‹ Cours de politique constitutionnelleChapitre 45 sur 128 · NATION · texte numérisé non relu

NATION

Jai montré, ce me semble, qu'un gouvernement, livré à l'esprit d'envahissement el de conquête, devrait corrompre une portion du peuple, pour qu'elle le servît activement dans ses entreprises. Je vais prouver actuellement que, tandis qu'il dépraverait cette portion choisie, il faudrait qu'il agît sur le reste de la nation dont il réclamerait l'obéissance passive; et les sacrifices, de manière à troubler sa raison, à fausser son jugement, à bouleverser toutes ses idées.

Quand un peuple est naturellement belliqueux, l'autorité qui le domine n'a pas besoin de le tromper pour l'entraîner à la guerre. Attila montrait du doigt à ses Huns la partie du monde sur laquelle ils devaient fondre, et ils y couraient, parce qu'Attila n'était que l'organe et le représentant de leur impulsion. Mais de nos jours, la guerre, ne procurant aux peuples aucun avantage, et ■ n'étant pour eux qu'une source de privations et de souÔ'rances, l'apologie du système des conquêtes ne pourrait reposer que sur le sophisme et l'imposture.

Tout en s'abandonnant à ses projets gigantesques, le gouvernement n'oserait dire à sa nation : Marchons à la conquête du monde. Elle lui répondrait d'une voix unanime : Nous ne voulons pas la conquête du monde.

Mais il parlerait de l'indépendance nationale, ^e l'honneur na-

A«:TI<iN DVS tiutVEIlNEMENT CO.Ngl Kli \NT. \U1

lioiial, (k- ranoïKlissemcnt des Ironlières, des intérêts coininerciaux, des précautions dictées par la prévoyance; que sais-je en core?câr il est inépuisable, le vocabulaire de riiypocrisie et de l'injustice.

Il parlerait de l'indépendance nationale, comme si l'indépendance d'une nation était compromise, parce que d'autres nations sont indépendantes.

11 parleiait do l'honneur national, comme si l'honneur national était blessé, i)ar{'e que d'autres nations conservent leur honneur.

11 allé^nieiait la nécessité de l'arrondissement dos frontières, comme si cette doctrine, une fois admise, ne bannissait pas de la terre tout repos et toute équité. Car c'est toujours en dehors qu'un gouvernement veut arrondir ses frontièrss. Aucun n'a sacritié, que l'on sache, une portion de son territoire pour donner au reste une plus grande régularité géométrique. Ainsi l'arrondissement des frontières est un système, dont la base se détruit par elle-même, dont les éléments se combattent, et dont l'exécution, ne reposant que sur la spoliation des plus faibles, rend illégitime la possession des plus forts.

Ce gouvernement invoquerait les intérêts du commerce, comme si c'était servir le commerce ^ue de dépeupler un pays de sa jeunesse la plus florissante, arracher les bras les plus nécessaires à l'agriculture, aux manufactures, à l'industrie ', élever entre les autres peuples et soi des barrières arrosées de sang. Le commerce s'appuie sur la bonne intelligence des nations entre elles ; il ne se soutient que par la justice; il so fonde sur l'égalité; il prospère dans le repos; et ce serait pour l'intérêt du commerce qu'un gouvernement rallumerait sans cesse des guerres acharnées, qu'il appellerait sui* la tète de son peuple une haine universelle, qu'il marcherait d'injustice en injustice, qu'il ébranlerait chaque jour le crédit par des violences, qu'il ne voudrait poiiit tolérer d'égaux !

Sous le prétexte dos précautions dicté' s par la prévoyance, ce

gouvernement attaquerait ses voisins les plus paisibles, ses plus

humbles alliés, on leur supposant des projets hostiles, et comme

"devaiiçaiii des agressions médiiéos. Si les malhcuroux objets de

ses calomnies étaient facilement subjugués, il st; vaiitciiiit do les

• La guerr.; coule plus que ses frai.s, dit un écrivain judicieux : elle coûte tout ce qu'elle emitéche de fe'ngiier. Say. I^con. polil., v. b. [V. sup. p. 144 (E. L.)]

158 DE l'esprit DK COiNQUÊTE ET DE l'iISURPATION.

avoir prévenus : s'ils avaient le temps et la force de lui résister, vous le voyez, s'écrierait-il, ils voulaient la guerre, puisqu'ils se défendent '.

Que l'on ne croie pas que cette conduite fût le résultat accidentel d'une perversité particulière ; elle serait le résultat nécessaire de- la position. Toute autorité qui voudrait entreprendre aujourd'hui des conquêtes étendues, serait condamnée à cette série de prétextes vains et de scandaleux mensonges. Elle serait coupable assurément, et nous ne chercherons pas à diminuer son crime; mais ce crime ne consisterait point dans les moyens employés : il consisterait dans le choix volontaire de la situation qui commande de pareils moyens.

L'autorité aurait donc à faire, sur les facultés intellectuelles de la masse de ses sujets, le même travail que sur les qualités morales de la portion militaire. Elle devrait s'efforcer de bannir toute logique de l'esprit des uns, comme elle aurait tâché d'étouffer toute humanité dans le cœur des autres : tous les mots perdraient leur sens; celui de modération présagerait la violence; celui de justice annoncerait l'iniquité. Le droit des nations deviendrait un code d'expropriation et de barbarie : toutes les notions que les lumières de plusieurs siècles ont introduites dans les relations des sociétés, comme dans celles des individus, en seraient de nouveau repoussées. Le genre humain reculerait vers ces temps de dévastation qui nous semblaient l'opprobre de l'histoire. L'hypocrisie seule en ferait la différence ; et cette hypocrisie serait d'autant plus corruptrice que personne n'y croirait. Car les mensonges de l'autorité ne sont pas seulement funestes quand ils égarent et trompent les peuples : ils ne le sont pas moins quand ils ne les trompent pas.

Des sujets qui soupçonnent leurs maîtres de duplicité et de per-

* L'on avait inventé, durant la révolution française, un prétexte di rue; re inconnu jusqu'alors, celui de délivrer les peuples du joug de leurs gouvernements, qu'on supposait illérçitimes et lyranniques. Avec ce prétexte on a porté la mort chez des liommes, dont les uns vivaient lran(iuilles sous des institutions adoucies par le temps et l'habitude, et dont les autres jouissaient, depuis plusieurs siècles, de tous les bienfaits de la liberté : époque à jamais honteuse où Ion vit un gouvernement perfide graver des mots sacrés sur ses étendards coupables, troubler la paix, violer l'indépendance, détruire la prospérité de ses voisins innocents, en ajoutant au scandale de l'Europe par dos protestations mensongères de respect pour les droits des hommes, et de zèle pour l'humanité ! La pire des conquêtes, c'est l'hypocrisie, dit Machiavel, comme s'il avait prédit notre histoire.

ACTION d'i;N r.OlIVKnNKMF.NT CoNyl.Kn \ S T. 1 I^O

fidie, so loniifiit à la perlidic lI à la iliiplicUt'; ' : crliii (|iii ciitcrKl noiiiiiit'r II' cliet' (|iii le gouverne un grand politnjuo , parer (ni<; cli{j(jut' ligne (in'il publie est une inij)()slure, vent »*fre à son four un grand p(>liti(pie, dans une sjdière plus subalterne; la vérité lui semble niaiserie, la fraude habileté. Il ne mentait jadis que par intérêt : il mentira désormais par intérêt et par amonr-jiropre. Il aura la fatuité de la fourberie; et si cette contagion gagne un peuple essentiellement imitateur, un peuple où chacun craigne par-dessus tout de passer pour dupe, la morale privée tardera-t-elle à être engloutie dans le naufrage de la morale publi(pie?

' Componitur orbis

Régis ad exemplum ; nec sic infleclere sensus Humanos edicta valent, quam vila regentis.

Rien de plus vrai que cette réflexion de Claudien; on dirait qu'elle a été écrite pour la France. Nous avons toujours les vices de nos princes, parce que nous ne vivons pas de notre propre vie; l'originalité du caractère est l'apanape des peuples libres. (E. L.)

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