‹ Cours de politique constitutionnelleChapitre 71 sur 128 · DE l'esprit de conquête et de l'lsirpation · texte numérisé non relu

DE l'esprit de conquête et de l'lsirpation

dilations étant plus variées, l'arbitraire doit se multiplier pour les atteindre ; mais le commerce rend en même temps l'action de l'arbitraire plus facile à éluder, parce qu'il change la nature de la propriété, qui devient par ce changement presque insaisissable.

Le commerce donne à la propriété une qualité nouvelle, la circulation : sans circulation, la propriété n'est qu'un usufruit; l'autorité peut toujours influer sur l'usufruit, car elle peut enlever la jouissance ; mais la circulation met un obstacle invisible et invincible à cette action du pouvoir social.

Les effets du commerce s'étendent encore plus loin : non- seulement il affranchit les individus, mais, en créant le crédit, il rend l'autorité dépendante.

L'argent, dit un auteur français, est l'arme la plus dangereuse du despotisme, mais il est en même temps son frein le plus puissant ; le crédit est soumis à l'opinion ; la force est inutile ; l'argent se'cache ou s'enfuit ; toutes les opérations de l'État sont suspendues. Le crédit n'avait pas la même influence chez les anciens; leurs gouvernements étaient plus forts que les particuliers; les particuliers sont plus forts que les pouvoirs politiques de nos jours ; la richesse est une puissance plus disponible dans tous les instants, plus applicable à tous les intérêts, et par conséquent bien plus réelle et mieux obéie : le pouvoir menace, la richesse récompense : on échappe au pouvoir en le trompant ; pour obtenir les faveurs de la richesse, il faut la servir : celle-ci doit l'emporter.

Par une suite des mêmes causes, l'existence individuelle est moins englobée dans l'existence politique. Les individus transplantent-au loin leurs trésors; ils portent avec eux toutes les jouissances de la vie privée ; le commerce a rapproché les nations, et leur a donné des mœurs et des habitudes à peu près pareilles ; les chefs peuvent être ennemis; les peuples sont compatriotes; l'expatriation, qui, chez les anciens, était un supplice, est facile aux modernes ; et, loin de leur être pénible, elle leur est souvent agréable '. f;

* Quand Cicéron disait : pro quâ patriâ mort, et cui nos totos dedere, et in quâ noslra omnia ponere, et quasi consecrare debemus, c'est (|ue la patrie contenait alors tout ce qu'un homme avait de plus cher. Perdre sa patrie, c'était perdre sa femme, ses enfants, ses amis, toutes ses affections, et presque toute communication fl toute jouissance sociale : l'époque de ce [lytriotisme est passée. Ce que nous aimons dans la patrie, comme dans la liberté, c'est la propriété de nos biens, la sécurité,

DESPOTISME IMPOSSIBLE A NOTKK KI'nOUE. 255

Reste au despotisme l'expédient de prohiber l'expalriatioii ; mais, pour rempèclier, il ne sul'lit pas de l'interdire. On n'en quitte (jue plus volontiers les pays d'où il est défendu de sortir. Il faut donc poursuivre ceux qui se sont expatriés, il faut obliger les États voisins et ensuite les États éloignés h les repousser. Le despotisme revient ainsi au système d'asservissement, de conquête et du monarchie universelle ; c'est vouloir, comme on voit, remédier à une impossibilité par une autre.

Ce que j'aflirme ici vient de se vérifier sous nos yeux mêmes : le despotisme de France a poursuivi la liberté de climat en climat ; il a réussi pour un temps à l'étoutier dans toutes les contrées où il pénétrait ; mais la liberté se réfugiant toujours d'une région dans^l'autre, il a été contraint de la suivre si loin qu'il a enfin trouvé sa propre perte. Le génie de l'espèce humaine l'attendait aux bornes du monde, pour rendre son retour plus honteux, et son châtiment plus mémorable '.

la possibilité du repos, de l'activité, de la gloire, de mille genres de bonlieup. Le root de patrie rappelle à notre pensée plutôt la réunion de ces biens que l'idée topographique d'un pays particulier. Lorsqu'on nous les enlève chez nous, nous les allons chercher au^dehors.

[Gibbon a justement remarqué que ce <iui rendait le despotisme si violent et si dui- chez les Romains, c'est que l'empire était une prison; la victime n'avait jamais l'espoir d'en sortir. Aujourd'hui la liberté est à nos portes; on peut échapper, et d'ailleurs l'opinion des pays libres juge et condamne le despotisme, et, en le condamnant, le tempère malgré lui. Napoléon avait toujours les yeux sur l'Angleterre; il eut voulu l'exterminer pour n'être plus contenu. Néron, au contraire, et les plus mauvais empereurs, pouvaient s'imaginer qu'ils avaient étouffé la conscience humaine, et que l'histoire parlerait comme le sénat. Il n'y a donc nulle proportion entre le despotii-me ancien et le despotisme moderne; le dernier est infîniment moins dur, sans être moins odieux. (E. L/]

' J'aime à rendre justice au courage et aux lumières d'un de mes collègues, qui a imprimé, il y a quelques années, sous la tyrannie, la vérité que je développe ici, mais en l'appuyant de preuves d'un genre différent de celles <iue j'allègue, et qui ne pouvaient se publier alors, a Dans l'état actuel de la civilisation, et dans le système )) commercial sous lequel nous vivons, tout pouvoir public doit être limité, et un )) pouvoir absolu ne peut subsister. » Gamlh. Hiet. du revenu public, 1, 419.

Page 1