TRENTE-TROISIÈME LEÇON
Considérations générales sur l’optique.
La révolution fondamentale, et de plus en plus ' prononcée, par laquelle , depuis environ deux siècles, l’esprit humain, en fondant la philosophie naturelle, tend à se dégager irrévocablement de toute influence théologique ou métaphysique, në s’est composée essentiellement jusqu’ici que d’üne succession d’efforts plus ou moins partiels, toujours conçus d’une manière isolée, quoique toufe$ en réalité , aient convergé sans cesse vers un même but final , presque constamment inaperçu de ceux qui ont coopéré avec le plus d’ardeur et de succès à cette immense régénération intellectuelle. Si une telle incohérence a fait ressortir d’une manière plus éclatante l’irrésistible spontanéité de cet instinct universel qui caractérise les intelligences modernes, elle a produit aussi beaucoup de. lenteur et d’embarras , et même , à certains égards^ une véritable hésitation dans la marche générale de notre émancipation définitive. Personne n’ayant
encore conçu directement la philosophie positive dans son ensemble réel , les conditions radicales de la positivité n’ayant jamais été rationnellement analysées, ni, à plus forte raison, nettement formulées , avec les modifications essentielles convenables aux divers ordres de recherches, il en est résulté que, sur les parties du système scientifique qui ne constituaient point le sujet spécial de leurs travaux, la plupart des illustres fondateurs de la philosophie naturelle ont continué, à leur insu , à subir cette même impulsion métaphysique et théologique dont leurs découvertes propres tendaient avec tant d’énergie à détruire les bases, et sous la prépondérance de laquelle s’était jusque alors exclusivement accomplie l’éducation générale de la raison humaine. Aucun penseur ne s’est autant rapproché, sans doute, que notre grand Descartes de cette conception , à la fois claire et complète , de l’ensemble de la philosophie moderne avec son vrai caractère : aucun n’a exercé aussi sciemment, dans cette transformation universelle , une action aussi directe, aussi étendue, et aussi efficace , quoique d’aiHeurs essentiellement transitoire ; aucun surtout ne s’est montré aussi indépendant de l’esprit dominant dq ses contemporains. Cependant T)escartes lui -même , dont la persévérante hardiesse
renversait si vigoureusement tout l’édifice de l’encieunc philosophie relativèment à l’ensemble des phénomènes inorganiques, et mêmequantaux phénomènes purement physiques dç l’animalité, était, sous d’autres rapports, involontairement entraîné par son siècle en un sens tout-à-fait inverse, lorsqu’il entreprit tant de vains eflorts, pour étayer, en les rajeunissant, les conceptions théologiques et métaphysiques sur l’étude de l’Jiomme moral, ainsi que je l’expliquerai soigneusement en analysant, dans la dernière partie de cet ouvrage, la marche générale du développement effectif de l’humanité, dont Descartes fut incontestablement un des types essentiels. Après un tel exemple, on ne saurait être étonné de reconnaître chez les hommes d’un génie plus spécial , qui ont concouru à la formation ou au développement du système scientifique , sans s’occuper directement de la régénération fondamentale de la raison humaine, cette radicale inconséquence philosophique qui leur faisait suivre, à certains égards, une direction métaphysique, en même temps que , sous d’autres rapports, quelquefois peu éloignés, ils produisaient des manifestations si décisives du véritable esprit positif.
Ces réflexions générales préliminaires sont éminemment applicables à l’histoire philosophique de
l’optique, celle peut-être de toutes les branches essentielles de la physique où l’état de positivisme incomplet, caractérisé dans la vingt-huitième leçon, conserve encore aujourd’hui la plus profonde consistancè, surtout à cause des importans travaux mathématiques qui malheureusement s’y rattachent. La formation de cette belle science est due principalement aux philosophes qui ont le plus puissamment contribué, sous d’autres rapports capitaux, à jeter les bases essentielles de la philosophie positive, tels que Descartes, Huyghens et Newton : et, néanmoins, l’influence inaperçue du vieil esprit métaphysique et absolu a poussé chacun d’eux à la création d’une hypothèse, nécessairement chimérique, sur la nature de la lumière. Un tel contraste est spécialement remarquable chez le grand Newton, qui, par son admirable doctrine de la gravitation universelle, comme je 1 ai soigneusement établi dans la première partie de ce volume , avait élevé d’une manière irrévocable la conception fondamentale de la philosophie moderne au-dessus de l'état où le cartésianisme l’avait placée, en constatant l’inanité radicale de toutes les études dirigées vers la nature intime et le mode de production des phénomènes, et en assignant désormais, comme seul but nécessaire des efforts scientifiques vraiment rationnels, l’exacte
réduction d’un système plus ou moins étendu de faits particuliers à un fait unique et général. Ce même Newton , dont l’exclamation favorite était : 6 physique! garde-toi de la métaphysique ! s’est laissé entraîner, dans la théorie des phénomènes lumineux, par les anciennes habitudes philosophiques, jusqu’à la personnification formelle de la lumière, envisagée comme une substance distincte et indépendante du corps lumineux ; ce qui constitue évidemment une conception tout aussi métaphysique que pourrait l’être celle de la gravité, si on lui attribuait une existence propre, isolée du corps gravitant.
Après la discussion générale établie dans la vingt - huitième leçon sur la théorie fondamentale des hypothèses en philosophie naturelle , il serait entièrement superflu d’examiner ici, d’une manière spéciale, soit la fiction de Newton sur la lumière, soit celle, tout aussi nécessairement vaine, qu’on lui substitue maintërnant, d’après Descartes, Huyghens et Euler : ehacun leur appliquera aisément , avec les particularités convenables, tous les principes essentiels de cette nouvelle doctrine philosophique. La nullité radicale.de ces conceptions antiscientifiques, relativement à leur destination directe, n’a pas hesoirvd’être formellement constatée ;
il suffit de se demander, en se dégageant des préjugés scolastiques ordinaires, si la faculté lumineuse des corps est réellement expliquée, en aucune manière, par cela seul qu’ou l’a transformée dans la propriété de lancer, avec une incompréhensible vitesse, de chimériques molécules, ou dans celle de faire vibrer les particules immobiles d’un fluide imaginaire, doué d’une inappréciable élasticité. N’est-il pas évident, au contraire, qu’on entasse ainsi mystères sur mystères , comme il doit arriver toutes les fois que nous voulons tenter de concevoir à priori une notion vraiment primordiale, qui, par sa nature, ne saurait comporter d’explication ? Du reste, on peut s’en rapporter, sur ce sujet, aux critiques irrésistibles que se sont mutuellement adressées , surtout depuis Euler , les partisans de ces deux hypothèses opposées. La préférence alternative qui , aux diverses époques de l’optique a été successivement accordée à chacun de ces systèmes, n’a tenu certainement qu’à ce que le développement naturel de la science attirait, d’une manière trop exclusive, l’attention générale des physiciens vers les phénomènes qui lui semblaient favorables , en la détournant momentanément de ceux qui lui étaient contraires, quoique l’ensemble réel des connaissances acquises leur fut, au fond , également opposé. Sans doute ,
les nombreuses objections présentées par Euler, avec une logique si nette et si pressante, contre la doctrine de l’émission, sont nécessairement insolubles: mais n’en est-il pas essentiellement ainsi de celles trop dissimulées aujourd’hui par notre système habituel d’enseignement, que les partisans de celte hypothèse faisaient autrefois, ou ont adressées depuis, au système des ondulations? Pour me borner à l’exemple le plus simple, a-t-on réellement concilié la propagation en tout sens , propre au mouvement vibratoire, avec le phénomène vulgaire de la nuit , c’est-à-dire, de l’obscurité produite par la seule interposition d’un corps opaque? L’objection fondamentale élevée a cet égard par les newtoniens contre le système de Descartes et d’Huyghens, n’est-elle pas effectivement restée aussi vierge aujourd’hui qu’elle 1 était plus d’un siècle auparavant, malgré tant d’inintelligibles subterfuges?
La juste appréciation de ces hypothèses arbitraires n est pas moins évidente par la considération des phénomènes qui conviennent également à toutes deux. Cette possibilitede concevoir aussi bien les mêmes phénomènes généraux d’après les deux systèmes antagonistes, doit manifestera tous les esprits que les lois de ces phénomènes constituent seules la science réelle, dont de tels systèmes ne tome 11. / .
forment qu’une vague et inutile superfétation , échappant, par sa nature, à toute vérification effective. En voyant, par exemple, les lois de la réflexion et de la réfraction' découler indifféremment de l’émission ou de l’ondulation, la nature arbitraire de ces explications chimériques ne devient-elle pas irrécusable? Sous ce rapport du moins, les travaux mathématiques dont chacune de ces conceptions a été le sujet n’auront pas été inutiles , dans uu prochain avenir, à l’éducation générale de l’esprit scientifique, en contribuant à dissiper le prestige encore trop souvent attaché au seul emploi, judicieux ou abusif, de l’instrument analytique. Pourrait-on persévérer à regarder un tel appareil comme le vêtement caractéristique de la vérité, lorsqu’on le voit également applicable à deux hypothèses opposées , ainsi qu’il le serait sans doute à beaucoup d’autres conceptions analogues qu’on formerait aisément , si les progrès du véritable esprit positif ne tendaient point évidemment, au contraire , à l’exclusion totale et définitive de cette manière vicieuse de philosopher?
De nos jours, il est vrai, les partisans les plus éclairés du système émissifou du système vibratoire sacrifient assez volontiers la réalité de ces conceptions, pour se retrancher dans leur prétendue propriété scientifique de faciliter, à titre
de simple artifice logique, la combinaison des idées acquises, que l’on proclame essentiellement impossible sans elle. Mais le passage même d’une hypothèse ù l’autre, sans que la science en ait certes éprouvé aucun préjudice, ne suffirait-il point pour témoigner clairement, envers chacune d’elles, contre une indispensabilité aussi gratuitement admise? 11 faut convenir toutefois, comme je l’ai indiqué dans la discussion générale, que, pour des esprits déjà formés sous l’influence prépondérante des habitudes actuelles, la combinaison des idées scientifiques deviendrait nécessairement plus difficile, si tout à coup on les obligeait à se priver d’un tel mode de liaison , quelque vicieux qu’il soit en effet. Une telle considération , commune à tout régime intellectuel devenu , à une époque quelconque, suffisamment familier, 11e saurait prouver, en aucune façon, que la nouvelle génération scientifique ne combinerait pas ses idées d’une manière encore plus facile , et surtout plus parfaite, si elle était élevée à envisager directement les relations générales des phénomènes, sans jamais recourir à ces vains artifices, par lesquels les réalités scientifiques doivent toujours être plus ou moins altérées.
L’histoire effective de l’optique, envisagée dans son ensemble, montre clairement, à mon gré,
que ces secours illusoires n’ont exercé aucune in fluence notable sur les vrais progrès de la théorie de la lumière, puisque toutes les acquisitions importantes leur sont évidemment étrangères. Celte remarque n’est pas seulement incontestable à l’égard des lois fondamentales de la réflexion et de la réfraction, dont la découverte a essentiellement précédé la construction de ces systèmes arbitraires. Elle est aussi réelle, quoique moins évidente, envers toutes les autres vérités principales de l’optique. L’hypothèse de l’émis- . sion n’a pas plus inspiré à Newton la notion de
l’inégale réfrangibilité des diverses couleurs, que celle de l’ondulation n’a réellement contribué à dévoiler à Huyghens la loi de la double réfraction propre à certaines substances. C’est constamment après coup que la coexistence, chez d’aussi grands hommes, de ces chimériques conceptions avec ces immortelles découvertes , a pu faire croire à l’influence effective des unes sur les autres. Même dans un ordre d’idées moins général , c’est exclusivement à la comparaison directe des phénomènes qu’ont toujours été dues les nouvelles notions, et jusqu’aux heureuses conjectures. Quand la combustibilité du diamant a été si judicieusement présumée par la profonde sagacité de Newton , cette indication ne résultait-elle pas uni-
quement du simple rapprochement de deux phénomènes généraux, la nature inflammable des corps les plus réfringens? Lorl^he, plus tard, Luler, contrairement aux opinions établies, pressentit avec tant de succès la possibilité nécessaire de l’achromatisme rigoureux, cette idée ne lui lut-elle pas immédiatement suggérée par la simple considération de l’existence évidente d’une telle compensation dans l’appareil oculaire, à laquelle d’ailleurs il mêlait indûment un caractère de finalité qu’on en pouvait aisément écarter? Quelle part effective le système émissif ou le système ondulatoire ont-ils eue à ces diverses notions optiques, et a tant d autres plus ou moins importantéfe, qu’il serait facile de citer?
J\ii expliqué dans la vingt-huitième leçon, à laquelle je renvoie, la destination réelle et le genre d’utilité purement philosophique qui me paraissent propres à ces conceptions imaginaires, dont le véritable oflice^se réduit a servir momentanément, mais d une maniéré très puissante et meme strictement indispensable, au développement général de l’esprit scientifique, en permettant a notre faible intelligence la transition graduelle du régime franchement métaphysique au légime entièrement positil : elles n’ont pas en effet d autre but essentiel. Or, j’ai aussi indiqué
alors les motifs principaux qui doivent faire envisager cette ^jonction temporaire comme étant aujourd’hui, et#lhème depuis long-temps, suffisamment accomplie, ét l’empire trop prolongé de cette méthode vicieuse comme tendant par suite à entraver notablement le vrai progrès de la science. L’une et l’autre considération me semblent particulièrement incontestables à l’égard de l’optique, pour quiconque examinera sans prévention et d’une manière assez approfondie son état actuel, surtout depuis l’adoption presque universelle du système vibratoire au lieu du système émissif.
Il importe, en outre, de signaler ici une dernière disposition qui sans doute contribue beaucoup aujourd’hui, même chez d’excellens esprits, à la prolongation abusive de cette marche a'nliscientifique, parce qu’elle présente un caractère fort spécieux , comme n’étant que l’exagération d’un penchant d’ailleurs Jrès convenable à la plus entière coordination possible de nos diverses études. Les plus recommandables défenseurs de ces vaines hypothèses, ceux qui déjà sentent avec énergie le vide nécessaire des recherches absolues sur la nature intime et le mode essentiel de production des phénomènes, se persuadent encore que du moins l’optique acquiert ainsi une ralionnalité bien plus satisfaisante eu se rattachant
d'une manière générale aux lois fondamentales .de la mécanique universelle. Il est certain en effet que le système émissif, par exemple, ne peut avoir d’autre sens intelligible que d« présenter les phénomènes lumineux comme radicalement analogues à ceux du mouvement ordinaire : de même la seule signification admissible de l’hypothèse des ondulations consiste évidemment dans l’assimilation des phénomènes de la lumière avec ceux de l’agitation vibratoire qui constitue le son : d’une part, c’est à la barologie, de l’autre â l’acoustique, que l’on prétend comparer l’optique. Mais comment des analogies aussi gratuites, aussi incompréhensibles même, pourraient-elles avoir aucune véritable efficacité scientifique? En quoi perfectionneraient- elles réellement nos moyens généraux de coordination? Quand des phénomènes peuvent effectivement rentrer sous le ressort de la mécanique rationnelle, une telle propriété n’est jamais équivoque ni arbitraire ; elle résulte immédiatement, et à tous les yeux,. de la simple inspection des phénomènes; elle 11’a pu devenir, à aucune époque , un sujet sérieux de contestation : toute la difficulté a toujours été seulement de 'connaître d’une manière assez complète les lois générales du mouvement pour pouvoir en réaliser une semblable application. Ainsi,
personne ne méconnaissait la nature évidemment mécanique des principaux effets relatifs à la pe-» sauteur ou au son long-temps avant que les progrès de la dynamique rationnelle eussent permis de l’employer à leur exacte analyse. On conçoit qu’une telle application a puissamment contribué, comme j’ai tâché de le faire sentir, au perfectionnement réel de la barologie et de l’acoustique ; mais cela tient essentiellement à ce qu’elle n’avait rien de forcé ni d’hypothétique. 11 ne saurait en être de même quant à l’optique. Malgré toutes les suppositions arbitraires, les phénomènes lumineux constitueront toujours une catégorie suigeneris , nécessairement irréductible à aucune autre : une lumière sera éternellement hétérogène à un mouvement ou à un son.
Les considérations physiologiques elles- mêmes s’opposeraient invinciblement, à défaut d’autres motifs, à une telle confusion d’idées, par les caractères inaltérables qui distinguent profondément le sens de la vue, soit du sens de l’ouie, soit du • sens de contact ou de pression. Si ces séparations radicales pouvaient être arbitrairement effacées d’après des hypothèses gratuites, d’ailleurs plus ou moins ingénieuses, on ne voit pas ôù s’arrêteraient de telles^ aberrations. Ainsi, par exemple, uq philosophe, dont la prédilection scientifique
porterait sur les effets chimiques , serait dès lors suffisamment autorisé, en prenant pour type le sens du goût ou celui de l’odorat , à prétendre expliquer à son tour les couleurs et les tons en les assimilant à des saveurs ou à des odeurs. Cette bizarre conception n’exigerait pas peut-être, en réalité, de plus grands efforts d’imagination, ni des subtilités plus étranges, qu’il n’en a fallu pour aboutir, par un procédé de même nature, à la similitude, aujourd’hui classique, entre les tons et les couleurs.
Que l’esprit humain sache donc, à cet égard, renoncer enfin à l’irrationnelle poursuite d’une vaine unité scientifique, et reconnaisse que les catégories radicalement distinctes de phénomènes hétérogènes sont plus nombreuses que ne le suppose une systématisation vicieuse. L’ensemble de la philosophie naturelle serait sans doute plus parfait s’il pouvait en être autrement; mais la coordination n’a de mérite et de valeur qu’autant quelle repose sur des assimilations réelles et fondamentales; déduite d’analogies purement hypothétiques, elle est à la fois sans consistance et sans utilité.
Les physiciens vraiment rationnels devront donc s’abstenir désormais de rattacher, par aucune fiction scientifique, les phénomènes de la lumière
à ceux du mouvement , vu leur hétérogénéité radicale. Tout ce que l’optique , dans son état actuel, peut comporter de mathématique, dépend-, eu réalité, non de la mécanique, mais de la géométrie, qui s’y trouve éminemment applicable , attendu la nature évidemment géométrique des principales lois de la lumière. A d’autres égards, on ne pourrait concevoir qu’une application directe de l’analyse , dans certaines recherches optiques, comme, par exemple, celles de Lambert sur la photométrie , où l’observation fournirait immédiatement quelques relations numériques : mais, en aucun cas , l’étude positive de la lumière ne saurait vraiment donner lieu à une analyse dynamique. Telles sont les deux directions gênéraies suivant lesquelles les géomètres peuvent efficacement concourir aux progrès réels de l’optique, dont ils ont souvent à se reprocher aujourd’hui d’entraver le développement naturel en prolongeant l’empire des hypothèses anti-scientifiques par des analyses inopportunes et mal conçues , où brille d’ailleurs quelquefois, comme on le voit surtout dans les travaux si remarquables de M. Cauchÿ, une grande valeur abstraite, qui n’a malheureusement d’autre effet ordinaire que de rendre plus pernicieuse leur influence sur la philosophie de la science.
11 m’a semble nécessaire d’imliquer ainsi, quant à l’optique, l’application formelle de la doctrine générale établie, dans la vingt-huitième leçon, sur la théorie deshypothèses. Ni la barologie , ni l’acoustique ne l’exigeaient, au contraire, en aucune manière, et l’heureuse impulsion philosophique produite par le génie deFourier a pu même m’en dispenser essentiellement pour la lhermologie : cet examen est enfin moins nécessaire envers l’électrologie, quoique ces conceptions chimériques y soient au moins aussi prépondérantes , leurs vices radicaux étant tellement sensibles que presque tous leurs partisans les reconnaissent aujourd’hui. La consistance plus spécieuse qu’elles ont en optique, y demandait, à un certain degré, un jugement spécial.
Procédons maintenant , d’une manière sommaire , sans nous occuper davantage de ces vaines hypothèses, à l’analyse philosophique de l’ensemble des connaissances réelles actuellement acquises sur la théorie de la lumière. 11 est malheureusem^it difficile aujourd’hui, surtout quant aux découvertes récenles, de dégager nettement une telle exposition de toute allusion aux systèmes arbitraires d’après lesquels le langage scientifique a été jusqu’ici presque toujours formulé. Un physicien qui , pénétré de la doctrine philosophique
établie dans cet ouvrage, entreprendrait un traité spécial pour exécuter convenablement cette épuration fondamentale, rendrait , j’ose le dire, à la science un service capital.
L’ensemble de l’optique se décompose naturellement en plusieurs sections, d’après les différentes modifications générales dont la lumière, soit homogène, soit diversement colorée, est reconnue susceptible, suivant qu’on l’envisage comme directe , réfléchie , réfractée , ou enfin diffractée. Quoique le plus souvent coexistans dans les phénomènes ordinaires, des effets élémentaires aussi distincts ont dû être soigneusement séparés par les physiciens. A ces quatre parties principales, qui comprennent les seuls phénomènes optiques rigoureusement universels, il convient d’ajouter aujourd’hui, comme un indispensable complément, deux autres sections fort intéressantes , relatives à la double réfraction et à ce qu’on appelle la polarisation. Ces deux derniers ordres de phénomènes sont, sans doute, essentiellement propres à certains corps; mais ils n’en devraient pfs moins être exactement analysés, ne fût-ce qu’à titre de modification remarquable des phénomènes fondamentaux : d’ailleurs, les corps qui nous les manifestent deviennent chaque jour plus nombreux , et leurs conditions se rapportent bien plus à cer-
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laines circonstances générales de structure qu’à de véritables particularités de substance. 11 est , du reste , évidemment superflu de classer ici les différentes applications de ces six parties intégrantes de l’optique, soit à l’histoire naturelle, comme dans la belle théorie newtonienne de l’aroen-ciel, soit aux arts, comme dans l’analyse, si difficile à établir avec précision, des divers instrumens visuels, y compris l’appareil oculaire lui-même. Quelque importantes que soient de telles applications , et quoique, à vrai dire, elles constituent la meilleure mesure du degré de perfection de la science, elles n’appartiennent pas au domaine rationnel de l’optique , que nous devons seul avoir en vue.
Par les motifs généraux déjà indiqués, dans la leçon précédente, quant aux théories de l’audition et de la phonation , je dois condamner ici , d’une manière directe et formelle, comme radicalement irrationnel, l’usage encore presque universel, de comprendre , parmi les études optiques , la théorie . de la vision , qui appartient, avec tant d’évidence', à la seule physiologie. Quand des physiciens, veulent s’occuper d’une telle recherche, il est clair que la nature de leurs études propres ne s’adapte qu’à une partie des conditions de ce difficile problème; sous tout autre rapport, ils ne sont pas mieux préparés que le vulgaire : et quelque im-
portante que soit, sans doute, cette partie, puis- % qu’elle constitue un préliminaire indispensable, elle ne saurait être prise pour l’ensemble , dont la considération est toujours, néanmoins , l’objet final du travail. Aussi en résulte >t- il d’ordinaire que plusieurs conditions capitales sont essentiellement négligées, ce qui rend les explications incomplètes , et , par suite , illusoires. A. peine ppurraiton citer aujourd’hui une seule loi de la vision, qu’on puisse regarder commeétablie, d’une manière vraiment fondamentale et positive, sur des bases immuables , même en se bornant aux phénomènes les plus simples et les plus vulgaires. C’est ainsi , par exemple , que la faculté élémentaire de voir distinctement à des distances fort inégales reste encore sans explication satisfaisante, après toutes les vaines tentatives des physiciens pour l’attribuer successivement à la plupart des élémens de l’appareil oculaire. Cette ignorance presque honteuse a , sans doute, principalement tenu jusqu’ici à ce que les vrais savans , physiciens ou physiologistes, laissaient la théorie des sensations entre les mains des seuls métaphysiciens , qui n’en pouvaient tirer que d’illusoires dissertations idéologiques. Mais sa durée trop prolongée résulte certainement aujourd’hui, en majeure partie, de la mauvaise organisation du travail scientifi-
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que à cet égard, depuis l’époque, déjà assez éloignée, où ces questions ont commencé à devenir le sujet de quelques tentatives de solution positive. Si, dès lors, les anatomistes et les physiologistes, empruntant à l’optique les documens préliminaires indispensables , s’étaient convenablement occupés de la théorie de la vision , au lieu d’attendre vainement , de la part des physiciens, des solutions qu’ils ne pouvaient fournir, nos connaissances réelles sur cet important sujet seraient, évidemment, dans un état moins déplorable.
Une autre étude qui me semble devoir être radicalement bannie de l’optique, et même de toute la philosophie naturelle, non comme simplement déplacée, mais comme nécessairement inaccessible , consiste dans la théorie de la coloration des corps. Il serait, sans doute, inutile d’expliquer spécialement à ce sujet que je ne saurais avoir en vue, dans une telle critique, l’admirable série d’expériences de Newton et de ses successeurs sur la décomposition de la lumière, qui ont constitué irrévocablement une notion fondamentale, commune à toutes les parties de l’optique. Je veux parler des efforts, nécessairement illusoires, qu’on a si souvent tentés pour expliquer, soit par le système émissif, soit par le système vibratoire, le
philosophie positive.
phénomène primordial, évidemment inexplicable, do la couleur élémentaire propre à chaque substance. Ces tentatives irrationnelles sont, à mon avis , des témoignages irrécusables et directs de la fâcheuse influence qu’exerce encore, sur nos intelligences à demi positives, l’antique esprit de la philosophie, essentiellement caractérisé par la tendance aux,notions absolues. Il faut que notre raison naturelle soit aujourd’hui bien obscurcie par la longue habitude de ces conceptions vagues et arbitraires que j’ai si souvent signalées, pour que nous puissions envisager, comme une véritable explication de la couleur propre à tel corps, la prétendue faculté de réfléchir ou de transmettre exclusivement tel genre de rayons, ou celle, non moins inintelligible, d’exciter tel ordre de vibrations éthérées , en vertu de telle disposition chimérique des molécules, beaucoup plus difficile à concevoir que le fait primitif lui-même. Les explications placées par l’admirable Molière dans la bouche de sesdocteurs métaphysiciens, ne sont pas, au fond, plus ridicules. N’est-il pas déplorable que le véritable esprit scientifique soit encore assez peu développé, pour qu’on soit obligé de formuler expressément de telles remarques? Personne n’entreprend plus aujourd’hui d’expliquer la pesanteur spécifique particulière à chaque substance ou
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à chaque structure. Pourquoi en serait-il autrement, quant à la couleur spécifique, dont la notion n’est pas, sans doute, moins primordiale? Cette seconde recherche n’est-elle point, par sa nature, tout aussi métaphysique que l’autre?
Que la considération des couleurs soit , en physiologie , d’une importance capitale pour la théorie de la vision ; que , de même , le système de coloration puisse devenir, en histoire naturelle, un moyen utile de classification : cela est évidemment incontestable, et je serais bien mal compris si l’on pouvait penser que je prétends condamner de telles études , ou d’autres tout aussi positives. Mais, en optique, la vraie théorie des couleurs doit se réduire à perfectionner l’analyse fondamentale de la lumière', de manière à apprécier l’influence de la structure, ou de telle autre circonstance générale , même accidentelle ou fugitive , sur la couleur transmise ou réfléchie, sans jamais slengager d’ailleurs dans la recherche illusoire des causes premières de la coloration spécifique : le champ d’études ainsi circonscrit offre certainement , encore une assez vaste carrière à l’activité des physiciens.
Considérant maintenant, d’une manièredirecte, les parties essentielles dont l’optique est composée, nous trouvons d’abord , comine la première et la