C. A. - VI
de nos aveugles passions, si, reposant seulement sur une doctrine abstraite, elle n'était point vivifiée et consolidée par l'active intervention permanente d'un pouvoir moral entièrement distinct et suffisamment indépendant du pouvoir politique proprement dit : comme ne le confirment que trop les graves atteintes qu'elle a éprouvées, et qu'elle subit encore journellement, par suite de la désorganisation spirituelle, quoique sa profonde harmonie avec la nature de la civilisation moderne l'ait jusqu'ici spontanément préservée de toute attaque dogmatique, malgré la chute de la philosophie catholique qui en avait dû être l'organe primitif, ainsi que je l'ai rappelé ci-dessus. Nos constitutions métaphysiques ellesmêmes, au milieu de leur confusion caractéristique entre les deux ordres d'attributions, ont involontairement sanctionné cette condition essentielle de notre sociabilité, sans y avoir toutefois convenablement satisfait, par ces remarquables déclarations préalables, destinées à instituer, jusque chez les moindres citoyens, un contrôle général des mesures politiques quelconques; faible image et équivalent très imparfait des moyens énergiques que l'organisme catholique procurait naturellement à chaque croyant pour résister à toute injonction légale contraire à la morale établie en évitant néanmoins de s'insurger ainsi contre une économie régulièrement fondée sur unç telle séparation continue. Depuis que l'humanité a dépassé l'âge préliminaire propre à la civilisation humaine, cette grande division est donc devenue, à tous égards, le principe social de l'élévation intellectuelle et de la dignité morale. Sans doute, la progression moderne, après sa première impulsion catholique et féodale, a dû, comme je l'ai expliqué, bientôt devenir radicalement hostile à l'ordre catholique, où, par l'extrême imperfection de sa base théologique, qui ne pouvait ni ne devait prévaloir plus longtemps, une organisation, jusqu'alors éminemment progressive, tendait désormais à dégénérer directement en une dégradante théocratie. Mais cet antagonisme nécessaire, dont l'office temporaire est maintenant accompli, ne doit pas laisser indéfiniment dominer les préjugés révolutionnaires propres à son développement, et dont l'empire trop prolongé est maintenant aussi contraire à l'élan final de notre sociabilité qu'il fut auparavant indispensable à sa dernière préparation. Au reste, tandis .que la nature de la civilisation moderne prescrit la division rationnelle des deux puissances élémentaires comme une condition
tondamentale de son essor régulier, elle tend encore plus évidemment, malgré toute vaine opposition systématique, à la réaliser de plus en plus comme une irrésistible conséquence de son cours spontané. Dans l'état social du moyen âge, nous avons reconnu qu'une telle séparation avait eu, à beaucoup d'égards, un caractère forcé, qui a dû accessoirement influer sur son imparfaite consistance, en tant qu'opposée au génie éminemment absolu de l'activité militaire, alors encore prépondérante, malgré sa transformation capitale. Rien d'équivalent n'est possible sous l'ascendant, déjà pleinement irrévocable et désormais de plus en plus complet, de la vie industrielle propre aux temps modernes, et dont la nature doit, au contraire, y empêcher directement toute confusion réelle entre la puissance spéculative et la puissance active, qui n'y sauraient certainement jamais résider, à un haut degré, chez les mêmes organes, fût-ce envers les plus simples opérations partielles, et, à fortiori, quant aux plus hautes entreprises sociales. La diversité nécessaire des mœurs respectives n'est pas, au fond, moins incompatible avec une semblable concentration politique que l'évidente distinction des capacités. Quoique les caractères particuliers aux différentes classes modernes soient encore loin, sans doute, d'être suffisamment prononcés, il est pourtant irrécusable, malgré la vicieuse identité que d'irrationnelles dispositions tendent aujourd'hui à établir entre leurs habitudes, que la supériorité de richesse, principal résultat spontané de la prééminence industrielle, ne conférera jamais des droits sérieux à la suprême décision des questions humaines ; de même, quelle que soit aujourd'hui la honteuse ardeur de tant d'artistes, encore plus choquante chez les savants, pour rivaliser de fortune avec les chefs industriels, il n'est certes nullement à craindre que les carrières esthétiques ou scientifiques puissent désormais conduire au plus haut ascendant pécuniaire : la généreuse imprévoyance pratique naturellement propre aux uns, quand il y a vocation réelle, est assurément incompatible, en général, avec la scrupuleuse sollicitude usuelle qu'exigent les succès des autres. Une secte éphémère, sans portée comme sans moralité, instituant, sur la confusion systématique des deux puissances, une dogmatisation rétrograde, avouln, de nos jours, tenter de prendre la richesse pour l'uniqcie base du classement social, en y concevant la seule récompense homogène de tous les services quelconques.
Mais ses vains efforts n'ont essentiellement abouti qu'à faire mieux sentir à tous les bons esprits et à toutes les âmes élevées que, dans l'économie moderne, les opérations d'une utilité immédiate et matérielle constitueront indéfiniment, de toute nécessité, la principale source des richesses, quelles que puissent être les améliorations ultérieures de l'état social; tandis que les divers travaux spéculatifs, susceptibles d'une appréciation moins évidente, en vertu de leur destination plus indirecte et plus lointaine, quoique leur efficacité finale soit réellement très supérieure, sont destinés, par leur nature, à trouver surtout, en une vénération prépondérante, leur juste rémunération sociale : en sorte qu'il serait aussi chimérique que désastreux de vouloir habituellement réunir les plus hauts degrés de fortune et de considération. Enfin, pour terminer cette discussion préliminaire par une observation irrésistible, il faut remarquer que les vraies nécessités sociales doivent se manifester toujours, d'une manière plus ou moins saisissable, chez ceux-là mêmes qui tendent de les éluder : aussi, malgré la profonde anarchie des intelligences, existe-t-il véritablement aujourd'hui une sorte de pouvoir spirituel spontané, disséminé parmi les littérateurs et les métaphysiciens qui, par un enseignement journalier, soit oral, soit surtout écrit, dirigent, au sein des divers partis existants, l'application sociale des doctrines en circulation. L'irrégularité d'une' telle puissance ne l'empêche point de faire hautement sentir son action effective, et d'une manière souvent très déplorable à beaucoup d'égards, quoique d'ailleurs provisoirement nécessaire; les plus systématiques adversaires de la séparation des deux autorités élémentaires ne sont certes pas les moins servilement soumis à son ascendant habituel. Toute la question se réduirait donc, au fond, sous cet aspect, à décider si les populations modernes, au lieu d'une véritable organisation spirituelle, fondée sur une sérieuse élaboration philosophique de l'ensemble des conceptions humaines, et assujettie à des conditions rationnellement déterminées, doivent être indéfiniment conduites par des organes presque toujours ainsi dépourvus de toutes connaissances réelles qu'étrangers à toutes convictions profondes, et qui, au nom d'une déplorable facilité à soutenir, avec un spécieux éclat, toutes les thèses quelconques, viennent s'ériger, sans aucune garantie mentale ni morale, en guides spéculatifs de l'humanité : il serait ici superflu d'insister davantage à ce sujet.
Mieux on approfondira une telle discussion, plus on sentira que la civilisation moderne doit, par sa nature, offrir le principal développement de cette division fondamentale des deux puissances, qui ne put être que très imparfaitement ébauchée au moyen âge, vu la double inaptitude de l'état social correspondant et de la philosophie alors prépondérante; l'essor croissant de notre sociabilité tend nécessairement, à tous égards, à rendre le gouvernement humain de plus en plus moral et de moins en moins politique. En même temps que la réorganisation spirituelle est aujourd'hui la plus urgente, elle est aussi, malgré les hautes difficultés qui lui sont propres, la plus complètement préparée, chez l'élite de l'humanité, d'après l'ensemble des divers antécédents. D'une part, les gouvernements actuels, renonçant désormais à diriger une telle opération, tendent, par cela même, à conférer cette haute attribution, avec une suffisante liberté, à l'élaboration philosophique qui se montrera digne d'y présider; d'une autre part, les populations, radicalement désabusées des illusions métaphysiques, comprennent de plus en plus, sous l'impulsion spontanée d'un demi-siècle d'expériences décisives, que tout le progrès social compatible avec des doctrines vulgaires est enfin essentiellement épuisé, et qu'aucune importante fondation politique ne saurait maintenant surgir sans reposer d'abord sur une philosophie vraiment nouvelle. A l'un et à l'autre titre, on peut assurer que, du moins en France, où doit nécessairement commencer la régénération finale, cette double condition préalable est aujourd'hui tellement remplie que le déplorable retard qu'éprouve encore cette grande tâche du dix-neuvième siècle doit être déjà imputé surtout à la profonde incapacité des philosophes qui l'ont entreprise jusqu'ici.
Quand cette opération fondamentale aura reçu un développement assez caractéristique pour en faire partout sentir la vraie tendance générale, et longtemps avant qu'elle ait pu, effectivement parvenir à sa pleine maturité sociale, elle commencera spontanément à exercer, soit sur les esprits les plus actifs, soit sur la masse des intelligences, une double influence graduelle très favorable au retour universel d'une harmonie durable, en indiquant aux uns une voie pleinement légitime de haute satisfaction politique, et aux autres la marche la plus conforme à une sage réalisation de leurs vœux principaux. Sous le premier aspect, j'ai déjà suffisamment établi,
en principe, au sujet de l'avènement catholique, que le prétendu règne de l'esprit, d'abord rêvé par la métaphysique grecque, constitue, suivant l'immuable nature de la sociabilité humaine, une conception aussi dangereuse que chimérique, non moins contraire aux conditions du progrès qu'à celle de Tordre, et qui, si elle pouvait réellement prévaloir, ne tendrait, malgré de spécieuses apparences, qu'à organiser une dégradante immobilité, analogue à celle des théocraties proprement dites, en livrant l'empire du monde à de médiocres intelligences, dès lors habituellement privées à la fois de frein et de stimulation (voyez le début de la cinquante-quatrième leçon) (1). Or, cette fallacieuse utopie, naturellement écartée tant que le régime du moyen âge put procurer aux ambitions spirituelles une convenable satisfaction, dut ensuite reparaître spontanément, avec un nouvel attrait, sous la prépondérance croissante de la philosophie métaphysique d'où elle émanait, quand la décomposition politique du catholicisme parut rétablir, au profit des chefs temporels, l'an-
(1) Cette dangereuse utopie grecque est tellement en harmonie avec l'ensemble des aberrations propres à la grande transition moderne, que la théorie fondamentale que j'ai établie à ce sujet, au cinquantequatrième chapitre, doit maintenant choquer beaucoup les préjugés et les passions de presque tous ceux qui s'occupent des hautes spéculations sociales. Malgré cet inévitable obstacle, j'ai déjà la précieuse satisfaction de voir un tel jugement complètement adopté par l'un des penseurs les plus éminents et les plus indépendants dont l'Angleterre puisse aujourd'hui s'honorer (M. Mill). En m'annonçant cette puissante adhésion à l'un des principes les plus décisifs de ma nouvelle philosophie politique, M. Mill a été spontanément conduit, dans la familiarité de notre heureux commerce épistolaire, à qualifier cette chimère perturbatrice d'après un terme si pleinement caractéristique, que j'ai cru devoir me faire autoriser à le rendre public. La dénomination de pédantocvùtie me semble, en effet, très propre à résumer désormais l'appréciation positive d'une tendance sociale qui ne saurait jamais, comme je l'ai démontré, réellement aboutir qu'à instituer, au nom de la capacité, la domination profondément oppressive à tous égards, et surtout mentalement, des médiocrités ambitieuses dont la valeur philosophique se réduit essentiellement, à une vaine érudition : à l'exemple du régime chinois, plus stationnaire qu'aucun autre, et pourtant le plus rapproché d'un pareil type, suivant la judicieuse remarque de M. Mill. Si cet important sujet détermine ultérieurement une véritable discussion, je ne doute pas qu'une telle formule, convenablement employée, n'y contribue beaucoup à l'éclaircir et à la simplifier, en y dirigeant mieux l'attention sur le vrai caractère politique de cette désastreuse aberration philosophique, que j'ai été obligé, faute de cette expression spéciale, de qualifier par des locutions trop composées.
tique confusion des deux pouvoirs élémentaires. Dès cette époque, on peut assurer que, dans tout l'Occident européen, presque tous les esprits actifs, sauf un très petit nombre d'éminentes exceptions dues à l'instinct du vraie génie philosophique, ont été plus ou moins animés, souvent à leur insu, d'une secrète tendance insurrectionnelle contre l'ensemble de Tordre existant, qui cessait ainsi de leur offrir une position légale. A mesure que le mouvement négatif s'accomplissait, cette opposition croissante devait, par une réaction inévitable, et, à certains égards, indispensable, exciter les ambitions spirituelles à la poursuite de plus en plus active des grandeurs temporelles, alors seules constituées : cette influence devait se développer à peu près également, soit dans les États protestants, où la confusion des deux puissances était solennellement consacrée, soit chez les nations catholiques, où la suprématie temporelle n'était pas, au fond, moins réelle, et où d'ailleurs l'abaissement simultané des barrières aristocratiques devait éminemment favoriser de telles prétentions, îl serait superflu d'expliquer combien la grande crise finale a dû, surtout en France, stimuler spontanément ces irrationnelles espérances, qui désormais ne reconnaissent plus, en principe, aucune limite nécessaire. Sans doute, ce dérèglement presque universel des ambitions philosophiques ne saurait altérer la nature de la civilisation moderne, d'après laquelle ces folles tentatives, à jamais privées du point d'appui religieux, viendront toujours échouer contre l'ascendant inébranlable de la prépondérance matérielle, désormais mesurés surtout par la supériorité de richesse, et par suite de plus en plus inhérente à la prééminence industrielle. Mais l'essor croissant de ces vicieux efforts n'en fomente pas moins, au sein des sociétés actuelles, une source permanente d'intime perturbation. Ce principe universel de désordre est aujourd'hui d'autant plus plus dangereux, qu'il semble plus rationnel, puisqu'il paraît reposer sur la tendance incontestable de la civilisation à augmenter continuellement l'influence sociale de l'intelligence; d'où l'esprit vague et absolu delà philosophie politique généralement admise peut conclure, d'une manière très captieuse, la concentration finale du gouvernement humain, à la fois spéculatif et actif, chez les hautes capacités mentales, conformément à l'utopie grecque. Une éminente rationalité, combinée avec une moralité peu commune, suffit à peine pour préserver maintenant notre vaine
intelligence d'une telle illusion philosophique, qui désormais domine secrètement la plupart des esprits occupés de questions sociales. La secte pernicieuse ci-dessus indiquée n'a fait, à cet égard, que formuler hautement, avec la plus ignoble exagération, le rêve presque unanime des ambitions spéculatives. Sans aller jusqu'à une telle issue, cette commune disposition exerce journellement une influence très appréciable sur ceux-là mêmes qui repoussent le plus sincèrement une pareille aberration, dont personne aujourd'hui n'ose directement aborder la discussion rationnelle : il serait donc superflu d'en signaler davantage l'imminent danger. Or, le principe fondamental de la séparation systématique des deux pouvoirs offre certainement le seul moyen général propre à dissiper suffisamment cette grande source de désordre social, en accordant une satisfaction régulière à ce que cette confuse tendance renferme, au fond, de pleinement légitime. La saine théorie élémentaire de l'organisme social, instinctivement ébauchée au moyen âge, interdisant à l'intelligence la suprême direction immédiate des affaires humaines, destine l'esprit à lutter constamment, selon sa nature, pour modifier de plus en plus le règne nécessaire de la prépondérance matérielle, en l'assujettissant au respect continu des lois morales de l'harmonie universelle, dont toute activité pratique, soit privée, soit même publique, tend toujours à s'écarter spontanément, faute de vues assez élevées et de sentiments assez généreux. Ainsi conçue, la légitime suprématie sociale n'appartient, à proprement parler, ni à la force ni à la raison, mais à la morale, dominant également les actes de Tune et les conseils de l'autre : telle est du moins la limite idéale dont la réalité doit graduellement s'approcher, quoique sans pouvoir jamais l'atteindre rigoureusement, comme envers un type quelconque. Dès lors, l'esprit peut enfin abandonner sincèrement sa vaine prétention à gouverner le monde par le prétendu droit de la capacité; car l'ordre régulier lui assigne exclusivement un noble office permanent, aussi propre à entretenir son heureuse activité qu'à récompenser ses éminent services. La nature nettement déterminée de ces fonctions, essentiellement relative à l'éducation et à l'influence consultative qui en résulte dans la vie active, suivant le principe posé dans le cinquante-quatrième chapitre, les conditions exactement définies imposéesà leur exercice, et la résistance continue qu'il rencontre inévitablement, tendent d'ailleurs à contenir spontanément
cette autorité spirituelle, toujours fondée sur un libre assentiment entre les limites générales susceptibles d'en prévenir ou d'en rectifier les abus essentiels, au moyen des précautions convenables. C'est ainsi que la réorganisation philosophique des sociétés modernes constitue nécessairement la seule transformation durable propre à rendre désormais éminemment salutaire l'action radicalement perturbatrice qu'exerce l'intelligence sur notre système politique, où elle ne peut échapper à une injuste exclusion qu'en aspirant à une domination vicieuse. Par leur aveugle antipathie contre toute séparation régulière des deux puissances, les hommes d'État tendent donc eux-mêmes à prolonger indéfiniment les embarras, de plus en plus graves, que leur causent aujourd'hui les confuses prétentions politiques de la capacité. On peut assurer que ces funestes conflits resteront nécessairement inextricables tant qu'on n'aura point établi une division fondamentale entre les fonctions spirituelles et les fonctions temporelles: jusqu'alors, l'harmonie sociale continuera d'être profondément troublée par des tentatives opposées, mais également vicieuses, pour transporter aux unes les conditions et les garanties exclusivement convenables aux autres.
A cette heureuse influence permanente de la grande élaboration philosophique sur la marche actuelle des esprits actifs correspond naturellement, sous le second aspect ci-dessus indiqué, une influence équivalente sur la disposition sociale de la masse des intelligences. Il résulte, en effet, de la confusion existante entre l'ordre spirituel et l'ordre temporel une tendance générale, aujourd'hui profondément désastreuse, à chercher toujours, dans les institutions politiques proprement dites, la solution exclusive des difficultés quelconques relatives à notre situation. Cette disposition populaire, graduellement développée en Europe pendant les cinq siècles qui ont suivi la désorganisation spontanée du système catholique, à mesure que s'accomplissait la concentration temporelle, est maintenant parvenue à sa plus déplorable intensité, d'après l'active stimulation directement entretenue par les nombreuses tentatives de constitutions métaphysiques propres au dernier demi-siècle. Une telle tendance vulgaire peut seule fournir un point d'appui vraiment redoutable aux prétentions déréglées de l'intelligence à la domination universelle : car, sans une pareille illusion sur l'efficacité absolue des mesures purement politiques, l'agitation métaphysique ne pourrait dé-
terminer les masses à seconder suffisamment ses efforts perturbateurs. Ainsi, pendant que la nouvelle impulsion philosophique écartera spontanément la dangereuse utopie du règne de l'esprit, en ouvrant régulièrement à la capacité mentale une large issue sociale, elle dissipera, d'une autre part, non moins naturellement, la sorte d'hallucination correspondante, en imprimant aux justes réclamations populaires la direction, bien plus souvent morale que politique, convenable à leur vraie destination. On ne peut douter, en effet, que les principaux griefs légitimement signalés par les masses actuelles contre un régime où leurs besoins généraux sont si peu consultés, ne se rapportent surtout à une rénovation totale des opinions et des mœurs, sans que les institutions directes puissent, au fond, nullement suffire à leur indispensable réparation. Cette appréciation est particulièrement incontestable, comme j'aurai bientôt lieu de l'indiquer plus spécialement, envers les graves abus inhérents aujourd'hui à l'inégalité nécessaire des richesses, et qui constituent le plus dangereux argument des agiteurs ou des utopistes; car ces vices tirent certainement leur plus déplorable intensité de notre désordre intellectuel et moral, bien davantage que de l'imperfection des mesures politiques, dont l'influence réelle est,àcet égard, fort limité dans le système de la sociabilité moderne, à moins d'une anarchique subversion, aussi destructive du progrès que de l'ordre. L'essor philosophique destiné à élaborer graduellement la réorganisation spirituelle est donc susceptible, sous ce rapport capital, et sous beaucoup d'autres analogues, d'exercer immédiatement, vu l'état présent des populations modernes, une action rationnelle très importante directement propre à faciliter le retour universel d'une harmonie durable. Mais il faut savoir que cette heureuse aptitude ne pourrait être suffisamment réalisable, si cette sage réformation des tendances actuelles ne se présentait spontanément comme aussi liée aux conditions du progrès qu'à celles de l'ordre ; car la nouvelle prédication philosophique, quelque judicieuse qu'elle pût être, resterait essentiellement dépourvue d'efficacité populaire, si, en signalant la nature éminemment morale de tels embarras sociaux, et leur indépendance essentielle des institutions proprement dites, elle ne faisait en même temps apercevoir leur vraie solution générale, d'après l'uniforme assujettissement de toutes les classes quelconques aux devoirs moraux attachés à leurs positions respectives, sous l'active impulsion continue
d'une autorité spirituelle assez énergique et assez indépendante pour assurer le maintien usuel d'une telle discipline universelle. Sans cette indispensable coïncidence, d'ailleurs évidemment inhérente à la véritable élaboration régénératrice, l'instinct des masses ne saurait accueillir un semblable enseignement où il verrait alors, en effet, une source de déceptions, destinée à amortir les efforts d'amélioration réelle, au lieu de leur imprimer une direction plus salutaire. On ne peut donc méconnaître l'influence nécessaire de l'essor philosophique relatif à la réorganisation spirituelle, pour réformer graduellement, d'après une saine appréciation des diverses difficultés sociales, des dispositions populaires éminemment perturbatrices, qui fournissent aujourd'hui le principal aliment des illusions et des jongleries politiques. En général, cette nouvelle philosophie tendra de plus en plus à remplacer spontanément, dans les débats actuels, la discussion vague et orageuse des droits par la détermination calme et rigoureuse des devoirs respectifs. Le premier point de vue, critique et métaphysique, a dû prévaloir tant que la réaction négative contre l'ancienne économie n'a pas été suffisamment accomplie ; le second, au contraire, essentiellement organique et positif , doit à son tour présider à la génération finale : car l'un est, au fond, purement individuel etl'autre directement social. Aulieu de faire consister politiquement les devoirs particuliers dans le respect des droits universels, on concevra donc, en sens inverse, les droits de chacun comme résultant des devoirs des autres envers lui : ce qui, sans doute, n'est nullement équivalent, puisque cette distinction générale représente alternativement la prépondérance sociale de l'esprit métaphysique ou de l'esprit positif : l'un conduisant à une morale presque passive, où domine l'égoïsme; l'autre à une morale profondément active, dirigée par la charité. Cette transformation radicale des habitudes actuelles dérivera nécessairement de la priorité systématiquement accordée à la réorganisation spirituelle sur la réorganisation temporelle, comme étant à la fois plus urgente et mieux péparée. L'opiniâtre résistance des hommes d'Etat à la séparation fondamentale des deux puissances est donc, sous ce second aspect, tout autant que sous le premier, directement contradictoire à leurs vaines récriminations contre la tendance exclusive des vœux populaires vers les solutions purement politiques : quelque fondées que soient souvent leurs plaintes à ce sujet, elles ne sauraient avoir d'sffi-
cacité tant qu'eux-mêmes repousseront aveuglément le seul moyen général de réformer ces habitudes irréfléchies, résultat inévitable de la dictature temporelle sans altérer l'indispensable manifestation des besoins universels, dès lors assurés, au contraire, d'une meilleure satisfaction.
Tels sont, en aperçu, les services immédiats, aussi éminents qu'irrécusables, propres à la grande élaboration philosophique destinée à déterminer graduellement la réorganisation spirituelle des sociétés modernes. Par cette double influence préliminaire sur la raison publique, la nouvelle puissance morale, avant sa constitution régulière, fera spontanément, dès sa naissance, l'épreuve décisive de son action sociale, en faisant universellement prévaloir la disposition d'esprit nécessaire à sa marche ultérieure. Sa tendance directe étant ainsi assez indiquée, il ne me reste plus qu'à apprécier sommairement, d'après les bases historiques déjà posées, d'abord et surtout la nature générale de ses attributions finales, et, par suite, le caractère essentiel de son autorité normale, pour achever de dissiper suffisamment les inquiétudes peu rationnelles, mais fort excusables, qu'inspire aujourd'hui la seule pensée d'un nouveau pouvoir spirituel, vu les profondes aberrations qui, à raison même des habitudes actuelles de confusion politique, ont si souvent conduit, à ce sujet, à des conceptions essentiellement théocratiques, justement antipathiques à la sociabilité moderne.
Sous l'un et l'autre aspect, la comparaison avec la puissance catholique propre au moyen âge, se présente naturellement, comme relative au seul antécédent réel d'une telle organisation, dont l'action sociale serait ainsi, dans son ensemble, immédiatement indiqué. Mais, quoique ce rapprochement soit, en effet, susceptible d'une véritable utilité, quand il est convenablement dirigé, son usage exige toujours des précautions essentielles, sans lesquelles il conduirait souvent à de fausses appréciations, en vertu de l'intime diversité des situations respectives, et surtout à raison du principe purement théologique sur lequel reposait l'ancien organisme spirituel, où la véritable destination politique était nécessairement subordonnée à un but personnel imaginaire, que nous avons vu altérer profondément, à beaucoup d'égards, l'exercice et le caractère de l'autorité spéculative. C'est seulement à ceux qui, d'après nos précédentes explications historiques, sauront écarter suffisamment le point de vue religieux, pour
envisager uniquement l'office social du clergé catholique, qu'une judicieuse application de ce procédé comparatif pourra devenir vraiment utile comme moyen empirique de faciliter les déterminations et de les préciser davantage ; car il est d'ailleurs certain que tout ce qui, dans la vie réelle, comportait, au moyen âge, l'action spirituelle, donnera lieu pareillement à une équivalente intervention du nouveau pouvoir, dont l'ascendant habituel, sera même, à divers titres, plus immédiat et plus complet ; sauf les distinctions nécessaires, de mode ou de degré, qui correspondent à la différence radicale des deux philosophies et des deux civilisations. Toutefois, sans renoncer à cette ressource spontanée, qui devra surtout ultérieurement seconder les développements réservés à mon Traité spécial, notre double appréciation sommaire doit ici conserver essentiellement la forme directe et abstraite, afin de prévenir, autant que possible, toute vicieuse interprétation.
J'ai déjà posé, au cinquante-quatrième chapitre, le principe général, aussi rigoureux qu'incontestable, qui détermine rationnellement la séparation fondamentale entre les attributions respectives du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, et d'après lequel les hommes sages des deux classes s'efforceront de résoudre suffisamment les conflits plus ou moins graves que la fatale discordance de nos passions, aussi inévitable dans l'avenir que dans le passé, soulèvera un jour entre les deux puissances, malgré l'amélioration réelle de la sociabilité humaine. Ce principe consiste à regarder l'autorité spirituelle comme devant être, par sa nature, finalement décisive en tout ce qui concerne V éducation soit spéciale, soit surtout générale, et" seulement consultative en tout ce qui se rapporte à Vaction, soit privée, soit même publique, où son intervention habituelle n'a jamais d'autre objet que de rappeler suffisamment, en chaque cas, les règles de conduite primitivement établies : l'autorité temporelle, au contraire, entièrement souveraine quant à l'action, au point de pouvoir sous sa responsabilité des résultats, suivre une marche opposée aux conseils correspo iants, ne peut exercer, à son tour, sur l'éducation, qu'une simple influence consultative, bornée à y solliciter la révision ou la modification partielle des préceptes que la pratique lui semblerait condamner. Ainsi, l'organisation fondamentale, et ensuite l'application journalière, d'un système universel d'éducation positive, non seulement
intellectuelle, niais aussi et surtout morale, constituera l'attribution caractéristique du pouvoir spirituel moderne, dont une telle élaboration graduelle pourra seule développer convenablement le génie propre et l'ascendant social. C'est principalement pour servir de base générale à un tel système que devra être préalablement coordonnée la philosophie positive proprement dite, dont j'ai osé, le premier, concevoir et ébaucher le véritable ensemble, destiné à fournir désormais à l'entendement humain un point d'appui fondamental par une suite homogène et hiérarchique de notions positives, à la fois logiques et scientifiques, sur tous les ordres essentiels de phénomènes, depuis les moindres phénomènes mathématiques, source initiale ;de la positivité rationnelle, jusqu'aux plus éminents phénomènes moraux et sociaux, terme indispensable de sa pleine maturité. Si, d'une part, l'éducation moderne, jusqu'ici vague et flottante comme la sociabilité correspondante, ne saurait. être vraiment constituée sans un pareil fondement philosophique, il n'est pas moins certain, en sens inverse, que, sans cette grande destination, cette coordination préliminaire n'aurait point un caractère assez nettement déterminé pour contenir suffisamment les divagations dispersives propres à la science actuelle. Afin que cette salutaire connexité conserve toute l'énergie convenable, en un temps où l'esprit d'ensemble est encore si rare et où les conditions en sont si peu comprises, il importera même de ne jamais oublier que ce système d'éducation positive est nécessairement destiné à l'usage direct et continu non d'aucune classe exclusive, quelque vaste qu'on la suppose, mais de l'entière universalité des populations, dans toute l'étendue de la république européenne. C'est au catholicisme, comme je l'ai expliqué, que l'humanité a dû, au moyen âge, le premier établissement d'une éducation vraiment universelle, qui, quelque imparfaite qu'en dût être l'ébauche, présentait déjà, malgré d'inévitables diversités de degré, un fond essentiellement homogène toujours commun aux moindres et aux plus éminents chrétiens : il serait donc étrange, à tous égards, de concevoir une institution moins générale pour une civilisation plus avancée. Sous ce rapport, les dogmes révolutionnaires relatifs à l'égalité d'instruction contiennent, à leur manière, depuis la décadence nécessaire de l'organisation catholique, un certain pressentiment confus du véritable avenir social, sauf les grands inconvénients ordinairement inhé-
rents à la nature vague et absolue des conceptions métaphysiques, qui, en tous genres, devaient précéder et préparer les conceptions positives. Rien n'est plus propre, sans doute à caractériser profondément l'anarchie actuelle, que la honteuse incurie avec laquelle les classes supérieures considèrent habituellement aujourd'hui cette absence totale d'éducation populaire, dont la prolongation exagérée menace pourtant d'exercer sur leur sort prochain une effroyable réaction. Ainsi la première condition essentielle de l'éducatiorr positive à la fois intellectuelle et morale, envisagée comme la base nécessaire d'une vraie réorganisation sociale, doit certainement consister dans sa rigoureuse universalité. Malgré d'inévitables différences de degré, aussi salutaires que spontanées, correspondantes aux inégalités d'aptitude et de loisir, c'est d'ailleurs une grave erreur philosophique, aujourd'hui trop fréquente, que de rattacher à ces distinctions naturelles des diversités nécessaires, soit dans le plan, soit dans la marche de cette commune initiation. L'invariable homogénéité de l'esprit humain, non seulement parmi les divers rangs sociaux, mais même chez les différentes natures personnelles, fera toujours comprendre, à tous. ceux qui ne se borneront pas à une superficielle appréciation, que, sauf les cas d'anomalie, ces modifications ne sauraient finalement influer que sur le développement plus ou moins étendu d'un système toujours identique : l'expérience catholique a depuis longtemps sanctionné cette indication rationnelle, en ce qui concerne l'éducation générale, puisque l'instruction religieuse était, au fond, pareillement conçue et dirigée pour toutes les classes quelconques, quoique plus ou moins détaillée ou approfondie ;de nos jours même, l'instruction spéciale, seule régularisée, pourra montrer, aux juges compétents, que la meilleure institution d'une étude quelconque ne peut offrir, à tous ces titres, que de simples variétés d'extension d'un mode constamment semblable. Au reste, ce n'est point ici le lieu de m'expliquer convenablement sur la véritable nature fondamentale de l'éducation positive, à la fois industrielle, esthétique, scientifique et philosophique, où. l'essor moral correspondra sans cesse au progrès intellectuel : l'importance prépondérante el la difficulté supérieure d'un tel sujet me détermineront à y consacrer plus tard un Traité exclusif, que j'annoncerai plus distinctement à la fin de ce dernier volume. 11 me suffit ici d'avoir expressément signalé l'universalité caractéristique de
ce système primordial, autour duquel se ramifieront ensuite spontanémentles divers appendices particuliers relatifs à la préparation directe aux différentes conditions sociales. C'est ainsi surtout que l'esprit scientifique actuel, perdant enfin sa spécialité empirique, sera invinciblement poussé à une indispensable généralité rationnelle, présidant à une saine répartition finale de l'élaboration spéculative : car un tel but rendra pleinement irrécusable le besoin de condenser et de coordonner les principales branches de la philosophie naturelle, qui, devant toutes fournir un contingent essentiel à la doctrine commune, ne sauraient conserver une incohérence et une dispersion évidemment incompatibles avec cette grande destination sociale, comme je l'expliquerai davantage au soixantième chapitre. Quand les savants auront suffisamment compris que la vie active exige habituellement l'emploi simultané des diverses notions positives que chacun d'eux isole de toutes les autres, ils comprendront sans doute que leur ascension politique suppose nécessairement la généralisation préalable de leurs conceptions ordinaires, et, par conséquent, l'entière réformation philosophique de leurs dispositions actuelles. Car les populations modernes ne pourront jamais reconnaître pour chefs spirituels des hommes qui, malgré une véritable supériorité envers une faible partie de nos connaissances, sont le plus souvent au-dessous du vulgaire relativement à tout le reste du domaine réel de la raison humaine ; sans parler d'ailleurs de l'infériorité morale qui doit fréquemment accompagner aujourd'hui cette sorte d'automatisme spéculatif : cette pleine généralité constitue tellement la première condition de l'autorité spirituelle, que sa seule influence, même à l'état le plus imparfait, préserve aujourd'hui d'une entière désuétude sociale l'esprit théologico-métaphysique, quoique désormais profondément antipathique à la raison moderne. Tandis que, par une telle élaboration, l'esprit positif acquerra spontanément le dernier attribut essentiel qui lui manque encore, cette grande destination achèvera aussi de le purifier suffisamment en y faisant hautement prévaloir le génie spéculatif, sans pouvoir cependant oublier jamais le but social. Nous avons, en effet, précédemment remarqué, même envers les sciences les plus avancées, que le caractère scientifique actuel flotte presque toujours entre l'essor abstrait et l'application partielle, de manière à n'être le plus souvent ni franchement spéculatif ni véritablement actif, comme le confirme clairement la consti^
tution équivoque des corporations savantes, où domine un vicieux mélange des attributions technologiques avec les travaux scientifiques, et dont la plupart des membres sont, en réalité, bien plutôt de simples ingénieurs que de vrais savants. Cette confusion radicale est aujourd'hui évidemment liée au défaut de généralité, qui, dissimulant la haute destination philosophique de l'esprit positif, ne permet de motiver son utilité finale que sur des services secondaires, aussi spéciaux que les habitudes théoriques correspondantes. Mais il est clair que cette tendance, convenable seulement à l'enfance de la science moderne, constitue maintenant un nouvel obstacle essentiel à la systématisation de la philosophie positive, qui, dans l'ordre normal de l'humanité, ne devra considérer d'autre application immédiate que la direction intellectuelle et morale des populations civilisées ; application nécessaire, n'offrant rien d'éventuel ni d'isolé, et dont l'influence continue, loin de pouvoir altérer la pureté ou la dignité du caractère spéculatif, tendra à lui imprimer plus de généralité et d'élévation, aussi bien que plus d'unité et de consistance (1). Ainsi sous tous les aspects importants, la grande élaboration philosophique destinée à la fondation du système final de l'éducation positive exercera nécessairement, sur les esprits, qui l'accompliront, une heureuse réaction, immédiate, indispensable à la dernière préparation mentale de la nouvelle puissance spirituelle, dont les éléments actuels sont encore si imparfaits : c'est surtout pour ce motif que je devais ici
(1) Quelque nécessaire que soit cette séparation préalable des vrais savants, s'élevant enfin à l'état philosophique, d'avec les ingénieurs proprement dits, on peut assurer que les corporations savantes s'y opposeront de tout leur pouvoir, craignant de perdre ainsi l'un de leurs principaux titres actuels à la considération publique : et cette opposition ne constitue pas l'un des moindres motifs qui feraient désirer, surtout en France, la prochaine suppression de ces compagnies arriérées maintenant dominées, à tant d'égards, par un esprit contraire aux principaux besoins de notre temps. Toutefois, les hautes nécessités philosophiques seront, à ce sujet, heureusement secondées par l'essor spontané de la classe des ingénieurs, à mesure que le mouvement industriel deviendra plus systématique : car, lorsque cette classe aura suffisamment développé son propre caractère, elle s'affranchira bientôt, sans doute, d'une orgueilleuse tutelle scientifique, émanée d'hommes qui, à raison de leur direction équivoque, doivent, au fond, offrir le plus souvent une faible capacité technologique dont les véritables ingénieurs, au temps de leur émancipation mentale, feront aisément ressortir l'insuffisance sociale.
expressément signaler cette attribution caractéristique. En même temps, l'homogénéité de vues et l'idendité du but, établies par une telle destination sociale, conduiront spontanément les divers philosophes positifs à former peu à peu une véritable corporation européenne, de manière à prévenir ou à dissiper les imminentes dissensions actuellement inhérentes à l'anarchie scientifique, qui décompose toujours ce qu'on appelle improprement aujourd'hui les corps savants en une multitude de coteries, aussi précaires qu'étroites, mutuellement ennemies, et seulement disposées à de honteuses coalitions passagères pour protéger à tout prix les intérêts de chaque membre contre toute rivalité extérieure.
Cette élaboration fondamentale de l'éducation positive sera principalement caractérisée par la systématisation finale de la morale humaine, qui, dès lors affranchie de toute conception théologique, reposera directement, d'une manière inébranlable, sur l'ensemble delà philosophie positive, comme je l'indiquerai davantage au soixantième chapitre. Dans l'économie générale d'une telle éducation, de saines habitudes soigneusement entretenues, sous la direction des préjugés convenables, seront destinées, dès l'enfance, à l'actif développement de l'instinct social et du sentiment du devoir, pour être définitivement rationalisées, en temps opportun, d'après la connaissance réelle de notre nature et des principales lois, statiques ou dynamiques, de notre sociabilité ; de manière à établir solidement d'abord les obligations universelles de l'homme civilisé, successivement envisagé quant à son existence personnelle, domestique ou sociale, et ensuite leurs différentes modifications régulières suivant les diverses situations essentielles propres à la civilisation moderne. Vainement l'impuissance organique, commune à toutes les écoles métaphysiques, les fait-elle aujourd'hui spontanément concourir, malgré leurs innombrables divergences, à sanctionner indifféremment la prétention exclusive des doctrines théologiques à constituer la morale : l'expérience décisive des trois derniers siècles a pleinement constaté, surtout depuis le début de la grande crise révolutionnaire, que ce mode indirect, quoique indispensable à l'état préliminaire de l'humanité, n'est plus désormais, sous aucun rapport, convenable à sa maturité qui le rend à la fois impossible et inutile. Nous avons historiquement reconnu que l'application effective de ce procédé primitif avait toujours subi un décroissement
spontané, correspondant à celui de la philosophie d'où il émanait, à mesure que l'intelligence et la sociabilité de notre espèce, simultanément développées, ont permis l'appréciation vulgaire des règles morales d'après l'ensemble de leur influence réelle sur l'individu et sur la société : le catholicisme surtout a livré à la raison humaine beaucoup d'utiles prescriptions, personnelles ou collectives, antérieurement soumises à la sanction religieuse, et que les philosophes anciens avaient cru ne pouvoir jamais s'y soustraire. Or, cette double désuétude croissante est maintenant parvenue à son dernier terme, sans aucun espoir de retour, comme l'a prouvé notre élaboration dynamique. La dispersion indéfinie des croyances religieuses, irrévocablement abandonnées aux divagations individuelles, empêche désormais de rien établir de stable sur d'aussi vains fondements (1). Dans l'état présent de la raison humaine, le degré d'unité théologique indispensable à l'efficacité morale de ces doctrines supposerait évidemment un vaste système d'hypocrisie, dont la suffisante réalisation est heureusement impossible, et qui d'ailleurs serait, par sa nature, beaucoup plus nuisible à la moralité universelle que cette fragile assistance ne pourrait jamais lui devenir utile. Sous un autre aspect, les conditions politiques relatives à l'indépendance du sacerdoce, et sans lesquelles, comme je l'ai établi, la philosophie religieuse, même sincèrement conservée, ne saurait en obtenir une véritable efficacité morale, sont désormais encore plus complètement repoussées que les conditions purement intellectuelles, chez les esprits mêmes
(1) Chez les déistes qui dissertent le plus aujourd'hui sur l'exclusive consécration religieuse des règles morales, ces divagations métaphysiques sont déjà parvenues au point d'altérer profondément le dogme même de la vie future, où, par un puéril raffinement de sensibilité réelle ou affectée, la plupart d'entre eux ont supprimé les peines éternelles, en conservant toutefois les récompenses; conceptions assurément très propres à consolidera moralité de ceux qui repoussent toute base positive. Une telle monstruosité ne constitue pourtant que l'extrême développement d'une disposition caractéristique de l'esprit protestant, que nous avons vu, dès les premiers progrès de la désorganisation théologique, toujours tendre spontanément à diminuer de plus en plus la salutaire sévérité de l'ancienne morale religieuse. Les principales aberrations morales propres à notre temps se rattachent certainement à une vague religiosité métaphysique, et ne peuvent être le plus souvent reprochées aux esprits pleinement affranchis de toute philosophie théologique, malgré les graves lacunes qui résultent encore chez eux du défaut habituel de doctrine régulière.
B2é PHILOSOPHIE POSITIVE
où l'ancienne foi s'est jusqu'ici le moins altérée. Quelle inconséquence philosophique pourrait surtout être comparée à celle de nos déistes, rêvant aujourd'hui l'exclusive consécration de la morale par une religion sans révélation, sans culte et sans clergé ! L'analyse approfondie du catholicisme nous a démontré les conditions, tant mentales que sociales, indispensables au suffisant accomplissement de son office moral, et la suite de l'appréciation historique nous a expliqué comment cinq siècles d'une active élaboration révolutionnaire, plus ou moins commune à toutes les classes quelconques de la société moderne, ont graduellement déterminé l'irrévocable destruction des unes et des autres. Une vicieuse préoccupation systématique peut seule aujourd'hui faire persister des esprits philosophiques à regarder la morale comme devant toujours reposer sur les conceptions théologiques, puisqu'il est évident que la moralité humaine a essentiellement résisté jusqu'ici à la profonde impuissance pratique des croyances religieuses, malgré l'absence désastreuse de toute autre organisation spirituelle : cette indépendance effective est même parvenue au point, que des observateurs d'une faible portée, mais d'une incontestable loyauté, en ont osé conclure l'inutilité radicale de tout enseignement moral régulier. Plusieurs témoignages décisifs nous ont d'ailleurs indiqué déjà que l'adhérence trop prolongée des règles morales à la doctrine théologique est maintenant devenue directement contraire à leur efficacité, en faisant, quoiqu'à tort, rejaillir sur elles l'inévitable discrédit, mental et social, qui s'attache irrévocablement à une philosophie depuis longtemps rétrograde. Cette empirique solidarité constitue même désormais un obstacle général à l'actif développement de la moralité moderne, en ce qu'une telle illusion empêche de procéder convenablement à aucune élaboration rationnelle, contre laquelle, au reste, d'ignobles déclamateurs religieux, catholiques, protestants, ou déistes, s'efforcent de soulever d'avance des imputations calomnieuses, comme pour fermer à l'envi toute issue réelle à l'anarchie actuelle. Dans l'état présent de l'élite de l'humanité, l'esprit positif est certainement le seul qui, dignement systématisé, puisse à la fois produire de véritables convictions morales aussi stables qu'universelles, et permettre l'essor d'une autorité spirituelle assez indépendante pour en régulariser l'application sociale. En même temps, la philosophie positive, comme je l'ai déjà
noté, faisant directement prévaloir la connaissance réelle de l'ensemble de la nature humaine, peut seule présider au plein développement ultérieur du sentiment social, qui n'a jamais pu être cultivé jusqu'ici que d'une manière fort indirecte, et même, à beaucoup d'égards, contradictoire, sous les inspirations d'une philosophie théologique qui, de toute nécessité, imprimait communément à tous les actes moraux le caractère d'un égoïsme exorbitant quoique chimérique, ensuite imité par la désastreuse théorie métaphysique de l'intérêt personnel. Les sentiments humains n'étant pas suffisamment développables sans un exercice direct et soutenu, la morale positive, qui prescrira la pratique habituelle du bien en avertissant avec franchise qu'il n'en peut résulter souvent d'autre récompense certaine qu'une inévitable satisfaction intérieure, devra finalement devenir beaucoup plus favorable à l'essor actif des affections bienveillantes, que les doctrines suivant lesquelles le dévouement même était toujours rattaché à de vrais calculs personnels, dont l'exclusive préoccupation comprimait trop aisément l'insuffisante protestation de nos intincts généreux. Mais quelque irrécusables que soient déjà ces diverses propriétés morales de la philosophie positive, une aveugle routine, entretenue par d'énergiques intérêts, continuera, malgré l'évidence rationnelle, à méconnaître essentiellement la possibilité de systématiser la morale sans aucune intervention religieuse, jusqu'à ce que la suffisante réalisation d'une telle transformation vienne dissiper, à ce sujet, toute vaine controverse. C'est pourquoi aucune autre partie quelconque de la grande élaboration philosophique ne saurait avoir une importance aussi décisive pour déterminer la régénération finale de la société moderne. L'huminité ne saurait être envisagée comme vraiment sortie de l'état d'enfance, tant que ses principales règles de conduite, au lieu d'être uniquement puisées dans une juste appréciation de sa nature et de sa condition, continueront à reposer essentiellement sur des fictions étrangères.
Dans l'élaboration systématique de l'éducation positive, je dois enfin signaler rapidement une dernière propriété essentielle, spécialement incontestable, par laquelle ce grand travail, caractérisant la destination européenne de la nouvelle autorité spirituelle, satisfera déjà à l'une des principales exigences de la situation actuelle. Notre analyse historique a clairement expliqué, conformément à l'observation directe,
pourquoi la crise sociale quoique ayant dû commencer en France, est désormais radicalement commune à tous les peuples de l'Europe occidentale, qui, après avoir plus ou moins subi l'incorporation romaine, furent surtout suffisamment soumis à l'initiation catholique et féodale, en sorte que leur commun essor ultérieur a toujours présenté jusqu'ici une véritable solidarité, à la fois positive et négative. Rien n'est assurément plus propre qu'une telle synergie à faire convenablement ressortir la profonde insuffisance de la philosophie métaphysique qui dirige encore les tentatives politiques, puisque, malgré cette irrécusable parité, il ne s'agit partout que d'essais purement nationaux, où la communauté occidentale est essentiellement oubliée. Cette lacune caractéristique subsistera nécessairement tant que le principe fondamental de la séparation des deux puissances continuera d'être méconnu, par une abusive prolongation de l'esprit temporaire qui devait seulement convenir aux cinq siècles de la transition négative : car la confusion sociale entre le gouvernement moral et le gouvernement politique suppose et prolonge l'isolement exceptionnel de ces différents peuples, dont la réunionne pourrait ainsi résulter que de l'oppressive prépondérance de l'un d'entre eux. Malgré l'intime connexité de leur civilisation homogène, les cinq grandes nations énumérées au début de ce volume, qui composent aujourd'hui l'élite de l'humanité, ne sauraient être, sans une intolérable tyrannie, désormais heureusement impossible, habituellement assujetties à un même empire temporel :et cependant l'extension croissante de leurs contacts journaliers exigerait déjàl'intervention normale d'une autorité vraiment commune, correspondante à l'ensemble de leurs affinités réelles. Or, tel est maintenant comme au moyen âge, l'éminent privilège de la puissance spirituelle, qui, liant spontanément ces diverses populations par une même éducation fondamentale, est seule susceptible d'y obtenir régulièrement un libre assentiment unanime. C'est ainsi que l'élaboration philosophique d'une telle éducation commencera inévitablement à imprimer aussitôt à la grande solution sociale le caractère européen indispensable à son efficacité. Pour bien comprendre la vraie nature de cette condition nécessaire, il importe beaucoup d'écarter les tendances vagues et absolues d'une vaine philanthrophie métaphysique et de restreindre cette synergie aux populations qui en sont déjà, quoique à divers degrés, suffi-
samment susceptibles, d'après l'ensemble de leurs antécédents, sous la seule réserve de l'extension ultérieure d'un tel organisme social, au delà même de la race blanche, à mesure que le reste de notre espèce aura convenablement satisfait aux obligations préliminaires d'une pareille assimilation. Tout en consolidant les liens universels partout inhérents à l'identité radicale de la nature humaine, la nouvelle philosophie sociale, dont l'esprit est éminemment relatif, introduira bientôt une distinction familière entre les nations positives et les peuples restés encores théologiques ou même métaphysiques ; comme, au moyen âge, le même attribut qui réunissait les diverses populations catholiques les séparait aussi de celles demeurées à l'état polythéique ou fétichique : il n'y aura, sous ce rapport, de différence essentielle entre les deux cas que la destination plus étendue finalement propre à l'organisation moderne, et la tendance plus conciliante d'une doctrine qui rattache toutes les situations quelconques de l'humanité à une même évolution fondamentale. La conception immédiate d'une trop grande extension conduirait à dénaturer profondément la réorganisation sociale, qui ne saurait avoir aucun caractère suffisamment prononcé s'il y fallait d'abord embrasser des civilisations trop inégales ou trop discordantes et dépourvues de solidarité antérieure. Dans l'exacte mesure résultée de notre appréciation historique, se trouvent convenablement réunis les avantages opposés d'une variété assez étendue pour exciter aujourd'hui à la généralisation des pensées politiques, et d'une homogénéité assez complète pour que leur nature puisse rester nettement déterminée. Ainsi l'obligation d'étendre la régénération moderne à l'ensemble de l'Occident européen fournit évidemment une confirmation décisive de la nécessité, déjà établie, de concevoir la réorganisation temporelle, propre à chaque nation, comme précédée et dirigée par une réorganisation spirituelle, seule commune à tous les éléments de la grande république occidentale. En même temps l'élaboration philosophique destinée à fonder le système final de l'éducation positive constitue spontanément le meilleur moyen de satisfaire convenablement à cet impérieux besoin de notre situation sociale, en appelant les diverses nationalités actuelles à une œuvre vraiment identique, sous la direction d'une classe spéculative partout homogène, habituellement animée, non d'un stérile cosmopolitisme, mais d'un actif patriotisme européen.
L'attribution fondamentale dont nous avons enfin ébauché suffisamment l'appréciation caractéristique comprend assurément, par sa nature, sans aucune concentration factice, l'ensemble des fonctions propres au pouvoir spirituel, pour tous les esprits qui, accoutumes à bien généraliser, sauront l'envisager dans son entière extension. Mais, sous l'irrationnelle prépondérance des habitudes métaphysiques, ma pensée ne pourrait être, à ce sujet, pleinement saisie, si je n'ajoutais ici un rapide éclaircissement supplémentaire, expressément relatif à l'indipensâble complément et aux suites inévitables de ce grand office social, à la fois national et européen. En un temps où il existe, à proprement parler, aucune véritable éducation si ce n'est spontanée, et où il n'y a de régularisé qu'une instruction plus ou moins spéciale, conçue et dirigée d'une manière très peu philosophique, même dans les cas les moins défavorables, l'étude approfondie du passé peut seule faire sentir toute la portée politique d'une telle attribution convenablement réalisée. Il est d'abord évident que cette opération initiale ne serait pas suffisamment accomplie, si le pouvoir correspondant n'organisait pas, pour l'ensemble de la vie active, une sorte de prolongement universel, destiné à empêcher, autant que possible, que le mouvement spécial ne fasse oublier ou méconnaître les principes généraux, dont la notion primitive a besoin d'être convenablement reproduite aux époques périodiquement consacrées à l'existence spéculative. Ce besoin devant être d'autant plus impérieux qu'il concerne des conceptions plus compliquées, c'est surtout envers les doctrines morales et sociales qu'il importe le plus d'y satisfaire, sous peine d'une déplorable insuffisance pratique de l'éducation primordiale. De là résulte pour le pouvoir spirituel, non seulement la nécessité d'exercer toujours une haute surveillance sur le mouvement spontané de l'esprit humain, afin d'y rappeler les considérations d'ensemble, mais principalementl'obligation d'instituer, à la judicieuse imitation du catholicisme, un système d'habitudes à la fois publiques et privées, propres à ranimer énergiquement le sentiment soutenu de la solidarité sociale. Comme ce sentiment ne saurait être assez complet sans celui de la continuité historique propre à notre espèce, la philosophie positive devra développer l'un de ses plus précieux attributs politiques, en présidant à l'organisation d'un vaste système de commémoration universelle dont le catholicisme ne put réaliser qu'une faible ébauche
vu l'esprit trop étroit et trop absolu de la philosophie correspondante, impuissante à concevoir suffisamment l'ensemble du passé social. Un tel système, destiné à glorifier, par tous les moyens convenables, les diverses phases successives de l'évolution humaine, et les principaux promoteurs des progrès respectifs, uniformément appréciés d'après la saine théorie dynamique de l'humanité, pourra d'ailleurs être assez heureusement combiné pour offrir spontanémeut une haute utilité intellectuelle, en popularisant la connaissance générale de cette marche fondamentale. Quoique ces diverses indications ne puissent être ici plus développées, j'espère qu'elles attireront suffisamment l'attention du lecteur judicieux sur les fonctions complémentaires de la corporation spéculative (1). Relativement à l'influence sociale qui résulte nécessairement de l'attribution initiale, l'expérience actuelle n'en peut guère fournir la notion familière, puisque l'instruction spéciale, de nos jours proprement qualifiée d'éducation, ne laisse aucune forte impression morale d'où puisse dériver l'autorité ultérieure des instituteurs primitifs, dont le souvenir est bientôt effacé par les impulsions actives. Mais Une éducation réelle, suffisamment conforme à sa destination sociale, devra, naturellement disposer les individus et les classes à une confiance générale envers la corporation qui l'aura dirigée, de manière à lui conférer une haute intervention consultative dans toutes les opérations usuelles, soit privées, soit publiques, afin d'y mieux assurer la judicieuse application journalière des principes établis pendant la durée de l'initiation, et dont aucun autre organe ne pourrait aussi bien concevoir la saine interprétation. Par cela même, cette éminente autorité, toujours placée au vrai point de vue d'ensemble, et animée d'une impartialité sans indifférence, exercera spontanément un haut arbitrage, plus ou moins susceptible de régularisation, dans les divers conflits inévitables déterminés par le mouvement social, et qu'il serait ordinairement impossible de soumettre
(1) Si une appréciation plus détaillée était ici possible, il faudrait Convenablement signaler, parmi ces fonctions complémentaires, une attribution fort étendue, source nécessaire d'une grande influence ultérieure pour le pouvoir spirituel, considéré comme juge naturel du suffisant accomplissement des diverses conditions d'éducation, les unes générales, les autres spéciales, propres aux différentes carrières sociales, d'après un sage système d'examens publics dont il n'existe encore qu'une ébauche partielle et imparfaite, mais qui, sous le règne positif, devra recevoir un vaste développement usuel.
à une plus sage appréciation. Cet office accessoire prendra surtout une grande importance envers les relations internationales, qui, ne pouvant être soumises à aucune autorité temporelle, resteraient abandonnées à un insuffisant antagonisme, si, d'une autre part, elles' ne tombaient ainsi, mieux qu'au moyen âge, sous la compétence directe de la puissance spirituelle, seule assez générale pour être partout librement respectée : d'où résultera un système diplomatique entièrement nouveau, ou plutôt la cessation graduelle de l'interrègne, très imparfait mais indispensable, institué par la diplomatie, afin de faciliter la grande transition européenne, suivant les explications historiques du cinquante-cinquième chapitre. Sans doute, les grands conflits militaires, dont Bonaparte dut diriger le dernier essor, sont désormais essentiellement terminés entre les différents éléments de la république européenne, mais l'esprit de divergence, plus difficile à contenir à mesure que les rapports se généralisent davantage, saura bien y trouver de nouvelles formes, qui, san& être aussi désastreuses, exigeront néanmoins l'énergique intervention du pouvoir modérateur. Cette même activité industrielle, dont l'universelle prépondérance est si propre à consolider de plus en plus l'état pacifique de cette grande communauté, y pousse d'une autre part, les diverses cupidités nationales à des luttes indéfinies, par une commune disposition à des monopoles antisociaux, que les vaines prédications de la métaphysique économique ne sauraient contenir suffisamment. Quoique l'uniforme établissement de l'éducation positive doive déjà essentiellement modérer cette vicieuse tendance, en atténuant l'importance exagérée que l'anarchie spirituelle confère maintenant au point de vue pratique, cette influence spontanée ne saurait suffire contre un tel danger, si cette commune organisation ne devait aussi faire naturellement surgir une puissance directement antipathique à ces déplorables collisions. Mais il est clair que la même autorité qui, dans l'éducation proprement dite, aura convenablement fondé la morale des peuples comme celle des individus et des classes, deviendra nécessairement susceptible, d'après cet ascendant universel, d'y subordonner, autant que possible, dans la vie active, les divergences particulières, tant nationales que personnelles.
Après avoir ainsi défini la nature générale des attributions propres au nouveau pouvoir spirituel, et de l'influence né-
cessaire qui en dérive, il devient toi>t aisé de compléter cette sommaire appréciation, en procédant à l'examen rapide du caractère social de l'autorité correspondante, surtout par comparaison, ou plutôt par contraste, avec celui de l'autorité catholique au moyen âge. Tandis que la puissance temporelle dépend finalement d'une certaine prépondérance matérielle, de force ou de richesse, dont l'inévitable empire est souvent subi à regret, l'autorité spirituelle, à la fois plus douce et plus intime, repose toujours sur une confiance spontanément accordée à la supériorité intellectuelle et morale ; elle suppose préalablement un libre assentiment continu de conviction ou de persuasion, à une commune doctrine fondamentale, qui règle simultanément l'exercice et les conditions d'un tel ascendant, que la cessation de cette foi ruine aussitôt. Mais la nature philosophique de cette doctrine doit affecter profondément ces caractères élémentaires, pareillement applicables à tous les modes possibles du gouvernement moral. La foi théologique, toujours liée à une révélation quelconque, à laquelle le croyant ne saurait participer, est assurément d'une tout autre espèce que la foi positive, toujours subordonnée à une véritable démonstration, dont l'examen est permis à chacun sous des conditions déterminées, quoique l'une et l'autre résultent également de cette universelle aptitude à la confiance, sans laquelle aucune société réelle ne saurait jamais subsister. J'ai déjà suffisamment assigné, au chapitre précédent, les caractères propres à la foi nouvelle, en appréciant sa principale manifestation historique. Or, il en résulte évidemment que l'autorité positive est, de sa nature, essentiellement relative, comme l'esprit de la philosophie correspondante ; nul ne pouvant tout savoir ni tout juger, le crédit ainsi obtenu parle plus éminent penseur offre nécessairement, quoique plus 'étendu, une parfaite analogie avec celui que lui-même accorde, à son tour, sur certains sujets, à la plus humble intelligence. La terrible domination absolue que l'homme a pu exercer sur l'homme, pendant l'enfance de l'humanité, au nom d'une puissance illimitée, appliquée à des intérêts dont la prépondérance tendait à interdire toute délibération, est heureusement à jamais éteinte, avec l'état mental d'où elle émanait : et, de cette émancipation décisive, pourra seulement découler le libre essor universel de notre dignité et de notre énergie. Mais, quoique la foi positive ne puisse être aussi intense, à beaucoup près, que la foi
théologique, l'expérience des trois derniers siècles a déjà montré que, par elle-même, sans aucune organisation régulière, elle peut désormais déterminer spontanément une suffisante convergence sur des sujets convenablement élaborés. L'universelle admission des principales notions scientifiques, malgré leur fréquente opposition aux croyances religieuses, nous permet d'entrevoir de quelle irrésistible prépondérance sera susceptible, dans la virilité de la raison humaine, la force logique des démonstrations véritables, surtout quand son extension usuelle aux considérations morales et sociales lui aura procuré toute l'énergie qu'elle comporte, et dont son défaut actuel de généralité doit profondément neutraliser l'essor. Une telle aptitude fondamentale est loin, sans doute, de dispenser d'une véritable régularisation de la foi positive dans le système de l'éducation universelle : cette discipline est surtout indispensable envers les notions les plus complexes, où l'assentiment unanime est pourtant beaucoup plus essentiel, pour réagir suffisamment contre les illusions et l'entraînement des passions. Toutefois, il est clair que, si la foi nouvelle ne comporte point la même plénitud-e d'ascendant que l'ancienne, la nature de la philosophie et de la sociabilité correspondantes ne l'exige pas non plus : puisqu'il s'agit d'un état mental qui, disposant spontanément à la convergence, permet d'organiser une véritable unité spirituelle, sans supposer la rigoureuse compression permanente que l'état théologique avait dû laborieusement établir pour prévenir, autant que possible, les profondes discordances propres à une philosophie aussi vague et arbitraire qu'absolue, outre que les intérêts réels sont bien plus disciplinables que les intérêts chimériques. Il existe donc, à cet égard, une suffisante harmonie générale entre le besoin et la possibilité d'une discipline régulière chez les intelligences modernes ; du moins quand le régime théologico-métaphysique, devenu éminemment perturbateur, y aura totalement cessé. Ces considérations tendent à dissiper spontanément les fâcheuses inquiétudes théocratiques que soulève aujourd'hui toute pensée quelconque de réorganisation spirituelle : puisque la nature philosophique du nouveau gouvernement moral ne lui permet nullement de comporter des usurpations équivalentes à celles de l'autorité Ihéologique. Néanmoins, il ne faut pas croire, par une exagération inverse, que ce régime positif ne soit pas, à sa manière, susceptible de graves abus, inhérents
à l'infirmité de notre nature mentale et affective ; leur suffisante répression exigera même certainement une constante surveillance sociale, qui, à la vérité, ne saurait manquer. La science réelle ne se montre que trop aujourd'hui compatible avec le charlatanisme, surtout chez les géomètres, dont le langage mystérieux peut si aisément dissimuler, auprès du vulgaire, une profonde médiocrité intellectuelle ; et les savants sont d'ailleurs tout aussi disposés à l'oppression que les prêtres ont jamais pu l'être, quoiqu'ils n'en puissent heureusement obtenir jamais les mêmes moyens. Ainsi, l'esprit universel de critique sociale, spontanément introduit par le régime monothéique du moyen âge, comme une suite nécessaire de la séparation des deux puissances, suivant les explications du cinquante-quatrième chapitre, doit surtout remplir un office continu dans le système final de la sociabilité moderne. La désastreuse prépondérance que cet esprit exerce aujourd'hui n'empêche pas qu'il ne devienne susceptible d'une heureuse efficacité ultérieure, quand il sera, au contraire, convenablement subordonné à l'esprit organique, et régulièrement appliqué à contenir, autant que possible, les abus propres au nouveau régime. Sans doute, l'universelle propagation des connaissances réelles constituera spontanément la plus solide garantie contre la charlatanisme scientifique : car, lorsque, par exemple, Je langage algébrique sera, au degré élémentaire, devenu vraiment vulgaire, le mérite de le parler, ne dispensera plus de toute autre qualité plus essentielle. Mais ce correctif nécessaire ne saurait pourtant suffire, si la nature du régime positif ne devait en même temps développer aussi une continuelle surveillance critique, qui, loin de tendre, comme aujourd'hui, à la subversion du système, concourra régulièrement, au contraire, à en consolider l'harmonie, parce qu'elle résultera directement de sa constitution fondamentale, d'après laquelle l'autorité spirituelle sera toujours légitimement soumise, soit dans son origine, soit dans sa destination, à des conditions de capacité et de moralité, rigoureusement déterminées, dont le principe, universellement proclamé, pourra toujours être invoqué à l'appui de tout reproche convenablement motivé. Ces conditions initiales doivent être surtout intellectuelles, tandis que les conditions finales seront principalement morales. Les premières se rapportent à l'ensemble des difficiles préparations, à la fois logiques et scientifiques, qui doivent garantir l'aptitude rationnelle des
membres de la corporation spéculative, à laquelle si peu de nos académiciens seraient vraiment dignes d'être agrégés. Le même principe de discipline intellectuelle que cette corporation aura communément employé, pour interdire la discussion aux esprits incompétents, pourra évidemment être tourné contre ses propres fonctionnaires, lorsqu'ils n'auront pas convenablement satisfait aux obligations correspondantes, bien plus étendues et plus impérieuses à leur égard qu'envers les simples fidèles. Quant aux autres conditions, moins senties mais aussi nécessaires, elles concernent directement l'exercice continu de l'autorité spirituelle, qui, dans tous ses actes, doit être évidemment soumise à l'ensemble des sévères prescriptions morales qu'elle-même aura régulièrement imposées à chacun au nom de tous. Depuis que le catholicisme a noblement proclamé l'entière suprématie sociale de la morale, non seulement sur la force, mais même sur l'intelligence, par suite de la séparation fondamentale des deux pouvoirs, le plus chétif croyant a dû acquérir, d'après cette règle universelle, un droit légitime de remontrance convenable envers toute autorité quelconque qui en aurait enfreint les communes obligations, sans excepter même l'autorité spirituelle, plus spécialement obligée, au contraire, à les respecter. Si une telle faculté a pleinement existé sous le régime monothéique, malgré la tendance fortement théocratique inhérente au principe religieux, elle doit être à plus forte raison, mieux compatible encore avec la nature du régime positif, où tout devient nécessairement discutable sous les conditions convenables ; outre que les prescriptions, générales ou spéciales, de la morale positive seront beaucoup plus précises et moins irrécusables que ne pouvaient l'être celles de la morale religieuse. Tous ceux qui aspireront alors au gouvernement spirituel de l'humanité sauront ou apprendront bientôt qu'une profonde moralité n'est pas moins indispensable qu'une haute capacité pour cette grande destination : le discrédit universel qui atteindra rapidement ceux qui dédaigneront ou méconnaîtront cette alliance nécessaire montrera que la société moderne, dont la foi ne saurait être aveugle, ne supporte pas longtemps l'oppressive prétention de nos habiles à dominer le monde sans lui rendre réellement aucun service continu. L'ensemble des considérations qui ont suivi le résumé finaj de notre élaboration historique constitue maintenant ici une suffisante détermination générale du but, de la nature et du
caractère propres à la grande réorganisation spirituelle qui doit nécessairement commencer et diriger la régénération totale vers laquelle nous avons vu, chez l'élite de l'humanité, directement converger de plus en plus, dès le moyen âge, le cours permanent de tous les divers mouvements sociaux. Quant à la réorganisation temporelle consécutive, dont l'étude du passé nous a déjà nettement indiqué l'esprit essentiel, il est clair, d'après nos explications antérieures, que son appréciation directe et spéciale, aujourd'hui trop prématurée pour comporter la précision et la rigueur convenables, ne pourrait actuellement offrir qu'une dangereuse concession à de vicieuses habitudes politiques, qu'il s'agit, avant tout, de réformer; car nous avons hautement reconnu que la fondation du nouveau système social avorterait, de toute nécessité, tant qu'elle ne serait pas d'abord entreprise seulement dans Tordre spirituel ou européen, et que le point de vue temporel ou national conserverait encore sa prépondérance empirique. Mais, sans méconnaître jamais cette grande prescription logique, je crois maintenant devoir arrêter directement l'attention du lecteur sur le vrai principe général de la coordination élémentaire propre à l'économie finale des sociétés modernes; puisque la notion fondamentale d'un tel classement deviendra naturellement indispensable au nouveau pouvoir spirituel pour se former une idée suffisamment nette du milieu social correspondant, afin d'y adapter convenablement l'ensemble de l'éducation positive, dont le but politique resterait autrement trop peu déterminé. Or, d'un autre côté, ce principe hiérarchique, posé dès le début de ce Traité, a reçu aepuis une confirmation pleinement décisive par l'extension graduelle qu'il a spontanément acquise dans le cours entier des cinq volumes précédents; en sorte que nous n'avons plus ici qu'à ébaucher sommairement son appréciation directe, pour faire suffisamment concevoir sa destination universelle, comme je l'ai annoncé au cinquantième et au cinquante-unième chapitre ; en renvoyant d'ailleur au Traité spécial de philosophie politique, déjà promis à tant d'autres titres, des explications développées, qui seraient actuellement déplacées.
Avant de procéder immédiatement à cette importante indication, il faut d'abord écarter entièrement la distinction vulgaire entre les deux sortes de fonctions respectivement qualifiées de publiques et privées. Cette division empirique propre à nos mœurs transitoires constituerait, en effet, un
obstacle insurmontable à toute saine conception du classement social, par l'impossibilité de ramener cette vaine démarcation à aucune vue rationnelle. Dans toute société vraiment constituée, chaque membre peut et doit être envisagé comme un véritable fonctionnaire public, en tant que son activité particulière concourt à l'économie générale suivant une destination régulière, dont l'utilité est universellement sentie; sauf l'existence oisive ou purement négative, toujours de plus en plus exceptionnelle, et que la sociabilité moderne fera bientôt disparaître essentiellement. Il n'en saurait être autrement qu'aux époques de grande transition, lorsqu'une civilisation se développe sous une autre antérieure et hétérogène ; car alors les nouveaux éléments sociaux, quoique éminemment actifs, ne pouvant être rationnellement annexés à l'ordre normal envers lequel ils sont étrangers, et souvent hostiles, doivent, en effet, se présenter comme uniquement relatifs à des impulsions individuelles, dont la convergence finale n'est pas encore assez appréciable. Nous avons historiquement reconnu, au cinquante-troisième chapitre, que la distinction dont il s'agit fut totalement incompatible avec le régime théocratique, ainsi qu'on le voit encore chez les peuples où ce régime initial a suffisamment persisté, surtout dans l'Inde, principal type à cet égard, et où le plus humble artisan offre, à un degré très prononcé, un véritable caractère public. La même remarque, quoique moins saillante, reste applicable aussi à l'ordre grec et principalement à l'ordre romain, beaucoup mieux caractérisé; mais il faut, en ce nouveau cas, n'avoir égard qu'à la population libre, dont tous les membres avaient habituellement une évidente destination militaire, les uns comme capitaines, les autres comme soldats suivant une distinction toujours essentiellement héréditaire, émanée du système précédent. Avec une pareille restriction, cette observation s'étend encore au régime du moyen âge, du moins tant que son génie propre a pu demeurer suffisamment prononcé; tous les hommes libres y présentaient toujours un certain caractère politique, irrécusable jusque chez le moindre chevalier, sauf les inégalités de degré et les intermittences d'activité. C'est seulement à la fin de cette époque intermédiaire, quand la grande transition a directement commencé, surtout d'après l'essor industriel succédant partout à l'abolition de la servitude, que l'on voit spontanément surgir une distinction usuelle entre les professions publiques et les
professions privées, suivant qu'elles se rapportaient ou aux fonctions normales de l'ordre antérieur, subsistant quoique déclinant, ou aux opérations essentiellement partielles et empiriques des nouveaux éléments sociaux, dont nul ne pouvait alors apercevoir la tendance nécessaire vers une autre économie générale. Une telle distinction dut ensuite se développer de plus en plus, à mesure que s'accomplissait le double mouvement préparatoire, à la fois négatif et positif, que nous avons reconnu propre à l'évolution moderne; en sorte que l'histoire totale de cette notion temporaire représente spontanément, à sa manière, notre appréciation de l'ensemble du passé ; coïncidence qui, sans doute, n'a rien de fortuit, et qui doit pareillement se reproduire à tout autre égard, si notre théorie historique est la fidèle expression générale de la réalité sociale. Toutefois, la plus complète intensité d'une semblable démarcation doit se rapporter véritablement à la seconde des trois phases successives que nous en a présentées cet âge transitoire, pendant que le régime ancien conservait, en apparence, toute sa prépondérance politique ; car, sous la phase suivante, ou l'essor industriel a pris assez d'importance pour que les gouvernements européens corn mencent à y subordonner directement leurs combinaisons pratiques, la tendance spontanée de l'évolution moderne vers une nouvelle coordination sociale devient déjà graduellement appréciable, au point d'imprimer aux grandes existences industrielles un caractère public de plus en plus prononcé. Enfin, depuis le début de la crise finale, ce changement est devenu tellement tranché, qu'il indique une inévitable inversion de la disposition antérieure dans le nouvel état de société, caractérisé non seulement quant à l'ordre spirituel, ce qui est évident, mais aussi quant à Tordre temporel, par l'extension presque totale du genre d'activité qui constituait d'abord les professions publiques, et par la prépondérance normale des fonctions jadis privées, le gouvernement proprement dit, sous l'un et l'autre aspect, n'étant dès lors, comme autrefois en sens contraire, qu'une application plus complète et plus générale de la destination habituelle. Néanmoins, la distinction temporaire que nous apprécions persistera nécessairement, à un certain degré", jusqu'à ce que la conception fondamentale du nouveau système social soit devenue assez nette et assez familière pour développer un sentiment élémen-. taire d'utilité publique, d'abord parmi les chefs des divers
travaux humains, et même ensuite chez les moindres coopérateurs. La dignité qui anime encore le plus obscur soldat dans l'exercice de ses plus modestes fonctions n'est point, sans doute, particulière à l'ordre militaire; elle convient également à tout ce qui est systématisé; elle ennoblira un jour les plus simples professions actuelles, quand l'éducation positive, faisant partout prévaloir une juste notion générale de la sociabilité moderne, aura pu rendre suffisamment appréciable à tous la participation continue de chaque activité partielle à l'économie commune. Ainsi, la cessation vulgaire delà division encore existante entre les professions privées et les professions publiques dépend nécessairement de la régénération universelle des idées et des mœurs modernes. Mais, en vertu même de cette intime connexité, les vrais philosophes, dont les conceptions doivent toujours devancer, à un certain degré, la raison commune, ne sauraient aujourd'hui se représenter convenablement l'ensemble du nouveau système social, s'ils ne s'affranchissent préalablement d'une telle distinction, propre seulement à l'âge transitoire. Ils devront donc concevoir désormais comme publiques toutes les fonctions qualifiées actuellement de privées, après avoir d'abord judicieusement écarté de l'économie finale, suivant les indications de la saine théorie historique, les diverses fonctions destinées à disparaître essentiellement. En conséquence, nous supposerons ici éliminé tout ce qui se rapporte aux divers débris quelconques de l'état préliminaire, non seulement théologique, mais même métaphysique; quoique ces derniers soient aujourd'hui beaucoup plus bruyants, ils ne sont pas, au fond, plus vivaces. D'après une telle préparation, l'économie moderne ne présentant plus que des éléments homogènes dont la convergence est nettement appréciable, il devient possible de concevoir l'ensemble de la hiérarchie sociale, qui restera inintelligible tant qu'on s'efforcera d'y combiner irrationnellement les classes vraiment ascendantes avec les classes inévitablement descendantes. Le lecteur doit maintenant comprendre l'importance philosophique de l'explication préalable que nous venons d'achever. Quoique cette élévation finale des professions privées à la dignité de fonctions publiques ne doive, sans doute, rien changer d'essentiel au mode actuel de leur exercice spécial, elle transformera profondément leur esprit général, et devra même affecter beaucoup leurs conditions usuelles. Tandis que, d'une part, une telle appréciation
normale développera, chez tous les rangs quelconques de la société positive, un noble sentiment personnel de valeur sociale, elle y fera, dune autre part, sentir la nécessité permanente d'une certaine discipline systématique, naturellement incompatible avec le caractère purement individuel, et tenant à garantir les obligations, soit préliminaires, soit continues, propres à chaque carrière. En un mot, ce simple changement constituera spontanément un symptôme universel de la régénération moderne.
Le principe essentiel de la nouvelle coordination sociale, dont je dois maintenant indiquer l'appréciation directe, a été d'abord destiné, au commencement de ce Traité (voyez la deuxième leçon), à établir la vraie hiérarchie des sciences fondamentales, d'après le degré de généralité et d'abstraction de leur sujet propre, suivant la nature des phénomènes correspondants : telle fut aussi, dans mon évolution personnelle, la première source de cette conception philosophique. Nous avons ensuite reconnu, sans aucune vaine prévention systématique, que la même loi logique fournissait spontanément la meilleure distribution intérieure de chaque partie successive de la philosophie inorganique. En s'étendant à la philosophie biologique, elle y a pris un caractère plus actif, plus rapproché de sa destination sociale : passant de l'ordre des idées et des phénomènes à l'ordre réel des êtres euxmêmes, ce principe taxonomique convenablement appliqué est aussi devenu apte à représenter exactement la véritable coordination naturelle maintenant établie par les zoologistes rationnels pour l'ensemble de la série animale. Par une dernière extension, nous y ayons directement rattaché, au cinquantième chapitre, la base essentielle de toute la statique sociale : et, enfin, l'élaboration dynamique de la leçon précédente vient d'y puiser la détermination de l'ordre général des diverses évolutions élémentaires propres à la sociabilité moderne. Une suite aussi décisive d'applications capitales érige désormais, j'ose le dire, un tel principe philosophique en loi fondamentale de toute hiérarchie quelconque : l'universalité nécessaire des lois logiques explique d'ailleurs naturellement cet ensemble de coïncidences successives, qui ne devaient, sans doute, rien offrir de fortuit. Ainsi, dans chaque société régulière, qu'elles qu'en puissent être la nature et la destination, les diverses activités partielles se subordonnent toujours entre elles suivant le degré de généralité et d'abstraction pro-
pre à leur caractère habituel. Cette règle nécessaire ne sera jamais démentie par l'exacte appréciation des divers cas réels; pourvu que, suivant son esprit, on ne l'applique qu'à un véritable système d'ailleurs quelconque, formé d'éléments homogènes, convergeant tous vers une destination commune, au lieu de l'incohérente coexistence d'activités discordantes. La société antique, soit théocratique, soit militaire, la seule, comme nous l'avons vu, qui ait pu jusqu'ici être pleinement systématisée, a toujours offert une coordination évidemment conforme à ce principe universel, dont la notion sociale ne saurait être aujourd'hui mieux éclaircie que d'après ce type caractéristique, considéré même dans les faibles vestiges que notre civilisation en conserve encore ; surtout dans l'organisme militaire, resté, sous ce rapport, plus nettement appréciable qu'aucun autre, et où la hiérarchie nécessaire qui subordonne constamment les agents moins généraux à de plus généraux devient tellement prononcée, qu'elle demeure même profondément indiquée par les qualifications usuelles. Il serait donc ici superflu de prouver expressément que la société nouvelle, une fois parvenue à l'état d'homogénéité et de consistance convenable à sa nature, ne saurait comporter d'autre classification normale, appliquée seulement à des éléments d'un autre ordre ; ainsi que l'annoncent directement les divers classements partiels qui s'y sont déjà spontanément réalisés, pendant le cours de la grande transition moderne. En conséquence, la véritable difficulté philosophique se réduit essentiellement, à ce sujet, à bien apprécier les différents degrés de généralité ou, ce qui revient au même, d'abstraction, inhérents aux différentes fonctions de l'organisme positif. Or, par une anticipation indispensable, cette opération a été presque entièrement accomplie, quoique à une autre fin, dès le début de ce volume ; et les volumes précédents avaient spontanément amené les principales indications propres à compléter une telle explication, du moins en la bornant au degré de développement que nous ne devons point dépasser ici : en sorte qu'il ne nous reste plus, sous ce rapport, qu'à combiner directement ces différentes notions, pour en faire suffisamment ressortir la conception rationnelle de l'économie finale.
Considérée du point de vue le plus philosophique, la progression sociale s'est d'abord présentée à nous, dans son ensemble, au cinquante-unième chapitre, comme une sorte de
prolongement nécessaire de la série animale, où les êtres sont d'autant plus élevés qu'ils se rapprochent davantage du type humain, tandis que, d'une autre part, l'évolution humaine est surtout caractérisée par sa tendance constante à faire de plus en plus prévaloir les divers attributs essentiels qui distinguent l'humanité proprement dite de la simple animalité. Quoique Tordre dynamique, dont les degrés sont beaucoup plus tranchés, dût être éminemment propre à fonder une telle conception, elle doit évidemment convenir aussi à l'ordre statique, d'après l'intime connexité, directement établie au quarante-huitième chapitre, entre les lois d'harmonie et les lois de succession, pour l'étude rationnelle des phénomènes sociaux. Ainsi la hiérarchie sociale doit pareillement offrir, en principe, une extension spontanée de l'échelle animale : en sorte que les caractères qui y séparent les diverses classes doivent être, avec une moindre intensité, essentiellement analogues à ceux qui distinguent les différents degrés d'animalité. Telle est la première base inébranlable que la philosophie positive fournira naturellement à la subordination sociale, dès lors scientifiquement rattachée au même titre fondamental d'où l'homme conclut justement sa propre supériorité sur tous les autres animaux. La dignité animale est essentiellement mesurée par l'ascendant du système nerveux, principal siège de l'animalité, et la dignité sociale par la prépondérance plus ou moins prononcée des plus éminentes facultés propres à ce système ; quoique la vie purement organique, fond primitif de toute existence, doive d'ailleurs, en l'un et l'autre cas, toujours rester plus ou moins dominante, comme je l'ai expliqué en son lieu. D'après la tendance spontanée à l'universelle application du type humain, qui caractérise nécessairement, suivant notre théorie, la philosophie initiale, les idées de hiérarchie ont dû être d'abord tirées constamment de l'ordre intérieur des sociétés humaines pour être ensuite transportées à divers autres sujets. La philosophie finale, qui d'abord, au contraire, procède surtout du monde à l'homme, puisera désormais, en sens inverse, les notions de subordination dans l'appréciation directe de l'ordre extérieur, plus simple, mieux tranché et plus fixe, afin que leur extension sociale puisse logiquement contenir l'influence dissolvante de l'esprit sophistique, dont l'essor accompagne malheureusement le progrès naturel de notre intelligence. C'est ainsi que la science et la théologie, considérant l'homme,
l'une comme le premier des animaux, l'autre comme le dernier des anges, conduisent sous ce rapport, suivant des voies opposées à des résultats essentiellement équivalents, quoique d'une stabilité fort inégale, d'après la commune prépondérance nécessaire, rationnelle ou instinctive, réelle ou chimérique, dun même type fondamental. On ne saurait donc contester l'éminenle aptitude de la philosophie positive à consolider spontanément les saines idées de subordination sociale en les liant profondément, par des nuances moins tranchées et plus délicates, mais non moins réelles, au même principe universel qui, dans l'échelle générale des êtres vivants, place d'abord la vie animale proprement dite au-dessus de la simple vie organique, et ensuite constitue la série successive des divers degrés essentiels de l'animalité.
Une première application de cette théorie hiérarchique à l'ensemble de la nouvelle économie sociale conduit à y concevoir la classe spéculative au-dessus de la masse active, comme je l'ai précédemment établi : puisque la première offre certainement un essor plus complet des facultés de généralisation et d'abstraction qui distinge le plus la nature humaine; à moins qu'une insuffisante moralité n'y vienne paralyser la spiritualité, ce qui, en temps normal, ne peut constituer que des anomalies purement individuelles, dont la répression possible deviendra l'objet continu d'une sage discipline. Quand la séparation fondamentale des deux puissances élémentaires fut d'abord introduite dans l'organisme social par le régime monothéique du moyen âge, il ne faut pas croire que la supériorité légale du clergé relativement à tous les autres ordres résultât uniquement, ni même principalement, de son caractère religieux. Elle dérivait surtout d'un principe plus profond et plus universel, suivant la tendance involontaire de l'appréciation humaine vers la prééminence spéculative. L'accroissement effectif de cette tendance constante, malgré la décadence continue des influences purement religieuses, montre clairement quelle est plus désintéressée qu'on n'a coutume de le supposer, et qu'elle indique directement une disposition spontanée de notre intelligence à estimer davantage les conceptions les plus générales. Mais, par cela même, cette première subordination ne pourra devenir irrévocablement réalisable, dans l'économie positive, que lorsque les éléments actuels de la nouvelle classe spéculative seront enfin suffisamment dégagés de la spécialité dispersive qui,
après avoir été indispensable à leur préparation, constitue aujourd'hui le principal obstacle à leur installation sociale, certainement impossible sans leur propre systématisation préalable (1). Quand la régénération philosophique aura convenablement ramené ces divers éléments à une véritable unité, d'ailleurs pleinement compatible avec une saine répartition intérieure, correspondant à la diversité secondaire des besoins et des aptitudes, alors seulement cette classe Obtiendra réellement l'éminente position que comporte sa nature, et dont sa présente situation ne peut donner qu'une très faible idée. Une superficielle appréciation pourrait d'abord faire envisager cette prééminence nécessaire de la dignité spéculative comme contraire à notre principe fondamental de la séparation des deux puissances; mais les explications du cinquante-quatrième chapitre, suffisamment complétées cidessus, préviendront, j'espère, chez tout lecteur judicieux, une aussi grave inconséquence : puisque nous avons directement reconnu que, dans la sociabilité moderne, la considération et la puissance étaient nécessairement distribuées selon des lois tellement différentes que leurs degrés supérieurs s'excluent essentiellement. Or, il s'agit ici de l'ordre de dignité, et non de l'ordre de pouvoir, du rang occupé dans l'estime universelle, et non de l'influence directe exercée sur les actes réels. Bien loin que la prééminence nécessaire de la classe
(1) Dans leur dédain stupide pour toute philosophie générale, la plupart des savants actuels, surtout en France, ne comprennent pas, à cet égard, que leur aveugle antipathie est en réalité nécessairement contraire au juste sentiment de dignité sociale que leur inspire spontanément le caractère spéculatif. Il est pourtant sensible que, si cette opposition rétrograde à l'essor de tout esprit philosophique pouvait effectivement prévaloir, les praticiens viendraient bientôt, sous la même impulsion plus prolongée, discréditer à leur tour l'esprit scientifique proprement dit. Le régime de la spécialité, naturellement lié à la prépondérance des applications directes, conduirait nécessairement les simples ingénieurs à éliminer les vrais savants, aux mêmes titres que ceux-ci proclament aujourd'hui contre les véritables philosophes. Arguant avec raison de la généralité supérieure de leurs conceptions habituelles pour légitimer leur prééminence mentale sur les praticiens, comment ces savants ne comprennent-ils pas que des vues encore plus générales doivent assurer à l'esprit philosophique, sous la seule condition d'une suffisante positivité, une supériorité non moins légitime sur l'esprit scientifique actuel? L'inconséquence évidente d'une telle disposition ne peut s'expliquer réellement que par l'influence d'un déplorable empirisme, spontanément rattaché à des instincts égoïstes que j'ai déjà suffisamment caractérisés.
spéculative sous le premier aspect puisse aucunement altérer l'indispensable séparation des deux puissances, c'est par là, au contraire, que cette division doit être suffisamment consolidée : car, si celle des deux forces positives qui est inévitablement inférieure en ascendant temporel l'était aussi en considération sociale, une telle pondération serait aussitôt détruite, par l'entière dégradation de l'autorité spirituelle. C'est précisément de l'opposition naturelle de ces deux sortes de suprématie que résultera entre les deux pouvoirs un état normal de rivalité générale, heureusement incompatible avec le despotisme prolongé d'aucun d'eux, et qui, malgré sa tendance inévitable à susciter quelquefois de graves conflits n'en constituera pas moins, comme je l'ai montré, la principale source régulière du mouvement politique. Du reste, en se reportant au principe philosophique de notre théorie hiérarchique, il est clair que la même conception scientifique qui établit la dignité supérieure de la classe spéculative indique directement la prépondérance pratique du pouvoir actif, en les rattachant à l'ascendant nécessaire de la vie organique proprement dite chez les plus éminentes natures animales, sans excepter la nature humaine, même parvenue à son plus noble développement social, suivant les explications décisives des quarantième et cinquante- unième chapitres.
Nous avons ainsi suffisamment apprécié la principale division sociale, celle qui correspond aux deux modes les plus distincts de l'existence humaine, et qui régularise les deux manières les plus différentes de classer les hommes, selon la capacité ou selon la puissance. Il devient dès lors facile de caractériser, d'après le même principe hiérarchique, la plus importante subdivision de chacune de ces deux grandes classes déjà indiquée d'ailleurs, quoique à une autre fin, au début de ce volume. Quant à k classe spéculative, elle se décompose évidemment en deux très distinctes, suivant les deux directions fort différentes qu'y prend le commun esprit contemplatif, tantôt philosophique ou scientifique, tantôt esthétique ou poétique. Malgré la similitude essentielle de mœurs et d'opinions qui doit rapprocher spontanément ces deux natures contemplatives, en les séparant nettement de la nature active, leur évidente diversité n'en constitue pas moins une nouvelle application irrécusable de notre théorie de coordination. Quelle que soit l'importance sociale des beaux-arts, comme je l'ai soigneusement expliqué aux cinquante-troi-
sième et cinquante-sixième chapitres, et quoique l'avenir leur réserve une éminente mission, que j'indiquerai directement à la fin de ce volume, il n'est pas douteux que le point de vue esthétique ne soit moins général et moins abstrait que le point de vue scientifique ou philosophique. Celui-ci est immédiatement relatif aux conceptions fondamentales destinées à diriger l'exercice universel de la raison humaine ; tandis que l'autre se rapporte seulement aux facultés d'expression, qui ne sauraient jamais occuper le premier rang dans notre système mental : en sorte que, chez la classe philosophique, le type humain s'approche nécessairement davantage de sa perfection caractéristique, par un essor supérieur des facultés d'abstraire, de généraliser et de coordonner, qui constituent certainement la principale prééminence de l'humanité sur l'animalité. Le principe biologique de notre hiérarchie sociale représente directement cette inégalité nécessaire entre les deux classes spirituelles : car si, en descendant l'échelle animale, les aptitudes industrielles sont celles qui, à raison de leur dignité inférieure, persistent le plus longtemps, on voit aussi les aptitudes esthétiques, sans se prolonger, à beaucoup près, autant, disparaître néanmoins plus tard que les aptitudes scientifiques, lesquelles, appréciées suivant leur attribut essentiel d'une certaine prévision des phénomènes, cessent ainsi bien plus promptement que toutes les autres, en témoignage incontestable de leur universelle suprématie. Pour la classe active ou pratique, qui nécessairement embrasse l'immense majorité, son développement plus complet et plus prononcé a déjà dû rendre ses divisions essentielles encore plus tranchées et mieux appréciables ; en sorte que, à leur égard, la théorie hiérarchique n'a guère qu'à rationaliser les distinctions consacrées jusqu'ici par l'usage spontané. Il faut, à cet effet, y considérer d'abord la principale décomposition de l'activité industrielle, suivant qu'elle se borne à la production proprement dite, ou qu'elle se rapporte à la transmission des produits ; le second cas est évidemment supérieur au premier quant à l'abstraction des opérations et à la généralité des rapports ; aussi est-il plus exclusivement propre à l'humanité. On doit ensuite subdiviser chacun d'eux selon que la production concerne la simple formation des matériaux ou leur élaboration directe, et que la transmission est immédiatement relative aux produits mêmes ou seulement à leurs signes représentatifs : il est clair que, des deux parts, le dernier
ordre industriel présente un caractère plus général et plus abstrait que le précédent, conformément à notre règle constante de classement. Ces deux décompositions successives constituent spontanément la vraie hiérarchie industrielle, en plaçant au premier rang les banquiers, à raison de la généralité et de l'abstraction supérieures de leurs opérations propres, ensuite les commerçants proprement dits, puis les manufacriers et enfin les agriculteurs, dont les travaux sont nécessairement plus concrets et les relations plus spéciales que chez les trois autres classes pratiques.
A cette coordination fondamentale de la nouvelle économie sociale, il serait ici déplacé d'ajouter aucune subdivision plus secondaire, soit spéculative, soit active ; outre que des distinctions trop multipliées, qu'elle qu'en fût l'homogénéité, offriraient d'abord le grave inconvénient d'altérer ou de dissimuler l'unité nécessaire des classes correspondantes. Quand le progrès de la réorganisation positive en aura suffisamment indiqué la nécessité, il sera facile de les déterminer graduellement par l'application plus prolongée du même principe hiérarchique, sans qu'il convienne de trop anticiper, à cet égard, sur les besoins successifs. C'est pourquoi je m'abstiens à dessein de combiner ici les diverses indications spontanément obtenues dans les volumes précédents quant à la décomposition rationnelle de l'ordre spéculatif, soit scientifique, soit esthétique, afin d'éviter toute discussion prématurée, qui pourrait faire oublier ou méconnaître la principale considération. Je dois seulement, envers le premier, rappeler directement la remarque déjà mentionnée, au début de ce volume, sur la distinction provisoire entre l'esprit scientifique proprement dit et l'esprit vraiment philosophique. Tout en appliquant cette distinction dans notre élaboration dynamique, qui sans cela eût été confuse, j'ai soigneusement averti qu'elle ne pouvait avoir qu'une simple destination historique, pour la partie de la transition moderne où ces deux esprits ont été, en effet, exceptionnellement séparés ; mais qu'une telle division devrait être radicalement écartée pour la conception statique de l'ordre final, dont elle empêcherait directement l'appréciation rationnelle, comme reposant sur une vicieuse opposition entre des facultés essentiellement identiques, sauf les inégalités de degré. Quoique j'aie eu ci-dessus implicitement égard à cette indispensable condition, son importance me détermine cependant, afin de prévenir toute incertitude, à
en formuler ici une dernière expression directe, eu indiquant que, à l'état positif, la science et la philosophie, ainsi qu'elles doivent être conçues l'une et l'autre, seront désormais entièrement confondues, en sorte que le reste de ce volume emploiera indifféremment l'une ou l'autre dénomination.
Envers les subdivisions ultérieures de la hiérarchie positive, la considération vraiment essentielle qu'il faille signaler ici consiste en ce quelles émaneront toujours du même principe fondamental qui vient de nous fournir les distinctions primordiales, de façon à maintenir constamment l'unité nécessaire du classement social. Pour caractériser nettement une telle uniformité, il Suffira de l'étendre directement à la plus extrême subordination industrielle, celle qui, dans chaque espèce de travaux, existe entre l'entrepreneur proprement dit et l'opérateur immédiat. Or cette coordination, la plus élémentaire de toutes, et qui, par suite comporte, surtout aujourd'hui, les plus dangereuses collisions, à raison de la continuité et de l'intimité des contacts, se rattache évidemment à notre principe hiérarchique, puisque le caractère propre de l'entrepreneur est certainement plus général et plus abstrait que celui du simple ouvrier, dont l'action et la responsabilité sont moins étendues. Ainsi cette dernière subordination, si importante à consolider, n'est assurément, en elle-même, ni plus arbitraire ni moins immuable qu'aucune des autres : à l'état normal, elle ne constitue pas davantage un abus de la force ou de la richesse, et repose sur les mêmes titres que les relations les moins contestées. Quoi qu'il en soit, il n'est plus douteux que le principe propre à expliquer ainsi, conformément aux indications spontanées de la raison publique, à la fois les cas les plus généraux et les plus particuliers, s'adaptera sans effort à une pareille appréciation des divers cas intermédiaires, aussitôt que l'application sociale l'exigera véritablement, malgré qu'on doive maintenant écarter, à ce sujet, toute vicieuse anticipation.
Par une facile combinaison des différentes indications qui précèdent, chacun peut désormais concevoir spontanément une première esquisse rationnelle de l'ensemble de l'économie positive, régulièrement disposée en une seule série statique, ordonnée suivant la généralité et l'abstraction toujours décroissantes du caractère social correspondant, et destinée à servir de base ultérieure à toute saine spéculation quelconque sur l'harmonie finale des sociétés modernes. La subordination
normale qui en résulte sera naturellement consolidée d'après son intime homogénéité; puisque, dans une telle hiérarchie, chaque classe ne peut méconnaître la dignité supérieure des précédentes qu'en altérant aussitôt son propre titre essentiel envers les suivantes, vu l'uniformité constante du principe de coordination ; les classes même les plus inférieures ne sauraient oublier que ce principe coïncide nécessairement avec celui qui, plus largement appliqué, légitime la supériorité de l'homme envers tous les autres animaux : on voit, en outre, d'après les explications du cinquantième chapitre, que ce même principe hiérarchique étendu jusqu'à l'ordre domestique y comprend la véritable loi de la subordination des sexes.
En imposant régulièrement des obligations morales d'autant plus étendues et plus sévères à mesure que les influences sociales deviennent plus générales, la commune éducation fondamentale, ultérieurement complétée par des institutions convenables, tendra directement à contenir d'ailleurs, autant que possible, les abus inhérents à ces inégalités nécessaires. Mais, en outre, la série statique considérée en sens inverse, offre, par sa nature, une compensation inévitable, quoique insuffisante, directement propre à neutraliser d'exorbitantes prétentions : car, à mesure que les opérations sociales deviennent ainsi plus particulières et plus concrètes, leur utilité réelle devient aussi, de toute nécessité, plus directe et moins contestable, et par suite mieux assurée ; en même temps, l'existence est plus indépendante (1) et la responsabilité
(1) Au sujet de cette indépendance croissante, il importe ici de résoudre sommairement une objection très naturelle, suscitée par l'apparente contradiction d'une telle remarque avec une autre notion plus essentielle, établie, dès le début de ce Traité, envers la hiérarchie scientifique, première source philosophique de notre théorie actuelle du classement universel : car nous avons alors reconnu {voyez la deuxième leçon) que l'indépendance des spéculations humaines augmentait nécessairement avec leur généralité, tandis qu'ici nous voyons les opérations sociales devenir spontanément plus indépendantes à mesure qu'elles sont plus particulières. Mais l'opposition est facile à expliquer, en ayant suffisamment égard à la différence inévitable entre la vie spéculative et la vie active. Dans l'ordre théorique, où le but n'est que de penser, il est clair que les conceptions les plus abstraites doivent le moins dépendre de toutes les autres, qui leur sont, au contraire, essentiellement subordonnées. Il n'en peut plus être ainsi dans l'ordre pratique, où il faut surtout exister et agir, ce qui doit ériger l'actualité des opérations en principale condition de leur indépen-
moins étendue, en raison des relations plus circonscrites et d'une correspondance plus immédiate aux besoins les plus indispensables : en sorte que, si les premiers rangs s'honorent justement d'une coopération plus éminente et plus difficile, les derniers s'attribuent légitimement, à leur tour, un office plus certain et pli;s urgent; en restreignant suffisamment leurs désirs, ceux-ci pourraient provisoirement subsister par eux-mêmes, sans dénaturer leur caractère essentiel, tandis que les autres ne le pourraient aucunement. Outre les garanties naturelles qu'une telle opposition fournit directement à l'harmonie sociale, elle est évidemment très favorable au bonheur privé, qui, une fois qu'est suffisamment consolidée la satisfaction des principales nécessités, dépend surtout d'une moindre sollicitude habituelle, du moins dans les cas, de plus en plus communs désormais, où le caractère individuel est assez conforme à la condition sociale ; de façon que les derniers rangs des populations positives pourront, à cet égard, tirer d'importantes ressources de l'heureuse insouciance qui leur est propre, et qui constituerait, au contraire, un grave défaut chez des classes plus élevées. 11 est clair d'ailleurs que ces différentes tendances élémentaires de la nouvelle économie ne pourront obtenir une pleine efficacité sociale que lorsque le système fondamental de l'éducation universelle aura convenablement développé les mœurs et les attributs qui doivent y distinguer les divers ordres, et dont la confusion actuelle ne saurait offrir aucune idée; mais, à raison même d'une telle corrélation, je devais ici indiquer sommairement tous ces aperçus, afin de mieux signaler les conditions essentielles de la grande élaboration philosophique qui doit servir de base à l'éducation positive.
Considérée quant aux degrés successifs de la prépondérance matérielle, désormais mesurée surtout par la richesse, notre série statique présente nécessairement des résultats opposés, selon qu'on y envisage l'ordre spéculatif ou l'ordre actif;
dance, dès lors croissante quand les fonctions deviennent plus concrètes et moins générales. Cette marche inverse des deux séries positives sous un aspect aussi important ne constitue donc aucune contradiction véritable : elle signale seulement un nouveau motif essentiel de comprendre combien est réelle et indispensable notre distinction fondamentale entre les deux modes principaux de la vie sociale; distinction sans laquelle il serait impossible, à tous égards, d'établir aucune exacte appréciation de l'ensemble de l'économie moderne.
car, dans le premier, cette prépondérance diminue, tandis que, dans le second, elle augmente, en suivant, de part et d'autre, la hiérarchie ascendante. En effet, les lois naturelles du mouvement des richesses, si mal appréciées jusqu'ici par la métaphysique économique, font à la fois dépendre un tel ascendant de deux conditions très distiKctes, qui, dans leur plus grande intensité respective, sont directement opposées, l'extension plus générale et l'utilité plus directe des diverses coopérations sociales. Tant que les travaux humains, en se généralisant, restent néanmoins assez concrets pour que leur utilité demeure immédiatement appréciable à la raison commune, il n'est pas douteux que cette extension tend, par ellemême, à procurer une plus haute rétribution spéciale des services rendus. Mais quand cet office social, devenu trop abstrait, ne comporte qu'une appréciation indirecte, lointaine et confuse, il est également incontestable que, malgré l'accroissement réel de son utilité finale, à raison dune généralité supérieure, il procurera nécessairement une moindre richesse, par suite de l'insuffisante estimation privée d'une coopération dont l'influence partielle ne saurait plus comporter aucune exacte analyse usuelle. C'est sur l'oubli d'une telle opposition que repose directement le dangereux sophisme d'après lequel on prétendrait aujourd'hui, d'une manière plus ou moins explicite, ériger la richesse en mesure universelle et exclusive de la participation sociale, sans distinguer, à cet égard, entre Tordre spéculatif et l'ordre actif; sophisme éminemment perturbateur, qui tend à bouleverser l'économie moderne, en étendant au premier ordre la loi qui ne convient qu'au second. Si, par exemple, la coopération finale, même purement industrielle des grandes découvertes astronomiques qui ont tant perfectionné l'art nautique, pouvait être suffisamment appréciée dans chaque expédition particulière, il est sensible qu'aucune fortune actuelle ne pourrait donner une idée de la monstrueuse accumulation de richesses qui se serait ainsi déjà réalisée chez les héritiers temporels d'un Kepler, d'un Newton, etc., fixât-on même leur rétribution partielle au taux le plus minime. Rien n'est plus propre que de telles hypothèses à manifester l'absurdité du prétendu principe relatif à la rémunération uniformément pécuniaire de tous les services réels, en faisant comprendre que l'utilité la plus étendue, en tant que trop lointaine et trop diffuse par une suite nécessaire de sa généralité supérieure, ne saurait trou-
ver sa juste récompense que dans une plus haute considéralion sociale. Cette distinction est tellement nécessaire que, même chez la classe spéculative, l'ordre esthétique, à raison d'une plus facile appréciation privée, quoique son utilité finale soit certainement moindre, comporte naturellement une plus grande extension de richesses que l'ordre scientifique, dont l'existence serait presque impossible sans l'intervention continue de la sollicitude publique ; malgré que certains économistes aient sérieusement proposé d'abandonner aux seuls intérêts particuliers la protection habituelle des travaux les plus abstraits. D'après l'ensemble des considérations précédentes, il est clair que le principal ascendant pécuniaire doit résider vers le milieu de la hiérarchie totale, chez la classe des banquiers, naturellement placée à la tête du mouvement industriel, et dont les opérations ordinaires, sans cesser d'admettre une exacte appréciation directe, offrent précisément le degré de généralité le plus convenable à l'accumulation des capitaux, Or, en même temps, ces caractères essentiels, envisagés sous un nouvel aspect, tendent spontanément à rendre cette classe réellement digne d'une telle prépondérance temporelle; du moins, comme envers toutes les autres, quand son éducation propre sera en suffisante harmonie, intellectuelle et morale, avec sa destination sociale; car l'habitude d'entreprises plus abstraites et plus étendues, devant y développer davantage l'esprit d'ensemble, y suscite une plus grande aptitude aux combinaisons politiques que dans tout le reste de l'ordre pratique ; en sorte que là surtout se trouvera placé le principal siège ultérieur du pouvoir temporel proprement dit. Il faut d'ailleurs noter, à ce sujet, que cette classe sera toujours, par sa nature, la moins nombreuse des classes industrielles; car, en général, la hiérarchie positive doit nécessairement offrir une croissante extension numérique, à mesure que les travaux, devenus plus particuliers et plus urgents, admettent et exigent à la fois des agents plus multipliés.
Envisagée sous un autre aspect, l'appréciation précédente conduit naturellement à compléter l'explication générale par laquelle nous avons dû préparer cette sommaire détermination de la hiérarchie positive; car le caractère public que l'économie nouvelle imprimera nécessairement aux fonctions qualifiées aujourd'hui de privées ne doit influer essentiellement que sur la manière de concevoir leur commune destina-
tion sociale, et n'affectera nullement le mode effectif de leur accomplissement, comme je l'ai déjà indiqué. A mesure que l'intelligence et la sociabilité se développent à la fois, l'activité individuelle devient susceptible de saisir spontanément, et, par suite, d'administrer convenablement des relations d'autant plus étendues ; en sorte que l'exécution spéciale des diverses opérations publiques peut être de plus en plus confiée à l'industrie privée, quand elles offrent des avantages assez directs et assez prochains, sans qu'une telle modification administrative doive d'ailleurs altérer, en aucune manière, la conception, toujours éminemment sociale, ni, par suite, l'indispensable discipline des travaux correspondants. Mais il est clair que, sous cet spect, les diverses fonctions de l'organisme positif doivent offrir des différences essentielles, suivant leur généralité et leur actualité fort inégales. Toutes celles de l'ordre actif, même les plus éminentes, pourront être finalement livrées sans danger au jeu naturel des impulsions individuelles, convenablement préparées par une sage éducation : en y réservant toujours la haute intervention facultative de la direction centrale, il importera beaucoup d'y éviter les abus de l'esprit réglementaire, qui tendrait à étouffer une salutaire spontanéité, source directe des plus heureux progrès, à l'égard d'offices alors suffisamment appréciables à la raison commune. Dans l'ordre spéculatif, au contraire, une efficacité sociale trop détournée, trop lointaine, et, par suite, trop peu sentie du vulgaire, sans être pourtant moins réelle ni moins intense, doit nécessairement conduire, quoiqu'en n'y dédaignant pas l'appui secondaire de l'estimation privée, à y placer directement les divers travaux habituels sous la protection normale de la munificence publique : ce qui fera davantage ressortir le caractère politique de ces fonctions, à mesure qu'elles deviendront plus générales et plus abstraites, et dès lors moins susceptibles d'appréciation individuelle. Tel est le seul sens régulier suivant lequel la distinction des professions en privées et publiques devra continuer à subsister, mais toujours subordonnée directement à la notion fondamentale d'une commune destination sociale.
D'après l'ensemble de notre élaboratien sociologique, il serait assurément superflu d'ajouter ici aucune explication directe sur la composition nécessairement mobile des diverses classes quelconques de la hiérarchie positive. L'éducation uni-
verselle est, sous ce rapport, éminemment propre, sans exciter une ambition perturbatrice, à placer chacun dans la condition la plus convenable à ses principales aptitudes, en quelque rang que sa naissance l'ait jeté. Cette heureuse influence, beaucoup plus dépendante, par sa nature, des mœurs publiques que des institutions politiques, exige deux conditions opposées, mais également indispensables, dont l'accomplissement coniinu doit d'ailleurs ne porter aucune atteinte aux bases essentielles de l'économie générale ; il faut d'une part que l'accès de toute carrière sociale reste constamment ouvert à de justes prétentions individuelles, et que cependant, d'une autre part, l'exclusion des indignes y demeure sans cesse praticable ; daprèsla commune appréciation des garanties normales, à la fois intellectuelles et morales, que l'éducation fondamentale aura spécialement formulée pour chaque cas important. Sans doute, après que la confusion actuelle aura suffisamment abouti à un premier classement régulier, de telles mutations, quoique toujours possibles, et même réellement accomplies, devront ensuite devenir essentiellement exceptionnelles, en tant que fortement neutralisées par la tendance naturelle à l'hérédité des professions : puisque la plupart des hommes ne sauraient avoir, en réalité, de vocations déterminées, et que, en même temps, la plupart des fonctions sociales n'en exigent pas ; ce qui conservera nécessairement à l'imitation domestique une grande efficacité habituelle, sauf les cas très rares d'une véritable prédisposition. L'éducation rationnelle constituera d'ailleurs la plus puissante garantie contre la direction oppressive que pourrait faire craindre cette tendance héréditaire, dès lors spontanément contenue, par les mœurs autant que par les lois, entre les limites générales où elle devra exercer ordinairement une influence également salutaire sur l'ordre public et sur le bonheur privé. Il serait, du reste, évidemment chimérique de redouter la transformation ultérieure des classes en castes, dans une économie entièrement dégagée du principe théologique ; car il est clair que les castes n'ont jamais pu exister solidement sans une véritable consécration religieuse. L'élite de l'humanité a depuis longtemps passé la dernière phase sociale suffisamment compatible avec le régime des castes, dont l'extrême vestige tend certainement à disparaître aujourd'hui chez la population la plus avancée, comme je lai assez indiqué. Il ne faut pas que des terreurs
puériles deviennent, à cet égard, l'occasion ou le prétexte d'une opposition indéfinie à toute vraie classification sociale, quand la prépondérance de l'esprit positif, toujours accessible, par sa nature, à une sage discussion, devra spontanément dissiper les inquiétudes qu'entretient encore, sous ce rapport, le caractère vague et absolu des conceptions théologico-métaphysiques.
Ayant maintenant assez caractérisé la théorie hiérarchique propre au système final de l'éducation universelle, il ne nous reste plus ici, pour avoir enfin apprécié suffisamment la grar de réorganisation spirituelle des sociétés modernes, quày considérer, d'une manière sommaire mais directe, un dernier attribut essentiel, en indiquant convenablement son intime solidarité avec les justes réclamations sociales propres aux classes inférieures. Il faut, à cet effet, signaler successivement la principale influence d'une telle connexité, soit sur la masse populaire, soit sur la classe spéculative.
Un pouvoir spirituel quelconque doit être, par sa nature, essentiellement populaire : puisque, sa mission caractéristique consistant surtout à faire, autant que possible, directement prévaloir la morale universelle dans l'ensemble du mouvement social, son devoir le plus étendu se rapporte à la constante protection des classes les plus nombreuses, habituellement plus exposées à l'oppression, et avec lesquelles l'éducation commune lui fait davantage entretenir des contacts journaliers. Rien ne pouvait mieux témoigner l'irrévocable décadence de la puissance catholique que de la voir graduellement abandonner, pendant le cours de la grande transition moderne, cette double fonction continue d'éclairer et de défendre le peuple, qui, au moyen âge, l'avait si noblement occupée : son intime répugnance envers l'instruction populaire, et sa prédilection spontanée pour les intérêts aristocratiques, constituent aujourd'hui les signes les moins équivoques du caractère profondément rétrograde de cette corporation déchue, depuis longtemps absorbée par le soin de plus en plus difficile de sa propre conservation. Pareillement, les chétives autorités spirituelles émanées du protestantisme ont toujours manifesté involontairement la nullité sociale inhérente, dès le début, à leur défaut radical d'indépendance, d'après leur commune inaptitude à la protection normale des classes inférieures. De même, enfin, l'empirisme et l'égoïsme qui rétrécissent aujourd'hui les vues et les sentiments chez
les divers éléments spéculatifs propres à la société moderne, et qui les rendent encore indignes de tout véritable ascendant social, ne sauraient être, sous l'aspect politique, mieux caractérisés que par les étranges inclinations aristocratiques de tant de savants et d'artistes, qui, oubliant leur origine prolétaire, dédaigneraient de consacrer à l'instruction et à la défense du peuple l'influence qu'ils ont déjà obtenue, et qu'ils emploieraient plus volontiers à consolider des prétentions oppressives. Sans insister davantage à cet égard, il est d'abord évident que, dans l'état normal de l'économie finale, la puissance spirituelle sera spontanément liée à la masse populaire par des sympathies communes, tenant à une certaine similitude de situation pratique et à des habitudes équivalentes d'imprévoyance matérielle, ainsi que par des intérêts analogues envers les chefs temporels, maîtres nécessaires des principales richesses. Mais il faut surtout remarquer l'intime efficacité populaire de l'autorité spéculative, soit à raison de son office fondamental pour l'éducation universelle, soit ensuite d'après l'intervention régulière que, suivant nos indications antérieures, elle devra toujours exercer au milieu des divers conflits sociaux, afin d'y développer convenablement l'influence modératrice habituellement inhérente à l'élévation de ses vues et à la générosité de ses inclinations. Sous l'un et l'autre aspect, quoique l'éminente destination d'un tel pouvoir ne doive, sans doute, jamais prendre aucun caractère exclusif, incompatible avec son impartialité nécessaire, il est néanmoins évident que sa principale sollicitude sera dirigée habituellement vers les classes inférieures, qui, d'une part, ont beaucoup plus besoin d'une éducation publique à laquelle leurs moyens privés ne sauraient suppléer, et qui, d une autre part, sont bien plus exposées aux lésions journalières. Longtemps avant que l'organisation spirituelle puisse être suffisamment constituée, ces diverses tendances fondamentales comporteront une véritable efficacité sociale , comme je l'ai déjà expliqué à d'autres égards, par l'influence immédiate de la grande élaboration philosophique que nous avons vue devoir préparer directement la régénération finale. D'un côté, une noble ardeur privée, à laquelle les gouvernements européens ne voudront ni ne pourront s'opposer, entraînera spontanément la plupart des esprits spéculatifs à faciliter déjà la systématisation ultérieure de. l'éducation universelle, en consacrant une partie de leur activité continue aune sage
propagation de l'instruction positive, soit scientifique, soit esthétique, chez les classes maintenant dépourvues de toute culture mentale, et dont l'essor intellectuel peut être beaucoup plus développé qu'on ne le suppose sous la seule inter vention de ces efforts volontaires, antérieurs à tout établissement régulier; du moins quand un juste sentiment du principal besoin de la société actuelle aura partout suscité le zèle con- : venable (1). Même avec les éléments très imparfaits qui exis- I tent aujourd'hui, et sans aucune active assistance du pouvoir," cette opération préalable pourrait être bientôt poussée au point, surtout en France, d'imprimer aux justes réclamations populaires une consistance philosophique et une dignité mo- { raie directement propres à déterminer enfin une attention se- t rieuse et durable chez les classes prépondérantes. Le principal obstacle serait, à cet égard, certainement levé si les esprits convenablement spéculatifs étaient animés de véritables convie- ' tions philosophiques, susceptibles d'y dissiper l'empirisme et d'y refouler l'égoïsme. Sous le second aspect mentionné ci-dessus, les heureux effets populaires de l'élaboration philosophique, quoique moins aisément appréciables, et devant exiger ici plus d'explications que les précédents, ne seront assurément ni moins réels, ni moins étendus, ni moins nécessaires, soit qu'ils . consistent à éclairer convenablemnnt le peuple sur ses vrais intérêts, soit qu'ils se rapportent à leur défense immédiate au-
(1) Une telle conviction, chez moi très profonde et fort ancienne, m'a fait attacher un intérêt soutenu au cours populaire d'astronomie que je professe gratuitement, depuis douze ans, à la municipalité du IIIe arrondissement de Paris, quoique les officieuses remontrances ne m'aient certes pas manqué sur l'inutilité de cet enseignement pour la classe que j'y ai surtout en vue, comme sur les dérangements personnels qu'il peut m'occasionner. Le choix d'un sujet éminemment philosophique, son éloignement spontané de toute grave préoccupation matérielle chez une population non maritime, et sa destination immédiate aux classes inférieures, sans qu'aucune autre soit d'ailleurs exclue, caractérisent assez la tendance directe et avouée de cette opération à l'universelle propagation sociale de l'esprit positif. Si quelques uns de mes lecteurs ont déjà remarqué ma constante persévérance à cet égard, ils doivent maintenant apprécier l'intime solidarité d'un tel effort avec l'ensemble de mon entreprise philosophique, dont la pensée fondamentale imprimera toujours nécessairement à mes travaux quelconques son impérieuse unité. J'ai voulu, par cet exemple, donner, autant qu'il est en moi, le signal anticipé de cette combinaison directe entre la puissance spéculative et la force populaire, qui doit ultérieurement déterminer la réorganisation politique, quand la raison publique sera convenablement préparée.
près des classes dirigeantes. D'abord, en faisant prévaloir la réorganisation spirituelle, et dissipant sans retour les illusions relatives à l'efficacité illimitée des institutions proprement dites, la philosophie positive imprimera graduellement aux vœux populaires la direction permanente la plus favorable à leur satisfaction normale, comme je l'ai déjà indiqué en général, par cela seul qu'elle fera justement apprécier la supériorité réelle des solutions essentiellement morales sur les solutions purement politiques. Les dispositions populaires, perdant ainsi tout caractère anarchique, cesseront à la fois de fournir aux jongleurs et aux utopistes un dangereux moyen de perturbation sociale, et d'offrir aux classes supérieures un motif ou un prétexte d'ajourner indéfiniment toute large transaction. Il suffit ici de signaler distinctement une telle influence philosophique relativement aux questions les plus orageuses, au sujet desquelles on s'efforce aujourd'hui de développer, chez les prolétaires, des sentiments envieux et des conceptions chimériques, aussi incompatibles avec leur propre bonheur qu'avec l'harmonie générale. Après avoir expliqué les lois naturelles qui, dans le système de la sociabilité moderne, doivent déterminer l'indispensable concentration des richesses parmi les chefs industriels, la philosophie positive fera sentir qu'il importe peu aux intérêts populaires en quelles mains se trouvent habituellement les capitaux, pourvu que leur emploi normal soit nécessairement utile à la masse sociale. Or, cette condition essentielle dépend bien davantage, par sa nature, des moyens moraux que des mesures politiques. Des vues étroites et des passions haineuses auraient beau instituer légalement, contre l'accumulation spontanée des capitaux, de laborieuses entraves, au risque de paralyser directement toute véritable activité sociale : il est clair que ces procédés tyranniques comporteraient beaucoup moins d'efficacité réelle que la réprobation universelle appliquée par la morale positive à tout usage trop égoïste des richesses possédées ; réprobation d'autant plus irrésistible, que ceux-là mômes qui devraient la subir n'en pourraient récuser le principe, inculqué à tous par la commune éducation fondamentale, comme Ta montré le catholicisme, au temps de sa prépondérance. Une appréciation analogue convient également à tous les divers dangers plus ou moins inséparables de l'état de propriété, et envers chacun desquels, après avoir écarté les exagérations vulgaires, la philosophie
positive démontrera toujours que leur répression possible dépend surtout des opinions et des 'mœurs, dont la souveraine influence peut seule, sans aucune perturbation, diriger graduellement vers le bonheur commun les dispositions émanées des situations les plus susceptibles d'abus. On ne saurait donc méconnaître l'aptitude caractéristique de la nouvelle action philosophique à réformer utilement les tendances populaires d'après une judicieuse analyse des principales difficultés sociales, et par une salutaire transformation des questions de droit en questions de devoir, ainsi que je l'ai indiqué. Mais, en signalant au peuple la nature essentiellement morale de ses plus graves réclamations, la même philosophie fera nécessairement sentir aussi aux classes supérieures le poids d'une telle appréciation, en leur imposant avec énergie, au nom de principes qui ne sont plus ouvertement contestables, les grandes obligations morales inhérentes à leur position : en sorte que, par exemple, au sujet de la propriété, les riches se considéreront moralement comme les dépositaires nécessaires des capitaux publics, dont l'emploi effectif, sans pouvoir jamais entraîner aucune responsabilité politique, sauf, quelques cas exceptionnels d'extrême aberration, n'en doit pas moins rester toujours assujetti à une scrupuleuse discussion morale, nécessairement accessible à tous sous les conditions convenables, et dont l'autorité spirituelle constituera ultérieurement l'organe normal. D'après une étude apprfondie de l'évolution moderne, la philosophie positive montrera que, depuis l'abolition de la servitude personnelle, les masses prolétaires ne sont point encore, abstraction faite de toute déclamation anarchique, véritablement incorporées au système social; que la puissance du capital, d'abord moyen naturel d'émancipation et ensuite d'indépendance, est maintenant devenue exorbitante dans les transactions journalières; quelque juste prépondérance qu'elle y doive nécessairement exercer, à raison d'une généralité et d'une responsabilité supérieures, suivant la saine théorie hiérarchique. En un mot, cette philosophie fera comprendre que les relations industrielles, au lieu de rester livrées à un dangereux empirisme ou à un antagonisme oppressif, doivent être systématisées suivant les lois morales de l'harmonie universelle. Les devoirs populaires ainsi imposés aux classes supérieures ne seront pas réglés par le principe chrétien de l'aumône, qui, sans devoir jamais perdre son importance
secondaire, ne peut plus comporter aucune haute destination sociale, d'après l'universelle amélioration réalisée à la fois, pendant le cours de la transition moderne, dans la condition et la dignité humaines. Ces devoirs nécessaires se formuleront surtout par l'obligation fondamentale, soit individuelle, soit collective, de procurer à tous, d'après les voies convenables, d'abord l'éducation, et ensuite le travail, seules conditions permanentes que doivent avoir en vue les justes réclamations sociales des prolétaires : leur prépondérance générale devra d'ailleurs influer beaucoup sur la judicieuse détermination ultérieure des salaires journaliers, sans qu'il convienne aujourd'hui de soulever, à ce sujet, des discussions trop prématurées pour n'être pas dangereuses. Il serait également intempestif de vouloir maintenant apprécier jusqu'à quel point la plus grossière partie de cette double obligation universelle sera plus tard susceptible d'être spécialement fortifiée par les institutions politiques : l'essentiel est de savoir que le principe en doit rester éminemment moral, sous peine à la fois d'inefficacité et de perturbation, ce que je crois avoir ici rendu suffisamment incontestable.
Tels sont, en aperçu, les éminents services que la grande cause populaire doit immédiatement retirer de l'élaboration philosophique destinée àpréparer la réorganisation spirituelle des sociétés modernes par la fondation graduelle du système universel de l'éducation positive. Mais, quelle que soit leur extrême importance, on peut assurer, en sens inverse, que la réaction nécessaire de cette intime alliance sur la réalisation sociale de la nouvelle philosophie doit être, par sa nature, d'un ordre encore plus élevé ; en sorte que, 'dans une telle combinaison, le peuple rendra aux philosophes plus même qu'il n'en aura reçu. En considérant d'abord l'économie finale, il est clair que l'adhésion populaire y constituera habituellement la plus sûre garantie du pouvoir spirituel contre les tentatives oppressives du pouvoir temporel. Quoique l'organisme positif soit nécessairement affranchi de nombreuses causes perturbatrices propres à l'organisme théologique du moyen âge, il ne faut pas croire néanmoins que les graves collisions politiques, inhérentes au jeu naturel des passions humaines, v doivent devenir ordinairement impossibles ; seulement leur caractère général sera profondément modifié. Si, malgré l'ascendant religieux, la puissance catholique fut, comme nous l'avons vu, au temps même de son plus grand triomphe, tant
exposée aux usurpations temporelles, on doit sentir, en général, que la spiritualité positive n'en saurait être essentiellement préservée, malgré la nature beaucoup plus conciliante de la nouvelle activité pratique et l'influence plus prononcée de l'intelligence sur la conduite. La dépendance matérielle, plus ou moins inévitable, de la corporation spéculative envers les chefs temporels, principaux dispensateurs de la richessse, fournira régulièrement à ceux-ci un moyen continu de développer à son égard les orgueilleuses dispositions spontanément inspirées par la prééminence pécuniaire, et qui d'ailleurs pourront alors être souvent aigries par l'injuste dédain des théoriciens envers les praticiens. Or, la masse populaire, également liée à ces deux puissances, à Tune pour l'éducation fondamentale et l'assistance morale, à l'autre pour le travail journalier et les secours matériels, deviendra naturellement, beaucoup plus encore qu'au moyen âge, le régulateur final de leurs principaux conflits, dont l'issue effective dépendra toujours de la direction que suivra sa coopération politique. Afin de compléter cette indication, il faut remarquer que si, dans l'économie positive, davantage même que dans l'économie catholique, les usurpations politiques doivent être à la fois bien plus dangereuses et plus imminentes chez le pouvoir temporel que chez le pouvoir spirituel, la pondération populaire devra, suivant une compensation spontanée, favoriser communément l'autorité spirituelle, avec laquelle les prolétaires ne sauraient avoir habituellement que d'heureuses relations, tandis que leurs contacts journaliers avec les chefs pratiques sont toujours plus ou moins altérés parles sentiments d'envie que suscite trop souvent une supériorité de richesse qui doit rarement sembler assez motivée. C'est seulement au temps de son inévitable décadence que la puissance catholique a vu, par un renversement décisif des dispositions antérieures, les affections populaires se tourner de préférence vers ses antagonistes temporels. De cet aperçu directement relatif à l'ordre normal, nous pouvons aisément passer à une appréciation analogue, aujourd'hui plus importante à caractériser, envers l'époque prochaine de sa préparation graduelle. Si, en effet, l'assistance populaire, surtout morale, et quelquefois politique, doit être envisagée comme habituellement indispensable à la nouvelle autorité spirituelle, supposée réellement parvenue à sa pleine iustallation sociale, à plus forte raison doit-on penser qu'un tel appui lui sera né-
cessaire pour y arriver, puisque les obstacles seront essentiellement les mêmes, et seulement plus énergiques, envers cet avènement primitif qu'à l'égard du développement ultérieur. C'est d'abord la judicieuse défense permanente des intérêts populaires auprès des classes supérieures qui pourra seule procurer directement, aux yeux de celles-ci, une sérieuse importance à l'action philosophique, jusqu'alors en butte à l'aveugle dédain des hommes d'État. Quand la nouvelle force spéculative aura convenablement surgi, les grandes collisions pratiques, que l'absence totale de systématisation industrielle doit désormais multiplier et aggraver de plus en plus, constitueront, sans doute, les principales occasions de son propre développement social, en faisant immédiatement sentir à toutes les classes l'utilité croissante de son active intervention morale, seule susceptible de tempérer suffisamment l'antagonisme matériel, et de modifier habituellement les sentiments opposés d'envie ou de dédain qu'il inspire de part ou d'autre. Les classes les plus disposées aujourd'hui à ne reconnaître d'ascendant réel qu'à la richesse seront alors amenées par des expériences décisives et peut-être fort douloureuses, à implorer la protection nécessaire de cette même puissance spirituelle qu'elles regardent maintenant comme essentiellement chimérique. Tous les motifs précédemment indiqués pour faire comprendre que, dans le système normal de la sociabilité moderne, l'autorité spéculative deviendra naturellement, en vertu de l'élévation de ses vues et de l'impartialité de son caractère, le principal arbitre des divers conflits pratiques, sont applicables, avec bien plus d'énergie, pour constater son aptitude à pacifier les débats analogues, mais beaucoup plus graves, que doit susciter l'anarchie actuelle. Aussitôt que cette nouvelle influence philosophique sera suffisamment développée, on pe*ut assurer que son intervention morale sera spontanément invoquée de tous côtés, à partir de l'époque très prochaine où le besoin croissant d'un tel modérateur ne pourra plus être contesté. C'est ainsi que s'établira graduellement, en raison des services rendus, un pouvoir qui, par sa nature, ne saurait convenablement reposer que sur une libre adhésion universelle. En considérant, aujourd'hui, sous l'aspect le plus général, cette réaction fondamentale de la cause populaire sur l'avènement de la réorganisation spirituelle, on concevra facilement que la situation actuelle ne comporte aucune autre impulsion réelle susceptible d'entraî-
ner suffisamment la société vers cette issue nécessaire. Les débats, de plus en plus misérables, qui s'agitent maintenant à grand bruit parmi les classes supérieures, tendent naturellement à écarter les esprits de toute véritable réorganisation sociale, pour réduire de plus en plus la politique officielle à des luttes personnelles, aussi stériles que perturbatrices : Abstraction faite des intérêts populaires proprement dits, on ne trouve plus, en effet, que des ambitions pleinement compatibles avec la conservation indéfinie de l'organisme putréfié que la décomposition moderne nous a transmis, pourvu que la direction leur en soit livrée ; en môme temps, les habitudes métaphysiques, entretenues par ces conflits constitutionnels, rendent les intelligences radicalement incapables de s'élever à la conception d'aucun autre système social. On peut donc affirmer aujourd'hui que rien de fondamental ne saurait être entrepris dans la sphère, de plus en plus étroite, de la politique légale ; et, en ce sens, tous ceux qui tentent, même aveuglément, d'en sortir, exercent partiellement une utile influence, qui n'est pas entièrement annulée par leurs aberrations trop fréquentes. Mieux on analysera cette situation, plus on se convaincra que le point de vue populaire est désormais le seul qui puisse spontanément offrir à la fois assez de grandeur et de netteté pour placer convenablement les esprits actuels dans une direction vraiment organique, suffisamment conforme aux indications philosophiques résultées d'une saine appréciation de l'ensemble du passé humain. Les vaines substitutions de personnes, ministérielles ou même royales, qui préocuppent tant les divers partis actuels, doivent naturellement devenir très indifférentes au peuple, dont les propres intérêts sociaux n'en sauraient être aucunement affectés ; il en est à peu près ainsi, au fond, des débats, en apparence plus graves, quoique réellement analogues, relatifs à l'exercice actif de ce qu'on appelle les droits politiques, pour lesquels les prolétaires modernes éprouveront toujours fort peu d'attraits, malgré les artifices journaliers d'une excitation métaphysique. Assurer convenal3lement à tous le travail et l'éducation, comme je l'ai indiqué, constituera toujours le seul objet essentiel de la politique populaire proprement dite ; or ce grand bat, fort étranger aux combinaisons et aux discussions constitutionnelles, ne saurait être suffisamment réalisé, d'après nos explications antérieures, que par une véritable réorganisation, d'abord et surtout spirituelle, ensuite et accessoirement
temporelle. Tel est donc le lien fondamental que l'ensemble de la situation moderne institue spontanément entre les besoins populaires et les tendances philosophiques, et d'après lequel le vrai point de vue social prévaudra graduellement à mesure que l'active intervention des réclamations prolétaires viendra caractériser de plus en plus le grand problème politique. Aucune autre classe actuelle ne saurait être, par l'influence instinctive de sa position naturelle, aussi bien disposée que le peuple à marcher directement vers la régénération finale. En même temps, les bons esprits populaires, quand les circonstances les ont suffisamment cultivés, surtout en France, où tout doit aujourd'hui commencer, pleinement affranchis de toute philosophie théologique, et chez lesquels la philosophie métaphysique n'a pu s'enraciner profondément, par suite même du défaut d'éducation régulière, doivent être réellement moins éloignés d'ordinaire du régime positif que les intelligences laborieuses préparées par une vicieuse instruction de mots et d'entités, ou même que la plupart des entendements absorbés par des spécialités trop étroites et trop mal conçues. Quoique les illusions métaphysiques inhérentes à la politique moderne exercent encore sur la raison populaire une déplorable influence, ci-dessus soigneusement appréciée, elles y ont cependant moins d'empire habituel que parmi les autres classes actives de |la société actuelle. Aussi, quand la philosophie positive aura pu suffisamment pénétrer chez nos prolétaires, je ne doute pas qu'elle' n'y trouve rapidement un plus heureux accueil que partout ailleurs. On conçoit ainsi comment, outre les inspirations démagogiques propres à la métaphysique négative, et l'urgente stimulation des plus impérieuses-circonstances, l'admirable instinct progressif qui caractérisa notre grande assemblée républicaine y avait directement conduit les meilleurs esprits, même spéculatifs, à concevoir la cause populaire proprement dite comme le but essentiel de la vraie politique révolutionnaire. Si l'on considère, entin, cette heureuse impulsi-on populaire quant à sa réaction nécessaire sur les dispositions actuelles, mentales et morales, des classes supérieures, il sera facile de reconnaître combien elle est indispensable pour y développer une convenable appréciation de la situation fondamentale. Chez ces classes, partout plus ou moins viciées aujourd'hui par l'empirisme métaphysique et par l'égoïsme aristocratique, l'antagonisme populaire est seul susceptible de susciter assez éncrgir
quement des vues élevées et des sentiments généreux. Dans les douloureuses collisions que nous prépare nécessairement l'anarchie actuelle, sous l'excitation spontanée de passions haineuses et d'utopies subversives, les vrais philosophes qui les auront prévues seront déjà préparés à y taire convenablement ressortir les grandes leçons sociales qu'elles doivent offrir à tous, en montrant ainsi aux uns et aux autres l'insuffisance inévitable des mesures purement politiques pour la juste destination qu'ils ont respectivement en vue, les uns quant au progrès, les autres quant à l'ordre, dont la commune réalisation doit maintenant dépendre d'une réorganisation totale, d'abord et surtout spirituelle. La fatale infirmité de notre nature, soit intellectuelle, soit affective, oblige peutêtre à regarder aujourd'hui ces trisles conflits comme seuls susceptibles de faire suffisamment pénétrer partout, et surtout chez les classes dirigeantes, une conviction aussi indispensable, et pourtant aussi opposée à l'ensemble des habitudes et des inclinations actuellement dominantes. On peut, du moins, assurer que, si ces orages sont réellement inévitables, ce ne saurait être que d'après un vaste développement systématique de la véritable action philosophique, dont l'avènement social est, au contraire, aveuglément repoussé, de nos jours, par les hommes d'État de tous les partis. Bonaparte a laissé misérablement échapper la plus heureuse occasion possible de préparer ainsi l'avenir : il est peu probable qu'il surgisse désormais aucune autorité temporelle, soit personnelle, soit collective, propre à réparer suffisamment, sous ce rapport, cette immense aberration, que l'histoire déplorera un jour comme la plus funeste, sans doute, à l'ensemble de révolution moderne.
Quelque sommaires qu'aient dû être ici de telles indications, j'espère cependant les avoir assez caractérisées pour faire convenablement apercevoir à tous les esprits vraiment philosophiques la profonde solidarité qui rattache nécessairement l'une à l'autre l'élaboration systématique de la philosophie positive et l'avènement social de la cause populaire, de manière à constituer spontanément une heureuse et irrésistible alliance entre une grande pensée et une grande force. Je ne pouvais assurément terminer par une explication plus décisive l'appréciation générale de la réorganisation spirituelle, que l'ensemble du passé nous a graduellement conduits à concevoir aujourd'hui comme la seule issue pos-
sible des sociétés modernes, et qui se trouve maintenant examinée sous tous les divers aspects essentiels dont elle était susceptible; sauf les développements ultérieurs que pourra seul admettre, à cet égard, ainsi qu'à tant d'autres, le Traité spécial déjà promis.
Si les opinions et les habitudes actuelles n'étaient point aussi éloignées de l'état mental que suppose une telle conception, elle pourrait espérer partout un accueil favorable, puisqu'elle est, par sa nature, également apte à la satisfaction simultanée des besoins opposés d'ordre et de progrès, dont l'exclusive préoccupation caractérise maintenant le principal antagonisme social. Toute notre vaste élaboration, d'abord logique, puis scientifique, delà philosophie sociale, désormais complète enfin dans son institution fondamentale, a, j'ose le dire, pleinement confirmé, sous ce double aspect, des indications initiales, propres au premier chapitre du tome quatrième, et dont il suffit ici de rappeler sommairement l'accomplissement décisif.
D'abord, quant à l'ordre, aucun des divers efforts politiques tentés, à grands frais, depuis le début de la crise finale, ne pouvaient sans doute comporter autant d'efficacité sociale que la simple opération philosophique qui, prenant le désordre actuel à la source primitive que découvre la marche historique de la décomposition moderne, entreprend directement, par la seule voie convenable, de réorganiser les opinions, pour passer ensuite aux mœurs, et finalement aux institutions. A cette solution vraiment radicale pourrait-on comparer les tentatives contradictoires, quoique provisoirement indispensables, vainement destinées à concilier la discipline matérielle avec l'anarchie intellectuelle et morale? Nous avons spécialement reconnu, à beaucoup d'égards importants, que l'esprit positif est aujourd'hui |e seul apte à contenir et à dissiper l'essor métaphysique des utopies subversives; tandis que l'esprit théologique, auquel les illusions de l'empirisme conservent encore une désastreuse confiance, compromet depuis longtemps les grandes notions sociales, soit publiques, soit même privées, laissées sous son impuissante tutelle; outre sa tendance directement perturbatrice, par suite d'une libre divagation religieuse, que l'entière désuétude d'un tel régime mental peut seule empêcher aujourd'hui. Indépendamment de ces discussions partielles, la nouvelle philosophie politique, appréciant non seulement les
doctrines, mais d'abord et surtout les méthodes, transforme complètement à la fois la position des questions actuelles, la manière de les traiter, et les conditions préalables de leur élaboration ; elle constitue ainsi spontanément une triple source générale de garanties logiques pour l'ordre fondamental. Faisant directement prévaloir enfin l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail, et, par suite, le sentiment du devoir sur le sentiment du droit, elle démontre la nature essentiellement morale des principales difficultés sociales; et, par cela seul, elle tend à dissiper partout, comme je l'ai récemment expliqué, une cause féconde d'illusions, de désappointements et même de perturbations. Analysant avec précision l'insuffisance évidente delà métaphysique dominante, elle substitue toujours le point de vue relatif au point de vue absolu, et fait sentir que le seul moyen de juger sainement, sous un aspect quelconque, l'état actuel, consiste à y voir constamment un résultat nécessaire de l'ensemble du passé, dont elle caractérise les diverses phases essentielles, sans plus de partialité que d'inconséquence, comme les différents degrés successifs d'une même évolution fondamentale, où le type humain se développe, à tous égards, de plus en plus; ce qui fait aussitôt cesser la prépondérance sociale de l'instinct critique. Enfin, appréciant l'inanité radicale des études ontologiques ou littéraires par lesquelles on se prépare communément aux recherches sociales, elle fait irrécusablement ressortir de la position même de lu sociologie, dans la vraie hiérarchie des spéculations positives, les difficiles conditions, à la fois scientifiques et logiques, rigoureusement propres à une semblable élaboration : d'où résulte immédiatement l'exclusion motivée d'une foule d'esprits incompétents, et la concentration spontanée de ces hautes méditations parmi les rares intelligences susceptibles d'y procéder convenablement. Certes, si de telles propriétés, aussi incontestables qu'éminentes, ne sont pas senties par les hommes d'État qui cherchent sincèrement un moyen efficace de contenir aujourd'hui l'esprit de désordre, il faut qu'un déplorable empirisme leur ait ôté toute aptitude rationnelle à saisir le résultat général de nos grandes expériences contemporaines, qui, à cet égard, montrent, selon tant de voies décisives, que les aberrations métaphysiques ne sauraient être victorieusement combattues par les procédés théologiques, et que dès Iops les conceptions positives sont seules susceptibles d'en triompher réel-
lement. Or quel sacrifice véritable ce nouveau régime mental exïge-t-il, chez nos gouvernements européens, pour développer convenablement tous 'les moyens de haute discipline intellectuelle qui le caractérisent? Aucun autre, assurément, que de renoncer enfin, avec une pleine franchise, à l'espoir, de plus en plus chimérique, de la conservation indéfinie d'un antique organisme dont tous les liens essentiels sont déjà putréfiés parmi les populations les plus avancées, et dont la vaine restauration, au lieu d'être vraiment favorable à Tordre fondamental, constitue désormais une source féconde de graves perturbations, et entretient seule le crédit populaire de la métaphysique négative. Car, à cela près, en un temps où la politique des gouvernements doit être, par l'imminence croissante de la situation, de plus en plus circonscrite à des effets prochains, que leur importe, au fond, que, dans un avenir inévitable, mais qui ne saurait être immédiat, il ne doive rien rester de l'ancien système politique, pourvu que la grande élaboration philosophique qui préparera graduellement la rénovation finale tende nécessairement aussi à dissiper leurs justes inquiétudes sur une imminente dissolution sociale, et même à consolider, chez les possesseurs actuels, tous les pouvoirs quelconques qui auront couvenablement reconnu le sens général du mouvement moderne ? Si l'homme était suffisamment accessible aux impulsions intellectuelles, une telle transformation n'offrirait, sans doute, aucune invraisemblance. Tout s'y réduirait, en effet, pour les hommes d'État, à décider s'il vaut mieux traiter habituellement avec des passions ou avec des convictions : or le choix ne saurait être incertain chez ceux qui ont en vue un véritable but social, quelque attrait que doive inspirer vulgairement le premier mode à ceux qui ne poursuivent qu'une simple satisfaction personnelle. L'école positive présentera donc, par sa nature, des points de contact partiels, mais très importants, aux esprits sùicères de l'école stationnaire, et dès lors aussi à ceux mêmes de l'école rétrograde. Envers les plus systématiques de ceux-ci, et surtout en Italie, la nouvelle philosophie politique aura d'ailleurs l'éminent privilège de pouvoir seule faire convenablement revivre aujourd'hui les nobles conceptions du moyen âge sur la théorie universelle de l'organisme social d'après la séparation fondamentale des deux puissances élémentaires.
Quant à l'école révolutionnaire, où réside encore exclusi-
vement l'esprit de progrès, malgré son caractère essentiellement négatif, les habitudes métaphysiques y constitueront l'unique obstacle à une suffisante appréciation de l'aptitude nécessaire de la philosophie positive à déterminer réellement, suivant une marche graduelle mais directe, la régénération totale si énergiquement signalée, avec autant de netteté que pouvaient alors en comporter le milieu social et la théorie dominante, par la grande assemblée d'où provient la vraie physionomie de la crise finale. D'après notre analyse générale du développement successif de cette crise décisive jusqu'à l'époque actuelle, il est évident que la progression révolutionnaire ne peut plus maintenant faire aucun pas important sans changer totalement les doctrines qui l'ont d'abord dirigée, et dont l'expérience la plus irrécusable a hautement constaté la profonde impuissance organique. Radicalement paralysées par une inévitable inconséquence, ces doctrines ont môme à peine la force désormais de contenir suffisamment l'action rétrograde dans toute l'étendue de la république européenne : elles sont logiquement conduites partout à reconnaître les principes essentiels de l'ancien système social, tout en lui déniant ses plus importantes conditions d'existence. L'impossibilité croissante dune vie purement négative, et le besoin de plus en plus senti d'une reconstruction quelconque, ont, en effet, poussé aujourd'hui l'esprit métaphysique qui dirige •encore l'école révolutionnaire, môme la plus avancée, à satisfaire vainement à ces exigences irrésistibles en formulant à la hâte un simulacre d'organisation fondé sur une vague résurrection des croyances religieuses et de l'ardeur guerrière, systématiquement privées toutefois de leurs principaux appuis antérieurs : en sorte que la grande crise de l'humanité aboutirait finalement à un simple changement dans les formes politiques; sauf quelques utopies antisociales, qui ne sont point ouvertement avouées jusqu'ici. Or notre glorieuse assemblée républicaine, en commençant ses travaux par l'indispensable abolition de la royauté, ne prétendit point ériger en véritable construction une simple ruine ; elle voulut seulement caractériser ainsi l'irrévocable condition d'abandonner totalement le système ancien, afin de procéder à une rénovation complète ; ce qui exigeait, en effet, comme je l'ai expliqué, la suppression du pouvoir autour duquel s'étaient spontanément ralliés, en France, tous les divers débris du régime déchu ; mais ce point de départ ne fut pas alors proclamé
comme une solution. Si aujourd'hui, au contraire, prenant le moyen pour le but, la vaine reproduction d'un tel préambule ne devait aboutir qu'à restaurer l'esprit théologique et l'activité militaire par une étrange intronisation simultanée du déisme et de la guerre, il n'est pas douteux que l'ordre actuel, malgré tous ses vices, serait, au fond, beaucoup plus rapproché qu'un tel républicanisme de la véritable issue propre à la crise finale, sans offrir d'ailleurs le grave danger de dissimuler la nature profondément transitoire de la situation générale. Un contraste aussi décisif doit désormais rendre pleinement irrécusable, chez les hommes vraiment progressifs, la nécessité de confier à l'esprit positif la suprême direction ultérieure du mouvement révolutionnaire, qu'il peut seul conduire maintenant à sa destination essentielle. Mais, en renonçant ainsi à Ja métaphysique négative qui la neutralise aujourd'hui et dont le vice radical constitue maintenant, par un antagonisme nécessaire, l'unique valeur sociale de l'école rétrograde, l'école révolutionnaire ne sera nullement obligée, suivant l'ensemble de nos explications antérieures, d'abandonner aussi les dogmes salutaires dont elle est justement préoccupée, et qui, longtemps encore, formuleront d'indispensables conditions générales de la progression sociale ; car j'ai suffisamment prouvé, envers chaque cas im- ■ portant, que la philosophie positive est spontanément susceptible, sans aucune inconséquence, de s'incorporer réellement ces diverses notions, en transformant seulement leur caractère actuel, de l'absolu au relatif : de manière à y montrer autant de prescriptions sociales propres à la grande transition moderne et destinées à persister, quoique désormais subordonnées à des conceptions directement organiques, jusqu'à son entier accomplissement; soit afin d'opérer l'élimination totale du système ancien, soit pour permettre l'élaboration graduelle du nouvel ordre. Or cette transformation générale, qui auparavant eût été prématurée et même dangereuse, loin d'amortir aujourd'hui l'énergie effective de ces principes révolutionnaires, doit, au contraire, l'augmenter beaucoup, en comportant une application plus hardie que quand leur nature absolue y devait faire toujours redouter une extension anarchique : une destination rationnellement caractérisée, et une durée nettement circonscrite, leur procureront, entre les limites convenables, sans aucune tendance subversive, une plénitude d'activité maintenant impossible,
depuis que le besoin d'organiser a dû devenir prépondérant. Les démolitions plus ou moins importantes qui restent encore à opérer, et que j'ai fait suffisamment pressentir, s'accompliraient dès lors, sous l'ascendant de l'esprit positif, avec un libre aveu direct de la nature purement négative de ces mesures provisoires, destinées à écarter tous les divers débris de l'ordre ancien qui feraient vraiment obstacle à Tordre nouveau. C'est ainsi, par exemple, que la marche générale de la réorganisation spirituelle exigera certainement, surtout en France, l'entière abolition préalable du vain simulacre d'éducation publique que le passé nous a transmis, et de l'étrange corporation universitaire qui s'y rattache, comme constituant désormais les principales sources d'une pernicieuse influence métaphysique, incompatible avec la véritable régénération moderne ; outre que la seule existence de cet appareil décrépit tend à dissimuler la nécessité d'un vrai système d'éducation universelle. Les gouvernements européens, de plus en plus disposés aujourd'hui à se dépouiller de toutes leurs attributions spirituelles pour se consacrer exclusivement au maintien, de plus en plus difficile, de l'ordre matériel, s'empresseront sans doute d'accorder une suppression qui ne leur sera pas demandée au nom d'un principe antisocial sur la liberté absolue et indéfinie de tout enseignement quelconque, mais comme une mesure préliminaire destinée, au contraire, à accélérer, sous ce rapport capital, le retour d'un ordre vraiment normal : ce qui distinguera profondément, à cet égard, les tranches réclamations de l'école positive des prétentions mal dissimulées de l'école rétrograde actuelle. Chacun peut étendre aisément une pareille appréciation à beaucoup d'autres démolitions analogues, quoique moins importantes, envers lesquelles il sera non moins facile de reconnaître clairement que la philosophie positive, en transformant, à sa manière, les conceptions critiques, dès lors pleinement réhabilitées, n'en diminue nullement l'efficacité sociale. J'ai d'ailleurs suffisamment expliqué ci-dessus comment l'esprit critique universel, convenablement subordonné à l'esprit organique, conservera toujours une active destination normale dans l'économie définitive des sociétésmodernes. Mais, d'après les mêmes motifs, à un degré supérieur d'énergie, il est clair que, sous la même condition fondamentale, cette activité critique doit trouver aujourd'hui une application, aussi utile qu'étendue, pour préparer accessoirement la réorganisation
positive, soit on aidant à ruiner l'ascendant actuel des métaphysiciens et des légistes, organes antérieurs du mouvement transitoire, devenus aujourd'hui les principaux obstacles à la solution finale ; soit en secondant la régénération graduelle des nouveaux éléments sociaux, spirituels ou temporels, par une judicieuse censure des vices essentiels, intellectuels ou moraux, qui les rendent encore indignes d'une véritable suprématie politique.
Cette double appréciation représente la nouvelle philosophie comme ayant déjà spontanément rempli la condition fondamentale, formulée dès le début de mon élaboration sociologique, pour la conciliation décisive des deux aspects, normalement inséparables, aujourd'hui vicieusement opposés, propres au grand problème social. Sans effort et sans inconséquence, l'école positive se montrera toujours plus organique que l'école rétrograde et plus progressive que l'école révolutionnaire, de manière à pouvoir être indifféremment qualifiée d'après l'un ou l'autre attribut élémentaire. Tendant à réunir ou à dissiper tous les partis actuels par la satisfaction simultanée de leurs vœux légitimes, cette école peut justement espérer aujourd'hui de trouver quelques adhésions isolées chez toutes les classes quelconques, soit ascendantes, soit même descendantes. Jusque dans la corporation sacerdotale, ceux de ses membres qui sentent assez profondément l'importance sociale de l'ordre spirituel, pour être fortement choqués de la dégradation politique où il est tombé depuis longtemps sous l'ascendant exclusif de la puissance matérielle, pourraient apprécier la valeur directe des efforts philosophiques ainsi destinés à le relever dignement, si leur intelligence pouvait ainsi s'affranchir du régime théologique pour rattacher une telle destination à des conceptions d'une autre nature, sauf la discussion d'efficacité, désormais bientôt terminée. La classe militaire pourrait aussi comprendre que, tout en consacrant la moderne extinction normale de l'activité guerrière, dont le grand office social est pleinement accompli, l'école positive justifie directement l'importante destination temporaire que doivent maintenant conserver les armées pour assurer le maintien indispensable de Tordre matériel, pendant toute la durée de l'élaboration universelle qui doit dissiper l'anarchie intellectuelle et morale. Il serait assurément superflu de signaler les sympathies que devrait exciter, chez les intelligences vraiment scientifiques ou esthétiques,
une philosophie qui, sous la condition nécessaire d'une préalable réformation générale de vues et de sentiments, les pousserait ultérieurement au gouvernement spirituel de l'humanité. Quant aux chefs industriels, dont elle sanctionnerait convenablement la future prééminence temporelle, et qu'elle seule pourrait garantir des graves collisions populaires que leur prépare l'anarchie actuelle, elle en devrait attendre le plus favorable accueil, si leurs dispositions intellectuelles et morales étaient en suffisante harmonie avec la dignité réelle de leur situation sociale. Enfin j'ai récemment expliqué les divers motifs fondamentaux qui doivent spécialement engager l'école positive à compter principalement sur l'adhésion des prolétaires, aussitôt que le contact mutuel aura pu suffisamment s'établir. Il faut, en outre, considérer que, même chez les classes équivoques propres à la période transitoire, et destinées ou à disparaître ou à redevenir subalternes, la nouvelle philosophie peut encore trouver d'importantes adhésions privées, d'après l'heureux exercice secondaire qu'elle doit fournir spontanément à leur activité caractéristique. Ainsi, les philosophes métaphysiciens, justement choqués aujourd'hui de l'exorbitante prépondérance des travaux de détail, et sentant convenablement la dignité supérieure des conceptions vraiment générales, pourraient saisir la valeur d'une école apte maintenant à rétablir le règne normal de l'esprit d'ensemble, enfin parvenu à une indispensable positivité, qui, facile à développer désormais chez les intelligences fortement organisées, affranchira les véritables philosophes de l'irrationnel dédain du vulgaire des savants actuels, dès lors jugés suivant leur faible portée intrinsèque, dépouillée d'un spécieux entourage, que l'école positive peut seule apprécier. Pareillement, les littérateurs, et même les avocats, qui auront suffisamment admis la nouvelle direction philosophique, pourront y trouver une féconde alimentation de l'activité secondaire qui leur est propre, d'après la versatilité, dès lors heureuse, inhérente à leur défaut caractéristique de convictions profondes, et qui leur permettra d'adapter leurs talents d'exposition et de discussion, soit à l'universelle diffusion de la philosophie positive, soit à l'utile censure initiale que j'y ai déjà signalée, et dont je pourrais, au besoin, leur indiquer de nombreuses et importantes applications, aussi neuves qu'incisives, qui leur permettraient de mesurer, à leur tour, d'orgueilleuses prétentions scientifiques, que los
plus audacieux d'entre eux n'osent aujourd'hui contempler qu'avec un aveugle respect.
Malgré toutes ces grandes et incontestables relations avec les différents partis et les diverses classes de la société actuelle, je n'ai pas dissimulé que l'école positive ne doit d'abord compter nulle part sur une adhésion collective, parce que chacun sera beaucoup plus choqué, à l'origine, des atteintes nécessaires ainsi apportées à ses préjugés et à ses passions, que satisfait de la réalisation finale dès lors assurée à ses vœux légitimes. Elle ne doit pas même espérer, au début, l'active coopération de notre jeunesse, dont la portion la plus saine et la mieux préparée est déjà gravement viciée, en général, par l'empirisme et l'égoïsme inhérents à l'anarchie universelle, et que tout concourt à développer. Il faut donc s'attendre à trouver obstacle, pour la nouvelle philosophie politique, chez tout ce qui est aujourd'hui classé, à un titre quelconque : elle n'obtiendra longtemps que des adhésions purement individuelles, indifféremment issues de tout les rangs sociaux. Mais on peut assurer d'avance que de tels appuis ne manqueront pas à une école aussi évidemment apte à tout concilier sans rien compromettre. La philosophie négative du siècle dernier, malgré sa tendance essentiellement anarchique, trouva partout d'actifs protecteurs, jusque parmi les rois, parce qu'elle était alors en suffisante harmonie avec les besoins immédiats de l'évolution moderne. Serait-il téméraire d'espérer un accueil équivalent pour la philosophie positive du dix-neuvième siècle, directement destinée à rétablir une situation vraiment normale chez l'élite de l'humanité, et seule susceptible d'abréger ou d'adoucir, autant que possible, les grandes collisions que nous réserve encore l'anarchie intellectuelle et morale, graduellement aggravée par son inévitable diffusion ?
Dans tout le cours de mon appréciation historique, el dans les conclusions politiques que je viens d'en tirer, je me suis scrupuleusement conformé à la grande prescription logique que j'avais d'abord formulée, au début du volume précédent, en ne considérant essentiellement qu'une seule série sociale, toujours formée par l'enchaînement réel des civilisations les plus avancées; restriction sans laquelle j'ose assurer qu'il eût été impossible de découvrir la véritable marche générale de l'évolution fondamentale. Maintenant que la détermination de cette marche a vraiment constitué enfin la sociologie comme
une dernière branche principale de la philosophie naturelle, il y aura lieu, quand cette nouvelle science sera suffisamment installée, à poursuivre d'importantes spéculations, jusqu'alors prématurées, sur la progression sociale des différentes populations qui, par divers obstacles assignables, ont dû rester plus ou moins en arrière du grand mouvement que nous avons étudié. Le but final de cette élaboration supplémentaire sera de fournir la base rationnelle de l'action collective que devra exercer ultérieurement réliteactuelledel'humanité pour accélérer et faciliter l'essor de ces civilisations secondaires, de manière à tendre systématiquement vers l'unité sociale de l'ensemble de notre espèce : de même que l'opération principale nous a définitivement conduits ci- dessus à concevoir le mode général suivant lequel les peuples avancés doivent aujourd'hui développer leur propre essor commun. Malgré l'identité nécessaire que doit partout offrir la véritable évolution humaine, ses phases successives peuvent cependant s'accomplir avec une rapidité et une facilité fort inégales; et il n'est pas possible que l'exacte connaissance antérieure de cette progression fondamentale, obtenue d'après le lent et douloureux mouvement des populations d'élite, ne doive, à cet égard, comporter beaucoup d'efficacité : en sorte que, par une inévitable compensation, les civilisations arriérées, dès lors rationnellement développables sous cette heureuse direction, puissent atteindre promptement le niveau universel, au lieu de rester indéfiniment livrées à l'empirisme spontané dont notre marche originale n'avait pu s'affranchir jusqu'ici. Ainsi, quelle que doive être aujourd'hui, envers les sociétés les plus avancées, l'éminente utilité pratique des saines études sociologiques, cette heureuse aptitude de la vraie philosophie aura nécessairement, dans l'avenir, encore plus d'importance et d'étendue au sujet des populations retardées. Le passé ne peut, à cet égard, nous fournir aucune juste mesure générale; parce qu'aucune influence réellement semblable ne pouvait s'y manifester, par suite du caractère toujours absolu de la philosophie dirigeante, qui poussait seulement les peuples à s'imposer mutuellement l'aveugle imitation routinière de leurs sociabilités respectives : tandis que le caractère essentiellement relatif de la philosophie positive permettra de modifier judicieusement les applications delà théorie fondamentale suivant les convenances propres à chaque cas, après y avoir d'abord exactement déterminé jusqu'à quel degré et par
quelles voies les phases analogues de révolution typique sont alors susceptibles d'amélioration effective. Parla, les relations croissantes des populations d'élite avec le reste de l'humanité seront enfin directement subordonnées à d'actifs sentiments d'une fraternité vraiment universelle, au lieu de rester essentiellement dominées par un orgueil féroce ou une ignoble cupidité. Mais les philosophes doivent aujourd'hui soigneusement éviter les séductions spontanées de cette heureuse perspective, qui promet à leur activité rationnelle une aussi vaste application ultérieure. Jusqu'à ce que la réorganisation positive soit suffisamment avancée, il importe beaucoup, comme je l'ai ci-dessus expliqué, que leur élaboration systématique demeure toujours exclusivement concentrée sur la majorité de la race blanche, composant l'avant-garde de l'humanité, suivant l'exacte définition sociologique que j'ai directement formulée au début de ce volume, et qui comprend seulement les cinq grandes nations de l'Occident européen. Autant nous avons reconnu nécessaire d'imprimer désormais à toutes les hautes spéculations politiques l'entière extension indiquée par ces limites, en deçà desquelles le point de vue social resterait maintenant privé de sa généralité caractéristique; autant nous avons jugé indispensable aujourd'hui de s'y renfermer habituellement, sous peine de ne point suffisamment éliminer l'esprit vague ei absolu de l'ancienne philosophie, et, par suite, de manière à interdire inévitablement toute solution vraiment radicale. Cette restriction me semble tellement capitale que j'ai cru devoir la reproduire expressément à la fin comme au début de mon élaboration sociologique. La pratique en sera d'autant plus convenable que, tant que l'Occident européen ne sera pas suffisamment réorganisé, il ne saurait réellement exercer aucune grande et heureuse action collective sur le reste de l'humanité, outre l'imminent danger d'une telle diversion prématurée pour y dénaturer ou y troubler gravement cette indispensable régénération, point d'appui ultérieur de toute notre espèce. Sagement préoccupé de cette opération décisive, la population occidentale devra longtemps éviter toute large intervention politique, du moins active, dans l'évolution spontanée de l'Asie, et même dans celle de l'Orient européen : sauf, bien entendu, les précautions que pourraient exiger le maintien nécessaire de la paix générale, ou l'extension naturelle des relations industrielles; mais sans jamais seconder les efforts
spontanés que tente aujourd'hui l'esprit militaire pour retarder son inévitable extinction, en se rattachant, par de spécieux sophismes, à un dangereux prosélytisme social, comme je l'ai ci-dessus expliqué.
Malgré l'homogénéité fondamentale de la population délite à l'ensemble de laquelle la grande élaboration philosophique propre au dix-neuvième siècle doit être directement destinée, il existe nécessairement des différences essentielles entre les cinq nations principales qui la composent, quant aux obstacles et aux ressources que doit y trouver la régénération positive, dont toutes les phases importantes doivent pourtant, par ia nature d'une telle rénovation, s'y accomplir simultanément. Notre théorie historique, en faisant spontanément ressortir cette cormexité nécessaire, permet aussi d'apprécier exactement cette diversité secondaire, qu'il importe maintenant de caractériser rapidement, afin de terminer mon opération sociologique par un juste aperçu comparatif de l'accueil réservé à la nouvelle philosophie politique chez ces diverses nationalités; complément naturel de la comparaison que je viens d'indiquer pour les différentes classes modernes. La double évolution, à la fois négative et positive, solidairement accomplie, pendant les cinq siècles antérieurs, dans toute l'étendue de cette république occidentale, nous fournit, d'après les deux chapitres précédents, une base pleinement irrécusable pour cette détermination délicate, d'où toute vaine inspiration locale doit être soigneusement bannie : la concordance de ces deux séries simultanées doit surtout devenir, à cet égard, le principe décisif d'une entière conviction philosophique, qui doit d'aiileurs être naturellement fort avancée déjà par ces deux chapitres, où j'ai directement établi, à ce sujet, la distinction la plus générale, qu'il s'agit seulement ici de compléter brièvement, sous ma réserve accoutumée des développements ultérieurs, incompatibles avec les limites et même avec la destination de ce Traité.
Tous ces divers moyens essentiels d'appréciation comparative concourent évidemment, suivant nos indications antérieures, à représenter aujourd'hui la France comme le siège nécessaire de la principale élaboration sociale. Nous avons vu le commun mouvement de décomposition politique s'y opérer toujours, depuis le quatorzième siècle, d'une manière plus complète et plus décisive qu'en aucun autre cas, même pendant sa période spontanée, et, à plus forte
raison, à partir de sa systématisation, dont la dernière phase, quoique destinée immédiatement à l'ensemble de notre Occident, dût être d'abord essentiellement française ainsi que la crise finale qu'elle détermina nécessairement. Il serait superflu de prouver ici que le régime ancien, soit spirituel, soit temporel, est maintenant beaucoup plus déchu en France que partout ailleurs. Quant à la progression positive, l'évo^. lution scientifique, et même aussi l'évolution esthétique, sans y être, au fond, plus avancées, y ont certainement obtenu un plus grand ascendant social ; ce qui importe surtout à notre comparaison actuelle. Pareillement, l'évolution industrielle, quoique n'y pouvant encore offrir le plus large développement spécial, y a nécessairement amené déjà la nouvelle puissance temporelle beaucoup plus près d'une véritable snprématàe politique. Enfin, l'unité nationale, condition si capitale de cette grande initiative européenne, y est assurément plus complète et plus inébranlable qu'en aucun autre cas. J'ai assez expliqué comment un admirable instinct politique, malgré la tendance dissolvante de la métaphysique dirigeante, avait soigneusement maintenu, pendant la crise révolutionnaire, ce précieux résultat de l'ensemble de notre passé, dès lors même notablement consolidé par un plus vaste développement de la subordination spontanée de tous les foyers français envers le centre parisien. Au reste, la prédilection décisive qui, dans l'Europe entière, depuis Theureux avènement de la paix universelle, dispose de plus en plus, non seulement les artistes, les savants et les philosophes, mais la plupart des hommes cultivés, à voir dans Paris une sorte de patrie commune, doit certainement dissiper toute grave incertitude sur la perpétuité nécessaire de cette noble initiative, si chèrement acquise.
Malgré le défaut de nationalité, l'ensemble de tous les autres caractères me semble devoir déterminer, contrairement à l'opinion commune, à concevoir l'Italie comme étant, après la France, le pays le mieux disposé à la régénération positive. L'esprit militaire y est peut être plus radicalement éteint que partout ailleurs ; et cette même lacune, funeste à d'autres égards, dont j'ai expliqué, au cinquante-quatrième chapitre, la cause nécessaire, n'est sans doute pas étrangère à une telle préparation négative. Quoique la conservation du catholicisme n'y ait pu être aussi avantageuse qu'en France au plein essor original de l'ébranlement philosophique, la
compression rétrograde, assez intense pour préserver les populations contre toute grave extension de la métaphysique protestante ou même déiste, n'a pu cependant y empêcher ensuite, chez la plupart des esprits cultivés, une entière émancipation théologique aujourd'hui mal dissimulée. En outre, cette influence générale, dont j'ai tant signalé les propriétés essentielles pour les deux dernière phases de l'évolution moderne, a spécialement réservé à la population italienne la transmission naturelle de ce qui, dans les anciennes habitudes catholiques, est susceptible d'incorporation aux nouvelles mœurs positives, relativement à la division fondamentale des deux puissances élémentaires, dont le véritable instinct ne peut maintenant se trouver que là suffisamment familier. L'évolution scientifique et l'évolution industrielle, quoique presque aussi avancées qu'en France, y ont pourtant obtenu une prépondérance sociale beaucoup moindre, par suite d'une moindre extinction populaire de l'esprit religieux et aristocratique : mais elles y sont, au fond, plus rapprochées de leur ascendant final que chez tout le reste delà communauté occidentale. Il serait assurément superflu d'y mentionner l'admirable développement de l'évolution esthétique, qui, plus complète et plus universelle que partout ailleurs, y a si heureusement réalisé sa propriété caractéristique d'entretenir, chez les plus vulgaires intelligences, l'éveil fondamental de la vie spéculative. Quoique le défaut de nationalité dût évidemment y interdire une initiative politique si hautement réservée à la France, son influence est loin d'y empêcher une intime etrapide propagation du mouvement original. Convenablement appréciée par l^s bons esprits italiens, d'après l'ensemble de la saine théorie historique, cette lacune pourra même y déterminer une excitation plus prononcée à la réorganisation spirituelle : soit qu'on envisage le catholicisme, suivant l'indication; spéciale du cinquante quatrième chapitre, comme la cause essentielle d'une telle anomalie ; soit que l'impossibilité de constituer l'unité italienne fasse plus directement sentir l'importance supérieure de l'unité européenne, qui ne peut être obtenue que par la régénération intellectuelle et morale, et dont l'avènement pourra seul faire spontanément cesser, au profit commun de l'ordre et du progrès, des tentatives également chimériques et perturbatrices.
Envisagée dans toute l'étendue de la définition sociologique indiquée au début de ce volume, la population allemande me
paraît être, tout compensé, après les deux précédentes, la mieux disposée aujourd'hui, en résultat final de son évolution antérieure, à la réorganisation positive. L'esprit militaire ou féodal, et môme, malgré les apparences, l'esprit religieux, quoique y étant moins déchus qu'en Italie, n'y sont pas cependant aussi dangereusement incorporés qu'en Angleterre au mouvement général de la société moderne. Outre que la prépondérance politique du protestantisme y est beaucoup moins intime et moins universelle, elle n'y a pas empêché, là où il a le plus prévalu, que la grande concentration temporelle propre à la transition moderne n'y aboutît aussi, par une heureuse anomalie que j'ai signalée, au mode essentiellement monarchique, que nous avons reconnu si préférable, à tous égards, au mode aristocratique exceptionnel, éminemment particulier à l'Angleterre, et dont la seule Suède offre l'équivalent germanique, toujours très altéré. La plus dangereuse influence qui distingue cette population est certainement celle de l'esprit métaphysique, qui s'y trouve aujourd'hui plus répandu et plus dominant que partout ailleurs, et dont la désastreuse activité y entretient une mystique prédilection pour les conceptions vagues et absolues, directement contraire à toute vraie réorganisation sociale. Mais cet esprit, inhérent à l'élaboration protestante, est, par cela même, beaucoup moins prononcé dans l'Allemagne catholique ; et d'ailleurs il est déjà partout en pleine décroissance. A cela près, l'évolution germanique est aujourd'hui, pour l'ordre spéculatif de la progression positive, soit esthétique, soit même scientifique, plus complète et plus universelle qu'en Angleterre, surtout quant à l'ascendant social qui s'y rattache. Il est même évident, comme je l'ai noté au trente-sixième chapitre, que l'activité supérieure de l'esprit philosophique, malgré son caractère encore essentiellement métaphysique, entretient en Allemagne une précieuse disposition aux méditations générales, maintenant propre à y compenser plus qu'ailleurs les tendances dispersives de nos spécialités scientifiques. L'évolution industrielle, sans y être matériellement aussi développée qu'en Angleterre, y est pourtant moins éloignée de sa principale destination sociale, parce que son essor y a été plus indépendant de la suprématie aristocratique. Enfin, quoique le défaut de nationalité, résultant surtout du protestantisme, y offre un tout autre caractère qu'en Italie, il y comporte cependant une équivalente stimulation à la ré-
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génération positive : soit qu'un tel vœu doive y conduire à mieux sentir la nécessité de renancer enfin à la philosophie théologique, désormais principal obstacle à la réunion ; soit, comme en Italie, en faisant apprécier davantage la réorganisation spirituelle, spontanément commune à l'ensemble de l'Occident européen.
Diverses explications incidentes, dans les deux chapitres précédents, ont déjà dû spécialement disposer à comprendre, d'après la saine appréciatiou de l'ensemble de l'évolution moderne, que la population anglaise, malgré tous ses avantages réels, est. aujourd'hui moins préparée à une telle solution qu'aucune autre branche de la grande famille occidentale, sauf la seule Espagne, exceptionnellement retardée. L'esprit féodal et l'esprit théologique, par la profonde modification qu'ils y ont graduellement subie, y ont conservé plus qu'ailleurs une dangereuse Consistance politique, qui, longtemps compatible avec les évolutions partielles, y constitue maintenant un puissant obstacle à la réorganisation finale. C'est là que le système rétrograde, ou du moins fortement stationnaire, a pu être le plus complètement organisé, au spirituel et au temporel-. Jamais, par exemple, la prépondérance du jésuitisme n'a pu réaliser, sur le continent, l'institution d'une hypocrisie légale aussi hostile à l'émancipation humaine que celle dont la constitution anglicane, dirigée par l'oligarchie britannique, nous offre encore l'exemple journalier. La compensation matérielle, par laquelle un tel régime a tenté de s'incorporer à l'évolution moderne, en excitant d'abord un développement plus parfait de l'activité industrielle, y est finalement devenue, à beaucoup d'égards importants, une source directe d'entraves politiques : soit en prolongeant l'ascendant social d'une aristocratie, ainsi placée à la tête du mouvement pratique, où elle maintient la haute intervention du principe militaire, soit en viciant les habitudes mentales de l'ensemble de la population, par une prépondérance exorbitante du point de vue concret et de l'utilité immédiate ; soit, enfin, en corrompant directement les mœurs nationales d'après l'ascendant universel d'un intraitable orgueil et d'une cupidité effrénée, tendant à isoler profondément le peuple anglais de tout le reste de la famille occidentale. Nous avons reconnu que, par uns suite nécessaire, la double évolution spéculative y avait été notablement altérée, non seulement dans l'ordre scientifique, malgré les immenses progrès qui
s'y sont individuellement accomplis, mais aussi dans l'ordre esthétique, resté encore si imparfait, sauf l'admirable essor spontané du premier des beaux-arts ; l'incorporation sociale de l'un et de l'autre élément y est surtout moins avancée que chez les trois autres nations. Toutefois, ces divers dangers caractéristiques, qui doivent gravement entraver, en Angleterre, la commune régénération positive, parce qu'ils y affectent directement la masse sociale, n'empêchent pas que, par une imparfaite compensation, la coopération fondamentale à celte œuvre finale n'y doive être immédiatement fort active et très importante de la part des esprits d'élite, qui, par l'ensemble d'une telle situation, y sont déjà plus préparés que partout ailleurs, excepté en France. D'abord, leur position même les préserve plus facilement de la dangereuse illusion politique qui, dans le reste de notre Occident, vicie aujourd'hui les meilleures intelligences, en disposant à regarder comme une solution finale la vaine imitation universelle du régime transitoire propre à l'Angleterre, et dont l'insuffisance radicale y est assurément beaucoup mieux sentie maintenant qu'elle ne peut l'être sur le continent. Ensuite, la prépondérance exorbitante de l'esprit pratique y a du moins cet avantage, que, lorsqu'elle n'empêche pas, chez les intelligences convenablement organisées, l'essor continu des méditations générales, elle leur imprime involontairement un caractère de netteté et de réalité qui ne saurait ordinairement exister, à un pareil degré, en Allemagne, ou même en Italie. Par suite, enfin, de la moindre importance sociale des corporations scientifiques, ies savants, plus isolés, y doivent d'ailleurs offrir aujourd'hui une originalité plus réelle, et une plus grande aptitude à s'affranchir des tendances dispersives propres au régime de spécialité, dont l'indispensable transformation philosophique y trouvera probablement moins d'obstacles qu'en France.
Le retard spécial que durent éprouver, en Espagne, les deux dernières phases de l'évolution moderne, tant positive que négative, est, de nos jours, trop généralement apprécié pour qu'il faille motiver expressément ici le rang extrême que nous assignons à cette énergique population malgré ses éminents caractères, quant à sa préparation directe à la réorganisation finale. Quoique le système rétrograde n'y ait pu réellement obtenir une consistance aussi durable qu'en Angleterre, il y a pourtant exercé, sous une direction moins
habile, une compression immédiate beaucoup plus intense ; au point d'y entraver profondément l'essor partiel des nouveaux éléments sociaux, non seulement scientifique ou philosophique, mais aussi esthétique, et même industriel. La conservation exagérée du catholicisme n'y a pu devenir aussi avantageuse qu'en Italie au plein développement ultérieur de l'émancipation mentale, ni au maintien des habitudes politiques du moyen Age sur la séparation desdeuxpuissances. Sous ce dernier aspect surtout, l'esprit catholique y a été gravement altéré, par suite d'une incorporation trop intime au sytème de gouvernement ; de manière à susciter plutôt de vicieuses tendances thëocratiques que de saines dispositions à la coordination rationnelle entre le pouvoir moral et le pouvoir politique. Mais cette appréciation comparative ne doit jamais faire oublier l'irrécusable nécessité de comprendre aussi cet élément capital de la république occidentale dans la conception et dans la direction de la réorganisation commune, où la solidarité antérieure constitue le principe irrésistible de la connexité future ; quoique d'ailleurs cette inévitable condition puisse spécialement devenir une source d'embarras, soit philosophiques, soit politiques. L'admirable résistance du peuple espagnol à l'oppressive invasion de Bonaparte suffirait assurément pour y constater une énergie morale et une ténacité politique qui, là plus qu'ailleurs, résident surtout dans les masses populaires, et qui garantissent leur aptitude ultérieure au régime final, quand le ralentissement antérieur y aura pu être suffisamment compensé par les voies convenables.
D'après cette sommaire appréciation de l'inégale préparation de la régénération positive chez les cinq grandes populations qui doivent y participer à la fois, mais à divers degrés et sous divers modes, il importe beaucoup que l'élaboration philosophique destinée à la déterminer graduellement soit instituée de manière à toujours manifester cette commune extension occidentale, en s'adaptant toutefois assez heureusement aux convenances de chaque cas pour convertir, autant que possible, ces inévitables différences en nouveaux moyens d'accomplissement, par une judicieuse combinaison des qualités essentielles propres à chacun de ces éléments nationaux. Afin de mieux remplir cette condition capitale, il conviendrait de placer expressément, dès l'origine, cette élaboration fondamentale sous l'active direc-
tion d'une association universelle, d'abord très peu nombreuse, mais ultérieurement réservée, par de sages affiliations successives, à un vaste développement, et dont la dénomination caractéristique de Comité positif occidental indiquerait sa destination à conduire, dans toute l'étendue de la grande famille européenne, la réorganisation spirituelle appréciée, et même ébauchée, d'après l'ensemble de ce Traité (1). Cette association philosophique, indifféremment issue, chez ces diverses nations, de tous les rangs sociaux, soit pour l'élaboration directe, soit pour l'efficacité des travaux, tendrait ouvertement à systématiser. les attributions intellectuelles et morales désormais abandonnées de plus en plus par les gouvernements européens, et déjà livrées, du moins en France, à la libre concurrence des penseurs indépendants. Si j'ai suffisamment caractérisé la nature et l'étendue de la réoganisalion spirituelle, fondée sur l'essor direct de la vraie philosophie moderne, on doit sentir quelle immense activité devrait, à tous égards, développer partout cette sorte de concile permanent de l'Église positive soit pour accomplir une vaste élaboration mentale, où toutes les conceptions humaines doivent être assujetties à une indispensable rénovation ; soit pour en faciliter la marche rationnelle par l'institution de collèges philosophiques propres à lui préparer directement de dignes coopérateurs ; soit pour en seconder la réalisation graduelle par l'universelle propagation d'une sage instruction positive, à la fois scientifique et esthétique ; soit, enfin, pour en régulariser peu à peu l'application pratique par un judicieux enseignement journa-
(1) Malgré le petit nombre des membres qui doivent primitivement former ce haut comité, et qui, par aperçu, ne me paraît pas devoir maintenant excéder trente, il importe que sa composition primitive représente expressément une telle coopération, proportion gardée d'ailleurs de l'aptitude nationale correspondante, soit collective, soit personnelle. D'après les indications précédentes, on y pourrait, par exemple, admettre huit Français, sept Anglais, six Italiens, cinq Allemands et quatre Espagnols. Sans attacher aucune vainc gravité à de tels chiffres, j'insiste seulement pour qu'aucune des cinq nations combinées n'y ait la majorité numérique, et que le contingent corresponde autant que possible à la participation réelle. La France et l'Angleterre constituant évidemment les deux cas les plus opposés, c'est leur combinaison qui doit nécessairement offrir l'importance la plus décisive dans la formation initiale d'une telle association. Ce comité siégerait d'ailleurs naturellement à Paris, mais en évitant de s'assujettir à aucune résidence invariable.
■SU PHILOSOPHIE POStTIVE
lier, tant oral qu'écrit, et même par une convenable intervention philosophique au milieu des divers confits politiques naturellement résultés de l'influence prolongée des anciens moteurs sociaux.
Malgré l'inévitable longueur de ce chapitre final, les principales conclusions sociales déduites de l'appréciation fondamentale de l'ensemble du passé humain n'y ont pu être que sommairement indiquées, sous la réserve des développements ultérieurs propres au Traité spécial que j'ai promis. J'espère néanmoins y avoir assez caractérisé la nouvelle philosophie politique, immédiatement destinée à conduire enfin vers son but nécessaire l'immense révolution où nous sommes directement plongés depuis un demi-siècle et qui doit, à tous égards, constituer la crise la plus décisive de révolution humaine. Par une telle détermination, j'ai finalement accompli la grande élaboration philosophique, commencée avec le tome quatrième, pour l'entière rénovation des spéculations sociales, et dans laquelle je crois avoir ainsi dépassé non seulement l'engagement initial pris au début de ce Traité, mais même les promesses plus rigoureuses que contenait la première partie de mon opération sociologique. En un temps où toutes les convictions morales et politiques sont essentiellement flottantes, faute d'une base mentale suffisante, j'ai directement posé les fondements rationnels de nouvelles convictions vraiment stables, susceptibles d'efficacité contre les passions discordantes, soit privées, soit publiques. Quand les considérations pratiques ont partout usurpé une exorbitante prépondérance, j'ai relevé la dignité philosophique et constitué la réalité sociale des saines spéculations théoriques, en établissant, entre les unes et les autres, une subordination systématique sanslaquelle il est impossible désormais de s'élever, en politique, à rien de grand ni de stable. A l'époque où l'intelligence humaine, sous le régime empirique d'une spécialité dispersive, menace de se consumer en travaux de détail de plus en plus misérables et de plus en plus éloignés de toute haute destination sociale, j'ai osé proclamer et même ébaucher le règne prochain de l'esprit d'ensemble, seul propre à faire universellement prévaloir le vrai sentiment du devoir. Ce triple but a été atteint par la fondation d'une science nouvelle, la dernière etla plus importante de toutes, sans laquelle le système de la véritable philosophie moderne ne saurait avoir ni unité ni consistance et qui,
je ne crains pas de l'assurer, quoique ne pouvant encore trouver sa place dans la constitution routinière et arriérée de nos académies scientifiques, n'en a pas moins, dès son origine actuelle, autantdepositivitéetplusderationalitéqu'aucune des sciences antérieures déjà jugées par ce Traité. Quelle que doive être l'importance des progrès ultérieurs réservés à la sociologie, ils offriront nécessairement beaucoup moins de difficultés que cette création fondamentale : non seulement parce que la méthode y est ainsi assez caractérisée pour apprendre désormais à retirer, d'une étude plus détaillée du passé, des indications plus précises de l'avenir; mais aussi parce que les conclusions générales ici obtenues, outre quelles sont, par la nature du sujet, les plus essentielles, serviront de guide universel aux appréciations plus spéciales.
Une telle fondation scientifique complétant enfin le système élémentaire de la philosophie naturelle préparée par Aristote, annoncée par les scolastiques du moyen âge, et directement conçue, quant à son esprit général, par Bacon et Descartes, il ne me reste plus maintenant, pour avoir atteint autant que possible, le but principal de ce Traité, qu'à y caractériser sommairement la coordination finale de cette philosophie positive dont tous les éléments essentiels, soit logiques, soit scientifiques, ont été successivement l'objet propre de six parties de notre élaboration hiérarchique, depuis les plus simples conceptions mathématiques jusqu'aux plus éminentes spéculations sociales. Telle sera la destination des trois chapitres complémentaires qui vont ici être consacrés, d'abord à la méthode, ensuite à la doctrine, et enfin à la future harmonie générale delaphilosophie positive, suivant l'annonce contenue au tableau synoptique initial, publié, il y a douze ans, avec le premier volume de ce Traité.
CINQUANTE-HUITIÈME LEÇON Appréciation finale de l'ensemble de la méthode positive
L'élaboration fondamentale que j'ai, le premier, osé entreprendre, se trouvant enfin suffisamment accomplie, même dans sa partie la plus nouvelle, la plus importante et la plus difficile, il faut désormais envisager la succession hiérarchique des six éléments essentiels qui en ont dû composer le vaste ensemble, depuis les plus simples spéculations mathématiques jusqu'aux plus hautes conceptions sociales, comme ayant été surtout destinées à élever graduellement notre intelligence au point de vue définitif de la philosophie positive, dont le véritable esprit général ne pouvait être autrement dévoilé. Nous avons ainsi systématiquement réalisé une évolution individuelle radicalement conforme à révolution nécessaire de l'humanité, que l'on peut maintenant, pour plus de facilité, se borner, sans aucun grave inconvénient, à considérer ici à partir de l'impulsion décisive déterminée par la double action, philosophique et scientifique, émanée de Bacon et de Descartes conjointement avec Kepler et Galilée. Cette indispensable préparation constituait évidemment le seul moyen pleinement efficace d'apprécier directement, soit quant à la méthode, ou quant à la doctrine, le vrai caractère propre à chacune des phases principales de la positivité rationnelle. En outre, l'homogénéité continue de ces diverses déterminations partielles nous a spontanément manifesté leur convergence croissante vers une même philosophie finale, dont la nature et la destination n'ont jamais pu être encore suffisamment comprises, par une suite inévitable de l'extension trop incomplète et de la culture trop dispersive qui devaient jusqu'ici distinguer son essor préliminaire, de façon à dissimuler profondément à la plupart de ses actifs promoteurs la
tendance nécessaire de l'ensemble des spéculations modernes. Pour caractériser convenablement cette philosophie, ainsi successivement appréciée quant à tous ses éléments indispensables, il ne nous reste donc plus, en résultat spontané de notre opération totale, qu'à indiquer, d'une manière sommaire mais directe, dans cette leçon et dans la suivante, la coordination définitive de ses différentes conceptions essentielles, d'abord logiques, puis scientifiques, d'après un principe d'unité réellement susceptible d'une telle efficacité, afin de pouvoir ensuite signaler rapidement, dans un dernier chapitre, la véritable activité normale, à la fois mentale et sociale, ultérieurement réservée au système qui doit devenir la base usuelle du régime spirituel de l'humanité, enfin parvenue, par tant de douloureux efforts, à sa pleine virilité.
Au chapitre précédent, les conséquences générales de l'étude approfondie du passé nous ont spécialement démontré l'inévitable urgence d'une pareille unité philosophique, comme constituant désormais la première condition fondamentale de la réorganisation intellectuelle et morale des populations les plus avancées. Mais, en outre, les esprits même qui, vicieusement contemplatifs, ne seraient pas aujourd'hui assez touchés de cette immense nécessité sociale, pourraient, en s'élevant au point de vue convenable, directement apprécier aussi, sous le simple aspect spéculatif, l'irrécusable réalité de ce besoin universel si évidemmentpropreaux temps actuels, où l'irrationnelle dispersion de travaux scientifiques menace désormais d'altérer profondément les principaux résultats de l'ensemble des efforts antérieurs en faisant bientôt dégénérer la plupart des recherches partielles en tentatives stériles et incohérentes, qui, de plus en plus dépourvues de but réel et de direction déterminée, ne pourraient enfin conserver qu'une activité spontanément destructive, aveuglément tournée contre cette harmonie progressive où Ton doit voir sans doute le plus précieux attribut de la vraie positivité moderne. Jusque dans les sciences les plus simples et par suite les moins imparfaites, il ne faut pas croire que les notions d'une certaine généralité puissent isolément résister toujours à cet essor désordonné des divagations individuelles, que tend maintenant à développer avec rapidité la déplorable anarchie philosophique dont tant d'intelligences étroites ou égarées se glorifient si étrangement aujourd'hui, et qui ne tarderait pas à devenir aussi contraire à la probité des opérations spéculatives
qu'à leur rationalité. Toutes nos conceptions abstraites y compris même les mieux établies, ne sauraient finalement persister sans une suffisante solidarité mutuelle. Sous l'abusive prolongation d'un inévitable interrègne philosophique, la même analyse dissolvante, qui semble aujourd'hui essentiellement bornée aux idées politiques et morales, où elle s'oppose spécialement, en vertu de leur complication supérieure, à une indispensable réorganisation, s'étendrait bientôt, de toute nécessité, d'après l'unité fondamentale de notre entendement, à tous les autres ordres de spéculations, de manière à ne laisser intactes, en chaque genre quelconque, que les vérités les plus grossières et les moins précieuses, comme l'indiquent déjà, dans le monde scientifique actuel, par une première extension de cette funeste situation, tant de graves divergences et d'aberrations capitales sur beaucoup d'importants sujets. En un mot, si l'esprit positif, dont l'empirique spécialité a maintenant cessé de correspondre aux besoins temporaires d'une évolution préparatoire, devait rester indéfiniment privé de toute systématisation usuelle, un tel désordre reproduirait inévitablement, chez les modernes, sauf la diversité des formes, l'équivalent essentiel de cette honteuse dégradation mentale que détermina jadis, parmi les populations grecques de l'antiquité et du moyen âge, le libre essor des divagations théologico-métaphysiques. Ceux donc qui persistent à n'attribuer à la moderne évolution scientifique d'autre réaction philosophique que la simple dissolution de l'antique régime intellectuel, sans y vouloir chercher de nouvelles bases générales d'une discipline plus parfaite et plus durable, tendent nécessairement, à leur insu, vers la destruction sophistique de ces mêmes acquisitions partielles auxquelles ils attachent une importance très légitime, quoique trop exclusive, et qui, dans la pensée des premiers fondateurs de la philosophie positive, étaient, au contraire, principalement destinées, comme nous l'avons historiquement reconnu, à permettre enfin la réorganisation totale du système spéculatif, d'après une indispensable préparation graduelle, à la fois logique et scientifique, aujourd'hui suffisamment accomplie.Depuis que la spécialisation empirique a essentiellement perdu son office temporaire par l'extension décisive de l'esprit positif à tous les ordres principaux de phénomènes naturels, elle oppose de puissants obstacles à tous les grands progrès scientifiques, et même elle compromet gravement la conser-
vation réelle des résultats antérieurs. Telle est, au fond, la première cause générale de Tétat flottant où se trouvent aujourd'hui, suivant notre appréciation directe, la plupart des conceptions biologiques, surtout chez la nation où la double évolution moderne, tant négative que positive, a été la plus complète. Mais cette désastreuse influence n'est marquée davantage dans les études organiques qu'en vertu de leur complication supérieure et de leur besoin plus prononcé d'unité directrice; la prolongation ultérieure de l'anarchie scientifique produirait nécessairement des ravages analogues dans les études inorganiques, y compris les études mathématiques, que le régime actuel tend déjà visiblement à réduire de plus en plus à la stérile accumulation d'incohérents détails, sous l'aveugle impulsion d'une avide concurrence, dont l'essor déréglé promet de faciles triomphes aux médiocrités ambitieuses. Ainsi, même abstraction faite des hautes exigences sociales que nous avons vues prescrire impérieusement la systématisation finale de la vraie philosophie moderne, le simple intérêt des sciences suffirait aujourd'hui pour en démontrer l'urgence, en y signalant le seul moyen général de consolider suffisamment l'admirable évolution spéculative ébauchée pendant les deux derniers siècles.
Cette indispensable coordination devient maintenant une heureuse conséquence spontanée du plan fondamental qui caractérise ce Traité, où le développement continu de la positivité rationnelle, dans ma propre intelligence comme dans celle du lecteur attentif, a été nécessairement assujetti, suivant la hiérarchie naturelle des phénomènes correspondants, à une succession toujours homogène d'états de plus en plus complets, dont chacun embrasse essentiellement tous les précédents, en sorte que le dernier d'entre eux, relatif aux conceptions les plus complexes que puisse aborder l'esprit humain, constitue aussitôt la liaison universelle et définitive des diverses spéculations positives. Aussi, malgré l'importance et la difficulté intrinsèques des résultats généraux propres à ces trois chapitres extrêmes, leur facile établissement nous offrira-t-il enfin la juste récompense d'une lente et pénible élaboration, qui n'avait jamais pu jusqu'ici être convenablement instituée.
Une véritable unité philosophique exigeant certainement l'entière prépondérance normale de l'un des éléments spéculatifs sur tous les autres, la question principale se réduit
donc ici à déterminer directement quel est celui qui doit finalement prévaloir, non plus pour l'essor préparatoire du génie positif, mais pour son actif développement systématique, parmi les six points de vue fondamentaux, mathématique, astronomique, physique, chimique, biologique et enfin sociologique, que nous avons successivement appréciés, et à l'ensemble desquels se rapportent inévitablement toutes les spéculations réelles. Or la constit-ation même de notre hiérarchie scientifique démontre aussitôt qu'une telle prééminence^ mentale n'a jamais pu appartenir qu'au premier ou au dernier de ces six éléments philosophiques : car eux seuls, évidemment, sont susceptibles d'universalité nécessaire, l'un par la destination, l'autre par l'origine de Leurs conceptions respectives. La phiiosophie mathématique, d'où nous pouvons momentanément nous dispenser de séparer la philosophie astronomique, qui n'en est, à vrai dire, qu'une manifestation décisive, présente d'abord des titres irrécusables à la suprématie rationnelle, en vertu de l'incontestable extension des lois géométriques et mécaniques à tous les ordres possibles de phénomènes naturels. Sous un autre aspect, la philosophie sociologique, d'où nous pouvons pareillement cesser d'isoler la philosophie biologique, qui lui sert de base immédiate, doit aujourd'hui directement aspirer à la souveraineté intellectuelle, sauf l'indispensable condition, que j'ose dire désormais suffisamment accomplie, d'une véritable positivité; puisque toutes nos spéculatio-ns quelconques peuvent être réellement envisagées comme autant de résultats nécessaires de l'évolution spéculative de l'humanité, suivant les explications spéciales du quarante-neuvième chapitre. Quant au couple intermédiaire, formé par la philosophie physico-chimique, sa nature propre le rend assurément trop éloigné à la fois du point de départ et du but convenables à l'ensemble de l'élaboration positive, pour qu'il doive jamais prétendre, dans ce grand conflit mental, à aucune autre influence essentielle que celle de seconder puissamment l'une ou l'autre de ces deux impulsions rivales, dont il subit inévitablement l'action simultanée.
La principale question philosophique étant ainsi réduite à reconnaître maintenant, dans l'économie finale du système positif, l'entière prépondérance rationnelle, soit de l'esprit mathématique, soit de l'esprit sociologique, notre théorie générale de l'évolution humaine, spécialement en ce qui con-
cerne l'appréciation historique de la progression moderne, nous permet aisément d'établir, sans aucune grave incertitude, que, si le premier a dû nécessairement prévaloir pendant la longue éducation préliminaire qu'exigeait, en chaque genre, l'éveil successif d'une positivité durable, le dernier est, au contraire, seul susceptible, à tous égards, de diriger désormais, avec une véritable efficacité, l'essor universel et continu des spéculations réelles. Cette distinction fondamentale, qui constitue la première et la plus importante de nos conclusions générales, contient à la fois l'explication et le dénoûment du déplorable antagonisme jusqu'à présent insoluble, incessamment développé, depuis trois siècles, entre le génie scientifique et le génie philosophique, dont les justes prétentions respectives, d'une part à la positivité, d'une autre part à la généralité, doivent être ainsi définitivement conciliées, pour que l'état normal de l'humanité pensante puisse convenablement reposer sur la satisfaction continue de ces deux besoins également irrécusables. Pendant que la science poursuivait vainement, sous l'impulsion mathématique, une systématisation chimérique, la philosophie élevait d'impuissantes réclamations métaphysiques contre le funeste abandon du point de vue humain. Jusqu'à ce que l'évolution totale de l'humanité ait été ramenée à de véritables lois naturelles, ce qui, j'ose le dire, n'a jamais existé encore ailleurs que dans ce Traité, l'esprit moderne, qui devait d'abord être principalement avide de positivité, ne pouvait accueillir suffisamment les protestations relatives au besoin permanent de généralité, parce que, malgré leur légitimité implicite, elles se rattachaient alors inévitablement à un régime caduc, d'où il fallait avant tout irrévocablement sortir. Mais l'extension homogène du vrai caractère positif à* tous les ordres essentiels de spéculation réelle doit maintenant permettre aux conceptions sociologiques de reprendre enfin l'ascendant universel qui appartient régulièrement à leur nature, et qui n'avait dû leur échapper provisoirement, depuis la dernière période du moyen âge, que par l'exigence temporaire des conditions primordiales propres à l'évolution positive.
Dans chacune des six parties essentielles de ce Traité, la science mathématique a été tellement recommandée comme la première source fondamentale, aussi bien pour l'individu qne pour l'espèce, de toute positivité rationnelle, qu'on ne saurait sans doute me soupçonner aucunement de mécon-
naître jamais sa véritable influence philosophique, qui, après in'avoir si heureusement fourni, dès ma première jeunesse, le point de départ le plus convenable à l'ensemble de mes longues méditations, m'a spontanément offert ensuite, par un commerce intime et journalier, le meilleur moyen de restaurer toujours les forces élémentaires de mon intelligence. Mais, d'une autre part, nous avons continuellement reconnu, avec la même certitude, que les conceptions mathématiques sont, par leur nature, essentiellement impuissantes à diriger la formation d'une philosophie réelle et complète, susceptibles d'une active universalité. Cependant, toutes les nombreuses tentatives entreprises depuis trois siècles pour constituer une nouvelle philosophie, propre à remplacer enfin la philosophie théologico-métaphysique, ont dû être, comme je viens de l'expliquer, et ont été, eneftet, toujours essentiellement conçues d'après un tel principe, employé sous des formes plus ou moins explicites. Le seul de ces efforts prématurés qui mérite véritablement un éternel souvenir, à raison des services indispensables, quoique passagers, qu'il a certainement rendus, consiste sans doute dans la grande construction cartésienne, qui,' très supérieure sous les principaux aspects, à celles qu'on a voulu ensuite lui substituer, en a d'ailleurs spontanément fourni le type général. Or cette mémorable conception, qui érigeait la géométrie et la mécanique en fondements directs de la science universelle, a heureusement présidé, pendant un siècle, malgré ses immenses inconvénients, au premier essor décisif de la positivité rationnelle dans les diverses branches essentielles de la philosophie inorganique. Mais, outre que les études morales et sociales y avaient été, dès l'origine, systématiquement écartées, ce qui suffisait assurément pour constater le défaut radical de véritable universalité propre à un tel point de vue, il est clair que son extension forcée aux plus simples spéculations biologiques y a finalement exercé une influence perturbatrice, dont elles ne sont pas même aujourd'hui assez dégagées, quoiqu'elle fût d'abord inévitable, et même indispensable, pour y neutraliser alors l'esprit métaphysique, comme je l'ai spécialement expliqué en son lieu. Quels qu'aient été. depuis cet ébranlement initial, les immenses progrès des théories mathématiques, ils ne pouvaient nullement améliorer la nature d'un tel principe philosophique, sauf le perfectionnement spécial de ses applications secon-
daires ; en sorte que les tentatives ultérieures ont été réellement encore plus vicieuses. Le sentiment confus de leur impuissance nécessaire et de leur inoppportunité croissante les a d'ailleurs fait abandonner peu à peu à des esprits inférieurs ; ils ont, en général, transporté dans l'ordre des phénomènes physico-chimiques le point de départ de leurs conceptions universelles, contrairement aux conditions fondamentales d'une telle opération, qui assignaient aux spéculations astronomiques la présidence exclusive de tout système semblable, comme l'avait si bien compris le premier fondateur. Malgré l'inévitable discrédit dont ces essais chimériques ont été de plus en plus frappés, ils correspondent tellement, quoique d'une manière fort insuffisante, au besoin fondamental de liaison universelle qu'éprouvent intimement les intelligences modernes, et que cette voie semble seule jusqu'ici pouvoir satisfaire, que les philosophes proprement dits ont été souvent entraînés, même de nos jours> à quitter le point de vue moral et social, unique source de leur force spontanée, pour suivre de pareils projets, à Tenvi des géomètres et des physiciens, sans pouvoir être aussi excusables par l'influence habituelle d'une instruction trop spéciale, dont l'influence a toutefois trop peu altéré, d'ordinaire, le mérite comparatif de leurs efforts en ce genre. Ainsi l'inactivité actuelle d'une telle tendance, en résultat purement empirique des nombreux échecs antérieurs, n'indique point que nos savants aient réellement abandonné un pareil principe philosophique, dont l'application ultérieure, d'après des découvertes physiques inattendues ou de nouveaux progrès mathématiques, n'a pu encore cesser de constituer leur utopie favorite ; l'instinct vague et passager de son inanité radicale, loin de les exciter à la recherche d'un lien plus efficace, ne fait jusqu'ici qu'augmenter presque toujours leur irrationnelle répugnance contre toute autre systématisation quelconque, et même leur dédain trop fréquent envers les parties de la philosophie naturelle dont la complication supérieure exclut essentiellement tout espoir d'y étendre jamais l'empire effectif des conceptions géométriques et mécaniques. Pour sortir enfin de cette stérile et dangereuse situation, qui entrave radicalement l'essor définitif, à la fois mental et social, de la saine philosophie moderne, il devient donc indispensable d'examiner directement la grande question du mode fondamental suivant lequel doit s'opérer
désormais la liaison universelle des spéculations positives : or la forme la plus rapide et la plus décisive de cette discussion finale consiste évidemment dans une comparaison immédiate entre les deux marches opposées, Tune mathématique, l'autre sociologique, seules vraiment susceptibles de rivaliser à cet égard.
Quoique les titres philosophiques de l'esprit mathématique soient sans doute principalement relatifs à la méthode, on ne saurait douter néanmoins que, si la véritable logique scientifique y a nécessairement trouvé son essor primordial, elle n'a pu développer suffisamment ses divers caractères essentiels que par son extension ultérieure à des études de plus en plus complexes, jusqu'à ce que, par des modifications de plus en plus profondes, elle ait finalement embrassé les spéculations les plus difficiles, qui, vu leur dépendance naturelle de toutes les autres, exigent inévitablement la combinaison permanente de tous les moyens antérieurs, outre ceux qui leur sont spécialement propres. Si donc on supposait toutes les ^diverses classes de savants positifs convenablement élevées suivant les inégales exigences rationnelles de leurs destinations respectives, les sociologistes vraiment dignes de ce nom seraient les seuls qui pussent être regardés comme ayant une connaissance complète de la méthode positive, dont les géomètres, au contraire, d'après l'indépendance même de leurs travaux, auraient naturellement la notion la plus imparfaite, précisément parce qu'ils ne la concevraient qu'à l'état rudimentaire, tandis que les autres en auraient seuls suivi l'évolution totale. Les vices métaphysiques que nous ont spécialement offerts, dans les deux premiers volumes de ce Traité, la plupart des grandes spéculations mathématiques, sont loin de tenir uniquement à l'ancienneté de leur formation, en un temps où l'antique philosophie conservait partout une suprématie dont la science la plus abstraite ne pouvait suffisamment s'affranchir. Ils résultent surtout de l'isolement exclusif qui distingue aujourd'hui ces conceptions élémentaires, sur lesquelles les parties supérieures de la philosophie naturelle n'ont pu encore exercer une réaction logique indispensable à leur pleine maturité. Aucun attribut fondamental ne saurait mieux définir l'esprit positif, comme je l'ai tant établi, que la substitution universelle d'un point de vue convenablement relatif au point de vue nécessairement absolu de la philosophie théologico-métaphysique. Or ce
caractère principal est assurément trop peu marqué jusqu'ici dans les notions mathématiques, où l'extrême facilité des déductions, souvent réduites à une sorte de mécanisme technique, fait si fréquemment illusion sur la vraie portée de nos connaissances, surtout pour l'application aux phénomènes naturels, qui nous a présenté, sous une telle influence, beaucoup d'irrécusables exemples d'une tendance vicieuse vers des enquêtes radicalement inaccessibles à la raison humaine, et dune puérile obstination à substituer indûment l'argumentation à l'observation. Les saines spéculations sociologiques, au contraire, où le point de vue historique obtient spontanément une prépondérance intime et continue, doivent offrir, par leur nature, la plus complète manifestation possible de cet attribut essentiel de la vraie positivité rationnelle. Pour tous ceux qui ont convenablement apprécié la profonde nécessité de rendre la véritable philosophie moderne principalement historique, cette incontestable considération suffirait à démontrer irrévocablement l'entière prééminence philosophique de l'esprit sociologique. Il faut reconnaître, en outre, sons un autre aspect fondamental, que le sentiment universel de l'invariabilité des lois naturelles doit être habituellement trop peu développé par les études mathématiques, quoiqu'il y ait nécessairement puisé son premier essor systématique, parce que l'extrême simplicité des phénomènes géométriques, et même mécaniques, dont les lois y sont seules essentiellement appréciées, permet difficilement une pleine et active généralisation de cette grande notion philosophique, malgré la précieuse consolidation que doit lui procurer son extension réelle aux événenements célestes. Aussi a-t-on pu, à cet égard, remarquer en tout temps et sans excepier notre siècle, jusque chez d'éminents géomètres, une assez profonde inconséquence pour faire communément supposer dépourvus de lois constantes tous les phénomènes un peu compliqués, surtout quand l'action humaine y intervient à un degré quelconque ; au point de susciter enfin une branche spéciale de l'analyse mathémathique, le prétendu calcul des chances, que la raison publique flétrira bientôt comme une honteuse aberration scientifique, directement incompatible avec toute vraie positivité, tandis que le vulgaire de nos algébristes, après un siècle de stériles travaux, ose encore attendre le perfectionnement des études les plus importantes et les plus difficiles de
l'absurde utopie logique dont une telle conception forme la base principale. Les autres sciences fondamentales n'offrent maintenant, sous ce rapport, aucune équivalente monstruosité philosophique, et nous avons vu leur succession régulière présenter une manifestation de plus en plus décisive de l'invariabilité des lois naturelles. Mais la science sociologique est certainement la seule qui puisse développer un tel principe dans toute sa plénitude rationnelle, de manière à lui procurer une irrésistible efficacité, en l'étendant directement aux événements les plus complexes, ainsi soustraits enfin à la ténébreuse suprématie de l'esprit théologicométaphysique, auquel la transaction cartésienne avait été forcée de réserver encore cette extrême attribution, seul vestige, désormais effacé, de son ancienne toute-puissance. Sous quelque autre aspect capital qu'on examine la méthode positive, une juste appréciation comparative, dont ce Traité contient exactement tous les éléments essentiels, fera touours, j'ose le dire, finalement ressortir la haute supériorité logique du point de vue sociologique sur le point de vue mathématique. Vu l'unité fondamentale de cette méthode, tous les procédés généraux qui la composent se retrouvent sans doute nécessairement, sauf la diversité des formes, dans chacune des six sciences principales. L'incontestable privilège que possèdent, à cet égard, les études mathématiques, tient seulement à l'extrême simplicité de leur sujet propre, qui, devant offrir d'heureuses ressources pour y multiplier et y prolonger davantage les déductions rigoureuses, présente inévitablement des exemples spontanés de tous les artifices que notre intelligence puisse jamais employer. Mais, en vertu même de cette excessive simplification, les plus puissants de ces moyens logiques ne sauraient être parla suffisamment définis, et ne deviennent vraiment appréciables, comme je l'ai souvent montré, que lorsque les parties supérieures de la philosophie naturelle en ont fait convenablement saisir la principale destination, d'après une estimation directe des difficultés essentielles qui en exigent le développement. Quoique, une fois ainsi caractérisés, ils puissent devenir mieux connus en les retrouvant ensuite implicitement appliqués déjà dans certaines spéculations mathématiques, où il eût été auparavant impossible de les distinguer réellement, il faut convenir que cette sorte de vérification uniforme doit être ordinairement plus utile à la science
mathématique elle-même, par une lumineuse réaction philosophique, qu'à celle d'où émane la manifestation effective. On le voit surtout pour la méthode comparative propre à la biologie, et, encore davantage, pour la méthode historique propre à la sociologie : la honteuse ignorance de presque tous les géomètres quant à ces deux modes transcendants d'investigation rationnelle, qui constituent les plus éminentes créations logiques de notre intelligence, en présence des plus hautes difficultés scientifiques, témoigne assez clairement que la notion réelle n'en a pas été fournie par les études mathémathiques, bien qu'elles en puissent offrir spontanément, comme je l'ai montré en son lieu, quelques exemples véritables, d'ailleurs inutiles, et même inintelligibles, à tous ceux qui n'auraient pas puisé une telle connaissance à sa source vraiment originale.
La prééminence philosophique de l'esprit sociologique sur l'esprit mathématique, suivant leur aptitude respective à une active universalité, est encore plus spécialement évidente sous le rapport scientifique proprement dit, que sous le simple rapport logique ; en sorte qu'elle peut être ici rapidement motivée. Quoique le point de vue géométrique et mécanique soit, de toute nécessité, abstraitement universel, comme je l'ai hautement établi, en ce sens que les lois de l'étendue et du mouvement doivent exercer une première influence élémentaire sur tous les phénomènes quelconques, on sait que les indications spéciales qui en résultent, quelque précieuses qu'elles puissent être, ne sauraient jamais, fût-ce dans les cas les plus simples, dispenser aucunement de l'étude directe du sujet, qui doit toujours rester prépondérante, sous peine de conduire, par l'abus du raisonnement, soit à de stériles travaux, soit même à de graves aberrations, dont la physique actuelle nous a offert d'irrécusables exemples, tous clairement relatifs aune irrationnelle suprématie du mode mathématique, aspirant à gouverner les recherches qu'il > peut seulement seconder. Ces indications, constamment insuffisantes à un degré quelconque, deviennent, en outre, de plus en plus vagues et imparfaites à mesure que la philosophie naturelle étudie des phénomènes plus compliqués. Néanmoins, même envers le cas le plus extrême, j'ai, le premier, démontré la nécessité d'y prendre d'abord en sérieuse considération sociologique l'ensemble des lois géométriques et mécaniques, surtout en ne les séparant pas de leur grande manifestation
stroaomique. Mais, malgré l'indispensable lumière qu'ellesa doivent ainsi répandre sur le préambule élémentaire de ces hautes spéculations, leur impuissance radicale à diriger effectivement de semblables recherches devient alors tellement évidente que les phénomènes sociaux, et même moraux, ont été, dès l'origine, systématiquement exclus dans l'unique tentative vraiment puissante pour constituer une philosophie générale sous la seule impulsion mathématique, c'est-à-dire V effort du grand Descartes, qui, à la vérité, ne se faisait aucune grave'illusion sur la nalure précaire et la destination provisoire d'une semblable construction. Les plus simples phénomènes de la vie animale n'ont pu alors comporter, à un faible degré, la pénible extension d'un pareil mode philosophique que d'après l'insoutenable hypothèse d'automatisme, à laquelle Descartes avait été forcément conduit par les exigences fondamentales de cette vicieuse direction, dont le prolongement ultérieur n'a nullement produit, à cet égard, de meilleurs expédients, et a seulement fini par déterminer habituellement, chez ceux qui ne conçoivent pas d'autre philosophie, une sorte de répugnance involontaire envers les sciences naturelles où elle ne peut suffisamment prévaloir. Aussi l'esprit mathématique a-t-il aujourd'hui, sinon en principe, du moins en fait, essentiellement réduit ses prétentions directrices à la seule philosophie inorganique, en ne concevant même que très confusément l'incorporation effective du domaine chimique dans un vague et lointain avenir : ce qui est certainement fort loin de l'universalité qu'on poursuivait d'abord, et ce qui surtout semble consacrer indéfiniment la suprématie provisoire que Descartes avait dû laissser à l'ancienne philosophie à l'égard des études morales ou politiques ; en sorte que la situation fondamentale de l'esprit humain n'aurait ainsi fait aucun progrès général depuis deux siècles, au milieu de la plus intime agitation sociale : tout espoir d'une véritable organisation mentale, soit progressive, soit rétrograde, serait dès lors irrévocablement perdu, par l'éternelle coexistence de deux tendances radicalement incompatibles. Bornée au monde inorganique, la suprématie mathématique, quoiqu'elle y doive être beaucoup nuisible, n'y saurait d'ailleurs subsister que passagèrement, jusqu au temps, très prochain sans doute, où, suivant les exigences rationnelles de leur science, les vrais physiciens seront suffisamment préparés, d'après une éducation convenable, dont ce Traité a
indiqué la nature et le plan, à diriger par eux-mêmes, comme je les en ai tant pressés, l'usage permanent d'un puissant instrument logique, qu'ils peuvent sagement appliquer à chaque destination spéciale, et qui est souvent devenu, de nos jours, une source de graves embarras par suite d'une administration, nécessairement plus ou moins aveugle, laissée encore à des géomètres qui n'en peuvent assez comprendre le but ni les conditions. Les lois les plus générales de la nature inerte devant nous être éternellement inconnues, d'après notre inévitable ignorance des faits cosmiques proprement dits, l'esprit mathématique ne peut le plus souvent dominer les questions physiques qu'à l'aide de ces hypothèses profondément chimériques sur le mode essentiel de production des phénomènes, où j'ai si pleinement signalé l'une des plus dangereuses aberrations que puisse produire, dans la science moderne, la déplorable absence provisoire de toute vraie discipline philosophique ; puisque les efforts scientifiques prennent ainsi une direction entièrement contraire aux prescriptions fondamentales de la méthode positive, en abordant des problèmes radicalement insolubles, de manière à reproduire finalement, sous un imposant appareil, le caractère vague et arbitraire de l'ancienne philosophie. Or on doit reconnaître que cette désastreuse altération delà positivité rationnelle n'est essentiellement maintenue, dans la physique actuelle, que par la vicieuse prépondérance des géomètres : car les véritables physiciens, justement stimulés par un dédain, souvent très déplacé, envers l'observation directe, seraient déjà assez disposés spontanément à sentir l'inanité et les inconvénients des fluides fantastiques pour tenter aujourd'hui de débarrasser enfin leurs théories de ce vain échafaudage métaphysique, s'ils pouvaient se soustraire à l'ascendant algébrique, qui ne saurait se passer d'une telle base. Suivant ces appréciations successives, cette prétendue philosophie mathématique qui semblait, il y a deux siècles, devoir indéfiniment dominer l'ensemble des spéculations humaines, se trouvera donc bientôt réduite, en réalité, à ne présider, hors de sa propre sphère, qu'aux seules études astronomiques dont la direction générale paraît lui appartenir légitimement, vu la nature, évidemment géométrique ou mécanique, de tous les problèmes correspondants. Mais, afin de pousser cette analyse, à la fois historique et dogmatique, jusqu'à sa véritable conclusion, il faut remarquer, en outre, envers ce dernier cas, que la pré-
pondérance des géomètres en astronomie, quoique bien moins vicieuse qu'en aucune autre excursion, présente, même alors, un caractère forcé et précaire, relatif à une situation passagère, trop facile à modifier pour devoir subsister encore longtemps ; car, quelque capitale que doive être l'influence mathématique dans les études célestes, qui lui ont toujours offert le plus convenable exercice, cependant l'état normal, en astronomie comme en physique, consiste assurément dans l'administration continue de cet admirable instrument intellectuel, aussi bien que des simples instruments matériels, par ceux-là mêmes qui en comprennent suffisamment la destination spéciale et non par ceux qui en connaissent seulement la structure ; ce qui, en l'un et l'autre cas, exige uniquement une meilleure éducation scientifique, plus aisée, du reste, aux astronomes qu'aux physiciens, suivant nos explications directes. Depuis le développement, d'ailleurs si récent, de la mécanique céleste, les astronomes proprement dits, tels que les Bradley, les Mayer, les LacailJe, les Herschell, les Delambre,les Olbers, etc., ont souvent souffert de l'irrationnelle présomption des géomètres, qui, par un sentiment exagéré de la portée effective des prévisions dynamiques envers des phénomènes qu'ils ont trop peu étudiés, croient habituellement pouvoir y réduire le rôle des observateurs à la détermination subalterne de quelques coefficients ; ce qui a plus dune fois entravé déjà les découvertes réelles. Ainsi, tout porte à croire que l'ascendant fondamental de l'esprit purement mathémathique dans le système de la philosophie naturelle, bien loin de devoir augmenter désormais, comme on le suppose communément, éprouvera nécessairement un rapide et irrévocable décroissement jusqu'à ce que, sous l'essor ultérieur d'une éducation convenablement rationnelle pour la classe spéculative, la suprématie normale en soit renfermée entre les limites philosophiques du vrai domaine mathématique, à la fois abstrait et concret, tel que ce Traité Ta directement circonscrit. On peut assurer que le projet d'une philosophie générale dominée par les conceptions mathématiques sera de plus en plus regardé comme une vicieuse utopie métaphysique, dont une suffisante expérience a déjà hautement démontré l'impossibilité, et dont l'influence effective, au lieu de seconder aujourd hui l'essor naturel des connnaissances réelles, l'entrave désormais radicalement, depuis l'extension décisive de l'esprit posilif à toutes les branches essen-
tielles de la science inorganique. Ces irrationnelles tentatives, qui indiquent une si fausse appréciation de Ja destination et de la portée de l'entendement humain, n'ont obtenu provisoirement une véritable importance philosophique que par leur solidarité passagère avec les besoins intellectuels de la grande transition moderne, qui ne pouvait d'abord procéder autrement à l'irrévocable extinction de l'ancienne philosophie ; mais l'entier accomplissement mental d'une telle révolution, parla formation définitive de la science sociologique, livrera bientôt à leur profonde inanité naturelle des aberrations philosophiques ainsi privées de toute justification plausible.
D'après l'ensemble de ces considérations, j'ai pu, dans la grande alternative que nous examinons, démontrer suffisamment, du moins, par exclusion, sous le rapport scientifique, comme je l'avais déjà fait sous le rapport logique, la prééminence philosophique de l'esprit sociologique, sans avoir même besoin de faire directement contracter sa haute aptitude spontanée à diriger les méditations vraiment universelles avec celte impuissance nécessaire si évidemment propre, à cet égard, à l'esprit mathématique. Ayant, j'ose le dire, créé, et jusqu'ici seul cultivé cette nouvelle science fondamentale, envers laquelle toutes les autres ne doivent être finalement regardées que comme d'indispensables préliminaires graduels, il ne m'appartient pas de signaler ici l'importance et la fécondité de ses diverses réactions générales sur le perfectionnement essentiel des différentes sciences antérieures, auxquelles la sociologie, si elle est convenablement étudiée par quelques éminentes intelligences, rendra bientôt des services plus qu'équivalents à ceux qu'elle en a reçus pour son avènement initial. Une aussi récente formation ne saurait d'ailleurs permettre que ces exemples spéciaux, encore trop peu variés et surtout trop peu développés, soient aujourd'hui équitablement appréciables, sous l'ascendant unanime d'habitudes mentales plus ou moins contraires ; en sorte que c'est principalement à priori, suivant une juste notion de la nature nécessaire des saines recherches philosophiques, qu'on doit maintenant établir l'inévitable suprématie rationnelle de l'esprit sociologique sur tout autre mode, ou plutôt degré du véritable esprit scientifique ; mais aussi les motifs directs de ce genre sont tellement irrécusables qu'ils doivent aisément déterminer l'intime assentiment de tous les juges compétents et bien préparés.
Les diverses spéculations humaines ne sauraient évidemment comporter, en réalité, d'autre point de vue pleinement universel que le point de vue humain ou, plus exactement, social, le seul qui soit susceptible de se reproduire spontanément, d'une manière plus ou moins explicite, dans un exercice quelconque de notre intelligence, aussi bien quand elle se borne à contempler le monde extérieur que lorsqu'elle s'occupe immédiatement de l'homme. Ainsi, pour concevoir, en principe, les droits légitimes de l'esprit sociologique à l'entière suprématie philosophique, il suffit, suivant les explications spéciales indiquées à la fin du quarante-neuvième chapitre, d'envisager toutes nos conceptions, même positives, comme autant de résultats nécessaires d'une suite de phases déterminées propres à notre évolution mentale, à la t'ois personnelle et collective, s'accomplissant selon des lois invariables, les unes statiques, les autres dynamiques, que l'observation rationnelle, soit de l'individu, soit surtout de l'espèce, peut suffisamment dévoiler. Depuis que les philosophes ont commencé à méditer profondément sur les phénomènes intellectuels, ils ont dû constamment sentir, à un degré quelconque, malgré les ténèbres et les illusions de l'état métaphysique, l'inévitable réalité de ces lois fondamentales; car leur existence, conformément à la lumineuse réflexion de Tracy, est toujours implicitement supposée dans chacune de nos études, où aucune conclusion ne serait possible si la formation et la variation de nos opinions normales n'étaient pas radicalement assujetties à un ordre régulier, essentiellement indépendant de notre volonté, et dont l'altération pathologique n'est d'ailleurs nullement arbitraire. Mais, outre la difficulté transcendante d'un tel sujet et sa vicieuse investigation jusqu'ici, l'intelligence humaine n'étant, en effet, développable que par la société, il est clair, en vertu de l'intime solidarité continue tant démontrée, au tome quatrième, entre tous les phénomènes sociaux, que nulle découverte réelle et décisive ne pouvait être obtenue, à cet égard, jusqu'à ce que l'évolution totale de l'humanité eût été convenablement ramenée aune conception d'ensemble, ce qui n'est devenu vraiment possible que de nos jours, et se trouve accompli, pour la première fois, ou du moins suffisamment ébauché dans ce Traité. Quelque imparfaite que doive être encore une étude aussi compliquée et aussi récente, cependant notre élaboration historique ne permettant plus maintenant de méconnaître l'exactitude et
l'efficacité de ma théorie fondamentale sur la marche simultanée de l'esprit humain et de la société, la philosophie sociologique se trouve ainsi déjà munie d'un premier principe général propre à diriger son intervention naissante, aussi bien scientifique que logique, dans toutes les parties essentielles du système spéculatif, que cette universelle présidence, dont la rationalité est assurément incontestable, peut seule ramener enfin à une véritable unité, susceptible de consolider et accélérer le progrès de toutes les spéculations positives, que la prétendue unité mathématique tendait, au contraire, à entraver profondément. La réalité et la fécondité de cette nouvelle philosophie générale seraient, ce me semble, suffisamment vérifiées par l'existence même de ce Traité, où, pour la première fois, les diverses sciences ont pu être utilement assujetties à un point de vue commun, en respectant néanmoins la juste indépendance de chacune d'elles, et en raffermissant, au lieu de les altérer, leurs vrais caractères respectifs, sous l'inspiration continue d'une pensée unique, consistant toujours dans ma loi fondamentale des trois états spéculatifs, complétée, dès le début, par mon indispensable conception de la vraie hiérarchie scientifique. Si la brièveté de la vie et les graves difficultés de ma situation personnelle me permettent suffisamment la paisible exécution graduelle de tous les grands travaux que j'ai longuement préparés, je parviendrai, j'espère, à rendre la possibilité et l'importance d'une telle réaction philosophique irrécusables à ceux-là mêmes qui la repoussent le plus aujourd'hui, en l'appliquant directement, d'une manière spéciale, à l'ensemble des conceptions mathématiques, alors définitivement ramenées à une véritable systématisation. Dès ce moment, les lecteurs convenablement disposés doivent apprécier, en ce Traité, malgré l'inévitable rapidité de mes sommaires indications, les nouvelles lumières fondamentales que ce nouvel esprit universel, spontanément constitué par la création de la sociologie, peut immédiatement répandre sur chacune des sciences antérieures, fort au delà, j'ose le dire, des promesses initiales formulées, il y a douze ans, dans mes deux premiers chapitres. En me bornant ici à rappeler seulement ce qui concerne les études inorganiques, où une telle intervention philosophique est maintenant le plus contestée, j'indiquerai : 1° l'importante conception du dualisme facultatif, destiné à perfectionner toutes les hautes spéculations chimiques, en y dénouant
spontanément d'intimes difficultés, qui semblent actuellement insurmontables ; 2° en physique, la fondation de la saine théorie générale des hypothèses scientiiiques, dont l'ignorance entrave profondément le progrès de cette belle science en y altérant gravement la positivité des principales notions; 3° en astronomie, la juste appréciation finale de la prétendue astronomie sidérale, et la réduction nécessaire de nos véritables recherches à notre propre monde; 4° enfin, même en mathématique, la rectification capitale des bases essentielles de la mécanique rationnelle, du système total des conceptions géométriques, et des premiers fondements de l'analyse, soit ordinaire, soit surtout transcendante. Or toutes ces diverses améliorations, tendant toujours à consolider le vrai caractère propre à chaque science en môme temps qu'à perfectionner sa marche rationnelle, sont certainement dues, d'une manière plus ou moins directe, à l'universelle prépondérance^ du haut point de vue historique que la sociologie m'a fourni, et qui peut seule permettre de dominer constamment l'élaboration, à la fois statique et dynamique, des questions relatives à la constitution respective des différentes parties de la philosophie naturells.
Le choix du principe philosophique susceptible d'établir enfin une véritable unité parmi toutes les spéculations positives ne présente donc plus maintenant aucune grave incertitude : c'est uniquement de l'ascendant sociologique que doit résulter entre nos connaissances réelles une coordination stable et féconde aussi bien que spontanée et complète ; tandis que la suprématie mathématique ne saurait produire qu'une liaison précaire et stérile en même temps que forcée et insuffisante, toujours fondée sur de vagues et chimériques hypothèses, radicalement contraires aux conditions fondamentales de la positivité rationnelle, au lieu de constituer une simple conséquence générale des rapports effectifs manifestés par le commun développement scientifique, conformément à la nature spéciale de chaque branche. Comme la constitution variable de la classe contemplative réprésente nécessairement, à chaque époque, la situation correspondante de l'esprit humain, les rudiments incomplets de nouvelles corporations spéculatives qui se sont développés pendant les trois derniers siècles, sous l'imparfaite impulsion d'un positivisme naissant, ont jusqu'ici de plus en plus transporté aux géomètres une prépondérance qui, jusqu'à la
fin du moyen âge, était restée toujours inhérente, suivant les divers modes contemporains, aux études morales et sociales. Le terme naturel de cette anomalie provisoire, relative aux besoins indispensables mais temporaires de la grande transition moderne, est maintenant arrivé ; puisque, d'après le passage des théories sociologiques à l'état vraiment* positif, rien ne s'oppose plus désormais à ce que le point de vue humain reprenne à jamais l'ascendant normal qui lui appartient naturellement clans l'ensemble des spéculations humaines, où les nécessités scientifiques sont dès lors en pleine harmonie avec les nécessités logiques qui avaient d'abord déterminé une telle inversion exceptionnelle. Seulement, la nouvelle philosophie générale doit s'attendre ainsi, outre les entraves intellectuelles tenant aux préjugés et aux habitudes propres à ce long interrègne, à devoir lutter avec persévérance contre les passions et les intérêts d'une classe qui, quoique peu nombreuse, a dû devenir aujourd'hui très puissante, surtout chez la nation que nous avons reconnue, à tant d'égards, destinée à conserver longtemps encore la principale initiative de la rénovation finale. Tel est surtout le motif pour lequel ces compagnies célèbres, nécessairement dominées par les géomètres, suivant les conditions naturelles de leur institution provisoire, après avoir été justement regardées, dans les deux derniers siècles, comme placées à la tête du mouvement mental, constituent désormais, suivant les explications directes du chapitre précédent, un puissant obstacle à l'entier accomplissement de l'évolution philosophique dont ce progrès ne pouvait être que le préambule, en vertu de leur empirique obstination à consacrer indéfiniment une marche exceptionnelle, déjà parvenue à son extrême limite depuis le commencement de l'immense crise révolutionnaire où nous sommes plongés. Mais, malgré la gravité de ces obstacles, qui, quoique peu apparents, sont peut-être, au fond, les plus redoutables, du moins en France, parce qu'ils émanent spontanément du même milieu intellectuel qui a dû exclusivement fournir le vrai point de départ de la philosophie nouvelle, celle-ci, outre l'empire fondamental, irrésistible à la longue, de ses propriétés logiques et scientifiques, doit d'ailleurs trouver d'utiles auxiliaires jusqu'au sein de ces corporations arriérées, par suite des vices radicaux de leur incohérente constitution. La domination spéculative des géomètres est nécessairement plus ou moins oppressive, parce qu'elle est naturellement aveugle, en vertu
de l'entière indépendance de leurs travaux, qui, à raison de leur simplicité et de leur abstraction supérieures, n'exigeant aucune préparation hétérogène, doivent presque toujours rendre ces savants profondément étrangers à l'esprit et aux conditions de toutes les autres études positives; d'où résultent involontairement des (5hocs, et, par suite, des résistances, d'autant plus intenses, qu'il s'agit de sciences plus élevées dans notre hiérarchie générale. Ces intimes divergences académiques peuvent même s'aggraver assez, comme je l'ai indiqué au chapitre précédent, pour déterminer vraisemblablement la dissolution spontanée de ces agrégations mal cimentées, ou, ce qui serait équivalent, leur décomposition effective en compagnies partielles, déjà annoncée, dès le début de ce siècle, par la division trop peu comprise que l'avènement propre de la philosophie biologique a régulièrement déterminée dans la nature, jusqu'alors unique et toujours purement mathématique, du principal organe permanent de la plus illustre corporation savante. Quoique, par une évidente nécessité, le joug des géomètres doive être spécialement intolérable aux biologistes, il est, à divers moindres degrés, implicitement onéreux désormais à toutes les autres classes de savants, d'après l'action inégale mais commune du même principe perturbateur, l'irrationnelle prétention des études inférieures à diriger les études supérieures, la tendance du point de vue le plus simple et le plus incomplet à prévaloir constamment sur le plus complexe et le plus étendu. Or, ces discordances inévitables, qui doivent aujourd'hui s'accroître rapidement, à mesure que la constitution provisoire du mouvement scientifique pendant les deux derniers siècles devient plus évidemment contradictoire aux nouveaux besoins essentiels de la situation fondamentale, seront très propres à faciliter spontanément, dans le mode savant, l'accès final de la vraie philosophie, soit parce qu'elle offrira de puissants secours aux parties les plus lésées, soit en faisant sentir à tous son aptitude exclusive à prévenir ou à réparer une imminente dislocation. En un mot, cet esprit d'ensemble, maintenant si rare et si décrié que les saines spéculations sociologiques peuvent seules convenablement développer, sera dès lors, au contraire, universellement invoqué pour mettre un terme définitif aux perturbatious de plus en plus graves que doit bientôt déterminer l'essor insurmontable de notre anarchie scientifique; manifestant ainsi, au sein de la classe con-
templative, par un indispensable préambule, l'universelle destination organique qu'il devra réaliser ensuite sur la grande scène politique. L'intime dépendance nécessaire, à la fois logique et scientifique, qui caractérise la sociologie envers chacune des sciences antérieures, et que représente énergiquement la constitution que je lui ai imposée, l'irrécusable légitimité de son intervention rationnelle parmi toutes les autres spéculations réelles, ne tarderont pas à faire aisément accepter son ascendant continu, assez spontané pour ne pas devenir oppressif, et même toujours disposé à seconder activement l'essor naturel du véritable génie propre à chaque science, au lieu de l'entraver par les exigences pédantesques d'une homogénéité factice et stérile.
Quelques lecteurs, habituellement placés au point de vue philosophique, mais trop étrangers aux conditions difficiles d'une pleine positivité, trouveront sans doute que j'aurais dû moins insister ici sur la démonstration directe d'un droit permanent d'universelle prééminence spéculative, tellement inhérent à la nature des études sociales, qu'il ne semble pas d'abord susceptible d'aucune contestation sérieuse. Mais une plus exacte connaissance de la vraie situation fondamentale des intelligences modernes, et une plus profonde appréciation du dessein général de ce Traité, les convaincront bientôt que, dans l'état où j'ai maintenant conduit l'avènement final d'une nouvelle philosophie, cette question restait la seule importante à décider, puisque, tous les éléments de cette grande formation, étant désormais établis et caractérisés, et même successivement introduits selon leurs affinités réelles, leur systématisation spontanée se réduisait dès lors à déterminer rationnellement celui dont la commune prépondérance doit constituer aussitôt l'active unité d'un tel organisme. En second lieu, la principale difficulté philosophique consiste certainement aujourd'hui à concilier radicalement les deux besoins essentiels de positivité et de généralité, qui, quoique également impérieux, sont néanmoins assez diversement sentis pour sembler communément incompatibles, comme, sous l'aspect politique, les conditions du progrès et celles de l'ordre, auxquelles chacun d'eux paraît exclusivement correspondre, bien que, au fond, les unes et les autres dépendent réellement de tous deux. Or, après avoir enfin positivité l'élément intellectuel le. plus général, il fallait bien discuter directement la chimérique généralisation de l'élément le
plus spontanément positif, afin de faire irrévocablement cesser la seule alternative que comportât la question, en démontrant l'impuissance finale de la voie philosophique qu'avaient dû involontairement adopter les intelligences les plus avancées, depuis que l'esprit positif, d'abord nécessairement trop borné, avait tendu, par son extension graduelle, à un ascendant universel, sous l'énergique impulsion cartésienne. Quelque absurde que soit, en lui-même, ce mode mathématique, il méritait encore d'être sérieusement examiné, parce qu'il a dû sembler jusqu'ici le seul propre à offrir des garanties de positivité, quoique véritablement très insuffisantes. Avant cette indispensable appréciation finale, on n'aurait pu le dédaigner entièrement sans s'exposer, par cela seul, à maintenir involontairement la vaine suprématie officielle de la philosophie caduque d'où l'entendement humain veut et doit enfin se dégager irrévocablement. Entre le mode mathématique propre auxdeux derniers siècles et l'ancien mode théologico-métaphysique, j'ai réalisé, dans l'ensemble de ce Traité, par la création de la sociologie, un nouveau mode philosophique, satisfaisant à la fois et complètement aux conditions que chacun d'eux avait exclusivement en vue sans les remplir suffisamment. La première et la plus importante de mes conclusions générales devait donc consister, sans doute, à constater directement, d'après une sommaire discussion comparative, cette réalisation décisive, si vainement cherchée jusqu'ici. Tous ceux qui connaissent bien les esprits auxquels s'adresse surtout une telle démonstration, loin de la regarder comme étendue, regretteront avec moi que les limites indispensables de cet ouvrage, déjà très dépassées, ne m'aient pas permis de l'y développer assez pour déterminer une véritable conviction chez la plupart de ces intelligences vicieusement spéciales, où un précieux sentiment de la positivité élémentaire doit faire provisoirement •xcuser un vulgaire dédain de la vraie généralité.
Dans cette discussion finale, j'ai dû m'assujettir scrupuleusement, suivant les conditions générales établies au début de ce Traité, à toujours déduire m«s preuves de l'exclusive considération des sciences fondamentales ow abstraites, dont l'ensemble constitue ce que j'ai nommé, d'après Bacon, la philosophie première, destinée à fournir la base universelle des spéculations quelconques. Mais, en cas de contestation sérieuse, la démonstration actuelle, outre ses développements
ultérieurs, pourrait être puissamment fortifiée par une convenable adjonction des motifs essentiels relatifs à la science concrète, et même à la contemplation esthétique ; car ce mode sociologique, pour l'organisation de la philosophie positive, favorise spontanément leur essor respectif, auquel la persistance du mode mathématique serait directement contraire.
Sous le premier aspect, il ne faut jamais oublier que, si la science abstraite a dû être d'abord le sujet exclusif ou très prépondérant d«s grands travaux spéculatifs, elle doit cependant être constituée de manière à devenir ensuite le fondement naturel de la science concrète, qui, jusqu'ici, n'a pu acquérir, en aucun genre, aucune véritable rationalité, parce que tous les éléments philosophiques, dont la combinaison doit présider à sa formation, n'étaient point encore assez caractérisés, comme je l'ai expliqué dès la deuxième leçon. Or rien ne serait sans doute plus opposé à cette grande élaboration ultérieure que l'universelle prépondérance de l'esprit purement mathématique, qui, poussant l'abstraction au plus haut degré, même envers les plus simples phénomènes, et faisant toujours prévaloir le régime le plus analytique, est nécessairement incompatible avec cette réalité et cette concentration qui doivent inévitablement distinguer les études directement consacrées à l'existence effective des divers êtres, où les habitudes minutieuses et dispersives de la science actuelle seraient radicalement inadmissibles. Au contraire; quoiqu'il importe beaucoup, comme j'ai tâché de le fair-'1'^ sentir, de conserver d'abord aux spéculations sociologiques, ir1, caractère abstrait que je me suis attaché à leur imprime]'0 pendant tout le cours de l'opération historique terminée dans ce volume, il est clair que, par la complication supérieure de leur sujet, et par les vues d'ensemble qu'elles exigent continuellement, elles doivent spontanément développer les dispositions mentales les plus convenables à la cuit «ire rationnelle de l'histoire naturelle proprement dite, dont le vrai génie, éminemment humain et synthétique, si admirablement personnifiée chez notre grand Bulfon, sympathise nécessairement bien davantage, à ce double titre, avec le génie propre de la sociologie qu'avec celui d'aucune autre science fondamentale, sans en excepter la biologie elle-même. Les intérêts généraux des saines études concrètes exigent donc certainement que la présidence normale delà philosophie abstraite appartienne
finalement à la science où les inévitables inconvénients d'un état d'abstraction d'abord indispensable sont naturellement atténués, autant que possible, en vertu de la réalité plus complète du point de vue habituel ; des recherches qui demanderont continuellement l'application combinée de tous les divers ordres de notions scientifiques ne sauraient être convenablement dirigées que sous l'universel ascendant de l'esprit sociologique, seul susceptible d'organiser activement une telle combinaison.
Ces mêmes caractères corrélatifs de la sociologie, d'être la moins abstraite et la moins analytique de toutes les sciences fondamentales, de faire spontanément prévaloir les idées d'ensemble et le véritable point de vue humain, manifestent également, sous le second aspect ci-dessus indiqué, sa haute aptitude exclusive à constituer aussi, quand le temps sera venu, la transition nécessaire de la philosophie scientifique, alors à la fois abstraite et concrète, à la philosophie esthétique, qui doit y trouver toujours sa base rationnelle. Tout autre mode d'organisation de la philosophie première, fût-il d'ailleurs suffisamment réalisable, serait assurément impropre à régulariser cette intime subordination générale du sentiment du beau à la connaissance du vrai. Le caractère profondément synthétique qui distingue surtout la contemplation esthétique, toujours relative aux émotions de l'homme, dans les cas même qui semblent le plus s'en éloigner, ne sa'^-iit la rendre pleinement compatible qu'avec le genre %. esprit scientifique le mieux disposé à l'unité, comme étant SrJ plus empreint d'humanité. On doit reconnaître, à ce sujet, ^ue la tendance antiesthétique empiriquement reprochée à la philosophie positive y tient essentiellement à la vicieuse suprématie que l'esprit mathématique y exerce de plus en plus depuis trois siècles ; en ce sens, les plaintes ordinaires, quoique irrationnellement absolues, sont loin d'être dépourvues de fondement actuel : car rien4ie doit être aussi évidemment contraire à toute heureuse appréciation esthétique que les habitudes dispersives développées, chez les géomètres, par des études qui comportent spontanément un morcellement presque indéfini, et la disposition routinière qui en résulte trop souvent à argumenter quand il faudrait sentir. Mais, en passant désormais d'une vaine et stérile unité mathématique à une véritable et féconde unité sociologique, cette nouvelle philosophie se montrera finalement, j'ose l'assu-
rer, encore plus favorable à l'essor continu de tous les beauxarts que la philosophie théologico-métaphysique, envisagée même à l'état polythéique, que nous avons vue constituer, surtout à cet égard, sa pleine maturité; j'indiquerai sommairement, au dernier chapitre de ce Traité, l'explication directe et spéciale de cette réaction fondamentale. En ce moment, il suffit de remarquer, pour faire convenablement pressentir une semblable tendance, que l'esprit positif, qui, sous la présidence mathématique, avait dû rester entièrement étranger aux considérations esthétiques, se trouve.au contraire, naturellement forcé de se les incorporer profondément, aussitôt que, parvenu enfin au degré sociologique, comme il l'est dans cet ouvrage, il entreprend de découvrir les véritables lois générales de l'évolution humaine, dont l'évolution esthétique constitue l'un des principaux éléments ; cette étude étant d'ailleurs toujours subordonnée à l'irrécusable solidarité, à la fois logique et scientifique, qui rend essentiellement inséparables tous les divers aspects d'un tel sujet. Rien, sans doute, n'est plus propre qu'une pareille élaboration historique à faire spontanément apprécier la re]ation directe qui doit toujours subordonner le sentiment de la perfection idéale à la notion de l'existence réelle ; en écartant désormais tout intermédiaire surhumain, la philosophie sociologique établira habituellement, entre le point de vue esthétique et le point de vue scientifique, une irrévocable harmonie, éminemment utile à leur perfectionnement mutuel, en même temps qu'indispitrtsable à leur commune destination sociale. ef
Le seul ordre d'idées qui paraissse devoir nécessairem£at souffrir de cet avènement prochain de l'esprit sociologique, au lieu de l'esprit mathématique, à la présidence générale de la philosophie naturelle, c'est celui des applications industrielles, qui, devant surtout dépendre de la connaissance du monde inorganique, d'abord sous l'aspect géométrico-mécanique, et ensuite sous le rapport physico-chimique, semblent exposées à une sorte d'abandon funeste, dès que cette étude n'occupe plus le premier rang parmi les spéculations scientifiques. Mais d'abord il y aurait, au fond, peu d'inconvénients réels, même pratiques, à faire aujourd'hui subir un certain ralentissement effectif à un genre de combinaisons qui a pris maintenant une exorbitante prépondérance, et dont l'extrême facilité caractéristique, aussi bien que l'intime connexité avec les plus vulgaires penchants, menacent d'absorber tous les
autres modes plus nobles de l'activité humaine. On ne saurait craindre d'ailleurs, dans le milieu actuel, que cette diminution, résultat nécessaire de l'essor croissant des sentiments et des pensées propres à la réorganisation finale des sociétés modernes, soit jamais poussée au point de déterminer, à cet égard, aucune négligence vraiment dangereuse; et, si cette fâcheuse influence était possible, la philosophie nouvelle, toujours placée, par sa nature, au vrai point de vue d'ensemble, la rectifierait suffisamment : le gouvernement des sociologistes, ne pouvant être aveugle comme celui des géomètres, ne saurait produire, même sous l'ascendant des plus actives préoccupations philosophiques, aucune déconsidération des travaux mathématiques qui soit, à beaucoup près, comparable au stupide dédain que l'esprit mathématique inspire trop souvent, de nos jours, pour les études sociales. En second lieu, le véritable perfectionnement industriel dépend désormais bien davantage du judicieux emploi permanent, très imparfait jusqu'ici, des divers moyens déjà acquis que de l'accumulation désordonnée de moyens nouveaux; e»n sorte que la prépondérance des considérations générales, loin d'y être inopportune, y devient, au contraire, de plus en plus désirable, pour contenir, par une tendance sagement synthétique, les tentatives superficielles et incohérentes d'un fol entraînement analytique : ainsi, sous ce rapport, le régime sociologique est finalement plus favorable que le régime m^Thématique à l'utile développement des améliorations matérelles. Trop d'occasions décisives s'offrent maintenant de v&ifier combien l'esprit mathématique actuel est ordinairement impropre à diriger convenablement les opérations industrielles, parce que tout gouvernement effectif, même en ce cas élémentaire, exige principalement une continuelle appréciation d'ensemble, fort peu compatible avec les habitudes étroites et dispersives si fréquemment déterminées jusqu'ici par un ordre de spéculations où Ton s'attache essentiellement à poursuivre très loin chaque considération isolée, quelque secondaire qu'elle puisse être, sans s'inquiéter beaucoup delà pondération finale des divers motifs influents. Il importe, en troisième lieu, de reconnaître, à ce sujet, que l'élaboration ultérieure du nouveau corps de doctrine, destiné à systématiser l'action rationnelle de l'homme sur la nature, ne saurait être dignement accomplie que sous l'inspiration permanente de la philosophie sociologique, seule apte, comme envers la
science concrète et la théorie esthétique, à instituer réellement' la combinaison très complexe des divers aspects scientifiques exigée par la nature de ce grand travail dont les conditions et les difficultés sont encore à peine entrevues chez nos ingénieurs. J'ai déjà indiqué dès le début de ce Traité (voyez la deuxième leçon), le vrai principe de cette importante relation ; mais l'intime conviction de sa haute nécessité, afin de régulariser suffisamment l'harmonie fondamentale entre la contemplation et l'action, m'a d'ailleurs déterminé depuis longtemps à consacrer plus tard, si je le puis, un ouvrage spécial au développement direct d'une telle application de la nouvelle philosophie générale.
Ainsi, la triple élaboration ultérieure, d'abord concrète, ensuite esthétique, et enfin technique, que doit aujourd'hui savoir diriger toute véritable philosophie, confirmerait au besoin la démonstration pleinement décisive directement résultée ci-dessus de l'ensemble des motifs purement abstraits pour constater, à tant d'égards, la prééminence normale qui doit désormais appartenir irrévocablement à l'esprit sociologique dans le système entier des spéculations positives, à jamais affranchies de la vaine domination provisoire de l'esprit mathématique. Toute l'économie de cet ouvrage, surtout dans ces trois derniers volumes, a fait, du reste, assez connaître sous quelles difficiles conditions mentales cette indispensable suprématie est inévitablement acquise. Chacun des nouveaux philosophes devra d'abord s'assujettir systématiquement, comme je l'ai fait moi-même spontanément, à une lente et pénible préparation rationnelle, à la fois scientifique et logique, fondée sur l'étude hiérarchique des diverses branches essentielles de la philosophie naturelle, et destinée à permettre la saine élaboration spéciale des lois statiques et dynamiques propres à la sociabilité humaine. Sans la force et la constance, qu'exige l'entier accomplissement d'une telle initiation, nul ne doitprétendre, surtout de nos jours, à un ascendant philosophique qui suppose nécessairement une exacte connexité permanente entre le mouvement général et les divers progrès spéciaux, et qui sera naturellement trop contesté pour qu'aucune grave insuffisance de ses vraies conditions puisse rester inaperçue ou impunie. L'illusoire prépondérance des géomètres est d'une acquisition beaucoup plus facile, puis qu'elle ne demande pas la moindre préparation étrangère à leurs propres études, que leur simplicité caractéristique rend d'ailleurs aisément
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accessibles aujourd'hui à tant de médiocres intelligences, au prix de quelques années d'application régulière. Mais aussi l'ascendant sociologique comportera- t-il une active réalité que n'a pu jamais obtenir l'ambition mathématique, qui, malgré ses prétentions à l'universalité scientifique, a presque toujours exercé, pendant les deux derniers siècles, une suprématie plus apparente qu'effective, quoique le plus souvent perturbatrice, par une suite nécessaire de son intime irrationalité.
Cet avènement spontané d'une véritable unité, désormais assez constatée, dans le système entier de la philosophie positive, étant maintenant envisagé du point de vue le plus élevé, à la fois historique et dogmatique, vient heureusement dissiper enfin le fatal antagonisme mental qui, depuis vingt siècles, s'oppose de plus en plus à l'état pleinement normal de la raison humaine, où les conceptions relatives à l'homme et celles propres au monde extérieur ont toujours semblé jusqu'ici radicalement inconciliables, tandis que notre solution philosophique les combine irrévocablement, en assignant à chaque classe la juste influence générale, soit scientifique, soit logique, qui convient à sa propre nature, sans jamais altérer ainsi l'harmonie fondamentale. Nous avons directement reconnu, d'abord au quarantième chapitre et puis surtout au cinquante et unième, que l'antipathie graduellement développée entre l'esprit théologique et l'esprit positif ne pouvait avoir, à l'origine, d'autre principe essentiel que la simple aversion mutuelle de l'ordre suivant lequel devaient se succéder ces deux genres de spéculations, respectivement complémentaires, dont chacun tend plus ou moins à dominer l'autre : l'ensemble de notre élaboration historique a fait ensuite hautement ressortir l'intime réalité d'une telle appréciation. La préférence spontanée qu'a dû primitivement acquérir la considération de l'homme, alors seule applicable à l'uniforme explication du monde extérieur, a déterminé, dans la situation correspondante, le caractère nécessairement théologique de la philosophie initiale ; au contraire, les notions positives, qui, par une influence continue, explicite ou implicite, ont ultérieurement suscité l'altération toujours croissante de ce système primordial, devaient exclusivement émaner des plus simples études inorganiques, et spécialement de l'astronomie ; quoique l'esprit métaphysique, agent natu rel de ces modifications successives, en ait souvent dissimulé la véritable source, en se croyant créateur quand il n'était
qu'organe. Cet antagonisme élémentaire a réellement présidé, d'après le cinquante-deuxième chapitre, à la transformation du fétichisme en polythéisme, préparé par l'astrolâtrie ; mais sa tendance n'a pu devenir distinctement appréciable que dans le passage du polythéisme au monothéisme, où pour la première fois, l'évolution philosophique a dû exiger une vraie discussion. Alors, nous avons vu, au cinquante-troisième chapitre, la science inorganique, sous une apparence systématique due à l'uniforme prépondérance de la grande entité métaphysique, s'élever directement, en vertu de sa supériorité mentale, contre l'ancienne unité théologique, dès lors intellectuellement dissoute, quoique son aptitude sociale, opposée à l'insuffisance radicale de cette rivale, dût prolonger longtemps encore son ascendant politique : ainsi surgit, entre la philosophie naturelle et la philosophie morale, ce conflit fondamental qui, depuis Aristote et Platon, a dominé l'ensemble de l'évolution humaine, et dont l'élite de l'humanité subit maintenant la dernière influence, comme l'a montré tout le cours de notre opération historique. La troisième phase du moyen âge nous a fait voir, au cinquante -sixième chapitre, ce long antagonisme recevant, dans la mémorable transaction scoîastique, une profonde modification, premier symptôme décisif de l'irrévocable décadence de la philosophie initiale, dont l'efficacité social:) venait d'être essentiellement épuisée en constituant le catholicisme, et que les exigences, désormais prépondérantes, du progrès intellectuel, obligeaient à sanctionner, par une incorporation forcée, les prétentions politiques de la philosophie métaphysique, aupavant extérieure au système catholique. Dès lors régulièrement associée à une intronisation précaire, quoique sa participation dût tendre à y devenir de plus en plus exclusive, la profonde impuissance organique de celle-ci n'a jamais pu lui permettre d'éliminer entièrement les conceptions purement théologiques, seule base normale de son autorité générale et, dont elle a dû s'efforcer, au contraire, de maintenir l'empire ultérieur contre l'imminente invasion de l'esprit positif, qui, à partir de cette époque, devait graduellement développer sa commune incompatibilité avec ces deux modes, l'un principal, l'autre accessoire, de l'antique système mental. Quand l'essor continu des connaissances réelles, surtout astronomiques, eut enfin déterminé cette inévitable collision, le célèbre compromis cartésien vint caractériser une situation bien plus évidem-
ment provisoire que la précédente, en proclamant la suprématie directe et définitive de la méthode positive dans toute l'étendue de la philosophie naturelle, sous l'unique réserve d'une vaine présidence laissée encore à la méthode théologicométaph) sique envers les études morales et sociales ; brisant ainsi à jamais la fragile unité métaphysique instituée au treizième siècle. Cette incohérente position, qui a persisté jusqu'ici, ne comporte certainement d'autre issue, d'après l'ensemble de ma théorie historique, que l'universelle prépondérance de la positivité rationnelle, désormais seule susceptible d'un véritable ascendant général : autrement il faudrait désespérer de la systématisation mentale, et, par suite aussi, de la réorganisation sociale, soit progressive, soit même rétrograde. Mais les impuissantes tentatives opérées pendant les deux derniers siècles, pour constituer une véritable philosophie positive sous l'impulsion mathématique, devaient cependant disposer la raison publique à regarder cette exclusive solution comme essentiellement impossible. Dans celte douloureuse perplexité, l'extension finale de l'esprit positif aux spéculations morales et sociales, suffisamment accomplie par ce Traité, vient spontanément dénouer une difficulté fondamentale, de toute autre manière inextricable, en assurant une large satisfaction normale aux conditions, dès lors intimement solidaires, de l'ordre et du progrès, soit intellectuels, soit politiques. Ainsi se trouvent essentiellement conciliées désormais, en ce qu'elles renfermaient de légitime, les prétentions opposées soulevées, de part et d'autre, pendant les luttes philosophiques propres à la grande transition moderne, dont les diverses aberrations temporaires sont à la fois expliquées et éliminées. La positivité, que l'impulsion mathématique avait justement en vue d'introduire, quoique par une marche vicieuse, dans toutes les spéculations réelles, y est irrévocablement établie ; tandis que la généralité, dont la résistance théologico-métaphysique stipulait, avec raison mais sans force, les indispensables garanties, y devient nécessairement plus complète qu'elle n'a jamais pu l'être auparavant. Par là disparaît enfin la déplorable opposition qui, depuis l'évolution grecque, semblait rendre le progrès intellectuel contradictoire au progrès moral, et qui, en effet, à partir de la transaction scolastique, pendant que les exigences mentales prévalaient graduellement, a fait de plus en plus négliger l'appréciation des besoins moraux ; ainsi que le témoigne
encore trop souvent la situation actuelle des peuples avancés, où i'éducation de l'individu, reflet nécessaire de celle de l'espèce, est surtout dirigée vers l'essor intellectuel, sans s'inquiéter guère du développement moral. Quoique l'on doive regarder cette funeste division comme ayant été essentiellement inhérente à la nature propre à la transition moderne, elle en ?a certainement constitué la plus douloureuse condition : et cette grave considération contribuera sans doute à faire convenablement respecter, malgré les déclamations rétrogrades des diverses écoles théologico-métaphysiques, la seule philosophie qui puisse aujourd'hui résoudre effectivement ce désastreux antagonisme. Nous avons reconnu, au chapitre précédent, que, entre la souveraineté spontanée de la force et la prétendue suprématie de l'intelligence, cette philosophie finale tend à réaliser directement l'universelle prépondérance de la morale, que l'admirable tentative du catholicisme avait, au moyen âge, si noblement proclamée, mais sans pouvoir constituer suffisamment son avènement normal, alors inévitablement subordonné à une philosophie déjà implicitement caduque, dont l'ascendant politique exigeait depuis longtemps que l'évolution mentale se séparât provisoirement de l'évolution morale. Les propriétés morales inhérentes à la grande conception de Dieu ne sauraient être, sans doute, convenablement remplacées par celles que comporte la vague entité de la nature; mais elles sont, au contraire, nécessairement inférieures, en intensité comme en stabilité, à celles qui caractériseront l'inaltérable notion de l'humanité, présidant enfin, après ce double effort préparatoire, à la satisfaction combinée de tous nos besoins essentiels, soit intellectuels, soit sociaux, dans la pleine maturité de notre organisme collectif. Cette entière prépondérance normale de la morale devient désormais non moins indispensable à l'efficacité intellectuelle de révolution mentale qu'à sa destination sociale : car l'indifférence pour les conditions morales, loin d'être encore motivée par l'urgence supérieure des conditions intellectuelles, constitue maintenant un obstacle croissant à leur réalisation continue, en altérant directement la sincérité et la dignité des efforts spéculatifs, qui tendent aujourd'hui à dégénérer de plus en plus en instruments d'ambition personnelle, de manière à étouffer graduellement jusqu'au germe des vrais progrès scientifiques. Pour ne laisser aucune grave incertitude sur ce nœud fon-
damental de la philosophie positive, ii importe aujourd'hui de dissiper directement, chez tous les bons esprits, la dernière source essentielle des illusions métaphysiques, en faisant spécialement ressortir la véritable nature du point de vue humain, qui, de toute nécessité, doit être éminemment sociale, et pas seulement individuel : car, sous le rapport statique aussi bien que sous l'aspect dynamique, l'homme proprement dit n'est, au fond, qu'une pure abstration; il n'a de réel que l'humanité, surtout dans l'ordre intellectuel et moral. Or la philosophie pleinement théologique, soit polythéique, soit monothéique, est jusqu'ici la seule, à vrai dire, qui ait effectivement satisfait, à sa manière, à cette évidente condition générale ; et c'est surtout à cet égard que, malgré son extrême caducité, elle n'a pu être encore suffisamment remplacée. La métaphysique ancienne, scolastique, ou moderne, n'a jamais osé s'élever au-dessus du simple point de vue individuel, dont elle s'est efforcée, surtout depuis la transaction cartésienne, de consacrer dogmatiquement la prépondérance absolue, comme l'indique journellement son langage caractéristique, rappelant toujours des pensées d'isolement et de concentration personnelle, qui, malgré de vaines prétentions morales, doivent le plus souvent développer des sentiments d'égoïsme. Il en est essentiellement de même, dans l'ordre positif, quoique sous une meilleure forme, pour l'évolution mentale qui, d'abord surgie des études mathématiques et astronomiques, a graduellement tenté, pendant les deux derniers siècles, de constituer une philosophie vraiment nouvelle. En effet, quand la profonde insuffisance philosophique de l'esprit mathématique est devenue pleinement irrécusable, l'esprit biologique proprement dit, dont la positivité rationnelle commençait alors à prendre un essor décisif, s'est efforcé, à son tour, de devenir la base directe et principale de la coordination positive, qui depuis la fin du dix-huitième siècle, n'a pas cessé d'être ainsi conçue par les savants les plus avancés, comme le témoignent surtout les illustres exemples de Cabnnis et de Gall. Ce nouvel effort, dogmatiquement apprécié au quarante-neuvième chapitre, indiquait, sans doute, un véritable progrès, en ce qu'il transportait le centre moderne de la généralisation mentale beaucoup plus près de son siège réel; mais, sauf son utilité passagère, à titre d'intermédiaire d'abord indispensable, ce progrès, radicalement insuffisant, no snnrnit directement conduire qu'à une stérile utopie fondée
sur une vicieuse exagération des relations nécessaires entre la biologie et la sociologie, et tendrait finalement à éterniser l'antique régime intellectuel, en empêchant le développement propre des saines spéculations sociales, qu'elle tente vainement d'ériger en simple corollaire naturel des études biologiques. De quelque manière, soit métaphysique, soit même positive, que se trouve instituée la science de l'individu, elle doit être, sans doute, isolément impuissante à construire aucune philosophie générale, parce qu'elle reste encore étrangère à l'unique point de vue susceptible d'une véritable universalité. C'est, au contraire, de l'ascendant sociologique que la biologie, comme toutes les autres sciences préliminaires, quoique par une correspondance plus directe et plue étendue, doit exclusivement attendre la consolidation effective de sa propre constitution, scientifique ou logique, jusqu'à présent si incertaine. Séparément envisagée, l'évolution individuelle de l'esprit humain ne peut vraiment dévoiler aucune foi essentielle; elle ne saurait même fournir de précieuses indications ou vérifications importantes que lorsque son exploration rationnelle est dirigée et interprétée par les inspirations émanées de l'évolution totale de l'humanité, seule à la fois assez réelle et assez complète pour manifester suffisamment la véritable marche de notre intelligence : l'exécution même de ce Traité l'a. j'ose le dire, pleinement démontré; car, quelque utilité que j'y aie souvent tirée de la considération de l'individu, c'est évidemment à l'étude directe de l'espèce que j'ai dû, non-seulement d'abord la pensée fondamentale de ma théorie philosophique, mais ensuite aussi son développement caractéristique.
Ainsi, la phase biologique ne constitue réellement qu'un dernier préambule indispensable, comme l'avaient été auparavant les phases physico-chimique et astronomique, dans l'essor général de l'esprit positif, qui, spontanément issu des simples études mathématiques, a graduellement tendu, pendant les deux derniers siècles, à régénérer toutes nos conceptions élémentaires. Tant qu'il ne s'est point élevé jusqu'au degré sociologique, seul terme naturel de son éducation décisive, il n'a pu suffisamment parvenir à des vues vraiment d'ensemble, propres à lui conférer le droit et le pouvoir de constituer enfin une véritabie philosophie moderne, dont l'ascendant normal remplace à jamais l'antique régime mental : mais aussi, quand cette condition finale est convenable-
raent remplie, rien ne saurait empêcher une rénovation fondamentale qui, ardemment désirée et longuement préparée, soit par la plupart des hautes intelligences, soit par les vœux et les dispostions de la raison publique, trouvera même d'involontaires coopérateurs chez ses plus systématiques adversaires, suivant le privilège ordinaire des révolutions directement relatives à la méthode. Cette extrême préparation étant maintenant accomplie, son exacte appréciation générale ressort aisément de sa judicieuse confrontation au grand programme initial si puissamment formulé par Descartes et Bacon, dont les principales espérances philosophiques se trouvent ainsi pleinement consolidées, malgré la sorte d'incompatibilité qui semblait d'abord exister entre les tendances respectives de ces deux éminents législateurs. Nous avons, en effet, reconnu, au cinquante-sixième chapitre, que Descartes s'était systématiquement interdit les études sociales pour concentrer son effort sur les spéculations inorganiques, où il sentait profondément que devait d'abord s'élaborer la méthode universelle, destinée ensuite à régénérer nécessairement l'ensemble de la raison humaine; tandis que, au contraire, Bacon avait surtout en vue la rénovation des théories sociales, à laquelle il voulait immédiatement rapporter le perfectionnement des sciences naturelles, comme on peut le constater nettement chez le grand Hobbes, type essentiel de cette école : en sorte que ces deuxélaborations, mutuellement complémentaires, accordaient, l'une aux besoins intellectuels, l'autre aux besoins politiques, une prépondérance trop exclusive, qui devait les rendre pareillement provisoires, quoique très diversement efficaces, selon nos explications antérieures. Pendant que la conception de Descartes dirigeait, dans la science inorganique, l'essor décisif de la positivité rationnelle, la pensée de Hobbes, après avoir indiqué les premiers germes si méconnus de la véritable science sociale, présidait à l'indispensable ébranlement négatif, sans lequel la commune destination philosophieque de cette double évolution ne pouvait être convenablement appréciée. Ainsi s'est réalisée spontanément la convergence nécessaire de ces deux ordres de travaux coexistant, dont l'un devait préparer la vraie position générale de la question finale, et l'autre élaborer la seule voie logique qui pût conduire à sa solution réelle. Mon effort philosophique résulte essentiellement de l'intime combinaison de ces deux évolutions préliminaires, détermi-
nées sons la lumineuse impulsion de la grande crise sociale, par l'extension simultanée de l'esprit positif aux spéculations les plus rapprochées des études politiques. On voit que cette nouvelle opération consiste surtout à compléter la double opération initiale de Descartes et de Bacon, en satisfaisante la fois aux deux conditions, également indispensables, mais jusqu'alors trop peu conciliables, entre lesquelles avaient dû se partager les deux principales écoles destinées à préparer graduellement l'avènement définitif delà philosophie positive. Pour avoir convenablement apprécié l'aptitude nécessaire de cette philosophie à une telle satisfaction combinée des justes exigences respectivement inspirées par les spéculations inorganiques et par les études humaines, il ne nous reste plus qu'à considérer directement envers l'avenir une conciliation ci-dessus envisagée quant au passé et au présent. Sous ce dernier aspect, l'ensemble de ce Traité dispense spontanément de toute discussion relative aux inquiétudes qu'inspirerait l'universelle prépondérance de l'esprit sociologique sur l'altération ou le découragement des diverses branches de la science des corps bruts, et surtout des théories mathématiques : car ces craintes seraient évidemment chimériques, au sujet d'un principe philosophique qui, par sa nature, aussi bien que par son origine, ne peut établir l'indispensable ascendant d'un tel point de vue sans faire invinciblement ressortir, de la même démonstration, comme on a pu le remarquer précédemment, son intime subordination, scientifiqne et logique, initiale et permanente, à tous les autres points de vue positifs, qui, en vertu de leur moindre complication, lui constituent successivement autant de préambules inévitables, dont aucun ne saurait être gravement négligé sans qu'une pareille suprématie ne fût aussitôt compromise. La déplorable institution actuelle des études morales et politiques, isolées de toutes les connaissances réelles, et dominées parles entités métaphysiques, pourrait, en effet, justifier de semblables alarmes, si la profonde stérilité qui en résulte, malgré l'intérêt majeur du sujet, ne les dissipait suffisamment. Mais il serait, sans doute, aussi injuste qu'absurde, chez les savants, de redouter les mêmes dangers de la part d'un régime tout opposé, qui, maintenant toujours une intime connexité entre les diverses spéculations positives, est si propre, au contraire, à faire mieux ressortir chaque véritable élaboration scientifique, quelque éloignée qu'elle puisse être de l'étude dont la prépondérance continue est aussi
indispensable à l'harmonie mentale qu'à l'efficacité sociale. Il faut seulement reconnaître, à ce sujet, que les travaux sans portée et sans conscience, source facile de tant de réputations usurpées, qu'encouragent déplus en plus aujourd'hui le rétrécissement et la dispersion propre à notre déplorable anarchie philosophique, seront alors constamment soumis à une sévère discipline rationnelle, dont les vrais amis des sciences doivent certes désirer déjà l'indispensable avènement, seul apte à contenir de graves et imminentes pertur- j bâtions. Si, d'ailleurs, comme on n'en saurait douter, une j préoccupation spéciale, fondée sur les plus puissants motifs, doit justement tourner, de nos jours, les plus hautes capacités scientifiques, ainsi que la principale attention publique, vers les études sociologiques, jusqu'à ce que la réorganisation moderne soit assez avancée pour être essentiellement laissée à son cours spontané, il n'y a rien là que de pleinement conforme à l'inévitable prépondérance qu'obtient naturellement, à chaque époque, la direction intellectuelle la plus convenable aux besoins correspondants de l'humanité. Quant à la légitime influence continue des diverses sciences sur l'ensemble de l'éducation individuelle privée ou commune, l'esprit de la nouvelle philosophie doit aussitôt dissiper, à cet égard, encore plus facilement que sous l'aspect précédent, toute inquiétude sérieuse. En effet, la théorie sociologique pose immédiatement en principe, à ce sujet, que l'éducation de l'individu doit essentiellement reproduire celle de l'espèce, au moins dans chacune de ses grandes phases successives, d'après l'évidente similitude d'origine, de nature et de terminaison, malgré l'immense inégalité de vitesse. Ainsi, les mêmes motifs fondamentaux soit scientifiques, soit logiques, qui, dans le pénible essor de l'humanité, ont exclusivement conféré aux plus simples études inorganiques l'élaboration primitive de la positivité rationnelle, imposent, non moins évidemment, une pareille marche à chaque évolution personnelle, sous peine d'un inévitable avortement, non seulement en cas de grave négligence de l'un quelconque des divers éléments essentiels, mais aussi par suite de toute forte perturbation de l'ordre nécessaire de leur succession hiérarchique. Directement établi au début de cet ouvrage, ce grand principe, à la fois historique et dogmatique, de la logique positive a été ensuite constamment vérifiée tous les différents degrés de la longue préparation philosophique à laquelle j'ai
dû assujettir graduellement le lecteur, comme moi-même, et dont l'ensemble n'en constitue, à vrai dire, qu'une rigide application continue. Les spéculations mathématiques conserveront donc éternellement, pour l'individu, l'inaltérable privilège qu'elles ont temporairement exercé pour l'espèce, de fournir exclusivement le berceau spontané de la positivité rationnelle : les justes exigences des géomètres obtiendront toujours, à cet égard, une indestructible autorité, dont aucune supériorité personnelle ne saurait jamais s'affranchir entièrement, et que consacrera de plus en plus la raison publique, à mesure qu'elle sentira mieux les premiers besoins de l'esprit humain. Mais, complétant cet indispensable principe, on n'oubliera pas qu'un berceau ne saurait être un trône et que le plus simple degré de l'élaboration positive ne peut aucunement dispenser de poursuivre ces modifications successives entre les différents ordres de phénomènes jusqu'à ce que leur complication croissante ait enfin conduit l'individu, comme l'espèce, au seul point de vue vraiment universel, unique terme, en l'un et l'autre cas, de toute véritable éducation.
Tels sont les divers genres de considérations qui concourent à démontrer l'heureuse aptitude de la philosophie positive à établir, sans aucune inconséquence, une conciliation définitive entre les deux voies intellectuelles, jusqu'ici radicalement antipathiques, qui procèdent à l'enchaînement de nos différentes spéculations, en partant, soit du monde extérieur, soit de l'homme lui-même. En réduisant leurs prétentions opposées à ce qu'elles contiennent de légitime et de permanent, l'une dirige toujours l'essor fondamental du véritable esprit philosophique, l'autre maintient sans cesse le seul principe de liaison propre à constituer une véritable unité mentale. Par là se trouve enfin dissipé irrévocablement le grand antagonisme logique qui, depuis Aristote et Platon, domine l'ensemble de l'évolution humaine, à la fois intellectuelle et sociale, et qui, après avoir été longtemps indispensable à ce double mouvement préparatoire, devient maintenant le plus puissant obstacle à l'accomplissement décisif de sa destination finale, dont l'âge est désormais arrivé.
La discussion difficile et variée que nous venons d'achever était ici nécessaire pour manifester suffisamment l'unité fondamentale que la création de la sociologie vient aujourd'hui constituer spontanément dans le système entier de la vraie
philosophie moderne. Après cette démonstration décisive, qui caractérise pleinement l'esprit général propre à une telle philosophie, les autres conclusions essentielles relatives à son appréciation logique doivent aisément ressortir de l'ensemble de ce Traité, en considérant maintenant, d'une manière sommaire, mais directe, d'abord la nature et la destination, ensuite l'institution et le développement de la méthode po sitive, enfin complète et dès lors indivisible ; afin que ses divers attributs essentiels, jusqu'ici purement spontanés, acquièrent désormais une consistance convenablement systématique, sous l'uniforme prépondérance du point de vue sociologique.
Envers chacun des différents ordres de phénomènes, nous avons spécialement reconnu que la philosophie positive se distingue surtout de l'ancienne philosophie, théologique ou métaphysique, par sa tendance constante à écarter comme nécessairement vaine toute recherche quelconque des causes proprement dites, soit premières, soit finales, pour se borner à étudier les relations invariables qui constituent les lois effectives de tous les événements observables, ainsi susceptibles d'être rationnellement prévus les uns d'après les autres. Tant que les effets naturels restent attribués à des volontés surhumaines, les spéculations relatives à l'origine et à la destination des divers êtres doivent seules paraître dignes d'occuper sérieusement notre intelligence dont elles pouvaient seules, il est vrai, stimuler suffisamment le premier essor contemplatif. Mais, sous l'inévitable décadence ultérieure de l'esprit religieux, à mesure que notre activité mentale trouve un meilleur aliment continu, ces questions inaccessibles sont graduellement abandonnées, et finalement jugées vides de sens pour nous, qui ne saurions réellement connaître que les faits appréciables à notre organisme, sans jamais pouvoir obtenir aucune notion sur la nature intime d'aucun être, ni sur le mode essentiel de production d'aucun phénomène. Quoique cette pleine maturité de la raison humaine soit encore trop récente, et même fort incomplète aujourd'hui, jusque chez les plus saines intelligences, elle a été ici constituée enfin relativement à toutes les classes possibles de conceptions élémentaires, y compris les plus compliquées et les plus universelles : d'ailleurs, l'unanime prépondérance maintenant obtenue par un tel régime logique dans les études les plus simples et les plus parfaites montrait déjà clairement que son insuffisante
extension actuelle à des sujets où il doit naturellement devenir plus indispensable, n'est qu'une conséquence passagère de l'enfance plus prononcée des spéculations les plus difficiles. Cette notion générale de la vraie nature des recherches positives quelconques nous a spontanément conduits, d'après une juste appréciation des conditions essentielles propres à chaque cas scientifique, à déterminer partout les attributions respectives de l'observation et du raisonnement, de manière à éviter également les deux écueils opposés de l'empirisme et du mysticisme, entre lesquels doivent constamment cheminer les connaissances réelles. D'une part, nous avons consacré la maxime, devenue, depuis Bacon, si heureusement vulgaire, sur la nécessité continue de prendre les faits observés pour base, directe ou indirecte, mais toujours seule décisive, de toute saine spéculation : au point que, comme je l'écrivais, en 1825, dans un travail déjà cité, « toute proposition qui n'est pas finalement réductible à la simple énonciation d'un fait, ou particulier ou général, ne saurait offrir aucun sens réel et intelligible ». Mais, d'une autre part, nous avons pareillement écarté les irrationnelles dispositions, aujourd'hui trop communes, qui réduiraient la science à une stérile accumulation de faits incohérents; car nous avons reconnu, en tous genres, que la véritable science, appréciée d'après cette prévision rationnelle qui caractérise sa principale supériorité envers la pure érudition, se compose essentiellement de lois, et non de faits, quoique ceux-ci soient indispensables à leur établissement et à leur sanction : en sorte qu'aucun fait isolé ne saurait être vraiment incorporé à la science, jusqu'à ce qu'il ait été convenablement lié à quelque autre notion, au moins à l'aide d'une judicieuse hypothèse. Outre que les saines indications théoriques doivent souvent contrôler et rectifier d'imparfaites observations, il est clair que l'esprit positif, sans méconnaître jamais la prépondérance nécessaire de la réalité directement constatée, tend toujours à agrandir, autant que possible, le domaine rationnel aux dépens du domaine expérimental, en substituant de plus en plus la prévision des phénomènes à leur exploration immédiate : le progrès scientifique consiste principalement à diminuer graduellement le nombre des lois distinctes et indépendantes, en étendant sans cesse les liaisons. Toutefois l'insuffisante éducation des savants actuels nous a donné lieu de signaler, à ce sujet, surtout chez les géomètres, une aberration trop
commune, radicalement funeste à la véritable rationalité, par suite d'une vicieuse exagération qui dispose à chercher partout, d'après de vaines hypothèses, une chimérique unité. Le nombre des lois vraiment irréductibles est nécessairement beaucoup plus considérable que ne Findiquent ces dangereuses illusions, fondées sur une fausse appréciation de notre puissance mentale et des difficultés scientifiques. Une telle unité d'explications constitue non seulement une absurde utopie envers l'ensemble total de nos diverses connaissances réelles, mais elle restera même toujours impossible à réaliser dans l'intérieur de chaque science fondamentale, isolément envisagée : la branche la plus simple de la philosophie naturelle constitue seule, à cet égard, une exception trop légèrement érigée en type universel, et qui d'ailleurs est fort incomplets, puisque la théorie de la gravitation n'établit aucune liaison générale entre la plupart des données élémentaires relatives aux divers astres de notre monde. Cette tendance abusive vers une systématisation illusoire s'explique aisément d'après les dispositions d'esprit qui ont dû présider, pendant les deux derniers siècles, à l'essor successif des sciences préliminaires, jusqu'à l'avènement de la science finale dans ce Traité ; car un pareil effort devait alors, sous de vicieuses inspirations mathématiques, sembler seul propre à procurer au système des connaissances positives une indispensable homogénéité. Mais la prolongation d'une telle aberration serait désormais inexcusable, maintenant que toute intelligence vraiment philosophique peut directement concevoir, par l'universalité nécessaire du point de vue sociologique, l'unique moyen de constituer spontanément cette liaison fondamentale, sans entraver le génie propre de chaque science sous une concentration factice et oppressive. Ainsi, quoique d'heureuses généralisations doivent toujours diminuer le nombre des lois naturelles vraiment indépendantes, il ne faut jamais oublier qu'un tel progrès ne saurait avoir de valeur durable qu'en restant constamment subordonné à la réalité des conceptions, et il serait d'ailleurs peu judicieux d'espérer que nos efforts puissent un jour pousser cette importante réduction aussi loin, à beaucoup près, qu'on le suppose encore communément d'après une appréciation, nécessairement très imparfaite, du'premier essor de la positivité rationnelle dans les plus simples études préliminaires.
" Sous un autre aspect non moins important, et jusqu'ici trop
méconnu, la vraie nature des spéculations positives nous a souvent conduits à vérifier, en tous genres, l'heureux accord fondamental de la saine contemplation philosophique avec la marche spontanée de la raison publique. Le régime théologico-métaphysique, plaçant directement l'esprit humain à la prétendue source des explications universelles, a profondément imprimé aux habitudes spéculatives un vain caractère d'élévation chimérique qui les isole radicalement des modestes allures de la sagesse vulgaire, et qui n'est encore que très imparfaitement rectifié d'après l'essor insuffisant d'une positivité purement partielle. Tandis que la raison commune se hornait à saisir, dans l'observation judicieuse des divers événements, quelques relations naturelles propres à diriger les plus indispensables prévisions pratiques, l'ambition philosophique, dédaignant de tels succès, attendait d'une lumière surhumaine. la solution illusoire des plus impénétrables mystères. Mais, au contraire, la saine philosophie, substituant partout la recherche des lois effectives à celle des causes essentielles, combine intimement ses plus hautes spéculations avec les plus simples notions populaires, de manière à constituer enfin, sauf la seule inégalité du degré, une profonde identité mentale, qui ne permet plus habituellement à la classe contemplative un orgueilleux isolement de la masse active : car chacun conçoit ainsi désormais qu'il s'agit, de part et d'autre, de questions radicalement semblables, finalement relatives aux mômes sujets, élaborées par des procédés analogues, et toujours accessibles à toutes les intelligences convenablement préparées, sans exiger aucune mystérieuse initiation. Tout ce Traité concourt naturellement à démontrer, à cet égard, d'après les confirmations les plus décisives et les plus variées, que le véritable esprit philosophique consiste uniquement en une simple extension méthodique du bon sens vulgaire à tous les sujets accessibles à la raison humaine, puisqu'on ne saurait douter que, dans un genre quelconque, les inspirations spontanées de la sagesse pratique n'aient seules déterminé graduellement la transformation radicale des antiques habitudes spéculatives, en rappelant toujours les contemplations humaines à leur vraie destination et aux conditions essentielles de leur réalité. La méthode positive est nécessairement, comme la méthode théologique ou métaphysique, l'œuvre continue de l'humanité tout entière, sans aucun inventeur spécial : et ses principaux caractères sont
déjà nettement appréciables dès les premières recherches usuelles dirigées vers un but suffisamment déterminé. Prenant toujours pour type fondamental cette sagesse spontanée, constamment recommandée par des succès journaliers, la saine philosophie s'est réellement bornée ensuite à la généraliser et à la systématiser, en retendant convenablement aux diverses spéculations abstraites, qu'elle a ainsi successivement régénérées, soit quant à la nature des questions, soit quant au mode de solution. Comme nos observations individuelles conservent nécessairement un certain caractère de personnalité, qui doit être soigneusement écarté de toute contemplation régulière, c'est essentiellement à la raison publique qu'il appartient de déterminer, en un cas quelconque, sous une forme plus ou moins explicite, le champ général de la véritable exploration scientifique, qui ne saurait jamais porter que sur les impressions communes à tous les hommes, abstraction faite des nuances, même normales, particulières à chaque observateur. Il est, en outre, incontestable que l'exploration vulgaire, quoique purement spontanée, fournit toujours le vrai point de départ de toutes les spéculations positives, dont il serait autrement impossible de comprendre ni l'essor initial ni l'unanime propagation finale. Nous avons, en effet, constamment reconnu que les faits les plus communs sont aussi, en tous genres, les plus importants; à tel point qu'une attention prépondérante accordée à des phénomènes extraordinaires constitue maintenant, auprès de tous les bons esprits, un des signes les moins équivoques de l'imperfection des études scientifiques, nous avons pareillement constaté que les plus puissants artifices de la positivité rationnelle résultent primitivement de l'heureuse systématisation de certains procédés logiques naturellement émanés de la sagesse usuelle. Aussi rien n'est-il plus contraire, en un cas quelconque, à la véritable philosophie que l'élaboration dogmatique, non moins stérile que puérile, des premiers principes de nos connaissances réelles, qui, essentiellement dérivés de l'essor spontané de la raison humaine, ne sauraient, par cela même, jamais donner lieu à aucun traité judicieux. Tel est, entre autres exemples, l'un des motifs généraux les plus propres à vérifier et à expliquer la profonde inanité nécessairement inhérente à la prétendue psychologie moderne ; car, outre l'absurde hallucination qui caractérise son mode spécial d'exploration intérieure, elle se propose surtout d'accomplir,
envers les phénomènes les plus compliqués, ce degré inopportun d'analyse élémentaire que l'on s'est accordé à éliminer des plus simples études, sans qu'elle ait pu seulement conduire cette vaine investigation jusqu'au niveau des notions inspirées de tout temps, à cet égard, par l'expérience vulgaire. Enfin, outre le point de départ, la raison publique doit aussi établir le but général des spéculations positives, toujours finalement dirigées vers les prévisions relatives aux besoins universels : c'est ainsi que l'immortel fondateur de la vraie science astronomique en avait immédiatement apprécié l'ensemble total comme devant surtout fournir la détermination rationnelle des longitudes, quoiqu'une telle destination ne pût devenir suffisamment réalisable que vingt siècles après Hipparque. Il ne peut donc y avoir d'essentiellement propre aux philosophes, dans l'élaboration positive, que l'institution et le développement des divers procédés intermédiaires susceptibles de lier convenablement les deux termes extrêmes spontanément indiqués par la sagesse universelle. Toute la supériorité réelle du véritable esprit philosophique sur le bon sens vulgaire résulte d'une application spéciale et continue aux spéculations communes, en partant avec prudence du degré initial, et après les avoir ramenées à un état normal de judicieuse abstraction, sans lequel ne sauraient s'accomplir cette généralisation et cette coordination qui constituent la principale valeur des saines théories scientifiques : car, ce qui manque surtout aux intelligences ordinaires, c'est moins la justesse et la pénétration propres à dévoiler d'heureux rapprochements partiels, que l'aptitude à généraliser des relations abstraites et à établir entre nos différentes notions une parfaite cohérence logique, dont la plupart des hommes sont trop peu touchés, comme le témoigne leur facile résignation à la coexistence prolongée des conceptions les plus contradictoires. Ainsi, d'après ces divers motifs, on ne peut se former une juste idée de l'ensemble effectif des études positives qu'en y voyant, soit dans le passé, soit dans l'avenir le résultat continu d'une immense élaboration générale, à la fois spontanée et systématique à laquelle participe nécessairement plus ou moins l'humanité tout entière, seulement devancée par la classe spécialement contemplative. Malgré la spontanéité primitive que nous a tant présentée la philosophie théologique, son essor graduel a dû être surtout attribué aux lumières surnaturelles de quelques organes privilégiés, sans aucune
active coopération de la raison publique : en sorte que cette adjonction normale de la masse pensante à l'association scientifique constitue certainement l'un des caractères distinctifs de la philosophie positive, dont il fallait ici convenablement signaler une propriété trop mal appréciée, qui, mieux qu'aucune autre, peut déjà indiquer à quelle intime et familière incorporation sociale est ultérieurement réservé un système spéculatif toujours conçu comme une simple extension de la commune sagesse. On vérifie ainsi de nouveau que le point de vue sociologique est désormais, en tous genres, le seul vraiment philosophique, et chacun sent par là combien doit être impuissante ou vicieuse toute étude relative à la marche de notre intelligence quand on y procède essentiellement du point de vue individuel, encore plus faux à cet égard que sous tout autre aspect humain.
D'après notre appréciation générale de la vraie nature des spéculations positives, soit spontanées, soit systématiques, il est clair que le principe fondamental de la saine philosophie consiste nécessairement dans l'assujettissement continu de tous les phénomènes quelconques, inorganiques ou organiques, physiques ou moraux, individuels ou sociaux, à des lois rigoureusement invariables, sans lesquelles, toute prévision rationnelle étant évidemment impossible, la science réelle demeurerait bornée à une stérile érudition. Quoique nous ayons vu les premiers germes de ce grand principe coexister implicitement avec l'exercice primordial de la raison humaine qui, en aucun temps, n'a pu être entièrement soumise au régime théotogique, nous avons cependant reconnu que son essor décisif a dû être beaucoup plus tardif que ne le fait aujourd'hui supposer une heureuse vulgarisation, résultat final de vingt siècles de pénible élaboration. Pendant la longue enfance de l'humanité, les phénomènes, partiels ou secondaires, envers lesquels on n'a jamais pu méconnaître l'existence de certaines règles constantes, constituent assurément une simple exception, dont l'importance spéculative est loin de correspondre à son utilité pratique, et qui d'ailleurs est alors fréquemment altérée par l'arbitraire intervention des volontés dirigeantes. Un tel essor n'a pu vraiment surgir qu'envers les plus simples conceptions géométriques, et d'abord même numériques, qui, vu leur abstraction supérieure et leur apparente inutilité, avaient dû être spontanément soustraites à l'empire explicite et spécial des croyances théo-
logiques; il n'a pu ensuite acquérir une véritable valeur philosophique qu'en s'étendant graduellement aux contemplations astronomiques, si naturellement destinées jusqu'ici, comme je l'ai montré, à annoncer, dans leurs principales phases logiques, les plus grandes révolutions mentales de l'humanité. Malgré l'extrême imperfection de cette première extension capitale, alors bornée à la seule géométrie céleste, tandis que la mécanique céleste devait rester longtemps encore à l'état purement théologique, sa réaction générale, développée par de puissantes analogies métaphysiques, a néanmoins constitué, au fond, d'après notre théorie historique, le principal motif intellectuel de cette importante réduction du polythéisme en monothéisme, qui a commencé l'inévitable décadence chronique de la philosophie initiale. Toutefois, c'est seulement sous l'ascendant universel d'une telle concentration religieuse que le principe des lois invariables a pu d'abord acquérir directement une véritable et active popularité, surtout quand il a pu être introduit, pendant la dernière phase du moyen âge, dans les spéculations physico-chimiques, à l'aide des conceptions alchimiques et astrologiques, suivant les explications du cinquante-sixième chapitre. La grande transaction scoïastique a dès lors consacré cette puissance naissante, en faisant désormais prévaloir cette célèbre notion transitoire qui subordonne à des règles constantes le développement effectif de la volonté directrice, ainsi spontanément éliminée de tous les phénomènes où de telles règles ont pu être successivement découvertes. Cet ingénieux artifice a protégé jusqu'ici 'tout l'essor ultérieur du principe positif, qui, après avoir graduellement obtenu, pendant les deux derniers siècles, une prépondérance incontestée envers les différentes études inorganiques, a finalement prévalu aussi de nos jours, dans la science de l'homme individuel, même intellectuel et moral. Néanmoins, l'intime connexité d'une telle science, surtout sous ce dernier aspect, avec celle du développement social, n'a pu permettre que l'invariabilité des lois naturelles y fût suffisamment sentie, soit chez la masse pensante, soit même chez les organes spéculatifs, tant que révolution totale de l'humanité n'était pas encore assujettie à une semblable élimination directe des volontés providentielles, ce qui n'a été réellement accompli que par ce Traité. C'est seulement d'après cette ébauche successive des lois effectives envers tous les ordres essentiels de phénomènes, que ce principe fondamental
i32 PHILOSOPHIE POSITIVE
peut obtenir assez d'ascendant pour devenir la base directe et exclusive d'une philosophie vraiment nouvelle, yu l'irrésistible puissance des analogies, dès lors pleinement rationnelles, qui font concevoir à tous les bons esprits la vérification ultérieure d'une pareille hypothèse envers les phénomènes où elle n'a pu jusqu'ici être spécialement confirmée, malgré leur évidente prépondérance numérique. Tant que cette condition, aussi difficile qu'indispensable, n'était pas suffisamment remplie, surtout envers les phénomènes qui absorbent justement aujourd'hui l'attention uuiverselle, il fallait peu compter sur la faible puissance d'une vague argumentation métaphysique, qui avait prématurément tenté d'établir à priori l'existence générale des lois naturelles, sans pouvoir en signaler aucun germe décisif dans les cas les plus importants ; ce qui certainement ne permettait pas d'y combattre avec succès l'énergique entraînement des habitudes antérieures. Mais, au contraire, cette détermination' naissante des lois propres aux événements les plus complexes et les plus intéressants, quelque imparfaite qu'elle doive être encore, ne laissera plus subsister désormais aucun doute raisonnable quant à l'entière généralité d'un tel principe, dont l'ascendant philosophique, dès lors pleinement secondé par la tendance naturelle de l'esprit moderne vers cet état normal, deviendra bientôt irrésistible auprès de tous les hommes sensés. Dans cette nouvelle situation, l'influence prolongée des croyances monothéiques qui avaient d'abord tant facilité ce grand mouvement logique, surtout depuis la modification scolastique, constitue réellement aujourd'hui le seul obstacle essentiel à la plénitude de son accomplissement universel, en conservant toujours la possibilité d'une arbitraire intervention qui vienne brusquement changer, sous un aspect quelconque, l'ordre fondamental. Sans une telle arrière-pensée continue, nécessairement inhérente à toute philosophie théologique, môme réduite à sa plus extrême simplification, la raison moderne aurait déjà entièrement cédé à la conviction spontanée que doit produire, à ce sujet, le cours journalier d'une foule d'événements de tous genres régulièrement accomplis selon nos prévisions rationnelles. Toutefois, la découverte naissante des lois sociologiques doit aussi dissiper naturellement cette extrême opposition d'une philosophie expirante, en ôtant directement aux explications providentielles l'unique domaine important qui leur fût effectivement resté depuis la
transaction cartésienne. C'est ainsi que la création finale de la sociologie pouvait seule à la fois compléter et consolider aujourd'hui la grande révolution mentale graduellement déterminée, à cet égard, par les diverses sciences préliminaires. En même temps, cette fondation décisive, qui institue spontanément le nouveau système philosophique, perfectionne beaucoup la notion générale des lois naturelles envers tous les phénomènes antérieurs, en assurant à ces différentes lois une indépendance directe suffisamment conforme au vrai génie des études correspondantes. Sous la vicieuse impulsion mathématique qui avait dû présider, pendant les deux derniers siècles, au premier essor philosophique de l'esprit positif, ce principe fondamental ne semblait être, dans les sciences supérieures, qu'une conséquence détournée, de plus en plus éloignée et de moins en moins énergique, des apirations émanées des sciences inférieures; tandis que maintenant sa réalisation immédiate en un cas évidemment inaccessible à l'empire des conceptions mathématiques doit naturellement réagir sur tous les autres, en y faisant uniformément sentir que chaque ordre essentiel de phénomènes a nécessairement ses lois propres, outre celles qui résultent de ses relations véritables avec les ordres moins compliqués et plus généraux, suivant les règles de la saine hiérarchie scientifique. Les hautes spéculations sociologiques pouvaient donc seules développer convenablement et conduire enfin jusqu'à sa pleine maturité le sentiment universel des lois invariables, d'abord inspiré parles simples théories mathématiques, désormais philosophiquement réduites à leur domaine normal. Considérées maintenant quant à leur nature scientifique, ces lois, quoique toujours également aptes à la prévision rationnelle qui les caractérise nécessairement, donnent lieu, en général, à une distinction importante, utilement appliquée dans toutes les parties de ce Traité, selon que les relations ainsi consacrées ont pour objet la similitude ou la succession des phénomènes correspondants. Nos explications positives se réduisent constamment, en effet, à lier entre eux les divers phénomènes, tantôt comme semblables, tantôt comme successifs, sans que nous puissions d'ailleurs rien constater réellement, à cet égard, au delà du fait invariable d'une telle similitude, ou d'une telle succession, dont la source et le mode doivent rester à jamais impénétrables. La connaissance effective de ces analogies ou de ces filiations suffît pleinement
pour atteindre le véritable but de toute saine contemplation de la nature ; puisque les phénomènes peuvent être, dès lors, d'une part éclaircis, d'une autre part prévus, les uns d'après les autres : on sait, du reste, que cette prévision peut indifféremment s'appliquer au présent, ou même au passé, aussi bien qu'à l'avenir, en conservant toujours un caractère identique, consistant à connaître les événements indépendamment de leur observation directe, et seulement en vertu de leurs relations mutuelles. Cette distinction générale entre les lois d'assimilation et les lois de successions été surtout employée dans ce Traité sous une autre forme plus usuelle, d'ailleurs essentiellement équivalente, en y distinguant l'étude statique et l'étude dynamique d'un sujet quelconque, envisagé, tantôt quant à l'existence, tantôt quanta l'activité. En attachant trop d'importance aux dénominations habituelles, on croirait d'abord émanée de la science mathématique une considération logique qui n'a pu y être convenablement étendue que par une sorte de réaction philosophique : il est clair que les expressions caractéristiques pouvaient également être empruntées à l'art musical, qui fournit, à cet égard, encore plus naturellement, une heureuse comparaison, d'après un pareil contraste élémentaire de l'harmonie à la mélodie. Abstraction faite de toute formule, c'est assurément en mathématique que cette importante distinction est, au contraire, le moins prononcée, puisqu'elle ne saurait aucunement y convenir à la géométrie proprement dite, où il ne s'agit jamais que de relations de coexistence, et qui cependant constitue, à tous égards, la principale partie du domaine mathématique : elle ne commence à s'appliquer que dans la mécanique, d'où dérivent les termes consacrés, mais dont l'essor scientifique a été beaucoup trop tardif pour avoir pu réellement inspirer une telle notion. Graduellement développée par les parties supérieures de la philosophie naturelle, l'étude des corps vivants, d'où elle est évidemment émanée, peut seule en manifester suffisamment les vrais caractères, d'après la distinction spontanée entre l'organisation et la vie. Toutefois, son établissement né peut être complété que dans la science sociologique, qui, manifestant au plus haut degré une telle division, y ajoute naturellement une haute destination pratique, en la faisant exactement correspondre au contraste élémentaire des idées d'ordre aux idées de progrès.
Appréciées, enfin, quant à leur institution logique, les lois
réelles nous ont offert une autre distinction générale, selon que leur source essentielle est expérimentale ou rationnelle. Quoique un vain orgueil dogmatique ait souvent tenté de flétrir la première voie par une injuste accusation d'empirisme, qui, au fond, conviendrait fréquemment bien davantage à la seconde, puisque le raisonnement peut devenir, en certains cas, tout aussi routinier que l'observation est supposée l'être, nous avons reconnu que cette diversité nécessaire n'influe aucunement ni sur la certitude ni sur l'utilité, ni même sur la vraie dignité philosophique des lois correspondantes, pourvu qu'elles soient, de part et d'autre, suffisamment constatées,et d'ailleurs toujours établies d'après le mode le plus convenable à la nature du sujet. Chacune des six sciences fondamentales nous a présenté d'éminents exemples de ces deux marches opposées, mutuellement complémentaires; malgré les préjugés de nos géomètres, il n'y a certes pas moins de vrai génie scientifique dans la découverte de Kepler que dans celles de Newton : il est d'ailleurs évident que les lois initiales de la mécanique rationnelle, et celles même de la géométrie, reposent uniquement sur une judicieuse observation. On sait, du reste, que la perfeetion logique, qu'il faut constamment avoir en vue, sans qu'elle soit toujours réalisable, consiste surtout, sous cet aspect, à confirmer pleinement par l'une de ces voies ce qui a dû être trouvé par l'autre : cependant chaque science renferme assurément plusieurs notions essentielles qui ne peuvent résulter que d'un seul des deux procédés, sans être, à ce titre, moins certaines, quand toutes les conditions ont été convenablement remplies. Les avantages respectifs de ces deux modes varient beaucoup suivant la nature des cas scientifiques : il faut, autant que possible, préférer habituellement la déduction pour les recherches spéciales, et réserver l'induction pour les seules lois fondamentales, afin de mieux constituer la systématisation positive. Si l'abus de la seconde tend directement à faire dégénérer la science en une confuse accumulation de lois incohérentes, il est pareillement incontestable que l'emploi exagéré de là première altère nécessairement l'utilité, la netteté et même la réalité de nos spéculations quelconques. Quant aux ressources comparatives que possèdent, à ce double titre, les différentes sciences fondamentales, elles sont certainement beaucoup moins inégales que ne l'indique vulgairement une fausse appréciation philosophique, maintenant inspirée surtout par
d'orgueilleux préjugés mathématiques. D'une part, en effet, les sciences supérieures, d'après l'excessive complication de leurs phénomènes présentant plus de difficultés à la déduction, semblent moins accessibles à la voie rationnelle que ne doivent l'être les sciences inférieures, où l'extrême simplicité du sujet permet aisément de prolonger davantage l'argumentation positive. Mais, en même temps, la dépendance nécessaire des études les plus complexes envers les plus générales, suivant noire théorie hiérarchique, doit naturellement procurer, dans les premières, quand elles sont convenablement cultivées par des intelligences vraiment dignes de cette haute mission, une importance bien plus capitale aux considérations à priori dérivées des sciences antérieures, et dont la judicieuse introduction conduit alors à rendre essentiellement déductives la plupart des notions fondamentales, qui ne peuvent être qu'inductives dans les sciences plus isolées. Quoiqu'une telle compensation soit loin de suffire, et que les diverses sciences ne puissent néanmoins, comme je l'ai tant expliqué, comporter une égale perfection, elles peuvent toutefois devenir ainsi essentiellement équivalentes, soit en positivité, soit même en rationalité : une juste comparaison ne saurait, à cet égard, uniquement reposer sur l'appréciation effective de notre état présent, trop rapproché de l'essor initial des études les plus difficiles, qui sont encore si imparfaitement instituées, tandis que les plus faciles ont acquis depuis longtemps un caractère beaucoup moins éloigné de leur vraie constitution finale. Il faut d'ailleurs, à ce sujet, considérer aussi, en sens inverse, que cette formation plus récente des sciences supérieures ne leur est pas entièrement désavantageuse, puisqu'elle y doit naturellement permettre un plus libre et plus complet ascendant du véritable esprit philosophique, en ne développant les habitudes mentales correspondantes que lorsque l'éducation générale de la raison humaine est réellement plus avancée ; outre que la position encyclopédique d'un tel ordre de spéculations y doit susciter spontanément un sentiment plus étendu et plus réel de l'ensemble de la méthode positive. Tous les penseurs qui sauront assez s'affranchir dé nos préjugés scientifiques pour établir, à ces divers titres, une judicieuse comparaison philosophique entre les deux termes extrêmes de la vraie hiérarchie spéculative, reconnaîtront finalement, j'ose le dire, d'après un sage examen respectif, que la science sociologique, quoique créée
seulement par ce Traité, peut déjà rivaliser, non de précision et de fécondité, mais de positivité et de rationalité, avec la science mathématique elle-même, soit par une plus parfaite émancipation de toute influence métaphysique, soit surtout en vertu d'une solidarité plus satisfaisante, dans une étude dont l'immensité et la difficulté n'empêchent pas la réduction spontanée à une véritable unité, comme je crois l'avoir suffisamment constaté en déduisant d'une seule loi fondamentale l'explication générale de chacune des grandes phases successives propres à l'ensemble de l'évolution humaine. Si l'on a convenablement égard aux diversités nécessaires, on trouvera que les sciences préliminaires n'offrent, sous ce rapport, rien de vraiment comparable, sauf la parfaite systématisation accomplie par Lagrange dans la théorie de l'équilibre et du mouvement, relativement à un sujet bien moins difficile et beaucoup mieux préparé; ce qui doit manifester l'aptitude naturelle de la science finale à une coordination plus complète, malgré sa fondation récente, et nonobstant la complication transcendante de ses phénomènes, par la seule efficacité de sa position normale à l'extrémité supérieure de la véritable échelle encyclopédique.
Cette appréciation fondamentale de la philosophie positive comme ayant toujours pour objet l'étude des lois invariables, soit d'harmonie, soit de succession, à la fois expérimentales et rationnelles, propres aux divers ordres de phénomènes, nous a partout conduits à faire spécialement ressortir les deux caractères corrélatifs, i'un logique, l'autre scientifique, qui, en un sujet quelconque, distinguent le plus profondément une telle manière de philosopher. Le premier consiste surtout dans la prépondérance nécessaire et universelle, mais d'ailleurs directe ou indirecte, de l'observation sur l'imagination, contrairement au régime philosophique initial. Tant que l'état franchement théologique a suffisamment persisté, c'est-à-dire jusqu'au plein ascendant du monothéisme, les enquêtes inaccessibles dont l'esprit humain était habituellement préoccupé se trouvaient nécessairement dirigées par des révélations plus ou moins explicites, où l'imagination avait seule essentiellement part, sans que l'observation y pût même exercer aucun contrôle capital et continu, puisque le sentiment général de l'existence des lois naturelles n'avait alors acquis aucune consistance rationnelle. En passant à l'état éminemment métaphysique, qui a commencé à prévaloir aussi
tôt après l'entier développement social du monothéisme, l'imagination pure n'est plus souveraine, mais la véritable observation ne l'est pas encore ; c'est l'argumentation proprement dite qui domine l'ensemble du régime philosophique, où le raisonnement s'exerce, non sur des fictions ni sur des réalités, mais sur de simples entités. Dans cette situation transitoire, la nature des principales recherches n'ayant pas changé, et la marche étant seulement transformée, d'équivalentes considérations à priori, indépendantes de toute observation, continuent à diriger les hautes spéculations, quoique sous une forme plus abstraite, pendant que s'accumulent les faits secondaires destinés à permettre ensuite une alimentation mentale. L'exorbitante prolongation de ce régime vague et équivoque constitue le plus grand danger propre au développement de la raison moderne, qui ne peut plus sérieusement redouter les fictions théologiques, tandis qu'elle peut être, au contraire, fort entravée, à tous égards, par ces entités métaphysiques, dont l'empire, moins consistant, mais plus précieux, présente une apparence de rationalité susceptible de séduire les intelligences, qu'un convenable exercice positif n'a pas suffisamment raffermies, Nous avons constaté, môme en mathématique, surtout envers la théorie du mouvement, combien l'abus du raisonnement, symptôme invariable d'une telle transition, y a longtemps empêché la connaisance des plus importantes vérités scientifiques, et altère encore gravement leur appréciation habituelle. L'eusemble de la méthode positive est si mal compris des savants actuels, par suite d'une culture trop dispersive, qu'il n'est malheureusement pas superflu de signaler directement aujourd'hui la prépondérance continue de l'observation sur l'imagination, comme le principal caractère logique de la saine philosophie moderne, en tant que dirigeant nos recherches, non vers les causes essentielles, mais vers les lois effectives, des divers phénomènes naturels; car, sans être désormais immédiatement contesté, ce principe fondamental reste souvent méconnu dans les travaux spéciaux. Ouoique les différents ordres de spéculations réelles accordent, sans doute, à l'imagination une haute participation active, nous l'y avons cependant toujours vue nécessairement subordonnée à l'observation, c'est-à-dire constamment employée à créer ou à perfectionner les moyens de la liaison entre les faits constatés ; mais le point de départ ni la direction ne sauraient, en
aucun cas, lui appartenir. Même quand nous procédons vraiment à priori, il est clair que les considérations générales qui nous guident ont été primitivement fondées, soit dans la science correspondante, soit dans une autre, sur la simple observation, seule source de leur réalité et aussi de leur fécondité. Voir pour prévoir : tel est le caractère permanent de la véritable science ; tout prévoir sans avoir rien vu ne peut constituer qu'une absurde utopie métaphysique, encore trop
poursuivie.
A cette appréciation logique correspond naturellement, sous l'aspect scientifique, la substitution nécessaire du relatif à l'absolu, comme constituant aujourd'hui l'attribut le plus décisif du vrai génie philosophique. Dans toutes les parties actuelles de la philosophie naturelle, nous avons toujours vu cette grande et heureuse transformation résulter spontanément d'un essor suffisant de la positivité rationnelle, et nous l'avons ensuite étendue irrévocablement au seul ordre essentiel de phénomènes qui ne l'eût pas encore manifestée. En résultat commun de cette double élaboration, il ne reste donc plus ici qu à caractériser sommairement le profond contraste général qui existe directement, à ce sujet, entre la philosophie pleinement positive et l'ancienne philosophie théologicométaphysique. Celle-ci, en effet, dans les diverses phases qu'elle a dû successivement offrir, et même à l'état métaphysique le moins éloigné de l'état positif, conserve sans cesse cette tendance invincible aux notions absolues qui doit naturellement convenir à toute recherche quelconque de la cause proprement dite et du mode essentiel de production des divers phénomènes. Rien ne pouvant mieux caractériser les natures vraiment éminentes que leurs efforts distinctes pour surmonter spontanément une vicieuse direction fondamentale, le plus grand des métaphysiciens modernes, l'illustre Kant, a noblement mérité une éternelle admiration en tentant, le premier, d'échapper directement à l'absolu philosophique par sa célèbre conception de la double réalité, à la fois objective et subjective, qui indique un si juste sentiment de la saine philosophie. Mais cet heureux aperçu, privé de toute active consistance scientifique, par suite du stérile isolement où la métaphysique se trouvait partout radicalement placée depuis la transaction cartésienne, suivant les explications directes du cinquante-sixième chapitre, ne pouvait aucunement suffire à instituer une philosophie vraiment relative :
aussi l'absolu, que ce puissant penseur avait, à certains égards, implicitement contenu, n'a pas tardé à reprendre naturellement, chez ses divers successeurs, son ancienne prépondérance, même plus dogmatiquement formulée, et que peut seul détruire l'ascendant final de l'esprit philosophique graduellement émané de l'évolution scientifique proprement dite. Or, rien de vraiment décisif n'était possible à cet égard, tant que cette évolution n'était pas convenablement étendue jusqu'aux spéculations sociales, soit parce qu'elle restait encore trop incomplète, soit surtout parce qu'elle n'affectait pas les seules conceptions pleinement universelles. Mais cette condition finale étant désormais suffisamment réalisée par ce Traité, l'irrévocable décadence de toute philosophie absolue ne peut plus être aucunement empêchée, en un siècle dont Tesprit dominant est d'ailleurs si contraire à son antique ascendant, même chez les populations où la déplorable influence mentale du protestantisme a dû gravement entraver l'essor de la philosophie positive, en prolongeant et aggravant spécialement la transition métaphysique. D'abord, l'ensemble des études inorganiques nous a clairement démontré, à tous égards, que toutes les notions sur le monde extérieur, où l'homme n'intervient que comme spectateur de phénomènes indépendants de lui, sont essentiellement relatives, comme nous l'avons surtout remarqué envers celle qui semblait le plus justement devoir conserver un caractère absolu, c'est-àdire la pesanteur. Ensuite, la saine philosophie biologique nous a fait sentir, en restant au point de vue élémentaire de l'homme individuel, que les opérations mêmes de notre intelligence, en qualité de phénomènes vitaux, sont inévitablement subordonnées, comme tous les autres phénomènes humains, à cette relation fondamentale entre l'organisme et le milieu, dont le dualisme constitue, à tous égards, la vie, suivant les explications directes du quarantième chapitre, spécialement complétées, sous ce rapport, au quarante-cinquième. Ainsi, toutes nos connaissances réelles sont nécessairement relatives, d'une part au milieu en tant que susceptible d'agir sur nous, et d'une autre part à l'organisme en tant que sensible à cetto action : en sorte que l'inertie de l'un ou l'insensibilité de l'autre suppriment aussitôt ce commerce continu d'où dépend toute notion effective ; ce qui est surtout sensible dans les cas où la communication s'opère par une seule voie, comme je l'ai noté, en philosophie astronomique, envers les astres
^obscurs, ou chez les individus aveugles. Toutes nos spéculations quelconques sont donc à la fois profondément affectées, aussi bien que tous les autres phénomènes de la vie, par la constitution extérieure qui règle le mode d'action, et par la constitution intérieure qui en détermine le résultat personnel, sans que nous puissions jamais établir, en chaque cas, une exacte appréciation partielle de l'influence uniquement propre à chacun de ces deux inséparables éléments de nos impressions et de nos pensées. C'est à l'équivalent très imparfait de cette conception biologique que Kant était seulement parvenu, à sa manière, avec les divers inconvénients graves, quant à la netteté et surtout à l'efficacité, qui restaient inhérents à sa marche métaphysique. Mais un tel pas, même mieux accompli, ne saurait évidemment suffire, puisqu'il ne concerne qu'une appréciation purement statique de l'intelligence individuelle ; ce qui constitue un point de vue beaucoup trop éloigné de la réalité philosophique pour pouvoir déterminer, à cet égard, aucune révolution décisive. Il était donc indispensable de s'élever enfin directement jusqu'à la saine appré- ciation dynamique de l'intelligence collective de l'humanité, convenablement envisagée dans l'ensemble de son développement continu; ce qui doit certainement caractériser à ce sujet le seul état vraiment normal, désormais atteint dans ce Traité par la création de la sociologie, d'où dépend aujourd'hui l'entière élimination de l'absolu. C'est uniquement alors que l'indication biologique se trouve complétée et fécondée, en faisant sentir que, dans le grand dualisme élémentaire entre l'intelligence et le milieu, le premier terme est nécessairement assujetti aussi à des phases successives, et surtout en dévoilant la loi fondamentale de cette évolution spontanée. Ainsi l'aperçu statique montrait seulement que nos conceptions seraient modifiées si notre organisation changeait, autant que par l'altération du milieu ; mais comme, en réalité, ce changement organique est purement fictif, l'absolu n'était qu'imparfaitement ôté, puisque l'immuable semblait rester. Notre théorie dynamique, au contraire, prend directement en considération prépondérante le développement graduel auquel est évidemment assujettie, sans aucune transformation d'organisme, l'évolution intellectuelle de l'humanité, et dont l'influence continue n'avait pu être écartée que d'après une vicieuse abstraction métaphysique, constituant tout au plus un degré transitoire, mais entièrement incompatible avec
l'état normal des conclusions philosophiques. Ce dernier effort est donc seul susceptible d'une pleine et active efficacité contre la philosophie absolue : s'il était possible que je me fusse mépris sur la véritable loi de la grande évolution humaine, il n'en pourrait résulter rationnellement que la nécessité d'établir une meilleure doctrine sociologique, et je n'en aurais pas moins irrévocablement constitué, à ce sujet, l'unique méthode susceptible de conduire à la connaissance positive de l'esprit humain, désormais envisagé dans Fensemble de ses conditions nécessaires, et non dans la situation vague et chimérique à laquelle s'est toujours arrêtée la marche métaphysique. La prétendue immuabilité mentale étant ainsi écartée, la philosophie relative se trouve directement constituée; car nous avons été conduit par là à concevoir habituellement, en tous genres, les théories successives comme des approximations croissantes d'une réalité qui ne saurait jamais être rigoureusement appréciée, la meilleure théorie étant toujours, à chaque époque, celle qui représente le mieux l'ensemble des observations correspondantes, suivant la tendance spontanée, aujourd'hui heureusement familière aux bons esprits scientifiques, à laquelle la philosophie sociologique se borne à ajouter une complète généralisation, et dès lors une consécration dogmatique.
En même temps, cette appréciation finale doit spontanément dissiper les craintes sérieuses qu'avait dû souvent inspirer jusqu'ici une élimination prématurée et mal conçue de l'absolu philosophique, d'après d'insuffisants aperçus métaphysiques, qui, si leur influence pratique n'eût pas été essentiellement contenue par la rectitude naturelle de la raison commune, pouvaient conduire aux plus dangereuses aberrations, en ôtant toute consistance à nos opinions quelconques, ainsi livrées, en apparence, à des fluctuations arbitraires et indéfinies, sans aucun principe de fixité. D'abord sous l'aspect statique, il est certain que plusieurs écoles ont vicieusement exagéré finfluence nécessaire des diversités organiques sur les conceptions mentales, en rapportant au mode les variations toujours bornées au degré. Si l'on considère l'ensemble des organismes possibles, soit effectifs, soit même fictifs, on reconnaît aisément que, quoique le monde ne doive pas sans doute être entièrement identique pour tous les animaux, les connaissances réelles propres aux diverses races ont cependant un fond essentiellement commun, qui est seulement
plus ou moins apprécié par des entendements plus ou moins parfaits, mais radicalement homogènes. Cette conformité nécessaire est incontestable pour la partie expérimentale de chaque notion, puisque nos impressions personnelles n'y servent surtout que d'intermédiaires indispensables à la manifestation des rapports externes ; et elle est assurément encore plus évidente pour la partie purement rationnelle, puisque les diverses intelligences ne sauraient aucunement différer quant à la nature élémentaire des déductions ou des combinaisons, malgré leur aptitude très inégale à les former ou à les prolonger. On ne pourrait méconnaître cette universalité fondamentale des lois intellectuelles, sans être pareillement conduit à nier aussi celle de toutes les autres lois biologiques, aujourd'hui scientifiquement établie. Ainsi, le monde réel est, sans doute, moins bien connu, sauf à quelques égards secondaires, par les autres animaux, même les plus élevés, que par notre espèce, comme il pourrait L'être encore mieux par des êtres plus parfaits, que l'on imaginerait propres à faire des observations pius complètes ou plus exactes, et des raisonnements plus généraux ou plus suivis ; mais, en tous ces cas, le sujet des études et le fond des conceptions restent nécessairement identiques, quelle que puisse être la diversité des degrés, toujours analogue à celle que nous apercevons journellement chez les différents hommes, et seulement beaucoup plus prononcée ; les maladies mentales elles-mêmes n'altèrent pas essentiellement cette identité nécessaire. En second lieu, sous l'aspect dynamique, il est clair que les variations continues des opinions humaines, selon le temps ou suivant les lieux, n'affectent pas davantage une telle uniformité radicale, puisque nous connaissons maintenant la loi fondamentale d'évolution à laquelle est assujetti le cours, en apparence arbitraire, de ces diverses mutations. Le spectacle de ces grands changements n'a pu faire croire à l'incertitude totale de nos connaissances quelconques que par suite même de la prépondérance, jusqu'ici plus ou moins persistante, d'une philosophie essentiellement absolue, qui ne permettait pas de concevoir la vérité sans l'immuabilité. Une autre conséquence, plus fréquente et non moins funeste, de ce vicieux régime intellectuel, se trouve pareillement dissipée par la philosophie positive, toujours sagement relative, sous .l'ascendant universel de l'esprit sociologique ; c'est la tendance, aujourd'hui si commune, surtout chea les hommes éclairés, à
une absurde exagération de la supériorité propre à la raison moderne, en interprétant la plupart des opinions antérieures de l'humanité comme l'indice d'une sorte d'état chronique d'aliénation mentale qui aurait persisté jusqu'à ces derniers siècles, sans que d'ailleurs on s'inquiète davantage de motiver sa cessation que son origine. Cette irrationnelle disposition, principal fondement logique des conceptions purement révolutionnaires, et qui empêche directement toute saine appréciation de l'ensemble de l'évolution humaine, a été spontanément rectifiée, dans ce Traité, d'après l'élaboration historique qui nous a constamment représenté, au contraire, non seulement les théories successives de chaque science réelle, mais même les croyances monothéiques, polythéiques, ou fétichique-s, les plus opposées à nos lumières actuelles, comme ayant toujours constitué, au temps de leur avènement, et ensuite pour une certaine durée, le meilleur système compatible avec l'âge correspondant du développement humain, c'est-àdire la moins imparfaite approximation qui fût alors possible de cette vérité fondamentale dont nous sommes seulement plus rapprochés aujourd'hui, quoique notre nature, ni aucune autre quelconque, n'y puisse jamais rigoureusement parvenir. La saine philosophie, restituant enfin à notre intelligence ce mouvement normal sans lequel, à aucun égard, on ne saurait concevoir la vie, explique donc le cours général des opinions humaines pendant les diverses phases successives qui devaient préparer notre virilité mentale, d'après le même principe nécessaire d'une harmonie croissante entre les conceptions et les observations, qui nous fait journellement sentir la réalité progressive de nos différentes notions positives, depuis que la recherche des lois commence à prévaloir sur celle des causes. C'est ainsi que l'esprit sociologique pouvait seul constituer une philosophie éminemment relative, en rendant toujours prépondérante la considération universelle d'une évolution fondamentale, assujettie à une marche déterminée, et dominant, à chaque époque, l'ensemble de nos pensées quelconques ; de manière à permettre désormais de concilier suffisamment les plus antipathiques systèmes en rapportant chacun à la situation correspondante, sans jamais compromettre cependant l'indispensable énergie du jugement final par les dangereuses inconséquences d'un vain éclectisme, qui aspire si étrangement à conduire aujourd'hui le mouvement intellectuel, tandis que lui-même, dépourvu de toute direction
générale, oscille constamment jusqu'ici entre l'absolu et l'arbitraire, également consacré dans ses irrationnelles abstractions. Le spectacle des grandes variations dogmatiques, encore si dangereux à contempler pour tant d'intelligences ' mal affermies, est dès lors irrévocablement converti, d'après une judicieuse appréciation historique, en source directe et continue de l'harmonie la plus durable et la plus étendue. Après avoir suffisamment caractérisé, sous les divers aspects essentiels, la vraie nature générale de la philosophie positive, il faut maintenant compléter cette détermination fondamentale par un examen plus immédiat de sa destination permanente, successivement considérée, soit dans l'individu, soit surtout dans l'espèce, d'abord quant à la vie spéculative, ensuite quant à la vie active.
L'office théorique de la philosophie positive consiste principalement, en ce qui concerne lindividu, à satisfaire spontanément au double besoin élémentaire qu'éprouve toujours notre intelligence d'étendre et d*e lier, autant que possible, ses connaissances réelles. Ces deux indispensables conditions ont dû être très imparfaitement remplies, et d'ailleurs rester vicieusement antipathiques, tant qu'a prévalu la philosophie théologico-métaphysique, par une suite nécessaire de son caractère absolu, qui ne permettait la consistance qu'avec l'immobilité. Quoique la liaison établie entre nos conceptions sous l'ascendant arbitraire des volontés ou des entités fût assurément très vague et fort peu stable, elle n'en tendait pas moins à empêcher directement leur extension en posant d'avance l'uniforme explication apparente de tous les cas imaginables ; et elle y eût apporté, en effet, un obstacle insurmontable, si un tel régime mental avait jamais pu être rigousement universel; mais, tandis que cet esprit initial dominait dans toutes les hautes spéculations, les spéculations secondaires, relatives aux questions les plus usuelles, étaient nécessairement d'une autre nature, et présentaient, envers certains phénomènes de tous genres, cette première ébauche spontanée des lois effectives, sans laquelle l'homme, encore plus qu'aucun autre animal, ne pourrait nullement diriger sa conduite journalière; et c'est ce qui a permis ensuite, comme je l'ai rappelé ci-dessus, le développement continu des études réelles, d'après l'essor graduel de cette positivité vulgaire, d'abord accessoire, spéciale et incohérente. Au contraire, la philosophie positive ne saurait être mieux caractérisée que
par son aptitude naturelle à concilier directement et de plus en plus ces deux besoins, jusqu'alors si opposés de liaison et d'extension, en tirant de la liaison même de nos connaissances réelles le plus puissant moyen de déterminer leur extension, et, réciproquement, en faisant servir chaque extension accomplie à perfectionner la liaison antérieure. Malgré les grandes difficultés que présente souvent cette double réaction, surtout quand l'introduction de nouveaux faits semble devoir profondément troubler la coordination établie, une longue expérience, maintenant assez complète pour être pleinement décisive, démontre déjà irrécusablement cette éminente propriété de la philosophie relative, toujours disposée à surbordonner les conceptions aux réalités. C'est ainsi que la vraie philosophie moderne, dès sa plus intime et plus abstraite appréciation logique, se montre directement destinée à satisfaire spontanément aux deux faces inséparables du grand problème humain, en garantissant à la fois Tordre et le progrès, alternativement sacrifiés l'un à l'autre dans les divers états de l'ancienne philosophie. D'après une telle identité nécessaire, la fonction fondamentale de la saine philosophie peut être utilement réduite, pour plus de simplicité, à constituer, autant que possible, l'harmonie générale de notre système intellectuel, afin de mieux formuler ainsi la prééminence normale que doivent toujours conserver, malgré cette heureuse convergence naturelle, les besoins relatifs à l'existence sur ceux propres au mouvement, aussi bien chez l'espèce que chez l'individu, sauf les phases exceptionnelles où, en l'un et l'autre cas, cette disposition habituelle semble temporairement intervertie. Le caractère éminemment relatif du véritable esprit philosophique doit conduire à regarder cette entière cohérence logique comme constituant, à chaque époque, le témoignage le plus décisif de la réalité de nos conceptions, puisque leur correspondance avec nos observations est dès lors directement garantie; et que par là nous sommes assurés d'être aussi près de la vérité que le comporte l'état correspondant de l'évolution humaine. Or, toute prévision rationnelle consistant, au fond, à passer régulièrement d'une notion à une autre, en vertu de leur liaison mutuelle, on voit ainsi comment une telle prévision devient nécessairement le critérium le plus certain d'une vraie positivité, en manifestant la destination essentielle de cette harmonie fondamentale, qui fait spontanément résulter l'extension de nos connaissances de leur saine coordina-
tion générale. Quoique ces besoins intellectuels doivent assurément être, en eux-mêmes, peu prononcés d'ordinaire, vu la faible énergie des fonctions spéculatives dans l'ensemble de notre imparfait organisme, ils y sont cependant beaucoup plus vifs que ne le fait d'abord supposer la longue résignation de l'esprit humain à supporter, sans aucune répugnance apparente, le régime philosophique le moins propre à y satisfaire convenablement : car nous savons que, loin d'indiquer aucun choix, une telle disposition est une suite inévitable delà marche originale de l'évolution mentale. A un degré quelconque de cette lente préparation spontanée, si une heureuse communication extérieure parvient à introduire avant le temps les conceptions positives, l'avide empressement avec lequel elles sont partout accueillies montre assez que l'attachement primitif de notre intelligence aux explications théologiques ou métaphysiques était seulement dû à l'impossibilité évidente d'une meilleure alimentation, et n'avait aucunement altéré l'intime sentiment de nos vrais appétits cérébraux, comme le témoigne une expérience journalière soit individuelle, soit même collective. Il faut d'ailleurs reconnaître que la faiblesse de notre entendement constitue un nouveau motif de la prédilection involontaire pour les connaissances réelles, du moins aussitôt que leur essor suffisamment avancé peut lui procurer un précieux soulagement, en lui faisant retrouver, dans les relations générales, cette constance et cette continuité que ne sauraient lui offrir les phénomènes particuliers, et qui posent un terme, toujours ardemment désiré, à ses pénibles hésitations. Mais, quelle que soit, quant à l'individu, la haute importance d'un tel office spéculatif, c'est surtout envers l'espèce que sa destination doit devenir vraiment fondamentale, en constituant la base logique de l'association humaine. L'aptitude spontanée de la philosophie positive à établir une exacte harmonie dans le système total de chaque entendement isolé se développe alors par une application plus vaste et plus décisive, afin de déterminer une indispensable convergence chez les diverses intelligences : c'est toujours, au fond, en l'un et l'autre cas, la même propriété élémentaire, avec une inégale activité qui n'influe essentiellement que sur la rapidité du succès. D'après la similitude nécessaire entre l'organisme individuel et l'organisme collectif, on peut assurer, en principe, que, à chaque degré quelconque de la commune évolution, toute philosophie qui aura pu constituer une véritable
cohérence logique chez un esprit unique se montre, par cela seul, susceptible de rallier ultérieurement la masse entière des penseurs. C'est surtout ainsi que les grands génies philosophiques deviennent spontanément les guides intellectuels de l'humanité, comme subissant les premiers chaque révolution mentale, dont une telle manifestation devance et facilite plus ou moins l'avènement naturel. Sensible jusque dans l'état théologico-métaphysique, malgré les immenses divagations qu'elle comporte, cette intime solidarité doit être à la fois plus directe, plus complète et plus irrésistible dans l'état positif, où, comme nous l'avons déjà rappelé, toutes les intelligences spéculent sur un fond commun, soumis à leur appréciation, mais soustrait à leur ascendant, et procèdent, suivant une marche toujours homogène, d'après un même point de départ, à des recherches finalement identiques : leur inégalité effective, d'ailleurs si irrationnellement exagérée par l'orgueil scientifique, ne peut réellement affecter que l'époque du succès, qui, une fois accompli en un seul cerveau, ne saurait plus être convenablement observé chez tous les autres. Inversement appliqué, cet important principe doit faire pareillement sentir qu'une telle adhésion spontanée, graduellement unanime, confirme autant la réalité des nouvelles conceptions que leur opportunité d'après la coïncidence nécessaire que la philosophie relative démontre entre ces deux conditions fondamentales; car deux appareils aussi compliqués que le sont, à tant d'égards, deux cerveaux humains, i?3 sauraient évidemment manifester longtemps, dans leur allure originale, une marche suffisamment conforme, sans qu'une telle coïncidence doive constituer aussitôt une indication presque certaine de la commune correspondance de leurs conceptions simultanées au sujet extérieur de cette double contemplation ; comme nous le supposons habituellement, et avec raison, envers des mécanismes infiniment plus simples. D'une autre part, nulle intelligence partielle ne saurait s'isoler assez de la masse pensante pour n'être pas essentiellement entraînée par la convergence publique. On le confirmerait au besoin d'après l'exemple exceptionnel des réunions d'aliénés, qui, malgré leur discordance caractéristique, exercent toujours une déplorable influence sur l'état mental des plus éminents médecins exposés à leur action journalière, en vertu de la seule aptitude de toute énergique conviction, même erronée, à troubler spontanément toute opinion contraire,
quelque bien fondée qu'elle puisse être. Aucun profond penseur n'oubliera donc jamais que tous les hommes doivent être regardés comme naturellement collaborateurs pour découvrir la vérité autant que pour l'utiliser. Quelle que soit la juste hardiesse du génie vraiment destiné à devancer la commune sagesse, son isolement absolu serait nécessairement aussi irrationnel qu'immoral. L'état d'abstraction indispensable aux grands efforts intellectuels expose à tant de graves aberrations, soit par négligence, soit même par illusion, qu'aucun bon esprit ne doit dédaigner ce précieux contrôle permanent de la raison publique, si propre à consolider et à rectifier sa marche particulière, toujours plus ou moins aventureuse, jusqu'à ce qu'il ait suffisamment mérité cet. assentiment universel, objet final de ses travaux. Une fois accomplie, cette convergence spéculative constitue, à son tour, la première condition élémentaire de toute véritable association, qui exige, par sa nature, l'indispensable réunion permanente d'un suffisant concours d'intérêts, non seulement avec une convenable conformité de sentiments, mais aussi, et avant tout, avec une communauté essentielle d'opinions : sans ce triple fondement indivisible, aucune société quelconque depuis la famille jusqu'à l'espèce, ne saurait être ni active ni durable. Les haines profondes toujours suscitées par de graves dissidences intellectuelles, et qui, sous d'autres formes, ne seraient pas moins prononcées dans l'état positif, si ces divergences y pouvaient être aussi complètes, indiquent assez que, malgré le peu d'énergie intrinsèque que notre nature accorde directement aux impulsions purement mentales, leur réaction nécessaire sur l'ensemble de notre conduite, soit individuelle, soit surtout collective, exige évidemment que la sociabilité humaine repose d'abord sur leur universelle coïncidence. Il serait sans doute superflu de faire ici spécialement ressortir, à cet égard, la supériorité spontanée de la philosophie positive, en un temps où de vaines prétentions surannées ne sauraient empêcher la raison publique de sentir profondément que, depuis plusieurs siècles, l'ancienne philosophie, soit thcologique, soit métaphysique, loin de constituer encore la seule source d'harmonie générale qui dût être primitivement possible, quoique extrêmement imparfaite, est réellement devenue, chez l'élite de l'humanité, un principe très actif d'intime perturbation, à la fois personnelle, domestique et sociale. Le cours graduel de l'évolution mo- \. <:. — VI, - -o
i50 PHILOSOPHIE POSITIVE
derae a désormais irrécusablement signalé dans l'esprit positif l'unique base finale d'une vraie communion intellectuelle, susceptible d'une consistance et d'une extension dont le passé ne saurait fournir aucune juste mesure. Telle est donc, tant pour l'espèce que pour l'individu, la destination fondamentale de la méthode positive, envisagée seulement quant à notre vie spéculative, comme principe spontané de cohérence logique et d'harmonie unanime.
Sans quitter le point de vue abstrait, seul convenable à ce Traité, nous avons fréquemment reconnu, dans ses diverses parties successives, combien cette importante appréciation est puissamment fortifiée par une suffisante considération générale des besoins intellectuels directement relatifs à la vie active, suivant la distinction ci-dessus indiquée, quoiqu'il n'en puisse résulter aucun motif essentiellement nouveau. C'est surtout comme base nécessaire de toute action rationnelle que la science réelle a été jusqu'ici universellernent goûtée; et cette attribution permanente conservera toujours une valeur vraiment fondamentale, d'après l'indispensable stimulation qui en résulte spontanément, soit pour neutraliser à chaque instant l'inertie native de notre intelligence, soit pour imprimer à ses efforts une direction mieux déterminée. Toutes les parties de la philosophie naturelle nous ont montré, avec une pleine évidence, que le premier essor d« la positivité rationnelle a été partout provoqué par les exigences de l'application, beaucoup plus impérieuses et plus précises que celles de la pure spéculation. Néanmoins, il demeure incontestable que, si cet essor n'eut pas été, à un certain degré, spontané, d'après les seules tendances mentales, il n'aurait jamais pu s'accomplir, puisque l'heureuse aptitude pratique des théories positives ne saurait devenir sensible qu'en résultat d'une suffisante culture, avant laquelle les chimères théologico-métaphysiques ont dû longtemps sembler bien plus propres à la satisfaction des plus ardents désirs correspondants à l'enfance de l'humanité. xMais, malgré cette indispensable appréciation, sans laquelle on exagérerait vicieusement l'influence spéculative des besoins actifs, comme 0:1 y est aujourd'hui trop disposé, il est certain qu'aussitôt qu'une telle relation a pu s'établir en quelques cas importants, elle a exercé une influence capitale et toujours croissante sur le développement du véritable esprit philosophique, en faisant spontanément ressortir, mieux que par aucune autre compa-
raison, l'inanité radicale du régime des volontés ou des entités, finalement reconnu impuissant à diriger l'action réelle de l'homme sur la nature. Quoiqu'un sentiment imparfait de cette grande destination tende quelquefois à trop restreindre les hautes spéculations scientifiques, sa juste notion devient cependant aussi favorable à la pleine rationalité de nos conceptions qu'à leur entière positivité, quand on a suffisamment compris 1 intime connexité qui lie les moindres problèmes pratiques aux plus éminentes recherches théoriques; comme le témoignent, par exemple, depuis si longtemps, tous les arts relatifs à l'astronomie. La prévision systématique, qui constitue, à tous égards, le principal caractère de la science réelle, acquiert surtout ainsi une valeur fondamentale, en tant que base nécessaire de toute action rationnelle : rien ne saurait mieux montrer que les efforts spéculatifs restent essentiellement stériles tant que ce but décisif n'a pu être atteint. Suivant nos explications précédentes, l'intelligence humaine éprouve sans doute, indépendemmant de toute application active, et par une pure impulsion mentale, le besoin direct de connaître les phénomènes et de les lier : mais celte double tendance est assurément trop peu prononcée, sauf chez quelques organismes exceptionnels, pour faire universellement prévaloir un sévère régime philosophique, qui choque, à beaucoup d'égards, les inclinations initiales de l'humanité ; ou, du moins, son avènement spontané eût été extrêmement retardé, si les exigences pratiques ne l'avaient nécessairement très accéléré. Une insuffisante analyse des effets généraux de l'étonnement ferait d abord attribuer une bien plus grande intensité à ces besoins spéculatifs; car rien n'égale peut-être, chez l'homme normal, la profonde perturbation subitement déterminée quelquefois, dans l'appareil cérébral, et ensuite dans tout le reste de l'économie, parla seule apparence d'une grave et brusque infraction à l'ordre accoutumé des divers phénomènes naturels : mais une plus complète appréciation montre alors que le principal trouble est dû aux inquiétudes pratiques, directes ou indirectes, que suggère naturellement une telle pensée, en détruisant les règles constantes qui servaient de base à notre conduite effective; on a souvent occasion de reconnaître que le renversement des lois extérieures exciterait à peine, au contraire, une légère attention, s'il n'affectait que des événements étrangers à notre existence, quoiqu'il pût être, en lui-même, infiniment plus prononcé
Sans insister davantage sur une explication aussi peu contestable, il faut surtout remarquer, ici, à ce sujet, l'extension capitale que la création de la sociologie, complétant enfin le système de la philosophie naturelle, vient aujourd'hui procurer spontanément à cette relation fondamentale entre la spéculation et Faction, qui désormais embrassera directement tous les cas possibles. Quoique très imparfaitement constituée jusqu'ici, par suite même du défaut d'ensemble propre à l'évolution moderne, la subordination rationnelle de l'art à la science a cependant reçu un commencement d'organisation, suivant l'ordre naturel de cette progression commune, d'abord quant aux arts mathématiques, soit géométriques, soit mécaniques, ensuite envers les arts physico-chimiques, et puis, de nos jours, relativement aux arts biologiques, soit hygiéniques, soit thérapeutiques. Mais il restait à l'étendre aussi à l'art le plus difficile et le plus important, l'art politique proprement dit, dont le dédaigneux isolement de toute théorie quelconque ne peut tenir essentiellement, comme dans les autres cas antérieurs, qu'à l'inanité radicale des seules théories qui y aient encore été appliquées, et cessera nécessairement au moins autant qu'ailleurs, quand la raison publique aura suffisamment senti que les phénomènes correspondants sont déjà ramenés aussi à de véritables lois naturelles, susceptibles de fournir habituellement d'heureuses indications pratiques. Dès lors complétée enfin, et, par suite, convenablement systématisée, la relation générale de la science à l'art deviendra de plus en plus une source directe et féconde de précieuse stimulation philosophique, également propre à accroître nos connaissances réelles et à perfectionner leur caractère, soit quant à la positivité ou à la rationalité.
Cette destination fondamentale, à la fois spéculative et active, de la philosophie positive achève de faire apprécier sa véritable nature, en déterminant mieux la direction de ses efforts, et même le genre ou le degré de précision convenable à ses diverses recherches, suivant les vraies exigences de chaque cas spécial. Dans l'évolution préliminaire de l'humanité, où rien ne pouvait fournir de telles indications générales, l'esprit positif n'aurait pu acquérir un essor suffisant s'il ne s'était indistinctement appliqué à tout ce qui lui devenait accessible : mais cet aveugle instinct ne saurait indéfiniment prévaloir ; la virilité de la raison humaine le remplacera bientôt par une sage discipline philosophique, fondée sur une juste
notion de l'enseuiblede notre condition, et facilement acceptée du véritable génie scientifique, sous l'utile impulsion continue de la sagesse vulgaire, toujours tendant à prévenir toute vaine déperdition de nos forces intellectuelles. Sous une judicieuse organisation des travaux théoriques, les hautes capacités, dès lors indifféremment qualifiées de scientifiques ou de philosophiques, seront constamment disponibles, d'après une éducation vraiment rationnelle, pour transporter aisément leurs efforts aux sujets qui réclameront, à chaque époque, la principale attention, au lieu de se consumer en recherches profondémentpuériles, parsuited'une spécialisation empirique, comme on le voit si souvent chez les géomètres encore moins aptes que tous nos autres savants à un heureux déplacement d'activité. Le plus vaste champ étant toujours ouvert, dans l'ensemble de la philosophie, à des recherches nécessairement importantes, lestentalivesincohérentes ou stériles pourront être sévèrement condamnées, sans qu'aucune intelligence soit exposée à manquer d'une sufBsante alimentation. Cette appréciation philosophique doit, en outre, limiter essentiellement, en chaque genre, soit pour les observations, ou pour les déductions, le degré convenable de précision habituelle, au delà duquel l'exploration scientifique dégénère inévitablement, par une trop minitieuse analyse, en une curiosité toujours vaine, et quelquefois même gravement perturbatrice. Il faut reconnaître, en effet, suivant l'esprit relatif de la saine philosophie, que les lois naturelles, véritable objet denosrecherches, nesauraientdemeurer rigoureusement compatibles, en aucun cas, avec une investigation trop détaillée ; il serait, par exemple, impossible de maintenir, en thermologie, aucune règle fixe, si on y explorait communément les phénomènes avec ces thermomètres métalliques auxquels les physiciens ont eu le bon sens de renoncer tacitement, et dont la susceptibilité exagérée dévoilait d'immenses et perpétuelles oscillations dans des mouvements de température que nous supposons, et avec raison, continus. Quand môme la prétendue psychologie moderne ne devrait pas être déjà radicalement condamnée, ainsi que je l'ai pleinement démontré, soit par sa vicieuse institution du sujet, soit par l'évidente absurdité de son mode principal d'exploration, on voit ainsi combien elle serait nécessairement vaine en tant que directement destinée à poursuivre, envers les phénomènes les plus compliqués, un genre d'analyse élémentaire dont l'équivalent a été sagement écarté des études les plus simples comme
chimérique el perturbateur. La relation fondamentale de la spéculation à Faction est surtout très propre à déterminer convenablement cette limite essentielle de précision dans chaque genre de recherches; car les casles plus décisifs indiquent clairement, à cet égard, surtout en astronomie, que nos saisies théories ne sauraient vraiment dépasser avec succès l'exactitude réclamée par les besoins pratiques. Quoique de tels principes généraux ne puissent plus être directement contestés aujourd'hui, l'anarchie scientifique actuelle témoigne journellement combien une sage discipline philosophique devient désormais indispensable, à ce sujet, afin de prévenir l'active désorganisation dont le système des connaissances positives est maintenant menacé, sous l'irrationnel essor d'une puérile curiosité stimulée par une avide ambition. D'éclatants exemples ofit déjà montré qu'on peut obtenir aujourd'hui, en philosophie naturelle, d'éphémères triomphes, aussi faciles que désastreux, en se bornant à détruire, d'après une investigation trop minutieuse, les lois précédemment établies, sans aucune substitution quelconque de nouvelles règles, en sorte qu'une aveugle appréciation académique entraîne à récompenser expressément une conduite que tout véritable régime spéculatif frapperait nécessairement d'une sévère réprobation. Cette déplorable tendance, désormais évidemment croissante, doit faire sentir combien il devient urgent, dans l'intérêt permanent des vrais progrès théoriques, soit généraux, soit même spéciaux, de faire convenablement cesser l'absolu philosophique et la dispersion scientifique, double condition naturelle de cette activité dissolvante. Quand les spéculations positives seront judicieusement rapportées à l'ensemble de leur destination, une sage pondération journalière contiendra l'essor déréglé des travaux particuliers, de manière à concilier, autant que possible, par répression ou par concession, suivant les exigences propres à chaque cas, les deux besoins quelquefois opposés, mais toujours également légitimes, de la coordination totale et de l'amélioration partielle.
En considérant sous un dernier aspect l'influence fondamentale d'une telle destination, suivant l'esprit de la philosophie relative, nous avons partout reconnu qu'elle détermine spontanément le genre de liberté resté facultatif pour notre intelligence, et dont nous devons savoir user, sans aucun vain scrupule, afin de satisfaire, entre les limites convenables, nos justes inclinations mentales, toujours dirigées, avec une
prédilection instinctive, vers la simplicité, la continuité et la généralité des conceptions, tout en respectant constamment la réalité des lois extérieures, en tant qu'elle nous est accessible. Cette importante appréciation, encore trop méconnue, même chez les meilleurs esprits, n'a donc plus besoin que d'être ici directement systématisée. Quoique, de toutes les créations de l'homme, les œuvres scientifiques soient nécessairement celles où ses propres convenances peuvent être le moins consultées, parce que nos travaux s'y rapportent directement à une réalité extérieure, essentiellement indépendante de nous, il faut pourtant reconnaître que nos inclinations peuvent les modifier légitimement, à un moindre degré, mais au même titre, que dans les œuvres d'art, soit technique, soit esthétique, afin de les mieux adapter à leur destination fondamentale, toujours finalement relative à l'humanité. A cet effet, il faut distinguer, en chaque genre d'étude, deux cas essentiels, selon qu'il s'agit de recherches ou indéfiniment inaccessibles, quoique de nature positive, ou seulement prématurées et sur lesquelles cependant, pour mieux fixer nos spéculations, notre intelligence, répugnant à une trop grande indétermination, a besoin de formuler une opinion actuelle. Il est clair, en principe, que, dans l'un et l'autre cas, il est pleinement légitime, quand on n'aspire plus à l'absolu, de former les suppositions les plus propres à faciliter notre marche mentale, sous la double condition permanente de ne choquer aucune notion antérieure, et d'être toujours disposé à modifier ces artifices, aussitôt que l'observation viendrait à l'exiger. En considérant d'abord le premier cas, il faut reconnaître qu'après avoir. sévèrement écarté tous les vains problèmes théologico-métaphysiques relatifs à la chimérique détermination des causes proprement dites, soit premières, soit finales, chacune de nos sciences réelles, judicieusement réduite à la seule recherche des lois effectives, renferme encore d'importantes questions naturelles, que l'esprit humain ne saurait certainement résoudre jamais, et qui méritent cependant d'être qualifiées de positives, parce qu'on peut concevoir qu'elles deviendraient accessibles à une intelligence mieux organisée, apte à une exploration plus complète ou à de plus puissantes déductions. Une juste appréciation, souvent très délicate, du vrai génie de chaque science, doit seule alors présider au choix des artifices correspondants, afin que l'usage d'une telle liberté spéculative seconde
l'essor des connaissances effectives, au lieu de l'entraver. On peut, à cet égard, indiquer, comme modèle, l'hypothèse, spontanément adoptée en physique, sur la constitution moléculaire des corps, pourvu toutefois qu'on ne lui attribue jamais une vicieuse réalité, et qu'on s'abstienne de l'étendre à des sujets qui la repoussent, par exemple aux études biolologiques, double condition trop rarement remplie aujourd'hui. Je dois citer encore, à ce sujet, à titre de premier résultat d'une application systématique d'un tel principe philosophique, l'artifice fondamental du dualisme, que j'ai proposé, en chimie, pour y faciliter essentiellement toutes les hautes spéculations. Quant au second cas, c'est-à-dire envers les recherche? qui ne sont que prématurées, il rentre évidemment dans la théorie générale des hypothèses proprement dites, que j'ai déduite au vingt-huitième chapitre de la même philosophie relative, par Une opération, à la fois historique et dogmatique, souvent confirmée depuis. En conservant toujours le degré de précision compatible avec la nature des recherches correspondantes, on ne saurait douter que l'institution de l'hypothèse la plus simple qui puisse satisfaire à l'ensemble des observations actuelles ne soit, pour notre intelligence, non seulement un droit très légitime, mais même un véritable devoir, impérieusement prescrit par la destination fondamentale de nos efforts spéculatifs. L'évolution scientifique est. à la vérité, plus rapprochée d'une situation vraiment normale sous ce rapport que sous le précédent : mais on peut assurer que, à l'un et à l'autre titre, la vaine prépondérance de l'absolu métaphysique, et le sentiment trop imparfait de la méthode positive par suite du régime dispersif, ont empêché jusqu'ici de réaliser les principaux résultats que comporte cette précieuse faculté pour améliorer radicalement, en tous genres, la culture permanente des vraies connaissances humaines. Ainsi, le point de vue le plus philosophique conduit finalement, à ce sujet, à concevoir l'étude des lois naturelles comme destinée à nous présenter le monde extérieur, en satisfaisant aux inclinations essentielles de notre intelligence, autant que le comporte le degré d'exactitude commandé, à cet égard, par l'ensemble de nos besoins pratiques. Nos lois statiques correspondent à cette prédilection instinctive pour l'ordre et 1 harmonie, dont l'esprit humain est tellement animé, que, si elle n'était pas sagement contenue, elle entraînerai I souvent aux plus vicieux rapproche-
ments ; nos lois dynamiques s'accordent avec notre tendance irrésistible à croire constamment, même d'après trois observations seulement, à la perpétuité des retours déjà constatés, suivant une impulsion spontanée que nous devons aussi réprimer fréquemment pour maintenir l'indispensable réalité de nos conceptions.
Ayant désormais suffisamment examiné la nature et la destination de la méthode positive, il ne nous reste plus, afin d'en compléter l'appréciation systématique, qu'à considérer maintenant son institution fondamentale et son développement graduel.
D'après l'unité nécessaire de notre intelligence, et l'identité continue de sa marche générale dans tous les sujets quelconques qui lui sont réellement accessibles, on ne saurait douter que la philosophie ne doive finalement embrasser beaucoup plus complètement qu'il n'a dû l'être encore, l'ensemble total de notre activité mentale, en comprenant un jour, non seulement toute la science humaine, mais aussi tout l'art humain, soit esthétique, soit technique, comme je l'indiquerai plus explicitement an soixantième chapitre. Néanmoins, quoique, suivant la juste recommandation de Bacon, cette entière coordination finale ne doive être jamais oubliée, il faut, avant tout, reconnaître que l'institution systématique de la méthode fondamentale exige aujourd'hui la consécration dogmatique de la double division préalable qui a dû toujours présider jusqu'ici à son développement spontané, d'abord entre la spéculation et l'action, ensuite entre la contemplation scientifique et la contemplation esthétique : nous avons vu ces deux séparations successives remonter historiquement jusqu'à l'époque polythéique, qui a ébauché la première pendant la phase théocratique, et la seconde sous le régime grec, l'une et l'autre ayant été depuis continuellement développées, malgré l'importance croissante des relations mutuelles.
Sous le premier aspect, chacune des six parties essentielles de ce Traité nous a pleinement représenté l'indépendance de la théorie envers la pratique comme la condition primordiale de l'évolution mentale relativement à tous les ordres de conceptions élémentaires, qui n'eussent pu surgir aucunement si le point de vue théorique était resté adhérent au point de vue pratique. Mais, en outre, nous avons également constaté que, quelle que doive être un jour l'heuieuse organisation de leur
vraies relations, elle ne doit jamais altérer leur spontanéité respective, de plus en plus indispensable à leur commun développement, nécessairement incompatible avec toute oppressive subordination de l'un à l'autre. L'esprit théorique ne peut s'élever habituellement à la généralité de vues qui constitue sa principale valeur, à la fois intellectuelle et sociale, qu'en se plaçant dans un état continu d'abstraction analytique, qui saisit ce que les divers cas effectifs ont de tsemblable en écartant leurs diversités caractéristiques, et qui, par cela même est toujours plus ou moins opposé à la réalité proprement dite. Au contraire, l'esprit pratique, en vertu de sa spécialité nécessaire, est, en chaque cas, le seul réel et complet, mais aussi le moins propre à l'extension des rapports. Si Ton a justement remarqué que l'entière domination du second tendrait à étouffer directement une progression intellectuelle déjà trop peu énergique dans notre imparfaite économie, il faudrait également sentir que l'ascendant universel du premier ne serait pas, au fond, moins funeste à leur destination commune, eu empêchant de conduire aucune opération active jusqu'à une suffisante consommation. Quoique l'orgueil scientifique ou philosophique ait souvent rêvé l'entière systématisation des travaux pratiques en s'affranchissant de toute culture directe et spontanée, il est évident qu'un tel projet repose sur la plus absurde exagération de la vraie portée de ncs moyens théoriques, dont la puissance apparente suppose toujours qu'on a préalablement réduit les questions à un état abstrait trop éloigné de l'état concret pour suffire jamais aux justes exigences de la pratique ; comme le témoigne surtout, dans les cas mêmes les plus favorables, l'impuissance journalière des théories mathématiques envers les moindres travaux techniques. Les habitudes mentales contractées sous le régime de l'absolu théologico-métaphysique inspirent encore certainement, à la plupart des penseurs actuels, une opinion très vicieuse de la puissance et de la destination des considérations a priori, qui, sagement instituées et judicieusement employées, comportent, sans doute, une heureuse efficacité finale, d'après les indications indispensables par lesquelles l'étude de la nature doit éclairer notre action rationnelle, mais sous la condition nécessaire que l'esprit pratique ne cessera jamais de présider à l'ensemble, souvent très complexe, de chaque opération concrète, en comprenant seulement les données scientifiques parmi les éléments préalables
de ses combinaisons spéciales. Toute subordination de la pratique envers la théorie qui dépasserait habituellement une telle mesure exposerait bientôt à de graves et universelles perturbations. Au reste, nous avons heureusement reconnu que la nature de la civilisation moderne tend spontanément à contenir, à cet égard, les grands conflits mutuels, en développant de plus en plus une telle division; ce qui d'ailleurs est bien loin d'indiquer l'inutilité d'une coordination systématique, et en montre seulement l'avènement naturel. La fondation de la sociologie vient aujourd'hui compléter, à ce sujet, l'ensemble des garanties antérieures, en constiiuant enfin convenablement une semblable décomposition dans le cas le plus fondamental, où elle n'avait pu jusqu'ici donner lieu qu'à une ébauche insuffisante et précaire, sous l'impulsion imparfaite et prématurée du catholicisme. On doit donc regarder la prépondérance philosophique de l'esprit sociologique comme l'influence la plus propre à consolider rationnellement cette condition primordiale, toujours indispensable à l'institution systématique delà méthode positive, et que l'organisme positif mettra sans cesse en pleine évidence, puisqu'elle y deviendra, d'après le dernier chapitre, la première base dé son principal caractère politique.
Quoique la division entre les deux sortes de contemplations, scientifique et esthétique, soit, au fond moins prononcée que celle entre la spéculation et l'action, elle est cependant beaucoup moins contestée, à raison de sa nature bien plus purement intellectuelle et presque entièrement affranchie des inspirations passionnées dont l'énergique impulsion aggrave le plus les rivalités précédentes. Aux temps mêmes où l'imagination dominait en philosophie, l'esprit poétique, sans altérer aucunement son heureuse et indispensable spontanéité a constamment reconnu sa subordination nécessaire envers l'esprit philosophique proprement dit, d'après la relation fondamentale qui rattache, même instinctivement, en tous genres, le sentiment du beau à la connaissance du vrai, et, qui par suite assujettit toujours l'idéalité esthétique à l'ensemble des conditions essentielles généralement admises, à chaque époque, pour la réalité scientifique. Lorsqu'une éducation vraiment rationnelle, à beaucoup d'égards commune, aura rendu les deux sortes de capacités également dignes de participer, suivant une juste harmonie, au gouvernement spirituel de l'humanité, conformément aux indications du chapitre pré-
cèdent, leur combinaison deviendra sans doute beaucoup plus intime, surtout dans l'existence pratique, qu'elle n'a jamais pu l'être jusqu'ici depuis leur séparation primitive du tronc théocralique. En retour de l'indispensable fondement universel que le génie scientifique doit fournir au génie esthétique, celui-ci, outre son heureuse aptitude exclusive à instituer à la fois la pJus précieuse diversion mentale et la plus douce stimulation morale, devra même réagir sur l'autre, par une influence plus directe et plus intime, à peine soupçonnée aujourd'hui, afin de perfectionner, à divers égards, secondaires mais intéressants, son propre caractère philosophique. Quand l'esprit relatif de la vraie philosophie moderne aura convenablement prévalu, tous les penseurs comprendront, ce que le règne de l'absolu empêche maintenant de sentir, que les convenances purement esthétiques doivent avoir une certaine part légitime dans l'usage continu du genre de liberté resté facultatif pour notre intelligence par la nature essentielle des véritables recherches scientifiques. Avant tout, sans doute, comme je l'ai ci-dessus expliqué, une telle liberté doit être employée de manière à faciliter le plus possible la marche ultérieure de nos conceptions réelles, en satisfaisant convenablement à nos plus éminentes inclinations mentales. Mais cette condition primordiale laissera partout subsister encore une notable indétermination, dont il conviendra de gratifier directement nos besoins d'idéalité, en embellissant nos pensées scientifiques, sans nuire aucunement à leur réalité essentielle. Cette intime réaction modérée de l'esprit esthétique sur l'esprit scientifique pourra même, outre une heureuse satisfaction immédiate, ou, si Ton veut en vertu d'une telle satisfaction, faciliter beaucoup l'évolution générale de la positivité rationnelle. Toutefois cette connexité élémentaire, quelle qu'en puisse être l'importance ultérieure, ne fera certainement jamais disparaître la différence fondamentale qui existe nécessairement entre des tendances aussi diverses, dont la plus abstraite et la plus générale deATa toujours mentalement prévaloir, dans l'intérêt commun de leur destination finale, comme l'ensemble de notre élaboration sociologique l'a pleinement démontré, surtout en appréciant directement, au chapitre précédent, la vraie nature générale de la hiérarchie positive.
A ces deux séparations successives, de la spéculation d'avec l'action, et de la réalité d'avec l'idéalité, que leur spontanéité
nécessaire a du faire en tout temps plus ou moins sentir, il faut enfin ajouter une troisième décomposition préalable, d'institution essentiellement moderne, et qui, beaucoup moins évidente, est cependant tout aussi indispensable à la véritable constitution systématique de la méthode positive. Il s'agit de la division vraiment capitale que j'ai établie, dès le début de ce Traité, entre la science abstraite et la science concrète, et qui depuis nous a constamment fourni une source féconde de lumineuses indications philosophiques, surtout en ce qui concerne la saine physique sociale. Le grand Bacon a le premier senti, quoique très confusément, mais avec toute la généralité convenable, que ce qu'il a justement nommé la philosophie première, en tant que destinée à former la base primordiale de tout le système intellectuel, ne pouvait résulter que d'une étude, essentiellement abstraite et analytique, des divers phénomènes élémentaires dont la combinaison variée constitue l'existence effective des différents êtres naturels, afin de saisir les lois fondamentales propres à chaque ordre essentiel d'événements, directement considéré en luimême, sous un aspect général, isolément des êtres qui en fournissent la manifestation indispensable. Sans qu'une telle division ait été jamais jusqu'ici suffisamment appréciée ni même comprise, elle a néanmoins implicitement présidé, au milieu de graves fluctuations, à l'évolution scientifique des deux derniers siècles, suivant le privilège naturel de toute institution réelle, c'est-à-dire d'après l'impossibilité de procéder autrement. Car nous avons partout reconnu, d'abord en principe, puis en fait, que la science concrète, ou l'histoire naturelle proprement dite, ne pouvait, en aucun genre, être rationnellement abordée, tant que la science abstraite n'avait pas été suffisamment ébauchée envers tous les ordres successifs de phénomènes élémentaires, dont chaque élaboration concrète exige, par sa nature, l'entière combinaison permanente. Or, cette condition n'a été réellement accomplie que de nos jours, et, j'ose le dire, seulement dans ce Traité, où se trouve constituée pour la première fois la dernière et la plus importante de ces sciences fondamentales ; en sorte qu'il faut peu s'étonner si les grandes spéculations scientifiques développées depuis Bacon ont été essentiellement abstraites, d'après l'impuissance nécessaire des spéculations concrètes quelquefois entreprises dans cet intervalle. Ainsi, cette observance forcée et empirique du précepte baconien ne rendait
nullement superflue la démonstration rationnelle que j'ai du en établir d'après cette expérience décisive, qui permettait d'apprécier toute la portée de l'heureux aperçu dû à cet éminent philosophe. Quoique la création de la sociologie, complétant et systématisant la philosophie première, doive bientôt permettre de traiter convenablement les questions concrètes, comme je l'indiquerai directement au soixantième chapitre, il importe beaucoup de sentir que l'institution fondamentale de la méthode positive ne doit jamais cesser de reposer sur une telle séparation, sans laquelle les deux autres ci-dessus appréciées resteraient nécessairement insuffisantes. Cette indispensable division constitue, en réalité, le plus puissant et le plus délicat de tous les artifices généraux qu'exige, par sa nature, l'élaboration spéculative du système positif. Une judicieuse abstraction graduelle a seule permis et peut seule maintenir l'essor continu du véritable esprit philosophique, en écartant d abord les exigences pratiques, ensuite les impressions esthétiques, et enfin les conditions concrètes pour organiser peu à peu le point de vue le plus simple, le plus général et le plus élevé, au delà duquel on ne saurait réduire davantage l'appréciation rationnelle sans tomber aussitôt dans une vaine ontologie. Si le troisième degré d'abstraction, essentiellement fondé sur les mêmes motifs logiques que les deux précédents, n'était pas venu en compléter, en temps opportun, l'heureuse efficacité, on peut assurer que la philosophie positive serait encore demeurée impossible. Enveis les plus simples phénomènes, et même en astronomie, nous avons pleinement reconnu qu'aucune loi vraiment générale ne pouvait être établie, tant que les corps restaient considérés dans l'ensemble de leur existence concrète, dont il fallait, avant tout, détacher, par une judicieuse analyse, le principal phénomène, pour l'assujettir isolément à une lumineuse appréciation abstraite susceptible de réagir ultérieurement avec succès sur l'étude même des réalités les plus complexes, comme l'esprit mathématique en avait spontanément fourni le premier exemple dès l'évolution grecque, à l'égard des spéculations purement géométriques. Mais c'est surtout aux saines théories sociologiques, en vertu de leur complication transcendante, que ce grand précepte logique devait être éminemment applicable : il y constituait aujourd'hui la principale condition de l'établissement d une véritable rationalité, qu'aurait indéfiniment empêché une
CONCLUSIOiNS GÉNÉRALES 463
dangereuse érudition, si je n'avais osé, suivant une marche déjà pleinement prouvée, écarter toute perturbation concrète, afin de saisir, dans sa plus grande simplicité réelle, la règle naturelle du mouvement fondamental, laissant à dessein aux travaux ultérieurs le soin d'y ramener convenablement les anomalies apparentes, qui, si l'opération normale n'a pas avorté, ne sauraient manquer d'y rentrer suffisamment, ainsi qu'en astronomie. Or, les mêmes motifs essentiels qui ont déterminé d'abord une telle institution logique doivent en prescrire ensuite le maintien continu, comme envers les deux divisions antérieures, dont celle-ci n'est, à vrai dire, que l'indispensable complément : car, sans cet artifice permanent, la confusion des vues et l'incohérence des spéculations, que l'évolution moderne a eu tant de peine à écarter ainsi dans les diverses branches de la philosophie naturelle, ne tarderaient pas à redevenir partout imminentes, sous l'aveugle ascendant de l'esprit de détail. Si le point de vue théorique se trouve par là plus éloigné, en effet, du point de vue pratique, cette inévitable compensation d'une généralité supérieure constitue seulement une puissante considération nouvelle qui doit faire mieux ressortir la haute nécessité de la décomposition fondamentale, à la fois politique et philosophique, tant recommandée, au chapitre précédent, comme la base universelle de la véritable réorganisation moderne.
Tels sont les trois degrés généraux d'abstraction successive dont l'intime combinaison finale détermine l'institution graduelle, d'abord spontanée, puis systématique, de ia méthode positive, conformément à l'ensemble de sa nature et de sa destination. Quant au développement effectif des principaux procédés qui lui sont propres, il n'est aucunement susceptible d'être étudié avec fruit séparément des études essentielles où ils ont pris naissance, et qui peuvent seules en manifester suffisamment le vrai caractère, comme nous l'ont si souvent démontré les diverses parties de ce Traité. Cette méthode fondamentale ne résultant, à vrai dire, suivant nos explications antérieures, que d'une heureuse extension philosophique de la sagesse vulgaire aux diverses spéculations abstraites, il est clair que ses premiers fondements, coïncidant de toute nécessité avec ceux du simple bon sens, ne sauraient comporter réellement aucune utile explication dogmatique. Il n'y a vraiment lieu d'expliquer, à cet égard, que la manière de surmonter les différentes difficultés spéciales qui em-
pèchent d'abord d'étendre ainsi la raison commune de l'humanité à des recherches qu'elle n'avait jamais osé poursuivre aussi loin : or, -cette appréciation successive serait assurément insignifiante et même inintelligible, si on l'isolait entièrement des cas scientifiques correspondants. Cette vicieuse abstraction logique ne saurait conduire, môme dans l'hypothèse la plus favorable, comme une expérience trop prolongée Ta pleinement confirmé, qu'à la vaine reproduction d'adages incontestables, mais stériles ou puérils, qui ne peuvent jamais dépasser essentiellement les indications spontanées qu'un suffisant exercice développe ordinairement chez tous les bons esprits, indépendamment de toute culture systématique. En appréciant d'une manière approfondie les grandes règles logiques de Descartes, ou les préceptes, équivalents quoique moins précis, de Bacon, ainsi que les aphorismes plus spéciaux formulés ensuite par Pascal, et enfin que Newton, il est aisé d'y reconnaître la simple consécration dogmatique des maximes émanées de la sagesse vulgaire, et déjà naturellement étendues aux spéculations abstraites dans les études géométriques. Leur efficacité historique, pleinement conforme à la principale intention de ces éminents penseurs, a surtout consisté, soit à mieux caractériser la profonde inanité des "anciennes formalités logiques, toujours relatives à une tout autre manière de philosopher, soit à représenter directement la nouvelle méthode philosophique comme une heureuse extension de la raison commune, ainsi érigée en arbitre final de tous les cas douteux. A titre de règles de conduite, elles sont nécessairement impuissantes à diriger, en général, nos efforts intellectuels, abstraction faite des études positives qui spécifient leur application réelle, et qui seules même peuvent manifester suffisamment leur véritable esprit; isolées de cette indispensable explication, elles ne pourraient, en elles-mêmes, préserver aucunement des plus graves aberrations. Si l'on a justement remarqué quelquefois la plus scrupuleuse observance des préceptes poétiques dans les plus vicieuses compositions, on pourrait sans doute étendre encore davantage une semblable observation aux opérations logiques. Il est évident, en principe, qu'aucun art proprement dit, pas plus l'art de penser que celui d'écrire, de parler, de marcher, de lire, etc., n'est susceptible d'un enseignement vraiment dogmatique; il ne peut jamais être appris qu'en résultat spontané d'un judicieux exercice suffisamment prolongé. L'art de raisonner est
certainement moins que tout autre à l'abri d'une telle prescription, puisque, en vertu de son universalité caractéristique, sa propre systématisation directe ne pourrait reposer sans aucune base antérieure : en sorte que, par exemple, rien ne saurait être plus irrationnel que k moderne institution française, si étrangement qualifiée de normale par un naïf orgueil métaphysique, où l'on se propose directement d'enseigner dogmatiquement l'art même de l'enseignement, sans être nullement choqué du cercle profondément vicieux qui résulte aussitôt d'une pareille prétention. Toutes les aberrations de ce genre constituent, en réalité, autant de vestiges inaperçus de l'antique régime philosophique, fondé sur la recherche absolue des premiers principes, et dont le ténébreux ascendant s'exerce encore, à tant d'égards, faute d'une vraie réorganisation mentale, sur les esprits mêmes qui s'en croient aujourd'hui les plus affranchis. Si, comme je l'ai ci-dessus remarqué, l'élaboration dogmatique des notions les plus élémentaires est partout déplacée, puisque leur essor doit nécessairement émaner toujours d'une évolution spontanée, essentiellement commune à tous les hommes sensés, cette maxime fondamentale, déjà unanimement admise, sous une forme plus ou moins explicite, envers les moindres sujets de nos spéculations réelles, doit sans doute, à bien plus forte raison, s'étendre aussi aux études logiques proprement dites, à l'égard desquelles cette vicieuse systématisation doit être nécessairement encore plus vaine et plus stérile.
D'après ces motifs évidents, le point de vue logique et le point de vue scientifique doivent donc être finalement considérés comme deux aspects corrélatifs et indivisibles sous lesquels il faut constamment envisagsr chacune de nos théories positives, sans que l'un soit, en réalité, plus susceptible que l'autre d'une appréciation abstraite et générale, indépendante de toute manifestation déterminée. Cette condition nécessaire du véritable esprit philosophique a été spontanément observée dans les diverses parties de ce traité, ou l'éducation logique a toujours coexisté avec l'éducation scientifique, leur enchaînement continu étant tel d'ailleurs que les résultats scientifiques d'une science se transforment souvent en moyens logiques pour une autre, surtout postérieure; ce qui rend manifeste l'impossibilité réelle de toute semblable séparation. Après avoir ainsi apprécié la composition générale de la méthode positive par la seule voie qui pût A. C. - VI. 30
en procurer une connaissance réelle, il ne nous reste plus ici, envers un tel développement, qu'à caractériser directement la coordination systématique des principales phases successives qu'il nous a naturellement présentées. Il faut, comme on sait, distinguer, à cet effet, entre le degré initial ou mathémathique et le degré final ou sociologique, trois phases intermédiaires : d'une part le degré astronomique complétant le premier, d'une autre part le degré biologique préparant le dernier, et enfin, au milieu précis de la grande évolution logique, le degré physico-chimique, constituant l'indispensable transition du régime mental le plus convenable aux études inorganiques à celui qui doit prévaloir dans l'ensemble des spéculations organiques. Telles sont les cinq phases consécutives naturellement propres à l'essor graduel de la positivité rationnelle, et dont il ne s'agit plus maintenant que d'apprécier systématiquement, d'après notre élaboration totale, la destination respective de la succession nécessaire.
Les graves aberrations philosophiques dont l'esprit mathématique est devenu la source croissante, par suite d'une irrationnelle exagération, ne sauraient jamais altérer sa propriété fondamentale de constituer nécessairement, pour l'individu comme pour l'espèce, la première base normale de toute saine éducation logique. Cet invariable privilège résulte évidemment de la nature propre du sujet le plus simple, le plus abstrait et le plus générai, ainsi que le mieux dégagé de toute passion perturbatrice. Aucune supériorité personnelle ne peut entièrement dispenser notre faible intelligence de recourir à un tel exercice initial, pour s'y former un premier type inaltérable de positivité rationnelle, susceptible ensuite de résister suffisamment aux divers motifs spontanés de divagation continue : et même, après avoir convenablement rempli cette condition préliminaire, l'esprit le mieux organisé éprouvera encore, pendant l'essor total de sa propre activité, le besoin instinctif de venir souvent retremper ses forces élémentaires dans cette salutaire contemplation des notions les plus parfaites et les plus purement spéculatives, indépendamment d'ailleurs des indications nécessaires qu'elles fournissent plus ou moins à toutes les autres études positives. Une trop fréquente expérience démontre clairement que, faute d'une pareille base, d'éminents penseurs peuvent être entraînés, sous l'influence inaperçue d'une médiocre passion habituelle, aux plus grossières aberrations sur les questions qui leur
sont le plus spécialement familières, quand le sujet en est un peu complexe. Si, comme on n'en saurait douter, le perfectionnement continu de la nature humaine, individuelle ou collective, consiste surtout à faire convenablement prévaloir, autant que possible, les influences purement intellectuelles, l'éducation mathématique constitue certainement la première condition d un tel progrès, en donnant la meilleure impulsion initiale à l'essor élémentaire de l'esprit positif, dans les études les mieux garanties de toute perturbation mentale. Quoique, par leur nature, elles doivent manifester nécessairement, sous des formes plus ou moins distinctes, chacun des divers procédés généraux, aussi bien inductifs que déductifs, qui composent essentiellement la méthode positive, il n'y a néanmoins de pleinement développé, d'après un exercice vraiment caractéristique, que l'art fondamental du raisonnement, dont tous les artifices quelconques, depuis les plus spontanés jusqu'aux plus sublimes, y sont continuellement appliqués avec beaucoup plus de variété et de fécondité que partout ailleurs : au contraire, l'art de l'observation, qui pourtant y trouve sa première destination scientifique, n'y est pas employé, même en mécanique, d'une manière assez prononcée pour y recevoir une suffisante manifestation. La partie la plus générale et la plus abstraite des études mathématiques peut être, en effet, directement envisagée, dans son vaste ensemble, comme une sorte d'immense accumulation de moyens logiques tout préparés poui les besoins ultérieurs de déduction et de coordination des divers cas scientifiques qui pourront permettre le convenable accomplissement des conditions préliminaires sans lesquelles cette puissance rationnelle devient inévitablement illusoire. Toutefois, vu la répugnance naturelle de l'esprit humain envers les spéculations trop abstraites, à raison de leur trop grande indétermination, et malgré leur simplicité supérieure, c'est la géométrie proprement dite, encore plus que la pure analyse, qui, suivant l'appréciation instinctive indiquée par l'expression la plus usitée, constituera toujours, sous l'aspect logique, Ja principale des trois grandes branches de la science mathématique, la mieux adaptée à la première élaboration de la méthode positive. La pensée fondamentale de Descaries, qui a directement institué la philosophie mathématique en commençant à y organiser la relation générale de l'abstrait au concret, a définitivement placé dans la géométrie le centre essentiel des
conceptions mathématiques, puisque toutes les spéculations analyiques y trouvent spontanément la plus vaste alimentation et la plus heureuse destination, et aussi, par une réaction nécessaire, une source puissante de lumineuses indications, en retour de l'admirable généralité qu'elles seules pouvaient procurer aux spéculations géométriques. Au contraire, la mécanique, quoique plus importante encore que la géométrie, sous le rapport scientifique, n'a point, à beaucoup près, la même valeur logique, en vertu de sa complication supérieure, qui n'y saurait permettre autant de facilité aux déductions sans altérer gravement la réalité du sujet : l'analyse en a souvent reçu d'utiles impulsions secondaires, mais jamais des lumières directes. En passant des spéculations géométriques aux spéculations dynamiques, notre intelligence sent profondément qu'elle est près de toucher aux vraies limites générales de l'esprit mathématique, d'après l'extrême difficulté qu'elle éprouve à y traiter, d'une manière pleinement satisfaisante, les questions les plus simples en apparence, même sans sortir des systèmes solides, et surtout quant à la théorie des rotations.
Mais, quel que soit l'indispensable office logique de l'éducation mathématique, comme constituant la première phase essentielle de l'initiation positive, ce début nécessaire offre naturellement, outre son inévitable insuffisance, de si graves inconvénients, que tout entendement qui s'y est exclusivement borné doit être, en réalité, très imparfaitement dressé pour la destination fondamentale de la raison humaine, sauf l'aptitude secondaire à quelques applications spéciales. Par suite même de l'heureuse priorité historique inhérente à sa moindre complication, cette science préliminaire reste aujourd'hui profondément imprégnée des vicieuses inspirations métaphysiques dont l'ascendant a dû longtemps dominerjson développement, et qui trop souvent y altèrent la positivité des conceptions, surtout en accordant aux signes une irrationnelle prépondérance. Suivant une appréciation plus intime et plus permanente, il est clair que l'extrême extension que la simplicité du sujet y permet à l'emploi continu des déductions tend à déterminer des habitudes fort opposées aux vraies prescriptions de la méthode universelle envers toutes les spéculations plus complexes, en inspirant une très fausse idée de la portée réelle de notre intelligence, et disposant à substituer indûment l'argumentation à l'observation, par l'abus des
considérations à priori fréquemment fondées sur les plus vaines hypothèses physiques pourvu qu'elles s'adaptent commodément à l'élaboration algébrique. Non seulement une telle éducation est peu propre, en elle-même, à développer convenablement l'esprit d'observation rationnelle qui doit prévaloir dans presque tout le reste de la philosophie naturelle; mais nous avons d'ailleurs reconnu que, lorsqu'elle est exclusive, elle entrave directement son essor et conduit à méconnaître jusqu'à sa participation nécessaire aux théories géométriques et mécaniques. Ainsi, quoique le premier sentiment systématique des lois invariables ait dû résulter des spéculations mathématiques, leur prépondérance logique tend certainement aujourd'hui à constituer un régime mental très peu convenable à la véritable étude de la nature, et maintient même directement, à divers égards essentiels, l'ancien esprit philosophique surtout en paraissant consacrer les recherches absolues. L'excessive extension des conséquences y faisant perdre de vue le point de départ, on y oublie aisément que les spéculations mathématiques, comme toutes les autres, émanent d'abord de la raison commune, dont les sages indications générales n'y sauraient perdre, en aucun cas, leur droit nécessaire à diriger et contrôler partout à l'usage habituel, si souvent immodéré, des divers procédés spéciaux, uniquement institués pour perfectionner ces notions spontanées, et jamais pour en dispenser. Enfin la culture exclusivement mathématique inspire nécessairement d'aveugles prétentions à l'universelle domination spéculative, dont le début de ce chapitre a suffisamment apprécié le double danger fondamental, soit à raison des obstacles qu'elle oppose à la formation d'une véritable philosophie positive, soit en vertu de la vicieuse compression qu'elle exerce sur la plupart des études réelles. A ces divers titres, il est aisé de sentir que, lorsque ce degré initial de la saine éducation logique est pris pour le degré final, il fait prévaloir, en dernier résultat usuel, des habitudes beaucoup plus contraires que favorablesau vrairégimephilosophique, comme l'indique journellement l'imperfection, bien plus prononcée chez les géomètres que chez tous les autres savants, des qualités directement relatives, non à certaines études spéciales, mais à l'ensemble de la raison humaine. Il n'y a pas d'enseignement scientifique aussi peu rationnel, d'ordinaire, que l'enseignement mathématique, d'après la faible importance qu'on y attache à l'esprit général de la science, profondément voilé
sous d'innombrables détails ; par un motif semblable, les progrès du premier ordre, ceux qui ont immédiatement perfectionné la philosophie de la science dans les plus éminentes conceptions de Descartes, de Leibnitz, de Lagrange même, y sont encore très imparfaitement appréciés, et souvent moins estimés que les découvertes secondaires. Quant à l'efficacité finale d'une telle éducation pour la maturité mentale, une expérience journalière ne témoigne que trop sa profonde impuissance à préserver suffisamment des plus grossières aberrations générales, soit la masse des esprits qui la reçoivent, soit même ses principaux organes spéciaux. Toutes les utopies antisociales qu'enfante notre déplorable anarchie spirituelle ont trouvé de nombreux et actifs partisans chez les classes les mieux dominées par une éducation mathématique. En second lieu, tandis que les savants voués aux études supérieures ont depuis longtemps cessé, par exemple, d'accorder aucune confiance aux conceptions astrologiques, on voit, au contraire, de nos jours, des géomètres fort recommandables donner quelquefois le triste spectacle d'une foi beaucoup plus absurde envers des sujets qui leur sont étrangers, d'après unvicieux sentiment de leur position spéculative, qui les entraîne, à leur insu, à s'ériger en arbitres de questions qu'ils ne peuvent nullement comprendre, au point de laisser souvent succomber leur superbe raison sous les illusions et les jongleries magnétiques ou homéopathiques. Quand une saine philosophie aura suffisamment prévalu, on sentira partout que la première phase de la logique positive, loin de pouvoir aucunement dispenser des suivantes, doit attendre, sur le sujet propre de ses opérations spéciales, d'importantes lumières générales dues à l'heureuse réaction mentale que détermine nécessairement l'ensemble des autres degrés, et sans lesquelles la logique mathématique elle-même ne saurait être complètement appréciable.
Tous ces inconvénients essentiels de l'éducation mathématique, proprement dite, font aussitôt ressortir la nécessité immédiate d'une autre phase générale, où la méthode positive trouve, dans le système des études astronomiques, un second degré de développement, naturellement lié au degré initial, dont il constitue le complément indispensable, et, en même temps, le plus heureux correctif. Faute de direction philosophique, le génie propre de cette seconde science fondamentale, surtout depuis l'extension, d'ailleurs si capitale, de la mecani-
que céleste, reste aujoud'hui profondément dissimulé, comme je l'ai noté ci-dessus, sous l'application nécessaire des notions et des procédés mathématiques, qui pourtant, ainsi qu'en tout autre cas, y devraient être toujours subordonnés, au contraire, à une telle destination. Néanmoins, en écartant autant que possible cette grave altération actuelle, nous avons reconnu que ce second degré de l'initiation positive est, au fond, beaucoup plus distinct du premier qu'on ne le pense communément. Sans doute, il ne s'y agit encore que de phénomènes purement géométriques ou mécaniques, déjà abstraitement considérés en mathématiques, d'où résulte une transition pleinement naturelle; mais les difficultés essentielles de leur investigation, aussi bien que son importance spéciale, y imprimentà l'ensern ble de leur étude un caractère très différent, soit logique, soit scientifique. Quoique l'observation serve nécessairement, même en géométrie, de première base, explicite ou implicite, aux raisonnements mathématiques, sauf les déductions purement logiques de la simple analyse, son office, trop spontané, y est pourtant si peu prononcé/comparativement à l'immense extension des conséquences, qu'il n' y saurait être suffisamment appréciable. C'est donc en astronomie que doit commencer l'essor distinct et direct de l'esprit d'observation; c'est là que le plus simple et le plus général des quatre modes essentiels que nous a successivement offerts l'art d'observer trouve naturellement son développement le plus pur et le plus caractéristique, en manifestant, dans la situation la plus défavorable, toute la portée scientifique dont est susceptible un sens isolé, à la vérité le plus intellectuel de tous. Pendant que les conditions du sujet y attirent nécessairement une attention continue sur les moyens d'exploration immédiate, elles y font également sentir l'intervention plas indispensable et plus élémentaire des procédés rationnels qui doivent y diriger en tant de cas une exploration beaucoup plus indirecte qu'en aucune autre science naturelle, et à laquelle s'adapte spontanément la simplicité supérieure des recherches correspondantes. Si, sous l'aspect scientifique, l'astronomie est justement regardée comme la partie la plus fondamentale du système des connaissances inorganiques, elle mérite aussi, sous l'aspect logique, de rester le type le plus parfait de l'étude générale de la nature. D'une part, nous l'avons toujours vue, historiquement, influer davantage qu'aucune autre science sur le cours fonda-
mental des spéculations humaines, qui a jusqu'ici dû surtout consister à modifier graduellement la philosophie initiale par des conceptions émanées de l'étude du monde extérieur. En même temps, nous l'avons reconnue, dogmatiquement, la plus propre à caractériser pleinement la positivité rationnelle, autant que le comporte l'extrême simplicité de ses recherches réelles. C'est laque, dans l'avenir comme dans le passé, la raison humaine doit constamment trouver le premier sentiment philosophique des lois naturelles ; c'est là qu'il faut d'abord apprendre en quoi consiste la saine explication d'un phénomène quelconque, soit par similitude, soit par enchaînement. Rien n'est aussi propre que l'ensemble de sa marche à la fois historique et dogmatique, à manifester dignement cette harmonie progressive entre nos conceptions et nos observations, qui constitue, en tous genres, le caractère essentiel des vraies connaissances humaines. Nous l'avons vue également destinée à indiquer spontanément, par l'application la plus décisive, la saine théorie générale des hypothèses vraiment scientifiques, si indispensable à toutes les parties de la philosophie naturelle, et pourtant si souvent méconnue jusqu'ici, faute d'une telle appréciation initiale. On sait, en outre, que sa rationalité n'est pas moins satisfaisante que sa positivité, puisqu'elle nous offre le premier et le plus parfait exemple, d'ailleurs jusqu'ici unique, de cette rigoureuse unité philosophique que nous devons toujours avoir en vue dans chaque ordre de spéculations réelles, et que tous doivent finalement comporter, pourvu qu'on n'y cherche pas une précision spéciale incompatible avec la complication croissante des phénomènes, comme je crois en avoir suffisamment ébauché ici la réalisation directe envers les plus difficiles études. Enfin, nulle autre science ne saurait manifester, avec une aussi familière évidence, cette prévision rationnelle qui constitue, à tous égards, le principal caractère permanent de nos théories positives. Abstraction faite des vicieuses inspirations dues à une exorbitante prépondérance de l'esprit pu rement mathématique, les principales imperfections philosophiques de l'astronomie actuelle résultent essentiellement d'une trop vague appréciation générale de ses véritables recherches, dont nous avons reconnu que la nature n'est point encore assez sagement circonscrite, ni quant à l'objet ni sourtout quant au sujet; d'où dérive, à divers égards, un reste de tendance aux notions absolues, toutefois moins
prononcé déjà qu'en aucune autre science, et d'ailleurs facile à dissiper sous l'ascendant ultérieur d'une meilleure éducation scientifique. L'ensemble, de notre appréciation démontre donc que, contrairement aux préjugés régnants, qui placent les géomètres au-dessus des astronomes, la phase astronomique constitue en elle-même, dans l'essor fondamental delà logique positive, un degré bien plus avancé, sous tous les aspects essentiels, et beaucoup plus rapproché du véritable état philosophique, que ne le comportait la simple initiation mathématique.
A cette seconde phase" générale de la positivité rationnelle succède nécessairement la phase physico-chimique, qui doit y trouver à la fois son type logique et sa base scientifique, afin de compléter l'étude abstraite du monde extérieur, en cherchant les4eis de tous les phénomènes appréciables qui composent l'existence inorganique. Pour diminuer autant que possible le nombre effectif des degrés différents propres à la grande évolution logique, en n'y distinguant que ceux caractérisés par une extension capitale des moyens élémentaires d'investigations, j'ai cru devoir maintenant réunir les études chimiques aux études purement physiques, quoique j'aie du les en séparer soigneusement dans le cours de ce Traité, et que je doive même ne pas confondre, au chapitre suivant, leur appréciation scientifique. Nous savons, en effet, que la chimie applique essentiellement, avec une moindre perfection, la méthode générale d'exploration développée par la physique : la seule attribution logique qui lui appartienne exclusivement consiste à cultiver spontanément l'art des nomenclatures systématiques; or, quelle que soit l'importance réelle de cet heureux artifice, elle ne me semble pas exiger ici une séparation qui rendrait moins facile à saisir la marche fondamentale de l'éducation positive, d'ailleurs aisée à compléter ensuite, sous ce rapport, d'après notre examen antérieur de l'une et l'autre science. Cette double étude fondamentale constitue nécessairement, à tous égards, le lien naturel, aussi bien logique que scientifique, entre les deux termes extrêmes de nos spéculations réelles; car si, d'une part, elle complète l'étude du monde et prépare celle de l'homme, ou plutôt de l'humanité, d'une autre part la complication de son sujet propre est pareillement intermédiaire, et correspond à un état moyen de l'investigation positive. La nature plus complexe des phénomènes exige alors que, à tous les artifices du
raisonnement mathématique viennent se joindre non seulement toutes les ressources de l'exploration astronomique, étendue même à tous nos sens, mais aussi et surtout un nouveau mode essentiel de l'art d'observer, propre à fournir des déterminations plus décisives quoique moins directes, et parfaitement adapté au véritable esprit des recherches correspondantes, en passant de l'observation proprement dite à l'expérimentation. D'après l'ensemble de ce Traité, c'est là, et spécialement en physique, que la saine philosophie placera toujours le règne essentiel de la méthode expérimentale, qui n'était auparavant ni possible ni nécessaire, et qui devient ensuite insuffisante ou même illusoire. Conjointement avec cette nouvelle puissance investigatrice, une heureuse conception élémentaire, jusqu'alors peu prononcée, vient achever de donner à ce troisième degré fondamental de l'esprit positif une physionomie pleinement caractéristique, par l'important artifice logique qui constitue la théorie corpusculaire ou atomistique. Parfaitement convenable à des phénomènes qui doivent nécessairement appartenir aux moindres particules, puisqu'ils constituent l'existence permanente detoute matière., cette indispensable conception est d'ailleurs aussi essentiellement bornée à de telles études que l'expérimentation correspondante. Quand les conditions préalables, à la fois logiques et scientifiques, propres à leur vraie position encyclopédique, y seront enfin suffisamment remplies, il n'est pas douteux que cette troisième phase essentielle de la positivité rationnelle devra être habituellement jugée aussi supérieure à la phase astronomique que celle-ci l'est, au fond, â la phase purement mathématique, comme rapprochant davantage notre intelligence d'un état vraiment philosophique. Mais nous avons eu trop d'occasions de reconnaître l'extrême imperfection actuelle de son institution ordinaire, flottant encore si souvent entre un stérile empirisme et un mysticisme oppressif, soit métaphysique, soit algébrique. Des hypothèses radicalement contraires au véritable esprit scientifique continuent à y exercer, surtout sous le vicieux ascendant des géomètres, une déplorable prépondérance qui y altère gravement la positivité de presque toutes les notions, sans rien ajouter à leur rationalité effective, quoiqu'une judicieuse imitation du type astronomique dût aujourd'hui suffire pour y rectifier celte désastreus< aberration logique qui y maintient, à divers égards essentiels, l'empire de l'absolu. Nous avons d'ailleurs reconnu que la
nature, à la fois bien plus compliquée, d'un tel ordre de recherches ne saurait jamais y permettre, même sous un meilleur régime mental, ni une précision ni une coordination comparables à celles que comportent les théories célestes. Mais ces diverses imperfections, passagères ou permanentes, n'empêchent pas néanmoins que le sentiment général des lois naturelles n'y reçoive certainement une extension aussi évidente qu'indispensable, en s'appliquant ainsi directement aux phénomènes les plus complexes de l'existence inorganique En passant de la nature inerte à la nature vivante, d'abord même purement individuelle, nous y avons vu la méthode positive s élever nécessairement à une nouvelle élaboration fondamentale, bien plus distincte encore de ses trois évolutions antérieures que celles-ci ne l'étaient déjà les unes des autres, et qui rendra cette nouvelle science, conformément à sa vraie position encyclopédique, aussi essentiellement supérieure aux précédentes par sa plénitude logique que par son importance scientifique, dès que les conditions générales à la vérité plus difiiciles, convenables à sa culture rationnelle seront enfin suffisamment remplies. Jusqu'alors le sujet des recherches avait comporté un morcellement presque indéfini longtemps indispensable à l'essor décisif de la positivité préliminaire, qui, sous l'ascendant métaphysique, ne pouvait trop circonscrire son exercice initial. Mais, dans les études biologiques, où tous les divers phénomènes sont évidemment caractérisés par leur intime solidarité continue, aucune opération analytique ne saurait jamais être conçue que comme le préambule plus ou moins nécessaire d'une détermination finalement synthétique ; en continuant toutefois à y maintenir convenablement la division générale entre la science abstraite et la science concrète, toujours pareillement obligatoire, quoique dès lors plus délicate, â raison même du moindre intervalle de l'abstrait au concret. La nature du sujet commence donc ici à exiger une modification radicale du régime scientifique antérieur, et tend déjà à faire graduellement prévaloir l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail jusque là prépondérant ; de manière à rapprocher notablement notre intelligence de son véritable état normal. Cette intime connexité des phénomènes détermine alors le développement très prononce du grand principe spontané des conditions d'existence, plus ou moins inhérent à toutes les parties quelconques de la philosophie naturelle, où il doit toujours
lier l'appréciation dynamique à l'appréciation statique, mais par cela même, spécialement convenable aux spéculations biologiques, où ces deux sortes d'appréciation sont à la fois plus nettement distinctes et plus évidemment corrélatives : nous y avons vu sa judicieuse application remplir avec beaucoup d'avantage le seul office élémentaire qui pût sembler y motiver, à un certain degré, le maintien continu d'une philosophie théologique. Néanmoins ce qui caractérise le mieux cette quatrième phase essentielle de la logique positive, c'est assurément l'extension capi-tale qu'y reçoit l'art général d'observer, alors augmenté d'un nouveau mode fondamental, pleinement conforme à la nature de ces nouvelles recherches. A tous les principaux artifices du raisonnement mathématique, seulement dépouillé d'un langage spécial qui ne convient qu'aux plus simples sujets, à l'ensemble des moyens d'exploration qui constituent l'observation proprement dite, et aux diverses ressources de la méthode expérimentale, alors surtout employée sous la forme spontanée d'analyse pathologique, la complication même des phénomènes vient déterminer l'adjonction prépondérante d'un procédé supérieur d'investigation rationnelle en développant la méthode comparative, jusqu'alors très accessoire et peu distincte, mais destinée ici à constituer le plus puissant instrument logique applicable à de telles spéculations. Nous avons pleinement reconnu que ce mode transcendant, encore si mal compris de la plupart des savants, ne saurait être convenablement apprécié qu'avec l'institution correspondante de la vraie théorie des classifications, qui appartient, au même titre, à la biologie, où, scientifiquement envisagée, elle doit résumer les principaux résultats des comparaisons antérieures tandis que, logiquement, elle y dirige aussi l'élaboration des nouveaux rapprochements. Cette double création fondamentale, si éminemment propre à une telle science, doit surtout prévaloir dans la juste appréciation de sa vraie dignité logique qui ne saurait être équitabiement jugée d'après son extrême imperfection actuelle, suite nécessaire, soit d'une formation plus récente, à raison même de sa complication supérieure, soit d'un moindre accomplissement des conditions préalables qu'exige sa culture rationnelle. Si le sentiment général des lois naturelles ne pouvait d'abord être systématiquement développé que par les études inorganiques, sa pleine efficacité ne devait certainement devenir décisive que d'après son
extension directe aux spéculations biologiques, dont la nature est si propre à montrer l'inanité des notions absolues, en manifestant l'immense variété des divers systèmes d'existence. Toutefois, quelle que soit, à tous égards, l'intime prééminence philosophique de cette quatrième phase fondamentale propre à la grande évolution logique, cette science, quoique intrinsèquement supérieure aux précédentes, reste, comme elles, purement préliminaire, mais à un bien moindre degré, en tant que beaucoup plus rapprochée de la science vraiment finale, suivant notre théorie hiérarchique. Cette insuffisance nécessaire y devient bientôt appréciable quand on quitte les études biologiques les plus élémentaires, presque adhérentes aux études physico-chimiques, et relatives aux phénomènes généraux de la vie organique proprement dite. Après avoir d'abord passé ainsi à la science de l'animalité, si l'on y aborde enfin les plus hautes spéculations positives, en s'élevant directement jusqu'aux fonctions morales et intellectuelles de l'appareil cérébral, on ne tarde point à sentir l'inévitable irrationalité d'une telle constitution scientifique : car le cas le plus décisif, surtout à cet égard, n'y saurait être convenablement traité qu'en subordonnant son étude à la science ultérieure du développement social, suivant l'ensemble des motifs déjà indiqués dans ce chapitre pour démontrer l'impossibilité radicale d'une satisfaisante appréciation de notre nature mentale, tant qu'on reste au point de vue individuel, alors essentiellement stérile, de quelque manière qu'il puisse être institué.
L'évolution fondamentale de la méthode positive demeure donc nécessairement incomplète jusqu'à ce qu'elle s'étende suffisamment à la seule étude vraiment finale, l'étude de l'humanité, envers laquelle toutes les autres, même celle de l'homme proprement dit, ne sauraient constituer que d'indispensables préambules, et qui est spontanément destinée à exercer sur elles une universelle prépondérance normale, aussi bien logique que scientifique, comme nous l'avons cidessus reconnu. D'abord, c'est uniquement ainsi que le sentiment général des lois naturelles peut acquérir un développement décisif, en s'appliquant enfin au cas où l'irrévocable élimination des volontés arbitraires et des entités chim.ériques présente à la fois le plus d'importance et de difficulté. En même temps, rien ne saurait être plus propre à éteindre entièrement l'antique absolu philosophique qu'une étude direc-
tement instituée pour dévoiler les lois générales de la variation continue des opinions humaines. Nous avons souvent constaté qu'une telle science comporte plus qu'aucune autre l'emploi capital, aussi légitime qu'étendu, des considérations a priori, soit d'après sa vraie position encyclopédique qui la fait dépendre de toutes les sciences préliminaires, soit en vertu de la parfaite unité qui caractérise naturellement son sujet, soit, à raison de l'entière plénitude de ses moyens logiques. Sa récente formation et sa complication supérieure ne sauraient l'empêcher d'être bientôt jugée, par tous les véritables connaisseurs, la plus rationnelle de toutes les sciences réelles, eu égard au degré de précision compatible avec la nature des phénomènes, puisque les spéculations les plus difficiles et les plus variées s'y trouvent spontanément attachées à une seule théorie fondamentale. Mais, ce qu'il y faut surtout remarquer ici, c'est l'extension essentielle des moyens d'investigation, alors nécessitée par les nouvelles exigences du sujet le plus complexe que l'esprit humain puisse aborder, et en même temps déterminée par le caractère distinctif des recherches correspondantes. Outre l'aptitude aux déductions, développée sous la phase mathématique, la puissance de l'exploration directe que manifeste la phase astronomique l'appréciation expérimentale propre à la phase physico-chi mique, et enfin la méthode comparative, émanée de la phase biologique, les difficultés caractéristiques des études sociologiques y réclament encore l'emploi continu et prépondérant d'un nouveau procédé fondamental, sans lequel l'accumu lotion de toutes les ressources précédentes y deviendrai presque toujours insuffisante et même souvent illusoire. Ce indispensable complément de la logique positive consiste dans le mode historique proprement dit, constituant l'investigation, non par simple comparaison, mais par filiation graduelle. L'ensemble de ce Traité a tellement caractérisé cette nouvelle méthode, la plus transcendante de toutes, qu'il serai entièrement superflu de rappeler ici son appréciation gêné raie, d'abord résultée, au tome quatrième, d'une explication dogmatique, et ensuite confirmée, dans les deux autres volumes, d'après une application décisive. Nous avons d'ailleurs pleinement reconnu, au début de ce chapitre, l'ascendant nécessaire qu'elle doit désormais exercer sur tous les modes; quelconques d'investigation positive, afin d'utiliser les éminentes indications que sa judicieuse intervention pourra tou-
jours fournir, et qui perfectionneront partout l'emploi régulier de nos forces mentales. C'est ainsi que, au seul point de vue scientifique qui puisse être réellement universel, correspond naturellement la seule voie logique qui comporte aussi une véritable et active universalité; d'où résulte aussitôt, à ce double titre, l'unique situation normale que la raison humaine doive finalement chercher. Pour déterminer suffisamment cet état définitif, il ne resterait plus ici qu'à considérer spécialement la réaction nécessaire que cette phase extrême ou sociologique delà méthode positive doit inégalement exercer sur toutes les phases préliminaires, et principalement sur la phase initiale ou mathématique, afin d'imprimer à chacun de ces degrés toujours indispensables le vrai caractère permanent qui convient à sa nature, et que ne pouvait suffisamment manifester chaque phase successive, tant qu'elle devait rester conçue isolément. Mais cette nouvelle élaboration, maintenant prématurée, excéderait beaucoup les limites naturelles et même la destination propre de ce Traité, où j'ai déjà du me borner à constituer directement le véritable système de la philosophie positive, en dernier résultat de la préparation graduellement accomplie en tous genres depuis Bacon et Descartes, sans devoir encore aborder essentiellement sa construction effective, réservée surtout à un prochain avenir. Telles sont les cinq phases principales nécessairement ! inhérentes à l'essor fondamental de la méthode positive, et [dont l'indispensable succession élève peu à peu l'esprit scientifique proprement dit à la dignité finale d'esprit vraiment philosophique, en dissipant à jamais la distinction provisoire | qui devait subsister entre eux tant que révolution préliminaire du génie moderne n'était pas suffisamment opérée. Si l'on considère avec soin de quel misérable état théorique la raison humaine est inévitablement partie, ou cessera d'être surpris qu'il lui ait fallu tout ce long et pénible enfantement pour étendre convenablement à ces spéculations abstraites et générales ce même régime mental que la sagesse vulgaire emploie spontanément dans ses actes partiels et pratiques. Quoique rien ne puisse jamais dispenser notre faible intelligence de reproduire constammeut cette succession naturelle, où réside la principale efficacité de notre développement philosophique, il est clair qu'une pareille éducation ultérieure, soit individuelle, soit même collective, pouvant désormais devenir systématique, tandis qu'elle a dû jusqu'ici res-
ter purement instinctive, sera susceptible d'un accomplissement beaucoup plus rapide et plus facile, mais d'ailleurs essentiellement équivalent, que je m'estime heureux d'avoir ainsi préparé à tous mes successeurs, par le laborieux ensemble de mon évolution originale.
Un tel examen de l'institution générale et de la formation graduelle convenables à la méthode positive complète ici son appréciation finale, déjà accomplie quant à sa nature et à sa destination, après la détermination fondamentale de son unité nécessaire. L'ensemble de ce chapitre peut donc être envisagé comme constituant aujourd'hui une sorte d'équivalent spontané du discours initial, de Descartes sur la méthode, sauf les diversités essentielles qui résultent de la nouvelle situation de la raison moderne et des nouveaux besoins correspondants. Tandis que Descartes devait surtout avoir en vue l'évolution préliminaire qui, pendant les deux derniers siècles, était destinée à préparer successivement l'ascendant décisif de la positivité rationnelle, j'ai dû, au contraire, apprécier ici l'entier accomplissement effectif d'un tel préambule, afin de déterminer directement la constitution finale de la saine philosophie, en harmonie nécessaire avec une haute destination sociale, que Descartes avait justement écartée, mais que Bacon avait déjà essentiellement pressentie. Ainsi, ce chapitre concernait naturellement la partie la plus difficile et la plus importante de tout le travail relatif à nos conclusions générales d'après la prépondérance constante des besoins logiques sur les besoins scientifiques, surtout en un temps où, la doctrine devant être encore fort peu avancée, la principale élaboration philosophique doit consister à instituer complètement la méthode. Toutefois, pour que notre opération extrême puisse atteindre suffisamment son but "général, il faut, en outre, consacrer le chapitre suivant à une rapide appréciation scientifique, correspondante à cette appréciation logique, et oser même caractériser enfin, dans un dernier chapitre, faction totale que doit ultérieurement exercer la philosophie positive, dès lors pleinement constituée.