DU DESPOTISME COMME MOYEN" DE DURÉE POUR LUSURPATION
Pour que l'usurpation puisse se maintenir par le despotisme, il faut que le despotisme lui-même puisse se maintenir. Or, je demande chez quel peuple civilisé de l'Europe moderne le despotisme s'est maintenu. J'ai déjà dit ce que j'entendais par despotisme ; et, en consultant l'histoire, je vois que tous les gouvernements qui s'en sont rapprochés, ont creusé sous leurs pas un abîme où ils ont toujours fini par tomber. Le pouvoir absolu
• En publiant les considérations suivantes sur le despotisme, je crois rendre aux gouvernements actuels de l'Europe, celui de France toujours excepté, l'hommage le plus dipne d'eux. Notre époque, marquée d'ailleurs encore par beaucoup de souffrances, et durant laquelle l'humanité a reçu des blessures qui seront longues à cicatriser, est heureuse au moins en un point important. Les rois et les peuples sont tellement réunis par l'intérêt, par la raison, par la morale, je dirais presque par une reconnaissance mutuelle des services qu'ils se sont rendus, qu'il est impossible aux hommes pervers de les séparer. Les premiers mettent une gloire magnanime à reconnaître les droits des seconds, et à leur en- assurer la jouissance. Ceux-ci savent qu'ils ne gagnent rien à des secousses violentes, et que les institutions consacrées par le temps sont préférables à toutes les autres, précisément parce que le temps qui les a consacrées, les modifie. Si l'on profite habilement, c'est-à-dire avec loyauté et avec justice (car c'est la véritable habileté politique), de celte double conviction, il n'y aura de longtemps ni révolutions ni despotisme à craindre, et les maux que nous avons subis seront de la sorte amplement compensés.
[Par malheur, les rois du continent ont oublié, après 1815, les promesses faites pendant la guerre. Les peujiles qui s'étaient battus pour la liberté ont été mal récompensés de leur dévouement. Le renversement de l'Empire a servi au pouvoir de quelques hommes; la civilisation y a peu gngné. (E L.)]
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s'pst toujours écroulé au moment où de longs ell'orts, couronnés jtar le succès, l'avaient délivré de tout obstacle, et semblaient lui promettre une durée [»aisi[>le.
En Angleterre, ce pouvoir s'établit sous Henri VIII. Elisabeth le consolide. On admire l'autorité sans bornes decette reine. Mais son successeur est condamné sans cesse à lutter contre la nation qu'on croyait asservie ; et le lils de ce successeur, illustre victime, empreint par sa mort sur la révolution britannifjue une taclie de sang dont un siècle et demi de liberté et de gloire peut à peine nous consoler.
Louis XIV, dans ses Mémoires, détaille avec complaisance tout ce qu'il avait fait pour détruire l'autorité des parlements, du clergé, de tous les corps intermédiaires. II se télicite <le l'accroissement de sa puissance devenue illimitée. Il s'en lait un mérite envers les rois qui doivent le remplacer sur le fiône. Il écrivait vers l'an 1666. Cent vingt-trois ans après, la nionarcliie française était renversée '.
La raison de cette marche inévitable des choses est simple et manifeste. Les institutions, qui servent de barrières au pouvoir, lui servent en même temps d'appuis. Elles le guident dans sa route : elles le soutiennent dans ses efforts; elles le modèrent dans ses accès de violence, et l'encouragent dans ses moments d'apathie. Elles réunissent autour de lui les intérêts des diverses classes. Lors même qu'il lutte contre elles, elles lui imposent de certains ménagements qui rendent ses fautes moins dangereuses. Mais quand ces institutions sont détruites, le pouvoir, ne trouvant rien qui le dirige, rien qui le contienne, commence à mar-
' On trouve un plaisant oubli des faits dans un des partisans les- plus zéUs du pouvoir absolu, mais qui du moins a le rare mérite d'avoir été l'adversaire courageux de l'usurpation. [M. de Cbateaubriand? J « Le royaume de France, dit-il, » rassemblait sous l'autorité uni(|ue de Louis XIV tous les moyens de force et de » prospérité... Sa grandeur avait été longtemps relardée par tous les vices dont un » moment de barbarie lavait surchargé, et dont il avait fallu près de sept siècles » pour emporter entièrement la rouille. Mais cette rouille était dissipée; tous les )) ressorts venaient de recevoir une dernière trempe ; leur action était reudue plus » libre, leur jeu plus jjromptet plus sûr : ils n'étaient plus arrêtés jiar une multi- » tude de mouvements étrangers. Il n'y en avait plus qu'un qui imprimait l'impulsion » à tout le reste. » Eh bien! que résulte-t-il de tout cela? de ce ressort unique et puissant, de cette autorité sans bornes? Un règne brillant, puis un règne honteux, pui^ un règne faible, [luis une révolution.
244 DE l'esprit de conquête et de l'usurpation.
cher au hasard. Sou allure devient inégale et vagabonde. Comme il n'a plus aucune règle fixe, il avance, il recule, il s'agite ; il ne sait jamais s'il en fait assez, s'il n'en fait pas trop. Tantôt il s'emporte, et rien ne le calme, tantôt il s'affaisse, et rien ne le ranime. Il s'est défait de ses alliés en croyant se débarrasser de ses adversaires. L'arbitraire qu'il exerce est une sorte de responsabilité mêlée de remords, qui le trouble et le tourmente.
On a dit souvent que la prospérité des États libres était passagère ; celle du pouvoir absolu l'est bien plus encore. Il n'y a pas un État despotique qui ait subsisté, dans toute sa force, ausi longtemps que la liberté anglaise.
Le despotisme a trois chances : ou il révolte le peuple, et le peuple le renverse ; ou il énerve le peuple, et alors, si les étrangers l'attaquent, il est renversé par les étrangers ' ; ou si les étrangers ne l'attaquent pas, il dépérit lui-même plus lentement, mais d'une manière plus honteuse et non moins certaine.
Tout confirme cette maxime de Montesquieu, qu'à mesure que le pouvoir devient immense, la sûreté du monarque diminue*.
Non, disent les amis du despotisme : quand les gouvernements s'écroulent, c'est toujours la faute de leur faiblesse. Qu'ils surveillent, qu'ils sévissent, qu'ils enchaînent, qu'ils frappent, sans se laisser entraver par de vaines formes.
A l'appui de cette doctrine, on cite deux ou trois exemples de mesures violentes et illégales, qui ont paru sauver les gouvernements qui les employaient. Mais, pour faire valoir ces exemples, on se renferme adroitement dans le cercle d'un petit nombre
' La conquête des Gaules, remarque Fiiangieri, coûta dix ans de fatigues, de travaux et de négociations à César, et ne coûta pour ainsi dire qu'un jour à Clovis. Cejiendanl les Gaulois qui résistaient à César étaient sûrement moins disciplinés que ceux qui combattaient contre Clovis, et qui avaient été dressés à la tactique romaine. Clovis, âgé de quinze à seize ans, n'était certainement pas plus grand capitaine que César. Mais Céàar avait affaire à un peuple libre, Clovis à un peuple esclave.
2 Montesquieu, Esprit des Lois, liv. VIII, cli. vu. c( Le principe de la monarchie )) se corrompt, lorsque des âmes singulièrement lâches tirent vanité de la grandeur » que pourrait avoir leur servitude; et qu'elles croient que ce qui fait que l'on doit )) tout au prince, fait que l'on ne doit rien à sa patrie. Mais s'il est vrai (ce que l'on n a vu dans tous les temps), qu'à mesure que le pouvoir du monarque devient im- » mense, sa sûreté diminue : corrompre ce pouvoir jusqu'à le faire changer de )> nature, n'est-ce pas un crime de lèse-majesté contre lui. »
DESPOTISME COM.MK MiiVEN DE lUllKi; l'tiin t/csunPATKiN. ^-ÎT)
d'années. Si l'on regardait plus loin, l'on verrait que, par ces mesures, ces gouvernements, loin de s'atlermir, se sont ptM-dus. Ce sujet est d'une extrême importance, parce que les g()uv«'rncments réguliers eux-mêmes se laissent quelquefois séduire par cette théorie. On me pardonnera donc si. dans une courte digression, j'en fais ressortir et le danger et la fausseté.