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DIVISION DES DEVOIRS

2. Pour faire la chose d'une manière complète , il faudrait parcourir foutes les situations de l'homme, toutes les circonstances qui entrent pour quelque chose dans ses déterminations, et toutes les combinaisons de ces circonstances entre elles. C'est là une œuvre immense qui serait à elle seule le sujet de tout un traité volumineux. Nous devons nous borner à tracer largement le tableau général des principales conditions de la vie humaine, et à donner pour chacune un précepte qui découle évidemment de la conscience morale ou des idées absolues de bien et de devoir.

3. La division la plus naturelle des devoirs est celle qui part de cette considération que tout devoir a en vue un acte de notre volonté, que cet acte lui-même se rapporte nécessairement à quelque objet, et qu'ainsi, autant il y a d'espèces d'êtres en relation avec nous, autant il y a d'espèces d'actes à régler, autant de devoirs.

4. Or nous sommes en relation : 1° avec nous-mêmes; 2° avec les êtres matériels, ou avec la nature; 3° avec nos semblables ; 4° avec Dieu. De là quatre espèces de devoirs. La quatrième ne doit être traitée qu'après la théodicée. Les trois autres peuvent se réduire à deux et se subdiviser conformément au tableau suivant, qui ne demande pas d'explication.

devoirs envers ( devoirs comme êtres intelligents.

l , . ( devoirs comme êtres sensibles.

1° Devoirs \ ^^oire ame : ( devoirs comme êtres actifs et libres.

envers l devoirs envers notre corps,

nous-mêmes : i (jg^Qj^g envers ( ^^^^irs envers les animaux.

f , ^ ( devoirs envers les autres ê

1 la nature :

êtres de la nature, devoirs envers les autres hommes devoirs envers ^ en général.

20 Devoirs en-\ la société : 1 devoirs comme membre de la favers nos < [ mille.

semblables : / devoirs envers ^ devoirs du citoyen.

riîtat ; r devoirs de Thomme d'Etat.

II. — Morale individuelle, ou devoirs de l'homme envers lui-même (i).

Devoirs envers 7iotre âme.

1 . Comme être intelligents , nous sommes faits pour connaître : c'est donc un devoir pour nous de chercher à atteindre cette première fin de notre nature spirituelle. Mais devons-nous chercher à connaître uniquement pour connaître? Non, la connaissance doit être acquise en vue d'une certaine application pratique. Nos études, nos recherches, doivent donc être subordonnées à certaines fins utiles, légitimes, morales.

2. Par conséquent, il y a certaines connaissances que tout le monde doit chercher à acquérir, savoir, celles mêmes qui sont relatives k nos devoirs; d'autres, au contraire, qui doivent varier d'individu à individu, suivant les positions diverses et les fonctions que chacun est appelé à remplir. Il y a là deux sortes d'obligations, l'une générale, commune à tous, l'autre relative, et appropriée aux positions individuelles. Nul homme n'est excusable de ne pas faire ses effbrts pour savoir quels sont ses devoirs ici-bas; et nul homme n'est excusable non plus de ne pas faire ses efforts pour acquérir les connaissances spéciales par lesquelles, suivant sa carrière, il peut mieux s'acquitter des devoirs particuliers attachés à cette carrière.

3. On voit d'après cela quelle est la solution à donner à ce problème général : Faut-il répandre l'instruction parmi le peuple? Indubitablement, il le faut, mais non pas au hasard. Il lui faut deux sortes de connaissances : l'' les connaissances morales; 2° les connaissances utiles. Les pre-

(1) Pour ce chapitre et pour le suivant, voir la Uorak de Damiron.

\f ORALE INDIVIDUELLE. 305

niières sont immuables et les mêmes pour tous; les secondes doivent varier suivant la place que chaque homme est appelé à remplir. Ces deux principes très simples sont évidemment ceux desquels il faut partir pour diriger et améliorer l'instruction publique.

4. Comme êtres sensibles, notre devoir général est de donner à nos affections ladireciion et le degré convenables.

5. L'objet le plus proche de notre amour est nous-mêmes; mais nous devons nous aimer nous-mêmes d'une manière raisonnable, c'est-à-dire en vue de nos fins spirituelles; et sans porter préjudice cà l'amour désintéressé des autres hommes, et à l'amour noble des choses impersonnelles et de Dieu. Du reste, l'égoisme manque pitoyablement son but en donnant à notre puissance d'aimer qui est insatiable un seul but fini, le moi, tandis que nous avons autour de nous pour l'alimenter et la satisfaire, nos parents, nos amis, l'humanité, les merveilles de la nature, la science, la vertu, la poésie, et Dieu par dessus tout.

6. L'amour de nos semblables, supérieur à l'amour de soi, parce qu'il est désintéressé, résume en lui toutes nos obligations comme être sociaux. Là où il n'y aurait nul amour des hommes, partant nul désintéressement, il n'y aurait pas de société possible. Car il est reconnu, même en économie politique, que la prospérité commune ne saurait ressortir des égoïsmes individuels. L'amour des hommes est donc en réalité la plus grave de nos obligations, puisque c'est sur son accomplissement que reposent l'existence et l'économie du monde moral.

7. L'amour des choses impersonnelles est un devoir, parce que créés spirituels et appelés à des fins nobles et supérieures à la matière, en aspirant à ces fins nous remplissons notre destinée, nous la violons et nous nous dégradons en les négligeant. Toute âme est faite pour se nourrir

de vérité, de justice, de poésie et de religion, pour s'en rassasier avec délices; négliger de donner à l'âme cette nourriture, c'est laisser dépérir ce qu'il y a de plus élevé en nous : c'est abdiquer notre nature spirituelle. Cette apathie morale est tout à la fois indigne et stupide.

8. Comme êtres libres, notre devoir est l'affranchissement progressif de notre volonté. Les forces qui contrarient notre volonté sont ou en nous ou hors de nous : au dedans, ce sont les motifs que nous avons appelés spontanés, instinctifs ou irréfléchis; au dehors, ce sont les êtres de la nature ou la volonté de nos semblables.

9. Ces forces se posent de deux manières en contradiction avec notre volonté : elles la sollicitent ou bien elles lui résistent. De là deux devoirs : le premier , de résister aux sollicitations, quand elles sont contraires au devoir; le second, de lutter contre les obstacles, quand ils s'opposent à l'exécution de nos desseins légitimes. La vertu de résistance et la vertu d'action , la patience et la force sont les deux vertus des âmes libres, et ce sont elles qui font toutes les grandes choses de ce monde (1).

Devoirs envers notre corps.

40. Ces devoirs ressortent de la nature des rapports qui existent entre l'âme et le corps. Le corps est l'instrument de l'âme; il lui est uni 1° comme moyen de connaissance; 2° comme moyen d'expression; 3° comme moyen d'exécution. Nous ne le considérerons que sous ce dernier rapport.

(1) Au fond toute vertu (virtus) découle de ces deux-lk. Damiron démontre très bien que celles qui tiennent de la force supposent aussi la patience, et réciproquement. Exemples des premières : le courage, la religion, le patriotisme, etc.; des secondes : la résignation, la couâance, le pardon, la pitié, etc.

MORALE LNDIVIDUELLE. 307

li. Le corps devant être rinslrument des volontés de l'âme, il faut en premier lieu que nous le conservions en bon état ; le soin de la vie et de la santé est un premier devoir, mais un devoir qui n'a de l'importance et de la réalité qu'en tant qu'il est considéré comme relatif aux autres devoirs. Conserver et soigner le corps pour le corps, serait une anomalie : cette conservation et ce soin doivent être en vue des fins morales de l'âme, et par conséquent la Imiite de cette conservation et de ce soin est tracée par nos autres devoirs. Le devoir peut donc être en certaines circonstances de négliger le salut de son corps; il peut même l'être de le sacrifier.

12. On voit pourquoi le suicide est un crime. 11 ne le serait point s'il n'y avait point d'obligations morales; et il est très naturel que ceux qui se sont habitués à vivre hors de la soumission aux règles de la conscience, se croient maîtres de disposer absolument de leur vie : car ce n'est un devoir de vivre que parce que nous avons en vivant d'autres devoirs à remplir dont celui-là est la première condition. Par conséquent il n'y a nul argument à employer contre le suicide, à l'égard d'un homme qui ne se croit obligé à rien : c'est ce qu'a parfaitement compris Rousseau.

13. Le corps ne doit jamais devenir le maître de l'âme : ce serait le renversement des choses et la destruction de notre liberté; les appétits doivent être constamment subordonnés aux volontés de l'âme, soumises elles-mêmes à la loi du devoir. Nul vice ne nous païaît dégradant comme ceux qui sont en contradiction avec ce précepte, c'est-à-dire comme la gourmandise, l'ivrognerie et l'impud ici té.

308 MORALE LNDIVJDUELLl!:,

Devoirs envers la nature.

14. Il en est des devoirs envers la nature comme des devoirs envers le corps. La nature est faite pour nous et non pas nous pour la nature. Ce que nous devons à la nature, c'est à nous que nous le devons et non pas à elle ; les devoirs envers la nature sont une partie des devoirs de l'homme envers lui-même. Nous nous bornerons sur ce sujet aux remarques suivantes.

15. En premier lieu certains animaux sont des auxiliaires utiles à la vie matérielle de l'homme. Et comme il est bon et conforme à la dignité de l'homme d'apporter des soins intelligents à l'entretien, au bien-être, à l'amélioration de sa vie matérielle, il est bon aussi et conforme à sa dignité de perfectionner autant qu'il est en lui par l'éducation, la nourriture, etc., les races animales destinées à le seconder dans ses travaux. C'est faire servir les choses à leurs fins, c'est faire ce qui est dans l'ordre, c'est faire bien.

16. Une autre utilité des animaux domestiques, c'est de fournir à l'homme le vêtement, la nourriture, les remèdes, etc., de là une conséquence semblable.

17. Il y a mieux. Quelques animaux sont susceptibles par la nature de leur intelligence (1) de former avec nous une sorte de société. Ce charme particulier n'est pas sans intérêt; le cultiver, c'est en fin décompte utiliser avec sagesse un bienfait de la providence. C'est donc encore bien ; et Thomme qui, sans rien exagérer, exerce envers les ani-

(1) Le docteur Descurets a dit aveo une justesse frappante d'expression, que l'intelligence des animaux est Vombre de notre intelligence, comnie notre intelligence est un rayon de l'intelligence divine.

maux certaines qualités du cœur, n'est pas ordinairement éloigné de les exercer envers ses semblables.

d8. Il y a des animaux nuisibles. Envers eux le rôle de i'homme change. Ceux-là ont pour destination de donner lieu à l'homme d'exercer l'empire qui lui est dévolu sur tous les habitants de la terre. Comme le dit Damiron, l'homme a la haute police de la nature; c'est à lui d'y établir l'ordre, de conquérir la terre sur les animaux malfaisants, de combattre ceux-ci et de les reléguer au fond des déserts s'il n'a pas assez de force ou de génie pour les détruire ou pour les dompter. De là les mythes d'Hercule et de Thésée, véritables bienfaiteurs de l'humanité , et fondateurs des civilisations antiques.

i9. Les plantes donnent lieu à des remarques analogues. L'empire de ce globe est octroyé à l'homme, et sa mission est de conquérir la nature cultivée sur la nature sauvage. (Voir les chapitres de Bufîon sur ces deux natures.)

20. Les minéraux, les pierres, les marbres, les métaux, enfin tous les êtres de la nature et tous ses agents, sont au service de l'homme. 11 est supérieur à tout; il a le droit d'établir partout la marque de sa souveraineté, et il le fait à la fois par l'industrie et par les beaux-arts, faisant ainsi plier la nature sous les deux idées de l'utile et du beau.

21. Mais la règle morale qui domine tous les emplois que l'homme fait de son autorité sur les êtres de l'univers, c'est la même que celle qui dirige souverainement les rapports de l'âme avec le corps. Cette règle est que la nature spirituelle de l'homme doit conserver la prééminence sur la nature matérielle, que celle-ci doit être au service de l'autre, que l'homme doit commander à la nature, mais dans des fins morales, ne pas y concentrer exclusivement son activité, et ne pas faire des richesses de ce monde l'unique but ni le but principal de ses efforts.

^'lO OUESTIONNAIRE DU CINQUIÈME CHAPITRE.

QUESTIONNAIRE

Division de nos devoirs.

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