QUARANTE-DEUXIÈME LEÇON
Considérations générales sur la philosophie biotaxique.
A l’analyse statique fondamentale des corps vivans, succède nécessairement, dans le système rationnel de la philosophie biologique, la coordi- nation hiérarchique de tous les organismes.connus, ou même possibles, en une seule série générale, destinée ensuite à servir habituellement de base indispensable à l’ensemble des spéculations biologiques. Nous devons donc maintenant caractériser, d’une manière directe, les.principes essentiels de cette grande opération philosophique. Tel est l’objet de la leçon actuelle.
Quoique l’esprit fondamental de la vraie théorie logique des classifications rationnelles soit , par sa nature, uniformément applicable à tous nos ordres quelconques de conceptions positives, j’ai déjà expliqué, dans la quarantième leçon, pourquoi la formation et le développement d’une telle théorie avaient dû être essentiellement réservés au système des éludes biologiques. J’ai même fait
pressentir dès-lors que l’organisme animai, précisément en vertu de sa complication supérieure, et par la variété beaucoup plus prononcée qui en résulte inévitablement dans sa disposition universelle, avait dû spontanément offrir la plus ancienne et la plus parfaite application des principes naturels de coordination inhéreus à la raison humaine. On ne peut, en effet, contempler le développement général de la science des corps vivans depuis Aristote , sans être vivement frappé , sous ce rapport, de cette circonstance remarquable, que, à toutes les époques, l’organisme végétal parait avoir été le sujet essentiel des principaux efforts directement relatifs au perfectionnement de la classification biologique ; tandis que, en même temps, la considération des animaux fournissait constamment , en .réalité, le type fondamental destiné à diriger les spéculations philosophiques correspondantes , toujours d’autant plus heureuses qu’ellessuivaient mieux ce guide naturel. Ce double caractère fut spécialement sensible dans le mémorable mouvement philosophique excité, à cet égard, pendant la seconde moitié du siècle dernier, par la grande impulsion due à l’admirable génie classificateur de Linné et à la raison profonde de Bernard de Jussieu. Les distinctions essentielles propres aux divers organismes animaux sont trop
prononcées et trop évidentes, et, en même temps* les attributs communs de l’auimalité fondamentale sont trop incontestables, pour qu’une classification plus ou moins rationnelle n’ait pas dû, dès l’origine de la science, s’établir, en quelque sorte spontanément , dans leur étude comparative , sans avoir besoin d’être précédée par aucune discussion philosophique spéciale. Quelque imparfaite qu’ait été nécessairement , dans ses dispositions secondaires, la classification zoologique d’Aristote, elle était infiniment supérieure à tout ce qui pouvait être alors tenté d’analogue envers les végétaux. 11 est surtout très digne de remarque que, même aujourd’hui , on puisse envisager, sans aucune exagération , cette classification primordiale comme ayant été bien plutôt justifiée et rectifiée, par l’ensemble des travaux ultérieurs, que radicalement changée; tandis que l’inverse a eu lieu évidemment à l’égard des classifications phytologiques. En dernière analyse, de nombreux essais spontanés, sinon définitifs, du moins des plus satisfaisans , de classification zoologique ont précédé de très loin l’établissement des premiers principes de la vraie théorie taxonomique universelle : au contraire, c’est seulement par une laborieuse application systématique de ces règles fondamentales préalablement découvertes qu’on a
pu enfin, depuis un siècle au plus, entreprendre avec quelque succès la coordination rationnelle des espèces végétales / nécessairement trop peu prononcée pour comporter une manifestation directe. Les considérations indiquées ci-dessus font aisément concevoir l’explication générale d’une marche en apparence aussi étrange.
Dans tous les genres quelconques de composition intellectuelle, soit scientifique, soit littéraire , soit artistique, l’établissement réel des principes élémentaires de logique positive destinés à diriger méthodiquement la marche générale de notre entendement n’a jamais pu avoir lieu qu’après uu long exercice spontané des facultés correspondantes, borné d’abord aux seuls cas où les conditions fondamentales étaient assez prononcées pour que le génie naturel dût les sentir immédiatement, quoique les difficultés caractéristiques y fussent néanmoins assez grandes pour qu’un tel sentiment instinctif dût, en même temps, échapper aux esprits vulgaires. Sans cet indispensable développement préliminaire, les saines observations logiques n’auraient pu avoir aucun fondement solide , sur lequel on pût élever des principes vraiment efficaces, susceptibles, à leur tour, de perfectionner ultérieurement, à un haut degré, l’essor primitif de notre intelligence, soit
en rectifiant ce qu’il y avait inévitablement d’incomplet et de désordonné dans ses premières opérations, soit en l’appliquant à des cas nouveaux et plus difficiles. Cette marche constante est particulièrement incontestable sous le point de vue scientifique, où l’on aperçoit à la fois avec plus d’évidence, à tous les égards importans, et la nécessité des types intellectuels et leur formation spontanée. La théorie générale des classifications rationnelles nous eu offre ici un exemple capital et irrécusable. Il est aisé de reconnaître, en effet, par l’examen attentif des principaux ouvrages qui «’y rapportent, que tous les préceptes essentiels dont elle se compose ont été fondés sur une judicieuse analyse philosophique de l’ordre naturel qui caractérise le règne animal, conformément à l’explication précédente. Nous ne saurions concevoir quelle autre base réelle il eût été possible d’attribuer à ces principes , à moins de se borner à quelques vagues généralités logiques, radicalement équivoques, et nullement susceptibles de diriger avec efficacité la marche ultérieure du génie classificateur.
Mais, dans cette grande opération philosophique , où tous les esprits originaux se proposaient pour but presque exclusif la coordination rationnelle du seul règne végétal, en ne considérant
essentiellement le régne animal que comme un type naturel et indispensable, il importe maintenant de remarquer que, par une heureuse réaction nécessaire, le principal résultat effectif a jusqu’ici abouti finalement, au contraire, au perfectionnement capital des classifications zoologiques, auquel on avait d’abord à peine pensé. Nous avons même tout lieu de craindre aujourd’hui, comme je l’expliquerai plus bas, que , par la nature trop simple et trop uniforme de l’organisme végétal , les classifications phytologiques ne puissent jamais s’élever beaucoup au-dessus de l’état d’imperfection où ont dû les laisser les réformateurs du siècle dernier. La mémorable série de leurs travaux est bieu loin, sans doute, d’avoir été inutile au progrès fondamental de notre intelligence : seulement, ce qu’ils avaient entrepris pour le règne végétal a surtout profité au règne animal 11 ne pouvait en être autrement, si l’on considère que la même propriété caractéristique qui permettait à ce dernier règne de servir de type primordial à la théorie taxonomique, devait aussi lui rendre éminemment applicables tous lesperfeclionnemcns issus des principes généraux dont cette théorie se serait ainsi formée. On sent néanmoins que le caractère essentiel de cette philosophie taxonomique «levait nécessairement rester encore incomplet et
BIOI.OGIE.
indécis, tant que la classification végétale continuerait à y paraître le but principal des efforts, et jusqu’à ce qu’on l’eût enfin conçue, d’une manière directe et distincte, comme étant surtout destinée au perfectionnement 'de la classification animale. C’est donc seulement par celte dernière transformation que la théorie générale des classifications rationnelles, quoique tous ses principes les plus importans fussent depuis long-temps établis, a pu commencer à être constituée philosophiquement sur ses bases définitives. Tel a été le plus précieux résultat des mémorables travaux de l’illustre Lamarck pour perfectionner la classification fondamentale des animaux inférieurs, à peinecbauchée par Aristote , et si insuffisamment traitée par le grand Linné lui-même. L’heureuse impulsion résultée de cet essai capital a dès-lors rapidement produit, dans le premier quart de notre siècle, surtout en France et en Allemagne, le développement rationnel et complet de la vraie philosophie biotaxique, avec tous les attributs qui doivent la caractériser. Quoique , pendant cette dernière époque, la considération des animaux ait obtenu enfin , d’un aveu unanime, l’incontestable prépondérance qui lui appartient, et que l’organisme végétal ait même été alors essentiellement négligé, je n’hésite pas néanmoins à penser que cette nou-
velle disposition des intelligences finira par devenir, en réalité, beaucoup plus utile au perfectionnement rationnel des classifications phy tologiques que la préoccupation exclusive qu’elles avaient dû inspirer auparavant. Car, sous quelque point de vue qu’on l’envisage, le règne végétal ne constitue philosophiquement que le terme le plus inférieur de la grande hiérarchie biologique ; en sorte que les méthodes de classification qui lui sont propres ne sauraient être qu’un simple prolongement judicieux de celles dont la valeur a été éprouvée dans toute la série supérieure. En un mot, on fera désormais sciemment, à cet égard, ce que jadis on faisait instinctivement; on ne peut donc mettre en doute la rapidité et la sécurité bien plus grandes des progrès qui s’accompliront sous cette nouvelle influence, du moins en tant que l’organisation végétale peut réellement le permettre. Il serait cependant indispensable, pour le perfectionnement général de la vraie philosophie biologique, que, dans cette partie essentielle de la science des corps vivans, ainsi que dans le partie anatomique et dans la partie physiologique, les naturalistes contractassent enfin l’habitude rationnelle de pousser jusqu’à ce terme extrême leurs considérations relatives à l’ensemble de la série organique, qui ne sauraient jamais être réellement complètes et défi-
nitives tant qu’elles ne s’étendent point à l’organisme végétal. Mais une telle extension sera, sans doute, la suite nécessaire de la direction éminemment philosophique dans laquelle les zoologistes sont désormais irrévocablement engagés : la principale difficulté consistait à s’élever enfin au vrai point de vue général propre à la théorie fondamentale des classifications naturelles; or, on peut affirmer aujourd’hui que l’esprit humain y est définitivement placé. C’est ainsi que notre intelligence a, eu quelque sorte , acquis une faculté nouvelle, ou, pour mieux dire, qu’elle a régularisé le développement de l’une de ses tendances primordiales, jusque alors livrée à son seul essor instinctif, faute d’avoir pu rencontrer plutôt le genre déter. miné d’applications scientifiques qui devait dévoiler ses véritables lois naturelles.
Par cet ensemble de réflexions préliminaires, le caractère philosophique qui doit distinguer la leçon actuelle se trouve nettement défini et pleinement motivé. Quoique nous devions avoir essentiellement en vue l’ensemble de la biotaxie, on reconnaît ainsi que la considération prépondérante du seul règne animal constitue nécessairement notre sujet immédiat et explicite, soit pour établir les bases rationnelles de la théorie générale des classifications, soit pour apprécier son appli-