TOME
On a souvent agité la question si , en étudiant chaque organe ou chaque fonction dans toute la série biologique, il convient de préférer l’ordre naturel de la formation de cette série , qui commence nécessairement par l’homme, ou bien l’ordre inverse, qui présente l’avantage d’une complication croissant peu à peu. Cette question de philosophie biologique n’a pas l’importance démesurée qu’oft lui a trop fréquemment attribuée , puisque tous les bons esprits reconnaissent d’ailleurs la nécessité et la possibilité d’employer tour à tour les deux ordres à l’égard d’une recherche quelconque, quel que soit celui qu’on ait d’abord adopté. Néanmoins , il faudrait ce me semble , distinguer, à ce sujet, entre l’étude de la vie organique et celle de la vie animale Pour les fonctions fondamentales de la première, qui sont essentiellement chimiques, il est beaucoup moins nécessaire de commencer par l’homme , en descendant toujours la hiérarchie biologique. Je conçois même que l’on pourrait, sous ce point de vue, trouver un grand avantage scientifique à procéder en sens inverse, en considérant d’abord l’organisme végétal, où, comme je l’ai déjà remarqué, ces fonctions sont à la fois plus pures et plus prononcées , et comportent, a ce titre, une etude plus facile et plus complète. Du reste, il n’en se-
lait pas uioiiis utile de se représenter ensuite l’encliaînenient opposé, afin de mieux saisir l’influence capitale exercée, dans les êtres supérieurs, par les actions animales sur les phénomènes purement végétatifs. Mais , au contraire, toute recherche, soit anatomique, soit physiologique, relative à la vie animale elle-même, serait essentiellement obscure si elle ne commençait par la considération de l’homme, seul être où un tel ordre de phénomènes soit jamais immédiatement intelligible. C’est nécessairement l’état évident de l’homme , de plus en plus dégradé, et non J’état indécis de l’éponge, de plus en plus perfectionné, que nous pouvons poursuivre dans toute la série animale, quand nous y analysons l’un quelconque des caractères constitutifs de l’animalité. Dans ce cas, les mêmes motifs qui président inévitablement à la construction de l’échelle biologique doivent aussi en diriger essentiellement l’application rationnelle, ce qui est loin d’être indispensable à l’égard des autres questions. Si nous paraissons ici nous écarter de la marche ordinaire, où nous procédions toujours du sujet le plus général et le plus simple au plus particulier et au plus complexe, c’est uniquement afin de nous mieux conformer, sans aucune puérile affectation de symétrie scientifique , au vrai principe philosophique qui nous
a d’abord prescrit celte marche générale , et qui consiste à passer constamment du plus connu au moins connu. C’est, du reste, la seule classe de recherches pour laquelle une telle marche cesse d’être la plus convenable aux études biologiques.
Telles sont les considérations principales que je devais actuellement indiquer sur la division né cessaire du système des connaissances biologiques et sur la coordination rationnelle de ses vrais élémens généraux. Ainsi se trouve complété l’examen philosophique de l’ensemble de la science biologique, directement envisagée souS tous les divers aspects fondamentaux qui lui sont propres, comme je devais ici le faire. Si l’étendue de ce discours a beaucoup excédé les bornes ordinaires dans lesquelles j’avais pu renfermer jusqu’à présent l’exécution d’une telle opération philosophique à l’égard des autres sciences fondamentales, il faut l’attribuer surtout à un concours spécial et nécessaire de nouvelles difficultés capitales. Une science beaucoup plus récente, et dont le vrai caractère spéculatif, jusqu’ici plus imparfaitement apprécié, est toutefois plus important a établir avec une scrupuleuse exactitude philosophique; une destination générale moins bien connue, et néanmoins plus spécialement indispensable à définir rigou-
reusement ; des moyens essentiels d’investigation plus variés et plus étendus, et, en meme temps moins exactement jugés; des relations encyclopédiques plus multipliées et plus profondes, et cependant plus mal conçues; des propriétés philosophiques plus étendues et plus capitales, et toutefois confusément senties; enfin, des aspects élémentaires plus nombreux et mieux prononcés, et pourtant moins bien séparés et coordonnés; tous ces motifs réunis expliquent assez, sans doute, le développement inusité de cet indispensable examen. Du reste, ce grand travail préliminaire nous permettra d’exécuter maintenant, d’une manière beaucoup plus rapide, quoique suÛisante à la destination de ce traité, l’appréciation philosophique plus spéciale de cette belle science fondamentale, dont les détails, d’ailleurs si peu satisfaisans jusqu’ici, ne doivent nullement nous occuper, et dont il nous reste seulement à mieux caractériser le véritable esprit , dans les leçons suivantes, par le jugement séparé de chacune de ses diverses parties essentielles, coordonnées entre elles suivant le plan général ci-dessus indiqué , depuis les simples considérations de pure anatomie jusqu’à cette étude positive des phénomènes intellectuels et effectifs les plus élevésde la nature humaine, d’où résultera ensuite la transition spon-
tanée de la biologie à la physique sociale, objet final de cet ouvrage.
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