‹ Cours de philosophie positive (volume 2)Chapitre 11 sur 21 · I II · texte numérisé non relu

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modernes, n'avait pu que compléter et consolider, surtout en France, envers les fonctions intermédiaires, la grande transformation ainsi commencée simultanément, au moyen âge, pour les plus générales et les plus particulières. Déjà radicalement compromise par un tel isolement, l'hérédité monarchique ne pouvait ensuite que perdre beaucoup sous la troisième phase, à l'excessive concentration d'attributions politiques, à la fois spirituelles et temporelles, que venait ainsi d'obtenir la dictature royale, dès lors spontanément conduite, comme nous l'avons vu au cinquante-cinquième chapitre, à constater de plus en plus son inaptitude fondamentale à la saine appréciation habituelle de ce vaste ensemble, en cédant volontairement ses principaux pouvoirs à des ministres de moins en moins dépendants. On conçoit enfin, quant aux conditions intellec- . tuelles, suivant une indication préalable de la cinquante-troisième leçon, que, dans l'art de gouverner, comme dans tout autre, quoique plus tardivement à raison de sa complication supérieure, la rationalité croissante des conceptions humaines tend nécessairement à rendre l'aptitude réelle, même temporelle, de plus en plus indépendante de toute imitation domestique, en lui procurant directement une éducation systématique, que peuvent convenablement recevoir, quelle que soit leur condition sociale, les intelligences suffisamment douées de l'esprit d'ensemble qui détermine une telle vocation, et qui certainement, au temps que nous considérons, était bien loin, abstraction faite de toute satire personnelle, d'appartenir exclusivement, ou même principalement, aux maisons royales, qui jadis durent en être si longtemps les dépositaires naturels.

Cette abolition préliminaire, sans laquelle la révolution française ne pouvait être pleinement caractérisée, dut bientôt s'accompagner de toutes les démolitions partielles destinées à y compléter l'indication d'une irrésistible tendance à la rénovation totale du système social, autant que le permettait la vicieuse nature de la seule philosophie qui pût alors diriger un tel ébranlement. Malgré une odieuse persécution, aussi impolitique qu'injuste, suscitée par une haine aveugle, et spécialement entretenue par l'instinct de rivalité religieuse d'un vain déisme, il faut surtout distinguer, à ce sujet, l'audacieuse suppression légale du christianisme, tendant à faire énergiquement ressortir, soit la caducité d'une organisation enfin devenue essentiellement étrangère à l'existence rao-

derne, soit la nécessité d'un nouvel ordre spirituel susceptible de diriger convenablement la régénération humaine. Parmi les moindres préparations négatives, il n'est pas inutile de noter ici la destruction systématique de toutes les diverses corporations antérieures, trop exclusivement attribuée aujourd'hui à uae aveugle répugnance absolue contre toute ■ agrégation* quelconque, et dans laquelle on peut certaine- ment apercevoir, sans excepter .même les cas les plus défavorables, un certain instinct confus de la tendance plus ou moins rétrograde de ces différentes institutions, après l'accomplissement suffisant de leur office purement provisoire, dont la vicieuse prolongation devenait réellement une source d'entraxes bien plus que de progrès. Je ne crois pas devoir me dispenser d'étendre une semblable appréciation historique jusqu'à la suppression directe des compagnies savantes, et même de l'illustre Académie des sciences de Paris, la seule qui pût essentiellement mériter quelques regrets sérieux. Malgré les vains reproches de vandalisme adressés à un tel J acte par des esprits ordinairement incapables d'en apprécier la véritable portée, j'aurai bientôt lieu de faire directement sentir que cette institution provisoire avait alors rendu tous les principaux services intellectuels compatibles avec la nature et l'esprit de son organisation primitive, et que son influence ultérieure a été, au fond, surtout aujourd'hui, bien plus contraire que favorable à la marche nécessaire des conceptions modernes. Le mémorable instinct progressif de la grande dictature révolutionnaire ne fut donc pas, au fond, plus en défaut dans ce cas important que dans tant d'autres où une meilleure appréciation a déjà conduit à rendre une exacte justice aux éminentes intentions -d'une assemblée qui avait déjà solennellement prouvé, sous ce rapport, sa parfaite loyauté, en étendant, sans aucun ménagement, ses opérations négatives jusqu'aux diverses corporations légistes, quoique la plupart de ses membres en fussent sortis. Sous l'aspect scientifique, sa prochaine sollicitude pour tant d'heureuses fondations destinées à seconder la marche ou la propagation des connaissances réelles, et surtout pour la création capitale de l'Ecole polytechnique, si supérieure aux institutions antérieures, devrait suffisamment montrer que la suppression des académies, si amèrement déplorée par tant d'académiciens postérieurs, ne pouvait alors tenir essentiellement à de sauvages antipathies, mais bien plutôt à une certaine prévision

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générale, juste quoique confuse, des nouveaux besoins de l'esprit humain.

Afin d'apprécier convenablement le vrai caractère fondamental de cette grande époque, il est indispensable d'y consdérer toujours l'irrésistible influence, encore plus favorable que funeste, des circonstances éminemment décisives qui durent la dominer, et dont l'ascendant spontané contribua beaucoup à y contenir les dangereuses divagations métaphysiques inhérentes à la seule philosophie qui pût alors diriger cet immense mouvement. D'après les motifs ci-dessus indiqués les gouvernements européens qui, sous la seconde phase, avaient laissé tomber Charles Ier sans aucune opposition sérieuse, n'eurent pas même besoin des coupables intrigues de la royauté française pour réunir bientôt tous leurs efforts actifs contre une révolution radicale, où l'initiative de la France signalait évidemment une inévitable crise finale, nécessairement commune à l'ensemble de la grande république européenne, comme l'était, depuis le moyen âge, la double progression, positive et négative, dont elle annonçait le dernier terme naturel : l'oligarchie anglaise elle-même, quoique désintéressée, en apparence, dans la dissolution des monarchies se plaça promptement, à la tête de cette coalition rétrograde, destinée à l'universelle conservation du système militaire et théologique désormais également menacé sous toutes les formes diverses qu'avait pu prendre la dictature temporelle où avait partout abouti sa décomposition graduelle. Or, cette formidable attaque, qui, par une réaction nécessaire, obligeait aussi la France à proclamer directement l'intime universalité de l'ébranlement final, dut procurer à ce second degré de la crise révolutionnaire un avantage fondamental, que n'avait pu suffisamment obtenir le premier, en y provoquant spontanément une mémorable identité contenue de sentiments et même, à certains égards, de vues politiques indispensables au succès réel de la plus juste et la plus sublime défense nationale que l'histoire puisse jamais oflrir. C'est là surtout ce qui détermina, ou du moins maintint, l'énergie morale et la rectitude mentale qui placeront toujours, chez l'impartiale postérité, la Convention nationale très au-dessus de l'Assemblée constituante, malgré les vices respectivement inhérents à leurs doctrines et à leur situation. Quoique constamment poussée, par sa philosophie métaphysique, à des conceptions vagues et absolues, l'assemblée républicaine, après avoir spontanément

accordé à cette inévitable tendance générale les seules satisfactions qu'elle ne pouvait lui refuser, fut bientôt heureusement conduite par les actives exigences de sa principale mission politique, à écarter, sous un respectueux ajournement, une vaine constitution, pour s'élever enfin à l'admirable conception du gouvernement révolutionnaire proprement dit, directement envisagé comme un régime provisoire parfaitement adapté à la nature éminemment transitoire du milieu social correspondant. C'est ainsi que, supérieurs à la puérile ambition de leurs prédécesseurs, si aveuglément imitée par leurs successeurs, les conventionnels français, renonçant implicitement à fonder déjà d'éternelles institutions qui ne pouvaient encore avoir aucune base réelle, s'attachèrent surtout à organiserprovisoirement, conformément àlasituation,unevastedictature temporelle, équivalente à celle graduellement élaborée par Louis XI et par Richelieu, mais dirigée d'après une bien plus juste appréciation générale de sa destination propre et de sa durée limitée. En la constituant spontanément sur la base indispensable de la puissance populaire, ils furent d'ailleurs conduits à mieux annoncer le caractère essentiel de la rénovation finale, soit en vertu de l'admirable essor directement imprimé aux vrais sentiments de fraternité universelle, soit en inspirant aux classes inférieures une juste conscience de leur valeur politique, soit enfin d'après une heureuse prédilection continue pour des intérêts qui, à raison de leur généralité supérieure, doivent être presque toujours les plus conformes à une saine appréciation philosophique de l'ensemble des besoins sociaux. Cette conduite naturelle, immédiatement récompensée par tant de sublimes ou touchants dévouements et qui élevait la constitution morale d'une population, où tous les gouvernements ultérieurs ont systématiquement tendu à développer, au contraire, un abject égoïsme a laissé nécessairement chez le peuple français d'ineffaçables souvenirs, et même de profonds regrets, qui ne pourront vraiment disparaître que par une juste satisfaction permanente de l'instinct correspondant. Il faut aussi noter, dans cette mémorable organisation de la dictature révolutionnaire, une certaine tendance spontanée à une première appréciation. générale, vague mais réelle, de la division fondamentale entre le gouvernement moral et le gouverment politique des sociétés modernes, dès lors indiquée, à mes yeux, par l'action simultanée d'une célèbre association volontaire, qui, essentiellement

extérieure au pouvoir proprement dit, était surtout destinée, en appréciant mieux l'ensemble de sa marche, à lui fournir de lumineuses indications. Quelque imparfait que dût être alors un instinct aussi confus de la principale condition propre à la réorganisation sociale, on en retrouve d'autres indices non moins caractéristiques, en considérant diverses tentatives remarquables pour fonder, sur la régénération directe des mœurs françaises, la rénovation ultérieure des institutions ; quoique la vaine théorie métaphysique qui présidait nécessairement à de tels efforts n'en pût aucunement permettre l'efficacité durable.

En général, l'étude approfondie de cette grande crise fera de plus en plus ressortir que, sous l'impulsion décisive des circontances extérieures, les éminents attributs qui la distinguent furent essentiellement dus à la haute valeur politique, et surtout morale, soit de ses principaux directeurs, soit des masses qui les secondaient avec un si admirable dévouement ; tandis que les graves aberrations qui s'y rattachent étaient inséparables do la vicieuse philosophie qui dominait à cette époque, et dont, par les plus heureuses inspirations d'une sagesse purement spontanée, il n'était pas toujours possible de contenir suffisamment la dangereuse influence systématique. De sa nature, cette métaphysique, au lieu de lier intimement les tendances actuelles de l'humanité à l'ensemble des transformations antérieures, représentait la société sans impulsion propre, sans aucune relation au passé, indéfiniment livrée à l'action arbitraire du législateur; étrangère à toute saine appréciation de la sociabilité moderne, elle remontait au delà du moyen âge pour emprunter à la sociabilité antique un type rétrograde et contradictoire ; enfin, au milieu des circonstances les plus irritantes, elle appelait spécialement les passions à l'office le mieux réservé à la raison. C'était cependant sous un tel régime mental qu'il fallait alors s'élever à des conceptions politiques heureusement adaptées à la vraie disposition des esprits et aux impérieuses exigences de la plus difficile situation : aussi la juste considération d'un semblable contraste devra-t-elle toujours porter les véritables philosophes à une admiration spéciale des grands résultats qui s'y sont développés, et une indulgente réprobation d'inévitables égarements généraux. Aucun ordre de faits ne caractérise plus profondément cette opposition fondamentale, que ceux relatifs au besoin continu de l'unité

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nationale, dont l'actif sentiment dut surmonter à cette époque, chez les natures vraiment politiques, la tendance éminemment dispersive de la métaphysique prépondérante. Cette admirable réaction d'un heureux instinct pratique contre les dangereuses indications d'une théorie décevante se manifeste surtout dans la lutte décisive suscitée par le puéril orgueil des malheureux girondins, entraînés, d'après leur haute incapacité politique, à de coupables menées, poussées quelquefois jusqu'à des coalitions armées avec le parti monarchique, afin de détruire systématiquement l'un des plus grands résultats de notre passé social, en décomposant la France en républiques partielles, au temps même où la plus redoutable agression extérieure exigeait nécessairement la plus intense concentration intérieure. Quand, par une indispensable épuration, la marche révolutionnaire eut enfin écarté ces dangereux discoureurs, on remarque, en effet, à cet égard, malgré les plus graves divergences, une mémorable unanimité d'efforts permanents pour contenir la tendance métaphysique au morcel- \ lement politique, dont l'école progressive actuelle a été ainsi heureusement préservée, laissant désormais à l'école rétrograde l'étrange privilège de telles aberrations, comme je l'ai expliqué au quarante-sixième chapitre.

Le terme naturel d'une exaltation qui, quoique évidemment nécessaire, ne devait ni ne pouvait durer, aurait été directement fixé, par une prévision rationnelle, à l'époque, fort antéiieure à la célèbre journée thermidorienne, où la France serait suffisamment garantie contre l'invasion étrangère* ce qui exigeait que la résistance révolutionnaire eût été poussée v jusqu'à la double conquête provisoire de la Belgique et de la Savoie, alors seule pleinement caractéristique d'une efficacité décisive de notre défense nationale. Mais l'inévitable irritation générale résultée d'aussi extrêmes nécessités, et surtout les inspirations absolues de la métaphysique dirigeante, ne pouvaient malheureusement permettre que l'indispensable politique exceptionnelle cessâtaussitôtque son principal office provisoire aurait été convenablement accompli. On doit certainement regarder son abusive prolongation, avec un déplorable surcroît d'intensité, après le terme relatif à sa destination nécessaire, comme la cause essentielle des horribles déviationsque rappelle trop exclusivement aujourd'hui le souvenir de cette grande époque, et qui n'ont laissé d'autre enseignement universel que l'immortelle démonstration de l'impuis-

sance organique propre à une doctrine purement négative, ainsi poussée à son entière application politique. C'est ici le lieu d'employer complètement une division historique, indiquée d'avance à la fin du volume précédent, entre les deux écoles générales qui avaient surtout dirigé l'ébranlement philosophique du siècle dernier, en poursuivant spécialement, Tune l'émancipation mentale, l'autre l'agitation sociale. Quoique ayant également abouti au déisme spéculatif, nous avons déjà reconnu que, dès l'origine, elles avaient envisagé cette situation passagère de notre intelligence sous deux aspects très différents et même virtuellement opposés; l'un progressif, où cette extrême phase de la philosophie primitive ne pouvait constituer qu'une haite rapide d'un mouvement antithéologique touchant à son inévitable destination finale ; l'autre rétrograde, où l'on y voyait, au contraire, le point de départ d'une sorte de restauration religieuse, modifiée d'après les illusions contradictoires de nouveaux réformateurs. Celte rivalité fondamentale des deux écoles de Voltaire et de Rousseau se laissa toujours distinctement sentir, malgré leur unanime coopération active à la grande crise révolutionnaire, par la tendance caractéristique de la première à concevoir franchement la métaphysique dirigeante comme éminemment négative, et la dictature républicaine comme une indispensable mesure provisoire, dont l'institution lui fut principalement due ; tandis que, aux yeux de la seconde, cette doctrine formait déjà réellement la base nécessaire d'une réorganisation directe, qu'il fallait immédiatement substituer au régime exceptionnel : en même temps, l'une avait constamment témoigné un instinct confus, muis réel, des conditions essentielles de la civilisation moderne, pendant que l'autre se montrait surtout préoccupée d'une vague imitation de la société antique. Après que le commun danger eut cessé de pouvoir suffisamment contenirces inévitables divergences, l'énergique sollicitude de l'école politique poussa l'école philosophique, jusque alors prépondérante, à constater directement son impuissance organique en formulant précipitamment, pour la régénération intellectuelle et morale, une sorte de polythéisme métaphysique, dominé par l'adoration de la grande entité scolastique, et qui ne pouvait assurément obtenir aucune consistance effective ; d'où résulta graduellement la mémorable catastrophe de l'énergique Danton et de l'intéressant Camille Desmoulins, en un temps où tous les triomphes

se résumaient par l'impitoyable extermination des adversaires quelconques, sous les déplorables inspirations d'une doctrine, qui, profondément incompatible avec toute démonstration véritable, laissait bientôt prévaloir des passions sanguinaires, indiquant toujours la compression matérielle comme seul gage assuré de la convergence spirituelle, suivant la nature constante des réceptions politiques qui repoussent ou méconnaissent ladivisioo fondamentale des deux puissances élémentaires. L'ascendant décisif ainsi naturellement procuré à l'école politique, où le sincère fanatisme de quelques chefs recommandantes dissimulait la facile et dangereuse hypocrisie d'un plus grand nombre de purs déclamateurs, vint bientôt prouver, à son tour, d'après l'irrécusable témoignage d'un horrible délire, que, malgré ses mystérieuses promesses, elle était encore moins apte que sa rivale à diriger convenablement une vraie réorganisation finale. C'est surtout alors que, par une inévitable aberration générale, la métaphysique révolutionnaire, sous l'absurde prépondérance du type antique radicalement méconnu, fut rapidement conduite à se montrer directement hostile aux divers éléments essentiels de la civilisation moderne, dont l'universelle influence spontanée empêchait nécessairement le libre essor d'une telle utopie rétrograde, chez les esprits même les plus accessibles à de vains entraînements systématiques. En contradiction radicale avec la solidarité nécessaire des deux mouvements, hétérogènes mais convergents, dont l'ensemble caractérise, d'après les deux chapitres précédents, l'évolution fondamentale de la sociabilité européenne depuis le moyen âge, on vit ainsi la progression négative, irrationnellement devenue organique, se tourner enfin contre la progression positive, après avoir pleinemement satisfait à sa propre destination transitoire. Cette déviation décisive, sensible même pour l'évolution scientifique et l'évolution esthétique, dut être|surtout prononcée relativement à l'évolution industrielle, alors menacée d'une entière désorganisation, d'après une désastreuse tendance politique à détruire l'indispensable subordination élémentaire des classes laborieuses envers les véritables chefs naturels de leurs travaux journaliers, afin d'appeler la plus incapable multitude, sous l'inévitable direction des littérateurs et des avocats, à une active participation permanente au gouvernement effectif, par une abusive appréciation métaphysique du juste intérêt continu que, dans tout véritable état

social, les moindres citoyens doivent nécessairement prendre, en raison de leurs talents et de leurs lumières, à la marche générale des affaires publiques. Du point de vue purementpolitique, la grande réaction rétrograde, que l'école révolutionnaire la plus avancée fait aujourd'hui commencer seulement à la journée thermidorienne, me paraît devoir être réellement envisagée désormais, d'après l'ensemble de notre élaboration historique, comme remontant à la célèbre tentative pour l'organisation fondamentale du déisme légal, pleinement caractérisée par une manifestation mémorable, et dont la tendance nécessaire ressortait déjà des singulières révélations qui attribuaient une sorte de mission céleste au sanguinaire déclamateur érigé en souverain pontife de cette étrange restauration religieuse. Sous ce nouvel aspect, le mouvement thermidorien, d'abord dirigé par les amis de Danton, reprend un caractère plus conforme aux saines inspirations spontanées de la raison publique ; en constituant primitivement le symptôme décisif de l'inévitable décadence d'une désastreuse politique, qui, malgré la plus horrible exagération des procédés exceptionnels, ne pouvait réellement parvenir, en troublant profondément l'économie élémentaire propre à la sociabilité moderne, qu'à organiser finalement une immense rétrogradation : il reste d'ailleurs pleinement incontestable que, à la faveur de cette indispensable journée, bientôt détournée de sa destination naturelle, de sanglantes représailles furent déplorablement dirigées, à la secrète instigation du parti monarchique, contre l'ensemble du mouvement révolutionnaire. En se félicitant de voir enfin, comme il l'avait tant mérité, le grand Cârnot sortir glorieusement d'une telle collision, tout vrai philosophe devra toujours y regretter spécialement la perte d'un noble jeune homme, réminent Saint-Just, tombé victime presque volontaire de son aveugle dévouement à un ambitieux sophiste, indigne d'une si précieuse admiration.

J'ai cru devoir ici convenablement insister sur la saine appréciation historique propre à l'ensemble de l'époque la plus décisive que pût offrir la portion jusqu'à présent accomplie de l'immense révolution au sein de laquelle nous vivons. On voit ainsi, d une part, comment le degré républicain spontanément élevé, d'une manière beaucoup plus complète et plus énergique que n'avait d'abord pu le faire le degré constitutionnel, une sorte de programme politique vraiment fonda-

mental, dont l'ineffaçable souvenir indiquera naturellement, jusqu'à une convenable réalisation ultérieure, la destination finale de cette crise universelle malgré le mode essentiellement négatif sous lequel il dut alors être conçu par la métaphysique dirigeante, dont l'inévitable impuissance organique fut, d'une autre part, simultanément démontrée d'après l'épreuve solennelle, pleinement caractéristique quoique nécessairement passagère, de son entier ascendant politique. Quelques vains efforts qu'ait pu tenter ensuite la grande réaction rétrograde, dont je viens d'assigner la véritable origine historique, pour- dissimuler totalement le premier enseignement social en laissant seulement ressortir le second, ils sont tous deux également impérissables auprès de la population européenne, aux yeux de laquelle ils tiendront spontanément de plus en plus à devenir radicalement inséparables, aussitôt qu'une sage élaboration philosophique aura suffisamment fondé, sur leur combinaison permanente, l'indispensable indication générale de la marche ultérieure propre à l'ensemble du mouvement révolutionnaire. Toutes les récriminations doctorales sur la prétendue inopportunité radicale de la régénération totale ainsi projetée par les conventionnels français ne peuvent réellement affecter, d'après notre théorie his- * Tique, que l'insuffisance nécessaire des moyens vicieux 'une décevante métaphysique dut conduire à y appliquer ; ais elles ne sauraient nullement atteindre le besoin fondaenlal d'une réorganisation universelle, qui était déjà aussi contestable, et même aussi pleinement senti par les masses, l'il peut l'être essentiellement aujourd'hui. Rien ne doit ienx confirmer une telle appréciation que la mémorable Qteur, trop peu compiise jusqu'ici, d'un mouvement ré- )grade dont l'instinct dirigeant se reconnaissait tacitementcompatible avec les plus intimes dispositions populaires, ii,par leur énergique antipathie, obligèrent ensuite à prendre nt de longs et pénibles circuits politiques pour restaurer > fin, sous un vain déguisement impérial, une monarchie

^j'une seule rapide secousse avait d'abord suffi à renverser entièrement : si tant est même que la stricte exactitude historique permette maintenant d'envisager comme vraiment rétablie une royauté qui n'a jamais pu encore passer avec sécurité de ses divers possesseurs effectifs à leurs propres successeurs domestiques, quoique une telle transmission héréditaire constitue certainement la principale différence carac-

lérislique entre le véritable pouvoir royal [et le simple pouvoir dictatorial, dès longtemps devenu, sous une forme quelconque, naturellement indispensable, suivant nos explications antérieures à la situation transitoire des sociétés modernes.

Après la chute nécessaire du régime conventionnel, la réaction rétrograde ne se fit surtout sentir immédiatement que par le vain retour de la métaphysique constitutionnelle propre au degré initial de la crise universelle, et dont la stérile obstination tendit toujours à reproduire, autant que le permettait alors l'état général des esprits, une aveugle imitation de la constitution anglaise, caractérisée par une chimérique pondération des diverses fractions du pouvoir temporel sous de nouvelles formes encore plus rapprochées de ce type imaginaire, où d'irrationnelles conceptions ne cessaient de montrer la vraie réorganisation finale, malgré l'expérience primitive du peu de stabilité que pouvait comporter, en France, l'importation d'une telle anomalie politique. En même temps, suivant un inévitable contraste, des tentatives énergiques mais insensées annoncèrent déjà la déplorable tendance ultérieure du parti qui se croyait sincèrement progressif à chercher de plus en plus la solution sociale dans une plus complète extension du mouvement négatif, que la dictalure révolutionnaire avait réellement poussé jusqu'à ses* plus extrêmes limites politiques, et que néanmoins on voulait aussi conduire désormais, sous les anarchiques inspirations de l'école de Rousseau, jusqu'à l'ébranlement direct des institutions élémentaires les plus indispensables à toute sociabilité humaine. Par ces deux ordres d'aberrations, tous concouraient spontanément à maintenir la position vicieusement abstraite du problème politique, indépendamment d'aucune vraie relation générale au milieu; social correspondant ; tous concevaient également la société indéfiniment modifiable, sans aucune impulsion propre et dégagée de toute filiation antérieure ; tous, enfin, s'accordaient à subordonner la regénération morale aux règlements législatifs : si j'insiste sur ces caractères logiques alors communs à l'école rétrograde ou stationnaire et à l'école progressive, c'est parce qu'ils n'ont pu aujourd'hui essentiellement changer, et qu'on doit naturellement les apprécier d'une manière plus philosophique envers une situation moins actuelle, quoique d'ailleurs radicalement persistante.

Une telle fluctuation politique, toujours menaçante pour l'ordre, et néanmoins stérile pour le progrès devait nécessaire-

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nient aboutir, malgré d'énergiques répugnances populaires, au triomphe passager de l'esprit rétrograde, qui montrait spontanément la concentration monarchique comme seule propre à garantir la sécurité du développement continu des divers éléments essentiels de la sociabilité modernes, déjà pressés d'utiliser les nouvelles ressources générales que procurait désormais à leur libre essor l'irrévocable décomposition de l'ancienne hiérarchie sociale. Dans l'état d'empirisme métaphysique où se trouve encore la philosophie politique, cette dernière épreuve était alors indispensable pour faire universellement apprécier, par une expérience décisive, l'espèce d'ordre réellement compatible avec une pleine rétrogradation, dont les promesses illusoires ne pouvaient être directement jugées par aucune discussion vraiment rationnelle. Enmême temps, la marche naturelle des événements conduisait inévitablement à cette issue immédiate, en faisant de plus en plus prévaloir le pouvoir militaire, première base nécessaire de toute véritable royauté moderne, à mesure que la guerre révolutionnaire perdait son caractère essentiellement défensif, pour devenir, à son tour, éminemment offensive, sous le spécieux entraînement d'une active propagation universelle de l'ébranlement fondamental, sans que cette irrésistible séduction pût d'abord céder à aucune sage appréciation, soit àe l'opportunité du but, soit de l'efficacité du moyen. Tant que l'armée, pleinement nationale, était restée liée au sol natal, et n'avait pas cessé, sous l'espoir continu d'une prochaine libération, de participer directement aux émotions et aux inspirations populaires, la salutaire énergie du terrible comité avait pu y maintenir, par une infatigable activité, la plus parfaite prépondérance que les guerres modernes eussent encore offerte de l'autorité civile sur la force militaire. Mais il ne pouvait. plus en être ainsi quand, dans les diverses expéditions lointaines, l'armée, devenue de plus en plus étrangère aux affaires intérieures, et prenant nécessairement, d'après un but plus spécial et moins direct, un caractère plus déterminé et moins passager, tendait graduellement à s'identifier profondément avec ses propres chefs, au milieu de populations inconnues, en même temps que son intervention politique devait peu à peu paraître indispensable à la compression nécessaire de la stérile agitation sociale qu'entretenait un dangereux esprit métaphysique, il était donc certainement impossible que l'ensemble d'une telle situation ne conduisît bientôt

à l'installation spontanée d'une véritable dictature militaire, dont la tendance, rétrograde ou progressive, devait d'ailleurs, malgré l'influence naturelle d'une réaction passagère, dépendre beaucoup, et certainement davantage qu'en aucun autre cas historique, de la disposition personnelle de celui qui en serait honoré, parmi tant d'illustres généraux que la défense révolutionnaire avait suscités. Par une fatalité à jamais déplorable^ cette inévitable suprématie, à laquelle le grand Hoche semblait d'abord si heureusement destiné, échut à un homme presque étranger à la France, issu d'une civilisation arriérée, et spécialement animé, sous la secrète impulsion d'une nature superstitieuse, d'une admiration involontaire pour l'ancienne hiérarchie sociale ; tandis que l'immense ambition dont il était dévoré ne se trouvait réellement en harmonie, malgré son vaste charlatanisme caractéristique, avec aucune éminente supériorité mentale, sauf celle relative à un incontestable talent pour la guerre, bien plus lié, surtout de nos jours, à l'énergie morale qu'à la force intellectuelle. On ne saurait aujourd'hui rappeler un tel nom sans se souvenir que de vils flatteurs et d'ignorants enthousiastes ont osé longtemps comparer à Charlemagne un souverain qui, à tous égards, fut aussi en arrière de son siècle que l'admirable type du moyen âge avait été en avant du sien. Quoique toute appréciation personnelle doive rester essentiellement étrangère a la nature et à la destination de notre analyse historique, chaque vrai philosophe doit, à mon gré, regarder maintenant comme un irrécusable devoir social de signaler convenablement à la raison publique la dangereuse aberration qui, sous la mensongère exposition d'une presse aussi coupable qu'égarée, pousse aujourd'hui l'ensemble de l'école révolutionnaire à s'efforcer, par un funeste aveuglement, de réhabiliter la mémoire, d'abord si justement abhorrée, de celui qui organisa, de la manière la plus désastreuse, la plus intense rétrogradation politique dont l'humanité dut jamais gémir. D'après les explications précédentes, personne assurément ne saurait croire que je prétende ici blâmer l'avènement d'une dictature non moins indispensable qu'inévitable ; mais je voudrais flétrir, avec toute l'énergie philosophique dont je suis susceptible, l'usage profondément pernicieux qu'en fit un chef alors naturellement investi d'une puissance matérielle et d'une confiance morale qu'aucun autre législateur moderne n'a pu réunir au même degré. L'état général de l'esprit hu-

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main ne permettait point, sans doute, à son immense autocratie de diriger immédiatement la réorganisation finale de l'élite de l'humanité, faute d'une indispensable élaboration philosophique encore inaccomplie ; mais son action rationnelle aurait pu y appliquer convenablement les hautes intelligences, et y disposer simultanément la masse des populations, au lieu d'écarter les unes et de détourner les autres, par une activité radicalement perturbatrice de tous les grands effets sociaux que la dictature purement révolutionnaire avait déjà glorieusement ébauchés, autant que l'avait comporté l'inévitable prépondérance d'une métaphysique essentiellement négative. Si le prétendu génie politique de Bonaparte avait été vrai ment éminent, ce chef ne se serait point abandonné à son aversion trop exclusive envers la grande crise républicaine, où il ne savait voir, à la suite des plus vulgaires déclamateurs rétrogrades, que la facile démonstration de l'impuissance organique propre à la seule philosophie qui avait pu y présider: il n'y aurait pasentièrement méconnu d'énergiques tendances vers une régénération fondamentale, dont les conditions nécessaires s'y étaient certainement manifestées d'une manière non moins irrécusable pour tous les hommes d'Etat dignement placés, même par le seul instinct, au véritable point de vue général de la sociabilité moderne, qui n'eût point échappé sans doute, dans cette lumineuse position, à Richelieu, à Gromwell, ou à Frédéric. On n'a d'ailleurs aucun besoin de prouver que son autorité réelle eût ainsi acquis, avec une aussi pleine intensité, une stabilité beaucoup plus grande, en même temps que sa mémoire eût été assurée d'une éternelle et unanime consécration, quoiqu'il dût alors entièrement renoncer à la puérile fondation d'une nouvelle tribu royale. Mais, à vrai dire, toute sa nature intellectuelle et morale était profondément incompatible avec la seule pensée d'une irrévocable extinction de l'antique système théologique et militaire, hors duquel il ne pouvait rien concevoir, sans toutefois en comprendre suffisamment l'esprit ni les conditions ; comme le témoignèrent tant de graves contradictions dans la marche générale de sa politique rétrograde, surtout en ce qui concerne la restauration religieuse, où, suivant la tendance habituelle du vulgaire des rois, il prétendit si vainement allier toujours la considération à la servilité, en s'efïbrçant de ranimer des pouvoirs qui, par leur essence, ne sauraient jamais rester franchement subalternes.

Le développement continu d'une immense activité guerrière constituait, à tout prix, le fondement nécessaire de cette désastreuse domination, qui, pour le rétablissement éphémère d'un régime radicalement antipathique au milieu social correspondant, devait surtout exploiter, par une stimulation incessamment renouvelée, soit les vices généraux de l'humanité, soit les imperfections spéciales de notre caractère national, et principalement Une vanité exagérée, qui, loin d'être soigneusement réglée d'après une sage opposition, fut alors, au contraire, directement excitée jusqu'à la production fréquente des plus irrationnelles illusions, suivant des moyens d'ailleurs empruntés, comme tout le reste de ce prétendu système, aux usages les plus discrédités de l'ancienne monarchie. Sans un état de guerre très actif en effet, le ridicule le plus incisif aurait certainement suffi pour faire prompte et pleine justice de l'étrange restauration nobiliaire et sacerdotale tentée par Bonaparte, tant elle était 'profondément contradic- , toire à l'état réel des mœurs et des opinions; la France n'aurait pu être réduite, par aucune autre voie, à cette longue et honteuse oppression, où la moindre réclamation généreuse était aussitôt étouffée comme un acte de trahison nationale concerté avec l'étranger; l'armée, qui, pendant la crise républicaine, avait été constamment animée d'un si noble esprit patriotique, n'aurait pu être autrement amenée, d'après l'essor exorbitant des ambitions personnelles, à une tendance tyrannique envers les citoyens, désormais réduits à se consoler vainement du despotisme et delà misère par la puérile satisfaction de voir l'empire français s'étendre de Hambourg à Rome. Enfin, quant à l'influence morale, on n'a pas encore dignement compris que la Convention, élevant le peuple sans le corrompre, avait irrévocablement terminé la décomposition chronique de l'ancienne hiérarchie sociale, tout en consolidant néanmoins, chez les moindres classes, le respect de chacun pour sa propre condition, suivant l'attrait universel d'une noble activité politique, tendant spontanément à contenir partout la disposition au déplacement privé, en honorant et améliorant les plus inférieures positions : c'est surtout sous la domination guerrière de Bonaparte que le généreux sentiment primitif de l'égalité révolutionnaire subit cette immorale déviation qui devait associer directement la plus active portion de notre population à un désastreux système de rétrogradation politique, en lui offrant, comme prix de sa coopé-

ration permanente, l'Europe à piller et à opprimer ; on doit certainement ainsi expliquer le principal développement direct d'une corruption générale déterminée, en germe, par l'ensemble de la désorganisation sociale, et dont nous recueillons aujourd'hui les tristes fruits. Mais il serait aussi superflu ~ que pénible de s'arrêter ici davantage sur cette malheureuse époque, autrement que pour y noter sommairement les graves enseignements politiques qu'elle nous a si chèrement procurés. Le premier de tous consiste assurément dans l'irrécusabledémonstration de la douloureuse versatilité politique qui devait caractériser l'absence de toute véritable doctrine, depuis que les convictions révolutionnaires, seules pleinement actives de nos jours, avaient été nécessairement ébranlées, chez la plupart des esprits, d'après la déplorable expérience propre à la dernière partie de la grande crise républicaine. Sans celte inévitable influence mentale, la politique rétrograde de Bonaparte aurait évidemment manqué à la fois d'instruments et d'appuis, chez une population qui n'aurait pu autrement laisser tenter la folle et coupable résurrection du régime que son énergique antipathie avait si récemment abattu. La honteuse apostasie de tant d'indignes républicains, et l'entraînement insensé des masses désintéressées, durent alors marquer profondément la fragilité désormais inhérente à toutes les convictions uniquement fondées sur une métaphysique purement négative, qui avait déjà cessé d'être en suffisante harmonie, intellectuelle ou sociale, avec l'ensemble de la situation révolutionnaire. On doit, en second lieu, remarquer, dans l'épreuve vraiment décisive tentée à cette époque, l'indispensable fondement que la guerre active et permanente y fournissait nécessairement au système de rétrogradation/ qui n'aurait pu autrement obtenir alors aucune telle consistance temporaire, comme je l'ai ci-dessus signalé. Cette incontestable appréciation historique indique certainement combien serait à la fois chimérique et perturbatrice une politique ainsi obligée à l'accomplissement continu d'une condition fondamentale devenue de plus en plus antipathique à l'ensemble de la civilisation moderne, et souvent même secrètement repoussée désormais par l'instinct involontaire des plus zélés partisans des projets insensés dont elle devait former la base générale. Il faut y voir aussi, en sens inverse, l'immédiate condamnation philosophique de la déplorable aberration qui, d'après l'absence actuelle de toute véritable

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doctrine politique, a depuis entraîné trop souvent l'école révolutionnaire, malgré d'insuffisantes intentions progressives, dans le seul intérêt de ses passions fugitives, à préconiser et même à solliciter l'état de guerre, qui constitue cependant Tunique chance sérieuse, quoique éphémère, qui pût rester désormais aux tendances rétrogrades. Enfin, il importe beaucoup de signaler spécialement, au sujet de cette domination guerrière, le nouveau sophisme général, à la fois spontané et systématique, d'après lequel l'esprit militaire, avant de s'effacer irrévocablement, y fut conduit à rendre un hommage involontaire à la nature éminemment pacifique de la sociabilité moderne, en s'efforçant toujours d'y représenter la guerre comme un moyen fondamental de civilisation, par un chimérique rajeunissement de l'antique politique romaine, dont la destination sociale avait évidemment reçu, quinze siècles auparavant, selon notre théorie historique, une pleine réalisation, nécessairement impossible à renouveler dans tout le reste de l'évolution humaine. Une telle illusion politique avait dû être assurément fort naturelle, et même d'abord inévitable, à l'issue immédiate de la défense révolutionnaire, qui suscitait spontanément une irrésistible impulsion à l'active propagation universelle des principes français; quoiqu'une saine appréciation philosophique, alors malheureusement impossible, eût sans doute déjà conseillé, à tous égards, de se bornera la simple garantie nationale, en laissant à des voies plus douces et plus efficaces l'indispensable extension graduelle d'un mouvement essentiellement européen, et en n'admeUant que le juste degré d'invasion provisoire qu'exigeait l'entière efficacité de l'opération défensive, ainsi que je l'ai indiqué ci-dessus. Mais au moins cette aberration spontanée, malgré ses graves conséquences pour l'ensemble de la grande république occidentale, était primitivement très sincère, soit dans l'armée, soit dans la nation; et, par suite, elle devait être beaucoup moins funeste à l'extérieur : tandis que, pendant les guerres impériales, l'inqualifiable prétention d'accélérer le progrès social par le pillage et l'oppression de l'Europe, sous l'intronisation successive d'une étrange famille, ne pouvait plus exercer aucune séduction sérieuse, sinon chez de purs déclamateurs politiques, dont les vaines conceptions conservent aujourd'hui une fâcheuse influence sur la réhabilitation passagère de ce système rétrograde. Leur appréciation sophistique ne saurait offrir aucun

autre fondement spécieux que la réaction nécessaire suivant laquelle cette d éplorable déviation, comme l'eût fait également une invasion de barbares, devait naturellement provoquer, par l'active sollicitude des gouvernements eux-mêmes, l'éveil universel d'un principe d'indépendance et de liberté, plus ou moins identique à celui de notre révolution, dont le germe essentiel était, comme nous l'avons reconnu, déjà déposé dans tout ce vaste territoire propre à l'élite de l'humanité, la France n'ayant pu avoir, à cet égard, d'autre privilège décisif que celui d'une indispensable initiative : tel est certainement le seul mode réel d'après lequel la tyrannie impériale ait dû indirectement concourir, contre les desseins de son chef, à la régénération de l'Europe. Tandis que Paris comprimé était hon- J teusement réduite chercher un aliment à son activité caractéristique dans les misérables rivalités des comédiens et des versificateurs, par une étrange vicissitude, aujourd'hui trop oubliée, et qu'on eût, peu d'années auparavant, jugée à jamais impossible, Cadix, Berlin et même Vienne retentissaient, à leur tour, de chants énergiques et de patriotiques acclamations, provoquant partout à de généreuses insurrections nationales contre une intolérable domination, au temps même où notre bel hymme révolutionnaire était chez nous l'objet d'une ombrageuse inquisition. Mais sauf cette inévitable réaction, dont la postérité ne saura certes aucun" gré au système qui l'a indirectement déterminée, il est évident que l'ensemble de la politique impériale, bien loin d'avoir réellement propagé l'influence française, fut, de toute nécessité, directement contraire à un tel résultat, en stimulant les peuples à s'unir au roi pour repoussor l'oppression étrangère et en détruisant la sympathie et l'admiration que notre initiative révolutionnaire et notre défense populaire avaient universellement inspirées à nos concitoyens occidentaux, chez lesquels cette immense aberration guerrière a laissé encore envers nous quelques funestes préventions, soigneusement entretenues, malgré l'heureuse prolongation d'une paix indispensable, par les diverses fractions européennes de l'école et du parti rétrogrades.

il serait évidemment superflu d'expliquer ici comment, après une -sanglante prépondérance, également désastreuse, à tous égards, pour la France et pour l'Europe, ce régime fondé sur la guerre, tomba trop tard par une suite naturelle de la guerre elle-même, quand la résistance fut partout deve-

nue suffisamment populaire, tandis que l'attaque se dépopularisait essentiellement. Quels que soient aujourd'hui les efforts, coupables ou insensés, d'une fallacieuse exposition, dont le succès momentané prouve combien l'absence de toute véritable doctrine facilite maintenant les plus audacieux mensonges, la postérité ne méconnaîtra point la mémorable satisfaction avec laquelle cette chute indispensable fut immédiatement accueillie par l'ensemble de la France, qui, outre sa misère et son oppression intérieures, était lasse enfin àe se voir condamnée à toujours craindre, suivant une irrésistible alternative, ou la honte de ses armes, ou la défaite de ses plus chers principes. Cette grande catastrophe ne devra finalement laisser à la nation française d'autre éternel regret, que de n'y avoir pris qu'une part trop passive et trop tardive, au lieu de prévenir un dénoûment funeste par une énergique insurrection populaire contre la tyrannie rétrograde, avant que notre territoire eût pu subir, à son tour, l'opprobre «d'une invasion que notre déplorable torpeur rendit seule alors inévitable. La forme honteuse de cet indispensable renversement a constitué depuis l'unique base sur laquelle il soit devenu possible d'établir, avec une sorte de succès passager, une spécieuse solidarité entre notre propre gloire nationale et la mémoire individuelle de celui qui, plus nuisible à l'ensemble de l'humanité qu'aucun autre personnage historique, fut toujours spécialement le plus dangereux ennemi d'une révolution dont une étrange aberration a quelquefois conduit à le proclamer le principal représentant.

D'après la contradiction radicale qui existait nécessairement entre la propre élévation de Bonaparte et l'esprit monarchique qu'il avait tenté de restaurer, les habitudes politiques contractées sous son influence devaient, à sa chute, faciliter spontanément le retour provisoire des héritiers naturels de l'ancienne royauté française, qui furent accueillis, sans confiance mais sans crainte, chez une nation dont le seul vœu prononcé consistait alors à voir simultanément cesser, à tout prix, la guerre et la tyrannie,et d'abord môme disposée à penser que cette famille comprendrait aussi, comme tout le monde le sentait en France, l'intime liaison politique qui avait dû régner entre le système de conquête et le régime de rétrogradation, tous deux également détestés. Mais, croyant voir, au contraire, un symptôme de haute adhésion populaire à leur vaine utopie monarchique dans une réintégration qu'ils ne devaient, à tous égards, qu'à

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Bonaparte, et où le peuple était resté ^essentiellement passif, , ces nouveaux organes de l'action tendirent aussitôt à reprendre follement la politique rétrograde du pouvoir déchu, en la concevant de toute nécessité radicalement privée désormais "J de l'activité guerrière à laquelle ils attribuaient sa décadence, / et qui avait, en réalité, constitué la principale base indispensable de son succès temporaire. Quand cette illusion fondamentale fut suffisamment développée, la nation aurait été, sans doute, promptement préservée des tracasseries et des perturbations qui en devaient résulter, en laissant seulement agir une ancienne rivalité domestique, si le désastreux retour épisodique de Bonaparte ne fût venu compliquer gravement la situation, en mettant de nouveau l'Europe en garde contre la France, de manière toutefois à n'aboutir, après son irrévocable expulsion, qu'à retarder de quinze ans, au prix d'immenses sacrifices passagers, une substitution de personnes devenue évidemment inévitable. '

Cette dernière période a répandu, sur l'ensemble de la position révolutionnaire, une nouvelle lumière, qu'il importe d'apprécier sommairement. Sans regarder le grand problème organique comme aucunement résolu, et sans renoncer entièrement à sa solution ultérieure, la nation française était alors assez désabusée, d'après une expérience décisive, des hautes espérances de régénération sociale qu'elle avait d'abord attachées au triomphe universel de la politique métaphysique, pour ne s'occuper essentiellement désormais que de réaliser l'heureuse influence de l'état de paix sur le développement continu de l'évolution industrielle^ à laquelle l'ébranlement initial avait imprimé une accélération capitale, dont la guerre avait auparavant entravé la manifestation permanente. Aussi quoique l'absence d'une véritable doctrine ne permît point une meilleure direction, la France ne prit-elle habituellement qu'un intérêt passif et secondaire aux stériles discussions constitutionnelles qui durent, à cette époque, marquer le réveilofficiel del'espritrévolutionnaire et qui tendaient à fonder la réorganisation finale sur une troisième tentative d'imitation générale du régime parlementaire propre à l'Angleterre, et auquel les débris du système impérial semblaient avoir préparé enfin une sorte d'élément aristocratique susceptible d'une consistance apparente. Mais, à défaut d'une saine théorie, cette nouvelle épreuve plus prolongée, plus paisible, et, par suite, plus décisive qu'aucune des précédentes, tendit bientôt à faire irré-

vocablement ressortir le caractère antihistorique et antinational d'une telle utopie politique, profondément antipathique à un milieu social où, depuis la fin du moyen âge, 1 ensemble du passé avait toujours développé la décadence spéciale de l'aristocratie, en concentrant graduellement autour de la seule royauté tous les restes quelconques de l'ancienneorganisation. Sous un actif ascendant aristocratique, le pouvoir royal était essentiellement réduit, en Angleterre, à une vaste sinécure accordée au chef nominal de l'oligarchie britannique, avec une puissance réelle peu supérieure à celle des doges vénitiens, malgré la vaine décoration d'une hérédité monarchique. En France, au contraire, l'instinct royal devait profondément répugner à une telle dégradation de l'élément prépondérant d'un régime qu'on prétendait seulement modifier quand on l'annulait radicalement, suivant la formule, triviale mais énergique, employée par Bonaparte, à son avènement dictatorial, pour repousser une semblable mystification métaphysique. Ainsi réduite à sa partie purement négative, faute de bases réelles pour la parlie vraiment positive, l'irrationnelle imitation du type anglais ne pouvait, en effet, aboutir qu'à l'irrévocable neutralisation de la royauté ; et ce résultat nécessaire devenait alors d'autant plus décisif, que, par la nouvelle forme d'une telle institution, l'adhésion monarchique y semblait spécialement volontaire. C'est là surtout qu'il faut placer, dans l'histoire générale de la transition moderne, la dissolution directe de la grande dictature temporelle où nous avons vu, au cinquante-cinquième chapitre, partout converger, sous différentes formes, l'ensemble du mouvemeut de la décomposition politique. Depuis le commencement de la crise révolutionnaire, cette dictature, élaborée par Louis XI et complétée par Richelieu, avait été essentiellement maintenue, au plus haut degré d'énergie politique, d'abord avec un caractère progressif par la Convention, et ensuite dans un esprit rétrograde par Bonaparte, qui en dut être réellement le dernier organe. Mais, au temps que nous considérons, elle se résout enfin en un antagonisme permanent entre l'action politique centrale, que cette nouvelle royauté représente imparfaitement, et l'action locale ou partielle, émanée d'une assemblée plus ou moins populaire: l'unité de direction disparaît alors sous le tiraillement régulier de ces deux forces opposées, dont chacune tend à s'assurer une prépondérance désormais impossible jusqu'à ce qu'une convenable terminaison del'anarchie spirituelle

vienne permettre enfin une véritable organisation temporelle; Bonaparte lui-même eût alors subi cette inévitable conséquence de la situation générale, comme l'indique directement la transformation forcée qui caractérisa son retour éphémère. Une appréciation plus spéciale commence d'ailleurs à montrer l'inévitable abaissement du pouvoir royal marqué, d'une manière plus directe et plus distincte, dans la nouvelle existence générale, historiquement trop peu comprise, du pouvoir ministériel proprement dit, qui, après en avoir été, sous la seconde phase moderne, une émanation facultative, en devenait maintenant une substitution continue, dont l'action tendait de plus en plus à une pleine indépendance réelle envers la royauté, ainsi graduellement rapprochée de la nullité anglaise ; cette sorte d'abdication spontanée devait, au reste, immédiatement aboutir à augmenter la dispersion politique, qui semblait par là érigée en principe irrévocable.

Hors des vains débats constitutionnels propres à cette époque, se poursuivait nécessairement la lutte générale entre l'instinct progressif et la résistance rétrograde, à la faveur même de ce régime métaphysique, qui, malgré son éternité officielle, ne pouvait être regardé que comme une transition précaire chez les divers partis actifs qui s'y disputaient une suprématie impossible. A certains égards, cette coexistence contradictoire de deux politiques incompatibles maintenait, sans doute, le caractère essentiel de la situation fondamentale antérieure à la crise révolutionnaire, mais avec cette différence capitale que l'école progressive avait hautement marqué son but final, quoique d'une manière purement négative, en même temps qu'elle avait ainsi constaté sa propre impuissance organique, tandis que l'école rétrograde, éclairée, à sa manière, par la même expérience, avait été naturellement conduite à mieux concevoir qu'auparavant l'ensemble des conditions d'existence relative au régime dont elle entreprenait la chimérique restauration. C'est alors que se trouve pleinement établi le déplorable dualisme social que j'ai complètement décrit au quarante-sixième chapitre, où nous avons vu les deux sentiments également indispensables de l'ordre et du progrès entretenus désormais, d'une manière également insuffisante, par l'inévitable conflit de deux doctrines antipathiques, sous la vaine interposition officielle d'un parti stationnaire, empruntant à chacune d'elles des principes qui se neutralisaient mutuellement, surtout quand il tentait de con-

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cilier la suprématie légale du catholicisme avec une vraie liberté religieuse. En renvoyant le leèteur à; cette appréciation fondamentale d'une situation qui a dû jusqu'à présent persister essentiellement, je rappellerai seulement ici que cette stérile et dangereuse oscillation nous a paru principalement caractérisée, sous le raport moral, d'après J'extension néces- ':> saire d'une corruption systématique sans laquelle une telle- j anarchie empêcherait toute action réelle, et, Jspus le rapport politique, d'après l'entière prépondérance permanente des littérateurs et des avocats, ainsi devenus, chez tous les partis, les directeurs naturels d'une lutte de plus en plus dégagée de toutes convictions profondes. Quoiqu'on ait alors tenté d'ériger, en l'honneur de l'entité politique vainement décorée du nom de loi, une sorte de culte métaphysique, qui ne pouvait, au fond, aboutir qu'à consacrer l'universelle domination des légistes, l'absence de véritables principes sociaux se manifeste, plus complètement encore que dans les périodes précédentes, par cette déplorable fécondité réglementaire qui distingue nécessairement les temps où, faute de notions vraiment fondamentales, on est conduit, pour éviter un arbitraire indéfini, à l'incohérente accumulation d'une, multitude presque illimitée de décisions particulières, d'ailleurs le plus souvent ^ impuissantes à atteindre convenablement les réalités. C'est | ainsi que, malgré l'insuffisante codification présidée par Bo- Û naparte, la dispersion^ des idées politiques est rapidement parvenue à ce degré caractéristique, où, comme le témoigne notre triste expérience journalière, les plus habiles jurisconsultes, après avoir consumé leurs veilles à l'étude des décisions légales, ne peuvent presque jamais convenir, en chaque cas déterminé, de ce qui constitue effectivement la légalité, profondément dissimulée sous l'obscur assemblage d'une foule de dispositions spéciales, dont aucun juriste ne peut même se flatter aujourd'hui d'avoir acquis une pleine connaissance totale.

Avec quelque homogénéité logique que dût être alors coordonnée, suivant l'explication précédente, 1 action rétrograde que nous considérons dans son extrême effort politique, j'ai déjà signalé, au quarante-sixième chapitre, les inconséquences nécessaires qui, même abstraitement, la condamnaient à une nullité caractéristique. Sous l'aspect historique, la plus décisive de ces contradictions fondamentales consistait assurément, comme je l'ai ci-dessus indiqué, à combiner le système

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de rétrogradation politique avec un état de paix continu, de manière à priver radicalement une telle marche des seules in- ,-r fluences permanentes qui lui eussent procuré, 'sous la direction de Bonaparte, un succès temporaire. Cette incohérence capitale était d'autant plus significative, qu'elle constituait spontanément une suite insurmontable de l'ensemble de la situation sociale ; puisque le maintien de la paix était, au fond, l'unique mérite essentiel qui, malgré de vaines stimulations, déterminât la nation française à supporter suffisamment une : telle domination provisoire, dont les dangers ne purent longtemps lui paraître assez sérieux pour compromettre, par son renversement prématuré, une tranquillité extérieure et intérieure féconde en progrès matériels et même intellectuels. On doit surtout attribuer au sentiment instinctif de cette inconséquence décisive l'espèce d'indifférence dédaigneuse qu'inspirait alors à la masse de la population une politique rétrograde, antipathique à ses plus énergiques tendances, mais dont l'inanité radicale était ainsi confusément reconnue. L'ensemble de notre théorie historique.de révolution moderne nous dispense d'ailleurs évidemment de nous arrêter ici aux graves incohérences intérieures qui, malgré les efforts de ses coordinateurs abstraits, devaient neutraliser mutuellement les divers éléments de cette étrange politique, par une sorte de reproduction spontanée, sur une moindre échelle, et suivant un cours beaucoup plus rapide, des mêmes dissidences essentielles d'où nous avons vu, au cinquante-cinquième . chapitre, résulter graduellement, pendant les cinq siècles de la transition moderne, la décomposition révolutionnaire de l'ancien système politique, soit d'à près l'opposition fondamentale entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, soit même en vertu de la lutte de la royauté avec l'aristocratie ; double conflit caractéristique, dont les diverses fractions de l'école rétrograde donnèrent alors, à la France et à l'Europe, la rassurante imitation. Toutefois, il n'est pas inutile de remarquer, comme pouvant faire spécialement ressortir la nature des principaux besoins propres à notre situation sociale, l'ascendant habituel que dut prendre, dans une telle politique, la réorganisation spirituelle, directement érigée en base indispensable du plan général de rétrogradation, soUs la suprême influence d'une dangereuse corporation, préalablement rétablie pour cette unique destination. A ce titre, ainsi qu'à tout autre, cette dernière tentative ne pouvait, sans doute,

conduire qu'à la reproduction accélérée de l'inévitable avortement propre à une pareille marche pendant les trois siècles antérieurs ; la compagnie tristement fameuse qui s'en rendit l'organe naturel ne put alors que joindre à la haine insurmontable qu'elle avait jadis inspirée le plus irrévocable mépris, justement acquis désormais à une congrégation où la plus ignoble hypocrisie dispensait si souvent de 'mérite et même de moralité. Néanmoins, cette façon de. procéder constitue, à sa manière, un premier symptôme politique de la prépondérance directe que devait maintenant obtenir de plus en plus le besoin fondamental de la réorganisation spirituelle, depuis que Timpuissanee organique de la métaphysique négative avait suffisamment prouvé l'impossibilité actuelle de toute réorganisation temporelle qui n'aurait pas été convenablement précédée d'une régénération intellectuelle «t morale: ce sentiment ne pouvait, en effet, exister habituellement chez l'école rétrograde, sans tendre nécessairement à se propager aussi peu à peu, avec une efficacité plus décisive, chez l'école progressive elle-même, par une suite naturelle de leur antagonisme fondamental.

Quand cette vaine réaction eut enfin pris -une attitude sérieusement menaçante pour l'ensemble du grand mouvement révolutionnaire, une seule secousse décisive, détruisant rapidement, sans aucune opposition réelle, une politique essentiellement dépourvue de toutes racines populaires, suffit à démontrer, aux plus aveugles observateurs, que la chute de Bonaparte, loin d'être simplement due à l'unique amour de la paix, était également résultée de l'aversion universellement inspirée par la rétrogradation tyrannique qui était devenu le but déplorable d'une inévitable dictature. La forme effective du dénouement impérial ayant dû naturellement laisser, à cet égard, ainsi que je l'ai noté ci-dessus, une équivoque fondamentale, qu'il importait de dissiper à jamais, cette énergique manifestation était certainement indispensable, dans l'état présent de la philosophie politique, pour faire dignement comprendre que le besoin du progrès social n'était pas moins fondamental, aux yeux de la nation française, premier organe spontané de la république européenne, que le besoin de l'ordre et celui de la paix, déjà spécialement signalés, l'un à l'avènement, l'autre au déclin, du régime de Bonaparte. Cette démonstration nécessaire doit être, ce me semble, historiquement envisagée comme destinée à marquer

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enfin le terme irrévocable de la grande réaction rétrograde, immédiatement commencée à l'institution du déisme légal de Robespierre, complètement développée sous la tyrannie de Bonaparte, et aveuglément prolongée par ses Jaibles successeurs. Depuis cet indispensable enseignement, la nation française est demeurée essentiellement inaccessible à de fréquentes tentatives d'une agitation politique toujours dépourvue jusqu'ici de toute véritable intention organique, et ne pouvant aboutir qu'à de vaines substitutions de personnes, où l'ordre serait gravement compromis sans aucun profit pour le progrès. Quoique le caractère purement provisoire, propre à l'ensemble de la situation révolutionnaire, soit ainsi devenu plus profondément appréciable que sous aucun des modes antérieurs, la population a dû, en général, sauf d'inévitables manifestations, dès lors, il est vrai, plus réitérées, du besoin fondamental de régénération sociale, reprendre paisiblement le cours naturel de son évolution industrielle, dont l'exclusive prépondérance, malgré ses graves dangers moraux, doit spontanément résulter de l'absence prolongée de toute éminente activité politique, jusqu'à une convenable élaboration de la vraie réorganisation spirituelle.

Cette dernière transformation préparatoire se distingue principalement des précédentes par une sorte de renonciation volontaire, implicite mais irrécusable, du régime officiel à l'établissement régulier d'aucun ordre intellectuel et mora] : devenue directement matérielle, la politique y prétend rester indépendante des doctrines et des sentiments et reposer désormais sur la seule considération active des intérêts proprement dits. Une aversion instinctive pour les aberrations qui venaient de perdre le système royal, vainement obstiné à poursuivre, en sens rétrograde, la réorganisation spirituelle, a dû naturellement inspirer une telle tendance empirique, dans un milieu où l'état des idées ne saurait permettre aux hommes politiques de concevoir, d'une manière vraiment progressive, celte indispensable réorganisation. En môme temps, la difficulté croissante de maintenir suffisamment l'ordre matériel, au milieu de l'anarchie mentale et morale, ainsi directement livrée désormais à son libre essor spontané, a dû maintenir habituellement cette nouvelle disposition, en produisant un état continu d'imminente préoccupation politique, qui détournerait le pouvoir de toute autre inquiétude moins immédiate, quand même il serait sérieusement accessible à aucune

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224 i PHILOSOPHIE POSITIVE

considération étrangère à la conservation, de plus en plus pénible, de sa propre existence, dès lors incessamment menacée, non seulement par des agitations exceptionnelles devenues plus fréquentes, mais surtout par le jeu régulier des divers éléments d'un régime contradictoire. C'est ainsi que s'est enfin trouvé provisoirement réalisé, autant que le comportent les tendances générales de la société moderne, l'étrange type politique propre à la philosophie négative, qui avait si longtemps demandé un système réduisant le pouvoir *àde simples fonctions répressives, sans aucune attribution directrice, et abandonnant à une libre concurrence privée toute active poursuite de la régénération intellectuelle et morale. Mais, après son entière installation, ce dernier régime provisoire est radicalement méconnu de ceux-là mêmes qui en avaient été d'avance les plus zélés admirateurs spéculatifs, parce qu'ils y ont vu s'évanouir aussitôt les irrationnelles espérances de réformation sociale qu'ils en avaient aveuglément conçues, et qui ont fait place à la triste conviction expérimentale qu'une telle politique matérielle nécessite aujourd'hui la plus vaste extension permanente d'une corruption organisée, à défaut de laquelle la décomposition deviendrait imminente, sous l'essor presque illimité ,des ambitions perturbatrices, et d'où résulte nécessairement l'accroissement continu des plus onéreuses dépenses publiques, comme indispensable condition pratique d'un régime surtout vanté pour sa nature éminemment économique.

Sans examiner ici davantage les divers caractères essentiels propres à une situation déjà spécialement analysée, à tous égards, dans la leçon préliminaire du tome quatrième, il nous suffit de les avoir ainsi directement rattachés à l'ensemble de notre appréciation historique. Toutefois, afin de compléter réellement l'explication ci-dessus indiquée sur la désorganisation décisive de la grande dictature temporelle, il importe de considérer, d'une manière distincte quoique sommaire, la nouvelle situation générale d'un pouvoir central auquel la précision du langage philosophique ne permet guère d'appliquer désormais l'ancienne qualification de royauté, depuis que tous les prestiges monarchiques ont irrévocablement disparu avec les croyances qui les consacraient, et lorsque d'ailleurs le cours naturel des événements, pendant le dernier demi-siècle, a dû rendre fort problématique, en France, la vaine hérédité légale d'une fonction qui n'y

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saurait jamais dégénérer en une simple sinécure anglaise, et qui, par suite, y exigera toujours une véritable capacité personnelle, dont la transmission domestique est peu vraisemblable. Userait d'ailleurs superflu de s'arrêter ici aucunement à l'irrécusable confirmation que noire dernière commotion politique a spontanément fournie pour l'inanité radicale des imitations métaphysiques du régime transitoire propre à l'Angleterre, d'après l'évidente subalternité parlementaire à laquelle s'est ainsi trouvé réduit un prétendu élément aristocratique d'origine impériale ou royale. Mais il faut, au contraire, soigneusement noter les nouveaux empiétements généraux de rassemblée, législative sur le pouvoir qu'une. habitude invétérée conduit encore à qualifier de royal, malgré qu'il ait déjà perdu sans retour tous les principaux attributs historié quement rappelés par une telle dénomination politique. Ces usurpations caractéristiques consistent d'abord dans l'initiative directe constitutionnellement accordée à chacun des membres de cette législature, et surtout dans la tendance permanente, encore plus décisive, quoique moins légale, qui les pousse tous, au milieu de leurs vains dissentiments habituels, à l'annulation directe de l'autorité centrale, en lui imposant les organes qu'elle doit employer, de manière à empêcher l'exercice le plus légitime de son indispensable spontanéité. Sous cette double influence, il est clair que le centre d'action, désormais privé de toute stabilité réelle, se trouve successivement transporté chez chacun des personnages qui parviennent, tour à tour, à obtenir par des moyens plus ou moins éphémères, un ascendant parlementaire, si rarement attaché à une vraie capacité politique, d'après l'irrationnelle nature d'une assemblée où doivent nécessairement dominer aujourd'hui les vues empiriques et partielles avec les passions dispersives, sauf les cas exceptionnels où l'imminence d'un grave danger commun vient y permettre une véritable unité passagère. On doit aussi remarquer que les ministres mêmes du pouvoir central, ainsi devenus presque indépendants delà puissance royale, tendraient bientôt à déterminer son entière élimination graduelle, sans plus d'embarras que les anciens maires du palais, quoique d'une tout autre manière, si notre milieu social n'empêchait spontanément une telle usurpation, soit par la propre fragilité de ces suprêmes agents, soit surtout par l'absence nécessaire de tout éminent dessein politique dans cette situation provisoire du grand mouvement révolu-

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tionnaire. Toutefois, malgré ces périls continus, "l'action royale, habilement exercée, et sagement réduite à son indispensable office actuel pour le maintien matériel d'un ordre public souvent compris, finit par obtenir suffisamment, sous 1 adhésion spontanée d'une masse essentiellement étrangère à de vaines agitations parlementaires, un véritable ascendant habituel, en vertu de sa constance et de sa concentration, sur les vues incohérentes de tant d'ambitions contradictoires, qu'apaisent aisément de nouvelles décompositions du pouvoir et de fréquentes mutations personnelles, dont l'influence continue, en dissipant toute crainte sérieuse d'empiétement ministériel, tend d'ailleurs évidemment à l'augmentation rapide de la déplorable dispersion politique qui caractérise une société désormais dépourvue de toute vraie direction permanente, tant que durera l'interrègne intellectuel et moral.

Dans cette étrange situation temporaire il ne nous reste plus à considérer que le résultat général de la renonciation implicite du régime officiel à toute prétention sérieuse sur la réorganisation spirituelle, pour laquelle il a volontairement reconnu son inaptitude radicale, comme je. l'ai ci-dessus expliqué. Or, cette incompétence, tacitement avouée, livre nécessairement la puissance intellectuelle et morale à quiconque veut et peut s'en saisir passagèrement, sans aucune garantie normale d'une vraie vocation personnelle relativement aux plus importants et aux plus difficiles problèmes dont la pensée humaine puisse être jamais préoccupée : d'où suit habituellement, beaucoup plus que sous tous les autres modes antérieurs, la domination spirituelle du journalisme, naturellement échue aujourd'hui à de purs littérateurs, ordinairement impropres, soit en eux-mêmes, soit surtout par l'ensemble de leur éducation, à sentir suffisamment ce qui constitue la saine élaboration rationnelle d'une question quelconque, fût-ce envers les plus simples sujets de spéculation positive, et dès lors nécessairement disposés, même avec les plus loyales intentions politiques, à faire trop souvent dégénérer l'appréciation philosophique des principales difficultés sociales en un stérile appel à des passions qu'il faudrait, au contraire, presque toujours calmer. Sous le déplorable ascendant de sectes éphémères, dont la vaine succession deviendra bientôt aussi rapide que celle des ministères parlementaires, ce pouvoir inconstitutionnel, mais irrécusable, a dû malheureu-

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sur la confusion' fondamentale des deux puissances élémentaires, tant signalée dans le volume précédent. Depuis que les principaux débats parlementaires sont habituellement réduits à déterminer à quelle nouvelle coterie d'avocats et de littérateurs appartiendront momentanément lés portefeuilles et. les ambassades, il faut peu s'étonner, sans doute, que la presse ait rapidement conquis, malgré tous les obstacles quelconques, un ascendant social dont la tribune n'était plus digne. Historiquement envisagée, cette» nouvelle prépondérance, qui ne peut certainement que s'accroître, constitue maintenant à mes yeux, pour l'ensemble de l'école révolutionnaire, un premier symptôme décisif de la prééminence générale qu'y acquiert aujourd'hui le sentiment instinctif du besoin direct de la réorganisation spirituelle, dont l'urgence supérieure avait été déjà comprise, sous la période précédente, par l'école rétrograde, suivant les formes convenables à sa nature propre, comme je l'ai ci-dessus expliqué. C'est ainsi que, sous l'irrésisjible impulsion d'un enseignement expérimental, un demi-siècle de profondes perturbations sociales a finalement conduit désormais tous les partis actifs à reconnaître spontanément, chacun à sa manière, quoique d'après un mode très imparfait, la priorité nécessaire que doit actuellement obtenir la régénération intellectuelle et morale sur une suite immédiate d'essais purement politiques, dont l'efficacité est enfin radicalement épuisée, tant qu'ils ne pourront pas être philosophiquement dirigés par une telle rénovation préalable.

Quant aux résultats effectifs de la période extrême que nous achevons d'apprécier, ils ont surtout consisté jusqu'ici dans l'inévitable extension de la crise fondamentale à l'ensemble de la grande république européenne, dont la France devait être seulement l'avant-garde. Pendant la période précédente, l'heureuse influence politique de la paix universelle y avait déjà spontanément développé presque partout les germes antérieurs d'un salutaire ébranlement, que l'agitation guerrière avait elle-même préalablement concouru à stimuler involontairement, comme je l'ai expliqué en son lieu. Mais cette propagation naturelle ne pouvait, sans doute, acquérir une importance vraiment décisive, tant que la crise générale avait dû sembler dissipée dans son foyer principal. C'est donc seulement depuis qu'une dernière commotion indispensable a pleinement démontré l'inanité radicale d'une telle illusion

sèment rester jusqu'ici, chez l'école progressive ou révolutionnaire, essentiellement consacré, sauf d'inévitables intrigues personnelles, à l'active propagation continue de conceptions éminemment anarchiques, liant la réorganisation finale à une profonde perturbation des conditions élémentaires les plus indispensables à la sociabilité moderne,' d'après des inspirations constamment empruntées, d'une manière plus ou moins explicite, au déisme légal de Rousseau et de Robespierre, spontanément érigé en fondement nécessaire de la régénération humaine. Dans une situation radicalement désordonnée, où les plus énergiques stimulations poussent incessamment aux plus difficiles spéculations les intelligences les moins préparées, sans aucun principe réel propre à contenir les divagations spontanées, on doit certes peu s'étonner ni que les plus absurdes utopies obtiennent momentanément un dangereux crédit, ni qu'une critique dissolvante tende à la funeste déconsidération de toute autorité quelconque, suivant les explications fondamentales du quarante-sixième chapitre, auquel je dois ici me borner, à cet égard, à renvoyer spécialement le lecteur attentif. J'y ajouterai seulement, pour compléter cette appréciation historique, que les irrationnelles précautions légalement instituées contre de tels périls tendent < nécessairement d'ordinaire à les aggraver ^beaucoup, puisque les conditions fiscales et les répressions pécuniaires ainsi imposées au libre exercice de cet étrange pouvoir spirituel doivent naturellement aboutir à le concentrer davantage chez de vastes coteries, où il se complique inévitablement de calculs mercantiles, en un temps où, la méditation solitaire pouvant seule produire de vraies convictions, une sage politique devrait, au contraire, systématiquement encourager l'action sociale des penseurs isolés, les seuls qui puissent être aujourd'hui suffisammemt affranchis d'un déplorable entraînement intellectuel et moral. Quoi qu'il en soit, l'extrême imperfection actuelle de cette nouvelle puissance ne doit pas faire méconnaître la haute importance de son avènement caractéristique, malgré les vaines réclamations d'une assemblée temporelle, souvent choquée de voir ainsi surgir hors de son sein un pouvoir illégal, quelquefois disposé envers elle à un redoutable antagonisme, bien que lui-même manifeste encore, sous ce rapport surtout, un trop faible sentiment de son énergique spontanéité, d'après un reste d'influence inaperçue de la grande aberration révolutionnaire

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politique, que celte extension nécessaire a pu suffisamment s'accomplir. Quoiqu'elle semble avoir partout abouti, comme en France, à une vaine imitation universelle de la transition anglaise, l'appréciation historique ci-dessus appliquée au cas français démontre pareillement, surtout chez les, peuples catholiques, que cette irrationnelle utopie n'y saurait acquérir^ aujourd'hui aucune véritable consistance, même parmi les populations allemandes où l'élément aristocratique avait le moins déchu, comme le confirme de plus en plus l'épreuve j universelle. Il est d'ailleurs évident que l'imminente propagation spéciale de l'agitation révolutionnaire jusqu'au sein de l'organisation britannique doit nécessairement discréditer toute application extérieure d'un régime radicalement attaqué dans son type national. «Cette indispensable extension occidentale était surtout destinée pour la marche générale des conceptions actuelles, à déterminer une suffisante généralisation d'idées politiques sur la vraie nature de la crise commune, et à faire directement ressortir la prépondérance décisive que doit enfin acquérir partout la réorganisation intellectuelle «t morale, seuta susceptible de convenir simultanément à des populations où l'élaboration politique proprement dite devra s'accomplir ensuite d'une manière essentiellement indépendante, sous peine des plus dangereuses perturbations européennes, comme je l'indiquerai ci-dessous. Quoiqu'une telle propagation ait dû naturellement tendre à rajeunir la métaphysique révolutionnaire, qui ne pouvait ailleurs être aussi usée qu'en France, l'impuissance organique de cette doctrine négative a dû aussi se manifester universellement, sans exiger, en chaque cas, le renouvellement national des douloureuses expériences qui, d'après la similitude fondamentale des situations, avaient dû être tentées par un seul peuple à l'éternel profit de tous les autres. Enfin, il importe de noter que la réaction nécessaire de cette extension décisive achève de consolider la pleine sécurité du mouvement commun, que garantissait d'abord notre grande défense révolutionnaire, et qui désormais repose aussi sur l'heureuse impossibilité de toute grave compression rétrograde, ainsi directement condamnée à une chimérique universalité, depuis que les diverses populations occidentales ne peuvent plus être sérieusement ameutées contre une seule d'entre elles, et que les armées sont partout occupées principalement à contenir ces agitations intérieures.

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Telle est la suite naturelle de considérations historiques qui, d'après une appréciation, sommaire mais spéciale, de chacune des cinq périodes essentielles propres à la crise finale . où demeure plongée, depuis un demi-siècle, l'élite de l'humanité, nous conduit à reconnaître, d'une manière plus ou moins distincte, dans l'ensemble de ce vaste théâtre social, et surtout dans le principal siège de l'impulsion décisive, l'irrécusable nécessité actuelle d'une réorganisation spirituelle, vers laquelle nous avons vu converger spontanément toutes les hautes tendances politiques, et dont ^inévitable avènement, désormais complètement préparé, n'attend plus aujourd'hui que l'indispensable, initiative philosophique qui seule lui manque encore, et que j'ose immédiatement tenter par ce Traité fondamental, destiné a caractériser, à~ tous égards, la rationalité positive. Néanmoins, avant de procéder directement à cette indication définitive, que l'esprit général et le « cours graduel de notre élaboration dynamique font déjà spontanément pressentir, il faut d'abord compléter l'examen intégral de la grande époque à laquelle nous venons de consa- . crer une analyse partielle exigée par son importance décisive en y considérant enfin, abstraction faite, de. toute période . particulière, l'extension nécessaire de la double progression sociale que les deux chapitres précédents ont démontrée ^ propre à toute évolution moderne, soit quant à l'irrévocable extinction du système théologique et militaire, soit pour, l'essor universel- d'un Organisme rationnel et pacifique. A l'un et à l'autre titre, il importe ici d'apprécier exactement l'indispensable complément naturel ainsi' rapidement apporté à l'ensemble du mouvement fondamental, à Ja fois négatif et . positif, que nous avons vu lentement s'accomplir pendant les cinq siècles antérieurs ■

Comme envers ce passé, nous devons ici considérer, en premier lieu, le prolongement de la décomposition politique, et d'abord en ce qui concerne l'organisme théologique, principale base de l'ancien système social. Or, à cet égard, il est aisé d'apprécier historiquement la réaction nécessaire sui: vaut laquelle la crise révolutionnaire, spontanément issue de la désorganisation religieuse, a puissamment contribué à la rendre, évidemment irrévocable, en portant une dernière atteinte décisive aux diverses conditions essentielles, poli- y tiques, intellectuelles et morales, de l'ancienne économie spiri- % tuelle. Sous le premier aspect, il est clair que l'asservissement.

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antérieur de Tordre ecclésiastique à la puissance temporelle a été alors beaucoup augmenté, soit en ôta.nt au clergé cette influence légale sur la vie domestique dont il conserve encore l'apparence chez les populations protestantes, soit surtout en le privant de biens spéciaux déjà dépourvus de toute grande destination, et en subordonnant par suite l'ensemble de son existence aux discussions annuelles d'une assemblée de laïques incrédules, presque toujours mal disposés envers la corpora-tion sacerdotale quoique leur antipathie soit ordinairement contenue par une sorte de croyance empirique à la prétendue nécessité indéfinie des doctrines théologiques pour le maintien de l'harmonie sociale. En laissant Bonaparte rétablir, sans opposition sérieuse, un culte encore cher à une partie arriérée mais intéressante de notre population, la nation française a toujours imposé au clergé, comme condition tacite d'une dotation désormais facultative, l'obligation fondamentale de renoncer à toute influence politique et de se borner, à ses fonctions privées, envers ceux seulement qui consentent à y recourir. Dès la prochaine tentative un peu grave de réaction rétrograde au profit d'un pouvoir qui ne saurait se résigner volontairement à un tel abaissement, cette disposition nationale, aujourd'hui certainement prépondérante, malgré de vaines apparences contraires, déterminera, sans doute, la suppression finale du budget ecclésiastique, en réservant aux divers fidèles l'entretien spécial de leurs pasteurs respectifs, suivant une tendance trop conforme à l'esprit général de la métaphysque révolutionnaire poufrester longtemps inévitable, comme l'ont annoncé déjà quelques propositions prématurées. Or, un tel usage qui, dans les mœurs protestantes des Anglo- Américains, est très favorable à la profession sacerdotale, consommerait assurément sa ruine totale en France, et bientôt même dans tous les autres pays demeurés nominalement catholiques sauf l'insuffisante compensation de quelques rares dévouements partiels. Quant à ia décadence Intellectuelle de l'organisation théologique, la crise révolutionnaire a dû s'aggraver profondément, en propageant chez toutes les classes quelconques l'entière émancipation religieuse. Une nation qui, pendant plusieurs années, loin de réclamersérieusement contre la suppression légale du culte public par une assemblée éminemment populaire, a paisiblement écouté, dans ses vieilles cathédrales, la prédication directe d'un audacieux athéisme ou d'un déisme non moins hostile aux anciennes croyances,

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a certes suffisamment constaté son plein affranchissement théologique ; surtout quand on considère que même d'odieuses persécutions ne purent alors vraiment ranimer une ferveur religieuse dont les sources mentales étaient nécessairement taries : les vains témoignages ultérieurs qu'on a souvent allégués à cet égard ont toujours été essentiellement dépourvus de la véritable spontanéité qui seule en eût constitué la valeur sociale ; car ils furent constamment dus aux préoccupations systématiques d'une politique rétrograde, d'abord impériale et puis royale.

Après ces évidentes indications historiques, que chaque lecteur peut aisément développer; il faut enfin, quant aux considérations morales, insister davantage sur l'appréciation plus contestée, quoique non moins décisive, de l'irrécusable démonstration spontanément résultée de l'ensemble de la crise révolutionnaire contre la prétention exclusive des doctrines religieuses aux propriétés morales, soit individuelles, soit surtout sociales, dont une aveugle routine dispose encore à y.chercher uniquement le principe invariable. Depuis qu'une pleine émancipation théologique était devenue fréquente chez les esprits cultivés, de nombreux exemples privés, parmi lesquels on distingue toujours avec reconnaissance la vie entière du vertueux Spinosa, tendaient, sans doute, à constater de plus en plus l'indépendance fondamentale de toutes les vertus réelles envers les croyances qui, dans l'enfance de l'humanité, avaient été longtemps indispensables à leur stimulation permanente. Outre ces cas particuliers graduellement multipliés, une exacte analyse eût aisément prouvé que, même chez le vulgaire, surtout pendant la troisième phase moderne, les faibles convictions religieuses qui s'y conservaient encore étaient habituellement dépourvues de toute efficacité essentielle pour l'ensemble de la conduite morale, abstraction faite d'ailleurs des graves discordes, domestiques, civiles et nationales, dont elles étaient devenues le principe évident. Mais malgré ces divers enseignements, on sait combien de telles prétentions doivent longtemps survivre aux situations qui les motivaient, envers des phénomènes aussi complexes, et sous l'impulsion de tant d'intérêts attachés à leur ascendant continu. En considérant l'ensemble de l'évolution humaine, il n'y a pas, d'après notre théorie historique, de vertu quelconque qui, pour se convertir en habitude suffisante, n'ait eu primitivement besoin d'une sanction religieuse

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que la progression intellectuelle et morale a fait ensuite éliminer sans danger, à mesure que la saine appréciation des influences réelles a rendu superflus les stimulants chimériques. C'est pourquoi toutes les phases sociales ont retenti, comme aujourd'hui, de déclamations rétrogrades sur la prétendue dépravation que l'humanité allait inévitablement subir d'après l'imprudente suppression de telle ou telle croyance superstitieuse : il suffit encore de parcourir les diverses civilisations contemporaines pour retrouver l'équivalent de ces vains regrets, même envers les cas que les plus croyants regardent, chez les peuples avancés, comme nécessairement étrangers à toute considération théologique. Quoique, par exemple, la propreté y soit certainement devenue depuis longtemps indépendante des motifs religieux, et simplement rattachée à des convenances réelles, privées ou publiques, tous les brames persistent cependant à ériger en nécessité absolue son invariable liaison à leurs prescriptions théologiques. Plusieurs siècles après l'essor universel du christianisme, un grand nombre d'hommes d'Etat et même beaucoup de philosophes continuaient à déplorer gravement l'imminente démoralisation qu'ils concevaient attachée à la chute des supersti- lions polythéiques. Sans que les clameurs modernes soient, au fond, plus raisonnables, il est donc facile de sentir ainsi l'extrême importance d'une grande manifestation nationale qui constaterait enfin, d'une manière directe et décisive, l'actif développement des plus hautes vertus chez une population devenue essentiellement étrangère, et même profondément antipathique, aux diverses croyances théologiques. Or, tel est l'éminent service dont l'émancipation humaine sera éternellement redevable à l'énergique démonstration historique spontanément fournie par la révolution française. En voyant alors, non seulement parmi leschefs, mais chezles moindres citoyens, tant décourage, soit guerrier, soit même civil, tant d'admirables dévouements patriotiques, tant d'actes, même obscurs, d'un noble désintéressement, surtout pendant la durée totale de la grande défense républicaine, tandis que toutes les anciennes croyances étaient avilies ou persécutées, il est certainement impossible, à tout observateur judicieux, de ne pas sentir profondément l'inanité radicale du principe rétrograde relatif à l'immuable nécessité morale des opinions religieuses Cette grande expérience ne laisse pas seulement à l'esprit théologique la ressource, d'ailleurs évidemment illusoire, de

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rattacher à an vague déisme tant d'énergiques résultats : outre que les demi-convictions propres à cette vaine doctrine sont, par leur nature, trop confuses et trop chancelantes pour comporter de tels effets, il est directement sensible que, à cette époque, la plupart des citoyens actifs, soit dans l'armée, soit dans la nation, étaient presque aussi indifférents au déisme moderne qu'à tout autre système religieux ; car le déisme légal devint ensuite, comme je l'ai montré, le vrai commencement historique de la réaction rétrograde, et procéda surtout, aussi bien que tous les degrés ultérieurs de cette réaction, de vues purement politiques, fort étrangères et souvent opposées aux principaux instincts populaires. Tel est le nouvel aspect général sous lequel on doit concevoir l'ensemble de la crise révolutionnaire comme ayant spécialement complété l'irrévocable décadence de tout régime théologique, en ôtant radicalement aux doctrines religieuses les attributions morales dont un opiniâtre préjugé semblait leur assurer à jamais le privilège exclusif.

Les diverses considérations précédentes concourent, en résumé, à montrer le catholicisme, que nous avons vu si longtemps présider à l'évolution moderne, comme devenu finalement étranger à la société actuelle, où il ne peut plus figurer qu'à titre d'imposante ruine historique, pour empêcher le monde de perdre tout sentiment actif d'une véritable organisation spirituelle, et pour en indiquer aux philosophes les vraies conditions fondamentales. Encore ce double office extrême est-il aussi très imparfaitement rempli désormais, soit d'après l'irrationnelle appréciation qui transporte à un admirable organisme politique la juste réprobation maintenant attachée à la philosophie théologique sur laquelle il avait dû malheureusement reposer, soit aussi en vertu de l'infériorité mentale, d'un clergé de plus en plus recruté parmi les natures inférieures, et qui perd rapidement le digne sentiment de son ancienne mission sociale, dont une étude approfondie du moyen âge peut seule fournir aujourd'hui une suffisante connaissance aux penseurs qui voudraient y puiser convenablement d'heureuses indications générales (1). Quoique tout

(1) Cette irrévocable dégénéralion intérieure du clergé catholique, par suite de la discordance fondamentale de sa philosophie avec l'ensemble de la civilisation actuelle, est alors devenue spécialement sensible en ce que les efforts mémorables, quoique rétrogrades, tentés, à cette époque, pour recomposer la théorie générale du catholicisme,

vrai philosophe doive profondément regretter la stérilité sociale de cette grande construction, ces deux genres de motifs ne permettent guère d'espérer qu'une sage transformation, conforme à l'esprit de la régénération finale, puisse l'y utiliser réellement comme moyen de transition ; le principal obstacle, à cet égard, résultera surtout de l'aveugle antipathie du sacerdoce contre toute philosophie vraiment positive, et de sa puérile obstination à chercher, dans de vaines intrigues, la chimérique restauration de son antique ascendant. Il est malheureusement beaucoup plus vraisemblable que ce noble édifice politique est destiné, par l'irrévocable caducité de ses fondements intellectuels, à une entière démolition, de même que l'ordre polythéique antérieur, en laissant seulement l'impérissable souvenir des immenses services de tous genres qui y rattachent historiquement l'ensemble de l'évolution humaine, et des perfectionnements essentiels qu'il a introduits dans la théorie fondamentale de l'organisme social suivant la juste appréciation spéciale du volume précédent.

Considérant maintenant le progrès actuel de la décomposition politique relativement à l'organisme" temporel, il est aisé de reconnaître que, .malgré le développement exceptionnel d'une prodigieuse activité guerrière, le cours graduel de la crise révolutionnaire n'a pas encore moins concouru à compléter, en général, l'irrévocable décadence du régime militaire que celle du système théologique lui-même. D'abord le mode nécessaire suivant lequel dut s'accomplir la grande défense républicaine détermina simultanément l'irrévocable déconsidération de l'ancienne caste militaire, ainsi radicalement privée de sa seule attribution caractéristique, et même la

et qui n'auront eu d'autre utilité permanente que d'eïTmieux caractériser le système historique, furent essentiellement dus à des penseurs étrangers à l'Église : tel fut surtout l'éminent de Maistre, celui de tous les philosophes modernes qui a jusqu'ici le plus complètement apprécié ce grand organisme. Parmi les différents prêtres qui ont suivi ses traces, le seul qui l'ai fait avec un véritable talent, toutefois bien pluslittéraire que philosophique, longtemps célébré comme le plus ferme appui de la restauration catholique, a finalement témoigné, par une scandaleuse conversion révolutionnaire, l'extrême fragilité des convictions que peuvent maintenant produire des doctrines caduques, qu'un' aveugle empirisme s'obstine vainement à présenter encore comme les seules .garanties solides de l'ordre, intellectuel et moral, tandis que, en réalité, le moindre choc des passions suffit aujourd'hui à les ébranler radicalement chez leurs principaux organes.

cessation correspondante du prestige jadis inhérent, malgré l'institution décisive des armées permanentes, à la spécialité d'une telle profession, où les citoyens les moins préparés surpassèrent alors, après un rapide apprentissage, les maîtres les plus expérimentés. Cette épreuve décisive, heureusement accomplie au milieu des plus défavorables circonstances, fit donc sentir que, pour une simple activité défensive, seule vraiment compatible avec l'esprit pacifique de la sociabilité moderne, toute tribu guerrière, et même toute grave préoccupation continue des sollicitudes militaires, étaient désormais devenues essentiellement inutiles, sous l'impulsion patriotique d'une véritable détermination populaire, sans laquelle d'ailleurs Ja plus habile. tactique serait, à cet égard, radicalement insuffisante, comme le prouve ensuite trop clairement la triste contre-épreuve amenée par la tyrannie rétrograde de Bonaparte. D'autres exemples nationaux établirent bientôt, d'une manière non moins expressive, et suivant des conditions analogues, que cette consolante vérité politique est également applicable à toutes les populations actuelles, et qu'elle résulte nécessairement du système fondamental de notre civilisation.

En second lieu, la nature même de la guerre révolutionnaire dut aussitôt mettre un terme irrévocable à la dernière série de guerres systématiques qui avait surtout caractérisé, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent, la troisième phase moderne, et qui tendait à perpétuer l'activité militaire en la destinant au service politique de l'activité industrielle, désormais prépondérante : cet ancien esprit ne put alors persister qu'en Angleterre, où il était même profondément modifié par de graves sollicitudes sociales. On doit, à cet égard, soigneusement remarquer, à cette époque, la décadence presque universelle du régime colonial, fondé sous la seconde phase, et que l'irrévocable séparation des principales colonies détruisit essentiellement après trois siècles, de manière à prévenir tout renouvellement sérieux des guerres importantes qu'il avait auparavant suscitées : l'Angleterre seule dut aussi offrir, à ce sujet, une exception spéciale çt probablement passagère, que les autres nations européennes ne pouvaient ni ne devaient troubler, dans l'intérêt commun de la grande république occidentale, éminemment compatible avec une telle anomalie, correspondante à des besoins et à des aptitudes qui ne sauraient ailleurs exister encore au même degré. L'heureuse révolution

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américaine avait d'abord fournira cette scission nécessaire à la fois un signal décisif et un appui fondamental ; mais son accomplissement dut ensuite résulter des préoccupations exclusives propres aux diverses métropoles par une suite plus on moins directe de la crise révolutionnaire. C'est ainsi que disparut alors essentiellement, dans l'ensemble de la république européenne, la dernière source générale des guerres modernes. J1ai d'ailleurs suffisamment expliqué déjà comment, en un temps où l'esprit militaire se subordonnait profondément à un but social, une immense aberration guerrière avait été naturellement déterminée par un irrésistible entraînement, dont le retour est certainemeRt impossible, malgré tous les efforts quelconques, depuis que les guerres de principes, qui seules restaient supposables, ont été radicalement contenues par une suffisante extension occidentale de l'agitation révolutionnaire, ainsi devenue, pour l'Europe actuelle, un gage assuré de tranquillité provisoire, en consumant, d'une manière continue, toute la sollicitude des gouvernements et toute l'activité de leurs nombreuses armées à prévenir péniblement les perturbations intérieures. Quelque précaire que doive sembler une telle garantie, elle est cependant de nature à durer jusqu'à ce qu'une véritable réorganisation intellectuelle vienne partout instituer spontanément une sécurité directe et permanente, en réformant *à jamais des mœurs et des opinions qui constituent les derniers vestiges du régime initial de l'humanité, et en faisant uniformément prévaloir désormais la paisible préoccupation journalière des divers perfectionnements sociaux, soit européens, soit nationaux, sous la commune inspiration d'une doctrine universelle, interprétée par un même pouvoir spirituel, comme je l'indiquerai spécialement ci-après. Nous avons, il est vrai, précédemment remarqué l'introduction spontanée d'un dangereux sophisme, qu'on s'efforce aujourd'hui de consolider, et qui tendrait à conserver indéfiniment l'activité militaire, en assignant aux invasions successives la spécieuse destination d'établir directement, dans l'intérêt final de la civilisation universelle, la prépondérance matérielle des populations les plus avancées sur celles qui le sont moins. Dans le déplorable état présent de la philosophie politique, qui permet l'ascendant éphémère de toute aberration quelconque, une telle tendance a certainement beaucoup de gravité, comme source de perturbation universelle ; logiquement poursuivie, elle aboutirait, sans doute,

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après avoir motivé l'oppression mutuelle des nations, à précipiter les unes sur les autres les diverses cités, d'après leur inégale progression sociale ; et, sans aller jusqu'à cette rigoureuse extension, qui doit certainement toujours rester idéale, c'est, en effet, sur un tel prétexte qu'on a prétendu fonder l'odieuse justification de l'esclavage colonial, suivant l'incontestable supériorité de la race blanche. Mais, quelque graves désordre que puisse momentanément susciter un appareil sophisme, l'instinct caractéristique de la sociabilité moderne doit- certainement dissiper toute irrationnelle inquiétude qui tendrait à y voir, même seulement pour un prochain avenir, une nouvelle source de guerres générales entièrement incompatibles avec les plus persévérantes dispositions de toutes les populations civilisées. Avant la formation et la propagation de la saine philosophie politique, la rectitude populaire aura d'ailleurs, sans doute, suffisamment apprécié, quoique d'après un empirisme confus, cette grossière imitation rétrograde de la grande politique romaine, que nous avons vue, en sens inverse, essentiellement destinée, sous des conditions sociales radicalement opposées à celles du milieu moderne, à comprimer partout, excepté chez un peuple unique, l'essor imminent de la vie militaire, que cette vaine parodie stimulerait, au contraire, simultanément chez des nations dès longtemps livrées à une activité émiuemment pacifique.

La décadence fondamentale du régime et de l'esprit militaire s'est partout continuée spontanément, pendant ce dernier demi-siècle, au milieu des plus spécieuses manifestations contraires, sous un troisième aspect général, non moins caractéristique que les deux précédents, par une grande innovation universelle, dont la haute signification historique est encore trop peu comprise, et qui constitue certainement la plus profonde modification que l'institution moderne des armées soldées et permanentes ait pu encore éprouver depuis son origine au quatorzième siècle. On conçoit qu'il s'agit du recrutement forcé, d'abord établi en France pour suffire aux immenses besoins de notre défense révolutionnaire ainsi qu'aux exigences plus durables de l'aberration guerrière qui lui succéda, et ensuite universellement adopté ailleurs pour consolider suffisamment les diverses résistances nationales. Cette mémorable innovation, qui, depuis la paix, a partout survécu aux nécessités initiales, constitue évidemment, par sa nature, un témoignage spontané des dispositions antimili-

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taires propres aux populations modernes, où l'on trouve encore vdes officiers vraiment volontaires, mais plus ou trop peu de soldats. En môme temps, elle concourt directement à détruire les mœurs et l'activité guerrières, en faisant cesser essentiellement la spécialité primitive d'une telle profession, et en composant les armées d'une masse radicalement antipathique à la vie militaire, devenue pour elle un fardeau purement temporaire, qui n'est habituellement supporté, par chacun de ceux qui le subissent, que dans la prévision constante d'une prochaine et inévitable libération personnelle. Il est d'ailleurs à craindre que, sous l'extension croissante des opinionsetdeshabitudes anarchiques, unservice aussionéreux ne finisse, malgré son évidente importance, par déterminer, chez la classe, déjà si grevée à tant d'autres titres, sur laquelle retombe son poids principal, d'énergiques résistances plus ou moins explicites, qui rendraient bientôt impossible la prolongation réelle de l'extension inusitée que les armées ont partout conservée depuis la paix universelle. Quoi qu'il en soit d'une telle prévision, on ne saurait douter que le recours normal à une telle ressource nécessaire ne caractérise spontanément soit comme symptôme, soit même comme principe, la pleine décadence finale du système militaire, désormais essentiellement réduit ô un office subalterne, quoique indispensable, dans le mécanisme fondamental de la sociabilité moderne.

D'après ces trois ordres de considérations générales, tous les esprits vraiment philosophiques doivent aisément reconnaître, avec une parfaite satisfaction, à la fois intellectuelle et morale, que l'époque est enfin venue où la guerre sérieuse et . durable doit totalement disparaître chez l'élite de l'humanité. Le vague et confus pressenti memt de ce grand résultat social inspirait, depuis trois siècles, de nobles utopies caracté- \ ristiques, qui, malgré leur insuffisante rationalité, n'eussent point excité tant de frivoles dédains, si l'on eût senti davantage que, comme je l'ai expliqué au cinquante-quatrième chapitre, de telles conceptions, quand elles sont vraiment spontanées et convenablement persistantes, annoncent toujours, par une anticipation plutôt affective que mentale, un véritable besoin capital, et une certaine création correspondante, quelque imparfaite qu'en doive être ainsi la double appréciation primitive. Nous voyons ici, en effet, cette heu- \ reuse conséquence finale se réaliser spontanément, après les plus terribles orages, comme une suite nécessaire de l'en-

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semble de la situation fondamentale propre aux populations modernes, qui a successivement épuisé tous les divers motifs généreux des guerres importantes, pendant qu'elle détruisait peu à peu toutes les conditions principales d'un puissant essor militaire. La profonde paix européenne qui, malgré tant d'irrationnelles prévisions et de vicieuses tentatives, persiste maintenant à un degré déjà sans exempledans l'ensemble de l'histoire moderne constitue certainementunadmirable phénomènequi,si nousn'y étions pas plongés, paraîtraità tous éminemmentdécisif pour l'avènement final d'une ère pleinement pacifique. Quelque sommaires qu'aient dû être, à ce sujet, les indications précédentes, elles sont à la fois tellement irrécusables et tellement liées à toute notre élaboration historique, qu'elles contribueront, j'espère, à rassurer les bons esprits sur le maintien nécessaire d'une paix indispensable, à tous égards, à l'évolution actuelle de l'élite de l'humanité, et qui ne saurait éprouver aujourd'hui de perturbation grave quoique momentanée, que si de vaines agitations intérieures venaient permettre, en France, la prépondérance passagère de funestes impulsions systématiques, que le seul pressentiment de ces dangereux effets suffirait d'ailleurs à rendre antipathiques aux populations actuelles où prédominent assurément d'opiniâtres dispositions pacifiques, quelquefois dissimulées sous des démonstrations éphémères, dues à des inspirations antiprogressives. ■

Malgré l'incontestable réalité d'une telle appréciation générale, le vaste appareil militaire conservé, chez tous les peuples européens, avec presque autant d'extension qu'avant la paix universelle, semblerait d'abord annoncer l'imminence d'une disposition opposée, si un examen plus approfondi delà situation fondamentale n'expliquait aussitôt cette apparente anomalie, en la rattachant directement, d'après l'ensemble de ce chapitre, aux nécessités communes d'une crise révolutionnaire maintenant plus ou moins étendue à toute la république occidentale. L'active participation des armées proprement dites au maintien continu de l'ordre public, qui jadis ne leur * offrait qu'une destination accessoire et passagère, constitue désormais, au contraire, partout et de plus en plus, leur attribution principale et constante, en vertu des graves perturbations intestines qui peuvent ainsi continuellement survenir chez les diverses populations avancées, et d'où doivent d'ailleurs fréquemment résulter de véritables inquiétudes exté-

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Heures, quoique, au fond, cette uniforme agitation intérieure garantisse, comme je l'ai ci-dessus indiqué, l'impossibilité des chocs nationaux. Dans un état de profond désordre intellectuel et moral, qui doit rendre toujours imminente l'anarchie matérielle, il faut bien que les moyens de répression acquièrent une intensité correspondante à celle des tendances insurrectionnelles, afin qu'un ordre indispensable protège suffi- - \ samment le vrai progrès social contre l'effort continu d'ambitions mal dirigées liguées par des conceptions vicieuses. Cette nécessité nouvelle a été jusqu'ici commune à toutes les formes successives de la crise révolutionnaire, et l'on peut d'avance assurer qu'elle ne sera pas moins sentie chez tous les gouvernements quelconques qui pourraient survenir jusqu'à ce que la réorganisation intellectuelle et morale vienne mettre à ce besoin exceptionnel un terme définitif, dont la réalisation ne saurait être prochaine, soit d'après les difficultés et la lenteur d'une telle opération, d'abord philosophique, puis politique, soit à raison de l'égoïsme et de l'aveuglement qui partout devront l'entraver, sous la déplorable prépondérance universelle d'un esprit profondément dispersif, viciant aujourd'hui les plus saines intelligences. Tel est le mode général suivant lequel la même époque, destinée à voir essentiellement disparaître à jamais la guerre proprement dite, a développé, pour les armées modernes, transformées en une sorte de grande maréchaussée politique, une dernière mission so- \ ciale, dont l'importance n'est point contestable et dont la durée, quoique nécessairement limitée, suivant la condition précédente, doit être, par sa nature, beaucoup plus prolongée qu'on ne l'imagine en un temps où cette attribution finale n'est encore réellement qu'au début de son principal exercice. Cette situation réelle n'est pas aujourd'hui suffisamment comprise, parce que les faits politiques ne peuvent, sans une théorie vraiment positive, être convenablement aperçus qu'après une longue persistance ; outre qu'un reste d'influence des mœurs et des opinions anciennes s'oppose ici spécialement à une exacte appréciation générale : de là résulte, pour les gouvernements actuels, le fréquent recours à des artifices peu convenables et souvent dangereux, tendant à motiver, auprès des peuples, sur la prétendue imminence d'une guerre impossible, le maintien d'un vaste appareil militaire, qu'on n'ose pas justifier directement d'après sa vraie destination nécessaire. Mais une telle mission sociale étant

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assurément très avouable, en un temps où, comme je l'ai montré ci-dessus, le pouvoir central lui-même n'a pas, au fond, d'autre principal office provisoire, son importance prolongée doit bientôt conduire à la reconnaître directement et avec franchise, afin d'y adapter régulièrement les nombreux organes qui doivent y concourir; car leur position équivoque les expose aujourd'hui à de périlleuses séductions, d'après un désordre général d'opinions et d'habitudes dont l'influence s'étend ainsi, au delà des exigences fondamentales, sur ceuxlà mêmes qui en doivent réprimer les plus grands efforts matériels.

La décadence continue du régime et de l'esprit guerriers ne peut donc frapper aujourd'hui la profession militaire d'une déchéance sociale aucunement équivalente à celle qui, d'après l'irrévocable déclin de la philosophie théologique, menace désormais la corporation sacerdotale, chez laquelle on ne saurait espérer, avec quelque vraisemblance, une transformation assez profonde pour permettre sa fusion réelle dans l'organisation finale de l'humanité, où la classe spéculative doit avoir un tout autre caractère. Depuis l'entière dissolution de la caste militaire, commencée au quatorzième siècle, par l'institution fondamentale des armées modernes, et complétée, surtout en France, sous l'influence révolutionnaire, comme je l'ai expliqué, aucun grand obstacle ne peut plus empêcher la milice actuelle de prendre convenablement £les moeurs et l'esprit qui doivent correspondre à sa nouvelle destination sociale. Tout profond regret d'un passé, où ce qui est désormais accessoire fut si longtemps principal, peut être, en effet, malgré une récente imitation passagère de cette antique situation, radicalement écarté aujourd'hui chez une classe qui doit conserver un digne sentiment de son utilité permanente, et qui peut d'ailleurs justement s'enorgueillir, en un temps d'anarchie, d'un instinct organique dont le meilleur type temporel se trouvera toujours dans son admirable hiérarchie; outre les heureuses ressources secondaires que présente sa dernière constitution pour faciliter le développement intellectuel et social de nos populations, en utilisant convenablement un indispensable sacrifice temporaire. Malgré la soli- • darité fondamentale qui dutexister jadis entre l'esprit guerrier et l'esprit religieux, il ne faut jamais oublier que, dès son origine, l'institution des armées permanentes fut partout érigée dans des vues radicalement critiques, afin d'assurer

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l'avènement de la dictature temporelle autant contre la puissance sacerdotale que contre la force féodale. Aussi les guerriers modernes se distinguèrent-ils presque toujours de ceux I du moyen âge, et encore davantage de ceux de l'antiquité, par une tendance plus ou moins prononcée vers une émancipation théologique qui excita souvent les impuissantes réclamations du clergé. Bonaparte lui-même, malgré son ascendant sur l'armée, fut obligé d'y tolérer une pleine indépendance spirituelle, qui, politiquement appréciée, eût alors suffi pour juger une vaine utopie rétrograde, nécessairement fondée sur la combinaison permanente de deux éléments devenus évidemment 'inconciliables : on sait assez d'ailleurs que les efforts insensés de ses débiles successeurs n'aboutirent, en général, qu'à mieux développer une telle antipathie. Enfin la netteté et la précision des spéculations militaires doivent tendre, par leur nature, à favoriser aujourd'hui, chez ceux qui s'y livrent, l'essor de l'esprit positif; comme l'ont confirmé, depuis trois siècles, tant d'heureux exemples d'une utile alliance entre les recherches scientifiques et les études guerrières, dont l'affinité spontanée a déterminé jusqu'ici les plus importantes créations spéciales pour l'éducation positive. C'est ainsi que des antipathies communes et de pareilles sympathies ont de plus en plus tendu, surtout en France, à faire profondément pénétrer chez les armées l'instinct progressif qui caractérise les populations modernes ; tandis que l'immobilité nécessaire de la classe sacerdotale a dû la rendre finalement presque étrangère à la sociabilité actuelle. Telle est la cause générale d'une différence essentielle, qu'il importait ici d'expliquer sommairement, entre les destinées prochaines des deux élé^ ments principaux de l'ancien système politique, dont l'uniforme décomposition, à la fois temporelle et spirituelle, n'est d'ailleurs nullement altérée par cette indispensable distinction ; puisque c'est seulement une profonde transformation spontanée qui permet à l'élément militaire, par contraste avec l'élément théologique, une véritable incorporation au mouvement final de la société moderne, où son office politique devra se réduire ensuite peu à peu, à mesure que l'ordre normal s'établira à des services journaliers dont-la nécessité ne saurait jamais cesser entièrement, quel que "puisse être l'accomplissement ultérieur de la régénération morale.

Après avoir ainsi suffisamment apprécié Téminente influence propre au dernier demi-siècle pour compléter irrévo-

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cablement la grande progression négative des cinq siècles antérieurs," il nous reste à juger aussi l'extension simultanée de Ja progression positive, en considérant successivement les quatre évolutions partielles dont nous l'avons vue composée dans la dernière leçon, aGn de caractériser à la fois ses résultats effectifs et ses lacunes essentielles, quant à leur commune relation à la réorganisation finale.

Envers la plus fondamentale de ces évolutions solidaires, il serait certainement superflu, sous l'un et l'autre aspect, d'insister ici sur une appréciation désormais évidente à tous les observateurs judicieux, et qui ne peut constituer, à tous les égards, qu'un 'simple prolongement général de celle du chapitre précédent, particulièrement rappelé en ce qui s'y rapporte à la troisième phase moderne. On conçoit aisément, en effet, combien la prépondérance sociale de l'élément industriel devait être augmentée et consolidée par une crise révolutionnaire qui achevait la démolition séculaire de l'ancienne hiérarchie, et qui dès lors plaçait naturellement en primière ligne l'élévation temporelle fondée sur la richesse, dont l'influence est même ainsi devenue évidemment exorbitante, en vertu de l'anarchie intellectuelle et morale. Nécessairement troublée par la guerre, cette inévitable transformation a dû se développer rapidement depuis la paix, et se w consolider ensuite sous l'impulsion de la mémorable secousse qui a marqué le véritable terme historique de la grande réaction rétrograde. [Le progrès technique de l'industrie de- F rait d'ailleurs suivre spontanément son progrès social. Aussi est-ce alors qu'il faut placer l'essor principal du mouvement"' caractéristique dont j'ai d'avance indiqué le début général vers le milieu de la troisième phase moderne, où nous l'avons vu consister surtout en une large application des agents mécaniques, dont l'emploi, de plus en plus systématique, essentiellement fondé sur l'introduction d'un puissant moteur universel, a déjà réalisé, pendant le dernier demi-siècle, taRt d'heureux perfectionnements , que va compléter désormais l'admirable rénovation qui commence à s'opérer partout dans la locomotion artificielle, fluviale, terrestre, ou même marij j Urne. Chacun sait d'ailleurs aujourd'hui combien la relation île plus en plus intime entre la science et l'industrie a profondémenrcontribué à tous ces progrès, quoique son influence mentale n'ait pas été le plus souvent aussi favorable, d'après la funeste altération qu'elle tend à imprimer momentanément

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au caractère philosophique de la science réelle, comme je l'expliquerai ci-dessous. Enfin, c'est surtout alors que, suivant la juste remarque de divers observateurs, oelle de toutes les classes industrielles qui est la plus susceptible, à raison de sa généralité supérieure, de s'élever habituellement à quelques vues vraiment politiques, a commencé à développer son essor caractéristique, et à régulariser ses rapports élémentaires avec chacune des autres branches, sous l'impulsion primitive du système de crédit public, naturellement résulté partout de l'inévitable extension simultanée des dépenses nationales.

Conjoin*,eraent avec ces importants progrès, on doit malheureusement noter aussi la gravité croissante des différentes lacunes fondamentales signalées, à la fin du chapitre précédent, comme nécessairement propres à l'ensemble de l'évolution industrielle, d'après* la spécialité empirique et dispersive qui devait y présider jusqu'ici. Quant à l'isolement de l'industrie agricole, malgré les heureuses conséquences de la crise révolutionnaire, surtout en France, pour améliorer la condition générale des agriculteurs, on ne peut douter qu'il n'ait été finalement aggravé, par suite de la préoccupation trop exclusive qu'a dû alors inspirer l'essor plus rapide et plus décisif de l'industrie manfacturière et de l'industrie commerciale, qui, à mesure qu'elles se sont élevées dans la hiérarchie sociale, ont dû , comme dans le passé, s'écarter davantage de la première, dont l'ascension ne pouvait être, à beaucoup près, autant accélérée. Toutefois, la plus incontestable et la plus dangereuse de ces récentes aggravations des vices radicaux inhérents jusqu'ici au mouvement industriel consiste assurément dans l'opposition plus profonde qui s'est établie entre les intérêts respectifs des entrepreneurs et des travailleurs, dont le déplorable antagonisme montre aujourd'hui combien 1 industrie moderne est encore essentiellement éloignée d'une véritable organisation, puisque sa marche ne peut s'accomplir sans tendre à devenir oppressive pour la majeure partie de ceux dont le concours y est le plus indis pensable. Ce nœud fondamental de la sociabilité industrielle est alors devenu spécialement caractéristique par la grande extension universelle de l'usage continu des agents mécaniques, sans lesquels l'essor pratique correspondant eût été évidemment impossible.. On ne saurait douter que la propagation simultanée des dispositions anarchiques, surtout d'après

de folles prédications utopiques, n'ait beaucoup contribué, comme je l'ai précédemment expliqué, à envenimer cette fatale séparation, en tendant à détacher radicalement les ouvriers de leurs véritables chefs naturels, pour les placer sous la direction démagogique des rhéteurs et des sophistes les plus étrangers aux saines habitudes laborieuses. Mais, quelle que soit, à cet égard, l'influence permanente de cette cause inévitable, dont l'action funeste est aujourd'hui trop évidente, je ne dois pas hésiter à signaler ici cette scission croissante entre les têtes et les bras, comme devant être beaucoup plus reprochée à l'incapacité politique, à l'incurie sociale, et surtout à l'aveugle égoïsme des entrepreneurs qu'aux exigences démesurées des travailleurs. Outre que les premiers n'ont jusqu'ici nullement profité de leur ascendant social pour tenter de garantir les seconds contre la séduction des utopies anarchiques *par l'organisation positive d'une large éducation populaire, dont ils semblent, au contraire, irrationnellement redouter l'extension indispensable, ils ont évidemment succombé à leur ancienne tendance à se substituer aux chefs féodaux, dont ils convoitaient la chute néces- , saire, sans hériter pareillement de leur antique générosité envers les inférieurs. J'ai déjà indiqué la comparaison générale entre l'organisme guerrier et le mécanisme industriel comme éminemment propre, par sa nature, à faire rapidement saisir, chez l'industrie moderne, l'absence de toute morale spéciale, imposant des devoirs, non-seulement aux ouvriers, mais aussi aux chefs, et obligeant ceux-ci à une sollicitude permanente envers leurs associés subalternes, convenablement équivalente à l'admirable solidarité des divers intérêts militaires. Cette immense lacune se fait de nos jours plus profondément sentir, d'abord par une tendance trop fréquente des hauts fonctionnaires industriels à utiliser leur influence politique pour s'attribuer, au détriment du public, d'importants monopoles, et ensuite par une disposition plus directe et plus générale, à abuser de l'inévitable puissance des capitaux, pour faire presque toujours dominer les prétentions des entrepreneurs sur celles des travailleurs, dans leur antagonisme journalier, dont la nature, encore exclusivement matérielle, n'est pas même réglée d'après une véritable équité, puisque la législation interdit aux uns les coalitions qu'elle permet ou tolère chez les autres. Sans insister davantage sur d'aussi pénibles considérations, dont la réalité est malheu-

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reusement irrécusable, il faut surtout remarquer, à cet égard, l'aveuglement doctoral de la métaphysique économique qui, en présence de pareils conflits, ose couvrir son impuissance organique d'une irrationnelle déclaration sur la prétendue nécessité de livrer indéfiniment l'industrie moderne à sa seule spontanéité désordonnée. Toutefois, on doit également reconnaître qu'une telle opinion indiqua, d'unç manière indirecte et confuse, le vague pressentiment de l'insuffisance radicale des mesures politiques proprement dites, c'est-à-dire temporelles, pour le dénoûment continu de cette immense difficulté sociale qui, par sa nature, doit, en effet, dépendre surtout j d'une véritable réorganisation intellectuelle et morale, réglant enfin, dans un esprit d'ensemble, les devoirs respectifs des diverses classes industrielles, sous la constante surveillance impartiale d'un pouvoir spirituel unanimement respecté, comme j'aurai lieu de l'indiquer spécialement ciaprès.

Les remarques du chapitre précédent, sur le caractère général de l'évolution esthétique pendant la troisième phase : moderne, nous dispensent essentiellement, à ce sujet, de toute nouvelle appréciation pour le dernier demi-siècle, qui n'a pu offrir, sous ce rapport, qu'une simple extension spontanée de la marche antérieure, sans aucune modification radicale. Seulement, la direction unanime des esprits vers les spéculations , politiques et la tendance universelle à une entière régénération ont dû faire alors plus vivement sentir, quoique sous les inspirations absolues d'une métaphysique antihistorique, les lacunes fondamentales de l'art moderne quant au défaut de principe philosophique et de destination sociale, ainsi que l'irrévocable caducité du régime factice qui en avait provisoirement tenu lieu sous la seconde phase, d'après l'imitation exclusive des types antiques, comme je l'ai suffisamment expliqué. Mais les impuissants efforts tentés jusqu'ici, surtout en France, pour dégager l'art de cette stérile situation, n'ont abouti qu'à mieux caractériser, auprès des juges impartiaux, la relation nécessaire qui subordonne directement une telle réformation au suffisant accomplissement ultérieur d'une véritable réorganisation sociale, d'abord intellectuelle et puis morale : car l'impulsion prolongée d'une philosophie radica- • lement négative n'a conduit ainsi tant de prétendus rénovateurs qu'à constituer, en tous genres, une sorte de dévergon- : dage esthétique, où le désordre môme des compositions devient |

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un mérite trop souvent destiné à dispenser de tout autre, et qui n'a finalement produit encore aucune œuvre vraiment durable, susceptible de justifier tant d'orgueilleuses récriminations contre l'évidente insuffisance du système classique proprement dit. Ces vaines dissertations portent clairement l'empreinte universelle de la métaphysique dominante, disposant partout à prendre la forme pour le fond, et des discussions pour des constructions. Toutefois malgré une décomposition sociale qui interdit à l'art tout large exercice spontané et toute profonde efficacité générale, d'immortelles créations essentiellement indépendantes de cette stérile poétique ont alors constaté, pour chaque genre principal, que les facultés esthétiques de l'humanité ne pouvaient réellement s'éteindre, même dans le milieu le plus défavorable. Un éminent poète, envers lequeH'aristocratie britannique, qui pouvait s'en honorer, aima mieux, par d'odieuses persécutions, constater, aux yeux de l'Europe, son esprit éminemment rétrograde, sut profondément saisir l'appréciation esthétique de l'état négatif et flottant de la société actuelle, que d'impuissants imitateurs ont depuis voulu reproduire, sans comprendre que, par sa nature antipoétique, cette situation transitoire ne pouvait comporter qu'une seule fois, et chez un tel génie, une énergique idéalisation. En même temps, le genre de composition le mieux adapté à la civilisation moderne, d'où nous l'avons vu spontanément sortir, continue à manifester son originalité et sa popularité par un mémorable perfectionnement général, consistant surtout en une heureuse alliance historique de la vie privée, jusqu'alors seule abstraitement envisagée, à la vie publique qui, à chaque âge social, en modifie nécessairement le caractère fondamental. C'est ainsi que, d'après un choix judicieux de phases sociales bien déterminées et convenablement éloignées, l'immortel auteur d'Ivanhoë, de Quentin Durward, des Puritains, etc., a produit tant d'éminents chefs-d'œuvre, si avidement accueillis dans toute la république européenne, quoique principalement consacrés à caractériser la civilisation protestante ; tandis que notre civilisation catholique a trouvé ensuite une seule digne représentation poétique dans l'admirable composition de / Promessi sposi, dont l'illustre auteur, trop peu apprécié encore, figurera, sans doute, aux yeux d'une im- , partiale postérité, parmi les plus nobles génies esthétiques des ; temps modernes. Une telle voie épique est probablement desti- \ — ~^~ — , . .

née, par son indépendance naturelle, à déterminer ultérieurement la rénovation graduelle propre à l'ensemble de l'art moderne, quand la nature fondamentale de notre sociabilité pourra se manifester enfin d'une manière à la fois assez énergique et asser fixe pour devenir esthétiquement appréciable, sous l'essor direct de la réorganisation spirituelle. Il serait d'ailleurs superflu d'indiquer ici comment les autres beauxarts ont, en général, honorablement soutenu, pendant ce dernier demi-siècle, leur état antérieur, sans toutefois recevoir aucune amélioration capitale, si ce n'est pour la musique, surtout dramatique, dont le caractère général est alors devenu, en Italie et dans l'Allemagne catholique, plus élevé et plus complet. La crise révolutionnaire a spontanément constaté, avec une énergie non équivoque, par un témoignage impérissable, la puissance esthétique nécessairement propre à tout grand mouvement social, même purement temporaire, en faisant inopinément émaner d'une nation aussi peu musicale que Test asurément jusqu'ici la nôtre, le type le plus parfait de la musique politique, dans cette hymne admirable qui tant de fois stimula le généreux patriotisme de nos héroïques défenseurs.

Quoique l'évolution scientifique n'ait pu certainement, encore plus que les deux précédentes, offrir alors qu'une simple continuation générale du mouvement antérieur, sans aucune impulsion vraiment nouvelle, cependant sa nature plus profondément progressive, et surtout son importance sociale prépondérante, comme première base directe de la réorganisation spirituelle, nous obligent ici à considérer de plus près, soit ses derniers progrès essentiels, soit principalement la déplorable extension simultanée des graves aberrations qui, sous l'empirique ascendant d'une spécialité dispersive, y menacent aujourd'hui d'imprimer un caractère hautement rétrograde aux seules doctrines d'où puisse désormais sortir un vrai principe de régénération universelle, d'abord mentale, ensuite morale, et enfin politique.

Dans les sciences mathématiques, outre le complément naturel des travaux essentiels de la troisième phase moderne pour la construction finale delà mécanique céleste, on remarque alors la création capitale de l'immortel Fourier, étendant l'analyse avec une si heureuse rationalité à un nouvel ordre fondamental de phénomènes généraux, par l'étude des lois . abstraites de l'équilibre et du mouvement des températures. Relativement à la pure analyse, au milieu des nombreuses

intégrations accomplies sous l'impulsion prolongée d'Euler, on distingue surtout, comme éminemment originale, la conception du même Fourier sur la résolution des équations utilement poursuivie, et même accessoirement améliorée, par divers géomètres, auxquels on peut d'ailleurs reprocher une sorte d'injuste concert contre cette idée mère, dont ils tentent vainement de dissimuler la vraie source. La géométrie est alors essentiellement agrandie, comme je l'ai exprimé dans le premier volume de ce Traité, par la grande pensée de Monge sur la théorie générale des familles de surface, jusqu'à présent si peu comprise du vulgaire mathématique, et peut-être même trop imparfaitement appréciée de son illustre auteur. Lagrange seul paraissant en avoir dignement pressenti la haute portée philosophique, qui ne peut être pleinement con çue que d'un point de vue plus élevé, comme première base de la géométrie comparée, ainsi que j'ai vainement essayé de l'indiquer à des esprits que je croyais mieux disposés à saisir une telle ouverture. En même temps l'incomparable Lagrange perfectionne l'ensemble de la mécanique rationnelle, en lui imprimant à jamais, par une admirable unité, la plus parfaite rationalité dont elle soit susceptible. Mais cet immense création ne doit pas être appréciée isolément, et se lie directement à l'effort général de son auteur pour constituer enfin une véritable philosophie mathématique, fondée sur la rénovation préalable de l'analyse transcendante ; comme le montre cette composition sans exemple où Lagrange a ainsi entrepris de régénérer, dans un même esprit, toutes les grandes conceptions, d'abord de l'analyse, ensuite de la géométrie, et enfin de la mécanique. Quoique cette systématisation prématurée n'ait pu suffisamment réussir, et malgré que la plupart des géomètres, déjà dominés par une aveugle spécialisation, n'en aient pas suffisamment saisi la pensée, c'est là cependant ce qui, sans doute, auprès d'une postérité convenablement préparée, honorera le plus celte époque mathématique, en plaçant tout à fait à part le génie éminemment philosophique de Lagrange, le seul géomètre qui ait dignement aperçu l'alliance ultérieure de l'esprit historique avec l'esprit scientifique, destiné à caractériser la plus haute perfection des spéculations positives, comme je l'ai indiqué au tome quatrième, et comme je l'établirai spécialement dans lés chapitres qui vont terminer ce Traité.

Quoique la pure astronomie, on la géométrie céleste, ne pût

désormais comporter que des progrès secondaires, comparativement à la lumière supérieure émanée de la mécanique céleste, on y remarque alors cependant d'intéressantes extensions,, par la découverte d'Uranus et de ses satellites, et en- "j\ suite par celle des quatre petites planètes Centre Mars et Jupiter : toutefois^ les curieuses observations de cette époque sur les nébuleuses et les étoiles doubles ont eu le grave inconvénient de suggérer, envers une prétendue astronomie sidérale, de vagues espérances indéfinies, incompatibles, comme je l'ai établi, avec la saine philosophie astronomique.

La physique proprement dite, outre les nouvelles ressources fondamentales quelle reçoit alors de l'analyse malhématique, trop souvent viciée d'ailleurs par une tendance prépondérante vers des hypothèses antiphilosophiques, s'enrichit d'une foule d'importantes notions expérimentales dans presque toutes ses . branches principales, et surtout en optique et en électrologie, par les grands travaux successifs, d'une 'part, de Malus, de Fresnel et d'Young ; d'une autre part, de Volta, cPOErsted et d'Ampère. Au milieu du spectacle peu rationnel que présente la démolition, d'ailleurs évidemment nécessaire, de la belle théorie de Lavoisier, la chimie reçoit, pendant ce mémorable demi-siècle, un double perfectionnement essentiel, dont j'ai tâché de faire convenablement apprécier la nature et la marche soit par la formation graduelle de sa doctrine numérique, soit par la série générale de ses éludes électriques. Mais 1 quels que soient alors les importants progrès des diverses parties fondamentales de la philosophie inorganique et ceux mêmes de la science mathématique, cette grande époque scientifique sera surtout caractérisée finalement par la créa- ~ tion décisive de la philosophie biologique, aux yeux de tous ceux qui considèrent suffisamment le véritable ensemble de l'évolution mentale, dont une telle formation devait achever de constituer le caractère pleinement positif, tandis que, sous un autre aspect, cet indispensable complément rapprochait directement la science moderne de sa plus haute destination sociale. - .

J'ai déjà assez expliqué, au tome troisième, l'esprit général et même la marche nécessaire de cette élaboration capitale, pour devoir ici me borner à rappeler au lecteur cette appréciation spéciale et directe, presque aussi historique que scientifique, où les trois aspects essentiels, anatomique, taxo-

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nomique et physiologique, propres à toutes les spéculations biologiques, ont été séparément examinés, après une suffisante considération de leur intime connexité permanente. Une telle explication préalable nous dispense maintenant d'envisager à part, même historiquement, soit la double conception fondamentale du grand Bichat sur le dualisme vital et surtout sur la théorie des tissus, soit les immortels efforts successifs" de Vicq-d'Azyr, de Lamarck et de l'école allemande, pour constituer directement la hiérarchie animale, enfin pleinement

. systématisée par les pensées et les travaux, éminemment philosophiques, de notre éminent Blainville, l'esprit le plus rationnel, à ma connaissance, dont puisse s'honorer le monde scientifique actuel. A l'ensemble de cette élaboration, première

- base nécessaire de toute la biologie, le lecteur sait d'avance que la même époque a bientôt ajouté l'heureuse rénovation due au génie de Gall qui, par une impulsion vraiment décisive, malgré d'inévitables aberrations secondaires, a fait définitivement entrer, dans le domaine de la philosophie naturelle, l'étude générale des plus hautes fonctions individuelles, enlevant ainsi sans retour à la philosophie théologico-métaphysique la seule attribution essentielle qui lui fut restée après ses diverses pertes modernes, sauf toutefois les spéculations sociales, envers lesquelles d'ailleurs cette indispensable révolution constituait évidemment la dernière préparation capitale de la régénération finale que j'ose directement tenter dans ce Traité. Enfin, pour mieux caractériser ce grand essor initial de la saine philosophie organique, il importe de n'y pas oublier historiquement l'effort important, quoique prématuré, par lequel l'audacieux génie de Broussais entreprit déjà de fonder la vraie philosophie pathologique, avec d'insuffisants matériaux, et surtout d'après des conceptions biologi- ! ques trop peu étendues ou trop mal approfondies ; ce qui ne doit toutefois nullement conduire à méconnaître, soit l'éminent mérite, soit même la haute utilité, de cette grande tentative, envers laquelle un dédain passager, non moins irrationnel qu'injuste, a remplacé un enthousiasme exagéré. Directement considéré dans son vaste ensemble, cet admirable mouvement biologique propre au dernier demi-siècle a certainement contribué, encore plus qu'aucune partie simultanée de l'évolution scientifique, au progrès fondamental de l'esprit humain, non-seulement sous l'aspect scientifique proprement dit, en établissant toutes les bases essentielles d'une étude :

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pleinement philosophique de l'homme, susceptible de préparer enfin celle de la société ; mais surtout, comme je t'ai d'avance indiqué au chapitre précédent, sous le rapport purement logique, en constituant la partie de la philosophie naturelle où d'après l'intime solidarité évidente des divers phénomènes, l'esprit synthétique doit finalement prévaloir sur l'esprit analytique, de manière à développer spontanément la disposition mentale la plus nécessaire aux spéculations sociologiques par une influence active et continue que les tendances dispersives de la philosophie organique ne sauraient désormais neutraliser, quelle que soit d'ailleurs la puissance actuelle d'une vicieuse imitation provisoire, d'abord inévitable, et môme, à certains égards, indispensable. C'est principalement ainsi que le mouvementscientifique se trouvaitalors, par sa nature, quoique à l'insu de ses divers coopérateurs spéciaux, profondement lié à l'immense crise politique qui poursuivait prématurément la régénération sociale, avant que la seule base philosophique susceptible de lui fournir un solide fondement rationnel pût sortir convenablement d'une telle préparation abstraite.

Pendant que s'accomplissaient ces divers progrès spéculatifs, l'influence sociale de la science recevait partout de notables accroissements, tendant tous à mieux incorporer l'élément scientifique au système fondamental de la sociabilité moderne. Au milieu des plus grands orages politiques, surgissent alors d'importants établissements destinés â propager l'instruction scientifique, quoique en lui conservant toujours un caractère de spécialité, déjà toutefois beaucoup moins prononcé. En même temps, dans toutes les parties de la grande république européenne, mais surtout en France, on voit croître sans cesse l'introduction usuelle des conditions scientifiques parmi les obligations préparatoires de professions très multipliées; les pouvoirs les moins favorables à la réorganisation finale sont ainsi spontanément conduits à envisager de plus en plus les connaissances réelles comme d'indispensables garanties pratiques d'un ordre régulier et stable. Outre les nouveaux services spéciaux alors si heureusement rendus par la science à l'industrie, et sur lesquels il serait assurément superflu d'insister ici, il faut distinguer, à cette époque, une opération plus générale, où la science a marqué, d:une manière non moins honorable que salutaire? sa profonde influence sur la vie sociale actuelle, en présidant

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à l'institution d'un admirable système de mesures universelles, aussi noblement exécuté que sagement conçu, et qui, émané de la France révolutionnaire, tend à dominer aujourd'hui chez toutes les populations avancées (1). Indépendamment de son évidente utilité directe, cette mémorable intervention du véritable esprit spéculatif dans le règlement d'un ordre de relations humaines où il semblait d'abord si étranger, est éminemment propre à faire déjà pressentir les améliorations capitales que devra retirer ultérieurement, à tant d'autres égards, l'existence moderne, d'une judicieuse rationalisation de ses actes les plus pratiques, quand l'influence scientiGque convenablement généralisée aura suffisamment pénétré dans toute l'économie élémentaire de nos sociétés régénérées.

Après avoir sommairement caractérisé les admirables progrès de la science réelle pendant le dernier demi-siècle, il importe beaucoup d'apprécier avec soin les vicieuses tendances, soit mentales, soit même morales, qui s'y sont également développées de plus en plus, sous l'exagération croissante d'un esprit de spécialité dispersive, graduellement détourné de sa destination provisoire, par l'empirisme et l'égoïsme combinés delà classe mal instituée qui devait servir d'organe imparfait à cette indispensable évolution préliminaire. Quoique, en général, cette classe, sauf un très petit nombre d'éminentes exceptions individuelles, me soit aujourd'hui personnellement hostile, comme Ta trop prouvé sa conduite oppressive envers moi, je voudrais pouvoir supprimer ou adoucir ce pénible examen, s'il ne formait évidemment un élément nécessaire de mon élaboration finale, où il doit surtout indiquer combien les savants actuels sont radicalement

(1) L'institution générale de cette grande opération présente d'ailleurs, sous le point de vue social, un caractère fort remarquable et trop peu apprécié, par une constante sollicitude, non moins généreuse que rationnelle, à en écarter, autant que possible, tout attribut de nationalité qui aurait pu entraver son universelle propagation ultérieure. Quoique la plupart des États européens n'aient répondu que d'une manière tardive et insuffisante au noble appel que la France leur avait, dès l'origine, solennellement adressé à ce sujet, l'équitable postérité n'oubliera point que cette importante rénovation fut toujours conçue et accomplie en vue d'une destination directement commune à l'ensemble des populations civilisées, indistinctement invitées, pour ce motif spécial, à une coopération régulière, malgré la guerre la plus active, par l'éminente assemblée qui dirigeait alors la crise révolutionnaire.

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éloignés des idées et des mœurs sans lesquelles ils resteraient toujours indignes de la haute destination' sociale que leur réserve spontanément la vraie nature générale de la civilisation moderne. Plus la science relie doit maintenant devenir la principale base intellectuelle delà régénération finale, plus il devient indispensable d'y signaler et même d'y flétrir les préjugés et les passions qui constituent désormais le plus dangereux obstacle à l'accomplissement effectif de cette grande mission philosophique.

Un fréquent contraste historique a dès longtemps montré que la principale opposition à l'élévation politique d'une classe quelconque provient presque toujours des aveugles résistances intérieures, individuelles et même collectives, qui s'y développent spontanément, à cause des pénibles conditions préalables, mentales ou morales, qu'exige inévitablement une telle ascension chez tous ceux qui doivent y participer. Le grand Hildebrand, par exemple, poussant définitivement e clergé catholique à la tête de la société européenne, ne rencontra jamais, en réalité, de plus redoutables adversaires que chez la corporation sacerdotale, alors bien plus choquée de la difficile ré formation spirituelle qu'exigeait d'abord un tel triomphe, que touchée d'un ascendant dont la plupart de ses membres avaient peu d'espoir de jouir personnellement. Il ne faut donc pas s'étonner ni s'alarmer aujourd'hui de la déplorable antipathie des passions et des préjugés scientifiques contre une transformation fondamentale, sans laquelle la science moderne ne saurait obtenir la véritable influence politique qui lui est prochainement réservée, sous les conditions convenables, par l'évolution générale de l'humanité, et que désire même secrètement, quoique d'une manière vague et incohérente, l'instinct confus des savant actuels; car, désormais, ce n'est plus d'ambition qu'ils manquent ordinairement mais dé portée et d'élévation. L'admirable perfection partielle que manifeste, à tant d'égards, le système de nos connaissances positives, doit fréquemment produire une profonde illusion sur la valeur réelle de la plupart de ces coopérateurs successifs, dont chacun n'a presque jamais contribué que pour une part minime et facile à cette formation collective et graduelle qui caractérise une telle élaboration plus qu'aucune autre construction humaine. D'ailleurs, le public ignore souvent que, d'après une spécialisation empirique, conduisant à une excessive restriction intellectuelle, chaque savant dont il

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honore justement le mérite particulier ne pourrait offrir, sous tout autre aspect mental, même scientifique, qu'une inqualifiable médiocrité: les rares observateurs qui reconnaissent cette monstrueuse inégalité sont même disposés aujourd'hui, par une vicieuse théorie métaphysique de la nature humaine, à y voir complaisamment une nouvelle preuve d'une irrésis- 'j tible vocation. L'appréciation générale du système théologique, surtout dans sa perfection catholique, nous a montré hautement, contre l'opinion vulgaire, combien le clergé y était réellement supérieur à la religion : or, la science moderne nous présente un contraste exactement inverse; car, jusqu'ici, les docteurs y sont, d'ordinaire, très inférieurs à la doctrine. Mais il convient maintenant de caractériser directement les principales aberrations temporaires, d'abord intellectuelles, ensuite morales, qui rendent aujourd'hui les savants généralement impropres et même hostiles à une réorganisation spirituelle dont la' science, convenablement systématisée, peut seule fournir enfin la base rationnelle, comme le prouve clairement l'ensemble de notre élaboration sociologique.

En complétant, dans la leçon précédente, une explication historique commencée au cinquante-troisième chapitre, j'ai déjà suffisamment établi la nécessité provisoire du régime de spécialité scientifique, après l'indispensable séparation qui détacha la science moderne de la mémorable philosophie scolâstique propre à la fin du moyen âge. Nous avons ainsi reconnu que la formation des diverses sciences fondamentales ayant été inévitablement successive, suivant la complication croissante de leurs phénomènes respectifs, l'esprit positif n'aurait pu. en chaque cas principal, développer convenablement ses vrais attributs caractéristiques, sans cette institution partielle et exclusive des différents ordres de spéculations abstraites. Mais la destination propre de ce régime initial indiquait, en même temps, sa nature passagère, en limitant son office essentiel au seul âge préliminaire où la positivité rationnelle n'aurait point encore pénétré dans toutes les grandes catégories élémentaires, ce qui la bornait réellement aux dix-septième et dix-huitième siècles, suivant nos explications antérieures. Les deux éternels législateurs primitifs de la philosophie positive, Bacon et surtout Descartes, avaient dignement pressenti combien devait être purement provisoire cet ascendant préalable du génie analytique sur le génie synthétique : et, sous leur puissante impulsion, les savants, plus

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rationnels, de ces deux siècles poursuivirent, en effet, presque toujours leurs importants travaux partiels, en y voyant d'indispensaMes matériaux pour la construction ultérieure d'un véritable système philosophique, quelque vague et imparfaite , notion qu'ils dussent alors s'en former. Si cette tendance spontanée avait pu être pleinement motivée, cette marche préparatoire aurait évidemment cessé aussitôt que l'avénement décisif de la grande science biologique, étendue même aux fonctions intellectuelles et morales, en aurait doublement marqué le terme nécessaire, pendant le demi-siècle auquel ce chapitre est consacré, soit en complétant ainsi le système fondamental de la philosophie naturelle, sous la seule réserve d'une prochaine adjonction inévitable des études sociales, soit en constituant un ordre de spéculations où, par la nature des phénomènes, l'esprit d'ensemble doit ordinairement prévaloir sur l'esprit de détail. Mais, au contraire, les habitudes dispersives précédemment contractées ont aujourd'hui poussé le régime préliminaire de la spécialité scientifique jusqu'à la plus désastreuse exagération, dogmatiquementjustifiéeparde vains sophismes métaphysiques, qui s'efforcent de lui impri- mer une consécration absolue et indéfinie, à l'époque même où, parle suffisant accomplissement de sa destination temporaire, il devrait faire place au régime définitif de la généralité rationnelle, devenue maintenant indispensable à notre princi- . pal besoin, à la fois mental et social. Suivant ces empiriques prétentions, il semblerait que l'économie élémentaire de l'entendement humain est désormais radicalement changée, et qu'il n'y faut plus reconnaître, comme auparavant, deux genres, ou plutôt deux degrés d'esprit, l'un analytique, l'autre synthétique, également indipensables aux spéculations pleinement positives, et qui doivent tour à tour dominer l'évolution intellectuelle, individuelle ou collective, selon les exigences propres à chaque âge: le premier plus apte à saisir partout les différences, le second les ressemblances, l'un tendant toujours à diviser, l'autre à coordonner; et, par suite, le premier destiné surtout à l'élaboration des matériaux, le second à la construction des édifices. Anarchiquement ameutés contre ce dualisme fondamental, les maçons actuels ne veulent plus souffrir d'architectes. ;

Sous cette vicieuse prolongation, un régime d'abord indispensable devient désormais directement contraire à sa propre destination, en interdisant la conception totale de ce même

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