MÉTHODE DE JUSSIEU
§ 702. Il y a donc deux parties distinctes à considérer dans la' méthode de Jussieu : 4° le groupement des genres en familles, 2° la coordination de ces familles en classes et leur série. C’est presque toujours cette division en classes, telle quelle est indiquée par le tableau précédent, que les livres élémentaires sc contentent de présenter sous le nom de celte méthode, quoiqu’elle ne soit seulement que la partie la moins importante de ce grand travail. Le grand pas vers l’établissement de la classification naturelle c’était celui de familles qui méritassent ce nom , et c’est ce qu’exécuta A.-L. de Jussieu. Il semble lui-mème avoir signalé cette distinction dont nous parlons par le litre de son ouvrage, qui annonce les genres disposés en familles naturelles suivant une méthode employée au jardin de Paris ( Généra plantarum secundum ordines naturelles juxt a methodum in Horto Regio Parisiensi exaratam ). Il appliquait donc l’épithète aux familles et non à la méthode tout entière. Mais en exposant le premier les grands principes qui doivent présider à la classification non-seulement des plantes , mais de tous les êtres organisés; en donnant, par les familles dans lesquelles il distribuait tous les végétaux, une base solide en même temps qu’un modèle à la science, il avait fait assez pour qu’on pût ( dater de ce moment la fondation de la méthode naturelle, qui dès lors ne fut plus à découvrir, mais à perfectionner.
Ses familles ont été toutes conservées, avec les seuls changements qu’amène nécessairement le progrès de la science, soit en apprenant à connaître à fond des plantes qui n’étaient connues qu'imparfaitement, soit en en faisant découvrir un grand nombre de nouvelles, pour lesquelles il faut ou former des cadres nouveaux ou élargir les anciens. Mais dans ces cas, si les limites conventionnelles changent, les rapports réels ne changent point, pas plus, par exemple, que ceux de divers points dans une étendue de pays qui, de province unique, serait scindée en plusieurs départements.
Quanta la coordination des familles, elle a été souvent attaquée et modifiée, non pas dans sa division fondamentale, admise universellement, mais dans ses divisions secondaires, tirées de l’insertion I des étamines. On leur a reproché d’admettre beaucoup d’exceptions, de contrarier plusieurs rapprochements naturels et d’en amener qui ne le sont pas. Ces reproches sont souvent justes; mais cependant, quoiqu'un demi-siècle entier se soit écoulé depuis cette classification, et que bien des essais aient été tentés pour en substituer une meilleure, nous ne voyons pas qu’on ait jusqu’ici trouvé beau- I coup mieux, rien du moins que justifie l’adoption de la généralité ! des botanistes.
§ 703. De Canciolle, qui a le premier appliqué la méthode naturelle à l’ensemble des plantes d’un grand pays, la France, et, plus tard, à l’universalité des espèces végétales, a suivi, dans la série des familles, un ordre qui ne s’éloigne pas essentiellement de celui de Jussieu. En effet, séparant les dicotvlédonées en thalamiflores, qui répondent précisément aux hypopétalées ; calyciflores , qui répondent aux péripétalées; corolli/lures , qui répondent aux monopé laies, et monochlamydées, qui répondent aux apétales, il se trouve avoir suivi les règles tirées de la corolle et de ses insertions, et ne diffère qu’en ce que les deux dernières de ses grandes classes en comprennent chacune plusieurs.
§ 704. Un botaniste anglais, dont le nom, si les bornes de ce livre ne nous avaient interdit les éclaircissements historiques, serait revenu dans bien des pages, puisqu’il est peu de points importants de l’organisation végétale sur lesquels il n’ait jeté de vives et nouvelles lumières, M. Robert Brown est un de ceux qui ont le plus contribué aussi au perfectionnement des familles, et il a indiqué en même temps ce qui reste à faire pour arriver à l’ordre naturel. « Un arrangement méthodique et en même temps naturel » des familles, dit-il, est, dans l’état actuel de nos connaissances,
» peut-être impraticable. 11 est probable que le moyen d’y arriver » un jour serait de le laisser pour le moment de côté dans son en- » semble, et de tourner toute son attention à la combinaison de ces » familles en classes également naturelles et également susceptibles » d’être définies. L’existence de plusieurs de ces classes naturelles » est déjà reconnue. »
C’est cette direction qu’ont suivie la plupart des botanistes qui se sont occupés de la solution de cet important problème. Le nom de classes a été appliqué par eux à des groupes beaucoup plus limités que ceux auxquels A.-L. de Jussieu donnait ce nom, à plusieurs de ceux même dont il faisait de simples familles, mais qui se sont singulièrement agrandies par les découvertes modernes. En effet, le nombre des espèces connues de son temps, et sur l’étudedesquelles a pu être établie sa méthode, n’atteignait pas tout à fait 20,000, et, en estimant à 100,000 celles qu’on connaît aujourd’hui, on doit être peu éloigné de la vérité. On peut donc dire qu’en moyenne ses familles représentent maintenant des collections de plantes cinq fois plus étendues que dans le principe, et elles ont dù acquérir une tout autre importance. Des familles telles que ses Rosacées, ses Légumineuses, ses Malvacées, ses Onagraires, ses Euphorbiacées, ses U rticées, etc., etc., représententévidemmentà elles seules autant de classes ; tandis que d’autres ont besoin d’être as-
sociées plusieurs ensemble pour former des groupes d’une valeur équivalente. M. Lindley a proposé le nom nouveau d 'alliances pour désigner ces classes, réservant à cet ancien nom sa signification primitive, celle par laquelle on désignait les divisions principales et moins nombreuses des très-grands embranchements du règne végétal. 11 a distribué toutes les familles en une assez grande quantité de ces alliances, qui chacune en comprennent un petit nombre. Dans l’ouvrage plus complet qu’on possède aujourd’hui sur les genres, M. Endlicher a essayé aussi la réunion des familles en groupes plus élevés. Tout récemment, dans la nouvelle plantation du jardin botanique de Paris, M. Adolphe Brongniart a groupé 29G familles en G8 classes, dont il a tracé les caractères. On doit espérer que de ces savants essais et des perfectionnements que recevra l’étude de l’organisation poussée aujourd’hui beaucoup plus loin qu’au commencement de ce siècle, finira par sortir une classification naturelle, autant du moins qu’il nous est permis d’y prétendre au milieu de la multiplicité des rapports qui lient entre eux les végétaux, et surtout dans l’obligation où nous sommes de rattacher en une chaîne continue ces chaînons qui, se croisant dans tous les sens, ne peuvent être unis dans l’un sans être rompus dans un autre. Mais il faut attendre ces perfectionnements et la sanction du temps pour fixer définitivement cet ordre tant cherché; il faut que ces groupes, classes ou alliances, comme on voudra les appeler, aient été légitimés par l'assentiment général, et leurs caractères bien arrêtés, pour que, de leur comparaison, on puisse déduire un système général.
§ 705. D’ailleurs, malgré la multiplication des familles, leur nombre n’est pas tel que la mémoire ne puisse retenir leurs traits distinctifs, surtout par le secours qu’elle reçoit de leur première division en trois grands embranchements. Le but évident de la méthode est de nous faciliter la connaissance complète des végétaux divers, en substituant à ces unités naturelles, qu’on appelle espèces ou genres, et qui dans leur multitude ne peuvent être toutes à la fois présentes à la mémoire la plus heureusement douée, d’autres unités d’un ordre pluséievé, en nombre assez limité pour (tue leur connaissance simultanée n’excède pas les forces de l’esprit humain. C’est ce qu’a fait l’établissement des familles. Sachant qu’une plante appartient à telle ou telle famille, nous avons déjà des notions sur tous les principaux points de son organisation et sur ses rapports avec le reste des végétaux. Toutes les fois que nous avons besoin d’en trouver de plus étendus, nos recherches, ainsi resserrées dans un cercle plus étroit, deviennent plus promptes
et plus faciles ; de là les progrès incontestables qu’a faits la botanique depuis que les familles ont remplacé d’autres systèmes dont les groupes secondaires, réunissant des végétaux par un seul point de leur organisation, n’en représentaient qu’un seul trait souvent insignifiant. De là cette assertion émise plus haut : que le grand pas vers la découverte de la méthode naturelle a été l’établissement de familles dignes de ce nom et du principe de la subordination des caractères.
En constatant ce titre de gloire du nom que j’ai l’honneur de porter, je crois avoir été mu par le sentiment de la justice autant que par un sentiment filial. Il importait d’ailleurs de bien pénétrer l’esprit des élèves de cette vérité : que l’œuvre de Jussieu n’est pas dans le court tableau qu’on leur présente comme son résumé ; qu’elle resterait intacte même en le réformant ou en le rejetant, et que, tout en se le rendant familier, ils doivent aller au delà s’ils veulent avoir une idée nette de la méthode naturelle. La connaissance des familles est sans doute trop vaste et demande une trop longue étude pour qu’ils puissent l’acquérir complètement; mais il est bon qu’ils en étudient quelques-unes avec soiu, qu’ils se pénètrent bien de cet ensemble de caractères qui les constitue. Alors ils pourront, par analogie, juger des autres, et comprendre nettement ce qu’on entend par familles.
§ 7t)6. Les bornes de cet ouvrage ne nous permettent pas de les exposer toutes, même brièvement. Nous nous contenterons donc d’une suite de tableaux propres a faire saisir leurs principaux caractères. Mais parmi toutes ces familles nous en choisirons, en outre, quelques-unes que nous décrirons avec un peu plus de détail, quoique le plus succinctement possible. Ce seront les plus importantes ou celles qui, présentant quelque point d’organisation peu commun ou exceptionnel, nous donneront L’occasion, en les signalant, de compléter les notions plus générales auxquelles nous avons dû nous borner dans le cours de l’exposition précédente. Nous entrerons aussi dans quelques détails sur celles qui se font remarquer par quelques propriétés particulières , par des produits soit utiles à l’industrie, à l’économie ou à la médecine soit au contraire nuisibles.
§ 707. D’après toutes les considérations qui ont été présentées plus haut, dans l’exposition de toutes les familles du règne végétal, nous adopterons encore les grandes divisions établies par A.-L. de Jussieu, de préférence à celles qu'on a plus récemment proposées, parce que celles-ci ne reposent pas encore sur des règles fixes, et que. malgré le mérite qu’elles peuvent avoir si on les considère
une a une, il manque encore à leur ensemble ce lien systématique au moyen duquel le commençant peut les comprendre facilement et les fixer dans sa mémoire. Nous ne croyons pas néanmoins devoir suivre strictement l’ordre suivant lequel elles ont été primitivement rangées, et il nous reste à expliquer les considérations nouvelles d’après lesquelles cet ordre nous semble devoir être interverti dans quelques unes de ses parties.
Jussieu, dans l’exposition de ses familles, a sagement procédé du simple au composé, commençant par les acotylédonées et finissant par les dicotvlédonées. La vérité de cette progression a été généralement admise, non parce que la duplicité de cotylédons est plus complexe que l’unité, et leur unité que leur absence complète ; mais parce que, considérés dans toutes leurs parties, les végétaux acotylédonès sont évidemment plus simples que les cotylédonés, les dicotylédonés que les monocotylédonés : c’est ce qui ressort de l’examen de tous les organes, et nous n’avons pas besoin d’en donner ici les preuves, qui ne seraient que des répétitions de ce que nous avons eu l'occasion d’exposer déjà à l’article de chacun de ces organes. Cet ordre ne peut donc jusqu’à présent être sujet à aucune objection. Les dicotvlédonées étaient partagées en apétales, monopétales, polypélales et diclines ; c’est à cette série que nous croyons devoir substituer la suivante: 1° diclines, 2° apétales, 3° polypélales, i" monopétales. Nous allons examiner en quoi les dernières nous paraissent offrir un degré de composition supérieur aux précédentes , et mériter en conséquence cette nouvelle place que nous leur assignons.
$ 708. Tout être organisé l’est à un degré d’autant plus élevé (pie sa \ie résulte de l’exercice d’un plus grand nombre de fonctions et que les organes chargés de les exécuter sont plus composés. Parmi les fonctions générales, les unes sont d’un ordre supérieur aux autres : ce sont celles qui ne sont pas communes à tous, mais deviennent l’attribut particulier d’un certain nombre d’êtres. Ceux qui en sont doués l’emportent, en effet, nécessairement sur les autres ; puisqu’outre les mêmes actes ils exécutent un certain nombre d’actes différents, et que la capacité de ceux-ci suppose celle des premiers. C’est donc par la capacité de ces actes en plus, par ce qu’on est convenu d’appeler la dignité des fonctions, qu’on peut constater le degré de l’organisation, règle qui rentre dans celle que nous avons précédemment tirée de leur nombre seulement.
§709. Il serait facile de prouver, par le même raisonnement, que 1 1 même fonclion peut, suivant les différents êtres, offrir différents
degrés de dignité, puisqu'elle ne s’exercera pasd une manière identique dans Ions; mais, dans les uns, par certains actes; dans les autres, par d'autres actes ajoutés aux premiers. Les organes qui en sont les agents se multiplient et se perfectionnent donc dans la même proportion.
§ 710. La classification naturelle, ayant pour but de représenter ces différents degrés de l’organisation dans leur progression ascendante, devra s’attacher à constater dans chaque être ce qu’il a de plus élevé, d’abord comme fonction, puis comme organes qui y concourent; et on appellera ces organes les plus importants, non parce qu’ils sont les plus indispensables à la vie, qui peut souvent se conserver sans eux, mais parce que ce sont eux qui constituent la véritable nature de l’être qui en est pourvu , que c’est par eux qu’il est lui et non autre.
$ 71 1 . Appliquons maintenant ces règles aux végétaux. Nous y avons reconnu deux grandes fonctions : la nutrition et la reproduction. La seconde sera incontestablement la plus importante, dans le sens que nous venons d’attacher a ce mot ; puisqu’elle suppose nécessairement la première, que la plante est, pendant une partie de sa vie, et peut, pendant toute sa vie même, être bornée aux organes de la végétation , mais qu'elle n’est complète (pic par le développement des autres. C’est donc d’après le perfectionnement graduel de ceux-ci que nous devons chercher à établir l’échelle du règne végétal; mais, pour l’appuyer sur une base plus large, nous pouvons nous aider de l’examen comparatif des organes de la végétation dont, comme de Gandolle l’a bien indiqué, la gradation se trouve suivre une marche à peu près parallèle, du moins si on la considère d’une manière tout à fait générale.
§ 712. La plante est d’autant plus parfaite que nous voyons un plus grand nombre d’organes différents concourant ensemble à la reproduction. Mais où placerons-nous le premier degré, le plus simple, celui qui doit nous servir de point de départ? Nous avons fait connaître les organes végétaux, les uns élémentaires, les autres composés. Parmi les premiers, le plus simple est évidemment une cellule, puisque c'est le premier étal de tous les autres ; et la plante la plus simple serait celle qui serait réduite à une cellule ou à un petit nombre de cellules identiques entre elles : degré de réduction que nous observons dans certaines Algues qui, par conséquent, doivent occuper la première place dans une série procédant du simple au composé. Chaque cellule, en se séparant des autres, est ici également propre à propager la plante : il y a
confusion complète des organes de la végétation et de la reproduction.
§ 713. Nous trouvons ensuite, dans la même classe, d'autres végétaux dont le tissu, quoique n’offrant encore en aucune manière la séparation des organes que nous avons nommés fondamentaux, n’est pas cependant aussi homogène que dans les précédents. Quelques-unes des cellules se distinguent des autres par une apparence et un produit particulier, tels que celles-là sont plus propres que les autres à reproduire, en se développant à part, une plante semblable à celles dont elles faisaient partie. Ces portions du tissu douées de cette propriété particulière, mais dispersées et comme perdues au milieu de lui, peuvent, dans d'autres végétaux, se localiser plus nettement, occuper une certaine place marquée : la forme générale a du alors se dessiner plus régulièrement, et l in— dividualité de la plante se prononcer davantage; car on pouvait à peine la reconnaître dans les degrés inférieurs.
§ 714. A mesure que ces portions où se concentre la faculté de reproduction se distinguent et se séparent davantage du reste du tissu, celui-ci prend des formes plus arrêtées e’t commence à présenter lui-même la distinction de parties, premières ébauches des organes que nous avons appelés fondamentaux : l'une centrale, ou axe; les autres latérales, ou feuilles : c’est ce qu’on voit, par exemple, dans les Jongermannes et les .Mousses. Puis les tiges et les feuilles se perfectionnent, et alors ce sont, en général, cellesci avec leurs formes, .soit véritables, soit plus ou moins altérées, qui sont chargées (dans les Fougères, par exemple) de porter les organes de la propagation. Mais, dans tous les cas, ces organes ne consistent qu’en une portion du tissu cellulaire, modifiée d'une manière particulière, telle que dans certaines cellules s’en forment plusieurs autres que nous avons nommées spores. Quelquefois, et toujours aux dépens du même tissu, s’en développent en outre d’autres, différentes encore, dont l’action non encore bien déterminée doit, suivant plusieurs auteurs, concourir avec celles des premières pour que celles-ci puissent reproduire la plante.
§ 713. De cet examen rapide des Cryptogames, nous pouvons conclure que le degré de confusion entre les organes de la végétation et ceux de la propagation est la mesure du degré de simplicité du végétal tout entier; que leur distinction de plus en plus nette exprime, en général, une organisation de plus en plus composée , comme le prouve le perfectionnement des organes fondamentaux, qu'on voit se compliquer suivant la même progression.
§ 716. Arrivés aux plantes cotyledonées ou phanérogames, nous voyons les organes de la reproduction prendre une forme nouvelle et double : celle d’anthère et d’ovule ; et l’action réciproque de ces deux organes est nécessaire pour que la fonction s exerce. Cette nécessité de leur concours constate un degré plus élevé de dignité dans la fonction, qui prend un nom nouveau : celui de fécondation. Elle établit un rapport entre le règne végétal et le règne animal, qui, sans contestation, jouit d’une organisation beaucoup plus élevée. Il ne peut donc y avoir de doute que les plantes phanérogames soient plus organisées que les cryptogames. 11 reste a rechercher comment, dans les premières, on peut établir cette gradation, que nous avons essayé de faire reconnaître dans les secondes.
§ 717. Les organes de la végétation sont dans les Phanérogames, comme dans les Cryptogames les plus élevées, des axes et des feuilles ; ceux de la reproduction sont compris sous le nom général de fleur, et nous avons vu qu’on s’accorde généralement, aujourd’hui, à considérer les différentes parties de la lleur comme autant de feuilles plus? ou moins profondément modifiées. Plus la métamorphose des unes dans les autres sera Complète, plus la distinction entre les organes de la végétation et ceux de la reproduction sera large et netle , moins, si la règle que nous avons posée plus haut est vraie, le végétal sera simple.
§ 718. La modification est toujours profonde et complète dans les organes essentiels de la fécondation,- Panthère et l’ovule. L’anthère, dont toutes les cellules en produisent à leur intérieur plusieurs autres d’une nature particulière, agents immédiats de la fonction (grains de pollen), offre, par ce point de son organisation, un rapport évident avec les feuilles sporifères des Cryptogames; mais la feuille, dans celles-ci, n’est métamorphosée qu'incomplétement et exerce encore, dans une partie plus ou moins grande de son étendue, ses fonctions végétatives : dans Panthère, elle s’est, par une complète*métamorphose, exclusivement, vouée à la fonction reproductive, et, par cette distinction nette de forme et d’action, elle constate déjà une organisation plus élevée. L’ovule, avec sa structure si compliquée, paraît moins une seule feuille qu’un petit amas de feuilles; mais ce n’est guère que par le raisonnement et l'analogie qu’oti est conduit à leur assigner cette origine. Si ce sont en effet des feuilles, elles sont entièrement méconnaissables et exercent d’ailleurs des fonctions entièrement différentes. Les ovules, de plus, sont généralement cachés sous une enveloppe que forme une autre feuille modifiée elle-même, quoi-
qu'à un moindre degré (le carpelle) ; de sorte qu’on pourrait dire qu ici la métamorphose s’est élevée à sa seconde puissance. Rien d'exactement comparable dans les Cryptogames."
J; 719. Mais nous avons vu que très-souvent d’autres feuilles voisines, dépouillant les apparences et les fonctions foliaires, prennent part à ce déguisement pour former les enveloppes de la fleur : elles isolent encore plus les étamines et les carpelles des organes végétatifs, et forment avec eux un système plus composé et plus distinct. L’accession de ces parties nouvelles aux organes de la reproduction parait. donc accuser un nouveau degré d’organisation.
$ 720. Cependant ces diverses parties de la fleur retiennent encore souvent quelques vestiges de leur nature foliaire, sans lesquels on ne fût pas parvenu à la reconnaître : c’est surtout lorsque, indépendantes les unes des autres, elles conservent sur l’axe raccourci qui les porte les positions relatives qu’on est accoutumé a voir entre les feuilles. Ce caractère de la situation, bien plus tenace que celui de la forme, de la structure. et, par suite, de la fonction, est le dernier qui s’efface; mais, s’il s’efface lui-même, on peut dire que la métamorphose atteindra son maximum. Or c’est ce qui a lieu par suite des adhérences entre les divers organes floraux. Il est clair que, dans un calice ou une corolle à cinq dents, dans un tube formé par la soudure de cinq anthères, dans un ovaire quinquelocul’aire surmonté d’un style simple, il était bien plus difficile de reconnaître cinq feuilles que dans autant de sépales, de pétales, d’étamines et de carpelles entièrement distincts; que, dans des étamines régulièrement disposées en spirale sur un torus aplati ou surtout cylindrique (comme chez les Magnol iacées), on pouvait présumer des feuilles, modifiées, plutôt que dans ces mêmes étamines partant du tube du calice ou de la corolle, ou surtout d’un disque tapissant le sommet d’un ovaire confondu avec le calice. Qu’on combine ensemble, dans une fleur, ces divers degrés d’adhérences des diverses parties, et l’on arrivera à un ensemble où tout observateur, s’il n’est pas averti d’avance, ne pourra soupçonner une succession de feuilles et où les organes de la reproduction seront devenus aussi distincts qu’ils peuvent l’être de ceux de la fécondation, en perdant leurs derniers rapports , ceux de position.
$ 721. On concevra maintenant pourquoi nous avons placé les monopétalées au-dessus des polypétalées, contre l’usage universellement reçu. D’ailleurs si, d’après un autre principe généralement admis, on estime la valeur des caractères par leur constance,
on verra que celui de la corolle monopétale, surtout liée à l’insertion médiate des étamines, admet beaucoup moins d'exceptions que celui de la corolle polypétale. La plupart des familles polypétalées renferment quelques genres apétales, et plusieurs offrent une affinité évidente avec d’autres familles entièrement dépourvues de corolle. C’est un point si bien reconnu, que plusieurs auteurs proposent de les mêler dans une grande classe commune : ce qu'a fait M. Brongniart en distribuant les dicotylédonées dans deux séries; l’une des gamopétales (§364), l’autre des dialypétalès (de ÆiaXûeiv, dissoudre, séparer) qui confondrait les plantes à pétales soit libres, soit nuis.
§ 722. La plupart des auteurs mettent au haut de l’échelle végétale les Thalamiflores ou polypétales hvpogynes, et parmi elles les Renonculacées, regardant leur (leur comme plus parfaite qu’une autre, à cause du grand nombre des organes essentiels (étamines et carpelles) qu’elle réunit généralement. Cette valeur attribuée au nombre ne nous semble pas mériter ici plus de considération qu’elle n’en a obtenu dans le jugement du système linnéen, porté par tous les sectateurs de la méthode naturelle. La multiplicité même des parties florales tend souvent à faire reparaître leurs rapports de position sur une ligne spirale continue, et à leur donner ainsi, quoiqu’elles appartiennent à une fleur unique, l’apparence d’une inflorescence. C’est ainsi que les carpelles de certaines Renonculacées (par exemple, des Adonis, des Mijosurus, etc.) simulent un véritable épi et trahissent, par cette disposition, leur nature foliaire.. Le rapport des organes de la fleur avec autant de feuilles devient d’ailleurs tellement manifeste dans quelques cas, que c’est une autre Renonculacée (l 'Hellébore) qui suggéra au génie de Goethe sa fameuse théorie de la métamorphose. L’inflorescence nous montre le passage des organes de la végétation à ceux de la fécondation, et, les entremêlant les uns aux autres, appartient à la fois à ces deux grandes fonctions. Plus la transition est insensible, et nous avons vu (§ 385) qu’elle l’est tout à fait quelquefois, moins le système de la fleur se distingue nettement, plus sa composition est simple et lui assigne une place inférieure d’après les principes que nous avons exposés. Le grand nombre de parties d’une fleur unique, qui a souvent pour résultat sa similitude avec une inflorescence, serait donc loin d’indiquer le plus haut degré de l’organisation, et nous serions tentés de chercher plutôt celui-ci dans la disposition précisément inverse, celle où une inflorescence entière ressemble à une fleur unique'; ce qui est, par exemple, le cas des Composées. D’ailleurs, en considérant chaque fleur sépa-
réc de celles-ci, où le calice confondu avec l’ovaire a pris des formes nouvelles, où la corolle monopétale s’insère sur un disque épigvnique et porte des étamines soudées en un tube par leurs anthères, nous trouverions à peu près le maximum des adhérences et les organes de la tleur résultant de feuilles métamorphosées aussi complètement qu’il est possible de les imaginer.
§ 723. Les monocotylédonées peuvent offrir, dans la composition de leur fleur, divers degrés, comme les dicotylédonées, et môme arriver, par les adhérences de leurs parties, à un état de complication presque aussi remarquable que celui qui a été signalé tout à l’heure : les Orchidées en offrent un exemple. On ne voit donc pas pourquoi, sous ce rapport, elles seraient considérées comme inférieures en organisation ; car si leurs enveloppes sont toujours bornées à un périanthe simple, c’est aussi le cas pour les fleurs de beaucoup de dicotylédonées, et même, parmi celles-ci, on en trouve qui, réduites à un ovule nu, présentent encore un plus grand degré de simplicité. Ces deux grands embranchements, considérés par rapport aux organes de la fécondation, marchent donc suivant deux lignes parallèles plutôt que sur une seule et même ligne, l’un en arrière et à la suite de l’autre. Mais en recourant alors à la comparaison des organes de la végétation, l’égalité disparaît : les monocotylédonées offrent une structure plus simple, un tissu beaucoup plus uniforme.
§ 724. Nous avons cherché des principes d’après lesquels puisse être établie la série des végétaux, des plus simples aux plus composés ; mais nous avons vu, par les divergences des botanistes, la difficulté d’en trouver une qui puisse satisfaire parfaitement à cette condition et placer toutes les plantes dans leurs véritables rapports les unes relativement aux autres. Ces rapports, en effet, sont multiples dans la nature. Toute espèce ou toute autre collection de plantes (genre, famille, etc.) se rapproche de plusieurs autres à la fois par des rapports d’une valeur égale ou presque égale, et dans toute série elle ne peut être rapprochée que de deux, celle qui la précède et celle qui la suit; ce qui rompt nécessairement d’autres rapports souvent aussi intimes. Linné a ingénieusement comparé le tableau du règne végétal à une carte géographique où chaque pays en touche à la fois plusieurs dont il est environné : qu’on tire une ligne continue de l’un à l’autre, elle ne passera que par un certain nombre de pays et en laissera un plus grand nombre à droite et à gauche. La série des familles est cette ligne, et nous ne pouvons les y placer toutes qu’en en transportant beaucoup hors de leur place naturelle. M. R. Brown a expliqué
cette vérité avec autant de bonheur en disant que le lien des êtres organisés est un réseau et non une chaîne (1).
Une troisième comparaison, que nous emprunterons au règne végétal même, aidera à comprendre comment cette multiplicité de rapports n’exclut pas l’idée d’une série générale, et comment ces lignes dirigées et entre-croisées en tout sens peuvent se coordonner en une seule ligne continue. Les familles sont comme les branches d’un grand arbre nées sur un tronc commun , dont chacune dans son développement en touche plusieurs autres à la fois et peut même les croiser, dont quelques-unes peuvent en dépasser d’autres nées au dessus d’elles; mais, malgré cette divergence dans un sens et cette confusion apparente, elles convergent toutes vers le tronc et en partent l’une après l’autre sur une seule ligne déroulée de bas en haut. On conçoit sans plus de détails comment la métaphore peut se continuer et comment la ramification, diversement modifiée, avec ses divisions de tout ordre et de toute grosseur, peut représenter toutes celles qu’on voudra admettre dans la classification.
§ 725. Les rameaux, nés sur les branches qui figurent les familles, figureront eux-mêmes des genres. Or ils peuvent naître tous successivement l’un après l’autre sur une branche simple, ou bien plusieurs ensemble vers une même hauteur sur une branche elle-même ramifiée; formant ainsi dans le premier cas une série, un groupe dans le second. Cette double modification s’observe également dans l’arrangement des genres d'une même famille. Il y a des familles par groupe, dont tous les genres très-ressemblants entre eux, chacun touchant à plusieurs autres à la fois, s’agglomèrent dans une certaine confusion. 11 y a des familles par enchaînement, dont les genres, liant chacun celui qui le suit avec celui qui le précède, forment une véritable série dans laquelle le dernier ne se rattache au premier que par cette suite de chaînons intermédiaires et peut quelquefois lui ressembler assez peu. Les premières sont nécessairement plus naturelles que les secondes.
Avant de commencer le tableau et l’exposition des familles, nous devons encore ajouter quelques notions.
|1) Jusstcanam mclhodnm secutus sum, cujus ordines p/enque verc naluralcs... , nec pro illâ aliam substituerc tenlavi, nec de tirdinum sérié admodum sollicitus fui. fpsa natura cnim corpora organica reliculalim poliùs quant catenalim connectais , Lalcm vix agnoverit. Flor. Nov. Hall. Nous avons cité la phrase tout entière pour confirmer, par le témoignage d’une autorité supérieure, ce que nqus avions avancé plus haut (§702) et pour justifier les divisions que nous avons adoptées dans l’exposition qui suit i§ 707|.
jSOMENCLATUHK DES FAMILLES.
$ 72fi. 1° Sur leur nom. — Plusieurs des plus anciennement et plus universellement reconnues le tirent de quelques-uns de leurs traits les plus saillants : comme les Oiubellifères et Corymbifères, de leur mode d'inflorescence; les Légumineuses et Conifères , de leur fruit; les Labiées et Crucifères, de la forme de leur corolle; les Palmiers , les Graminées, de l’ensemble de la plante, etc., etc. Mais, quant aux autres, on est convenu, en général, de désigner chaque famille par le nom d’un de ses principaux genres, celui qu’on peut considérer comme le type autour duquel viennent se rallier tous les autres, et la désinence du nom latin de ce genre est changée en une autre : acées (comme dans Rubiacées), inées (comme dans Laurinées), idées (comme dans Cappar idées), ariées (comme dans Onagrariées). C'est la première de ces terminaisons, celle en acées, qui est le plus généralement employée, et quelques auteurs, avec raison peut-être, s’en servent exclusivement. On est convenu de réserver en général la simple désinence en ées que beaucoup de noms de famille [Joncées, Polggonées , etc ) prenaient autrefois pour désigner des divisions d’un ordre inférieur. En effet certaines familles sont susceptibles d’être partagées en plusieurs groupes secondaires, unis par des caractères qu'on ne regarde pas encore comme assez importants pour les élever eux-mêmes a la dignité de famille : on les appelle des tribus. Ainsi les Méliacées forment une famille dont tous les genres sont réunis autour du genre Melia par certains caractères communs; mais il y a d’autres caractères qui ne sont pas communs à tous les genres de la famille, et ceux-là offrent deux combinaisons : l’une, qu'on retrouve dans le Melia et quelques autres genres; l’autre, qu’on observe dans le reste et notamment dans le genre Triclnlia. On pourra donc partager les Méliacées en deux tribus, Mélièes et Trichiliées. Les tribus doivent composer des groupes naturels, et ce sont par conséquent comme de peti tes familles, susceptibles d’être un jour élevées à ce rang, s’il arrive que, par la découverte d’un assez grand nombre de plantes nouvelles, la famille dont elles font partie vienne à prendre elle-même assez d’étendue et d’importance pour justifier ce démembrement. La plupart des tribus établies primitivement sous le nom de sections par Jussieu dans ses familles, en sont devenues plus tard elles-mêmes. On doit donc peu s’inquiéter si un groupe est famille ou tribu, pourvu qu’il soit bien naturel, d’autant plus que toutes les familles sont loin d’avoir une importance égale, ou par le nombre des plantes qui s’v rattachent , ou par la valeur des caractères qui les distinguent. Dans l’énumération qui suit, nous avons trop peu d’espace pour descen-
dre jusqu’aux tribus, que nous indiquerons seulement dans quelques cas, lorsque les caractères employés par nos tableaux, écartant un peu l’une de l’autre deux tribus d’une même famille, nous y conduiront séparément. Nous emploierons aussi indifféremment les différentes désinences que nous venons d’indiquer, choisissant de préférence pour chaque famille celle du nom sous lequel elle est plus vulgairement connue. Ajoutons, pour ceux qui veulent étudier quelques familles sur la nature, le conseil de choisir toujours une espèce bien authentique du genre qui lui donne son nom. Ils seront sûrs, en effet, de ne jamais rencontrer là quelqu’une de ces exceptions qui déroutent l’étudiant. Quelques révolutions qu’on opère dans les remaniements possibles des groupes, il est bien clair, par exemple, que V Azedarach commun , type du genre Mclia , sera toujours un e -Méliacée.
§ 727. 2° Sur leurs caractères. — Ce sont ceux de la reproduction ( character fructïficationis ) qui passent en première ligne et qui servent essentiellement à définir la famille. Mais on y joint toujours ceux de la végétation, qui, comme nous l'avons dit, présentant le plus souvent quelque trait particulier pour chaque famille, servent à confirmer par là les premiers et, dans quelques cas, en facilitent beaucoup la recherche. C’est ainsi, par exemple, (pie des feuilles simples opposées avec des stipules interpétiolaires aident à reconnaître au premier coup d'œil une Rubiacée. On emploie de même pour la description des genres les caractères de la reproduction et de la végétation concurremment. Linné ne se servait que des premiers, réservant les seconds pour la distinction des espèces.
Tantôt on décrit une famille dans ses moindres détails, de manière à n’omettre aucun trait : c’est ce qu’on appelle le caractère naturel. Tantôt on se borne aux traits caractérisques, ceux dont la combinaison la distingue de toutes les autres : c’est le caractère essentiel. C’est à celui-ci que nous devons nous borner.
§ 728. Mais ce caractère résulte, comme nons venons de le dire, de la combinaison de plusieurs et non d’un seul isolé. Il ne faudra donc pas se contenter de l’un d’eux, fût-il tout à fait propre à la famille : comme, par exemple, les étamines tétradynames aux Crucifères. Ce serait vouloir faire un portrait par la représentation d’un seul trait du visage. On verra par les tableaux qu’il faut , pour pouvoir s’en servir, avoir bien présentes à l’esprit, avec les termes dont elles font usage, les notions organographiques éparses dans le cours de ce livre, surtout celles que nous avons données sur la fleur, sur la symétrie de scs parties et leurs insertions , sur la si-