ENFANCE ET VIE CACHÉE DE JÉSUS-CHRIST
Les commencements de cette histoire sont empruntés à saint Luc. On peut disposer dans l'ordre suivant les faits contenus dans cette première partie : la vision de Zacharie ou conception miraculeuse de saint Jean-Baptiste (Luc, i, 3-25) ; — l'Annonciation {il 26-38) ; — les soupçons et le songe de Joseph (Matth., I, 18-23); la Visitation (Luc, i, 39-36); — la naissance de Jean-Baptiste [f 37-80); — la généalogie légale de Jésus ou généalogie de Joseph (Matth., i, 1- 17) ; — la nativité de Notre-Seigneur, sa circoncision et sa présentation au Temple (Luc, ii, 1-39); — l'adoration des Mages (Matth., ii, 1-12) ; — la fuite en Egypte, le massacre des saints Innocents et le retour à Nazareth (Matth., ii, 13-23) ; — Jésus au milieu des docteurs et sa vie cachée à Nazareth (Luc, ii, 40-32).
§ I Annonce de la naissaiice de saint Jean-Baptiste (Luc, i, 5-25)
L Epoque de l'événement. — In diebus Herodis. Cet Hérode est Hérode I", surnommé V Ancien, Ylduméen et même le Grand, malgré sa cruauté. Il était fils de riduméen Antipater, qui gouverna |.la Judée sous le faible Hyrcan. Pour conserver sa puissance sans rivaux, il fit mourir Aristobule, petit-fils d'Hyrcan, et épousa sa sœur Mariamne, qu'il fit périr elle-même plus tard. Nommé d'abord Tétrarque avec son frère Phasaël, par la faveur des Romains, Hérode fut ensuite proclamé roi de Judée parle sénat l'an de Rome 714, à la fin de l'automne, et s'empara de Jérusalem trois ans plus tard, au mois d'octobre, l'an de Rome 717. Guerrier, politique, administrateur, mais d'un caractère soupçonneux et cruel, il régna 37 ans et mourut au printemps de l'an de Rome 750, redouté
EXPLICATION LITTÉRALE DE l'ÉVANGILE 45
et haï de tous ses sujets K C'est lui qui ordonna le massacre des saints Innocents.
On doit donc le distinguer d'/^eVorfe Andpas, son fils, qui fit mourir Jean-Baptiste ; à'Hérode Agrippa, son petit-fils, qui fît mourir l'apôtre saint Jacques (Act., XII, 1 et 2) et mourut lui-même frappé de la justice divine (Act., xii, 18-23) ; et enfin à'Hérode Agrippa le Jeune, son arrière-petit-fils, en présence duquel saint Paul se défendit si éloquemment (Act.,. xxv, 22- XXVI, 1-32).
W. Parents de saint Jean. — 1. Sacerdos nomine Zacharias, de vice Abia. En grec 'eÇ i<ff>ii.tpitt.<; 'aSIc. 'e^/jp.£pta signifie à proprement parler une fonction qui dure un Jour et, par suite, la classe de ceux qui remplissaient cette fonction. David avait partagé les Lévites en vingt-quatre classes, désignées chacune par un chef, et qui faisaient alternativement chaque semaine le service du Temple. « Le classement de ces vingtce quatre familles se fit au sort, et celle d'Abia fut la « huitième (I Parai., xxiv, 10). Cet état de choses « persista jusqu'à l'exil de Babylone, durant lequel « sur ces vingt-quatre classes vingt périrent, et les « quatre suivantes, Jedaïa, Harim, Paschur et Immer, <( revinrent seules (Esdr., ii, 36 39 ; Neh., vu, 39-42). « Ces quatres classes se divisèrent en vingt-quatre « chœurs, qui prirent à leur tour, d'après la décision « du sort, le nom des vingt-quatre classes anciennes; « et ainsi la classe d'Abia, dont il est ici question, « n'était pas l'ancienne classe de ce nom qui s'était « éteinte pendant l'exil, mais celle qui lui avait suc- « cédé '-. » Zacharie n'était donc pas grand prêtre, ainsi que plusieurs interprètes l'ont affirmé.
2. Justi incedentes in mandalis, sine querclâ. La justice est prise ici pour l'ensemble des vertus et signifie la sainteté du cœur ; l'observance des commandements
' Cfr M. Wallon, De la croy. due à l'Evang., p. 377. 2 M. Tabbé Dehaut, l'Evang. expliq., etc., p. 154.
se rapporte à la conduite extérieure, qui était irréprochable.
III. Circonstances de la vision. — i. Sorte exiit ut incensum poneret, ingressus in templum Domini. Cette fonction consistait à brûler de l'encens sur l'autel des parfums devant le voile du Temple. On la remplissait le matin au point du jour, et le soir après le coucher du soleil. Il s'agit ici de la cérémonie du soir. Elle durait peu de temps, et se terminait par la bénédiction que le prêtre, en sortant du Temple, donnait au peuple rassemblé sous les portiques ^ C'est ce qui explique l'étonnement de la foule en voyant que Zacharie tardait à sortir, et la persuasion qu'il avait eu quelque vision, quand on s'aperçut qu'il était muet et ne pouvait donner la bénédiction ordinaire.
2. Exaudita est depredicatio tua. De ces paroles on pourrait conclure que Zacharie pria particulièrement pour lui-même, et que sa prière eut pour objet le don d'un fils. La plupart des JPères pensent toutefois que le prêtre avait de plus hautes idées et demandait le salut du peuple par la venue du Messie. Cette explication s'accorde mieux avec l'ensemble du récit et l'incréduhté de Zacharie.
IV. Eloge de saint Jean-. — \. Sa sainteté. L'ange marque trois choses qui devaient signaler la sainteté du précurseur : a) L'éminence de sa dignité, Erit magnus coràm Domino. Ce fut la plus haute que Dieu ait jamais accordée à un homme, et comme la grâce qui accompagne la dignité lui est proportionnée, nul autre ne l'a reçue plus abondante et n'a été plus élevé, selon la parole de Jésus-Christ : Non surrexit major inter natos mulierum. C'est pourquoi le nom de Jean lui fut donné par prophétie, car il signifie en hébreu grâce de Dieu.
1 Cfr M. Darras, Hist. de VEgL, t. IV, p. 254.
h) Son innocence parfaite : Vinum et siceram non bibei. L'abstinence de toute boisson fermentée faisait partie des obligations imposées par le vœu du Nazaréaty à plus forte raison exigeait-elle une vie exempte de tout vice. Saint Jean y fut dévoué par Dieu même et pour toute sa vie, parce qu'il devait prêcher la pénitence par son exemple plus que par sa parole. Nous voyons dans l'Évangile avec quelle exactitude il accomplit cet ordre divin : Venit neque manducans neque bibens.
c) Sa sanctification anticipée : Replebitur Spiritu sancto, adlmc ex utero matris suœ. La grâce ne s'est point bornée à effacer en lui le péché originel, mais elle a ajouté les autres dons surnaturels du Saint- Esprit marqués par l'idée de plénitude, et principalement celui de prophétie, qui, chez saint Jean, prit un caractère singulier de supériorité sur tous ceux qui l'avaient précédé : Prophetaet plus quàmpropheta. Ceuxci en effet avaient simplement annoncé le Messie futur ; saint Jean devait signaler sa présence, le distinguer de la foule et le montrer.
2. Excellence de sa mission. Elle se résume dans le titre de Précurseur. Saint Jean a été prédestiné pour être au premier avènement de J.-G. ce qu'Elie sera lors du second, chargé d'avertir les hommes et de les appeler à la pénitence. — Deux termes ont besoin d'explication : a) In spiritu et virtuteEliœ. Il s'agit non de la puissance miraculeuse qui distingua le prophète Elie, car Jean-Baptiste n'opéra pas de miracles, mais du zèle avec lequel Elie prêcha la pénitence à Israël et la prêchera encore aux hommes des derniers jours, et de la ferme résistance qu'il opposa aux princes de son temps et qu'il opposera à la tyrannie de l'Antéchrist.
b) Ut convertat corda palrum ad filios. Ces pères sont les anciens patriarches qui crurent à J.-G. promis, et dont les cœurs se rapprocheront de leurs descendants lorsque ceux-ci embrasseront la foi.
On peut aussi entendre les discussions qui désoleront les familles lors des derniers malheurs, et dont
l'Anléchrist sera l'auteur et le sujet, mais que le zèle d'Elie effacera par la conversion de tous à J.-C. Au temps de saint Jean, les Juifs étaient divisés en plusieurs sectes ennemies : la prédication du précurseur devait réunir les dissidents en une même foi.
V. Incrédulité de Zacharie, sa punition. — Undè hoc sciam?.... Eccè eris tacens... pro eô quod non credidisti verbis meis. Pourquoi Zacharie fut-il puni, tandis qu'Abraham et Marie, ayant tenu un langage analogue, n'ont reçu aucun reproche? (Gfr Gen. xvii, 17).
Rép. — Abraham, malgré son étonnement à la nouvelle qu'il lui naîtrait bientôt un fils, ajouta néanmoins foi à la parole de l'ange. Il en fut de même de Marie ; et si la crainte de perdre sa virginité, qu'elle avait vouée à Dieu, lui fit demander comment s'opérerait en elle le mystère de la maternité divine, sa foi en la puissance de Dieu ne fut point ébranlée. Elle n'exprimait pas un doute, ce n'était qu'une difficulté qu'elle exposait avec simplicité et humilité. Zacharie, au contraire, refusa réellement de croire à la parole de l'ange : Eo quod non credidisti verbis meis. Dieu le traita d'ailleurs avec beaucoup de bonté en lui donnant dans la punition temporaire qu'il lui infligea un gage de ses promesses, et surtout en ne le privant pas de l'honneur d'être le père du précurseur du Messie.
VI. Hypothèses rationalistes. — Les rationalistes modernes ont épuisé les ressources de leur esprit pour détruire le caractère surnaturel de ce récit. Selon les uns. Zacharie fut victime d'une hallucination : Obsédé par la crainte de mourir sans postérité, affaibli par l'âge, enivré parla fumée de l'encens, il crut voir une lumière extraordinaire et entendre des paroles que son imagination lui présenta comme réelles. Sous l'influence de cette impression il fut frappé d'une paralysie nerveuse qui le rendit muet ; mais l'excès de
la joie à la naissance de son fils lui délia la langue. — Pour d'autres, ce récit est un mythe combiné des diverses apparitions angéliques et des conceptions miraculeuses que raconte l'Ancien Testament.
Le seul embarras des rationalistes pour expliquer naturellement un tel fait, non moins que la diversité de leurs hypothèses suffit à démontrer leur fausseté. D'ailleurs l'authenticité de l'Evangile est une garantie contre toute interprétation mythique.
Annonciation de la sainte Vierge et Visitation (Luc, i, 26-89).
Annonciation et incarnation (r, 26-38)
l. Le 'message de l'ange. — 1. Le lieu. In civitate Galilœœcui nomen Nazareth, a) La Galilée * était le plus septentrional des quatre cantons qui divisaient alors le territoire de la Palestine -. Elle avait pour limites : au Nord le Liban et la Syrie, à l'Est le Jourdain, à l'Ouest la Méditerranée, et la Samarie au Sud. On la divisait en Haute et Basse-Galilée. La Haute était appelée aussi Galilée des gentils, à cause de sa population composée en grande partie de païens.
b) Nazareth appartenait à la Basse-Galilée, dans l'ancienne tribu de Zabulon, à l'Ouest du Thabor. Elle s'étage sur une colline d'où la vue s'étend fort loin. Aucun souvenir biblique ne se rattache à cette ville ; son nom n'est même pas écrit dans l'Ancien Testament. Toute son illustration lui vient des mystères qu'elle abrita et de la maison où le Verbe fait chair a
1 CfrL.-C. Gratz, ThécUre des évén. rac, dans les divin. Ecritur. t. II, p. 34.
2 Les trois autres cantons étaient : La Judée au sud de la Palestine, la Samarie au centre, ei la Pérée qui comprenait les régions au-delà du Jourdain, to Trjoav.
50 COURS d'écriture sainte
vécu durant trente années. Cette maison est aujourd'hui à Lorette, dans la marche d'Ancône, en Italie, où les anges la transportèrent au treizième siècle.
2. La sainte Vierge. Ad virginem desponsatam viro cui nomen erat Joseph. Desponsatam. Que faut-il entendre par cette expression ? La sainte Vierge était-elle déjà mariée ou seulement fiancée à saint Joseph ?
Le Père Patrizi^ croit qu'elle était seulement fiancée. Il se fonde principalement sur ce que l'ange, dont l'apparition eut certainement lieu après le voyage d'Hébron, dit à saint Joseph de ne point hésiter à prendre Marie pour sa femme : Noli fimere accipere Mariam conjugem tuam (Matth., i, 20). D'où il conclut qu'elle ne l'était pas encore. Il en conclut aussi que l'expression de saint Matthieu : Antequàm convenirent (i, 18), dont les ennemis de la virginité de Marie ont voulu abuser, n'a pas en cet endroit le sens charnel qu'on lui donne. Cette parole signifie seulement, d'après lui, la cérémonie des noces ou le mariage proprement dit -.
Cette opinion n'est cependant pas la plus ancienne ni, selon nous, la plus probable ; nous croyons avec les Pères que Marie et Joseph étaient déjà mariés. — a) Le sens du mot desponsata ne s'oppose pas à cette interprétation. En effet , ce mot est souvent pris dans
1 De Evang., lib. IIl, dissert, xv, cap. ii, p. 126. Ce sentiment est encore embrassé par M. Dehaut, loe cil., p. I8l ; M. Wallon, la sainte Bible, Nouv. Test., p. 5; M. l'abbé Darras, loc. cit., p. 270, et plusieurs auteurs modernes.
- Le P. Patrizi a exposé de nouveau et avec plus de clarté sa pensée dans une dissertation publiée sur ce sujet en 1876. Suivant lui, les fiançailles et le mariage avaient ordinairement lieu en même temps chez les Juifs. Mais les noces ou la remise solennelle de l'épouse à l'époux avaient souvent lieu plus tard. Or, au moment de l'Incarnation, la sainte Vierge, qui était déjà fiancée et mariée à S. Joseph, ne lui avait cependant pas encore été remise par ses parents et elle continuait de demeurer avec eux {De prima angeli ad Josephum Maritt sponsum legatione Commentatio. Romae, 1878).
EXPLICATION LITTÉRALE DE l'ÉVANGILE 51
l'Écriture comme synonyme de Lxor et de Conjux (Luc. , II, 5). — h) De simples fiançailles n'auraient point assez sauvegardé l'honneur de Marie ; et Jésus-Christ, dit saint Ambroise, aima mieux qu'on pût élever des doutes sur le miracle de sa propre génération que de souffrir qu'on pût porter la moindre atteinte à la vertu de sa mère : « Maluit aliquos de sua generatione quàm « de matris pudore dubitare ; nec putaoit ortûs sui fidem « matris injuriis adstruendam. » 11 entrait d'ailleurs dans les desseins de Dieu que saint Joseph, destiné à aider Marie dans les soins de la maternité divine, fût aussi le gardien et le témoin de la virginité de sa chaste épouse. — c) Les paroles de l'ange, sur lesquelles le P. Patrizi s'appuie, prouvent seulement l'hésitation de saint Joseph et la pensée qu'il eut, un instant, de ne pas garder chez lui la sainte Vierge, lorsque, au retour d'Hébron, il se fut aperçu de sa grossesse. On remarquera môme que Marie est expressément appelée épouse de Joseph : Noli timere accipere conjugem iuam. Elle l'était donc véritablement.
— Et nomen virglnis Maria. Marie ou Mirjam, la Reine ou V Étoile de la mer, descendait de David par son père, mais d'Aaron par sa mère, et elle était, de ce côté, parente d'Elisabeth. Elle avait passé ses premières années à Jérusalem, dans le Temple, et avait été élevée sous les yeux de Zacharie, qui était encore sans enfants. Aux termes de la loi, Marie, issue de la famille royale de David, devait épouser son plus proche parent. C'était Joseph, fils de Jacob et descendant de David par Salomon. On croit que Marie était alors âgée de quatorze ans.
IL La salutation angêlique. — 1. Gratià plena, y.tya.piroiuévr]. C'est à tort que les protestants ont traduit gratiosa, reçue en grâce, voyant en ces mots un simple témoignage de bienveillance. Selon cette interprétation, le sens serait le même qu'au y 30 où l'ange dit : Jnven/sti gratiam^ et ces derniers mots seraient alors
une redondance inutile. Mais le verbe grec Xa^otrow est littéralement traduit par ^?'a^M?« /ace/'C, gratiâ prosequi, et comme il est ici au participe parfait passif, il exprime la pleine possession de la grâce, tout en marquant que le sujet la possède par communication et non comme principe. En outre, ce même verbe dans le Nouveau Testament implique constamment l'idée des dons surnaturels qui ornent l'âme justifiée (Cfr Ephes., I, 6). Cette plénitude n'est donc que relative , en rapport avec la capacité du sujet, avec sa destinée et ses prérogatives. Mais parce que la sainte Vierge était destinée à la plus haute dignité qu'une pure créature pût atteindre, et qu'en conséquence elle a joui de prérogatives singulières, sa plénitude a de beaucoup surpassé celle des autres hommes.
2. Bominiis teciim. Cette expression était une formule de salutation usitée chez les anciens Hébreux. Adressée à la sainte Vierge elle comprend soit l'affirmation d'une présence et assistance singulière de Dieu cause de sa grâce, soit le souhait d'une prochaine et plus parfaite union avec le Seigneur.
3. Benedicta tu in muUeribus. De semblables paroles avaient été déjà dites à d'autres femmes illustres, telles que Jahel et Judith, et elles étaient vraies pour ces personnes et pour leur temps ^ Pour Marie, elles signifient que sa bénédiction est supérieure à celle de ces héroïnes, qu'elle sera même d'un caractère extraordinaire, puisqu'elles sont adressées de la part de Dieu. Notons encore que la bénédiction, dans les Ecritures, implique l'idée d'une grâce qui tend à un effet extérieur, et principalement celle de la puissance et de la fécondité pour opérer une œuvre excellente.
III. Grandeur et puissance du Messie. — L'ange propose trois sujets de grandeur qui conviennent au Messie.
1 Cfr Judic, V, 24; Judith., xiii, 23.
EXPLICATION LITTÉRALE DE l'ÉVANGILE 53
1. Son origne divine : Filius Altissimivocabilur. On sait que dans l'Ecriture le verbe voca?'i est souvent usité en place du verbe substantif esse, parce que les noms et les titres expriment la nature même des personnes et des choses auxquelles ils sont donnés, ou une qualité qui leur est inhérente. L'ange apprend donc à Marie que la qualité de Fils de Dieu sera personnelle au fils qui lui est promis.
2. Sa dignité royale : Dabit illi Dominus Deus sedem David patris ejus et regnabit in domo Jacob. Il y aici une allusion aux promesses faites à David et mentionnées au 2^ livre des Rois, vu, 12 ; et 1" des Paralipomènes, XVII, H. Mais l'on peutdemander comment Jésus-Christ a pu hériter de David, n'ayant pas de père parmi les hommes ? Comment il lui a succédé, puisque la royauté de David était temporelle et que depuis cinq siècles cette famille était déchue du trône? R. — a) La première question trouve une réponse dans la généalogie de Jésus-Christ donnée par les évangélistes. On peut dire dès maintenant qu'à raison du mariage de la sainte Vierge avec saint Joseph, Jésus-Christ appartenait à celui-ci, comme le fruit appartient au possesseur de l'arbre qui l'a produit, et qu'il était son héritier légal. — b) La royauté de David était une préparation à celle du Messie en qui elle devait obtenir sa fin principale, la Rédemption. Elle avait aussi un caractère plus religieux que politique ; car son but était de maintenir l'observance de la Loi divine et l'intégrité des promesses (Cfr loc. cit., et I Parai., vu, 12-39). Jésus- Christ a donc réellement succédé à David en opérant la Rédemption et en établissant un royaume essentiellement spirituel.
c) A la troisième question on répond que la déchéance du trône n'entraîne point la perte du droit. La famille de David tenait le sien de Dieu immédiatement et avait encore la garantie d'une promesse. Aussi l'ange dit- il à Marie que son fils sera mis en possession de son royaume par Dieu même.
3. L'éternité de son règne : Regnabit in œternum et regni ejus non erit finis. Ces paroles marquent la réalisation de la prophétie faite par Jacob à Juda son fils, que jamais l'autorité suprême ne sortirait de sa tribu, mais qu'au temps oîi elle cesserait d'être exercée dans l'ordre temporel le Messie viendrait prendre le sceptre qui lui appartient, pour ne le point quitter.
No IL
Visitation et naissance de Jean-Baptiste (39-80).
I. Lieu de la Visitation. — L'Evangile dit : inmontana, in civitatem Judœ, ce qui indique bien que la demeure de Zacharie se trouvait dans la tribu de Juda, mais n'en révèle pas la position précise. La tradition des Pères a pensé qu'il s'agit d'Hébron, ville sacerdotale, à 30 kilomètres environ au sud de Jérusalem, Toutefois les traditions locales ne s'accordent pas avec les conjectures des Pères, mais elles indiquent un autre village, ayant le nom de saint Jean, à 8 kilomètres au sud-ouest de Jérusalem, où l'on voit encore la maison du précurseur, tandis qu'à Hébron il n'en reste aucun vestige ni souvenir ^
IL Exposition du Magnificat. — 1. Ce cantique comprend trois strophes. La première (46-49) concerne la personne même de Marie : c'est une pensée de reconnaissance à la vue de son bonheur. La Vierge manifeste la cause de sa grandeur et en révèle la conséquence. La cause, c'est l'amour de préférence que Dieu témoigne pour les humbles. Le mot humilitas, raniiyMÇLç signifie abjection. Mais cette abjection connue de la Vierge et acceptée par elle était le principe de son humilité, et c'est à cause de cela que Dieu l'a regardée. La conséquence est contenue dans cette
1 Cfr Patrizi, de Evangel., dissert. x, c. i, n» 6; V. Guérin, Judée, t. I, ch. v.
EXPLICATION LITTÉRALE DE l'ÉVANGILE 55
merveilleuse prophétie que les siècles chrétiens ont de plus en plus vérifiée par l'association du culte de Marie à celui de Jésus-Christ et par la multiplication des fêtes en son honneur.
Dans la seconde strophe (o0-33) nous -voyons une pensée d'admiration sur la conduite providentielle de Dieu dans l'exécution de ses œuvres, dont l'Incarnation est le complément. C'est un exercice de miséricorde à l'égard des serviteurs fidèles, des petits et des pauvres ; c'est aussi un exercice de puissance vengeresse contre les puissants et les riches, dont Dieu confond les desseins et ruine les entreprises. Par ces superbes , ces puissants et ces riches on peut entendre soit les anges rebelles dépossédés du ciel, oii les hommes iront prendre leurs places ; soit Tes empires idolâtres qui forment le règne de Satan sur la terre, mais que Dieu a ruinés et ruinera encore par l'Incarnation, tandis que son royaume, fondé sur l'humilité, subsistera toujours. On peut encore appliquer ces mêmes paroles aux Juifs riches et orgueilleux dont Dieu n'a point agréé les désirs ambitieux, mais qu'il a exclus de toute coopération à ses desseins.
La ù^oisième strophe (34, 53) est une pensée de complaisance et d'espérance au sujet d'Israël : pensée de complaisance, parce que Dieu a magnifiquement honoré Israël, quoique infidèle, en voulant que le Messie appartînt à sa race ; pensée d'espérance , parce qu'un jour Israël entrera tout à fait dans le dessein de Dieu par sa conversion au Messie. En tout cela Dieu veut se montrer fidèle à ses promesses.
2. Observations. On a remarqué dans ce cantique des analogies avec celui d'Anne, mère de Samuel (I Reg., Il), et des réminiscences de l'Ancien Testament, a) Ces analogies n'ont rien qui doive surprendre, car les circonstances sont semblables. La mission de Samuel, dont le but fut le renouvellement de l'esprit reUgieux et sacerdotal en Israël, ainsi que la préparation de la royauté, sa naissance aussi, après une longue stérilité,
figuraientla personne et la mission de Jésus-Christ. Sa mère fut également figure de la Vierge ; et celle-ci put bien s'inspirer des sentiments de cette femme pour exprimer ses propres sentiments.
b) Quant aux réminiscences de l'Ancien Testament, elles sont réelles et prouvent que Marie connaissait parfaitement les Écritures, dont elle nourrissait son esprit et son cœur. D'autre part une étude attentive des prophéties démontre qu'elles se ramènent aux pensées mêmes exposées par la Vierge : le salut procédant de la pure miséricorde de Dieu, opéré par sa seule puissance dont les hommes ne sont que les instruments, accompli à l'encontre des conceptions humaines et malgré l'opposition des puissances créées, garanti enfin par des professes immuables. Tout l'esprit des anciens oracles est là, et Marie, en le résumant dans son Cantique, a mérité d'être appelée la Reine des prophètes.
m. Cantique de Zacharie (68-79). — 4. On peut le distribuer en six courtes strophes de deux versets. Les quatre premières ont le même objet que le cantique de Marie ; ce sont les mêmes pensées : la Rédemption, le Salut envoyé à Israël, par la pure miséricorde de Dieu, conformément aux prophéties et en vertu des promesses données aux patriarches. Aux deux dernières strophes, la parole est adressée à l'enfant et révèle sa mission de précurseur, ainsi que les heureux effets qu'on doit en attendre.
2. Il serait facile de rapprocher ce cantique des anciennes prophéties et de montrer qu'il en reproduit les enseignements. Nous nous contenterons de présenter quelques observations, a) Zacharie réduit à l'ordre spirituel tous les effets de la Rédemption dont il proclame la venue, et déclare qu'ils consisteront dans la sainteté de vie et la pratique de la justice : In sanctitate etjusiitiâ coràm ipso. Cette doctrine était donc connue des Juifs et enseignée chez eux, et si l'attente
d'une restauration temporelle et politique n'était pas absolument erronée, du moins n'avait-elle qu'un rang secondaire dans les desseins providentiels et se trouvait subordonnée à la rédemption spirituelle, comme sa conséquence et son complément.
b) Les ennemis dont la défaite est par deux fois annoncée ne sont aussi que les ennemis spirituels qui ont fait obstacle au règne de la Justice, les démons, représentés et secondés par les empires idolâtres soumis à leur domination. Tant que le péché n'a pas été expié, les hommes ont été assujettis à cet empire ; mais le Sauveur le ruinera et rendra la liberté aux enfants de Dieu en leur apprenant à mépriser Satan, et ce sera la vraie délivrance, figurée par toutes celles qui avaient eu lieu dans l'ordre temporel.
c) La dernière strophe est particulièrement remarquable (78, 79). D'abord à raison du titre Orient que Zacharie donne au Messie : Visitavit nos Oriens ex Alto. Selon la teneur du grec le mot est substantif &i non participe, àvaro)./) s? {ii/zouç, sujet du verbe visitavit. Dans l'Ecriture, on le trouve avec la même valeur, comme nom attributif du Messie, Vir oriens nomen ejus, Soljustitiœ (Cfr Zachar., m, 8 ; vi, 12 ; Malach., IV, 2). Les prophètes ont employé cette expression afin de marquer la'nature et la splendeur de sa génération, qui n'a rien d'humain, et Zacharie, en la reproduisant, a voulu signifier l'accomplissement de ces oracles et enseigner que celui à qui son fils servirait de précurseur était le Soleil divin.
L'autre pensée de cette strophe est l'annonce de la diffusion universelle de la lumière divine : Illuminare his qui in tenebris et in umbrâ mortis sedent. Ce sont les peuples de la Gentilité que le prophète désigne ; on peut s'en convaincre en comparant son langage avec l'oracle d'isaïe sur la naissance du Messie, où la même grâce est annoncée, et dans les mêmes termes (ix, 1,2). Ainsi tout le plan di,vin se trouve esquissé dès le début de l'histoire évangélique : C'est du sein d'Israël que
58 COURS d'écriture sainte
surgira le salut ; Jean-Baptiste devra l'annoncer à Israël même ; mais sa mission ne sera que celle du préparateur, et la lumière qui se lèvera après lui projettera ses rayons sur tout l'univers.
§ in
Inquiétude et songe de saint Joseph (Matth., i, 18-25).
Matth., I, 18. — ... Quum esset desponsata... Maria Joseph, antequàm convenirent, inventa est in utero habens de Spiritasancto. Joseph autem, vir ejus, cum esset justus et nollet eam traducere, voluit occulté dimittere eam.
1° Antequàm convenirent. Cette expression rapprochée du verset vingt-cinquième : Et non cognoscebat eam donec peperit filium suum prdiogenitum, a servi de prétexte à Helvidius, au v"" siècle, pour attaquer la perpétuelle virginité de Marie. Si Joseph, dit-il, n'eût jamais connu Marie, saint Matthieu n'aurait pas dit : antequàm convenirent.
Jlép. — a) Saint Jérôme ' répondant à cet hérétique : « Faut-il s'attrister, s'écrie-t-il, ou faut-il rire d'un « pareil raisonnement? Faut-il crier à l'ignorance ou « à la témérité ? Comme si cette proposition : Avant « de prendre mon repas dans le port, je me suis « embarqué pour l'Alrique, supposait que je dusse « prendre plus tard mon repas dans le port ! Comme « si en disant: Helvidius, avant de faire pénitence, est « mort, je voulais faire entendre que Helvidius a fait « pénitence après sa mort ! » « L'Ecriture, remarque « le même Père , dit seulement ce qui n'a pas eu « lieu : Quod non factum sit ostendit. » Les expressions antè, antequàm, pinusquàm ne supposent pas, en effet, que les choses dont on parle, et qui ont été différées pour un temps, ont eu lieu à une autre époque.
1 Liber de perp. virginitate B. Maries ; Pair. lai. de Migne, t. XXIII, col. 183, n» 4.
b) « La négation que Joseph eût connu Marie avant <( l'enfantement, dit Grotius ', n'emporte nullement « l'affirmation pour le temps qui est venu après : une « multitude d'exemples viennent démontrer que c'était « là chez les Juifs une manière notoire et usuelle de « s'exprimer, d'après les interprétations que leurs « plus savants docteurs ont données à des passages « analogues (Gen., viii, 7; xxviii, 15; Denter., xxiv ; « Is., XLii, 4). » Calvin^ n'est pas moins explicite : « Le « Christ, dit-il, est T\.ommé premier-né^ mais non pour « autre raison, sinon afin que nous sachions qu'il est « né d'une mère vierge et qui jamais n'avait eu d'en- « faut. Il est dit que Joseph ne l'avait point connue « jusqu'à ce qu'elle enfantât : cela se doit aussi res- (( treindre au même temps. Touchant ce qui a été dit « depuis l'enfantement , l'évangéliste n'en dit mot. K On sait bien que, suivant l'usage commun de l' Ecriture, « ces manières de parler se doivent ainsi entendre. Certes, « conclut-il , c'est un point duquel jamais homme « n'esmouvra dispute, si ce n'est quelque opiniâtre et « raillard. »
Luther, Zwingle et les autres chefs de la Réforme ont tenu le même langage ^
2" Joseph autem vir ejus, cum esset justus et nollet eam traducere , voluit occulte dimittere eam. Que Marie ait été mariée ou seulement fiancée à saint Joseph avant son voyage chez sa cousine Elisabeth , l'inquiétude et la perplexité de Joseph furent grandes, quand, au retour de la sainte Vierge, il constata son état ; mais sa prudence et sa charité n'en furent que plus éclatantes. « Jamais, dit Bossuet^, le soupçon « ne fut plus modeste, ni le doute plus respectueux. »
1 Annot. in Matlh.; Op. theol., t. II, p. 15.
2 Comm. sur l'Iiarm. évang., p. 41.
s Gfr Mgr Mermillod, la Vierge Marie, ou Études sur sa perpét. virgin. ; M. Nicolas, la Vierge Marie d'après l'Evangile, c. vu.
* Second panégyrique de iaint Joseph ; Œuvres, t. XII, p. 139.
60 COURS d'écriture sainte
Nous ne croyons même pas que la pensée lui soit venue de soupçonner réellement la fidélité de sa chaste épouse. Au moins ne s'arrêta-t-il pas à celte pensée. Au lieu de remettre Marie entre les mains du juge, il songe à la quitter en secret avec le moins de bruit possible. D'après le docteur Sepp \ il aurait conçu le dessein de donner sans bruit à Marie une lettre de divorce en présence de deux témoins seulement et sans exprimer par écrit le motif de sa séparation.
f 19, 20. Hoc aiitem totum factum est, ut. adimpleretur qaod dictum est à Domino per Prophetam dlcentem : Ecce Virgo in utero habebit, etc..
Ces paroles, d'après le P. Patrizi-, sont la suite et comme la justification du discours de l'ange à saint Joseph, qui, sans cette remarque, n'aurait peut-être pas suffisamment compris que l'enfant renfermé dans le sein de Marie était le Messie promis à Israël. Si ces paroles étaient simplement une réflexion de saint Matthieu, il faudrait les rapporter, dit-il, non seulement à la conception miraculeuse de Jésus, mais encore, ce qui cependant est faux, à la mission de l'ange luimême. Enfin, il invoque l'autorité de saint Jean Chrysostome, de Théophylacte et de saint Irénée. La réalité et l'accomplissement de cette célèbre prophétie seraient ainsi confirmés parle témoignage irrécusable de l'archange Gabriel.