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II. ÉCOLE ÉCLECTIQUE ET PSYCHOLOGIQUE

Pendant que la philosophie, en France, continuait de se I rainer sur les traces du dix-huitième siècle, un double mouvement philosophique, dans des voies différentes, se produisait chez des peuples voisins. L'appel au sens commun et la psychologie des Ecossais, le rationalisme et Yontologle en Allemagne, donnaient aux idées une direction nouvelle, qui ne tarda pas à trouver son écho en France. Mais les philosophes franc lis ne se contentèrent pas de commenter ces travaux, ils entreprirent, M. Cousin sur-

1 Exàitâh de lï phï&tvoltojit, par l\ Floureris

tout, d'extraire, pour ainsi dire, la vérité philosophique de l'étude comparative des systèmes philosophiques de tous les temps : c'est de là qu'est venue la dénomination d'éclectisme donnée à la nouvelle école française. Ce nom, toutefois, ne s'applique qu'imparfaitement à un certain nombre de ceux que l'on range ordinairement dans cette école. Tous ont cela de commun qu'ils s'appuient principalement sur les phénomènes de conscience ; tous sont donc psychologues, les uns psychologues purs, les autres psychologues éclectiques: cette école, dans son ensemble, est donc avant tout psychologique, mais elle est aussi en même temps éclectique, et c'est même le nom d'éclectisme qui a prévalu pour la désigner.

Royer - Collard (1763-18i5), célèbre surtout comme homme politique, avait débuté par la carrière de l'enseignement. Il occupa la chaire d'histoire de la philosophie moderne à ha Faculté des lettres de Paris, de 181 1 à 1814. C'est lui qui, le premier, rompit avec le condillacisme, sous l'influence des idées de Th. Reid, le chef de l'école écossaise, idées qui avaient été peu connues en France jusque-là. Le sujet principal de soa enseignement, à l'exemple de Reid, fut d'abord la solution du problème de la perception extérieure, ou de la connaissance du monde externe, agité dans la philosophie depuis Descartes. A cette question se relient celles du moi, de sa simplicité, de son identité, celles de la durée et de l'espace, celles de la causalité et de la substance, etc. Tels furent les sujets traités par Royer- Collard, comme on peut le voir dans les Fragments de ses leçons publiés par Th. Jouffroy {Œuvres de Th. Reid, t. III *et IV).

MAINE de Bïràn (1766-182't), au début de sa carrière philosophique, appartient à l'école dominante, celle que représentaient Cabanis et de Tracy. Il se lit connaître d'abord par un mémoire intitulé Influence de l'habitude sur la faculté de penser, écrit dans le sens du condillacisme. Peu à peu il modifia de lui-même ses propres idées, et s'écarta de cette école jusqu'à devenir à la fin disciple de Leibnitz. Sa doctrine est un monadisme mitigé, et sans le système de l'har-

monie préétablie. Pour lui, toutes les substances sont des principes actifs ou des force s, avec ou sans intelligence. Une idée qui domine toute la philosophie de M. de Biran, c'est celle de la' réintégration doY élément actif dans la science de l'homme, par réaction contre la philosophie de la passivité ; mais il va trop loin dans celte voie, car il absorbe, en quelque sorte, l'entendement lui-môme dans la volonté. — Maine de Biran était un penseur profond et original, et ses écrits auraient eu plus de retentissement sans doute, s'il n'avait pas négligé sonstyle. « C'est notre maître à tous », a dit de lui Royer-Collard ; et M. Cousin, dans Y Introduction aux œuvres de ce philosophe, le proclame « le premier métaphysicien français de notre temps ». Le plus remarquable de ses ouvrages est celui qui est intitulé Considérations sur les rapports du physique et du moral de l'homme, pour servir à un cours sur l'aliénation mentale. — La publication récente du Journal intime de ses pensées l nous le montre sous -un nouvel aspect. Il avait été amené par l'observation de lui-même à reconnaître qu'il y a dans l'homme une triple vie : la vie animale, la vie morale, et une vie supérieure ou surnaturelle. Pour conclusion dernière, sa raison le conduit à une « philosophie chrétienne qui surpasse tout ce que la philosophie des anciens a de plus élevé ».

Degérando (1772-1842), auteur de plusieurs écrits philosophiques, est connu principalement par son Histoire comparée des systèmes de philosophie, considérés relativement aux principes des connaissances humaines. Cette histoire, publiée en 1804, est traitée à un point de vue restreint, celui de l'origine des idées, question qui à cette époque dominait toutes les autres ; cependant l'auteur ne se fait pas faute d'agrandir son cadre quand l'occasion s'en présente. Dans la première édition, ses appréciations se ressentent de la philosophie qu'il suivait alors ; mais la seconde édition

1 Voir là-dessus une Étude sur Maine de Biran d'après le Journal intime de ses pensées, par M. Auguste Nicolas, l'auteur des Éludes philosophiques sur le Christianisme.

(1822) est sensiblement améliorée : on y trouve des jugements plus équitables sur divers philosophes qui étaient en défaveur dans l'école de Condillac. C'est l'histoire la plus considérable de la philosophie qui ait paru en France.

Le plus brillant et le plus célèbre philosophe français au dix-neuvième siècle est sans contredit M. Cousin. — Victor Cousin (1792-1867; remplaça, dès 1815, lïoyer-Collard dans la chaire d'histoire de la philosophie moderne. A son début, il explore rapidement l'école écossaise, puis il passe à l'Allemagne, beaucoup moins connue alors. Il se pénètre de l'esprit et de la méthode de Kant, c'est-à-dire qu'il se fait kantiste, comme un peu plus tard il se fera disciple, mais disciple indépendant, de Schelling et de Hegel, qu'il visitera en Allemagne et qu'il appellera ses amis. Alors il songera à se faire sa philosophie propre; mais ce qu'il fera surtout, ce sera de l'histoire et de la critique philosophiques. Sa philosophie sera avant tout de Yécleclisme. La philosophie n'est pas à faire, pensait-il, elle existe dans l'ensemble des systèmes Dans tout système, il y a une part d'erreur et une part de vérité ; il ne s'agit que d'y démêler la vérité de l'erreur. Mais il se trouva bientôt en présence de difficultés insurmontables. Il donna cependant un résumé de sa doctrine dans la Préface de Fragments qu'il publia en 1826. Il y traite : 1° de la méthode philosophique ; 2° de la psychologie ; 3° de l'ontologie. On y trouve un passage surtout qu'il n'est pas possible de disculper de panthéisme; mais, depuis, l'auteur l'a qualifié lui-même de « phrase excessive * (c'est bien peu dire) ; et il a cherché à en atténuer l'effet par d'autres passages de ses écrits, où il se pro nonce formellement contre le panthéisme. Il faut ajouter qu'il y a d'autres endroits de ses écrits qui respirent en quelque sorte le panthéisme, en dépit de toutes les explicacations de l'auteur. Au reste, sa pensée a toujours été flottante sur ce sujet, comme sur plusieurs autres. — Suivant M. Cousin, le fond des divers systèmes et les éléments de la raison peuvent se résumer ainsi : d'une part, l'un et l'infini, objet exclusif de l'idéalisme ; d'autre part le varié et le cours de ph. 40

fini, objet exclusif du matérialisme; eu troisième lieu, le rapportée l'infini et du fini, moyeu de conciliation entre l'idéalisme et le matérialisme : en deux mots Vinfini et le fini, et le rapport- du (mi à l'infini. Mais là se présente !'écueil ; au sens de M. Cousin, la raison est impersonnelle ; d'où il suit que la raison humaine s'identifie à la raison di- \ine, et par conséquent le fini à l'infini. Comment dus lors échapper au panthéisme ? -— On peut dire cependant qu'il y a une équivoque dans l'application du terme impersonnel à la raison. La raison, en Général, considérée comme étant la lumière de la vérité, n'appartient en propre à aucune personne humaine, puisque personne ne peut dire ma vérité ; mais la raison ou l'intelligence de 1 homme est propre à chaque personne, car chacun peut dire ma connaissance de la vérité.

On connaît la vivacité et l'éclat du style de M. Cousin ; on sait que les matières les plus abstraites se colorent et s'animent sous sa plume, et qu'il possède l'art d'embellir les sujets même les plus arides, aux dépens, il est vrai, trop souvent, de la vérité. Pour le fond des idées, comme, par exemple, au sujet de la création qu'il avait d'abord déclarée nécessaire, il s'est modifié, dans les éditions successives de ses œuvres, par plusieurs changements, et par des notes explicatives. Si ces modifications ne sont pas de tous points satisfaisantes, elles le rapprochent cependant de plus en plus des bonnes doctrines II nous apprend lui-même ' que ceux de ses ouvrages que Royer-Collard estimait le plus étaient les Leçons sur l<i philosophie éc ssaise, les Leçons sur la philosophie ie Kant, et \' Examen de la philosophie de Locke. On a en outre de M. Cousin plusieurs volumes de Fragments et de Leçons, une traduction de Platon avec arguments philosophiques, dans lesquels il prête plus d'une foia ses propres idées au philosophe grec, une édition complète de Descartes, qu'il proclame, en divers endroits de ses écrits, le père de la philosophie française, et à qui il rattache définitivement la sienne propre, etc.

1 Introduction à la philosophie, Avant propos, éd. 1871.

Théodore ioiiFFWx (I70G- 1S'i2;, él«>vo do l'École normale sous M. Cousin, y fut plus tard maître de conférences. Disciple de l'éclectisme, c'est à ce point de vue qu'il écrivit ses premiers essais philosophiques ; mais bientôt il s'adonna tout entier à la psychologie. Observateur patient et profond, il entreprit, à l'instar des Écossais, d'appliquer à l'étude de L'âme la méthode inductive, source de tant de progrès dans les sciences physiques ; mais il ne put aller au delà de la psychologie expérimentale, qu'il n'avança même pas beaucoup. Quant à la solution des grands problèmes sur la nature et la destinée de Pâme, il l'ajourne comme prématurée. On lui doit la traduction des Esquisses de philosophie morale de Dugald Stewari, et celle des Œuvres complètes de Reid, avec deux Préfaces très-étendues, dont chacune a la valeur d'un livre. Son Cours de droit naturel, le plus important de ses écrits, est resté inachevé. — On a lu dans ses Mélanges l'émouvant récit de sa fui perdue et des angoisses qui s'ensuivirent, et comment il comptait sur la philosophie pour se refaire une doctrine ; on sait aussi à quel point ses espérances furent déçues. Sa santé s'altéra ; sceptique et désolé, quelques jours avant la mort qui allait le surprendre, il reconnaissait la stérilité de ses efforts et rendait hommage à la doctrine qu'il avait abandonnée.

M. Damiron, condisciple de Jouffroy à l'École normale, mais d'une moindre valeur, a publié 1° un Essai sur l'histoire de la philosophie en France au dix-neuvième siècle, ouvrage plein d'intérêt sans doute, mais dans lequel on trouve les préjugés de l'époque contre la philosophie catholique, que l'auteur désigne sous le nom d'Ecole théologique, et toutes les illusions dont se berçait alors YEcole éc ce tique; 2° un Cours de philosophie, comprenant la psychologie, la morale et la logique. Il y a dans cet ouvrage de bonnes réflexions sur l'âme et ses facultés, sur Dieu et ses attributs, et de bonnes tendances morales, mais dans un style diffus et avec un mélange d'idées vagues et obscures, et on v signalerait de graves erreurs de doctrine.

D'autres noms de la même école ont acquis une certaine célébrité. Nous citerons parmi les plus récents, MM. Jutes Simon, dont les livres sur le Devoir et sur la Religion naturelle ont fait sensation un moment ; Emile Saisset (mort en 1863), dout on remarquera principalement l'Essai de philosophie religieuse, couronné en 1860 par l'Académie française ; Amèdèe Jacques, collaborateur des précédents dans la rédaction d'un Manuel de philosophie, etc. — Ces philosopbes élevaient la prétention de fonder une morale religieuse indépendante de toute religion positive : de tels essais étaient d'avance frappés de stérilité et ne devaient même pas tarder à tomber dans l'oubli.

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