‹ Cours de politique constitutionnelleChapitre 80 sur 128 · ENTRETIEN DUN ÉLECTEUR · texte numérisé non relu

ENTRETIEN DUN ÉLECTEUR

pagnent à l'église. Mais j'ai à traiter, à cause de mon commerce, avec des gens de religion différente. Il m'importe que ces gens soient tranquilles et en sûreté: car ce n'est qu'alors qu'ils remplissent leurs engagements, qu'ils payent avec exactitude, et que les affaires qu'on fait avec eux sont actives et sans danger. Mon bisaïeul a été ruiné, parce que des huguenots qui étaient ses débiteurs, se sont enfuis nuitamment de France, à cause des dragonnades : et il n'y a pas extrêmement longtemps qu'une lettre de change que j'avais tirée sur un négociant de Nîmes, l'ayant trouvé mort ', m'a mis daus le plus grand embarras, en me revenant protestée. J'applaudis donc de tout mon cœur à l'article de la Charte qui a proclamé la liberté des cultes et garanti la sûreté de ceux qui les professent. Je tiens fort à ce que rien ne remette en doute cette liberté ; car si, par des vexations directes ou indirectes, on jetait le désordre dans les affaires des protestants qui me doivent, ce ne serait pas eux, mais moi, qu'on ruinerait. Je nommerai donc pour députés des hommes bien décidés à maintenir cet article de la Charte.

On m'a beaucoup parlé depuis quelque temps d'une autre liberté, qu'on appelle celle de la presse et des journaux. Autrefois je ne m'y intéressais guère; mais il me revient à l'esprit que, sous Bonaparte, j'avais une affaire dans le Calvados. Un de mes correspondants m'avait indiqué, du mieux qu'il avait pu, qu'il y avait de l'agitation daus cette contrée. Pour être bien au fait, je consulte les journaux; et voilà que le Journal de l'Empire m'apprend que tout y est parfaitement tranquille. Je me mets en route à cheval, sur cette assurance. Je trouve près de Caen, en 181 1, le peuple en rumeur, la gendarmerie tirant des coups de fusil à des insurgés; les insurgés répondant par des coups de pierres dont quelques-unes m'atteignent. Me voyant venir du côté de Paris, on me prend pour un agent de police. Je m'enfuis ; mais les gendarmes qui m'aperçoivent me prennent pour un des chefs des rebelles. Je passe vingt jours en prison : l'on me traduit devant une cour qui s'appelait alors spéciale : je suis néanmoins acquitté. Je reviens à Paris, et je lis dans mon journal que depuis un mois

* C'est-à-dire tué dans la réaction qui suivit les Cenl-Jours. (E. L.)

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riiiiion 1.1 plus touchanU' ivi^iic dans U; Cals ados. Je conclus de ce l'ail (jue si les journaux avaient dit la véiiléje n'aurais pas entrepris ce malencontreux voyage. Tout bien pesé, je nommerai pour députés ceux qui veident la liberté des journaux.

Je n'ai point aclieté de biens nationaux; j'ai toujours réserve tous mes capitaux pour mon commerce. Mais, en 181.'), un de mes oncles m'a laissé en mourant une ciéance de 20,0U0 Irancs sur rac(|uéreur d'une abbaye : cette créance devait èlrc rendjoursée lin de 1815 ; j'en ai demandé le remboursenient; mon débiteur avait bonne \olonté, mais il man(juail de fonds ; il a voulu vendre son domaine, personne n'a voulu l'acheter. 11 a voulu emprunter sur ce domaine, personne n'a voulu lui prêter un sou. J'avais compté sur ce remboursement: j'ai été sur le point de faire laillite. Si les députés que nous avions alors n'avaient pas ébraidé, sans le vouloir, la conliance que la Charîe doit inspirer [jour les ac(|Liisitions nationales, rien de tout cela ne me serait arrivé : mon débiteur aurait trouv é à vendre sa terre, j'aurais été payé à l'échéance, et je n'aurais pas été obligé de céder à vil prix mes marchandises, et de fournir des elfels à gros intérêts pour faire honneur à ma signa'ture. Je ne nommerai députés que des hommes qui défendent l'inviolabilité des biens nationaux, parce que je ne veux pas que les acciuéreurs de ces biens qui me.doivent, ou qui pourront me devoir, ^oient hors d'état de me payer; et comiiuî la valeur d'une prOj.riété dépend de l'opinion ausbi bien que de la loi, j'exigerai de mes députés qu'ils veillent à ce que la sanction religieuse donnée à ces biens ne leur soit pas retirée '.

Ainsi donc :

1" Ordre dans les finances, afin que le désordre des iinances ne produise pas une nouvelle révolution : et, pour maintenir cet ordre dans les finances, nomination de députés qui soient indépendants des ministres, et qui, ne recevant point de salaires, n'aient pas intérêt à l'augmentation des impôts, sur lesquels ces salaires sont assis.

2° Liberté des personnes, afin d'éviter le mécontentement que les citoyens éprouvent quand on les arrête et qu'on les retient sans

' C'est une allusion au concordai de 1817, qui ne fut point adopté. V. inf. p. 365 el suiv. (E. L)

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les juger; et pour cela, nomination de députés qui ne votent pas contre la liberté des personnes.

3° Mise en activité de tous les articles de la Charte, parce que l'expérience m'a appris que, lorsqu'une constitution n'est pas observée, c'est comme s'il n'y en avait pas du tout, et qu'en les ajournant on n'arrive jamais qu'à les ajourner encore. Et, afin de mettre la Charte en activité, nomination de députés qui veuillent faire aller la constitution par elle-même.

4° Liberté des cultes, afin que je ne sois pas obligé, avant de vendre à terme, de demander de quelle religion est mon acheteur, et que je ne sois pas ruiné, si parmi mes débiteurs il se trouve quelque protestant persécuté ; et, pour cela, nomination de députés qui s'opposent à toute réintroduction de l'intolérance.

5" Liberté de la presse et des journaux, afin que je sache ce qui se passe à dix lieues de Paris, et que je n'aille pas donner dans un guêpier, sur la foi de quelque journal menteur ; et pour cela, nomination de députés qui votent pour que les journaux disent ce qui est

6" Protection des acquéreurs de biens nationaux, afin que je puisse recouvrer les créances que je pourrai avoir sur un ou deux des cinq à six millions d'acquéreurs de biens nationaux qui sont en France, et, pour cela, nomination de députés qui ne se permettent pas de menacer les acquéreurs de biens nationaux, ou de les insulter, ce qui est tout aussi mauvais ; mais qui, au contraire, repoussent les mesures qui invalideraient leurs droits ou qui alarmeraient leurs consciences.

Voilà les premières règles, les règles générales que je me prescris, en participant aux élections.

Ce n'est pas tout : je suis électeur pour la France en général, mais je suis aussi électeur en particulier pour mon département et pour son chef-lieu. Je veux bien que mes députés sacrifient mon département à la France, quand c'est nécessaire ; mais je veux qu'ils examinent cette nécessité. Je ne serais même pas fâché qu'ils n'y souscrivissent qu'avec répugnance. Les députés des autres départements, étant toujours en majorité, sauront bien rétablir l'équilibre. Or, je crois me souvenir qu'à toutes les époques, Paris a été malheureux à cet égard. Cela tient peut-être à ce que plusieurs des dépulésde Paris étaient toujours de grands fonction-

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iiairos publics, devant s'occuper de grandes questions et de beaucoup de choses tort importantes; mais j'aurais voulu quelques petits mots aussi de leur part sur nos octrois, sur certains emprunts, et sur des impôts (|ui nous intéressent.

Je me souviens ([u'un d'(Mitre eux lit un beau rapport sur une loi, en 181.") ; je cnjis que c'était au mois dVxîtobi'c ' (j'étais allé exprès pour l'entendre, (pioi(pu: ce lVi( un samedi, jour où j'ai beaucoup à l'aire) ; en l'écoutant je me disais : Comme ce brave orateur défendra bien nos inlérêls, quand il s'ayira du budget et des conlributions indirectes! et j'ai été tout chayrin, quand j'ai vu qu'après avoir si bien parlé pour que ceux qui étaient suspects fussent arrêtés, il ne disait pas une syllabe pour que ceux (jui n'élaient pas suspects ne payassent pas trop. On me réi)li((ua(iu'il occupait une autre grande place dans l'État, et (}u'il était fatigué, parce qu'il avait beaucoup travaillé dans cette autre j)lac'e. Cette année-ci, espérant qu'il aurait plus de temps, j'ai cru qu'il allait se montrer pour nous notre député, et je me suis dérangé quatre fois pour aller l'entendre ; je n'ai pas eu ce bonlieur. Voilà ce que c'est que d'avoir pour députés de grands fonctionnaires ^. Les grands fonctionnaires ont beaucoup de bon ; mais ils ont ce défaut, que, pour mener les affaires publiques, ils doivent se faire un parti, et, pour se faire un parti, ils sacrifient tant qu'on veut leurs commettants 2. Je me promets donc de nommer pour députés des liommesqui pensent à moi^ qui parlent pour moi, qui ne laissent pas emprunter légèrement ce que je dois payer; qui empêchent qu'on ne taxe trop les objets que j'emploie, l'huile qui éclaire mes ouvriers, l'eau-de-vie ou le vin que je bois, et dont, en définitive, la clierté retombe sur moi. Je ne demande pas à mes députés de sacritier le bien de l'État à mes intérêts; mais c'est bien le moins qu'ils tieûunent compte de ces intérêts, et qu'ils ne se taisent pas quand on les attaque.

' Allusion à la loi du 29 octobre 1815 contre la liberté individuelle. (E. L.) - La première édition ajoute : « Les députés des déparlements ont défendu pied à pied leur cause; ils ont obtenu des diminutions, et, quand ils n'en ont pas obtenu, ils ont consolé leurs commettants en leur montrant qu'ils faisaient leur possible. ^ous autres, Parisiens, nous avons entendu déclarer, en notre présence, à la tribune, que Paris supporterait les trois cinquièmes de l'impôt sur les huiles, et pas un de nos députés n'a réclamé. »

^ l'iemière t-dition «'it : " fis sacrifient Paris aux dé|iartements, afin que les

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