-coup dans la tristesse et l’abattement. Ils éprouvent en même temps une douleur à la tête et à l’épigastre sans qu’il y ait maladie de l’estomac. La respiration se trouble, les malades tombent dans le découragement , dans l’indifférence pour tous les devoirs sociaux , ils ne peuvent plus occuper leur esprit , ils ne peuvent ni lire , ni écrire, ils fuient peu à peu la société, deviennent solitaires. Ils ont conscience de leur état et ils s’en affligent beaucoup. Cet état peut être passager , mais il devient quelquefois très-grave et ils sont tellement fatigués de tout cela qu’ils se suicident, après avoir longtemps fait pressentir celte funeste terminaison.
Celte monomanie peut alterner avec la manie. Dans tous ces cas le suicide a eu lieu pour des raisons certainement non suffisantes , mais jusqu’à un certain point plausibles.il y en a malheureusement d’autres où le suicide arrive sans cause connue et où les individus sont portés irrésistiblement à se tuer. Ces cas sont beaucoup plus rares que les précédents. Il n’est pas possible de nier que cette envie de se détruire qui prend quelquefois à l’homme le plus raisonnable ne soit dans la nature humaine. A qui celte idée n’est-elle pas venue ? Rappelez-vous ce qui vous est arrivé quelquefois en vous trouvant au haut des tours , au sommet des montagnes , quelquefois en faisant votre barbe, et vous concevrez par analogie cette irrésistible impulsion qui chez l’homme raisonnable est de courte durée, mais qui sous l’influence de certaines circonstances mal connues peut devenir monomanie. Enfin , on a vu le suicide se développer' par imitation , devenir quelquefois , mais heureu-
sement bien rarement épidémique. Nous avons lu dans un livre anglais qu’un régiment de soldats fut tellement diminué par cette fatale propension au suicide qu’on fut obligé pour l’arrêter d’avoir recours à des peines ignominieuses.
Quelles que soient les circonstances sous l’influence desquelles se développe le suicide, il faut aussi admettre des influences morales qui peuvent devenir causes occasionelles. 11 est certainement très-curieux pour le médecin de connaître ces influences. Voici ce qu’apprend à ce sujet la statistique morale.
Sur 6782 cas de suicide on en a trouvé 3ii2 où des causes morales ont été signalées.
Amour malheureux , 254, dont IÔ7 femmes»
Jalousie , 92
Amour-propre humilié , 53
Calomnie ; chagrin d’avoir perdu l’honneur, 125
Remords de mauvaises actions, 49 Ambition déçue ,
Revers de fortunes ,
Jeu ,
Mauvaise conduite ,
Chagrins domestiques ,
Misère et privations ,
Fanatisme religieux ,
Misanthropie ,
La plupart de ces influences morales agissent dans les villes ; aussi est-ce là que les suicides sont plus fréquents. En Prusse on a observé que dans les villes les suicides étaient de 14 sur 100,000; dans les campagnes seulement de 4»
M. Esquirol ne doute pas que l’onanisme , porté à l’excès, ne devienne cause de cette monomanie.
L’abus des liqueurs alcooliques a été aussi signalé comme cause prédisposante. Le suicide peut être commis pendantl’ivresse comme après.
Certaines conditions physiologiques ont été regardées comme prédisposant à cette monomanie. On a cité les cas de certaines femmes qui, à chaque grossesse, éprouvaient le désir de se suicider. On a vu d’autres femmes qui éprouvaient ce désir pendant les intervalles qui les séparaient de la menstruation. Celle-ci arrivait-elle ? celte funeste propension disparaissait.
Selon les âges , le suicide ne se rencontre pas en nombre égal. La théorie semblerait indiquer la vieillesse comme étant plus portée au suicide. Mais les faits prouvent que plus l’homme approche du terme de la vie , plus il y est attaché. Sur le nombre de 6782 suicides, observés dans l’espace de 3o années , le plus grand nombre a été de 35 à 45 ans. 678 audessous de 20 ans, dont 181 n’avaient pas atteint l’âge de la puberté. Nous avons vu un enfant de 9 ans , ayant fait des tentatives de ,
DE LA VIE DE RELATION
suicide. A 80 ans, ils ont été très-rares.On peut citer l’exemple du père de Barthez, qui se suicida à 85 ans.
Selon les sexes. Le grand nombre de relevés qu’on a faits, a prouvé que le nombre des homme était à celui des femmes comme 3: à 1.
État civil. Les deux tiers étaient célibataires. Parmi les mariés, 900 hommes, 700 femmes.
Le penchant au suicide peut se transmettre de génération en génération , par hérédité. Des cas assez nombreux de cette influence héréditaire, ne permettent pas de la révoquer en doute.
Sous le rapport des influences de la température, voici ce qu’on a observé. Le plus grand nombre de suicides a eu lieu du mois d’avril au mois d’août. Le plus petit nombre en automne. Les relevés de M. Esquirol , ceux du conseil de salubrité , les observations faites à Marseille , en Italie, dans un grand nombre d’hospices et de maisons de santé , constatent que c’est du printemps à l’automne que les suicides sont plus fréquents. Sous le rapport des ditférents pays , la France , l’Angleterre et l’Allemagne sont ceux où il est plus fréquent. Il est rare en Italie , en Espagne et en Russie.
Au reste, il est des époques où le nombre des suicides s’accroît d’une façon singulière. Des observations faites à Berlin, il résulte que pendant 18 années, il y eut 1 suicide sur 1800 décès. Dix-huit ans après , 1 sur 900 , 18 ans après , 1 sur 600 , enfin dans les 18 dernières années , 1 sur 100.
Cette monomanie peut présenter deux formes , la forme aiguë et la forme chronique.
La guérison est possible, mais rien n’est commun comme la récidive, dans cette monomanie. Parmi les cas les plus remarquables , M. Esquirol a cité celui d’une femme qui eut 10 accès de monomanie suicide , dans l’intervalle desquels la raison était parfaite. La mère de cette femme avait été sujette à des colères furieuses ; sa fille avait des accès de manie pendant lesquels elle eut des accès de suicide. Elle peut se terminer par une folie complète, et alors le penchant au suicide peut disparaître ou persister. Quant au traitement, on ne peut rien établir de spécial.
2e Espèce. — Monomanies dues à l’exalta<-