‹ Cours pratique de l'art épistolaireChapitre 71 sur 86 · DES LETTRES DE REPROCHES · texte numérisé non relu

DES LETTRES DE REPROCHES

Modèlefl d'analyse et de lecture.

I" MODÈLE

Le cardinal de Bemis à Voltaire,

« A quel jeu vous ai-je perdu, mon cher confrère? Pourquoi suis-je tombé dans votre disgrâce? vos lettres ne me sont-elles pas parvenues, ou n'avez-vous pas reçu mes réponses ? J'ai été fort exact. Je ne saurais penser que vous m'avez totalement quitté. Si ce n'est qu'une infidélité passagère, je sens que je vous aime assez pour vous la pardonner. Dites-moi donc ce que c'est, et ne me laissez pas croire que je suis un sot de vous aimer, et vous un ingrat de ne pas répondre à tous les sentiments qui m'attachent à vous pour la vie. »

1er MODÈLE. — 1. Qucl cst l'objct de cctte lettre? — 2. La première phra»e n'exprime-t-eUe pas, d'une manière h la fois badine et afifectueuse, un reproche de refroidissement dans l'amilië? — 3. Quelle est la double supposition que fait le cardinal de Bemis pour trouver la raison d'un si long silence? — 4. Prouve-t-il qu'il n'y a aucun tort ni aucun refroidissement de son côté? — 5. ISe repousse-t-il pas le soupçon d'une froide indifférence de la part de son ami? Cela est-il délicat et adroit? — 6. Dïe voit-on pas, dans ses reproches, percer le désir de voir renaître l'union et les rapports affectueux? — 7. Comment exprime-t-il cette idée simple : ne me laissez pas croire que j'ai tort de vous aimer et que vous ne répondez pas à mon amitié? La forme badine que la pensée a revêtue n'atteste-t-elle pas des rapports d'intimité? — 8. Est- il naturel que cette lettre se termine par de nouvelles assurances d'une amitié sincère et dévouée? — 9. Quel est le ton do

II* MODÈXE.

J.-J. Rousseau au comte de Lastic.

A Paris, le 20 décembre 1754.

€ Sans avoir Thonneur, Monsieur, d'être connu de vous, j'espère qu'ayant à vous offrir des excuses et de l'argent^ ma lettre ne saurait être mal reçue.

J'apprends que M"* de Clery a envoyé de Blois un panier à une bonne vieille femme nommée M"* Le Vasseur, et si pauvre qu'elle demeure chez moi ; que ce panier contenait entre autres choses un pot de vingt livres de beurre ; que le tout est parvenu, je ne sais comment, dans votre cuisine ; que la bonne vieille l'ayant appris, a eu la simplicité de vous envoyer sa fille avec la lettre d'avis vous redemander son beurre ou le prix qu'il a coûté ; et qu'après vous être moqué d'elle, selon l'usage, vous et Madame votre épouse, vous avez pour toute réponse ordonné à vos gens de la chasser.

J'ai tâché de consoler la bonne femme affligée en lui ex pliquant les règles du grand monde et de la grande éducation ; je lui ai prouvé que ce ne serait pas la peine d'avoir des gens s'ils ne servaient à chasser le pauvre quand il vient réclamer son bien ; et, en lui montrant combien justice et humanité sont des mots roturiers, je lui ai fait

cette lettre? Faites voir qu'un heureux bndinage tempère le reproche et lai ôte tout ce qu'il pourrait avoir de désagréable. Ce modèle nous apprend-il à ne pas laisser conduire notre plume par l'humeur?

II* aooàLi. — (Cette lettre est un chef-d'œuvre d'ironie. Elle cache les reproches les plus amers sous le masque de la politesse et des éjards. Que l'élève s'exerce à découvrir tout le sel de l'ironie et à substituer la pensée véritable à l'expresaion simulée. Ce sera la matière d'un devoir très-intéressant.)

comprendre à la fin qu'elle est trop honorée qu'un comte aît mangé son beurre. Elle me charge donc, Monsieur, de vous témoigner sa reconnaissance de Thonneur que vous lui avez fait, son regret de Timportunité qu'elle vous a c^sée, et le désir qu'elle aurait que son beurre vous eût paru bon.

Que si par hasard il vous en a coûté quelque chose pour le port du paquet à elle adressé, elle offre de vous le rembourser, comme il est juste. Je n'attends là-dessus que vos ordres pour exécuter ses intentions, et vous supplie d'agréer les sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc. »

IIP MODÈLE.

Boileau à M. Brossette,

Pari», 25 janvier 1704.

« Ce n'est pas. Monsieur, à un homme qui a tort, à se plaindre d'un homme qui a raison. Cependant vous trouverez bon que je ne m'assujetisse pas aujourd'hui à cette règle, et tout coupable que je suis de négligence à votre égard, je ne laisse pas de me plaindre de votre peu de diligence depuis quelque temps à m'écrire. Quoi ! Monsieur, laisser passer tout le mois de janvier sans me souhaiter, au moins par un billet, la bonne année ! cela se peut-il souffrir? Vous me direz que j'ai bien laissé passer le mois de novembre et celui de décembre pour répondre à deux lettres que j'ai reçues de vous ; mais doit-on se régler sur un paresseux de ma force, et pouvez-vous vous dire un homme exact, si vous ne l'êtes que deux fois plus que moi? Sérieusement, je suis fort en peine de n'avoir point eu depuis très-longtemps de vos nouvelles; auriez-vous été indisposé? C'est ce que j'appréhendais le plus. Faites-moi donc la grâce de me rassurer sur ce points »

IV* MODÈLE

M'^^de Maintenon à M. l'abbé Gobelin,

« Jamais je ne souhaitai plus ardemment d'être hors d'ici. Plus je vais, plus je fais de vœux pour la retraite et de pas qui m'en éloignent. Je vous en parle rarement, parce que vous dites tout à votre confident. Vous aimez la franchise, et je hais la dissimulation. Je vous conjure qu'il ne sache plus de mes nouvelles par vous. Aujourd'hui je ne l'intéresse point, et il a sur tout ce qui regarde la cour des vues, des sentiments, des connaissances qui ne ressemblent pas aux miens. »

FRAGMENTS

« Je vois bien, Monsieur, qu'il faut vous réveiller pour avoir de vos nouvelles. Si nous étions au printemps et dans l'automne, je dirais que les plaisirs de la campagne vous occupent ; mais il me semble que, dans la saison où nous sommes, vous avez le temps de songer à vos amis, etc. »

{Le P. Bouhours.)

« Vous m'avez écrit d'une encre si blanche, Madame, que je n'ai pu lire que dix ou douze mots par-d par-là de votre lettre ; et ce n a été que votre bon sens et le mien qui m'ont fait deviner le reste. C'est une vraie encre à écrire des promesses qu'on ne voudrait pas tenir, »

{M. de Busd.)

Préeeptefl.

Les reproches réclament encore plus de tact et de prudence que les conseils : il est rare que la censure soit bien accueillie. (1)

PftteiPTEs. — 1. Les lettres de reproches exigent-elles des précau-

Il faut d'abord que les reproches soient fondés, non pas sur de simples soupçons, mais sur des faits. Un reproche hasarde aigrit celui à qui on l'adresse.

Gardons-nous aussi de rendre nos reproches trop sévères. Voici le conseil salutaire que M"* de Sévigné donnait à sa fille : « Ne lui faites point la guerre trop ouvertement sur tout ceci : les vérités sont amères ; nous n'aimons pas à être découverts. • (2)

Et voici ce que nous dit un sage proverbe latin : « Voulez-vous rendre à la fidélité celui dont la foi vous semble équivoque? ayez Pair de croire qu'il ne s'est point écarté de ce qu'il vous devait ; alors il reviendra bien vite pour justifier la bonne opinion que vous lui témoignez, i (3)

Un reproche intempestif ou peu mesuré, loin d'amener des excuses, aboutit presque toujours à une rupture définitive, (4)

Ne vous pressez jamais d'écrire une lettre de reproches. Défiez-vous des inspirations du premier moment. Attendez le calme et ne laissez jamais conduire votre plume par l'humeur. (S)

Que vos reproches soient pleins de douceur et d'indulgence. Faites comprendre que vous avez moins pour but de prouver votre mécontentement que d'arriver à une explication qui rétablisse le calme et l'union, (6)

Mais il est des cas où la faute est d'une gravité teUe, qu'elle

tions ? — 2. Pourquoi faut-il, avant d'adresser des reproches, être bien sûr qu'ils sont fondés? Citez \ia mot de 19<"« de Sévigné qui prouve que l'on doit éviter autant que possible de faire des reproduis trop sévères. — 3. Que nous apprend à ce sujet un sage proverbe latin? — 4. Quel est l'eifet ordinaire d'un reproche intempestif ou peu mesure? — 5. Faut-U se hâter d'écrire une lettre de reproches? — 6. Quelle est la forme que Ton doit donner am reproche»? —

donne le droit de ne pas user de ménagement et de repousser toute idée de réconciliation. C'est surtout quand il s'agit de flétrir une conduite odieuse, de blâmer un de ces actes qui déshonorent ceux qui les posent. Alors, donnez libre carrière à votre indignation, sans oublier toutefois le respect que vous vous devez à vous-même. (7)

Le reproche, comme le conseil, est parfois un devoir de conscience pour un chef, un parent, un ami. On l'appelle alors réprimande ; que la bienveillance y préside, afin de ne pas rebuter le coupable, et de le corriger en gagnant siEi confiance. (8)

Le ton de ces lettres doit nécessairement varier d'après la gravité de l'offense. Pour un cas d'une importance sérieuse, la raison, et une raison sévère, doit seule parler. Mais si les griefs sont d'une faible importance, un ton léger et badin mêlé à une légère teinte d'ironie peut tempérer la rigueur du reproche. L'enjouement adoucit les plaintes, le badinage d'un reproche délicat désarme le plus susceptible, et le force à faire du repentir une affairt d'attiour-propre. (9)

SUJETS DE COMPOSITION

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