Il a donc été soutenu également
1° Que les faits de conscience seuls sont immédiatement certains, et que les autres choses certaines ne le sont que par eux (Descartes) ;
2" Que nous ne pouvons nous assurer de rien, si ce n'est de ce qui tombe sous les sens (matérialistes, hommes dits positifs) ;
3° Que la certitude rationnelle, la certitude des axiomes est la clef de toutes les autres, puisque nulle affirmation n'est possible que par la seule raison (rationalistes) ;
4« Que le témoignage et l'autorité des autres hommes et de la société est la règle absolue de toutes les certitudes individuelles, et qu'à proprement parler, il n*y a point de certitude individuelle ni de raison individuelle, mais une certitude commune et une raison commune (Lamennais) ;
S'' Que c'est par le raisonnement qu'on arrive à toute vérité (scolastique) ;
6° Que notre intelligence entière repose sur la mémoire des idées éternelles (Platon).
3. Il est facile de déterminer à l'aide de l'exposition précédente ce qu'il y a de faux dans chacune de ces assertions
prise ainsi exclusivement. Mais il est utile aussi de dire ce que chacune renferme de vrai. Voici en quelques mots ce qu'on peut dire sous ce double point de vue.
4. Quelque chose que nous affirmions, il faut que nous sachions que nous l'affirmons. Ce fait : je pense, est donc pour nous l'antécédent obligé de toute autre connaissance. Il est donc vrai que la connaissance et la certitude des faits de conscience, sont \sl condition de toute autre connaissance et de toute autre certitude. Mais il n'est pas vrai que les autres connaissances et les autres certitudes ne soient que les dérivés et la transformation de celle-là.
5. Nous vivons beaucoup plus familièrement avec les faits de l'ordre matériel qu'avec les faits de l'ordre spirituel, et les premiers nous occupent beaucoup plus que les seconds. Nous ne pouvons même penser aux choses de l'ordre spirituel sans nous aider par des emprunts faits au monde matériel : ce sont des métaphores, des images, ou au moins des mots. La connaissance des choses immatérielles cesse d'avoir aucune réalité si elle cesse d'avoir un corps, d'être exprimée par une phrase composée de mots, c'est-à-dire de lettres ou de sons, de choses qui tombent sous l'œil ou sous l'oreille. Essayez de penser à Dieu, à l'âme, sans aider votre pensée par des mots, vous ne pourrez ; de concevoir les axiomes, sans les énoncer, ce sera vainement; de raisonner sans parler, au moins intérieurement, vous n'en viendrez pas à bout. Dès que vous dormez, c'est-à-dire dès que vous cessez d'être en relation avec la matière, la pensée s'éteint ou du moins ne laisse pas de souvenir. Il est donc vrai que nous arrivons à la connaissance et à la certitude des faits sensibles plus aisément qu'à toute autre, et qu'il faut nous aider de celles-là, même lorsque notre pensée s'éloigne le plus de la matière. Mais il n'est pas vrai pour cela que nous ne puissions connaître
certainement que les faits sensibles, et nous avons vu même que cette connaissance n'est possible que par l'intervention d'éléments purement idéals. L'idéal est mieux saisi sous ces formes sensibles, il ne saurait même en être entièrement dépourvu, mais enfin c'est toujours l'idéal.
6. Otez de l'esprit l'idée de cause, celle de substance, celle de temps, celle d'espace, etc., que restera-t-il? Les faits de conscience sont insaisissables si vous ne les concevez dans un être ; la connaissance des faits les plus grossiers du monde des corps suppose des idées rationnelles ; point d'induction sans la raison, point de raisonnement sans principes, et les principes sont ou fournis par la raison, ou basés sur ceux qu'elle fournit. La raison est donc au fond de toute certitude. Ensuite pourquoi croyez-vous? parce que vous avez confiance en vos moyens de connaître, c'est à leur véracité que vous croyez avant tout. Or ceci même, que vos facultés sont faites pour la connaissance du vrai, axiome sous-entendu dans toute affirmation faite avec certitude, émane de la raison comme tous les axiomes. Donc, il est vrai de dire que toute certitude repose sur la certitude rationnelle comme sur sa base; que la certitude rationnelle est supérieure à toutes les autres, leur est nécessaire à toutes, exactement comme Dieu est nécessaire à toute création. Mais il n'est plus vrai de dire que la certitude de la raison, c'est-à-dire des axiomes, est la seule certitude, pas plus qu'il ne serait vrai de dire que Dieu est le seul être réel.
7. Nous avons vu quelle est l'influence considérable exercée par la société sur l'intelligence de chaque homme, et de plus quelle est la part intrinsèque du témoignage et de l'autorité dans nos affirmations. Ajoutons que la raison, base de toute certitude, est dans chaque individu mêlée à ce qui est personnel à cet individu. Donc ce qui appartient
à la raison et ce qui est le propre de l'individu, l'infaillible et le faillible ne peuvent se démêler que par la confrontation des diverses individualités et la séparation de ce qui est commun et de ce qui ne l'est pas. Dans les sciences aussi, rien ne s'établit définitivement que par le contrôle mutuel et l'unanimité finale qui en résulte. Donc, tout ce qui est vérité pour chacun de nous ne l'est le plus souvent qu'à la condition d'être une vérité commune, sociale, ou de découler de cette vérité commune par un mode de déduction également sanctionné par le consentement commun, ce qui s'étend presque à tout. Mais, malgrécette part prodigieusedu témoignage, de l'autorité, de la sanction commune de nos idées, la certitude n'en est pas moins toute en nous, comme le principe du développement d'une plante est dans le germe, et non dans la terre qui la porte, le soleil et les pluies qui la fécondent et les sucs qui la nourrissent.
8. Si l'on fait attention : 1° que la vie de l'homme se passe beaucoup moins en inventions qu'en applications ; 2° que toutes les vérités utiles étant renfermées d'avance dans le bon sens et dans la révélation, la civilisation tout entière n'est que l'enchaînement logique des conséquences qui en découlent, on concevra comment il a été dit à des époques de forte croyance, que le seul procédé de toute découverte et de toute science est le raisonnement, appuyé sur les principes incontestés de la raison et de la foi.
9. Enfin, que serions-nous sans la mémoire? sans l'association des idées qui y tient étroitement ? Des germes d'intelligence en état perpétuel d'avortement. C'est la mémoire qui conserve et cimente les connaissances, et leur donne la perpétuité sans laquelle il n'est point de vie. Si Ton s'élève plus haut, et que l'on considère les notions fournies par la raison dans leur apparition présente, on leur trouve ce caractère remarquable de n'être spéciales à
aucun moment, et de n'avoir en quelque sorte aucun commencement; sans doute elles paraissent une première fois, mais alors elles nous sont tout d'un coup tellement familières, qu'elles ne nous semblent point nouvelles ; elles sont comme des souvenirs. Cela suffit bien pour nous expliquer la théorie de Platon et celle des idées innées qui en est la reproduction. Sans doute la poésie a un peu dominé la science dans ces grandes conceptions ; mais la poésie n'est-elle pas aussi dans ces illuminations soudaines de la raison, flambeau divin et impérissable des âmes ?
10. Les considérations qui précèdent nous conduisent à la règle importante de logique que voici :
Chaque espèce de certitude a ses vérités qui lui sont propres ; il faut ne point la faire sortir de ses limites, et ne point demander aux sens ce qui appartient à la conscience, à l'expérience ce qui appartient à la raison, aux moyens individuels ce qui appartient au témoignage et à l'autorité, etc. Toutes les erreurs peuvent s'expliquer par l'oubli de cette règle.
QUESTIONNAIRE
De la certitude en général.
1. Quelle est la fin commune des divers procédés de la connaissance?