DES RÉACTIONS POLITIQUES. — CHAP. VIII
Lorsque l'on dit qu'il y a telle circonstance qui force à dévier des principes, l'on ne s'entend pas. Chaque circonstance appelle seulement le principe qui lui est propre, car l'essence d'un principe n'est pas tant d'être général que d'être fixe; et cette qualité compose si bien son essence, que c'est en elle que réside toute son utilité.
Les principes ne sont donc point de vaines théories, uniquement destinées à être débattues dans les réduits obscurs des écoles. Ce sont des vérités qui se tiennent, et qui pénétreraient graduellement jusque dans les applications les plus circonstancielles, et jusque dans les plus petits détails de la vie sociale, si l'on savait suivre leur enseignement.
Lorsqu'on jette tout à coup , au milieu d'une association d'hommes, un principe premier, séparé de tous lesprincipesintermédiairesqui le font descendre jusqu'à nous et l'approprient à notre situation, l'on produit sans doute un grand désordre; car le principe arraché a tous ses entours, dénué de tous ses appuis, environné de choses qui lui sont contraires, détruit et bouleverse : mais ce n'est pas la faute du principe premier qui est adopté, c'est celle des principes intermédiaires qui sont inconnus : ce n'est pas son admission, c'est leur ignorance, qui plonge tout dans le chaos.
Appliquons ces idées aux faits et aux institutions politiques, et nous verrons pourquoi les principes ont dû, jusqu'à présent, être décriés par des hommes adroits, et regardés par des hommes simples comme des chosis abstraites, et inutiles. Nous verrons aussi pourquoi les préjugés, mis en opposition avec les principes, ont dû hériter de la faveur qu'on refusait aux premiers.
Naturellement les principes n'étant que le résultat des faits particuliers, par conséquent, dans l'association politique, étant le résultat de l'intérêt de "chacun, ou pour l'exprimer en moins de mots, l'intérêt commun de tous, auraient dû être chers à tous et à chacun ; mais sous les institutions qui existaient, et qui étaient le résultat de l'intérêt de quelques-uns, contre l'intérêt commun de tous, il ne pouvait maij(juer d'arriver ce que nous venons d'indiquer. On ne pouvait lancer les principes qu'isolément, en laissant au harsard le soin de les conduire, et en s'en remettant à lui du bien ou du mal qu'ils devaient faire; il devait s'ensuivre, ce qui s'en est en effet suivi, que la première action des princi-
DKS PUI.N<'.II'I>. 1 f 1
pes étant destructive, une idée de destruction s'e?t attachée à eux.
Les préjugés, au contraire, ont eu ce grand avantage, (|u'élant la base des institutions, ils se sont trouvés adaptés à la vie commune par un usage habituel, ils ont enlacé étroitement toutes les partiesde notre existence : ils sont devenus quelque chose d'intime; ils ont pénétré dans toutes nos relations; et la nature humaine, qui s'arrange toujours de ce qui est, s'est bâti, des préjugés, un espèce d'abri, une sorte d'édifice social, plus ou moins imparfait, mais oirrant du moins un asik-. Ciiaque homme, remontant de la sorte de ses intérêts individuels aux préjugés généraux, s'est attaché à ceux-ci, comme aux conservateurs des autres.
Les principes, suivant une route précisément opposée, ont dû éprouver un sort ditl'ércnt. Les principes généraux sont arrivés les premiers, sans liaison directe avec nos intérêts , et en opposition avec les préjugés qui protégaient ces intérêts. Il ont pris ainsi le double caractère d'étrangers et d'ennemis. On a vu en eux des choses générales et destructives, et dans les préjugés, des choses individuelles et préservatrices.
Lorsque nous aurons des institutions fondées sur les principes, l'idée de destruction s'attachera aux préjugés, car ce seront alors les préjugés qui attaqueront.
La doctrine des privilèges héréditaires, par exemple, est un préjugé abstrait, tout aussi abstrait que peut l'être la doctrine de l'égalité. Mais les privilèges, par cela seul qu'ils existaient, tenaient à un enchaînement d'institutions, d'habitudes, d'intérêts, qui descendait jusque dans l'individualité la plus intime de chaque homme. L'égalité, au contraire, par cela seul qu'elle n'était pas reconnue, ne tenait à rien, attaquait tout, et ne pénétrait jusqu'aux individus que pour bouleverser leur manière d'être. Rien de plus simple,^ après l'expérience du bouleversement, que la haine du principe et l'amour du préjugé.
Mais retournez cet état de choses, imaginez la doctrine de l'égalité reconnue, organisée, formant le premier ainieau de la chaîne sociale, mêlée par C(mséquent à tous les intérêts, à tous k s calculs, à tous les arrangements de vie privée ou publique '. Supposez maintenant la doctrine des privilèges, jetée isolément, et comme
' Édition de 1819. C'est ce qui existe anjourd'liui en Fiance.
I r? DES RÉACTIOXS POLITIQUES. — CHAP. VIU.
théorie générale, contre ce système : ce sera alors le préjugé qui sera le destructeur; le préservateur sera le principe.
Qu'on me permette encore un exemple. C'est un principe universel, également vrai dans tous les temps et dans toutes les circonstances, que nul homme ne peut être lié que par les lois auxquelles il a concouru. Dans une société très-resserrée, ce principe peut être appliqué d'une manière immédiate, et n'a pas besoin, pour devenir usuel, de principe intermédiaire. Mais dans une combinaison différente, dans une société très-nombreuse, il faut joindre un nouveau principe, un principe intermédiaire, à celui que nous venons de citer. Ce principe intermédiaire, c'est que les individus peuvent concourir à la formation des lois, soit par eux - mêmes, soit par leurs représentants. Quiconque voudrait appliquer à une société nombreuse le premier principe, sans employer l'intermédiaire, la bouleverserait infailliblement : mais ce bouleversement, qui attesterait l'ignorance ou l'ineptie du législateur, ne prouverait rien contre le principe. L'État ne serait pas ébianlé, parce qu'on aurait reconnu que chacun de ses membres doit concourir à la formation des lois, mais parce qu'on aurait ignoré que dans l'excédant d'un nombre donné, il devait, pour y concourir, se faire représenter.
La morale est une science beaucoup plus approfondie que la politique, parce que le besoin de la morale étant plus de tous les jours, l'esprit des hommes a dû s'y consacrer davantage, et que sa direction n'était pas faussée par les intérêts personnels des dépositaires, ou des usurpateurs du pouvoir. Aussi les principes intermédiaires de la morale étant mieux connus, ses principes abstraits ne sont pas décriés; la chaîne est mieux établie, et aucun principe premier n'arrive avec l'hostilité et le caractère destructeur que l'isolement donne aux idées comme aux hommes.
Cependant il est hors de doute que les principes abstraits de la morale, s'ils étaient séparés de leurs principes intermédiaires, produiraient autant de désordre dans les relationssociales des hommes que les principes abstraits de la politique, séparés de leurs principes intermédiaires , doivent en produire dans leurs relations civiles.
Le principe moral, par exemple, que dire la vérité efst un devoir, s'il était pris d'une manière absolue et isolée, rendrait toute so-
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ciélé iiii[ ussihie. Nous en avons la preuve dans les eonse(|uences très-directes qu'à tirées de ce premier principe un pliilosoplie allemand, qui va jusqu'à prétendre qu'envers des assassins qui vous demanderaient si votre ami qu'ils poursuivent n'est pas réfugié dans votre maison, le mensonge serait un crime.
Ce n'est (|ue par des principes intermédiaires que ce principe premier a pu cire reçu sans inconvénient.
Mais, me dira-t-on, comment découvrir les principes intermédiaires ([ui mancjuent '/ Ctunnient parvenir même à soup(,'()nnei" qu'ils existent ? Quels signes y u-l-il de l'existence de l'inconnu "/
Toutes les fois qu'un principe, démontré vrai, parait inapplicable, c'est que nous ignorons le principe intermédiaire qui ((tntient le moyen d'application.
Pour découvrir ce dernier principe, il laut delinir le preniiei'. En le délinissant, en l'envisageant sous tous ses rapports, en parcourant toute sa circonférence, nous trouverons le lien (jui l'unit à un autre principe. Dans ce lien est, d'ordinaire, le moyen d'application. S'il n'y est pas, il faut délinir le nouveau principe auquel nous aurons été conduits. Il nous mènera vers un troisième principe, et il est hors de doute que nous arriverons au moyen d'application en suivant la chaîne.
Je prends pour exemple le principe moral que je viens de citer, que dire la vérité est un devoir.
Ce principe isolé est inapplicable. Il détruirait la société. Mais si vous le rejetez, la société n'en sera pas moins détruite, car toutes les bases de la morale seront renversées.
Il faut donc chercher le moyen d'application, et pour cet ellet, il faut, comme nous venons de le dire, définir le principe.
Dire la vérité est un devoir. Qu'est-ce qu'un devoir? L'idée de devoir est inséparable de celle de droits : un devoir est ce qui, dans un être, correspond aux droits d'un autre. Là où il n'y a pas de droits, il n'y a pas de devoirs.
Dire la vérité n'est donc un devoir qu'envers ceux qui ont droit à la vérité. Or, nul homme n'a droit à la vérité qui nuit à autrui.
Voilà, ce me semble, le principe devenu applicable. En le définissant, nous avons découvert le lien qui l'iuiissait à un autre principe, et la réunion de ces deux principes nous a fourni la solution de la difficulté qui nous arrêtait.
Ill DKS RÉACTIONS POLITIQUES. — CHAP. Vlll.
Observez quelle diiférence il y a entre cette manière de procéder et celle de rejeter le principe. Dans l'exemple que nous avons choisi, l'homme qui, frappé des inconvénients du principe qui porte que dire la vérité est un devoir, au lieu de le définir, et de chercher son moyen d'application, se serait contenté de déclamer contre les abstractions, de dire qu'elles n'étaient pas faites pour le monde réel, aurait tout jeté dans l'arbitraire. Il aurait donné au système entier de la morale un ébranlement dont ce système se serait ressenti dans toutes ses branches. Au contraire, en définissant le principe, en découvrant son rapport aveo un autre, et dans ce rapport le moyen d'application, nous avons trouvé la modification précise du principe de la vérité, qui exclut tout arbitraire et toute incertitude.
C'est une idée peut-être neuve, mais qui me paraît infiniment importante, que tout principe renferme, soit en lui-même, soit dans son rapport avec un autre principe, son moyen d'application.
Un principe, reconnu vrai, ne doit donc jamais être abandonné, quels que soient ses dangers apparents. Il doit être décrit, défini, combiné avec tous les principes circonvoisins, jusqu'à ce qu'on ait trouvé le moyen de remédier à ses inconvénients, et de l'appliquer comme il doit l'être.
La doctrine opposée est absurde dans son essence, et désastreuse dans ses effets.
Elle est absurde, parce qu'elle prouve trop, et qu'en prouvant trop, elle se détruit elle-même. Dire que les principes abstraits ne sont que de vaines et inapplicables théories, c'est énoncer soimême un principe abstrait, car cette opinion n'est pas un fait particulier, mais un résultat général. C'est donc énoncer un principe abstrait, contre les principes abstraits, et par cela seul, frapper de nullité son propre principe. C'est tomber dans l'extravagance de ces sophistes de la Grèce, qui doutaient de tout, et finissaient par n'oser pas même affirmer leur doute '.
' La même horreur de la théorie reparut sous l'empire ; Napoléon n'avait pas assez de dédain pour lesidéoiojjues, c'est-à-dire les gens qui se permettaient déraisonner, au lieu d'obéir sans réflexion. Après 1814, Benjamin Constant fut obligé de combattre ce même préjugé qu'on jetait alors à la tète des libéraux, qu'on nommait les métaphysiciens (v. Sup. 1. 1, p. 285). Le mépris de la théorie est une maladie politique très-connue; c'est une épidémie qui éclate chaque fois qu'un peuple a été
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Uutri' ciîlk! absurdité, cette doetriiie esl désastreuse, parce qu'elle précipite inévitablement dans l'arbitraire le plus complet; car, s'il n'y a pas de principes, il n'y a rien de fixe ; il ne reste que des circonstances, et chacun est juge des circonstances. On marchera de circonstances en circonstances, sans ([ue les réclamations puissent trouver même un point d'appui. Là où tout est vacillant, aucun point d'appui n'est possible. Le juste, l'injuste, le légitime, l'illégitime, n'existeront plus ; car toutes ces choses ont pour bases les principes, et tombent avec eux. il restera les passions qui pousseront à l'arbitraire, la mauvaise foi qui abusera de l'arbitraire, l'esprit de résistance ([ui cherchera à s'emparer de l'arbitraire, comme d'une arme, pour devenir oppresseur à son tour ; en un mot, l'arbitraire, ce tyran aussi redoutable pour ceux qu'il sert que pour ceux qu'il trappe, l'arbitraire régnera seul.
Examinons maintenant de près les conséquences de l'arbitraire, et comme nous avons prouvé que les principes bien définis, et suivis exactement, remédiaient par leur mutuel soutien à toutes lesdiflicultés, démontrons, s'il est possible, que l'arbitraire, qui ne peut être ni défini dans sa nature, ni suivi dans ses conséquences, n'écarte jamais dans le t'ait aucun des inconvénients qu'il brise en apparence, et n'abat une des têtes de l'hydre que pour en laisser repousser plusieurs.
assez faible pour renoncer à la liberté. Les sages du jour ([ui ont besoin de couvrir l'arbitraire sous de belles paroles, ne niantiuent j iniais de parler de la tbéorie avec une ironie superbe; ce qui, disait s|iiritue!leinent Iloyer-Collard, est afficher « la » prétention excessivement orfiueilleuse de n'être pas obligé de savoir ce qu'on dit » quand on parle, et ce qu'on fait quand on agit. » On peut être sur que l'hoanme qui dédaigne les théories et les principes en politique suit néanmoins dans le fond du cœur une théorie très-certaine, celle qui enseigne à servir tous les pouvoirs et à faire fortune sous tous les régimes. C'est là une vérité que l'expérience et la théorie confirment également, (.E. L.}