‹ Cours de philosophie (volume 3)Chapitre 9 sur 23 · CX>UR · texte numérisé non relu

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dans Técole socratique se soient trouvés Aristippe comme Platon , Épicure comme Zenon , lesquels ont prétendu qu'ils étaient tous enfans légitimes de Socrate ; et ils avaient tous raison. Tous en effet avaient cette unité, qu'ils réfléchissaient, qu'ils faisaient un libre usage de leur pensée, qu'ils tâchaient de s'entendre avec eux-mêmes,Or, ils s'entendaient avec eux-mêmes à leur manière, c'est-à-dire très différemment; et cela d'abord était inévitable, ensuite c'était un bien , et loin d'être une rupture , c'était un développement plus riche de la seule vraie unité ^ philosophique , celle de la libre réflexion.

Dix siècles ont été nécessaires pour épuiser le mouvement socratique; c'est la gloire de ce grand homme d'avoir donné son nom non pai; à tel ou à tel moment , mais à la totalité de cet immense mouvement, et d'avoir été, quant à la forme, aussi bien le père des derniers philosophes des sixième et septième siècles que de ceux qui sortaient immédiatement de ses mains. La philosophie de Socrate eut bien des vicissitudes. Après être sortie violemment, comme cela se passe ordinairement, du sein du culte, elle y rentra sous les auspices d'hpmmes qui en savaient beaucoup plus long

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que Socrate, et qui, en rentrant, jusqu'à un ceF'^ tain point et dans une certaine mesure, en bon accord avec les mystères et la religion , savaient parfaitement ce qu'ils faisaient. Et, Messieurs, ils n'étaient pas pour cela moins philosophes. Et pourquoi ? c'est qu'ils savaient ce qu'ils faisaient ; c'est que ce qu'ils faisaient ils le voulaient faire, et que c'était leur réflexion même, c'està-dire l'idée philosophique, qui les conduisait là où ik consentaient à aller. Ainsi l'école néoplatonicienne , fille très légitime de Platon , s'est arrangée avec le symbolisme païen, qui avait mis à mort Socrate. Ceux qui défendirent le paganisme expirant et combattirent avec Julien, étaient les disciples et les successeurs de ces mêmes hommes qui sortaient de l'école de Socrate, et qui , après avoir perdu leur maître par la grande catastrophe que vous connaissez , eurent euxmêmes beaucoup de peine à se tirer d'affaire. Ce que les uns avaient rejeté par la réflexion, les autres l'admirent par la réflexion encore; et là. Messieurs, est l'unité de la philosophie grecque, depuis l'an 470 avant notre ère, jusqu'à l'an Sag, sous le consulat de Décius, où par l'arrêt de Justinien fut fermée la dernière école philosophique dans cette même Athènes où s'était élevée

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sa première; de sorte que nous savons à mer» veille , car on sait toujours ce qui importe , U commencement et la fin de ce grand mouvement. Passons , Messieurs , à Thistoire moderne. ' J'estime que le monde grec et romain a brillé à

ÉÊt . peu près treize à quatorze siècles pour s'éclipser à jamais* C'est une existence infiniment inférieure à celle de l'Orient, et il n'est personne de vous qui, si je me suis fait comprendre, n'en voie le motif, et le motif nécessaire. L'époque du monde qui représente l'immobilité doit la représenter toujours et rester immobile ; la du» rée est son caractère. L'époque du monde qui doit représenter le mouvemept doit avoir moins de durée et plus de vie. L'époque grecque et romaine est donc infiniment moins longue que l'époque orientale.

Qui sait combien durera la nôtre ? Nous sommes d'bier, Messieurs. La civilisation humaine n'est pas jeune ; mais l'histoire moderne l'est beaucoup ; la philosophie moderne encore plus. Si cette idée n'est pas favorable à la présomption , elle est très favorable à l'espérance ; car tout ce qu'on n'a pas derrière soi , on l'a devant soi , et il vaut mieux avoir de l'avenir que du passé.

Il y a deux époques dans l'histoire moderne , et il n'y en a que deux : l'époque d'enveloppe* ment et l'époque de développement. Le moyen âge n'est pas autre chose que la formation pénible y lente et sanglante de tous les élémens de la civilisation moderne; je dis la formation et non leur développement Dans le moyen âge, comme dans la Grèce , comme dans l'Orient , étaient et ne pouvaient pas ne pas être tous le« élémens de la nature humaine. Le moyen âge est dans l'humanité , Messieurs, comme la Grèce et l'Orient Tous les élémens humains y coexistaient^ mais mal distincts, et confondus dans l'élément dominant du moyen âge. En effet, dans toute époque il y a et il doit toujours y avoir im élément dominant, lequel n'exclut pas les autres^ mais les enveloppe. L'élément dominant du moyen âge est le christianisme. C'est le christianisme qui a civilisé le monde modetne : il a mis près de dix siècles à donner une base fixe et ferme à notre civilisation. C'est le christianisme qui a commencé l'industrie , qui a formé l'état , qui l'a fait à son image , qui a &it l'art , qui a (ait aussi la philosophie ; je veux dire cette philosophie très célèbre , quoique bien mal connue^ qu'on appelle la scolastique. Tout

de même que la philosophie orientale a pour base première les Yédas, que la philosophie grecque est sortie des mystères, de même la philosophie du moyen âge est fondée sur la Bible 9 l'ancien et le nouveau Testament et les décisions souveraines de l'Église; et encore, comme l'unité du moyen âge est dans l'organisation et la domination progressive de l'Église, ainsi l'unité et le caractère fondamental de la scolastique est dans ceci qu'elle s'exerçait dans un cercle qu'elle n'avait pas tracé elle-même , mais qui lui était imposé par une autre autorité que la sienne. L'esprit humain avec toute son énergie était dans le moyen âgç; et quoiqu'il fut alors sous la forme religieuse la plus parfaite, il ne pouvait pas en vertu de sa nature ne pas chercher à se rendre compte de cette forme. De là, peu à peu un enseignement religieux plus méthodique et plus régulier dans les cloîtres; puis les universités et la scolastique. Les systèmes les plus divers sont dans la scolastique, Messieurs, avec une apparence de hardiesse extrême ; vous seriez tout étonnés si vous saviez avec quelle liberté apparente on a raisonné dans le moyen âge. Vous «connaissez les querelles des non^inalistes , des réalistes ,

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et des conceptualistes ; si vous étiez plus au fait des détails je vous retracerais plus volontiers les caractères généraux qui les représentent; qu'il me suffise de vous dire que les sectes de la scolastique sont plus nombreuses que toutes les sectes grecques , et que les sectes indiennes et chinoises. De plus, Messieurs, il y a beaucoup de vérités dans la scolastique, et tout de même qu'aujourd'hui, ajprès avoir dans le premier moment d'émancipation, accusé , blasphémé , dédaigné le moyen âge, on se met à l'étudier avec ardeur, avec passion même , de même après avoir dit beaucoup de mal de la scolastique , il ne serait pas impossible, attendu qu'on va toujours d'un extrême à l'autre et qu'il est inévitable qu'il en soit ainsi , il est probable qu'aujourd'hui si on regardait du côté de la scolastique, on serait si fort étonné de la comprendre et de la trouver très ingénieuse , qu'on passerait à l'admiration. Si je fais profession de croire que , toute vérité est dans le christianisme, je dois croire aussi qu'une explication , telle quelle du christianisme , doit contenir aussi de profondes vérités, et vous ne voyez pas ici un ennemi de la scolestique. Mais ce n'est pas moi, c'est la

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nature humaine qui le dit : la pensée qui s'exerce dans un cercle qu'elle n'a point tracé elle-même , et qu'elle n'ose pas dépasser , est une pensée qui peut contenir toute vérité , mais ce n'est pas encore la pensée dans cette liberté absolue qui Caractérise la philosophie proprement dite. Ausm la scolastique ^ à mon sens, est si peu le dernier mot de la philosophie, qu'à parler générale^ ment et rigoureusement, ce n'est pas même, selon moi, de kl philosophie.

Ck)mme nous savons, Messieurs, le jour, le mois , l'année dans laquelle la philosophie grecque a été mise dans le monde , de même nous savons, avec la même certitude, et avec beaucoup plus de détail encore, le jour et Tannée où la {^ilosophie moderne est née. Saves-vous combien il y a de temps qu'elle est née? Messieurs , vous allez ici prendre sur le fait la jeunesse^ l'enfonce de Tesprit philosophique qui anime aujourd'hui l'Europe. Le père d'un de vos pères aurait pu voir celui qui a mis dans le monde la philosophie moderne. Quel est le ^ nom f quelle ^t la patrie de ce nouveau Socrate ? In&iliiblement , Messieurs, il devait appartenir à la nation la plus avancée dans les voies de la civilisation européenne, il a dû écrire, non

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dans le langage mort qu'employait l'église latine au moyen âge, mais dans le langage vivant , destiné aux générations futures , dans cette langue^ appelée peut-être à décomposer toutes les autres , et qui déjà est acceptée d'un bout de l'Europe à l'autre. Cet homme, Messieurs, c'est un Frafiçais , c'est Descartes. Son premier ouvrage écrit en français, est de 1637. C'est donc de 1637 que date la philosophie moderne ! Et, Messieurs, quel est le titre de cet ouvrage éminemment historiques^ La méthode. Je vous ai dit que Socrate n'avait point eu de système ; je vous dirai qu'il importe assez peu que Déscartes en ait eu un. La pensée de Descartes qui appartient à l'histoire, c'est celle de* sa méthode. Socrate c'était la réflexion libre; Descartes c'est la réflexion libre élevée à la hauteur d'une méthode , et encore la méthode dans sa forme la plus sévère. Descartes commence par douter de tout, de l'existence de Dieu , de celle du monde , même de la sienne propre , et il ne s'arrête qu'à ce dont il peut ne douter, sans cesser de douter même, savoir , ce qui doute en lui , la pensée. Messieurs , il y a entre la réflexion de Socrate et la méthode de Descartes un abîme de deux mille ans ; il y a moins d'intervalle, mais autant de différence

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entre un certain système indien , dont je vous 'entretiendrai, et la dialectique de Socrate» de de Platon et d*Aristote. La dialectique grecque est bien autrement sincère, sérieuse , et profonde que celle du Niaya ;' mais la méthode de Descartes est supérieure aux procédés de Fespri antique de toute la supériorité de notre civili* sation sur celle de la Grèce. Descartes, Messieiurs , a sans doute un système ; mais sa gloire principale n'est pas là; sa gloire, comme celle de Socrate, est d'avoir mis dans le monde moderne Fesprit philosophique , lequel a produit et produira mille^t mille systèmes. De la Méthode^ tel est le titre si simple aujourd'hui, mais prodigieux alors, sous lequel Descartes présenta au monde ses pensées.

C'était un gentilhomme breton^ militaire, ayant au plus haut degré nos défauts et nos qualités; net, ferme, résolu, assez téméraire, pensant dans son cabinet avec la même intrépidité qu'il se battait sous les murs de Prague. Il avait fait la guerre en amateur , il philosophait de même, pour s'entendre avec luimême, n'ayant pas la moindre ambition , ayant quitté son pays , non pas, comme on le croit , forcément, mais très volontairement. Il était

riche, parfaitement bien né. Le cardinal ée Richelieu, qui aimait le grand Corneille, et qui se connaissait en hommes, lui offrit même ou lui promit une pension; il est vrai qu'il ne la toucha jamais. Enfin , avec quelques démarches de sa part , protégé comme il l'était par le père Mersenne, il aurait pu faire son chemin. U aima mieux courir le monde, errer en Italie, causer avec Galilée, puis s'ensevelir dans un village de la Hollande, et aller laisser ses os dans le Nord, sans aucune envie de faire secte , philosophant pour philosopher, réfléchissant pour réfléchir, uniquement préoccupé du besoin de s'entendre avec lui-même, de se rendre compte de ses connaissances et de voir clair en toutes choses. Il tenait infiniment plus à sa méthode qu'à ses plus illustres découvertes; à telles enseignes que, dans un ouvrage posthume , que j'ai donné au public , Descartes plaisante ceux qui s'imaginaient que ses découvertes physiques et mathématiques étaient la grande occupation de sa vie. Il leur dit : a Vous n'entendez pas ma pensée , j'ai fait mes découvertes pour exercer ma méthode ; si elles valent quelque chose , concluez que ma méthode vaut quelque chose, et appliquez-la de nouveau où vous voudrez, mathématiques,

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ou physique , peu importe ; y> même Tapplica'' rion de Falgèbre à la géométrie, il Ta faite comme en se jouant ; il tenait surtout à sa méthode , et il y revient sans cesse. C'est le dernier comipe le premier mot de ses écrits.

Une fois l'esprit philosophique mis dans le monde moderne en 1637 ' ^^ nous parlons ici , messieurs, en 1818, il ne s'est pas arrêté; ii s'est développé avec le progrès proportionnel qui doit exister entre le mouvement du monde moderne , celui du monde grec et celui du monde oriental; et en un siècle, car ne nous datons que d'un siècle , il me semble que les systèmes philosophiques n'ont pas manqué à l'Europe. Non , ils ne lui ont pas manqué ; Cependant il est bien étrange qu'on accuse la philosophie moderne de se perdre dans un dédale de systèmes; c^st vraiment bien de la sévérité envers un pareil enfant. Je remarque que loin de s'être perdue dans un chaos de systèmes, sans avoir manqué de fécondité philosophique, elle n'a guère produit pourtant que deux ou trois grandes ' écoles; elle est encore au maillot pour ainsi dire; on peut être fier sans doute du peu qu'elle a fait; mais il faut compter beaucoup plus sur ce qu'elle fera, sur ce qu'elle est appelée à faire. Depuis le prertïier qui interpréta les Védas, jusqu'au der-

vitr philosophe indo-chinois, la phflosophie orientale n'a pas reculé. De Socrate à Proclu.%'la philosophie grecque n'a pas reculé; la philosophie moderne ne reculera pas plus de Descartes aux générations futures.

Remarquez que la philosophie moderne a sou unité j comme la philosophie grecque. Son unité même me paraît jusqu'ici beaucoup plus frappante que sa diversité. Cette unité est et ne peut être que ce point commun à tous les philosophes j de faire usage de leur raison avec une liberté absolue. On dira que cet avantage n'a pas manqué aux penseurs du moyen âge. Saint- Thomas, Abeilard, Érigène, étaient, il est vrai, des esprits originaux, téméraires; mais dans leur élan le plus hardi, ils avaient sans cesse les yeux sur les limites qui leur étaient tracées par l'autorité ecclésiastique , et ils s'y renfermaient, ou du moins ils prétendaient s'y renfermer. Aujourd'hui l'émancipation est complète ; il règne même dans la philosophie de notre âge une sorte de scepticisme apparent, un esprit négatif excessif qui trahit à la fois et le besoin prédominant de la réflexion , et l'enfance de l'art de réfléchir. Ce phénomène n'est pas nouveau. Dans le début de la philosophie grecque , entre Périclés et Alexandre, Tesprit négatif,

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quoique fortement contenu par deux génie» aussi profondément positif que Platon et Aris* tofe f était cependant à la mode ; de même depuis Descartes ,. l'esprit négatif arrête encore , surtout en France , l'essor de la haute philosophie. Il ne faut ni s'en étonner ni s'en effrayer. Tout grand changement de l'esprit humain commence par l'hostilité ; mais ce n'est là que le point de départ des grands mouvemens, ce n'en est pas la fin. Les tracasseries du jour^ passez-moi cette expression , contre ce qu'il y a de plus saint et de plus vénérable, feront place peu à peu au véritable esprit de notre époque. Nous déposerons ces habitudes étroites et pusillanimes dans un long usage de la liberté. Quand, au lieu d'être des affranchis, nous serons des hommes libres, il ne nous viendra pas à l'esprit de tourner cette liberté, dont nous aurons la conscience pleine et entière, contre quoi que ce soit de noble et de grand : nous nous contenterons d'en foire usage, et la stérilité d'une critique minutieuse fera place à des vues positives, larges et fécondes.

Pensez -y, Messieurs, rien ne recule, tout avance, la philosophie a gagné en passant de l'Orient à la Grèce, elle a gagné immensément en pa^nt de la Grèce en Europe, elle ne peut

qae gagner dans l'avenir. J^ai essayé de vous montrer dans ma dernière leçon que la philosophie est y si je puis m'exprimer ainsi , le point culminant de la pensée individuelle ; aujourd'hui vous avez vu s'agrandir sans cesse dans des proportions considérables le rôle qu'a joué tour à tour la philosophie dans les trois grandes époques de l'histoire du monde. Ma foi est que, dans un avenir inconnu, Tesprit philosophique s'étendra, ^e- développera, et que tout comme il est le plus haut et le dernier développement de la nature humaine, le dernier venu dans la pensée, de même il sera le dernier venu dans l'espèce humaine, et le point culminant de l'histoire. Ainsi, dans l'Orient, sur cent créatures pensantes , et par conséquent en possession de la vérité, il y en avait une (je parle par chiffres pour me faire entendre), qui cherchait à se rendre compte de la vérité, et à s'entendre avec elle - même. En suivant ce calcul , en Grèce , il y en avait trois peut-être. Hé bien, aujourd'hui, même dans l'enfance de la philosophie moderne, on peut dire qu'il y en a probablement sept à huit qui cherchent à se comprendre, qui réfléchissent. Le nombre des penseurs, des esprits libres, des philosophes, s'accroîtra, s'étendra sans cesse, jusqu'à ce qu'il prédomine et de*

vienne la majorité dans Fespèce humaine. Mais ce jour-là, Messieurs , ce n'est pas demain qu il luira sur le monde.

Messieurs , point de présomption , car nous sommes , je vous le répète , nous sommes d'hier, et nous sommes arrivés très peu loin ; mais ayons foi dans l'avenir , et par conséquent soyons patiens dans le présent. Il y aura toujours des massés dans l'espèce humaine : il ne faut pas s'appliquer à les décomposer et à les dissoudre d'avance. La philosophie est dans les masses sous la forme naïve , profonde , admirable de la religion et du culte. Le christianisme, Messieurs, c'est la philosophie du peuple. Celui .qui porte ici la parole est sorti du peuple et du christianisme, et j'espère que vous le reconnaîtrez toujours à mon profond, à mon tendre respect pour tout ce qui est du peuple et du christianisme. La philosophie est patiente : elle sait comment les choses se sont passées dans les générations antérieures, et elle est pleine de confiance dans l'avenir : heureuse de voir les masses, le peuple, c'est-à-dire à peu près le genre humain tout entier, entre les brqis du christianisme, elle se contente de lui tendre dbucement la main, et de l'aider à s'élever plus h?Liitencore,(jJi tendon marquée dansP auditoire .)

DE l'çTSTOÏRE de LA PHILOSOPHIE. 3q

Messieurs, un homme que recommandaient -de rares vertus et une haute capacité poHtique, <1u moins auprès de ceux qui ne sont pas assez aveugles pour contester à leurs adversaires, même les plus redoutables, les qualités qui les honorent^ M. de Serre, en i8îk), au progrès alors un peu menaçant peut-être de l'esprit de liberté , s'écriait avec un accent pathétique :« La (( démocratie coule à pleins bords.» Un homme, que ne recommendaient pas des vertus moins pures et une capacité moins haute, et qui y joignait une intelligence admirable du temps présent, lui répondait : « Si par démocratie vous « entendez le progrès toujours croissant depuis « quelques siècles de l'industrie , des arts , des «lois, des mœurs, des lumières, j'accepte une V pareille démocratie; et, pour ma part, loin de « blasphémer mon siècle, je remercie la provî- « dence de m'avoir fait naître à une époque où a il lui a plu d'appeler un plus grand nombre « de ses créatures au partage des vertus, des (( mœurs , des lumières , naguère réservées à « quelques uns. » Je vous gâte. Messieurs, les belles paroles de M. Royer-Collard, en vous les citant de mémoire; mais je suis bien sûr de n'en pas Êiusser le sens, et d'être fidèle h sa pensée. On se plaint aussi beaucoup au-

4o COURS DE l'histoire DE LA PHILOSOPHIE.

jourcfhui des progrès sans' cesse croissans de l'esprit philosophique, qui dissout, dit-on, et met en poussière les croyances politiques et les croyances religieuses de l'Europe moderne. D'abord, je ne vois pas cette dissolution, je n'y crois point; j'ai vu un peu l'Europe, et elle n'est pas près de se dissoudre. Il y a seulement , il y a, je le reconnais, un progrès considérable, un progrès perpétuel de l'esprit philosophique, de la réflexion appliquée à toute chose. L'espèce humaine aujourd'hui prend la robe virile; elle veut voir clair dans plus d une chose où jadis des ténèbres respectables étaient devant elle. Hé bien, moi aussi, à ce spectacle, je remercie la Providence de m'avoir fait naître à une époque où il lui plaît d'élever peu à peu au degré le plus haut de la pensée un plus grand nombre de mes semblables.

Après avoir essayé , dans les deux premières leçons , d'absoudre la philosophie , ici par l'analyse, là par l'histoire , dans la prochaine leçon je présenterai quelques considérations sur l'histoire de la philosophie.

3* LEÇON. ^9 AVRIL i8a8.

DE L'HISTOIRE

DE

LA PHILOSOPHIE

Messieurs j

Dans ma première leçon , j'ai essayé de démon, trerquela philosophie est un besoin spécial, un élément incontestable de la nature humaine , et même que cet élément aussi réel que tous les autres leur était supérieur à tous en ce que d'abord il contient eh lui toute lumière, ensuite en ce qu'il répand la lumière qui lui est propre sur tous les autres élémens, et qu'il les explique tous. Dans ma dernière leçon , appelant l'histoire au secours de l'analyse, j'ai démontré que la civilisation, image visible.de la nature humaine, renferme aussi à

toutes ses époques un élément philosophique , lequel soutient exactement avec les autres élémens de la civilisatioï\ Je même rapport que rélément philosophique que nous avions reconnu et signalé dans ia conscience individuelle y soutient avec les auti^es élémens de la nature humaine. Voilà, Messieurs, le point où nous sommes arrivés. Je me permets de recommander à votre attention la méthode qui nous y a conduits , car elle présidera à tout; mon enseigaemcnt. Je serais heureux si je pouvais vous présenter ici quelques vérités importantes et peu répandues; je le serais bien plus encore si je parvenais à établir dans votre esprit ce qui est au dessus de toute vérité particulière, savoir, la méthode; car la méthode, en vous garantissant l'exactitude des vérités que je dpyeloppcrai devant vous^ vous donnera en même temps les moyens de rectifier les erreurs nombreuses qui m'échapperont sans doute, et de trouver vous-mêmes de nouvelles vérités. C'est ici surtout un cours de méthode ; et la méthode, je le répète, qui présidera à cet enseignement, est l'identité dp la psycologie et de Thistoire.

Après avoir absous la philosophie, je viens aujourd'hui absoudre l'histoire de la philosophie ; je viens appliquer à l'histoire même de la philosophie tout ce que j'ai dit de la philosophie

elle-même , vous la recommander aux mêmes titres , et démontrer aussi qu'elle soutient avec les autres branches de l'histoire universelle de l'humanité les mêmes rapports que soutient la philosophie avec les autres élémens de la civilisation et de la nature humaine. Cette leçon ne sera donc qu'un corollaire, un développement des deux premières.

D'abord il est tout simple que si la philosophie est un élément réel, un besoin fondamental de l'humanité, les diverses manières dont les hommes ont successivement satisfait ce besoin, selon les temps et selon les lieux, les développemcns que cet élément a reçus en passant à travers les siècles , méritent aussi d'être constatés , recueillis et reproduits; qu'en un mot, l'histoire de la philosophie ait sa place dans l'histoire générale de rhumanité , tout comme l'histoire de l'industrie, rhistoire de la législation, l'histpire des arts, et celle des religions.

J'hésite à poursuivre , Messieurs; mais ce n'est pas moi , c'est la logique la plus vulgaire qui tire elle-même cette conséquence des prémisses que nous avons posées; s'il est vrai, comme nous l'avons démontré , que l'élément philosophique dans la nature humaine soit supérieur à tous les autres élémens , je le dis avec un peu d'embarras ,

mais je suis forcé de le dire, l'histoire dè4a philo* Sophie est également supérieure à toutes les autres parties de l'histoire de l'humanité : et elle leur est supérieure par les mêmes avantages qui recommandent la philosophie , savoir, qu'elle est plus claire que toutes les autres branches de l'histoire, et que si celles-ci lui prêtent leur lumière, elle leur en renvoie une autre tout autrement vive et pénétrante, qui les éclaire dans leurs dernières profondeurs, et jette un jour immense sur toutes les parties de l'histoire universelle.

Dire que l'histoire de la philosophie est plus claire que l'histoire politique, que celle des arts, que celle des religions , c'est , j'en conviens , avancer un paradoxe. Ce u'est pourtant que la suite de la proposition qui a été établie dans la première leçon, savoir, que toute clarté est dans les idées. I^es abstractions philosophiques n'ont pas cette réputation, je le sais ; c'est pure ingratitude , Messieurs ; car au fond nous prêtons toute créance à ces abstractions que nous accusons tant, nous ne croyons qu'à elles, nous ne comprenons qu'elles, et c'est en elles et par elles que nous comprenons tout. Prenons un exemple à la fois très élevé et très vulgaire: Voici, Messieurs, deux objets très positifs, très réels, très déterminés, et qui n'ont rien d'abs-

DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. ^

trait, deux quantités concrètes; et en voici deux autres. En présence de ces deux groupes de quantités concrètes très diverses , et quelles qu'elles soient, j'affiTme, nous affirmons tous que leur rapport numérique est un rapport d'égalité. Eh bien! je vous le demande, cette vérité , ce rapport est-il dans le déterminé de ces objets, dans le concret, ou en est-il indépendant? Niez, si vous le pouvez, par exemple, que deux en soi égalent deux en soi ; je vous demande si alors vous pourriez dire ligitimement que ces deux quantités concrètes égalent ces deux autres quantités concrètes. Non, Messieurs; donc c'est ici l'abstrait qui éclaire le concret,' et qui constitue la vérité que d'abord nous y avions aperçue. Entendez-moi bien, Messieurs: je ne veux pas dire que l'esprit humain débute par l'abstraction ; que d'abord il ait en lui-même l'intelligence claire et parfaite des rapports abstraits des nombres , et qu'ensuite, armé de cette intelligence, il aborde les objets sensibles et les quantités concrètes, et détermine leurs rapports. Non, certes; mais je soutiens qu'à la vue de ces quantités concrètes, les sens et l'imagination sont frappés de la partie déterminée de ce phénomène extérieur et visible, mais que pour le rapport d'égalité , il échappe aux sens et à l'imagination ,

parce qu'il est invisible, intangible, et n'a pas d'existence concrète; et je soutiens que c'est l'esprit , qu'il le sache ou qu'il l'ignore , qui , doué qu'il est de la facuhé de concevoir les rapports des nombres, une fois que ces quantités concrètes ont été amenées devant les sens, et à cette condition, c'estl'esprît, dis-je, qui entrant en exercice, conçoit l'abstrait dans le concret, de sorte qu'alors , par une opération complexe , dont le mystère est le mystère même de la liaison de notre nature sensible et de notre nature intellectuelle , nous a£Eirmons que ces deux quantités concrètes et ces deux autres quantités concrètes que voici sont numériquement égales. Or , tout comme ce qui aperçoit ce rapport est l'esprit et non le sens , de même la vérité , le rapport aperçu, est dans rab3trait, non dans le concret ; et nous n'admettons le rapport des quantités concrètes que parce que nous admettons le rapport des quantités abstraites en ellesmêmes; et aussitôt que nous avons dégagé par la réflexion les rapports abstraits des sujets déterminés qui les enveloppaient, nous savons que nous sommes arrivés en ce genre à la source même de la lumière. Ici donc toute lumière est dans l'abstraction. Prenons un autre exemple. Supposons qu'un certain phénomène

ait lieu en ce moment, qu'un changement quelconque, positif, déterminé, concret, se passe sous nos yeux à l'instant où nous parlons, il n'est personne de nous qui à l'instant même ne suppose que ce changement n'est pas arrivé tout seul , c'est-à-dire qu'il a une cause quelconque , mais déterminée elle - même, positive, concrète : voilà ce que nous supposerions tous. Aussitôt qu'un phénomène nous apparaît, nous sommes faits de telle sorte que nous ne pouvons pas ne pas supposer une cause qui le fasse parsdtre , et à laquelle nous le rapportons. £h bien ! où est dans les choses extérieures, dans le phénomène visible , ce rapport que nous y supposons, le rapport de la cause à l'effet ? Il n'est plus permis, depuis Hume, de supposer que le phénomène sensible, dans ce qu'il a de déterminé , de visible et de concret , renferme le rapport de l'effet à la cause ; il est prouvé que le phénomène sensible ne donne qu'une conjonction fortuite, une connexion accidentelle; une bille, par exemple , qui est en mouvement à la suite d'une autre^ un mouvement qui a lieu et un autre qui lui succède dans le temps et dans l'espace. Le rapport de la cause à l'effet y est pourtant, et le genre humain l'y met invinciblement. Il y. est, mais ce n'est pas la sensibilité qui le dji-

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couvre , c'est l'esprit ; et réciproquement ce qui le constitue , ce n'est pas le phénomène sensible et concret , c'est précisément dans l'abstraction du principe que résident son essence et sa force; et ici encore c'est la vérité abstraite qui fonde et légitime la vérité qui se rencontre dans le concret. Encore une fois , rabstr2(l!!Cion n'est pas le début de l'intelligence, car l'intelligence ne débute pas par la réflexion; mais c'est l'abstraction qui, à l'insu de l'intelligence, la gouverne; et lorsque la réflexion l'a dégagée des clartés apparentes qui l'offusquaient, son évidence est telle que l'intelligence alors n'en demande et n'en admet plus aucune autre. Dans le monde visible est une arithmétique et une géométrie supérieure que le monde contient, mais qu'il ne constitue pas, une arithmétique et une géométrie toute abstraite que l'œil du vrai géomètre aperçoit, et dans laquelle il voit la nature beaucoup plus qu'il ne la voit dans la nature. Pour Aristote? le principe abstrait de la causalité , invisible et inimaginable , et purement intelligible, la catégorie de la cause dans son abstraction, est le secret de la vie intime de la nature et de ces mêmes phénomènes du mouvement qui la manifestent et qui la voilent.

Toute lumière, comme toute vérité, est donc dans l'abstraction, c'est-à-dire dans la réflexion, c'est-à-dire encore dans la philosophie. Je me hâte d'arriver à l'histoire.

Dans l'histoire aussi , Messieurs , dans toute époque de la civilisation , il y a deux élémens. Il y a des événemens matériels, qui s'accomplissent tantôt sur les champs de bataille , tantôt dans le cabinet ; il y a les mouvemens plus ou moins considérables de l'industrie ; il y a les chefs-d'œuvre des différens arts ; il y a le règne de tel ou tel culte. C'est là l'élément extérieur, et pour ainsi dire le concret d'une époque. La pensée de l'époque est là sans doute; mais elle y est sous des formes qui en la manifestant l'expriment infidèlement, puisque chacune d'elles ne l'exprime et ne peut s'exprimer qu'à sa manière, c'est-à-dire d'une manière spéciale, déterminée, et par conséquent bornée, de sorte qu'il y a contradiction nécessaire entre la pensée et la forme qui la représente. Mais la philosophie dégage la pensée de toute forme extérieure. Elle est l'identité du sujet de la pensée et de son objet, l'identité absolue de la pensée qui se prend elle - même pour terme de sa propre action. Plus de forme étrangère; par conséquent plus de forme bornée et finie ; par conséquent

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encore, toute contradiction est levée. Enfin la philosophie , c'est la réflexion ; la réflexion est la conscience la plus nette de soi-même. Ainsi c'est dans la philosophie que la pensée d'une époque arrive à se savoir elle-même; partout ailleurs elle ne se sait pas; elle est sans doute, mais elle est pour elle-même comme si elle n'était point. La philosophie est donc l'élément interne, l'élément abstrait , l'élément idéal, l'élément réfléchi, la conscience la plus vive et la plus haute d'une époque.

A toutes les époques de la civilisation , règne une pensée obscure , intime , profonde , qui se développe comme elle peut dans l'élément extérieur de cette époque , dans les lois, les arts, la religion , lesquels sont pour elle des symboles plus ou moins clairs, qu'elle traverse successivement pour revenir à elle-même, et pour acquérir de soi une conscience et une intelligence complète, après avoir épuisé son développement total. Or, cette conscience et cette intelligence, elle ne l'acquiert que dans la philosophie. Parcourez les annales de la civilisation, vous trouverez que c'est toujours la philosophie d'une époque qui en renferme la pensée complète, qui la dégage de ses voiles politiques et religieux , et se charge, pour ainsi dire , de la traduire en une formule abstraite, nette et précise. Prenez à volon-

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té telle ou telle époque de l'histoire de Vhumanité; ôtez-en la' philosophie, ôtez-en toutes les lumières que vous devez à vos souvenirs de la philosophie de cette époque , vous verrez combien elle s'obscurcit; au contraire, rendez son élément philosophique, vous lui rendez son explication et sa lumière.

Transportez-vous, Messieurs, en Orient, et pour borner votre horizon, arrêtez-vous dans rinde. Jetez les yeux sur ce symbolisme universel qui éclate partout , et partout sans doute exprime quelque chose, et cherchez sincèrement ce qu'il exprime, ce que veut dire cette histoire politique à moitié mythologique , sans chronologie, comme l'éternité; ce que signifient ces monumens de l'art et de la religion, si bizarres, si démesurés, en apparence si extravagans. Il y a là-dessous une idée sans doute; mais demandez-vous quelle elle est. Si vous êtes de bonne foi, vous conviendrez que rien de bien net ne sort de ce spectacle extraordinaire. Pour moi , malgré quelques études antérieures, j'avouerai que bien souvent, en considérant de nouveau les .divers monumens de cette vieille civilisation, ma pensée fléchit et se trouble. Mais j e n'ai besoin que de relire quelques pages d'un ouvrage philosophique, et aussitôt l'ordre, la clar-

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té j la précision , rentrent dans ma pensée : une lumière vaste et sûre se lève à mes ^eux sur cette civilisation mystérieuse , et l'esprit de ses cultes, de ses arts, de ses lois, réfléchi tout entier sur ce seul point , s'y manifeste à découvert. Ouvrez , par exemple , le Bhagavad - Gita ; c'est un épisode très court d'un" poème immense. Deux grandes armées, celles des Pandoos et des Kouroos , sont en présence , et près d'en venir aux mains. Un immense carnage se prépare. Dans l'une des deux armées se trouve un jeune guerrier très brave de sa personne, mais qui, au moment de verser le sang de ses parens , de ses amis, car les deux armées sont composées d'amis et de parens , sent son courage l'abandonner. Il engage un autre personnage à avancer un peu son char au milieu de la plaine, afin de reconnaître la situation des choses ; et après avoir parcouru des yeux les deux armées , le bon Ardschunas avoue à Crishna son incertitude : que lui répond Crishna? tf En vérité , Ardschunas , tu es bien ridicule avec ta pitié. Que parles-tu d'amis et de parens? Que parles-tu d'hommes? Parens, amis, hommes, bêtes ou pierres, c'est tout un. Une force perpétuelle et éternelle a fait tout ce que tu vois, et le renouvelle sans cesse. Ce qui

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est aujourd'hui homme, hier était plante , demain, peut-être, le redeviendra. Le principe de tout cela est éternel; qu'importe le reste? Tu es, comme Schratrias, comme homme de la caste des guerriers, condamné à te battre. Fais -le donc : il en résultera un carnage épouvantable. Eh bien ! le lendemain le soleil luira sur le monde, et éclairera des scènes nouvelles, et le principe éternel subsistera. Hors ce principe , tout est illusion. L'erreur fondamentale est de prendre an sérieux ce qui n'est qu'apparent; si tu attaches de la valeur à ces apparences , tu te trompes ; si tu en attaches à ton action , tu te trompes encore ; car comme tout n'est qu'une grande illusion , l'action , quand on la prend au sérieux , n'est qu'une illusion elle-même,- la beauté, le mérite de l'action, c'est d'être faite avec une profonde indifférence aux résultats qu'elle peut produire. Il faut agir, sans doute, mais comme si on n'agissait pas. Rien n'existe que le principe éternel , l'être en soi. Il s'ensuit que la suprême sagesse est de tout laisser (aire, de faire ce qu'on est forcé de faire , mais comme si on ne le faisait pas, sans s'occuper du résultat, immobile à Tintérieur , et les yeux sans cesse fixés sur le principe absolu qui seul existe d'une véritable existence.» Voilà, Messieurs, sous une forme un peu oc-

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cidentale, le résumé philosophique de ce sublime épisode. Maintenant , ce flambeau à la main , examinez ce qui d'abord vous avait paru si obscur, et ces ténèbres au moins vous deviendront visibles. Vous comprendrez comment devant ce théisme terrible et chimérique, figuré dans des symboles extravagans et gigantesques , la nature humaine a dû trembler et s'anéantir ; comment Fart, dans sa tentative impuissante de représenter l'être en soi, a dû se livrer sans mesure à des créations colossales et déréglées ; comment Dieu étant tout, et l'homme rien une théocratie formidable, a dû peser sur l'humanité , lui ôter toute liberté , tout mouvement , tout intérêt pratique, par conséquent toute vraie moralité; et comment encore l'homme, se méprisant lui-même, n'a pu songer à recueillir la mémoire des actions qu'il ne taisait pas, comment il n'y a pas d'histoire humaine dans l'Inde , et par conséquent pas de chronologie.

Passez, Messieurs, de l'Orient dans la Grèce. Placez - vous dans le siècle de Périclès , par exemple , et comparez-y , en fait de clarté , les événemens extérieurs , les mesures législatives , les ouvrages des arts, les représentations de la religion , avec ces abstractions , en apparence inintelligibles , qu'on appelle la philosophie , et

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voyez de quel côté vous vient le plus de lumière sur l'esprit de ce grand siècle*

Périclès fait une loi, en vertu de laquelle tous les soldats de l'armée de terre et de mer recevront upe paye. Que signifie une pareille loi ? En y réfléchissant, on trouve qu elle convenait fort à la dictature de Périclès , qui , en faisant passer une pareille loi sous son administration^ s'attachait l'armée de terre et de mer. En y réfléchissant , on trouve encore d'autres manières de comprendre cette loi, et l'intention de son auteur* Mais enfin, prise en elle - même, quel grand jour jette-t-elle iur l'époque dont elle fait partie ? Éclaire • t - elle beaucoup les autres élémens de cette époque ? Que fait-elle pour l'histoire de l\Brt , et celle de la religion athénienne ?

Changez l'exemple. Prenez un ouvrage d'art de cette époque ; prenez cette belle statue que vous pouvez voir ici dans le Musée du Roi , et qui peut être rapportée au siècle de Périclès, la Pallas qu'on appelle la Pallas de Velletri '. Si vous vous la représentez bien, et si vous la comparez avec les autres statues analogues que pron duisait'le ciseau grec un siècle ou deux avant celui de Périclès, vous y trouverez une différence

' Musée du Roi, salle de la Pallas , n. 3to. Voypx la Description des Antiques , pag. i35.

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frappante. Dans les unes , .vops voyez des bras serrés auprès du corps , des pieds joints ensemble, une roideur, une absence de mouvement et de vie y enfin un aspect général qui contraste merveilleusement avec celui qu'offre d'abord cette admirable statue. £lle est encore compacte , assez massive, grande au dessus de la nature ordinaire, et d'un style très sévère ; mais les pieds sont déjà sufi&samment séparés les uns des autres: à la rigueur elle pourrait marcher. Les draperies marquent sans recherche les différentes parties du corps ; on sent qu'un être vivant est dessous. Un bras porte l'égide , et l'autre le signe menue de toute activité et de toute énergie , la lance. Dans ses traits , sur soti front est une pensée calme et proftnde : on voit que ce n'est pas une femme ; on voit en même temps que ce n'est pas une divinité indifférente à l'humanité, une qualité essentielle de l'être j mais quelque chose de surhumain et dliimaain à la fois qui a la conscience de soi , qui peut , qui sait , qui veut , qui agit. Il ne faut pas une étude bien profonde pour être frappé de ce caractère de la Pallas , surtout par son contraste avec les ou vrages analogues antérieurs; cependant, je ne suis pas bien sur de n'emprunter pas à mes études philosophiques quelque

chose de cette manière de concevoir la Palbs. Cela est si vrai y qn'on dispute encore sur cette statue , comme sur la loi de Périclès.

Examinez le culte le plus clair de tous les cultes de la Grèce, celui de la ville des lumières, le culte d'Athènes, le culte de Minerve ; mettez vous en présence , sinon des monumens, au moins des descriptions qui nous en restent. On dit que tous les ans dans les grandes panatliénées , on portait en procession à TAcropolis, un vaisseau symbolique avec un voile mystérieux , sur lequel étaient figurées les actions de U déesse, par exemple, sa victoire sur les Titans, enÊins de la Terre. Nous entrevoyons bien , surtout aujourd'hui , quelque chose dans ces représentations symboliques; on voit bien» qu'il y a là l'idée dune lutte entre la force morale et la force physique ; que cette Pallas n'est pas ud symbole astronomique , comme les divinités de l'Egypte, et que ce n'est pas ici une religion de la nature; qu'il y a des allusions à la civilisation et aux lois. On aperçoit tout cela, mais si obscurément, que dans un dialogue de Platon, Socrate déclare qu'il ne comprend absolument rien à toutes ces représentations fabuleuses; et, s'ad ressaut à un ministre du culte, il lui demande s'il entend

ao douRS

quelque chose à de pareils codtes^ Socrate rid-' terroge encore sur un autre culte , celui de Jupiter, où il était dit que Jupiter, pour punir quelque mauvaise action de son père Saturne , Tavait mutilé , drame mythologique d'où l'in-^ terlocuteur de Socrate, ayant à blâmer une action de son père , conclut que , pour imiter Jupiter, il ne peut mieux faire que d'accuser lui-même son père en justice et de demander sa mort. Voilà comment Euthyphron' entendait le culte de Jupiter. Socrate avait la bonne foi de déclarer qu'il n'y comprenait rien. Aujourd'hui nous y comprenons davantage. Cependant la critique symbolique a-t-elle réussi à dissiper toute obscurité à cet égard ?

Au contraire^ prenez la philosophie de So-^ crate. Socrate n'a^ pas de système , mais il a des directions pour ,1a pensée. S'il ne lui trace pas toute sa carrière, il lui assigne au moins son point de départ; ce point de départ , c'est la réflexion appliquée à toutes choses; mais d'abord à la nature humaine. L'étude de la nature humaine, la connaissance de soi-même, tel est le vrai début de la philosophie pour Socrate. Tandis qu'avant lui les Pythagoriciens

> Voyee le dialogue de ce nom, dans le lome premier de ma traduction de Platon, pag. 19, ao, at.

DE l'histoire de Là. PHILOSOPHIE. ai

mettaient toute philosophie dans la théologie , et les Joniens dans la physique , Socrate dé^ montra le premier que si Thomme est en rapport avec le monde et avec Dieu , c'est en vertu de sa propre nature, par les lois de sa nature; qu'ainsi, c'est cette nature qu'il faut examiner avant tout, afin de savoir quels peuvent être les vrais rapports de la créature humaine , une fois bien connue, avec ce qui n'est pas elle, avec le monde et avec Dieu ; en un mot , à la théologie et à la cosmologie, Socrate substitua ou ajouta la psycologie. Ainsi sans mystère et sans voiles , voilà l'être libre , l'être en possession du mouvement volontaire, l'être personnel , l'être social et progressif, capable de prévoir et de vouloir et d'exécuter sa volonté ; capable d'énergie et* de sagesse ; voilà l'homme enfin , jusque là négligé et inaperçu par la physique et la théologie , établi comme le poinf de départ et le centre de toute étude , constitué à ses propres yeux un être d'un prix infini , et le plus digne objet de la pensée. Voilà ce que dit catégoriquement la philosophie socratique dans les formules sévères et lucides de l'abstraction métaphysique. Cette abstraction est une lumière immense sur tout le siècle qui a pu la produire. Rien n'est plus clair avec elle que le siècle de Pé-

riclès. Si le travail général de Tépoque a abouti à la création de la psy cologie « il faut bien que l'idée même de la psy cologie , savoir^ Timportance de la personnalité humaine, ait présidé à la . formation de cette époque et à Torganisation des divers élémens dont elle se compose. Que de ciioses alors vous comprendrez, qui auparavant étaient pour vous des énigmes indéchiffrables ! Il ^t clair que Tidée fondamentale du siècle qui a créé la psy cologie doit avoir été l'idée de la grandeur de la personnalité sous toutes les formes , à tous les degrés , dans le ciel, comme sur la terre , dans la religion , dans les arts et dans les lois, comme dans la philosophie. Toutes les fois que la philosophie s'occupera de la personne, ajoutera une immense importance à l'étude de la personne humaine ; c'est que le temps de la personnalité est venu ; alors assurezvous que les dieux devant lesquels cette personnalité se mettra à genoux , seront des dieux plus ou moins personnels; assurez- vous que les représentations de l'art ne tomberont plus dans un grandiose extravagant, mais qu'elles auront ce caractère de mesure , de fini au sein même de l'infibi^ qui est précisément le caractère de la personne; enfin, assurez-vous que la législation du temps sera une législation qui respectera 4a

i>£ l'histoire de la philosophie. a 3 liberté , la protégera , la répasdra , qu'elle sera libérale et plus ou moins démocratique. Voilà pourquoi, au lieu de faire une armée équipée à ses propres frais, par conséquent composée des meilleures familles, des riches, et desEupatrides, Périclè» a fait une arihée civique, une armée dans laquelle tout le monde, pauvres comme riches, pouvait entrer, une armée pénéti*ée de l'esprit du romps, et capable de le défendre. Voilà encore l'explication de la loi par laquelle Périclè^' donnait quelques oboles à tous les ci- -> toyens nés libres qui assisteraient aux assemblées politiques. Je ne dis pas que sans l'élément philosophique le siècle de Périclès soit incompréhensible, mais il me semble qu'il doit maintenant vous paraître incontestable que la plus haute clarté lui vient des abstractions mêmes de la philosophie socratique.

Si nous appliquons ce point de vue à l'histoire moderne, nous ne le trouverons pas moins fécond et moins lumineux. D'abord^ en général, dans le progrès de la civilisation, les élémens extérieurs de chaque siècle , et si vous me permettez ce langage, les symboles de l'idée de chaque sfècle, se dégagent, s'éclaircissent , révèlent sans cesse davantage l'esprit qui les anime. Ainsi l'idée du . monde grec est plus transparente que celle du

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monde oriental; et Tidée de l'histoire moderne Test plus encore que celle de l'histoire ancienne. Chez nous, les arts, les lois, les événem^ns politiques, les événemens religieux , ont un caractère plus idéal 'et plus lumineux; mais si lumineux que soit ce caractère, il n'est pas mal, pour le mieux comprendre encore , de s'adresser à la philosophie du temps qui s'est chargée d'en donner la formule la plus précise, là plus générale. On comprend sans doute assez aisément, surtout «lujourd'hui, la pensée intérieure cachée dans les mouvemens religieux du xvi® siècle , et celle des mouvemens politiques de la révolution d'Angleterre. Cependant, sans insister sur cepoint , je demande si on ne la eomprend pas tout autrement encore , lorsqu'on la voit à la fin du xvi® siècle se résoudre dans la philosophie cartésienne. Le xvi^ siècle , avec ses tendances les plus intimes , inconnues à lui-même , agrandies et idéalisées, développées jusqu'à leur dernière conséquence , s'est Élit homme, Messieurs, dans la personne de celui qui vint dire en 1 637 : « H n'y a d'autre autorité que celle de la pensée individuelle ; l'existence même a pour unique manifestation la pensée; et je ne suis pour moi-même que parce que que je pense. L'autorité de to^tes les vérités possibles n'est pour moi qu'à ce titre , qu'elles

DE l'histoire D£ LA PHILOSOPHIE. !à5

soient évidentes pour moi dans ma libre pensée. D Ce n'est pas seulement Tautorité d'Aristote qui est par là récusée ; c'est toute autre autorité que celle de la pensée. Encore une fois, sans insister davantage , vous concevez quelle nouvelle lumière un pareil fait ajoute à tous les faits contemporains.

Je pourrais prendre à volonté, Messieurs, un certain nombre de siècles, et vous proposer, les élémens extérieurs de chacun de ces siècles , étant donnés , de déterminer devant vous la philosophie à laquelle ce siècle a dû aboutir ; . ou plutôt et avec bien plus d'assurance , la philosophie d'une époque étant donnée , de déterminer de là d'une manière générale le caractère de tous les élémens extérieurs de cette époque. Je me bornerai au xviii* siècle. Prenez la philosophie du XVI® siècle, Messieurs, et voyez si, cette philosophie une fois donnée, vous n'en déduisez pas immédiatement et parfaitement le siècle entier.

Supposez, Messieurs, qu'au milieu d'un siècle, un homme se lève et dise : Il n'y a aucune idée -qui ne vienne à l'homme par ses sens ; et supposez que cette proposition soit acceptée universelletnent, et qu'elle fasse la philosophie du siècle; supposez encore qu'à côté de cet homme

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un autre se lève et ajoute : Comme il n'y a rien dans là pensée qui ne soit venu par les sens , et que toutes nos idées en dernière analyse se réduisent à des sensations; de même dans les motifs déterminans de nos actions , il n'y en a point qui ne puisse se ramener à un motif intéressé j à Tégoïsme. Supposez que cette doctrine ait paru si simple, si évidente^ si incontestable au siècle qui Técouta , qu'elle n'ait rencontré aucune contradiction , qu'elle se soit établie sans combat, dans tous les rangs, dans tout)es les classes , et que dans les salons de la capitale, l'immense succès de cette doctrine ait fait dire tout simplement à une personne qui représentait pour ainsi dire en petit toute l'intelligence de son époque : « Le succès du livre d'Helvétius n'est pas étonnant : c'est un homme qui a dit le secret de tout le monde. » Non certes, ce n'est pas là le secret de tout le monde ; ce n'est pas le secret de l'humanité, et de toutes les époques de l'histoire; mais il e^t très vrai que c'était le secret de celle-là , et de tout le monde à peu près au xvin* siècle. , .

Eh bien , Messieurs^ je vou$ le demapde : cette lumière une fois allumée dans le xviii^ siècle, nes'oriente-t-on pas aisément dans ce siècle, on peqt ne pas déterminer d'avance le çarac-

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tère nécessaire de tous les autres élémens de ce siècle? Quel pourra être le gouvernement à un« pareille époque ? Ce ne sera pas assurément un gouvernement libre, fondé sur la connaissance et le respect des droits de l'humanité ; car comment ces droits eussent-ils pu être soupçonnés, revendiqués, conquis? La philosophie de la sensation et de Tégoïsme a du être contemporaine id'un ordre social sans dignité, d'un gouvernement arbitraire et absolu , mais d'un gouvernement absolu qui lui - même succombe de faiblesse et de corruption. Il répugne qu'alors la religion ait eu aucun empire sur les âmes , car toute religion, quelle qu'elle soit, inculque une toute autre doctrine que celle de la domination des sens et du plaisir. Les arts et la poésie y seront nécessairement petits et mesquins, car il impliquerait que la forme de la pensée et du sentiment fut grande là où le sentiment et la pensée manqueraient de grandeur.

Parcourez ainsi tous les élemens du xviii^ siècle, vous en pourrez d'avance parfaitement déterterminer le caractère , en y cherchant la contreépreuve de la philosophie de cette époque. On peut, je le répète, faire les deux opérations suivantes : ou des élémens extérieurs d'une époque aller à la philosophie de cette époque, ou de la

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philosophie de cette époque aller aux autres élémens contemporains , avec cette différence qu'en se plaçant dans la philosopl^ie , on se place dans le cœur même de Tépoque, tandis que si vous vous placez dans un autre élément quel qu'il soit , vous restez à l'un des points de la circonférence, et le mouvement total vous échappe.

Si ces considérations sont vraies, il s'ensuit que comme la philosophie est le point culminant de la nature humaine, l'histoire de la philosophie est aussi le point culminant de l'histoire , qu'elle est seule la vraie histoire, qu'elle est, il faut bien le dire , l'histoire de l'histoire.

L'histoire de la philosophie est aux autres parties de l'histoire de l'humanité ce que l'histoire de l'humanité est à celle de la nature extérieure. Dans la nature extérieure est aussi une pensée, mais une pensée qui s'ignore elle-même, qui , cachée et comme ensevelie dans le monde inorganique , commence à se manifester dans le monde végétal, se manifeste davantage encore dans l'animalité, et qui ne se saisit elle-même et ne dit moi que dans l'humanité, je veux dire dans la concience de l'homme. Oui, Messieurs, il y a aussi une histoire du monde extérieur ; car ce monde extérieur asabase, son développement régulier et

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son progrès. Il y a iine échelle des êtres impersonnels, que parcourt la pensée pour arriver à la conscience d'elle-même; elle commence à se savoir dans l'humanité. Ici commence pour elle un nouveau développement , plus riche encore et tout aussi régulier que le précédent, qu'elle doit parcourir aussi pour arriver , non plus à la simple conscience , mais à la connaissance absolue d'elle - même. II lui faut pour parvenir à cette ponnaissance pleine et entière de sa nature et des richesses qu'elle renferme, le même travail qu'il lui a fallu pour arriver de la nature inorganique, à la nature personnelle. Ce travail est l'histoire entière de l'humanité , avec tous ses élémens , l'histoire industrielle et politique , l'histoire des religions, l'histoire des arts; le dernier et le plus élevé est l'histoire de la philosophie. C'est là seulement que l'humanité se connaît ellemême pleinement dans toute la richesse de son développement, et avec tous ses élémens, élevés pour ainsi dire à leur plus haute puissance, et placés dans leur jour le plus vrai. Comme l'histoire de l'humanité est la couronne de l'histoire de la nature , de même l'histoire de la philosophie est la couronne de l'histoire de l'humanité. Voilà pourquoi l'histoire de la philosophie vienttoujours la dernière. Quand l'histoire poli-

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tique , l'histoire des arts , l'histoire des religions est faible 9 l'histoire de la philosophie est faible ou nulle. Lorsque grandit l'histoire , celle de la philosophie grandit dans la même proportion. Dans l'Inde, par exemple, nous avons vu qu'il n'y a point d'histoire , par la raison qu'il n'y a point de liberté, que les hommes ne se prenant au sérieux, ni eux ni leurs actions, ne songent pas à les enregistrer et à en tenir compte , et que les che& étant des prêtres , et ces prêtres représentant leurs dieux, étant dieux eux-mêmes, la chronologie se confond dans la mythologie, et l'histoire n'a pu arriver à une existence indépendante. Or , là où il n'y a point d'histoire, ou presque point d'histoire des autres éléraens de la civilisation , n'attendez pas une histoire de la philosopie. Dans la Grèce commencent avec la liberté la chronologie et l'histoire. Là les hommes étant libres, et se respectant , prennent au sérieux les actes qu'ils font, les recueillent, écrivent d'abord des chroniques, et peu à peu s'élèvent à l'histoire proprement dite. Alors , mais seulement alors , une histoire de la philosophie est possible. C'est aussi en Grèce qu'est née l'histoire de la philosophie; mais elle y, est restée et devait y rester dans l'enfance. Comme l'histoire politique avait

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brillé seule en Grèce, et quil n'y avait presque pas eu d'histoire ni des arts, ni des religions, l'histoire de' la philosophie a participé de cette faiblesse générale ; elle est à peine sortie de la chronique; du moins il n'est venu jusqu'à nous que des espèces de chroniques de la philosophie ancienne. Dans le moyen âge il n'y a eu que des chroniques en tout genre. C'est avec la civilisation moderne que l'histoire a commence , qu'elle est sortie de la chronique , et qu'elle est arrivée enfin à sa véritable forme. Elle a passé peu à peu de la politique dans l'art , et de l'art dans la religion. Depuis un demi-siècle des travaux considérables ont été entrepris sur les parties les plus élevées de l'histoire de Thumanité. L'histoire de la philosophie est venue à son tour et à sa place dans ce progrès général des travaux historiques. Il appartenait à l'Allemagne, cette terre classique de l'histoire en tout genre , de donner à l'histoire de la philosophie ime impulsion puissante. Il est dans la force des choses, dans les destinées de la civilisation, de l'histoire et de la philosophie, que ce mouvement s'étende sans cesse. Née d'hier , un immense avenir est devant l'histoire de la philosophie. Venue la dernière , la place la plus haute lui est réservée : les destinées de la philo-

Sophie doivent être les siennes. Espérons que la France, qui déjà commence avec tant d'éclat l'Histoire politique , qui a donné un successeur à Winckelmann, un interprète à Creuzer, la France j qui jadis a produit Descartes , ne sera pas infidèle à elle-même, et qu'après être rentrée dans la carrière philosophique qu'elle a ouverte aux autres peuples , elle entrera à son tour dtns celle de l'histoire de la philosophie, et y marquera sa trace. Je serais heureux , Messieurs , que cet enseignement pût hâter cet avenir et attirer l'attention et l'intérêt de tant d'esprits pleins d'ardeur et de force sur la philosophie et sur son histoire !

PARIS.^DE L'IMPRIMERIE DE RIGl^OUX,

Bim DU VRA-VCt-BOCKOr.OIt.S.-mCBILy «o 8.

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