TOME IV
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occasion que me fournit, d’une manière à Ja fois •si spontanée et si prononcée, le mémorable exemple de Condorcet» pour faire comprendre par quelle fatale réaction cette influence de l’esprit révolutionnaire, après avoir donnéà l’idée de progression sociale une puissante impulsion primitive, qui ne pouvait alors être autrement produite , vient ensuite entraver radicalement, et d’une manière non moins nécessaire, son premier développement scientifique. Cette funeste propriété résulte spontanément des préjugés critiques que doit universellement établir la prépondérance absolue de la philosophie révolutionnaire , et qui s’opposent directement à toute saine appréciation du passé politique, et, par conséquent, à . toute conception vraiment rationnelle de la progression continue et graduelle de l’humanité. Rien n’est, malheureusement, plus sensible, dans l’ouvrage de Condorcet, dont la lecture attentive fait, à chaque instant, ressortir cette contradiction fondamentale, aussi directe qu’étrange, de l’immense perfectionnement où l’espèce humaine y est représentée comme parvenue à la fin du dix-huitième siècle, comparé à l’influence éminemment rétrograde que l’auteur attribue , presque constamment, dans l’ensemble du passé, à toutes les doctrines, à toutes les institutions, à tous les
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pouvoirs effectivement préponilérans : quoique, du point de vue scientifique, le progrès total finalement accompli ne puisse être, sans doute, que le résultat général de l’accumulation spontanée des divers progrès partiels successivement réalisés depuis l’origine de la civilisation , en vertu de la marche nécessairement lente et graduelle de la nature humaine. Ainsi conçue, l’étude du passé ne présente plus, à vrai dire, qu’une sorte de miracle perpétuel, où l’on s’est même interdit d’abord la ressource vulgaire de la Providence. Pourrait-on, dès-lors, s’étonner que, malgré le mérite éiniuent et trop peu senti de plusieurs aperçus incidens, Condorcet n’ait réellement dévoilé aucune des lois véritables du développement humain, qu’il n’ait nullement soupçonné la nature essentiellement transitoire de la poli- % tique révolutionnaire, et que, finalement, il ait tout-à-fait manqué. la conception générale de' l’avenir social? Une expérience philosophique aussi tristement décisive doit faire profondément sentir combien toute prépondérance de l’esprit révolutionnaire est désormais incompatible avec l’étude vraiment rationnelle des lois positives de la progression sociale. Il faut, sans doute, soigneusement éviter, soit envers le passé, soit à l’égard du présent , que le sentimen t scientifique de la subordi-
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nation nécessaire des évcnemens sociaux à d’invariables lois naturelles dégénère jamais en une disposition systématique à un fatalisme ou àunoptimimse également dégradans et pareillement dangereux : et c’est, en partie, pour ce motif que des caractères élevés peuvent seuls cultiver avec succès la physique sociale. Mais, il n’est pas moins évident, d’après le principe philosophique des conditions d’existence, établi surtout , dans le volume précédent , à l’égard des phénomènes biologiques quelconques, et éminemment applicable , par sa nature, aux phénomènes politiques, que toute forcesociale long-temps active a dû nécessairement participer à la production générale du dévelopment humain , suivant un mode déterminé, dont l’exacte analyse constitue, pour la science, une indispensable obligation permanente, comme je l’expliquerai spécialement, au chapitre suivant, en traitant directement de l’esprit fondamental qui doit appartenir à cette science nouvelle. Toute autre manière de procéder, par voie de négation systématique et continue de la nécessité ou de l’utilité des diverses grandes influences ou opérations politiques que l’histoire nous fait connaître, à la laçon de Condorcet, doit promptement devenir destructive de toute étude vraiment rationnelle des phénomènes sociaux, et rendre, par
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conséquent, impossible la saine physique sociale, en y empêchant radicalement la position normale de chaque problème. On ne peut, à ce sujet, s’abstenir de contempler, avec une respectueuse admiration, la profonde supériorité philosophique de Montesquieu, qui , sans avoir pu , comme Condorcet, juger l’esprit révolutionnaire d’après l’expérience là plus caractéristique , avait su néanmoins s’alFranchir essentiellement, à l’égard du passé, des préjugés critiques qui dominaient toutes les intelligences contemporaines, et qui avaient même gravement atteint sa propre jeunesse. Quoi1 qu’il en soit, les réflexions précédentes nous conduisent finalement à apprécier , avec une plus grande précision, la condition politique préliminaire ci-dessus établie pour la fondation d’une véritable science sociale. Car , nous voyous ainsi que cette fondation n’a pu devenir réalisable que depuis que l’esprit révolutionnaire a dû commencer à perdre son principal asceudant , ce qui, par une autre voie, nous ramène essentiellement à l’époque actuelle, comme nous l’avions déjà reconnu d’après la condition purement scientifique.
Malgré que cette double explication générale soit ici, sans doute, extrêmement sommaire, elle suffira, j’espère, pour faire convenablement apprécier, ainsi que je l’avais annoncé, soit l’émi-
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nente valeur du projet philosophique conçu par Condorcet, soit l’avortement nécessaire et total de son exécution réelle. Si la vraie nature générale de l’opération a été enfin nettement dévoilée à jamais par cette mémorable tentative, il est également incontestable que l’entreprise reste encore tout entière à accomplir. Tous les esprits éclairés déploreront toujours profondément la tragique destinée de cet illustre philosophe, entevé
* à l’humanité, dans la plénitude de sa carrière, par suite des sauvages aberrations de ses contem-
’porains, et quia su utiliser si noblement, au profit de la grande cause, jusqu’à sa mort glorieuse , en y ..donnant solennellement, avec une énergie aussi modeste que soutenue^ l’un de ces exemples, décisifs d’une sublime et touchante abnégation personnelle unie à une'fermeté calme et inébranlable? que les croyances religieuses prétendaient pouvoir seules produire ou maintenir. Maïs, quelques progrès qu’une aussi hante raison , appuyée d’un aussi noble caractère, n’eût puman quer de faire /ta la suite des grands événeiftens ultérieurs, si le temps ne>lui avait pas été adssi déplorat)lem|jntravi, l’analyse précédente ne nous
. permet point ,de penser que Condorcet eût fpu réellement parvenir jamais à rectifier, au degré suffisant, le vice fondamental d’une tell.e élabo--
ration, dont les conditions essentielles, soit scientifiques, soit politiques, n’ont pu commencer enfin à être convenablement remplies que de nos jours, chez les intelligences meme les plus cminentes et les plus avancées. , %
Les deux tentatives philosophiques que je viens de caractériser sommairement, sont, à vrai dire, les seules jusqu’ici qui, malgré leur irrécusable précocité et leur inévitable avortement, doivent être envisagées comme dirigées suivant la vérï- , table voie générale qui peut conduire finalement à la constitution positive de la science sociale ; puisque cette science y est, du moins, toujours conçue de manière à reposer immédiatement sur l’ensemble des faits historiques,’ soit dans la pensée de Montesquieu, soit, encore plus distinctement, dans celle de Condorcet. Outre ces deux mémorables séries de travaux, qui, à ce titre, devaient exclusivement nous Occuper ici, j’aurai naturellement l’occasion , dans l’un des chapitres suivans, d’apprécier suffisamment, quoique d’une manière purement incidente, quelques autres efforts, bien plus radicalement illusoires et nécessairement stériles, où l’on se proposait vainement de positiver la science sociale en la, déduisant de quelqu’une des différentes sciences fondamentales déjà constituées ; ce qui n’a pu
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avoir d’atttre efficacité réelle que de mieux manifester l’urgence d’une opération aussi diversement poursuivie depuis un demi-siècle. Mais, afin de tirer de notre examen actuel toute l’uti- « lité principale qu’il peut comporter pour le préalable éclaircissement général du but et de l’esprit de la grande fondation que j’ose entreprendre à mon tour, je crois devoir le compléter encore par quelques réflexions philosophiques sur la nature , et l’objet de ce qu’on nomme l’ économie politique.
On ne peut, sans doute, nullement reprocher à nos économistes d’avoir prétendu établjr la véritable science sociale, puisque les plus classiques d’entre eux se sont efforcés de représenter dogmatiquement, surtout de nos jours, le sujet général de leurs études comme entièrement distinct et indépendant de l’ensemble de la science politique, dont ils s’attachent toujours davantage a l’isoler parfaitement. Mais, malgré cet aveu décisif, dont la sincérité spontanée ne doit, certes, être aucunement suspectée, il n’est pas moins évident que ces philosophes se sont , persuadés, de très bonne foi, qu’ils étaient enfin ^parvenus, à l’imitation des savans proprement dits, à soumettre enfin à l’esprit positif ce qu’ils appellenilascience économique, et que chaque jour
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ils proposent leur manière de procéder comme le type d’après lequel toutes les théories sociales doivent être finalement régénérées. Cette illusion fort naturelle ayant, dans ce siècle, graduellement acquis assez de crédit, soit parmi le public, soit auprès des gouvernemens, pour donner lieu, sur les principaux points du monde civilisé, a l’institution de plusieurs chaires spéciales officiellement destinées à ce nouvel enseignement, il ne sera pas inutile ici de la caractériser succintement, afin de vérifier clairement que je ne dois pas me borner, ce qui me semblerait, à tous égards, bien préférable, à continuer une opération déjà commencée, mais qu’il s’agit, malheureusement, au contraire, et sans que rien puisse m’en dispenser , de tenter une création philosophique qui n’a jamais été jusqu’ici ébauchée ni même convenablement conçue par aucun de mes prédécesseurs. Quoique ce surcroît de démonstration doive, sans doute, paraître superflu à tout lecteur graduellement préparé, par l’étude attentive des trois volumes précédens, à pressentir suffisamment le véritable esprit philosophique et les conditions logiques essentielles de la science sociale, il n’en saurait être ainsi chez les intelligences, meme fortement organisées, dépourvues, par la nature dé leur éducation, du sentiment
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intime el familier de la vraie positivité scientifique^ et à l’égard desquelles le rapide éclaircissement préalable qui va suivre doit avoir une importance réelle, m’en référant, d’ailleurs, bien entendu, à l’ensemble de ce volume, pour dissiper implicitement toutes les objections prématurées que pourrait soulever et toutes les incertitudes secondaires que pourrait laisser une aussi sommaire appréciation fondamentale de l’économie politique.
Au point où ce Traité est maintenant parvenu, une simple considération préjudicielle, si elle pouvait être pleinement sentie, devrait suffire, ce me semble, à caractériser clairement cette inanité nécessaire des prétentions scientifiques de nos économistes, qui, presque toujours sortis des rangs des avocatsoudeslillérateurs, n’ont pu, certainement, puiser à aucune source régulière cet esprit habituel de rationalité positive qu’ils croient avoir transporté dans leurs recherches. Inévitablement étrangers, par leur éducation, même envers les moin- dres phénomènes , à toute idée d’observation scientifique, à toute notion de loi naturelle, à tout sentiment de vraie démonstration , il est évident que, quelle que pût être la force intrinsèque de leur intelligence, ils n’outpu tout-à-coup appliquer convenablement aux analyses les plus difficiles une méthode dont ils ne connaissaient
nullement les plus simples applications, sans aucune autre préparation philosophique que quelques vagues et insuffisans préceptes de logique générale, incapables d’aucune efficacité réelle. Aussi l’ensemble de leurs travaux manifeste-l-il évidemment, de prime abord, à tout juge compétent et exercé, les caractères les plus décisifs des conceptions purement métaphysiques. On doit, toutefois, honorablement écarter, avant tout, le cas éminemment exceptionnel de l’illustre et judicieux philosophe Adam Smith, qui, sans avoir aucunement la vaine prétention de fonder, à ce sujet, une nouvelle science spéciale, s’est seulement proposé pour but, si bien réalisé dans son immortel ouvrage, d’éclaircir différons points essentiels de philosophie sociale, par ses lumineuses analyses relatives à la division du travail, à l’office fondamental des monnaies, à l’action générale des banques, etc., et à tant d’autres parties principales du développement industriel de l’humanité. Quoique ayant dû rester essentiellement engagé encore dans la philosophie métaphysique, comme tous ses contemporains, même les plus éminens, un esprit «le cette trempe, qui d’ailleurs appartenait alors, d’une manière si distinguée , à l’école métaphysique la plus avancée, ne pouvait guère tomber
profondément dans une telle illusion, précisément parce que l’ensemble de ses études préalables avait dû lui faire mieux sentir en quoi con siste surtout la vraie méthode scientifique, comme le témoignent clairement de précieux aperçus, trop peu appréciés, sur l’histoire philosophique des sciences, et notamment de l’astronomie, publiés parmi ses œuvres posthumes. A cette seule exception près, aussi nettement expliquée, et dont les économistes s’autoriseraient vainement, il est, ce me semble, évident que toute la partie dogmatique de leur prétendue science présente, d’une manière également directe et profonde, le simple caractère métaphysique , malgré l’affectation illusoire des formes spéciales et du protocole habituel du langage scientifique, déjà grossièrement imité, du reste, sans plus de succès réel, en , plusieurs autres occasions philosophiques fort antérieures , et , par exemple, dans les compositions théologico-métaphysiques du célèbre Spinosa. Celui qui, de nos jours, a présenté l’ensemble de celle doctrine économique sous l’aspefct le plus rationnel et le mieux appréciable, le respectable Tracy, a fait directement, avec cette noble candeur philosophique qui le caractérisa toujours, l’aveu spontané et décisif d’une telle constitution métaphysique, en exécutant simplement son traité
d'économie politique comme une quatrième partie de son traite général d’idéologie, entre la lo- % gique et la morale; et ce caractère fondamental , loin d’être borné à la seule coordination primitive, que l’on pourrait attribuera d’accidentelles préoccupations systématiques, se montre, au cohtraire, pleinement soutenu , de la manière la plus naturelle et la plus prononcée, dans tout le cours du travail.
Du reste, l’histoire contemporaine de cette prétendue science confirme, avec une irrésistible évidence, ce jugement direct sur sa nature purement métaphysique. 11 est incontestable , en effet, d’après l’ensemble de notre passé intellectuel pendant les trois derniers siècles, sans avoir besoin de remonter plus haut, que la continuité et la fécondité sont les symptômes les moins équivoques de toutes les conceptions vraiment scientifiques. Quand les travaux actuels, au lieu de se présenter comme la suite spontanée et le perfectionnement graduel des travaux antérieurs , prennent, pour chaque auteur nouveau, un caractère essentiellement personnel, de manière à remettre sans cesse en question les notions les plus fondamentales; quand, d’un autre côté, la constitution dogmatique, loin d’engendrer aucun progrès réel et soutenu, ne détermine habituelle-
ment qu’une stérile reproduction de controverses illusoires, toujours renouvelées, et n’avançant jamais : dès . lors, on peut être certain qu’il ne # s’agit point d’une doctrine positive quelconque , mais de pures dissertations théologiques ou métaphysiques. Or, n’est-ce point là le spectacle intellectuel que nous présente, depuis un demisiècle, l’économie politique? Si nos économistes sont, en réalité, les successeurs scientifiques d’Adam Smith , qu’ils nous montrent donc en quoi ils ont effectivement perfectionné et complété la doctrine de ce maître immortel, quelles découvertes vraiment nouvelles ils ont ajoutées à ses heureux aperçus primitifs, essentiellement défigurés, au contraire, par un vain et puéril étalage des formes scientifiques. En considérant, d’un regard impartial, les stériles contestations qui les divisent sur les notions les plus élémentaires de la valeur, de l’utilité, de la production, etc.-,
11e croirait-on pas assister aux plus étranges débats des scolastiques du moyen âge sur les attributions fondamentales de leurs pures entités métaphysiques, dont le£ conceptions économiques prennent de plus en plus le caractère, à mesure qu’elles sont dogmalisées et subtilisées davantage.
Dans l’un, comme dans l’autre cas, le résultat final de ces absurdes et interminables discus-
sions, est, le plus souvent, de dénaturer profondément les précieuses indications primitives du bon sens vulgaire, désormais converties en notions radicalement confuses, qui ne sont plus susceptibles d’aucune application réelle, et qui ne peuvent essentiellement engendrer que d’oiseuses disputes de mots. Ainsi, par exemple, tous les hommes sensés attachaient d’abord un sens nettement intelligible aux expressions indispensables de produit et de producteur : depuis que la métaphysique économique s’est avisée de les définir, l’idée de production , à force de vicieuses généralisations, est devenue tellement vague et indéterminée que les esprits judicieux, qui se piquent d’exactitude et de clarté, sont maintenant obligés d’employer de pénibles circuits de langage pour éviter l’emploi de termes rendus profondément obscurs et équivoques. Un tel effet n’est-il point alors parfaitement analogue au pareil ravage produit auparavant par la métaphysique dans l’étude fondamentale de l’entendement humain, à l’égard, par exemple, des notions générales d’analyse et de synthèse, etc.? Il faut d’ailleurs soigneusement remarquer que l’aveu général de nos économistes sur l’isolement nécessaire de leur prétendue science, relativement à l’ensemble de la philosophie sociale, cons-
titue implicitement une involontaire reconnaissance, décisive quoique indirecte, de l’inanité scientifique de cette théorie, qu’Adam Smith n’âvait eu garde de concevoir ainsi. Car , par la nature du sujet, dans les études sociales, comme dans toutes celles relatives aux corps vivans , les divers aspects généraux sont, de toute nécessité, mutuellement solidaires et rationnellement’ inséparables, au point de ne pouvoir être convenablement éclaircis que les uns par les autres, ainsi que la leçon suivante l’expliquera spécialement. Quaud on quitte le monde des entités, pour aborder les spéculations réelles , il devient donc certain que l’analyse économique ou industrielle de la société ne saurait être positivement accomplie, abstrac- tion faite de sou analyse intellectuelle,’ morale, et politique, soit au passé, soit même au présent : en sorte que, réciproquement, cette irrationnelle séparation fournit un symptôme irrécusable de la nature essentiellement métaphysique des doctrines qui la prennent pour base.
Tel est donc le jugement final que me semble mériter la prétendue science économique, considérée sous le rapport dogmatique. Mais, à son égard , il serait injuste d’oublier que , en l’envisageant du point de vue historique propre à ce vo- , lmnc, et dans une intention moins scientifique
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et plus politique, cette doctrine constitue réellement une dernière partie essentielle du système total de la philosophie critique, qui a exercé, pendant la période purement révolutionnaire, un office si indispensable, quoique simplement transitoire. L’économie politique, comme j’aurai lieu de l’expliquer ultérieurement dans l’analyse historique de cette grande époque , a participé, d’une manière qui lui est propre, et presque toujours fort honorable, à cette immenselutteinlellectuelle, en discréditant radicalement l’ensemble de la politique industrielle que, depuis le moyen âge, développait de plus en plus l’ancien régime social, et qui en même temps devenait incessamment plus ‘ nuisible à l’essor général de l’industrie moderne, qu’elle avait d’abord utilement protégé. Cette fonction purement provisoire constitue, à vrai dire, la principale efficacité sociale d’une telle doctrine, sans que le vernis scientifique dont elle a vainement tenté de se couvrir y soit d’ailleurs d’aucune utilité réelle. Mais, si, à ce litre, elle partage spécialement la gloire générale de ce vaste déblai préliminaire, elle manifeste aussi, à sa manière, les graves inconvéniens politiques que nous avons reconnus, dans la leçon précédente, et que nous sentirons de plus en plus dans la suite, appartenir nécessairement désormais à l’ensemble de . tome iv. 18
la philosophie révolutionnaire , depuis que le mouvement de décomposition a été poussé assez loin pour rendrede plus en plus indispensable la prépondérance finale du mouvement inverse de recomposition. Il n’est que trop aisé de constater, en effet, que l’économie politique , comme toutes les autres parties de cette philosophie, a également son mode spécial de systématiser l’anarchie ; et les formes scientifiques qu’elle a empruntées de nos jours ne font, en réalité, qu’aggraver un tel danger, en tendantà le rendre plusdogmatique et plusétendu. Car cette prétendue science ne s’est point bornée, quant au passé , à critiquer, d’une manière beaucoup trop absolue, la politique industrielle des anciens pouvoirs européens, qui, malgré ses inconvéniens actuels, avaient certainement exercé long-temps une influence utile, et même indispensable au premier développement industriel des sociétés modernes. Il y a bien plus : l’esprit général de l’économie politique, pour quiconque l’a convenablement apprécié dans l’ensemble des écrits qui s’y rapportent, conduit essentiellement aujourd’hui à ériger en dogme universel l’absence nécessaire de toute intervention régulatrice quelconque, comme constituant, par la nature du sujet, le moyen le pliis convenable de seconder l’essor spontané de la société j en sorte que, dans
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« chaque occasion grave qui vient successivement à s’offrir, cette doctrine ne sait répondre, d’ordinaire, aux plus urgens besoins de la pratique, que par la vaine reproduction uniforme de cette négation systématique, à la manière de toutes les autres parties de la philosophie révolutionnaire. Pour avoir, plus ou moins imparfaitement, constaté, dans quelques cas particuliers, d’une importance - fort secondaire, la tendance naturelle des sociétés humaines à un certain ordre nécessaire, celte prétendue science en a très vicieusement conclu l’inu- • ' tilité fondamentale de toute institution spéciale, directement destinée à régulariser cette coordination spontanée, au lieu d’y voir seulement la source première de la possibilité d’une telle organisation ,*
,,v comme je l’expliquerai convenablement dans la suite (i). Toutefois, quels que soient les dangers évidens de ce sophisme universel , dont les conséquences logiques, si elles pouvaient être pleine-
, (i) Il convient peut-être de noter ici, h ce sujet, que les dangereuses
rêveries reproduites de nos jours au sujet de l'institution fondamen-
• taie de la propriété, se sont, d’ordinaire, essentiellement autorisées, dans l’origine, des prétendues démonstrations de l’économie politique.
^ pour se donner, h peu de frais, un certain appareil scientifique, q’ni chez bcauconp d’esprits mal cultivés, n’a que trop facilité leurs ravages : cequi témoigne clairement de la vainc impuissance d’une telle doctrine, malgré ses prétentions illusoires, h contenir efficacement, meme dans les sujets qui semblent le plus lui appartenir, l’esprit général d’anar-
* chie, dont elle a, au contraire, pnissamment secondé, en ce cas, le 9 développement spontané.
ment et librement déduites, n’iraient à rien moins • qu’à l’abolition méthodique de tout gouvernement réel, la justice exige qn’on remarque aussi, par une sorte de compensation , d’ailleurs très imparfaite, l’heureuse disposition simultanée de l’économie politique actuelle à représenter immédiatement , dans le genre le moins noble des relations sociales, les divers intérêts humains comme nécessairement solidaires, et par suite susceptibles d’une stable conciliation fondamentale. Quoique, par cette importante démonstration, les économistes n’aient fait , sans doute , que servir, plus ou moins fidèlement, .d’organe philosophique à la conviction universelle que le bon sens vulgaire devait Spontanément acquérir par suite du progrès commun et continu de l’industrie humaine dans l’ensemble des populations modernes , la saine philo-
sophie ne leur en devra pas moins une éternelle reconnaissance de leurs heuteux efforts pour dissiper le funeste et immoral préjugé qui, soit entre individus, soif entre peuples, représentait l’amélioration de la condition matérielle des uns comme ne pouvant rés^lèt^qtie d’une détérioration cor- 3** respondante chez les, autres, cè qui revenait, au fond, à nier ou à méconnaître le développement industriel, en supposant nécessairement constante la masse totale de nos richesses. Mais, malgré ce
grand service, que la véritable science sociale devra soigneusement recueillir et compléter, la tendance métaphysique de l’économie politique à empêcher l’institution de toute discipline industrielle, n’en demeure pas moins éminemment dangereuse. Cette vaine et irrationnelle disposition à n’admettre que ce degré d’ordre qui s’établit de lui-même, équivaut évidemment, dans la pratique sociale, à une sorte de démission solennelle donnée par cette prétendue science à l’égard de chaque difficulté un peu grave que le développement industriel vient à faire surgir. Rien n’est, surtout, plus manifeste dans la fameuse et immense question économique des machines, qui, convenablement envisagée , coïncide avec l’examen général des inconvéniens sociaux immédiats inhérens à tout perfectionnement industriel quelconque , comme tendant à la perturbation plus ou moins profonde et plus ou moins durable du mode actuel d’existence des classes laborieuses. Aux justes et urgentes réclamations que soulève si fréquemment cette lacune fondamentale de notre ordre social , et au lieu d’y voir l’indice de l’une des application^ les plus capitales et les plus pressantes de la vraie science politique , nos économistes 11e savent que répéter, avec une impitoyable pédanterie, leur stérile aphorisme de liberté ip^ustnelle absolue.
Dig
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Sans réfléchir que loutes les questions humaines , envisagées sous un certain aspect pratique, se réduisent nécessairement à de simples questions de temps , ils <5sent répondre à toutes les plaintes que, à la longue, la masse de notre espèce, et même la classe d’abord lésée, doivent finir par éprouver, après ces perturbations passagères, une amélioration réelle et permanente : ce qui, malgré l’incontestable exactitude de cette conséquencenécessaire, peut être regardé comme constituant, de la part de cette prétendue science, une réponse vraiment dérisoire, où l’on parait oublier que la vie de l’homme est fort loin de comporter une durée indéfinie. On ne peut, du moins, s’empêcher de reconnaître qu’une telle théorie proclame spontanément ainsi, d’une manière hautement irrécusable, sa propre impuissance sociale, en se montrant aussi radicalement dépourvue de toute relation fondamentale avec l’ensemble des principaux besoins pratiques. Les nombreux copistes, par exemple, qui soulTrirent jadis de la révolution industrielle produite par l’usage de l’imprimerie, auraient-ils f>u*être suffisamment soulagés par la perspective, même indubitable, que, dans la génération suivante, il y aurait déjà autant d’ouvriers vivant de la typographie, et que, après quelques siècles, il en existerait beaucoup plus? Telle est pourtant
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l’habituelle consolation qui ressort spécialement de l’économie politique actuelle , dont cette étrange • lin de non-recevoir suffirait, sans doute, à défaut de discussion rationnelle , pour caractériser indirectement l’inaptitude nécessaire à diriger, comme elle se le propose, l’essor industriel des sociétés modernes. Ainsi, malgré d’utiles éclaircissemens préliminaires dus à cette doctrine, et quoiqu’elle ait pu contribuer, à sa manière, à préparer une saine analyse historique en appelant directement l’attention des philosophes sur le développement fondamental de l’industrie humaine, on voit, en résumé, que l’appréciation politique de cette prétendue science confirme essentiellement , au fond , ce qu’avait dû faire prévoir son appréciation scien- * tilique directe, en témoignant qu’on n’y doit nullement voir un élément déjà constitué de la future physique sociale, qui, par sa nature, ne saurait être convenablement fondée qu’en embrassant, d’une seule grande vue philosophique, l’ensemble rationnel de tous les divers aspects sociaux.
11 est donc sensible, par suite de ces différentes explications, que l’espèce de prédilection passagère que l’esprit humain semble manifester , de nos jours, pour ce qu’on nomme l’économie politique, doit être surtout envisagée, eu réalité, comme uu nouveau symptôme caractéristique du
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besoin instinctif, déjà profondément senti, de soumettre enfin les éludes sociales à des méthodes vraiment positives, et, en même temps, du défaut actuel d’accomplissement effectif de cette grande condition philosophique, qui, une fois convenablement remplie, fera spontanément cesser tout l’intérêt intellectuel que paraît encore inspirer cette apparence illusoire. On pourrait d’ailleurs aisément signaler ici, au même titre principal, beaucoup d’autres indices généraux plus ou moins directs, mais presque également irrécusables, d’une telle disposition fondamentale, qui, à vrai dire, se manifeste réellement aujourd’hui dans tous les divers modes essentiels de l’exercice permanent de notre intelligence. Mais, pour éviter des détails faciles à suppléer, je dois me borner, en dernier lieu, à mentionner très rapidement, comme tendant, avec une efficacité bien supérieure, à ce grand but final, la disposition toujours croissante des esprits actuels vers les études historiques, et le notable perfectionnement qu’elles ont graduellement éprouvé dans les deux derniers siècles.
C’est, certainement, à notre grand Bossuet qu’il faudra toujours rapporter la première tentativeimportantedel’esprithumainpour contempler, d’un point de vue suffisamment élevé, l’ensemble du passé social. Sans doute, les ressources, faciles
mais illusoires, qui appartiennent à toute philosophie théologique , pour établir , entre les évé- ^ nemens humains, une certaine liaison apparente, ne permettent nullement d’utiliser aujourd’hui, dans la construction directe de la véritable science du développement social, des explications inévitablemen t caractérisées par la prépondérance, alors trop irrésistible en ce genre, d’une telle philosophie. Mais cette admirable composition , où l’es- • prit d’universalité, indispensable à toute concep- * tion semblable, est si vigoureusement apprécié, et même maintenu autant que le permettait la nature de la méthode employée, n’en demeurera pas moins, à jamais, un imposant modèle, toujours éminemment propre à marquer nettement le but général que doit se proposer sans cesse notre intelligence en résultat final de toutes nos analyses historiques, c’est-à-dire la coordination rationnelle de la série fondamentale des divers evénemens humains d’après un dessein unique, à la fois plus réel et plus étendu que celui conçu par Bossuet. 11 serait d’ailleurs superflu de rappeler ' expressément ici que la partie de cet immortel discours où l’auteur a pu s’affranchir spontanément des entraves inévitables que la philosophie théologique imposait à son éminent génie, brille encore aujourd’hui d’une foule d’aperçus histo-
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riques d’une justesse et d’une précision remarquables, qui n’ont jamais *cté surpassées depuis, ni quelquefois même égalées. Telle est surtout cette belle appréciation sommaire de l’ensemble de la • * politique romaine , au niveau de laquelle Montesquieu lui-même n’a pas, à mon avis, su toujours se maintenir. L’influence, directe ou indirecte, inaperçue ou sentie, de ce premier enseignement capital a, sans doute, puissamment contribué, * dans le siècle dernier, et même dans celui-ci, au caractère de plus en plus satisfaisant qu’ont dû prendre graduellement les principales compositions historiques, surtout en France, en Angleterre, et ensuite en Allemagne. Néanmoins, il est incontestable, comme j’aurai lieu de le faire bien- , tôt sentir spécialement, que, malgré ces intéressans progrès , si heureusement destinés à préparer sa rénovation Anale, l’histoire n’a point encore cessé d’avoir un caractère essentiellement littéraire ou descriptif, et n’a nullement acquis une véritable nature scientifique, en établissant enfln une vraie flliatiou rationnelle dans la suite des événemens sociaux, demanièreà permettre, comme pour tout autre ordre de phénomènes, et entre les limites générales imposées par une complication supérieure, une certaine prévision systématique de leur succession ultérieure. La témérité même
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dont une telle- destination philosophique semble aujourd’hui entachée, pour la plupart des bons esprits, constitue peut-être, au tond, la confirmation la plus décisive de cette nature non scientifique de l’histoire actuelle , puisqu’une semblable prévision caractérisé désormais, pour toute intelligence convenablement cultivée, toute espèce quelconque de science réelle, comme je l’ai si fréquemment montré dans les volumes précexlens. Du reste, le facile crédit qu’obtiennent trop souvent encore de nébuleuses théories historiques qui, dans leur vague et mystérieuse obscurité, ne présentent aucune explication effective de l’en- . semble des phénomènes, témoignerait, sans doute, assez des dispositions purement littéraires et méta- # physiques dans lesquelles l’histoire continue aujourd’hui à être conçue et étudiée , par des intelligences demeurées essentiellement étrangères au grand mouvement scientifique des temps modernes, et qui, par conséquent, ne peuvent transporter, dans cette difficile étude , que les habitudes irrationnelles engendrees ou maintenues par leur vicieuse éducation. Enfin , la vaine séparation dogmatique que l’on s’efforce de conserver entre l’histoire et la politique vérifie directement, ce me semble, uue telle appréciation : car, il est évident que la science historique, convenablement
philosophie positive.
con,„e, et la science politique, rolioupellement traitée, coïncident, en général, de toute néces-
“ I suite do <* volume le fera, j’espère
profondément sentir. Toutefois, ces irré-
T P,™110"8: “ faUt “,0ir so®*ao.me„t leipreter I heureux symptôme universel de régénération philosophique qu’indique, avee tant d eyidence, la prédilection, toujours et partout croissante, de notre fcle pour les travaux histottques, lors même que, faute de principes lises ! jugement rationnel , cette disposition s’égare s, souvent sur de frivoles et illusoires compositions inspirées plus d une fois par le dessein réBéchi’ d obtenir, a peu de liais, et d’exploiter rapidement, une renommée provisoire, en satisliiisant on apparence, au goôt dominant de l’époque’ Paru,, les nombreux témoignages contemporains q'H Pourrait aisément citer de cette importante transformation, aucun ne me semble plus
♦ ,,,ieureu^ introduction spontanée qui
s est graduellement opérée, de nos jours, en Allemagne, au sein même de la classe éminemment métaphysique des jurisconsultes, d’une école spécialement qualifiée d’historique, et qui, en efi’et a pris pour tâche principale de lieç, à chaque époque du passé, l’ensemble de la législation avec Jetât correspondant de la société; ce qu’elle a
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quelquefois utilement ébauché, malgré la tendance au fatalisme ou à l’optimisme qu’on lui re~» proche justement d’ordinaire, et qui résulte spontanément de la nature nécessairement incomplète et même équivoque de ces iutéressans travaux, encore essentiellement dominés par une philosophie toute métaphysique.
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Quelque sommaires qu’aient dû être les diverses indications générales contenues dans cette leçon,
elles suffiront , sans doute, pour confirmer ici l’urgence et l’opportunité de la grande création phi- v losopbique dont la leçon précédente avait directement expliqué la destination fondamentale. Ilfaut que le besoin instinctifde constituer enfin la science* sociale sur des bases vraiment positives, soit profondément réel , et même biçn senti , quoique • mal apprécié, poiir que cette opération, malgré son peu de maturité rationnelle jusqu’à nos jours, • ait été tentée avec tant d’opiniâtreté, et par dès voies si variées. En même temps, l’analyse générale cfes principaux efforts nous a expliqué leur avortement nécessaire, et nous qfait comjfrendre qu’une telle entreprise, désormais* suffisamment préparée, reste néanmoins toijt entière à concevoir de façon à comporter une réalisation définitive. D’après cet ensemble de préliminaires, rien
a86« . pigtSsoraiE positive.
*ne s’oppose plus maintenant à ce que nous puissions convenablement' procéder, d’une manière directe, à cet éminent^travail scientifique, comme je vais commencer à le faire dans la leçon suivante, en traitant immédiatement de la méthode en physique sociale. Mais la suite de ce volume fera, j’espère, naturellement ressortir la haute utilité continue de la double introduction générale que je viens de terminer entièrement, et sans laquelle notre exposition eût été nécessairement affectée d’embarras et d’obscurité, et qui était surtout indispensable pour garantir, dès l’origine, la réalité politique de la conception principale, en manifestant sa relation fondamentale avec l’ensemble des besoins sociaux, dont nous pourrons ainsi éliminer dorénavant la considération for- . melle, poursuivre, avec une pleine liberté philosophique, l’essor purement spéculatif qui doit maintenant prédominer jusqu’à la fin de ce Traité, où la coordination générale entre la théorie et lf pratique devra, à son tour, devenir finalement prépondérante. * * %
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