EXISTENCE DE LA CERTITUDE
Quelques-uns prétendent que l'homme ne peut arriver au vrai ; ce sont les Sceptiques (<rx£7rTopi«t, attendre, chercher). Contre eux les Dogmatiques défendent la rectitude normale de nos opérations intellectuelles : de là deux articles.
ARTK-LE I.
Le Doçjmatisme *.
168. Doctrine du dogmatisme. — Le dogmatisme (So^i/k) est la doctrine de ceux qui, d'une manière générale, défendent contre les sceptiques l'existence de la certitude ; et qui, en conséquence, admettent en philosophie des vérités certaines, des dogmes certains. Voici leurs principales affirmations.
Thèse i
La certitude existe, et son existence est un fait évident,
nécessaire et naturel.
[" C'est un fait éludent. Si l'existence du soleil n'a pas besoin d'être démontrée, s'il suffit d'ouvrir les yeux pour s'en convaincre, de même suffit-il d'une légère attention pour voir avec la dernière évidence qu'on a la certitude sur bien des choses ; sur sa propre existence, celle du monde, etc.
2*^ C'est un fait nécessaire. h' mteWect ne peut empêcher que certaines choses soient évidentes. Aussi, qu'il le veuille, ou qu'il se récuse, il est incliné au vrai, invinciblement, non par un instinct aveugle, mais par l'éclat de la vérité. « De même que le plateau d'une balance, dit Cicéron, ne peut que fléchir sous le poids, de même l'intellect doit-il céder à l'évidence. »
3° C'est un fait naturel. Comme le liien est l'objet propre
4 . Logique Je Port-Ilayal, I" discours.— Gralry, Logique, L. 1, ch. ii. — FohsegHve, Métaph., leç. 2', 3', elo — Mgr Mercier, Critériologie générale.
fie la volonté, ainsi le vrai est l'objet propre de l'intellect. Dire que notre esprit est, par sa nature ou par l'ironie perpétuelle d'un génie malfaisant, sans cesse incliné à l'erreur, c'est non seulement une afiirmation gratuite, mais contradictoire, car notre puissance de connaître serait une impuissance, et notre raison ne serait plus l'aisonnable. Jamais la nature ne prive les êtres de leur essence.
C'est 1(1 du reste un fait plus fort que tous les raisonnements, comme l'observe le logicien de Port-Royal : « De sorte (jue toutes les raisons de ces philosophes (académiciens) ne sont pas plus capables d'empêcher l'Ame de se rendre à la vérité, lorsqu'elle en est fortement pénétrée, i[u'elles ne sont capables d'empôcher les yeux de voir, lorsqu'élant ouverts, ils sont frappés par la lumière du soleil. »
TuKSE II
169. En consèqiœuai, on ne peut, sans une évidente contradiction, ni ignorer, ni rérioquer en doute, ni nier après
réflexion, l'existence de la certitude.
1° On ne peut l'ifinorer. — Dire avec réflexion : « Je ne sais si la certitude existe », c'est affirmer par le fait même la certitude de son ignorance.
2° Ni la révoquer en doute. — Emettre avec réflexion cette affirmation : « Je doutn de l'existence de la certitude », c'est affirmer en même temps l'existence certaine de son doute.
3° Ni même la nier. — Dire avec réflexion : « La certitude n'existe pas », c'est supposer, implicitement au moins, la certitude de son assertion.
Or on ne peut savoir et ignorer en même temps ; être cei"tain et douter, affirmer et nier, sans une évidente contradiction.
TlIKSK tn
170. PareiUonent on iw peut directement ni att(njuer, ni démontrer par le raisonnement l'existence de la certitude.
1° On ne peut l'attaquer: l'argumentation, en effet, se réfuterait par elle-même. C'est se réfuter soi-même que de nier dans la conclusion du syllogisme ce qu'on a affirmé dans les prémisses ; or, avant de conclure par la négation de la certitude, il faut déjà avoir affirmé la certitude de la niajeure, de la mineure et de leur connexion avec la conclusion. Par con-
séquent, vouloir nier par le raisonnement l'existence de la certitud(\ <'est ti'ols fois se réfuter soi-même.
2<> On lie peut non plus la démontrer ; car cette démonstration reposerait sur la même pétition de principe. Pour démontrer l'existence de la certitude il faudrait déjà supposer certaines la majeure, la mineure et la conséquence de l'argument. La démonstration serait donc sophistique.
171. Conclusion sur l'indémonstrabilité du « premier philosophique ». — Sous ce nom on entend la vérité première qui sert de fondement à toute la philosophie. Or, nous disons qu'elle ne peut se démontrer: car tout ne saurait se démontrer. Si la majeure d'un premier argument devait être démontrée par un autre argument, et la majeure de celui-ci par un autre, et ainsi de suite, il faudrait remonter indélîniment, en sorte que l'on n'aurait aucune démonstration possible.
Bien plus, il faut admettre no»j>rt.s z«?e seule, mais plusieurs vérités indémontrables. Avant toute argumentation, en effet, il faiit commencer par admettre qu'il y a : — 1° un sujet capable de connaître ; 2° un objet capable d'être connu ; ■ — 3° la possibilité du passage de l'un à l'autre ; enfin — 4'' un critérium de connaissance certaine ou l'évidence. Ces quatre données n'ont pas besoin de démonstration et n'en sont pas susceptibles ; elles sont clairement expérimentées et affirmées dans tout acte de perception évidente.
ARTICLE IL
Le Scepticisme.
172. Nature du scepticisme : ses espèces. — A. — Le scepticisme est le système de ceux cpd rejettent l'un on t autre., voire même tous les moyens de certitude.
\° C'est un système philosophique, qui fait du doute la loi, la condition normale de la raison humaine. Le doute sceptique diffère donc : 1 — du doute de prudence. L'homme prudent ne révoque en doute une vérité que parce qu'il l'ignore ou n'est pas suffisamment informé. 2 — Il diffère du doute méthodique (n. 265) ; celui-ci peut n'être que fictif, il n'est pcfe un but, mais un moyen de se rendre compte de sa certitude.
2" Le scepticisme, avons-nous dit, rejette run ou l'autre.
SECONDE PARTIE, CBITIQIE 125
voire niAme tons les moyens de certitude. [1 y a donc deux scepticisme» : l'un unirersel, l'autre pavliciilicr. Le premier prétend qu'on ne connaît ripii avec certitude ; le second doute senlenient fie certaines espi-ces de vérités.
B. — i° Le scepticisme particulier prend différents noms, selon qu'il rejett<^ telle ou telle source de certitude, ('/est ainsi que le scepticisme subjectif (appelé aussi objectif par nombre dé modernes), nie la réalité (il)jective de nus concepts ; \'et?ipirisnie s'attaque à la perception de la raison ; Y idéalisme à la perception des sens ; le rationalisme à l'^iutorité de la révélation ; le fidéisme ne reconnaît aucune force à la raison ; le scepticisme historique enfin révoque en doute la véracité du témoignage humain (Voy. Critériologie).
2" Le scepticisme universel est de deux sortes : il est absolu ou fnjrrhonique et mitiffê ou académi<iue.
D'après le scepticisnie absolu, on ne peut rien percevoir ni connaître ; rien n'est même en soi ni beau ni laid, ni juste ni injuste, ni vrai ni faux. Les auteurs fie ce système sont surtout Gorgias et Protagoras, Pvrrhon, Timon, Œnesidème et Sextus Empiricus chez les anciens ; Bayle et Hume dans les derniers siècles ; de nos jours, les sophistes et les idéalistes, au moins ceux d'Allemagne.
D'après le s<"cptiiisme mitigé, l'esprit humain ne peut arriver sur rien à une certitude complète ; il ne s é\è\e jamais qu'à un certain degré de probabilité ; mais cette probabilité suffit au sage pour diriger sa vie. Il a été jadis en honneur dans la nouvelle et dans la troisième académie, avec Arcésilas, Carnéade et probablement Cicéron. Chez les modernes : .Montaigne, Pascal et d'autres n'y ont pas toujours échappé.
173. Critique du scepticisme universel. — Etablissons deux thèses : nous réfuterons ensuite les ohjeetions des sceptiques.
ÏHKSF I
Aucune discussion n'est possible arec un sceptique absolu.
Preuve. — Toute discussion logique doit partir de principes reconnus pour certains et Indubitables par l'adversaire ; or le sceptique absolu doute de tout ; partant il est inutile de discuter avec lui.
On ne peut donc répondre aux sceptiques que par le mot de Platon : « Vous savez ce que vous dites ou vous ne le savez pas ; si vous le savez, l'homme doiu^ peut savoir ([uelque
chose ; si vous ne le savez pas, taisez-vous, autrement tout le monde va vous traiter de fou. »
Et ne dites pas que le scepticisme est supérieur au dogmatisme, puisque celui-ci ne peut le réfuter par aucun argument. Peut-on s'en étonner ? Le sceptique est l'ennemi et l'accusé de la raison ; mais un ennemi ({ui refuse le combat ; mais un accusé qui refuse de coniparaitre. « 11 est plutôt semblable, comme on l'a dit, aux hommes égarés par l'ivresse ou le délire, ou aux animaux sans raison, aux arbres, aux pierres elles-mêmes sur lesfjuels sûrement un raisonnement ne remportera jamais de victoire. »
Raisonnons donc, non avec les sceptiques, mais avec des gens raisonnables pour établir la thèse suivante.
TnksF, II
J74. Le scepticisme universel, de quelque //lanièro
qu'if se pose, est fana".
Preuve. — Est faux tout système qui implique contradiction, qui est contraire à la nature ou ruine la moralité ; or tel est le cas du scepticisme universel.
1° Le scepticisme universel implique contradiction ; par conséquent, il est métaphysiquenient impossible. — En réalité le principe sur lequel il se base : rien ne peut être connu avec certitude, est faux ou vrai. S'il est certainement faux, nous avons gain de cause ; s'il est vrai, il y a encore quelque chose de connu avec certitude : c'est que rien ne se peut connaître avec certitude. Douter si ce principe est faux ou vrai, c'est affirmer du moins que son doute est certain.
2° Le scepticisme universel est contraire à la nature, et partant physiquement impossible. — Tout ce qui va contre un désir inné, un instinct invincible de la nature est impossible ; or le scepticisme universel va contre un besoin inné de savoir, contre un instinct invincible qui nous fait croire à l'évidence ; il est donc physiquement impossible.
Pyrrhon lui-même en convenait un jour. Poursuivi par un chien enragé, il s'enfuit en criant : « Qu'il est donc difficile de dépouiller la nature ! » Aussi Pascal de conclure : « L'homme doutera-t-il de tout ? doutera t-il s'il doute? doutera-t-il s'il est? on n'en peut venir là et je mets en fait qu'il n'y n jamais eu de Pyrrhonien effectif parfait. La
nature soutient la raison impuissante et l'einpiVIie d'extravaguor a ce point. »
3° \^e scepticisme univoi-sol ruine enfin tonte inorale ; il est, donc moralement illicite. Le sceptique, en (ilîefc, n'exclut même pas (le son doute l'existence de Dieu et d(! In loi morale, malgré les protestations de sa conscience. Or apj-ès ces deux négations tout l'édifice moral croule par la hase.
Nous disons : Le scepticisnu^ universel, de (/uelque manière qu'il se pose, est faux. Le scepticisme académique conduit, en effet, logiquement au scepticisme absolu. Si le principe de Carnéade : « Rien n'est sûr ; il n'y a que des probabilités » est un principe vrai, celui de l*yrrhon : « Kien ne peut être connu avec certitude » est vrai, lui aussi.
175. Objections du scepticisme. — Le dogmatisme s'appuie sur un quadruple fondement, nous l'avons vu (n. 171) ; or le sceptique l'attaque sur ces quatre points qu'il estime fau-K.
Obj. I. — Il ne faut jamais croire à celui ({ui se trompe ; or la raison MCMAixE se trompe sans cesse ; il n'y faut donc jamais croire. « La raison, dit Bayle, n'est qu'une coureuse qui ne sait oVi s'arrôter ; nouvelle Pénélope, elle défait chaque jour ce qu'elle a fait la veille. »
Fk'p. — Je dist. la maj. Il ne faut jamais croire à celui qui se trompe toujours et nécessairement , je le conc, ; à celui qui se trompe quelquefois par accident, je le nie. — Je disl. aussi la min. : La raison humaine se tromi)e nécessairement par sa nature même, je le nie ; accidentellement, je le conc. Puisqu'en effet tous les hommes ont un besoin inn<'' de connaître, il est impossible ([ue la raison humaine soit essentielleuaent incapable de connaître, car la nature ne peut priver les êtres de leur essence.
l'o Inst. — Dieu seul est infaillible par essence ; donc la raison humaine est faillible par essence.
Rép. — La raison est faillible, c'est-à-dire peut se tromper quelquefois et faire un mauvais usage des sens, ou des autres facultés : je le conc. ; en ce sens qu'elle se trompe toujours, même par le bon usage de ses facultés, je le nie.
2« Inst. — La raison se trompe par accident ; donc, au moins pratiquement, il est impossible d'avoir la certitude, puisque toujours la raison peut se tromper par accident.
Rép. — Je conc. l'ant. ; je nie le cons. et la raison qu'on en donne : souvent il n'y a aucune cause d'erreur, et la vérité est si évidente, que la véracité de la raison ne peut être révoquée en doute raisonnablement.
Ob/'. II. — Les OBJETS se dissipent comme la fumée ; ils passent
1 28 LOGIQUK
comme une ombre; dans ce flux perpétuel de phénomènes, il est donc impossible d'acquérir aucune certitude immuable.
Hép. — Passons sur Vant. : mais je nie le cons. Dans les phénomènes eux-mêmes, il y a une essence universelle et nécessaire, et on peut la percevoir. De même dans les causes révélées par ces effets.
Obj . III. — 11 doit y avoir une relation entre Tobjet et le sujet, or une telle relation est impossible, car aucun esprit ne peut sortir di' lui-même ; donc il est impossible de connaître avec certitude ce qui est au dehors de nous.
/fe^. — Je conc. la maj., je nie la min. — La relation du sujet pensant avec les objets extérieurs, par ex. : quand je perçois le soleil, est un fait absolument évident qui, comme tel, ne saurait être nié, dût son explication nous échapper. Il est du reste expliqué aisément en Ontologie (n. 134) par la théorie de l'action transitive.
/nst. — L'universel, unique objet de la science, est un concept de la raison ; mais on ne peut rien savoir avec certitude sur la réalité de nos concepts : donc nn ne peut rien savoir non plus sur l'objet de la science.
fiëp. — ./e dist. la maj. : L'universel est un concept rationnel qui a un fondement réel dans les individus, je le conc. ; c'est un concept purement mental, à la manière de Kant, je le nie.
Obj. IV. — Pour distinguer le vrai du faux, il faut un cmTÈRE infaillible ; or ce critère nous manque. Par conséquent il est impossible d'arriver à la certitude. — Montaigne prouve ainsi la mineure : « Pour juger des apparences que nous recevons des objets, il nous faudrait un instrument judicatoire ; pour vérifier cet instrument, il nous y faut de la démonstration : pour vérifier la démonstration, un instrument ; nous voilà au rouet... Aucune raison ne s'établira sans une autre raison ; nous voilà à reculons jusqu'à l'infini. î
Rép. — Je conc. la maj., je nie la min.: parce que l'évidence objective remplit parfaitement le rôle de ce critère. — Quant à la raison donnée de la mineure, voici la réponse des auteurs de Port- Royal : « Comme il ne faut point d'autres marques pour distinguer la lumière des ténèbres, que la lumière même, qui se fait assez sentir, ainsi il n'en faut point d'autres pour reconnaître la vérité que la clarté même qui l'environne, et qui se soumet l'esprit et le persuade malgré qu'il en ait. »
Imt. générale. — Le scepticisme est un remède au dogmatisme effréné ; il est donc au moins prudent et utile (Cousin).
Réf). — Je dist. Vant. : Le doute méthodique ou fictif est un remède au dogmatisme effréné ; je le conc. ; quant au doute réel du sceptique universel, je le nie. Il ne faut pas vouloir guérir une erreur par la pire de toutes, le scepticisme, qui ruine toutes les vérités sans pouvoir rien édifier à leur place.
SECONDE PARTIE, CRITIQUE l-'J