DES LETTRES SÉRIEUSES ET H0R4LES
Modèles d'analyse et de leeinre.
P' MODÈLE
3/"* de ilainknon à M'^'' de Chateloup, 1666.
f Me voilà, Madame, bien éloignée de la grandeur prédite ! Je me soumets à la Providence, et que gagnerais-je à murmurer contre Dieu? Mes amis m'ont conseillé de m'adresser à M. *'*, comme s'ils avaient oublié les raisons que j'ai de n'en rien espérer. Irais-je le regagner par mes soumissions, et briguer Thonneur d'être à ses gages? On m'a envoyée à M. Colbert, mais sans fruit. J'ai fait présenter deux placets au roi, où l'abbé Testu a mis toute son éloquence : ils n'ont pas seulement été lus. Oh ! si j'étais dans la faveur, que je traiterais différemment les malheureux ! Qu'on doit compter peu sur les hommes ! Quand je n'avais besoin de rien j'aurais obtenu un évêché ; quand
I . Quel est le sujet de cette lettre? — 2. La première phrase n'exprime- t-elle pas ridée dominante? — Mme de Ma in tenon fait-elle preuve de résignation chrétienne ? — 4. Quel est le premier conseil qu'on lui a donné? Sa décision à ce sujet n'est-elle pas pleine de dignité ? — 5. Quelle est la seconde démarche qu'on lui a conseillé de faire, et quel en a été le résultat? — 6. En parlant de ses placets au roi, elle ajoute que l'abbé Testu y a mis toute son éloquence ; n'est-ce pas pour faire mieux ressortir ce qui suit : ils n*otit pas seulement été /u5. Ce dernier trait nous montre-t-il dans son \rai jour l'égoïste indifférence des grands? — 7. « Oh! si fêtais dans la faveur^ etc. > Cette réSexion est-elle amenée naturellement par ce qui précède? — 8. « Qu'on doit compter peu sur les hommes! » Ce« déceptions causées par l'inconstance des hommes et de la fortune ne
j'ai besoin de tout, tout m'est refusé. M°** de Chalais m'a offert sa protection, mais du bout des lèvres ; M*"* de Lyonne m'a dit : je verrai, j^ parlerai, du ton dont on dit le contraire. Tout le monde m'a offert des services et personne ne m'en a rendus. Le duc est sans crédit; le maréchal occupé à demander pour lui-même. Enfin, Madame, il est très -sûr que ma pension ne sera point rétablie. Je crois que Dieu m'appelle à lui par ces épreuves ; il appelle ses enfants par les adversités. Qu'il m'appelle, je le suivrais dans la règle la plus austère; je suis aussi lasse du monde que les gens de la cour le sont de moi. Je vous remercie, Madame, des consolations chrétiennes que vous m'offrez, et des bontés que mon frère m'écrit que vous daignez lui témoigner. »
Bont-elles pas énergiquement exprimées dans le contraste que renferme la phrase suivante : « Quand je n'avais besoin de rien, etc. ? » — 9. En rendant compte de» autres démarches qu'elle a faites, Mme de Maintenon ne lance-t^Ile pas quelques traits contre la fausseté des gens du monde? Tenez compte surtout des expressions :« du bout <deê lèvres, du ton dont on dit le contraire... Tout le monde m'a offert.,* personne, etc. • — 10. « Le duc, etc., lemaréchalf etc. »Ces dernières circonstances ne nous prouTent-elles pas que tout conspire à rendre ses démarches infructueuses? — 11. Quelle conclusion en tire-t-eUe? — 12 Trouvez-vous ici de nouveau la preuve de sa résignation? — 13. La fin de la lettre n'est-elle pas touchante? D'aimét-on pas à voir sensible aux consolations de l'amitié et aux sentiments fraternels, celle qui vient de se dire lasse du mondée — 14. M^ie de Maintenon n'a-telle pas pour but dans cette lettre de se soulager, en épanchant son cœur dans le cœur d'une amie? — 15. INe trouvez-vous pas dans cette lettre de H'"<> de Maintenon une teinte de mélancolie qui lui est propre ? — (Note. — Elle obtint enfin cette pension. le ministre avait proposé 2,000 livres; le roi écrivit de sa main 2,000 écus. Il lui dit ensuite : « Madame, je vous ai fait attendre longtemps; mais vous avez tant d'amis que j'en ai été jaloux, et j'ai voulu que vous ne dussiez rien qu'à moi.)
II* MODÈLE
M"^* de Sévigné au comte de Bussi,
« J'apprends, mon cher cousin, que ma nièce ne se porte pas trop bien : c'est qu'on ne peut pas être heureux en ce monde ; ce sont des compensations de la Providence, afin que tout soit égal , ou qu'au moins les plus heureux puissent comprendre, par un peu de chagrin et de douleur, ce que souffrent les autres qui en sont accablés.
Le P. Bourdaloue nous fil l'autre jour un sermon contre la prudence humaine, qui fit bien voir combien elle est soumise à l'ordre de la Providence, et qu'il n'y a que celle du salut que Dieu nous donne lui-même qui soit estimable. Cela console et fait qu'on se soumet plus doucement à sa mauvaise fortune. La vie est courte; c'est bientôt fait; le fleuve qui nous entraine est si rapide, qu'à peine pouvonsnous y paraître. Voilà des moralités de la semaine sainte. »
III" MODÈLE
La Fontaine à M. de Maucroix,
10 février 1695.
« Tu te trompes assurément, mon cher ami, s'il est bien vrai, comme M. de Soissons me l'a dit, que tu me croies plus malade d'esprit que de corps. Il me l'a dit pour tâcher de m'inspirer du courage ; mais ce n'est pas de quoi je manque. Je t'assure que le meilleur de tes amis n'a plus à compter sur quinze jours de vie. Voilà deux mois que je ne sors point, si ce n'est pour aller un peu à l'Académie, afin que cela m'amuse. Hier, comme j'en revenais, il me prit, au milieu delà rue du Chantre, une si grande faibllesse que je crus véritablement mourir. mon cher ! mourir n'est rien : mais songes-tu que je vais comparaître devant
Dieu? Tu sais comme j'ai vécu. Avant que tu reçoives ce billet, les portes de réternité seront peut-être ouvertes pour moi. »
IV* MODÈLE
M. de Maticroix à la Fontaine.
14 février 1695.
Mon cher ami, « La douleur que ta dernière lettre me cause est telle que tu te la dois imaginer. Mais en môme temps je te dirai que j'ai bien de la consolation des dispositions chrétiennes où je te vois. Mon très-cher, les plus justes ont besoin de la miséricorde de Dieu. Prends-y donc une entière confiance, et souviens-toi qu'il s'appelle le père des miséricordes et le Dieu de toute consolation; invoque-le de tout ton cœur. Qu'est-ce qu'une véritable contrition ne peut obtenir de cette bonté infinie? Si Dieu te fait la grâce de te renvoyej: la santé, j'espère que tu viendras passer avec moi le reste de ta vie, et souvent nous parlerons ensemble des miséricordes de Dieu. Cependant, si tu n'as pas la force de ra'écrire, prie M. Racine de me rendre cet office de charité, le plus grand qu'il me puisse jamais rendre. Adieu, mon bon, mon ancien et mon véritable ami ; que Dieu, par sa très -grande bonté, prenue soin de la santé de ton corps et de celle de ton âme. »
V" MODÈLE
Racine à son fils.
f M. de Bonrepaux, qui est arrivé, nous a donné de bons témoignages de vous. Il nous assure que vous aimez le travail, que la promenade et la lecture sont vos plus grands divertissements, et surtout la conversation de M. l'ambas-
sadeur. Je n'ai osé lui demander si vous pensiez au l)on Dieu. J'ai eu peur que la réponse ne fut pas telle que je Taurais souhaitée; mais enfin je veux me flatter que, faisant votre possible pour devenir un parfait honnête homme, vous concevrez qu'on ne peut l'être sans rendre à Dieu ce qu'on lui doit. Vous connaissez la religion : je puis même dire que vous la connaissez belle et noble comme elle est : ainsi il n'est pas possible que vous ne l'aimiez.
Pardonnez-moi, si je vous mets souvent sur ce chapitre : vous savez combien il me tient au cœur ; et je puis vous assurer que, plus je vais en avant, plus je trouve qu'il n'y a rien de si doux que le repos de la conscience, et que de regarder Dieu comme un père qui ne nous manquera pas dans nos besoins. »
FRAGMENTS
« Ce que vous entendez dire de ma faveur n'est qu'un vain bruit. Je suis étrangère dans ce pays, sans autre appui que des personnes qui ne m'aiment pas, sans autres amis que des amis intéressés et que le souffle le plus léger de la fortune tournera contre moi : sans autres parents que des gens qui demandent sans cesse, et qui ne méritent pas toujours. Vous jouissez d'une liberté entière, je vis dans un esclavage continuel. Croyez-moi, ma belle, car vous ne cesserez jamais de l'être, les intrigues de la cour sont bien moins agréables que le commerce de l'esprit, »
(J/"* de Maintenon à Jll/"* de Lenclos,)
f La Providence nous conduit avec tant de bonté dans tous ces temps difiFérents de notre vie, que nous ne les sentons quasi pas ; cette perte va doucement, elle est imperceptible ; c'est l'aiguille du cadran que nous ne voyons pas aller. Si à vingt ans on nous donnait le degré de supé-
riorité dans notre famille, et qu'on nous fît voir dans le miroir le visage que nous avons, ou que nous aurons à soixante ans, en le comparant avec celui de vingt ans, nous tomberions à la renverse, et nous aurions peur de cette figure ; mais c'est jour à jour que nous avançons : nous sommes aujourd'hui comme hier, et demain comme aujourd'hui ; ainsi nous avançons sans le, sentir, et c'est un miracle de cette Providence que j'adore. Voilà une tirade où ma plume m'a conduite sans y penser. » (ilt/""* de Sévigné,)
t II me semble que j'ai été traînée malgré moi à ce point fatal où il faut souffrir la vieillesse ; je la vois, m'y voilà, et je voudrais bien au moins ménager de ne pas aller plus loin, de ne point avancer dans ce chemin des infirmités, des douleurs, des pertes de mémoire, des défigurements qui sont près de m'outrager, et j'entends une voix qui dit : Il faut marcher malgré vous, ou bien, si vous ne voulez pas, il faut mourir, qui est une autre extrémité à quoi la nature répugne. Voilà pourtant le sort de tout ce qui avance un peu trop! Mais un retour à la volonté de Dieu, et à cette loi universelle qui nous est imposée, remet la raison à sa place et fait prendre patience : prenez-la donc aussi, ma très-chère, et que votre amitié trop tendre ne vous fasse point jeter des larmes que votre raison doit condamner. » (il/""* de Sévigné,)
Préceptes*
Il est des moments où l'âme se replie sur elle-même, où, frappée tour à tour de l'importance des vérités morales et du néant des choses humaines, elle cherche à communiquer ses impressions à ceux qui sont capables de les comprendre et de les partager. Notre cœur se soulage en s'épanchant dans le cœur d'un ami : c'est un besoin de notre nature.
De là ces lettres sérieuses ou morales, où domine tantôt la raison, tantôt la tristesse et la mélancolie. (1)
Gardons* nous de croire que le langage de la raison exclut les agréments du style.
N'étalons jamais dans nos lettres une morale sèche et aride ; sachons y répandre cette douce philosophie qui rend la vérité et la vertu aimables. « Anaxagore enseignait la morale ; mais Taustérité de ses leçons lui enlevait chaque jour quelqu'un de ses disciples. Il s'en plaignit ; on lui cria : Sacrifiez aux Grâces ; Minerve aussi veut les avoir pour compagnes. » (2)
Dans les matières de composition qui suivent, nous nous sommes montré sobre de sujets philosophiques ; ceuxci du reste n'appartiennent au genre épistolaire que par la forme. Nous avons donné la préférence aux vérités pratiques en rapport avec l'intelligence et les besoins du jeune âge.
Un heureux retour sur soi-même, suivi de bonnes résolutions pour l'avenir ; le regret d'avoir manqué de respect à un maître ou attristé un condisciple par des railleries déplacées ; des réflexions sur le pardon d'une injure, sur les suites funestes de la désobéissance, sur les ridicules de la vanité, etc., etc. ; voilà des sujets à la portée des jeunes gens, et en rapport avec la sphère de leurs idées, de leurs sentiments, de leurs émotions. (3)
Le ton qui convient le mieux aux lettres sérieuses et
Peéceptbs. — 1. Quand est-on porté à écrire de» lettres sérieuses ou morales ? Ces lettres répondent- elles à un besoin de notre nature? — 2. Le langage de la raison exclut-il les agréments du style? Ne faut-il pas plutôt rendre la \érité et la vertu aimables? Citez à ce propos un trait de la vie d'Anaxagore. — 3. Quels sont les sujets de ettrcs sérieuses et morales le plus en rapport avec le milieu dans le-
morales est un ion grave et noble, mais tempéré par la familiarité et par la simplicité du genre épistolaire. (4)
SUJETS DE COMPOSITION
I. Léandre entretient son père de ses bonnes résolutions. (Même sujet pour demoiselles.)
CONSEILS
Vous faites un retour sur le passé. Vous avez perdu bien du temps, méprisé bien des conseils, et vous en avez porté la peine, car toujours, dans vos compositions, la dernière place était la vôtre.
Vous avez enfin ouvert les yeux, et une honte salutaire vous a fait prendre le parti de vous livrer à Tétude avec ardeur.
Vous voulez mériter Testime de vos maîtres, répondre aux sacrifices de vos parents et songer sérieusement à votre avenir.
n. Reine raconte avec regret à sa sœur Victorine les railleries et les humiliations qu'on a fait subir à une nouvelle élève. (Même sujet pour jeunes gens.)
Vous avez eu le triste courage de vous associer à ce jeu cruel ; mais vous en êtes bien punie par le remords que vous en éprouvez, et vous ne pourriez vous empêcher d'en faire Taveu à votre bonne sœur.
Vous vous proposez de racheter voire faute en prodi-
quel vit la jeunesse stuiHeuse ? — 4. Quel est, en général, le ton qui convient dans ces lettres?
guant les attentions les plus délicates à votre jeune condisciple, pour lui faire oublier vos torts envers elle. Vous vous promettez même de la défendre, si, à l'avenir, vos compagnes se permettent encore de la railler.