D£S LETTRES DE CONSEILS
Modèles tPanmljme et de lecture.
I" MODÈLE
i/"« de Maint enon à son frère.
t On n'est malheureux que par sa faute : ce sera toujours mon texte et ma réponse à vos lamentations. Songez, mon cher frère, au voyage d'Amérique, aux malheurs de notre père, aux malheurs de notre enfance, à ceux de notre jeunesse, et vous bénirez la Providence, au lieu de murmurer contre la fortune. 11 y a dix ans que nous étions bien éloignés Tun et Tautre du point où nous sommes aujourd'hui ! Nos espérances étaient si peu de chose, que nous bornions nos vœux à trois mille livres de rente : nous en avons à présent quatre fois plus, et nos souhaits ne seraient pas encore remplis î Nous jouissons de cette heureuse médiocrité que vous vantiez si fort; soyons contents. Si l^s biens nous viennent, recevons-les de la main de Dieu;
I" MoiiLi. — l. Quel est le but de cette lettre? — 2. Si la maiime qui commence cette lettre n'est pas d'une vérité générale et absolue, n'est elle pas du moins souvent applicable, et en particulier dans la circonstance dont il s'agit? — 3. c Fos lamentations. > Ce mot nous apprend-il ce qui a provoqué les conseils de M'"^ de Maintenon à son frère? — 4. Les arguments dont elle se sert pour l'engager à se contenter de sa position actuelle ne «ont-ils pas péremptoires : a) contraste de ses malheurs d'autrefois avec son bonheur d'aujourd'hui ; 6) la modestie de ses prétentions antérieures et le ridicule de ses exigences actuelles? — 5. L'homme, pour être heureux, doit savoir modérer Me» désirs. Cette vérité morale D'est*>elle pas exprimée dans ces mots :
mais n'ayons pas des vues trop vastes. Nous avons le nécessaire et le commode ; tout le reste n'est que cupidité. Tous ces désirs de grandeur partent du vide d'un cœur inquiet. Toutes vos dettes sont payées; vous pouvez vivre délicieusement sans en faire de nouvelles : que désirezvous? Faut-il que des projets de richesses et d'ambition vous coûtent la perte de votre repos et de votre santé? Lisez la vie de saint Louis ; v(»us verrez combien les grandeurs de ce monde sont au-dessous des désirs du cœur de l'homme : il n'y a que Dieu qui puisse le rassasier. Je vous le répète, vous n'êtes malheureux que par votre faute. Vo» inquiétudes détruisent votre santé, que vous devriez conserver, quand ce ne serait que parce que je vous aime. Travaillez sur votre humeur ; si vous pouvez la rendre moins bilieuse et moins sombre, ce sera un grand point de gagné. Ce n'est point l'ouvrage des réflexions seules, il y faut de l'exercice, de la dissipation, une vie unie et réglée. Vous ne penserez pas bien, tant que vous vous porterez mal : dès que le corps est dans l'abattement, l'âme est sans vigueur. Adieu, écrivez-moi, et sur un ton moins lugubre. »
« Heureuse médiocrité.., n'ayons; pas des vues trop vastes^'Sout avons le nécessaire et le commode f tout le reste n'est que cupidité, » ? — 6. A quoi faut- il donc borner nés désirs et ses prétentions? — 7. Ou trouve-t-on la source de l'amour désordonné des grandeurs? — 8' Ume (Je Maintenon ne puise-t-elle pas un argument dans la position même de son fière : « Toutes ros de f tes, etc. »? — 9. Lui prouve-telle que tous ces rêves de fortune et d'ambition, loin de le conduire au bonheur, doivent le rendre malheureux ? — 10. Quelle est la lecture qu'elle lui conseil'e et quelle est la grande pensée morale qu'il doit y puiser? — 11. Après tous ces arguments, ne répète-t-elle pas, sous forme de conclusion, la pensée exprimée dans la première phrase de sa lettre? — 12. Après lui avoir prouvé ses tort&et signalé la cause du mal, lui indique-irelle le remède t Traraille» sur votre humeur,.
II* MODÈLE
Racine à son fils,
Fontainebleau.
« Vous me rendez un très-bon compte de votre étude et de votre conversation avec M. Despréaux. Il serait bien à souhaiter pour vous que vous puissiez être souvent en si bonne compagnie, et vous en pourriez retirer un fort grajid avantage, pourvu qu'avec un homme tel que M. Despréaux vous eussiez plus de soin d'écouter que de parler. Je suis assez satisfait de votre version ; mais je ne puis guère juger si elle est bien fidèle, n'ayant ici que le premier tome des Lettres à Atticus, au lieu du second, que je pensais avoir apporté ; je ne sais même si je ne l'ai point perdu, car j'étais comme assuré de l'avoir ici parmi mes livres. Pour plus grande sûreté, choisissez dans quelqu'un des six premiers livres la première lettre que vous voudrez traduire; mais surtout choisissez-en une qui ne soit pas sèche comme celle que vous avez prise, où il n'est presque parlé que d'affaires d'intérêt. Il y en a tant de belles sur l'état où était alors la république, et sur les choses de conséquence qui se passaient à Rome ! Vous ne lirez guère d'ouvrage qui vous soit plus utile pour vous former l'esprit e le jugement ; mais surtout je vous conseille de ne jamais traiter injurieusement un homme aussi digne d'être respecté de tous les siècles que Cicéron. Il ne vous convient point à votre âge ni même à personne, de lui donner ce
etc. ?» — 13. Préçise-t-elle la règle de conduite qu'il doit suivre? — 14. Découvrei-vous dans ceë conseils une raison éclairée et une profonde connaissance de la nature humaine : Dès que le corps, etc. »? — 15. Quel est le ton qui règne dans cette lettre? — 16. M"»* de Maintenon n*aurait-elié pas dû user de plus de ménagement, si sesconseils se fussent adressés à tout autre pecsonuie qu'à un frère Z
vilain nom de poltron; souvenez-vous toute votre vie de ce passage de Quintilien, qui était lui-même un grand personnage : « Ille se profecisse sciât, cui Cicero valdë placebit. » Ainsi vous auriez mieux fait de dire simplement qu'il n'était pas aussi brave et aussi intrépide que Caton. Je vous dirai même que, si vous aviez bien lu la vie de Cicéron dans Plutarque, vous auriez vu qu'il mourut en fort brave bomrae, et qu'apparemment il n'aurait pas fait tant de lamentations, si M. Carmeline lui eût nettoyé les dents. Adieu, mon cher fils, faites souvenir votre mère qu'il faut entretenir un peu d'eau dans mon cabinet, de peur que les souris ne ravagent mes livres. Quand vous m'écrirez, vous pourrez vous dispenser de toutes ces cérémonies et de votre très-humble seinnteur; je connais même assez votre écriture, sans que vous soyez obligé de mettre votre nom. »
IIP MODLLE.
3/"*' de Sévigné à sa fille,
« Point d'ennemis, ma chère enfant : faites-vous une maxime de cette pensée, qui est aussi chrétienne que politique. Je dis non-seulement point d'ennemis, mais beaucoup d'amis. Vous en avez senti la douceur dans votre procès. Vous avez un fils ; vous pouvez avoir besoin de tel que vous ne croyez pas qui puisse jamais vous servir. On se trompe. Voyez comme M"*' de la Fayette se trouve riche en amis de tous côtés et de toutes conditions. Elle a cent bras, elle atteint partout; ses enfants savent bien qu'en dire et la remercient tous les jours de s'être formé un esprit liant.
IV' MODÈLE
-¥•"" de Sévigné à M. de Grignan, f Ne parbns plus de votre femme, nous l'aimons au delà
de toute raison : elle se porte très-bien, et je vous écris en mou propre et privé nom. Je veux vous parler de M. révêque de Marseille, et vous conjurer, par toute la confiance que vous pouvez avoir en moi, de suivre mes conseils sur votre conduite avec lui. Je connais les manières des provinces, et je sais le plaisir que Ton y prend à nourrir les divisions, en sorte que, à moins que d'être toujours en garde contre les discours des ces messieurs, on prend insensiblement leurs sentiments, et très-souvent c'est une injustice. Je vous assure que le temps, ou d'autres raisons, a changé l'esprit de M. de Marseille ; depuis quelques jours il est fort adouci, et, pourvu que vous ne vouliez pas le traiter comme un ennemi, vous trouverez qu'il ne l'est pas. Prenons-le sur ses paroles, jusqu'à ce qu'il ait fait quelque chose de contraire. Rien n'est plus capable d'ôter tous les bons sentiments que de marquer de la défiance : il suffit d'être soupçonné comme ennemi pour le devenir ; la dépense en est toute faite ; on n'a plus rien à ménager. Au contraire la confiance engage à bien faire : on est touché de la bonne opinion des autres, et l'on ne se résout pas facilement à la perdre.
Comme on ne connaît d'abord les hommes que par leurs paroles, il faut les croire jusqu'à ce que les actions les détruisent. On trouve quelquefois que les gens qu'on croit ennemis ne le sont point; on est alors fort honteux de s'être trompé.
Adieu, mon cher comte; je me fonde en raison, et je vous importune. »
V* MODÈLE
Voltaire à if"* ***, qui l'avait consulté sur les livres qu'elle devait lire.
t Je ne suis, Mademoiselle, qu'un vieux malade ; et il
faut que mon état soit douloureux, puisque je n'ai pu répondre plus tôt à la lettre dont voiis m'honorez. Vous me demandez des conseils ; il ne vous en faut point d'autres que votre goût.... Je vous invite à ne lire que les ouvrages qui sont depuis longtemps en possession des suffrages du public, et dont la réputation n'est point équiyoque. Il y en a peu ; mais on profite bien davantage en les lisant qu'avec tous les mauvais petits livres dont nous sommes inondés. Les bons auteurs n'ont de l'esprit qu'autant qu'il en faut, ne le cherchent jamais, pensent avec bon sens, et s'expriment avec clarté. 11 semble qu'on n'écrive plus qu'en énigme: rien n'est simple, tout est affecté; on s'éloigne en tout de la nature, on a le malheur de vouloir mieux faire que nos maîtres.
Tenez-vous-en, Mademoiselle, à tout ce qui plait en eux. La moindre affectation est un vice. Les Italiens n'ont dégénéré après le Tasse et VArioste que parce qu'ils ont voulu avoir trop d'esprit, et les Français sont dans le même cas. Voyez avec quel naturel M"** de Sévigné et d'autresdames écrivent!....
Vous verrez que nos bons écrivains, Fénelon, Racine, Bossuet, Despréaux, emploient toujours le mot propre. On s'accoutume à bien parler en lisant souvent ceux qui ont bien écrit ; on se fait une habitude d'exprimer simplement et noblement sa pensée sans effort. Ce n'£st point une étude : il n'en coûte aucune peine de lire ce qui est bon, et de ne lire que cela ; on n'a de maître que son plaisir et son goût.
Pardonnez, Mademoiselle, à ces longues réflexions : n^ les attribuez qu'à mon obéissance à vos ordres.»
VI* MODÈLE
Voltaire à Helvetius.
€ Votre danse haute ne doit pas se permettre un faux pas ; il (Boileau) n'en fait point dans ses petits menuets. Vous êtes brillant de pierreries; son habit est simple, mais bien fait. Il faut que vos diamants soient bien mis en ordre ; sans quoi vous auriez un air gêné avec le diadème en tête. Envoyez-moi donc, mon cher ami, quelque chose d'aussi bien travaille que vous imaginez noblement ; ne dédaignez point tout à la fois d'être possesseur de la mine et ouvrier de Tor qu'elle produit. »
Proceple«.
Quand faut-il donner des conseils?
Comment faut-il les donner?
Attendez, pour donner des conseils, qu'on vous les demande. L'amour-propre se froisse si aisément, la susceptibilité est si commune, qu'à moins de sollicitations vives et sincères il est prudent de s'abstenir de donner son avis. (1)
4 Un mendiant à Madrid sollicitait la compassion d'un passant. Vous êtes jeune et fort, lui dit cet homme, il vaudrait mieux travailler que de vous livrer au métier honteux que vous faites. — C'est de l'argent que je vous demande, reprit aussitôt le fier mendiant, et non pas des conseils. » — Cette histoire est à peu près celle de tout le monâe : on redoute les conseils, même en paraissant les désirer. (2)
Rien n'est plus rare que de voir observer le précepte de Boileau :
c Aimet qn^on toiH coD»eiUe et non po§ qu'on tous loue »
PticiFTi*. — l. Faut-il donner des conseils? Justifiex Totro rc-
A moins qu'une nécessité de position ne vous en fasse un devoir, (un père, une mère doivent des conseils à leurs enfants, un maitre à ses élèves, etc.) soyez toujours avare de conseils, et n'oubliez pas qu ils sont presque toujours mal accueillis lorsqu'ils ne sont pas demandés. (3)
Poussez même la précaution plus loin. Tâchez de pénétrer l'intention de celui qui vous consulte et de vous assurer si ses sollicitations sont franches et sincères, s'il a véritablement le désir d'être éclairé. (4)
Si vous croyez découvrir que son parti est arrêté et que, tout en demandant votre avis, il ne cherche que votre approbation, abstenez-vous, ou tout au moins ne tranchez pas la question. Bornez-vous à exposer le pour et le contre, et laissez-lui le choix. Vous ménagerez ainsi son amourpropre, tout en mettant à couvert votre propre responsabilité : car, ne l'oubliez pas, en cas d'insuccès, on n'est que trop porté à rejeter la faute sur l'auteur des conseils. (5)
Mais, quand un ami ou une personne de bonne foi a recours, dans un embarras réel, à vos conseils et à vos lumières, répondez-lui avec franchise, intéressez-vous à ce qui le concerne, comme s'il s'agissait de vous-même ; motivez votre refus, et, si vous pouvez l'appuyer de faits et d'exemples, ne manquez pas de le faire : la leçon de l'expérience est un argument convaincant. Toutefois engagez votre correspondant à ne pas sidvre aveuglément vps conseils, et à peser à son tour les avantages et les inconvénients du parti que vous lui conseillez. (6)
pOQse. — 2. Citez 5 ce propos une anecdote. — 3. Pourquoi doit-on f e montrer sobre de conseils ? Les conseils ne sont-ils pas quelqoefoi« un devoir de position? — 4. De quoi devons-nous d*abord nous assurer quand on nous consulte? — 5. Que faut-il faire quand on découvre que celui qui demande des conseils a déjà sou parti arrdté? ^- 6. 0o
Voilà pour le fond. Quant à la forme, le bon sens vouscommande d'user d'expressions mitigées, de formules polies et pleines de déférence qui ôtent au conseil* tout air de supériorité capable de blesser la susceptibilité d'autrui : • // me semble; — si j'ose votis dire mon sentiment; etc.» L'amour-propre froissé repousse sans examen les meilleurs
Évitez aussi toute exagération et toute pédanterie ; une lettre ne se lit pas et manque son effet quand elle devient sermon. (7)
Le ton d'une lettre de conseils doit donc être plein de modestie. Joignez-y de l'effusion et de la tendresse pour toucher et pour convaincre. (8)
SUJETS DE COMPOSITION
I. Benoit vient de rejoindre son régiment. Sa mère l'exhorte à rester vertueux.
CONSEILS
Les moyens de persuasion seront puisés surtout dans la tendresse maternelle. Un père s'adresserait plutôt à la raison, une mère parle au cœur de son fils.
Elle lui dépeint d'abord la douleur que lui cause la séparation et elle déplore la cruelle nécessité qui lui arrache son enfant. Mais elle se résigne ; ce qui la soutient surtout» c'est (|u'elle espère que son Benoit pensera souvent à elle et ne quittera jamais le chemin de la vertu.
Elle ne survivrait pas au chagrin de voir son enfant li-
quels procédés doit-on user quand une personne nous consulte sincèrement, dans un embarras réel? — 7. Quant ^ la forme, queUes sont les précautions qu'il est bon d'emplo^'cr? — S. Quel doit être, en géa Ta], le ton d'une lettre de conseils?
vré au vice. Qu'il fuie les mauvais compagnons, qu'il ob-» serve les devoirs de son état, qu'il mérite l'estime de ses supéiaeurs.
Elle lui rappelle les vertus de son përe. Qu'il se rende digne de lui, et qu'il soit un jour le soutien et la consolation de sa vieille mère.
II. Siméon invite son frère Alexis à se livrer à r étude avec plus d'ardeur,
CONSEILS
Parlez à sa raison et à son cœur.
D'abord il afflige ses parents en oubliant les promesses qu'il leur a faites et en ne tenant aucun compte de leurs recommandations .
Il perd un temps précieux et compromet son avenir.
A-t-il donc oublié le mot du bon la Fontaine, qui devrait ^tre son auteur favori :
« Travaillez, prenez de la peine, Cest le fonds qui manque le moins. >?
Ht cette autre vérité qu'on trouve également dans les fables du bonhomme :
c ^ucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire. •?
Du reste, le travail est une loi de la nature : l'exemple de l'abeille, de la fourmi, ^etc, doit faire honte au paresseux. Rien de plus vil que la paresse.
Vous comptez donc sur de bonnes résolutions. Quand Alexis sentira son courage faillir, qu'il songe à son père, â sa mère, etc.