SERVANT D’INTRODUCTION
Messieurs,
Le cours que je vais avoir l’honneur de vous professer repose sur une science nouvelle, ou plutôt sur une science récemment réunie en corps de doctrine ; car, qui peut oser dire qu’il y a quelque chose de nouveau dans les connaissances qui se lient aux mystérieuses combinaisons de la nature? Et, pour ne pas quitter le sujet de notre enseignement, qui peut dire ce qu’il manquait à la science de ces premiers centaures, de ces equorum domïtores que les historiens nous peignent au berceau de tous les peuples comme ayant amené le cheval au plus haut degré d’obéissance et de perfection? Mais l’homme primitif ne comprit d’abord que l’utilité et la poésie des dons du Créateur. Il recevait un bon cheval des mains de .la nature, comme il en recevait un rayon de soleil : voilà pourquoi ses premières pensées, ses uniques pensées même, se portèrent sur l’emploi et l’usage du cheval. Atteler et monter un cheval, c’est à quoi se borna la science hippique chez les hommes que l’on appela pasteurs des peuples, parce que le soin des troupeaux impliquait alors une royauté.
L’art de l’équitation et du ménagé se perd dans les temps fabuleux, avec Castor et Pollux, Bellérophon, Erychton, et ce fameux Chiron, précepteur d’Achille. Bientôt, cependant, un
second retour de l’honirae vers son magnifique esclave fut le soin de ses maladies et la guérison de ses plaies : cette époque fut celle des premières civilisations et des ' premiers auteurs qui les ont illustrées.
La science vétérinaire remonte aussi haut que la médecine humaine, et fut longtemps pratiquée par les mêmes hommes. L’anatomie des animaux, et en particulier celle du cheval, était mieux connue même que celle de l’homme, dont la dissection fut longtemps défendue. Enfin, au troisième rang vint se placer l’élevage du cheval ; mais ce ne fut qu’après les bouleversements des nations, ce ne fut qu’après que la nature commença à ne plus répondre aux besoins toujours renaissants de l’homme, déjà blasé, que l’on sentit la nécessité de croisements, de modifications, de perfectionnements, dans les facultés du noble animal dont la simplicité des premiers hommes s’était contentée jusqu’alors.
Eh bien! messieurs, la science a suivi les indications des hommes de la nature. Les premiers écrivains hippiques ont traité de l’art équestre, qui longtemps fut la science par excellence du cheval, et l’immortel ouvrage de Xénophon est encore la base de l’équitation telle qu’on la pratique aujourd’hui. Plus tard, des auteurs tels que Hippocrate, Varron, Columellê, Celse, Pelagonius, Apsyrthe, Hiéroclès, Végèce, et une foule d’autres, écrivirent sur la médecine des animaux; mais, malgré les cent trente vétérinaires que cite l’antiquité, la science qu’ils enseignaient ne fut bien comprise et ne mérita vraiment d’être classée parmi les hautes études humaines que de longs siècles après. Quant à l’élève du cheval, à la connaissance intime de ses variétés, de son espèce, de sa procréation, de ses familles, à l’art de le modifier au gré des besoins et des caprices de l’homme, cette science, que nous appelons spécialement la science hippique, n’a été, jusqu’à nos jours, qu’incomplétement étudiée. Il n’y a pas longtemps que l’étude de l’élève du bétail est créée, et on peut même dire qu’elle ne fait encore que de naître. Jusqu’à une époque peu éloignée, on s’en rapportait seulement aux soins de la nature; chaque contrée fournissait des espèces différentes, comme chaque sol fournit ses végétaux, comme chaque rivage fournit l’un ses perles, l’autre ses madrépores, celui-ci son ambre, celui-là sa nacre étincelante.
Cependant, à mesure que la civilisation se développait; k mesure que grandissaient les besoins qu’elle entraîne, il devint nécessaire de demander k la nature le secret de ses voies et de ses combinaisons les plus profondes. L'homme n’a plus le temps ni le moyen de laisser rien aller au hasard : il lui faut le bœuf qui rapporte le plus de graisse possible, la vache le plus de lait, le mouton le plus de laine; il lui faut le cheval le plus vite, le plus fort, le plus énergique qui se puisse. C’est une nécessité, chez le civilisé, d’élever l’œuvre de Dieu k sa plus haute puissance, dans le sens des besoins de plus en plus pressants et impérieux qui l’assiègent.
.le vous parlerai plus tard, messieurs, de tous les essais qui furent tentés par l’antiquité et par les peuples du. moyen âge pour l’amélioration des races, et leur appropriation à tel ou tel service. Celle étude nous est nécessaire pour bien comprendre ce qui nous reste k faire aujourd’hui ; mais, il faut le dire, aucun système fixe ne résulta de ces tentatives, plus instinctives que scientifiques, et, naguère encore, les meilleurs esprits flottaient incertains sur un océan d’idées vagues et incohérentes dont nous ne ressentons que trop aujourd’hui les effets. 11 était réservé k une nation qui tient une grande place dans l’histoire du monde et de la civilisation de poser les bases de l’éducation animale.
Les Anglais comprirent, les premiers entre tous les autres peuples, la possibilité de remanier, pour ainsi dire, l’œuvre delà nature ; de façonner l’individu, et même l’espèce ; de modifier la charpente, de développer les muscles au gré de leurs désirs. Sous un ciel lourd et dans un climat froid, ils eurent le cheval de l’Arabie; dans des montagnes souvent peu fécondes, le bœuf Cotentin et la vache suisse; ils adaptèrent k leur sol et k leur climat le cochon de la Chine et le mouton d’Espagne.
On ne peut, en effet, se dissimuler, messieurs, que les progrès de la civilisation, l’augmentation de la population, la facilité des communications, le besoin de locomotion et d’uniformité de pensées et de sentiments qui entraîne le monde dans le tourbillon de l’avenir, n’imposent des nécessités nouvelles k la science sociale; parmi ces nécessités, celle de faire converger toutes les productions agricoles à la nourriture et au
bien-être de l’homme doit être rangée en première ligne. Voilà pourquoi la science du cheval, reléguée naguère parmi les branches de commerce les moins importantes on les superlluités d’une luxueuse magnificence, doit se ranger maintenant parmi les sciences positives qui réclament tous les efforts et tout le génie d’une corporation spéciale.
La science du cheval oflre plusieurs branches, dont quelques-unes jusqu’ici ont été spécialement et profondément étudiées, et qui ne feront point partie de ce cours. La première de toutes, celle du service que peuvent rendre les chevaux, a été connue, pratiquée et définie dès les temps les plus anciens. Un cours spécial d’équitation théorique et pratique, un cours de ménagé et de tirage, vous seront professés. Vous y trouverez réunis tout ce que les connaissances et les travaux des modernes ont pu ajouter aux travaux déjà si avancés des anciens.
L’art de soigner le^cheval en santé et en maladie, de connaître son organisation physique, les fonctions de ses organes, la conformation attribuée à l’espèce, qui constitue la science vétérinaire, telle que la Fosse et Bourgelat l’ont résumée, et que de grands esprits et de bons praticiens l’ont perfectionnée depuis, vous sera également enseigné dans ses détails et dans son ensemble. Vous apprendrez aussi l’art de veiller à la santé du cheval, de pourvoir à sa nourriture, de choisir ses aliments, de connaître les plantes qui les composent. Cette étude sera comprise sous les noms à’hygiène, d’agriculture appliquée, de physiologie végétale et de botanique.
Il reste maintenant à étudier le cheval sous le rapport de ses diverses races, à faire l’histoire de ses transformations, des migrations qui ontmodifié sa taille, son organisation, et changé ses aptitudes; il reste à vous faire connaître les mystères de la production, les divers systèmes d’amélioration, la question du sang, des courses et de l’entraînement; à mettre sous vos yeux tout ce qui a rapport à l’industrie chevaline, depuis l’élevage du cheval jusqu’à la vente à l’intérieur et à l’extérieur
C’est ce vaste cadre que nous appelons science hippique. Et, remarquez-le, messieurs, les mots ne sont, pour nous, que la représentation des idées. Le mot de science hippique pouvait s’appliquer également à la science générale du cheval; mais, en
le spécialisant à l'égard des connaissances dont le faisceau n’avait pas été réuni jusqu’ici, on leur a donné tout d’un coup l’importance qu’elles méritent, on a replacé la question sur sou véritable terrain : la science hippique sera désormais l’art de la connaissance de la race équestre, indépendamment de l’espace et du temps, et celui de la modifier au gré des besoins de riiumanité, quelles que soient les voies dans lesquelles elle s’engage.
En vous disant, messieurs, que la science hippique est une science nouvelle, je ne veux pas que vous puissiez penser un instant, ou que véritablement les connaissances qu’elle renferme étaient tout à fait inconnues jusqu’à notre époque, ou que nous voulions étaler ici un de ces puérils charlatanismes dont ne sont pas exempts certains professeurs, d’annoncer comme nouvelles des choses fort connues. Ce que vous devez entendre par là, c’est que, ainsi que j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire, les éléments qui composent la science hippique n’avaient point fait corps de doctrine, et que plusieurs, tels que la question du pur sang, des croisements, des transformations occasionnées par le sol, le climat, les soins, n’avaient pas été suffisamment compris et étudiés; enfin, que le temps est venu d’élever à la hauteur d’une science tout ce qui a été dit et écrit à ce sujet. Pour mieux vous faire comprendre ma pensée à cet égard, nous passerons rapidement eu revue les auteurs qui ont plus ou moins traité les questions dont nous avons à nous occuper, qui ont planté les jalons de la science hippique. Cette étude, d’ailleurs, sera déjà pour vous un commencement d’instruction; elle peut servir utilement d’introduction à nos conférences.
V Écriture, le plus ancien et le plus authentique des livres, ne nous donne que peu d’enseignements sur la science hippique ; elle nous apprend seulement que le cheval était spécialement destiné, dans les temps anciens, aux nations guerrières, et qu’il était de moindre importance chez les nations agricoles ou pastorales, comme le fut longtemps la nation juive.
Les nationalités syriaque, babylonienne et égyptienne, brillèrent par le mérite des chevaux et par les soins dont ils étaient l’objet; mais nous n’avons aucuns documents certains de ces époques sur lesquels la science puisse s’appuyer. C’est
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1 lem que les refusa : « Mon Ithaque, répondit-il, pauJre ro c/mr to/e, ne peut nourrir que des chèvres et dis brebis « L Histoire des animaux d’Aristote, malgré toutes les erreurs qui s y trouvent, et qui ont été copiées et souvent exagérées par les naturalistes de tous les temps, nous offrira cepeV d;mt de precieux enseignements et un sujet d’études d’a.Uant P us curieux qu il émané d’une des lumières intellectuelles les plus brillantes qui aient jamais éclairé le genre humain.
enophon, vous le savez, messieurs, nous a laissé sur l’équitation un ouvrage immortel. Malgré sa spécialité, on y respire un tel sentiment du cheval, que la science hippique peut trouver a chaque page des perles à glaner. Il nous reste encore de lui un ouvrage moins connu sur Vart de nourrir les chevaux. Nous aurons occasion d’y revenir dans le cours de cet enseignement. uisuecei
Après Xénophon, plusieurs siècles passèrent sans apporter de grandes lumières a la science du cheval ; du moins les documents Il en sont point parvenus jusqu’à nous.
Voilà donc à peu près, messieurs, les seuls auteurs hippiques que la haute antiquité nous ait légués.
C est maintenant aux Romains que nous irons demander de nouveaux enseignements.
Uus savez, messieurs, que les Romains ne furent pas, pendant de longs siècles, une nation spécialement cavalière. Leur cavalerie était presque toute étrangère; aussi, pendant Père républicaine, le cheval tint-il peu de place dans l’histoire de Rome. Le premier auteur qui nous donne, sur l’élève du cheval, de grandes et utiles leçons, c’est.... — vous n’en serez
point étonnés, messieurs, car la poésie s’est alliée de tout temps à l’amour du cheval; — c’est un des plus beaux génies du monde, et le premier poète de Rome, c’est Virgile, en un mot. Sans doute l’auteur des Géorgiques s’est servi de tout ce que le monde équestre avait alors reconnu et pratiqué ; mais, pour discerner avec autant de justesse le faux du vrai ; pour donner des avis si clairs et si précis qu’ils peuvent encore, après deux mille ans, servir de base à toute science hippique, il fallait qu’il eût par lui-même les plus vastes connaissances et les leçons de l’expérience. En effet, messieurs, l’histoire nous apprend que Virgile fut, de son temps, un éleveur et un marchand de chevaux renommé. Les lauriers du poète ont éclipsé la gloire de l’homme de cheval.
Le siècle d’Auguste et celui qui suivit, si féconds en grands hommes, offrirent plusieurs auteurs dont les écrits renferment de précieux documents pour l’étude du cheval; à leur tête se placent Varron, Columelle et Pline. Le premier, l’un des esprits les plus élevés de l’antiquité, publia un traité deRe rustka, où l’élève du cheval tient une large place ; l’élevage des poulains y est traité avec soin et méthode. Columelle, qui écrivait environ soixante ans après Varron. nous a laissé, à rimitalion de son devancier, un traité deiîe rustica. La question du cheval est extraite des ouvrages d’Aristote, de Virgile et de Varron ; on y trouve peu de choses nouvelles, et cependant Columelle était né en Espagne. Ses écrits sur l’agriculture sont justement appréciés, et il eût pu donner d’utiles renseignements sur les chevaux de son pays, les plus fameux du ng>nde à son époque. Pline se contenta aussi de copier les auteurs que nous avons cités, et son ouvrage sur l’histoire naturelle, si curieux d’ailleurs sous tous les autres rapports, n’apporte pas de grandes lumières à la science chevaline.
Après cette époque, il se passa environ trois siècles, pendant lesquels les études chevalines semblèrent sommeiller, ou du moins les auteurs sont muets à cet égard. Cependant, le goût du cheval régnait à la cour de Rome, comme l’attestent les courses du Cirque et les jeux équestres. On ne peut donc attribuer ce silence qu’à cette longue décadence qui marqua la chute de l’empire romain. A la fin du deuxième siècle parut 1 ouvrage de Publias Vegèce sur la médecine vétérinaire, où
nous puiserons de remarquables enseignements : nous verrons, entre autres, qu’il recommandait, dès lors, la castration du cheval comme une utile opération, et qu'il ne craignait pas d’avancer que le cheval castré vivait plus longtemps que le cheval entier. Vers le quatrième et le cinquième siècle parurent Âpsyrthe, Pelagonius, Hiéroclès, Palladius et plusieurs autres écrivains agricoles ; mais ils ne font, en général, sur l’élève du cheval, que reproduire les appréciations de leurs devanciers.
Je ne terminerai pas cette revue des auteurs anciens qui ont écrit sur la science hippique sans vous faire une remarque qui peut avoir souvent son application. Pour lire un auteur ancien ou moderne, mais surtout un auteur ancien, il faut faire une étude particulière de l’auteur lui-même; c’est-à-dire qu’il faut se placer à son point de vue, prendre son siècle, son horizon, son pays, ses coutumes, et ne pas le juger d’après la lettre, mais, comme il a été dit si justement, d’après l’esprit qui vivifie. On juge mal, généralement, les anciens; on affecte de mépriser leur ignorance, leurs préjugés. Mais n’est-ce point que la plupart du temps on ne les comprend pas? Je ne veux pas dire que les auteurs dont nous parlons n’aient pas adopté souvent des préjugés bizarres, n’aient pas répandu des idées fausses et injustifiables; mais cependant cherchez bien au fond de tout cela, et vous trouverez souvent la science et la vérité. Toute erreur, a dit Bossuet, toute erreur est fondée sur une vérité dont on abuse. Eh bien ! cherchez la vérité à travers l’erreur, et vous la découvrirez. Je ne vous parlerai pas de cette fameuse métaphore si reprochées aux anciens, des cavales lusitaniennes fécondées par le vent : Homère et Virgile l’ont consacrée dans leurs vers. On conçoit qu’ils ont voulu signifier. par là, que les chevaux de ce pays étaient doués d’une grande vitesse, les fils des vents plus légers que leurs pères. Et cette métaphore si simple n’en est même point une, car il est reconnu maintenant que la vitesse d’un cheval de course est plus grande que celle du vent, et qu’elle ne le cède qu’à l’ouragan. La vapeur seule, jusqu’à présent, a pu réaliser, parmi les choses matérielles, une vitesse supérieure à celle du cheval. Mais je veux, parmi beaucoup d’autres faits, vous en citer deux, où vous reconnaîtrez l’importance d’étudier à fond l’opi-
niou d’un auteur avant de la juger. Voici le premier. Xénophon, dans son chapitre premier de ré(iuitation. s’exprime ainsi à propos de la description du cheval : « Les pieds volumineux so7it de beaucoup préférables aux pieds petits pour la perfection de la jambe. » Or, les écrivains du nord de l’Europe ont une tout autre doctrine : ils ont mis en avant que le pied du cheval ne pouvait jamais être trop petit. Cette différence d’opinion, qui a été sentie et appréciée généralement par les écrivains français, tient, comme l’a fort bien ditM. de Curnieu dans les excellentes notes de sa traduction, h ce que Xénophon ne connaissait que les chevaux de l'Orient, et que c'est im défaut très-commun dans cette espèce que des talons serrés et encastelés. Il est naturel que l’écrivain méridional vante le sabot volumineux, puisque le défaut du pays est dans l’e.xcès de petitesse, de même qu’il est naturel que l’écrivain du Nord vante le sabot étroit, puisque le défaut du pays est, au contraire, dans l’excès de développement de cette partie. Autre exemple encore plus frappant: Aristote, Columelle, Gamerarius Varron, ont avancé que les chevaux devaient être placés dans des pâturages arrosés et marécageux. Ce dernier même ajoute que les montagnes et les pays secs ne conviennent qu’aux chèvres. Nous autres, nous pensons, au contraire, que les terrains secs et élevés conviennent mieux à l’élève du cheval. Ces deux opinions s’expliquent parfaitement. Les deux écrivains dont nous parlons habitaient des contrées méridionales où l’herbe ne pousse que dans les vallons et les pays marécageux. Les montagnes, toujours desséchées par le soleil, ne produisent qu’une herbe rare et sans saveur. Le cheval du Midi, qui ne pèche point par le défaut d’énergie ni l’abondance de la lymphe, trouve donc mieux à se développer dans des pâturages abondants et humides que sur un sol desséché. Le contraire existe dans le nord de l’Europe. Nos parages élevés ont toujours assez d’humidité pour produire une herbe beaucoup plus succulente et moins aqueuse que celle des marais ; nos auteurs ont donc raison, chacun à leur point de vue. Eh bien! messieurs, qui le croirait? Cette réflexion, qui vous paraît si simple, a pourtant arrêté le grand Bourgelat lui-même, préoccupé sans doute par une distraction. Ce lumineux esprit a fait sérieusement un reproche aux auteurs que je vous ai cités d’a-
voir émis cette opinion. Je ne sais, dit-il, ni sur quel raison nement ni sur quelle expérience elle peut être fondée. Voilà, messieurs, ce qui vous prouve le soin qu’il faut apporter à la lecture des auteurs d’un temps et d’un pays différents des nôtres.
De l’époque des derniers auteurs que nous avons cités, il se passa près de mille ans, pendant lesquels on ne trouve que peu d’écrits sur la science qui nous occupe; et cependant, messieurs, croyez-le bien, la connaissance du cheval fit peut-être plus de progrès durant cette longue période qu’elle n’en fera jamais ; mais l’époque du moyen âge, comme toutes les grandes époques, fut plus praticienne que théoricienne; l’agriculture, les arts, le commerce, l’art de la guerre, étaient alors portés à un haut point de perfection. Toutefois, on en parlait peu, et on en écrivait encore moins. Nous retrouverons, messieurs, dans quelques phrases éparses chez les historiens et les savants, dans les monuments, dans les cartulaires des abhayes, des documents qui nous serviront à lier la science hippique du passé avec l’époque moderne. Une source intéressante, messieurs, nous resterait à connaître, et j’ai l’espoir de vous en faire profiter quelque jour : ce sont les écrits des hippiatres arabes. Vous savez que, dans les premiers siècles de l’hégire, la civilisation arahe jeta un grand éclat sur le monde ; les émirs de Bagdad et de Damas, les soudans de Grenade et de Cordoue, poussèrent l’art de l’équitation et la science du cheval au plus haut degré de splendeur; la chevalerie de l’Europe se polit à l’élégance de leurs mœurs, et les chevaux de guerre ou de parade de nos pères furent les descendants des geneis andalous et des coursiers arabes, que les fils du prophète amenèrent en Europe, ou que les croisés furent leur demander la lance à la main (1).
Le moyen âge, messieurs, fut, en Europe, l’âge d’or de la race équestre ; la chevalerie demanda au cheval toute son énergie et toute sa grâce; le destrier des chevaliers, le palefroi des
(I) Cette lacune dans l’enseignement hippique vient d’clre en partie remplie par le remarquable ouvrage de M. le général Daumns sur les Chevaux du Sahara. Nous avions eu sur les chevaux d’Orîenl des récits d’hommes de science et de poètes; mais nous n’avions pas eu ce
châtelains, réunissaient une foule de qualités auxquelles les hommes de ces temps attachèrent le plus grand prix. A cette époque. on ne jugeait pas un cheval comme on le fait maintenant en France, par l’extérieur, mais par ses qualités, par son aptitude aux services qui lui étaient demandés, et par sa race, comme cela se fait maintenant encore en Angleterre et en Arabie.
Aussi l’art des croisements prit-il naissance à cette époque. De curieuses chroniques gardent encore la trace des haras célèbres entretenus par les abbayes et les seigneurs suzerains, où s’entretenaient des chevaux arabes, des chevaux barbes et espagnols.
Mais une chose ù remarquer, c’est que, tandis que ces faits nous sont attestés par l’histoire, les monuments et les chartes, les écrivains qui se sont spécialement occupés de choses hippiques n’en parlent pas ; ils se bornent à copier les anciens, selon la mauvaise méthode de l’école française, qui a toujours cherché à imiter, tantôt l’antiquité, tantôt les contrées étrangères, au lieu d’être naturelle et elle-même, ce qu’elle pouvait si bien faire. Ainsi, tandis que les éleveurs français étaient dans le vrai, tandis qu’avec les Allemands et les Anglais ils suivaient ce système d’amélioration que nous nommons occidental, qui consiste à croiser les fortes races indigènes parle cheval méridional, leurs auteurs se contentaient de copier gravement Aristote, Yarron, Pline et Columelle, sans même chercher à les comprendre ; car, ainsi que nous l’avons dit. ces auteurs étaient dans la bonne voie par rapport au pays qu’ils habitaient, mais leurs préceptes ne pouvaient plus convenir à d’autres contrées, ou, du moins, avaient besoin d’être développés et expliqués. Et ceci, messieurs, doit être remarqué, car, dans la lutte qui s’établit entre l’éleveur français qui avait raison, et l’écrivain français qui avait tort, ce fut l’écrivain qui l’emporta ; et, maintenant, la plupart des préjugés
»jue l’observalion consciencieuse et éclairée, ce que la patience et l’expérience pouvaient y joindre, c’est-à-dire la nature prise sur le fait : l’Arabe vu dans sa tente, dans son douaire, dans sa tribu, avec ses habitudes et ses mœurs. Voilà ce que nous trouvons dans les Chevaux du Sahara.
que nous avons à combattre viennent des fausses idées répandues par des auteurs qui se sont copiés les uns les autres, sans prendre garde ni aux lieux, ni au temps, ni à ce qui se passait autour d’eux. En France, messieurs, ainsi que j’aurai occasion de vous le faire remarquer plus d’une fois, la théorie l’emporte beaucoup trop souvent sur la pratique, et l’art de faire des chevaux dans le cabinet porte une grave atteinte à celui de la production réelle.
Sous le règne de Charles V parut un ouvrage sur le cheval; c’était une traduction du latin. Il a pour titre le Propriétaire des choses. C’est une compilation des auteurs anciens, sans ' importance. On y trouve cependant un Traité de la médecine des chevaux fait et composé par le bon maître maréchal de Lozenne. Ce traité renferme de bons préceptes, principalement sur le dressage des jeunes chevaux. C’est à ce propos que l’auteur cite cette jolie maxime : « Ce que apprend poulain en « jeunesse, tout ce veut-il maintenir en vieillesse. »
Vers la même époque, Cressens,. écrivain bolonais, dans un traité des choses rurales intitulé : Pétri de Cressentiis riiralium commodorum, consacra un chapitre il l’élève du cheval ; il s’appuj^a principalement sur Varron et Palladius, ce qui, du reste, lui était permis, puisqu’il écrivait à peu près dans le même pays que ces auteurs.
Plus tard , un autre écrivain italien , messer Augustin Gallo, compila judicieusement les auteurs qui l’avaient précédé, et donna de l’extension h leurs doctrines; on voit que c’était un homme de cheval, et son ouvrage est bon à consulter, au point de vue du pays pour lequel il écrivait.
Enfin, Jean-Baptiste Ferrano publia en 1560 un ouvrage intitulé délia Razze disciplina del cavalcare. C’est, il faut le remarquer, un des premiers ouvrages consacrés uniquement au cheval, dont l’étude jusque-là s’était toujours mêlée aux choses agricoles.
Le premier auteur français que nous puissions citer pour l’élevage du cheval est en même temps le père de l’agriculture française, le fameux Olivier de Serres. Le chapitre x du livre IV est consacré aux chevaux; ce chapitre renferme d’excellentes choses, mais il entre dans peu de détails sur les croisements, et se contente de dire : « QiCon ne peut trop
K rcfjcivdâv OU choix d'wi bon stolon et duns bonne jums7it,
« qu’il faut les choisir de bonne race, et qu’à moms que le « hasard ne vous les offre sous la main, il faut les aller cher- « cher oit que ce soit. »
Nous avons vu que Ferrano avait été le premier, à notre connaissance, qui ait publié un traité spécialement consacré au cheval. Il fut imité, cinquante ans plus tard, par Jean Tacquet, sieur de le Chêne, qui fit paraître, en 1614, un traité intitulé : Philippica, ou Haras de chevaux. Tacquet était Flamand, son ouvrage est judicieusement écrit ; il consacre quinze chapitres aux soins des poulains et à leur dressage , et donne de précieux enseignements sur les races diverses qu’il passe en revue.
Je ne vous parlerai pas, messieurs, de l’ouvrage de Franciiii, qui n’a fait que copier celui de Ruini, intitulé : Infrmita del cavallo e servi remedis. Ceci rentre plus spécialement dans le domaine de l’hippiatrique.
Pierre de Hanovre a laissé un Traité des haras, qui forme le deuxième volume de son ouvrage intitulé : Cavalerie française et italiemie. C’est encore une compilation dans laquelle aucun système nouveau n’est présenté.
Voici venir maintenant, messieurs, le duc de Newcastle, un des auteurs les plus fameux de la science équestre, mais qui jusqu’ici a été considéré plutôt comme écuyer que comme éleveur; cependant, les quelques pages qu’il consacre à l’élève du cheval dans son remarquable ouvrage sont aussi judicieusement pensées que bien écrites, et ont d’autant plus de mérite à nos yeux, que nous y trouvons pour la première fois l’exposé du système que nous avons nommé occidental. « Pour « votre étalon, il n’y a, dit-il, qu’un beau barbe ou qu’un « cheval d’Espagne. »
Voilà, comme vous le voyez, messieurs, la question du sang qui se prononce, et, si elle n’est pas catégoriquement, elle est au moins implicitement renfermée dans ces mots. Cette question du croisement par les étalons méridionaux était déjà résolue affirmativement, comme je vous l’ai dit^, par les éleveurs du Nord depuis un grand nombre de siècles, mais Newcastle est le premier auteur qui l’ait positivement énoncée dans ses écrits.
Soloysel, auteur du Parfait maréchal, traduisit l’ouvrage du duc de Newcastle, et s’imbut de ses principes, qu’il modifia cependant d’après les ouvrages anciens, sous le rapport de l’art vétérinaire. Soleysel est estimé ajuste titre, mais on n’a pas assez fait attention au mérite de la partie de son ouvrage qui traite de l’élève du cheval; elle a été généralement peu comprise, et a droit cependant à une juste considération, comme nous le verrons par la suite. Querbrat Calloct, auteur breton, a laissé un petit traité de l’élève du cheval ; on y trouve quelques détails intéressants, quoique aucun système n’y soit franchement exposé.
Georges Simon Wiiiter, auteur allemand, publia, à la même époque, un Traité des haras en quatre langues. Parmi des banalités et des préjugés surprenants pour un homme de cheval aussi spécial que Winter, on trouve de hautes considérations trop peu remarquées généralement. Le cheval barbe, ou autrement le cheval de sang, est encore pour lui la vraie source du beau et du bon, et les principes de croisement de la jument indigène par le cheval de sang sont formellement proclamés dans son ouvrage.
Nous passerons sans nous arrêter sur les écrits de Léger, auteur de divers traités agricoles ou hippiques; ce ne sont, en général, que des compilations plus ou moins judicieuses.
Le Règlement du roi, ou Instruction touchant l’administration des haras du rotjaume, parut en 1717; nous aurons occasion de l’étudier dans ses détails ou dans son ensemble, et nous verrons que ce règlement, contre lequel on a beaucoup crié, contient des choses e.xcellentes, car il est trop souvent vrai de dire qu’en France on voit plutôt les vices d’une mesure que son beau côté, et qu’elle est souvent décriée avant d’avoir été comprise. Vous trouverez, messieurs, de bons enseignements dans le Règlement de 1717. Quoique la question du sang n’y soit point tranchée d’une manière absolue, vous y lirez qu’on doit avant tout s’attacher à la race et aux qualités des Valons, et que souvent un très-beau cheval peut être un très-mauvais étalon. Vérité qui devrait être écrite en lettres d’or sur toutes les écuries des éleveurs français, qui, malheureusement, à l’époque où nous sommes parvenus, n’attachent de prix qu’à la forme et à la ligure des étalons, et très-peu, eu général, à leur sang et à leurs qualités.
Nous arrivons, iiiessieiirs, à une des plus grandes gloires de l’équitation française : l’ouvrage de la Guérinière peut marquer une ère nouvelle dans l’étude du cheval. Son Traité d'équitation est encore regardé maintenant comme ce qu’il y a de plus parfait en ce genre, et les chapitres qu’il consacre aux haras sont dignes de lui. Les préceptes de la Guérinière sont ceux qui vous seront professés ici, à savoir le croisement des races et l’appréciation des qualités et du sang avant celles de la conformation, car, autrement, on ne fait, comme le dit la Guérinière, que multiplier les belles rosses.
Vers la même époque, de Garsault, directeur du haras du Pin, publia le nouveau Parfait maréchal, ouvrage d’un grand mérite, on toutes les opinions des anciens auteurs sont reproduites avantageusement, et où nous trouverons de précieux sujets d’études pour la question du croisement et des appareillements.
Peu après parut, messieurs, l’ouvrage immortel de Buffon. Le cheval tient dans V Histoire naturelle de cet homme célèbre la place honorable qui lui est due. Mais, malheureusement, à toute fa magie du style et du savoir, Buffon, bon écuyer du reste, ne joignait pas cependant l’expérience de l’homme de cheval; les préceptes qu’il a donnés manquent de clarté, car, il faut le dire, peut-être ne les entendait-il pas lui-même; aussi ont-ils été loués à tort par les uns et blâmés à tort par les autres. Nous chercherons à les expliquer de notre mieux, afin de ne pas laisser planer sur cette brillante mémoire l’ombre d’une hérésie chevaline. Ainsi, quand Buffon nous dit que les juments du Nord doivent être croisées par les étalons du Midi, et les juments du Midi par les chevaux du Nord, il tombe dans une grande erreur s’il parle absolument; mais, s’il entendait par là le croisement du cheval de sang avec la forte jument, et le croisement à l'envers du fort cheval et de la jument de sang, on comprendrait alors ses principes, et il est probable que c’est ce qu’il a voulu dire.
L’ Encyclopédie renferme un article Haras dû à la plume de Jenson, écrivain de mérite, mais qui s’est jeté dans un dédale d’indications trop minutieuses et d’une application difficile.
Je vous citerai seulement en passant, messieurs, les noms
de Cavero et de Coude, auteurs espagnols, dont les écrits ne nous serviront pas utilement, non qu’ils ne renferment de bonnes choses, mais c’est que d’une part ils n’ouvrent aucune voie nouvelle, et que de l’autre ils ne s’appliquent pas assez spécialement à notre contrée.
Gaspard de Saunier était, messieurs, un homme de cheval distingué, et son ouvrage intitulé YArt de la cavalerie, peut être consulté avec fruit; il a d’ailleurs adopté les doctrines de Newcastle et de Garsault.
Je passe ici sous silence plusieurs auteurs hippiques, dont les ouvrages offrent peu d’intérêt, car nous arrivons à une époque où l’on a beaucoup écrit, ce qui ne veut pas dire qu’on fit mieux pour cela.
Nous noterons cependant deux Mémoires sur les haras, rédigés au nom des Sociétés d’agriculture d’Alençon et de Rouen. Ces Mémoires, où sont exposées les plaintes des éleveurs de la Normandie, contrée que l’on a justement appelée le haras de la France, sont curieux à étudier, et nous y reviendrons, soit pour appuyer les doctrines qu’ils renferment, soit pour les combattre quand elles nous paraîtront erronées. Il en sera de même de quelques écrits publiés à la même époque sur les haras de la Franche-Comté; l’un d’eux, surtout, dû à la plume du capitaine de Forno, mérite une attention spéciale.
De Buzé publia, vers 1769, un Essai sur les haras fort judicieux; on voit qu’il avait étudié avec soin les auteurs qui l’avaient précédé.
L’année suivante parut un Mémoire sur les haras de le Boucher du Crosco. Cet ouvrage est digne d’une mention particulière, non-seulement parce qu’il est aussi remarquablement bien écrit que bien pensé, mais encore parce qu’il contient des idées neuves et très-avancées pour l’époque. Ainsi, le système des primes aux poulains, le système des courses, encore meilleur que le précédent, sont préconisés par du Crosco pour l’amélioration des races. Cet auteur est le premier qui ait abordé la question des courses en France.
Nous voici arrivés, messieurs, aux auteurs qui doivent être entre les mains de tout le monde, et qui ont fait faire à la fin du siècle dernier un grand pas à la science du cheval. Je veux
parler de la Fosse et de Bourgelat. La Fosse, plus praticien, Bourgelat, plus homme de génie ; l’un et l’autre les maîtres de la science vétérinaire', et, comme tels, méritant toute notre attention et nos hommages. La Fosse nous a laissé, dans son Dictionnaire d’hippiatrique, un traité des haras bien entendu et plein de réflexions judicieuses; il est tombé dans quelques erreurs que nous relèverons à l’occasion, en expliquant les causes qui l’y ont conduit. La Fosse eut le tort de s élever contre Bourgelat, dont il n’osait s’avouer la supériorité ; il ne comprit pas assez qu’un avocat, né homme de cheval, pouvait devenir un grand écuyer et un illustre vétérinaire à force d’études, et la postérité lui prouva qu’il s’était trompé. Cependant, la gloire de son rival a peut-être trop éclipsé la sienne. La Fosse a laissé de grands et utiles travaux, et, à certains égards, il est allé plus loin que Bourgelat. Ainsi, pour n’en citer qu’un seul exemple, c’est à lui que nous devons le magnifique système de la connaissance de l’âge du cheval par les diverses transformations de la table de la dent, système que Pessina, et surtout Girard, ont poussé aussi loin qu’il sera le sans doute jamais.
Bourgelat fut, vous le savez, messieurs, l’illustre fondateur des écoles vétérinaires. Ses ouvrages portent le cachet d’un profond savoir, d’une grande conscience et d’un talent d’écrivain remarquable. Tout chez cet auteur est un digne objet d’études, et ses principes, ses doutes, et jusqu’à ses erreurs, sont d’un esprit supérieur et droit.
Nous étudierons à fond, messieurs, le traité des haras de Bourgelat et les questions si remarquables qu’il s’est posées lui-même, et que, dans sa bonne foi vraiment artistique, il n’a pas voulu résoudre; nous essayerons de vous en proposer la solution, en nous aidant pour cela des progrès que la science a faits depuis lui, et des données qui ont été émises h ce sujet par les auteurs qui lui ont succédé. Il est à regretter que Bourgelat ait pour ainsi dire matérialisé la science du cheval en voulant trop perfectionner l’art de son étude extérieure. Son traité de l’extérieur, si judicieux, du reste, qu’il n’a pas encore été surpassé, ni même amélioré par ses imitateurs, a été la source funeste des principales erreurs qui s’opposèrent longtemps à la régénération des races chevalines en France. On
s’accoutuma peu à peu à négliger les principes du sang et des épreuves, les seuls rationnels, pour s’attacher à une vaine conformation et à une soi-disant beauté idéale qui ne signifie littéralement rien. La beauté d’un cheval est une expression vide de sens; on peut dire la beauté d’une rose, car son essence est d’être belle, mais l’essence d’un cheval est dans ses qualités et dans les services qu’il est appelé à nous rendre. Les Anglais n’associent jamais les adjectifs beautiful, fine, au mot horse, le seul qu’ils sachent y joindre est le mot good : a good hoi'se, un bon cheval. Cependant, ce funeste préjugea régné longtemps en France, et est encore loin d’être détrôné. Comme en beaucoup d’affaires, on néglige le fond pour la forme, et, la mode brochant sur tout, on en vint h créer un animal d’une espèce régulière, mais souvent incapable de mettre un pied devant l’autre. Il faut être juste néanmoins : Bourgelat était un homme trop supérieur pour tomber lui-même dans ce piège grossier. Il savait connaître et apprécier un bon cheval ; mais il a ouvert la voie dans laquelle s’est jeté le servile troupeau des imitateurs. On vit bientôt se former une myriade de connaisseurs improvisés, qui, à l’aide de compas et de lunettes, appelant à leur secours la géométrie et la mécanique, s’avisèrent d’emprisonner dans un cercle mathématique les perfections d’un noble coursier. Les chevaux sont comme les aigles, ils n'ont point de formes : Si vous voulez choisir un bon cheval, disait un vieux maquignon, fermez les tjeux et montez dessus !
J’ai à vous parler maintenant, messieurs, d’un ouvrage d’un grand mérite, qui, comme beaucoup d’autres, n’est pas assez connu. C’est celui de Jean-Georges Hartman, auteur allemand; on y trouve de la clarté, de la méthode, une connaissance approfondie des anciens et beaucoup de conscience. Il serait à souhaiter que cet écrit fût lu et médité par tous les hommes qui s’occupent de chevaux; mais, malheureusement, ainsi que je vous le disais tout à l’heure , nous ne cherchons pas assez à connaître les bons auteurs. Tout le monde écrit, et personne ne lit. Cependant, messieurs, il serait bien plus profitable à la science de lire, de méditer, de mettre à profit les auteurs, que d’écrire sans réflexion et sans expérience toutes les idées creuses qui peuvent passer parla tête. Lisez,
messieurs, lisez les bons auteurs, raéditez-les, prenez des notes, étudiez surtout la nature, et, quand vous vous serez fait un fonds sérieux, vous écrirez si le cœur vous en dit.
Lafont Pouloti publia, en 1789, sou ouvrage intitulé : Nouveau Régime pour les haras. Esprit éclairé et judicieux, éleveur et écuyer, Lafont Pouloti est un des auteurs que nous consulterons avec le plus d’avantage ; il a devancé son époque en indiquant comme remède à la dégénératmi la formation des haras consacrés spécialement aux races pures, les primes aux plus beaux poulains, les courses de chevaux attelés et montés, toutes institutions qui ont été créées longtemps après lui. L’ouvrage de Lafont Pouloti se termine par une revue des auteurs qui ont écrit sur le cheval, et, certes, son nom mérite à son tour d’être placé très-honorablement dans la nouvelle liste que je fais passer sous vos yeux. On s’étonne, à notre époque, de voir qu’un esprit si éclairé n’ait pas fait faire un pas plus grand à la science; mais les événements qui suivirent l’apparition de ce livre ne permirent peut-être pas l’application des bons principes qu’il avait proclamés. Et puis, il faut le dire à la honte de l’esprit humain en général, et de l’esprit français en particulier, plus une idée est grande et féconde, moins elle est appréciée au moment de son apparition Le vulgaire n’y comprend rien, et, dans les régions gouvernementales, des préjugés et de basses jalousies la font très-souvent avorter dans son germe.
Préséau de Dompierre, dont l’ouvrage parut à la même époque que celui de Lafont Pouloti, est aussi très-bon à étudier. Il divise la France en cinq parties principales, pourvues chacune d’un haras, de pépinières formant trois cents éducations secondaires, et procédant au degré de sang le plus élevé jusqu’au métissage apte aux plus lourds travaux. Ces idées sont neuves et grandioses, et nous aurons soin de les développer devant vous quand l’occasion s’en présentera.
Vous savez, messieurs, quel coup les discordes civiles portèrent à l’élève du cheval, coup mortel et à jamais déplorable, dont, après cinquante ans, nous ne sommes pas encore relevés, et qui influera sans doute à tout jamais sur les races chevalines de la France. Après la tempête on sentit le besoin de réparer le mal : le gouvernement provoqua de toutes parts des conseils et
des avis pour la réorganisalion des haras, afin de soutenir une industrie qui périssait et dont il sentait vivement la perte. Alors les brochures abondèrent ; chacun avait son plan et sa méthode ; chacun avait son remède souverain à proposer. Deux divisions se formèrent principalement, l’une qui combattait l’ancien système établi par Louis XIV, l’autre qui le soutenait avec quelques modifications. Je ne vous parlerai pas de tous les auteurs qui prirent la plume à ce sujet; je vous en citerai seulement deux, choisis dans les deux opinions, et qui vous les feront suffisamment apprécier.
Huzard, l’un des vétérinaires les plus distingués qu’aient produits l’école de Bourgelat, fit paraître, vers les premiers temps de l’Empire, son ouvrage intitulé : Instructions sur l'amélioration des races chevalines. Huzard était un homme de science, bibliophile distingué ; il avait réuni autour de lui la plus riche et la plus vaste bibliothèque hippique qui fût et qui sera peut-être jamais. Ses ouvrages portent le cachet de son érudition, et on ne peut nier qu’il n’ait fait faire un grand pas aux études vétérinaires. Mais il eût été à désirer que, dans la spécialité des haras, il eût pu joindre la pratique à la théorie. L’ouvrage que nous venons de citer, et où nous trouvons de bons enseignements, est plutôt basé sur le raisonnement que sur l’axiome, vrai d’ailleurs, que toute amélioration venait du Midi, et que le sang du Nord ne pouvait croiser avantageusement celui du Midi ; il n’a pas assez compris l’influence du sang. Il combat le rétablissement des haras, et propose des moyens peu satisfaisants pour arriver à une complète régénération. Nous reviendrons sur ces questions quand nous étudierons son ouvrage.
Louis de Malleden, qui entra plus tard dans l’administration des haras, publia un traité intitulé : Réflexions sur la réorganisation des haras. Cet ouvrage est diffus et peu correct, mais on y trouve du savoir et de l’expérience, on voit qu’il est écrit par un homme de cheval ; il combat victorieusement Huzard dans les faits pratiques ; son ouvrage, trop peu apprécié, mérite qu’on l’étudie avec soin ; vous y trouverez de curieux renseignements sur les haras existant avant la Révolution.
Voici encore un autre ouvrage d’un membre de l’administration des haras, le Manuel des haras, par Pichard. Ce travail.
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publié tandis que Picliard était inspecteur du haras du Pin, est spécialement applicable à la Normandie, et offre de précieuses données sur Télève du cheval dans cette province au commencement du siècle. En général, Pichard était un observateur et un praticien , son ouvrage était fort avancé pour l’époque, et il est malheureux qu’on n’ait pas suivi les indications qu’il donnait alors. Ses aperçus sur le sang anglais et les courses annoncent lajustesse de ses vues, qui ne furent pas alors assez appréciées.
Vers l’époque où écrivait Pichard, un auteur anglais, John Lawrence, publiait un ouvrage intitulé : Histonj and délinéation of the horse. Cet ouvrage est un des meilleurs et des plus complets qui aient été écrits sur la matière. C’est une revue générale de l’histoire du cheval et du perfectionnement des races. Vous remarquerez, en le lisant, que l’auteur n’a pu se défendre de cet esprit de localité auquel il est si facile de se laisser aller, et qu’en raison peut-être de leur ardent patriotisme les Anglais possèdent plus qu’aucune autre nation. Cet ouvrage vous fera particulièrement connaître les questions hip piques de l’Angleterre ; c’est le premier et le plus important qui ait traité à fond l’histoire du cheval de pur sang, des courses anglaises, de l’entraînement et des familles chevalines qui ont fait la gloire du turf anglais.
De tout temps, comme nous l’avons vu, le bon sens des auteurs et des éleveurs a compris que la base de l’amélioration était le sang, aussi les races orientales ont-elles été partout mises à contribution ; mais les races barbe et espagnole, qui faisaient la majeure partie des introductions d’étalons étrangers, avaient grandement dégénéré, et, malgré les chevaux ramenés d’Egypte, la pénurie du sang se faisait sentir de toutes parts en France. Sous l’Empire, il n’y avait pas moyen de songer à remplacer les races éteintes par leur glorieuse héritière, la race pure anglaise. Le système continental proscrivait aussi bien les chevaux que toute autre provenance bretonne, et l'empereur n’eût pas été homme à entendre froidement vanter les chevaux anglais. Tant que l’Empire dura, il ne fut donc introduit que fort peu d’étalons anglais dans les haras, et comme à la dérobée. Aussi, comme tout dans le monde est action et réaction, le goût anglais pénétra en France avec
l'nreiir à la Restauration. TA^quitation anglaise, les courses et le mode d’amélioration des Anglais, tout fut adopté. Certes tout cela était bon et très-bon, dans la phase de civilisation où nous étions parvenus; nous n’avions rien de mieux à faire que de suivre le système agricole et hippique de l’Angleterre, qui nous avait distancés pendant nos temps de troubles et de guerre, et qui avait mis à profit nos misères pour s’élever sur nos mines; mais il ne fallait pas aller trop loin ; l’adoption du sang anglais n était pas la proscription du sang oriental, et c’est cette tendance qui gagna peu à peu les esprits du monde fashionable, et qui domine encore dans les règlements d’une société fameuse, aux efforts de laquelle, d’ailleurs, on ne peut qu applaudir, mais qui reviendra un jour d’une prescription qui n’est justifiée ni par le raisonnement ni parles faits (f).
Ce que j’ai l’honneur de vous dire, messieurs, vient à propos de l’ouvrage de M. le duc de Guiche, qui, un des premiers, posa ouvertement la question de pur sang, et ouvrit une voie où se jetèrent les novateurs. Le cheval de pur sang et le cheval de gros trait, voilà les deux seuls types reconnus dans le système proposé. On demandait la formation de douze haras principaux, destinés à produire le nombre d’étalons de pur sang nécessaires pour remplacer les étalons métis qui existent en France. C’est, vous le voyez, le système théorique anglais pur, je dis théorique, car, ainsi que vous le verrez, les Anglais sont beaucoup moins exclusifs qu’on ne le pense généralement. Ce système est-il de tout point applicable à la France? Je ne le pense pas. Quoi qu’il en soit, l’ouvrage de M. le duc de Guiche est d’une haute portée, et eut un effet notable sur la marche des choses.
L’école d’équitation de Saumur publia, en 1830, un cours général d’équitation militaire. Nous n’avons pas à nous occuper ici des trois premières parties, qui traitent spécialement de la connaissance des chevaux, de l’équitation proprement dite et de l’hygiène. Mais la quatrième partie, spécialement consacrée aux haras et aux remontes, sera pour nous un sujet d’études et
(I) Ce vœu a été exaucé. La Société d'encouragement de Paris admet maintenant a concourir pour ses prix les produits du sang arabe en concurrence avec les produits du pur sang anglais.
de réflexions d’autant plus précieux, que ce cours est professé aux officiers de notre armée, et qu il sert de base à leuis connaissances hippiques. Il est important que, dans les relations journalières et si profitables pour l'avenir de l’amélioration équestre, que nous pourrons avoir avec eux, nous puissions unir nos doctrines, et, au moyen d’un dictionnaire commun, faire converger les uns et les autres tout notre zèle et tout notre savoir au bien général de la patrie (I).
Parmi les ouvrages remarquables dont l’étude vous sera nécessaire, vous n’oublierez pas ceux de M. Huzard fils, et spécialement son beau travail intitulé : Des haras domestiques en France. M. Huzard a fait concorder avec un rare bonheur les doctrines anciennes et nouvelles ; on voit chez lui l’homme de bonne foi qui cherche la vérité partout où elle se trouve, sans préjugés arrêtés, et aussi sans cet éclectisme irrésolu qui ne s’arrête à rien.
Le Traité des haras, de M. Achille de Moussy, inspecteur du haras de Pompadonr, est nn ouvrage d’un grand intérêt comme style et comme science. Homme de sens et de pratique, M. de Moussy est un des auteurs qui ont signalé avec le plus de force la plaie vivace de la question chevaline en France ; je veux parler du défaut de débouchés, et de la concurrence lâcheuse que le cheval étranger fait au cheval français. M. de Moussy revient à chaque page sur ce sujet, et il a raison, messieurs, car, ainsi que vous le verrez par la suite, la science hippique sera bien facile à démontrer quand il y aura bénéfice à suivre ses préceptes. Les oreilles les plus paresseuses s’ouvrent bien vite au bruit de l’or, tandis qu’il est difficile de faire adopter les plus saines théories quand le succès ne vient pas les justifier. Trop souvent l’éleveur encroûté gagne là où l’éleveur éclairé perd ! De quel côté est le progrès aux yeux de la niasse? Evidemment du côté de l’ignorance. Si, comme M. de Moussy et plusieurs autres qui ont partagé ses idées, tous les auteurs, qui depuis vingt ans se sont occupés de la question chevaline, avaient compris le véritable côté de la question, la
(1) M. de Saint-Ange, directeur du haras d’expérience de Saumur, vient de publier un Traité de Science hippique très-complet, approprié aux études militaires de l’Ecole.
France serait maintenant à la tête des nations chevalines de l’Europe.
Nous consulterons aussi, messieurs, avec fruit, plusieurs ouvrages étrangers, principalement l’ouvrage anglais intitulé : the Horse. C’est un recueil très-estimable, qui contient un bon résumé de la science hippique en Angleterre, puis l’article Cheval dans V Encyclopédie du sport — VHistoire des animaux domestiques, de David Low, dont nous devons une bonne traduction à M. Royer; — enfin les écrits de Craveti et des rédacteurs du Sporting-Magazin.
Vous savez, messieurs, qu’un des auteurs qui dans ces derniers temps a fait faire le plus grand pas à la science hippique, et dont le nom est devenu européen, est M. le comte de Moutendre, ancien inspecteur général des haras. Ses recherches savantes, ses nombreux écrits, la publication du Journal des Haras, dont il était l’un des fondateurs, ses traductions d’ouvrages anglais, particulièrement celle d’un bon Traité d'entraînement, enfin, ses Institutions hippicjues, ouvrage d’un mérite réel, et qui servira de base à tout ce qui sera fait dans ce genre, — ont répandu partout les théories nouvelles, la connaissance des faits pratiques, et les documents les plus utiles au perfectionnement des races chevalines. Nous reviendrons souvent dans nosétudes sur les pages de M. de Montendre.
La reconnaissance m’oblige aussi, messieurs, à placer ici d’une manière spéciale le nom de l’im de nos hippologues les plus distingués, M. le baron de Curnien, le savant traducteur de Xénophon. M. de Curnien, qui, comme vous le savez, a professé avant moi la science hippique à vos devanciers, a laissé de précieuses notes manuscrites sur son enseignement. Vous trouverez dans nos leçons sur les connaissances des races, l’entraînement et les courses, une partie des lumineux travaux de M. de Curnien, qu’il a eu la complaisance de mettre à ma disposition pour votre instruction.
Cette revue des auteurs que vous devrez consulter avec fruit serait incomplète, messieurs, si nous n’y comprenions un nom célèbre à d’autres titres, et qui déjà s’est placé au premier rang dans la science de l’équitation. M. le comte d’Aure a pris la plumecomme l’avaient fait avant lui ses prédécesseurs Newcastle et la Guérinière. Homme de cheval comme eux, non-seulement
il s’est montré sans rival dans la théorie et l’application des principes de son art, mais vous remarquerez dans ses écrits sur la science hippique le bon sens pratique de l’homme qui voit par lui-même, et qui voit bien.
Il serait impossible de citer tous les auteurs qui ont écrit dans ces derniers temps sur la question chevaline ; cependant il est des noms que nous devons particulièrement vous signaler. En effet, messieurs, les pages trop courtes et si fortement pensées que M. Dittmer, ancien directeur général de l’agriculture et des haras, a revêtues d’un style si fin et si brillant; les écrits de M. de Lastic, de M. de Champagny, de M. Gayot et de plusieurs autres employés de l’administration des haras t ceux de MM. de Dombasle, de Sourdeval, marquis Oudinot, comte de Girardin, Yvart, Bouley, Grognier, Person et autres officiers de nos armées, vétérinaires et agronomes distingués, nous serviront encore à éclairer les questions hippiques à l’ordre du jour, et compléteront pour nous la théorie la plus complète qui se puisse trouver de la grande étude à laquelle vous vous livrez. Cette théorie, du reste, messieurs, sera toujours, dans nos conférences, appuyée sur la pratique, car vous n’aublierez jamais cette réflexion de M. Hogson, vétérinaire anglais :
« L’impossibilité de soumettre îi des lois fixes la science de la production et l’élève des races d’animaux fait que les connaissances qu’elle comporte ne peuvent s’acquérir complètement que par la voie de l’expérience. Aussi les meilleurs juges de la forme et de l’aptitude d’un cheval se trouvent-ils plutôt parmi les marchands et les habitués du turf que parmi les prétendus savants. »
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