UNE JEUNE MISS
J’ai toujours admiré ces Anglais qui parcourent le monde sans s’attacher aux gens ni aux choses. La vie est pour eux comme une lanterne magique, et par une juste réciprocité ils ne sont pour les autres que des ombres chinoises. G’est ainsi qu’ils remplissent avec exactitude leur but d’être seulement des gentilshommes anglais qui voyagent; et comme cet avantage ne leur échappe jamais, je les crois parfaitement heureux. Nous autres fous de
Français, nous sommes à peine arrivés dans une ville, que nous perdons de vue le but proposé. Nous sommes touchés de la bienveillance qu’on nous témoigne; nous faisons amitié avec les gens, et, Dieu me pardonne ! nous allons quelquefois jusqu’à nous brûler aux flammes d’une paire de beaux yeux. Alors nous manquons à l’itinéraire réglé d’avance; nous séjournons six mois où l’on ne doit rester que huit jours, et quand il faut absolument partir, nous avons le cœur serré, la larme à l’œil, et nous oublions à l’auberge notre manteau de caoutchouc.
Ainsi ai-je fait le 8 avril dernier, lorsque je suis monté à cinq heures du soir sur le bateau le Mongibello, qui partait pour Messine par un temps magnifique. Le soleil s’abaissait vers l’île de Procida; le Vésuve se colorait de rose, et portait sa fumée sur l’oreille comme un plumet. La méditerranée, vêtue de sa robe d’indigo dont les plis semblaient légers comme ceux de la mousseline, n’avait pas la for ce d’ effacer le large sillage du bateau. Déjà les mai-
sons , de Portici à Chiaia , n’offraient plus qu’une ligne confuse, tandis qu’on voyait plus distinctement sur la rive opposée les villas, les clochers et les bois d’orangers de Sorrente. Le Mongibello marchait droit et vite vers le détroit formé par les rochers de l’île de Capri. Nous étions une trentaine de passagers, la plupart assis et immobiles, occupés à dire un adieu tacite à cette baie de Naples si belle et si fatiguée de louanges. Près de moi se trouvait un Anglais herculéen qui poussait de gros soupirs.
N’est-il pas vrai, monsieur, lui dis-je, qu’on ne peut s’éloigner de ce pays sans éprouver des regrets?
Le colosse me répondit qu’il craignait beaucoup la mer, et que déjà il était souffrant.
— Il faut espérer que cela passera, repris-je ; le meilleur préservatif que je connaisse, c’est de dîner copieusement et de boire un peu plus de vin qu’à l’ordinaire.
Ce conseil plut beaucoup à mon voisin,
dont j’avais rencontré par hasard le point sensible. Il me proposa de vider avec lui quelques verres de marsala, madère de la Sicile , et dont les bateaux à vapeur de l’Italie sont toujours approvisionnés.
A l’arrière du Mongibello était une galerie élevée sur laquelle une jeune fille se promenait seule depuis notre sortie du port. A la mise, à la blancheur de la peau et à l’expression un peu froide de la physionomie, il était aisé de la reconnaître pour une Anglaise. Des traits d’une finesse exquise, des cheveux blonds dont le zéphyr de l’Afrique s’amusait à déranger les boucles, une taille de sylphide enveloppée d’un burnous en étoffe légère, et je ne sais quoi de transparent et d’aérien répandu dans toute sa personne, faisaient de cette petite miss une créature vraiment poétique. Je m’étonnais de la voir ainsi seule, et je lui cherchais une famille parmi les passagers, lorsque mon énorme voisin lui cria dans sa langue :
— Vous ne venez pas vous asseoir, Nancy?
Miss Nancy répondit qu’elle préférait se promener. La découverte que je venais de faire me donna plus de jcourage pour causer avec le père sur la supériorité des vins de Portugal et l’excellence de ceux d’Espagne. Cependant la promenade de la demoiselle ne finissait pas. Heureusement , deux Calabrois, noirs comme des taupes et couchés au milieu des bagages , se mirent à regarder la jeune miss avec un air d’étonnement et d’admiration dont elle s’aperçut.
— Par Bacchus ! s’écria l’un d’eux, elle est gracieuse comme un ange, cette signorina.
— Béni soit le sein qui l’a porté! s’écria l’autre.
Miss Nancy ne savait pas que l’expression de signorina, qui ressemble à une familiarité, est au contraire un témoignage de respect dans le sud de l’Italie. Elle ne comprit pas non plus que la bénédiction donnée au sein de sa mère était une citation des Psaumes. Le compliment la fit rougir; elle vint s’asseoir à côté de son père. J’eus alors le loisir
d’apprécier toute la raison et le sens délicat avec lesquels elle parlait de la meilleure manière de préparer le thé et de perfectionner les sandwich. La cloche du dîner interrompit une conversation qui me captivait entièrement; mais je fut placé à table auprès de la signorina, et je retombai sous le charme que ses lèvres roses ajoutaient à son esprit et a son savoir.
Le repas fut animé. Tous les convives demandèrent du marsala , et mon gros Anglais se gorgea si bien de cette boisson capiteuse, qu’il devint violet comme une tulipe. Quand nous remontâmes sur le pont , les dernières lueurs du crépuscule doraient encore les montagnes. Nous passions le détroit. A notre gauche les rochers de Massa s’élevaient en ligne perpendiculaire comme une muraille énorme, et sur la droite les rochers pointus et dentelés de Capri représentaient des églises fantastiques enchevêtrées les unes dans les autres. Nous quittions ie golfe de Naples pour entrer dans celui de Salerne. Les côtes
de la Calabre serpentaient à perte de vue, et la lune éclairait quelques sommets élevés coiffés par la neige. En face de nous, les regards se perdaient dans un horizon sans bornes. Il y avait quelque chose de menaçant dans cette entrée subite en pleine mer. La nuit et l’immensité se présentaient ensemble, et le Mongibello avançait intrépidement, désignant le but de son voyage avec l’index toujours étendu de son mât de beaupré. Mon gros Anglais lui-même reçut une espèce d’impression. La jeune miss s’écria qu’elle aimait les voyages, et nous causâmes avec plus d’abandon qu’auparavant. Mademoiselle Nancy allait à Malte avec son père pour en ramener une tante qui revenait de Constantinople; mais comme cette tante devait faire une quarantaine de vingt-un jours, on avait le temps de visiter la Sicile. Le père était un fabricant d’armes à feu de la Cité de Londres. Un commis habile dirigeait les affaires en son absence, et il voyageait pour voyager. Après avoir rejoint sa sœur à Malte, il voulait reve-
nir tout droit à Marseille, traverser Paris, et retourner ensuite à Londres, afin de chercher un mari pour sa fille. La petite miss dit timidement qu’elle préférait demeurer un an de plus en Italie; à quoi le père répondit avec un sang-froid imperturbable qu’il voulait tout de suite marier son fille. La jeune personne garda le silence, et je ne manquai pas de comprendre le malheur de cette créature tendre et romanesque , condamnée à subir le despotisme d’un père brutal et fabricant.
Cependant le Mongibello , 'satisfait de se trouver en pleine mer , commençait à s emporter et à bondir gaiement sur le dos des vagues, baissant et relevant sa croupe comme un bon cheval de course. L’influence salutaire du marsala étant dissipée , mon Anglais s’essuyait le front avec son mouchoir.
— Je me sens mal, dit-il; restez si vous voulez, Nancy. Je vais me mettre sur le lit tout de suite.
Et il disparut par l’escalier avec l’empressement liétreux que donnent les premières
atteintes du mal de mer. Quoiqu’il y eût d’autres personnes autour de nous, miss Nancy était embarrassée de notre tête-à-tête. Elle rabattit son burnous sur ses yeux pour s’isoler. Je me rappelai qu’en Angleterre il est expressément défendu de parler à une personne à laquelle on n’a pas été présenté ; un inconnu qui vous sauverait du sein des flots n’aurait droit à aucun remerciement avant de s’être muni d’un introducteur officiel. Je voulais donc m’éloigner par discrétion, lorsque je m’aperçus que le battement des roues produisait dans l’eau des étincelles phosphoriques. J’en avertis ma voisine , qui se leva précipitamment et vint s’appuyer à côté de moi.
— Quel bonheur! s’écriait-elle avec une joie enfantine ; que je suis contente d’avoir vu cela !
Nous restâmes accoudés au bord du bateau pendant une demi-heure, et la glace se trouva un peu brisée. Nous causâmes longtemps de ce phénomène fort simple. Comme
la jeune miss montrait du goût pour la science, nous passâmes des dégagements phosphoriques de l’eau de mer à des questions du môme genre , et finalement à un article publié depuis peu dans les journaux français sur la statistique des aliénés. Un rapport présenté à l’Institut avait donné les différentes causes de folie recueillies dans les hôpitaux. A la grande surprise de l’auteur, les femmes n’offraient qu’un cas de folie par amour sur mille sujets environ , tandis que chez les hommes on trouvait un nombre beaucoup plus fort. Le savant docteur , malgré toute la gravité de la science d’Esculape, et le peu de propension de l’Institut à la plaisanterie, n’avait pu retenir quelques compliments au beau sexe sur sa vigueur cérébrale, et sur le démenti donné par les chiffres a l’opinion reçue, qui accorde aux femmes plus de sensibilité qu’aux hommes. Cette déception dans ses recherches l’avait aussi rendu triste, et la mélancolie , cette amie particulière des poètes, s’était glissée pour un instant
dans le palais où régnent l’alambic, le baromètre et le scalpel.
Miss Nancy avait lu l’analyse de ce curieux mémoire. Soit que sa reserve anglaise fût justement effrayée de la tournure que notre conversation pouvait prendre, soit que ce sujet touchât une corde sensible, elle me parut agitée, et se mit à marcher sur le pont du bateau d’un pas si vif que je ne crus point devoir
l’accompagner. Après avoir fait le tour de la
galerie, elle s’arrêta auprès de moi :
— Ainsi, me dit-elle, vous pensez que les femmes n’ont pas assez d’âme pour devenir folles par amour?
— Je ne sais qu’en penser; j’hésite et je cherche encore. Il est certain que les chiffres ne mentent pas.
— Eh ! mon Dieu ! ces chiffres sont exacts ; c’est la conséquence qu’on en tire qui est une erreur. S’il y a moins de folles que de
La jeune miss me fit là-dessus un petit salut et partit, comme une ombre. J’aperçus les formes vagues de son burnous dans le gouffre de l’escalier ; j’entendis retomber la porte du dortoir des femmes, et je me trouvai
seul en face de la pompe.
Tout le monde dormait ; je descendis à mon tour, et me couchai sur un lit pour penser à mon aise au rapport de l’Institut. Sans pouvoir affirmer que l’explication de miss Nancy fût bonne, je compris bientôt la fausseté des conclusions de la science. La folie par amour provient toujours des obstacles que la passion rencontre. Parmi ces obstacles, il faut distinguer l’opposition des circonstances et celle de l’objet aimé lui-même. Cette dernière est la plus cruelle, celle qui exalte le plus et doit le plus sûrement conduire jusqu’à l’aliénation. Or elle n’existe guère pour la femme, à qui appartient exclusivement la résistance. Sauf dans l’exemple toujours cité de M",c Putiphar, on ne voit pas souvent les rôles intervertis , et dans cette affaire même, la pauvre dame,
irritée par la vertu de Joseph, s’est conduite assez follement. Quant à Scipion l’Africain, s’il a répondu avec froideur, il ne paraît pas qu*il eût excité un amour bien ardent. La femme qui poursuit n’est qu’une exception rare ; l’homme au contraire est dans des conditions naturelles, et si la résistance augmente à mesure que ses désirs s’accroissent, il peut aisément perdre la raison. La science ne devrait pas toujours dédaigner de s’abaisser à des considérations moins positives que les calculs de chiffres. J’aurais essayé d’approfondir la question davantage, si au bout d’un quart d’heure d’affreux insectes ne m’eussent chassé du tiroir étroit dans lequel j’ étais blotti. Obligé de remonter sur le pont, je pris pour sujet de mes méditations le bonheur des gens dont la peau résiste aux piqûres, et en me voyant seul à la belle étoile, je fis cette découverte importante, que les vingt-neuf trentièmes des épidermes humains sont insensibles aux atteintes des animaux nocturnes.
Les dernières paroles de miss Nancy m’a-
valent frappé. Cette jeune fille avait indubitablement des amours contrariées. J’en faisais l’héroïne d’un roman , et je brûlais de lui donner à entendre , avec ménagement, combien je m’intéressais à ses chagrins. Un regard doux et un mot amical devaient être le prix d’une sympathie honnête , et je ne pouvais m’empêcher de désirer cette juste récompense. En attendant qu’elle me fût accordée, je regardai avec plaisir les lueurs du volcan de Strombola, et celles dont le soleil éclaira bientôt les Sommets des Apennins.
Nous arrivâmes à Pizzo, bourg de la Calabre, où le bateau s’arrêtait pour une heure. C’est à ce port que le malheureux Murat vint aborder en 1815, et faire une triste contrepartie du retour de l’îlë d’Elbe. Une fois qu’il eut reconnu son erreur, Murat se retira dans un bois d’oliviers qu’on voit auprès de la ville. Un ravin creusé par les pluies descend de ce bois jusqu’à la mer. L’ex-roi de Naples, cerné par la gendarmerie qu’il avait instituée lui-même , suivit ce ravin et gagna le
rivage , où une barque était amarrée dans le sable. Il voulut pousser cette barque dans l’eau ; mais elle était trop lourde et trop éloignée du bord. Il fut pris et conduit à un petit fort construit ’sur un rocher que baigne la mer. Dans ce recoin le héros de l’empire a été fusillé immédiatement. Peut-être n’y avait-il que son royaume où l’on pût trouver des soldats capables de tirer sur lui. La fin de Murat offre l’exemple le plus frappant du néant de ceux que la main de Napoléon avait élevés. Avec l’appui de son beau-frère, Murat était un type sublime de roi parvenu ; après la chute de l’empire, ce n’est plus qu’un brave étourdi et malheureux. Trois fois seulement il essaya d’avoir une idée politique à lui. La première fut sa défection, la seconde sa campagne contre l’Autriche, qui coûta la vie à soixante mille hommes ; la troisième fut son débarquement en Calabre, où il trouva une mort indigne de son grand cœur.
Les souvenirs de 1815 m’avaient rempli de tristesse, au point que je m’aperçus à peine
de l’arrivée de miss Nancy sur le pont du bateau. Il me sembla d’ailleurs que la jeune fille répondait à mon salut d’un air froid et distrait; c’est pourquoi je restai dans mes réflexions. Bientôt nous entrâmes dans le détroit de Messine , et nous passâmes sans courir le moindre risque devant l’écueil de Scylla. Quant à Carybde, qui devrait être aussi connu que son rival , on ne sut pas m’en donner de nouvelles positives. Scylla étant sur la côte de Calabre, le proverbe antique a besoin, pour subsister , que Carybde soit du côté de la Sicile, car il faut qu’en voulant éviter l’un on se jette dans l’autre; cependant le vieux timonnier du bâtiment assurait que Carybde était auprès de Scylla, sur le même rivage. Je m’adressai à un monsieur qui devait être fort savant, puisqu’il avait une grande carte de la Sicile. Ce monsieur ne parlait qu’allemand. Il nous fut impossible de nous entendre, et j’eus la consolation de tombei ainsi de Carybde en Scylla. Comme il arrive souvent, les pilotes et les gens du pays,
qui devraient le mieux connaître les localités, ignoraient la chose la plus simple du monde. Si pourtant, comme je le croirais volontiers, le timonnier a raison , et que les deux écueils soient voisins et non en face l’un de l’autre, la géographie dément de toute éternité un proverbe dont on se servira toujours en dépit d’elle.
C’est un moment pénible que celui d’un débarquement. Chacun se précipite sur ses bagages. Il y a des gens pressés qui heurtent les autres, ['comme si la terre ferme pouvait leur échapper. Celui à qui on parlait tout à l’heure sur le ton de l’intimité ne vous connaît plus , et jette autour de lui des regards farouches en pressant dans ses bras un sac de nuit. Au milieu du désordre , miss Nancy garda sa présence d’esprit. Elle descendit dans la dernière barque de transport, et cette circonstance, légère en apparence, me confirma dans l’idée^jue cette jeune fille avait à débattre de trop grands intérêts avec la vie pour s’émouvoir des petites choses.
Le cameriere de l’hôtel de la Victoire, en
m’installant dans une bonne chambre, ouvrit d’abord la fenêtre et plaça une chaise sur le balcon. A Messine et dans toute la Sicile , le balcon est une pièce importante de l'appartement. On y met des fleurs, on y porte de petites tables; on travaille, on lit, on passe une partie de la journée sur ces boudoirs aériens. Il va sans dire qu’on cause avec le voisin , et il est impossible que l’amour par les fenêtres ne soit pas une chose fréquente. Dans les villages, la plus pauvre paysanne a un balcon pour prendre l’air pendant la nuit. Les chansons populaires de la Sicile sont des sérénades, ce qui prouve bien que les amoureux rôdent souvent sous les fenêtres, et que leurs belles viennent volontiers au balcon.
Tandis qu’on préparait le dîner, je pris mon chapeau pour aller voir l’aspect général des rues, chose de conséquence et sur laquelle je décide à l’ instant si une ville aura l’avantage de me plaire. Le port de Messine est le meilleur et le plus vaste de la Méditerranée. Par sa position , il devrait être le dé-
pot d’un commerce immense, et cependant on y remarque à peine quelques navires étrangers qui viennent chercher des oranges. La ville est belle et régulière, traversée dans sa longueur par deux grandes rues parallèles. Avant d’atteindre au bout de la rue Saint Ferdinand, j’étais frappé de l’aspect morne et décoloré de Messine. Il y a d’autres villes malheureuses en Sicile, ou plutôt cette Irlande silencieuse du Midi ne sera jamais heureuse' tant qu’elle restera dans les conditions où elle se trouve ; mais Messine paraît arrivée à un découragement complet. On n’y essaie même plus le commerce en détail. On se console du repos forcé eù dormant nuit et jour. Pour obtenir d’un marchand qu’il veuille bien vous vendre sa marchandise, il faut saisir le joint et lui demander audience à l’heure qui lui convient, sans quoi il ne se dérangera pas d’une minute pour vous servir. En sortant de Naples, où la population turbulente ferait dix lieues pour un baïoc , la transition est sensible. Du reste, point de monuments
ni de musée; rien qui intéresse les arts à Messine; elle n’a plus que son beau nom et son admirable climat, ce qui est bien quelque chose. Les rues n’y ont pas été balayées de- ‘ puis le temps des premières colonies grecques. Jamais je n’ai Vu tant de poussière, de brins de paille et de papiers volants. Si on y regardait bien, je gage qu’on trouverait des manuscrits sur papyrus parmi ces feuilles vagabondes. Elles produisent des bruits étranges quand le vent les fait courir, et, dans quelques siècles, il faudra tirer Messine du fond des vieux papiers comme Pompeïa des cendres du Vésuve.
Souvent il m’arrive de laisser dans mon portefeuille les lettres de recommandation pour les riches banquiers, mais je ne manque jamais de porter celles qui sont adressées à des artistes. J’avais deux hommes de talent à voir dans Messine, Aloysio, graveur distingué qui était parti depuis peu pour la France, et Panebianco , jeune peintre que je trouvai à l’ouvrage. Panebianco est auteur d’un fort
beau dessin contenant quatre cents personnages , et qui représente l’entrée du roi de Naples à Messine en 1837. La gravure en est commandée àAloysio, qui voyage pour se perfectionner dans son art avant d’entreprendre cette grande tâche. Outre ce dessin , Panebianco me montra des projets de tableaux qui ne seront jamais mis sur la toile, entre autres un combat de chrétiens et de Sarrasins d’une vigueur remarquable. Je fus surtout charmé d’un gros cahier in-folio dans lequel étaient deux ou trois cents compositions à la plume représentant des groupes d’enfants et des sujets où l’imagination du peintre s’est livrée à toutes sortes de caprices. Dans son isolement, cet artiste éprouve souvent un doute cruel de lui-même. Il sent avec amertume la triste situation de l’homme de talent qui n’a pas de public , et il continue à produire , avec une constance digne d’éloges , une quantité d’ouvrages qu’on ne verra peut-être pas de son vivant. Je l’engageais à quitter Messine pour venir chercher à Paris les succès et le bien-
être qu’il mérite ; mais il me montra par sa fenêtre le ciel superbe du détroit, et il me répondit avec émotion qu’un bon Sicilien vivait et mourait dans son pays.
En rentrant à la Victoire, je vis miss Nancy parée d’une robe blanche et semblable à un ange de lumière. Elle avait parcouru la ville avec son père , et , n’y ayant rien trouvé de beau que le climat, elle appuya de toutes ses forces ma proposition de partir pour Taormine et Gatane. Nous dînâmes tous trois ensemble à l’hôtel. La jeune personne se retira dans sa chambre au dessert, afin de laisser à son père le loisir de se griser, ce dont il s’acquitta d’une façon homérique , tandis que je faisais marché avec un loueur de carrosses pour le départ du lendemain.
A cinq heures du matin, mon gros Anglais se tira du lit péniblement, et nous montâmes en voiture , le père encore troublé de l’excès de la veille, la jeune fille ravie de voir un pays nouveau , et moi satisfait de l’assurance d’obtenir dans le cours du voyage la confiance
de miss Nancy et le récit de ses amours.
La route de Messine à Catane réunit tout ce que la nature peut offrir de plus riche et de plus varié pour l’œil du voyageur. Située sous le même degré que Tunis, elle échappe a l’aridité de l’Afrique par le vent de la mer et le voisinage des montagnes. Sur la gauche, elle côtoie sans cesse le rivage, et à droite elle est coupée par des torrents. D’un côté on voit la ville de'Reggio sur la pointe de la botte italienne, et de l’autre la tête blanche de l’Etna. Les orangers donnent une ombre noire que le soleil ne perce jamais, et répandent au loin une odeur délicieuse. Les chênes-verts, les tulipiers, les myrtes et les catalpas, qui semblent vulgaires aux gens du pays , ont pour l’étranger un air de luxe qui change les bois en jardins et en parcs. Le chemin est entièrement bordé par ces énormes cactus qui portent la ligue d’Inde et ressemblent plutôt à des excroissances qu’à des plantes. Ces cactus poussent dans la pierre, sur les murailles, au milieu de la lave ; il ne leur faut que de la
chaleur, et, comme ils en ont de reste, ils se multiplient et produisent sans culture. Les plus grands ont jusqu’à douze pieds de hauteur. Ils entremêlent leurs énormes raquettes en formant des groupes bizarres , tantôt rampant sur la terre comme des serpents , tantôt
dressés en l’air et tordus par des convulsions.
Souvent ils se .rangent en bataille, et tout à coup ils s’entassent par pelotons dans un espace étroit, où ils figurent une mêléê grotesque. Les paysannes qui font sécher leur linge sur les figuiers d’Inde leur prêtent encore des vêtements fantastiques dont le hasard les affuble aussi bien que Callot l’aurait pu faire. C’est, du reste, une plante fort utile que le cactus; elle ramène la terre végétale sur la lave, où elle seule parvient à prendre racine pendant un siècle entier avant que d’autres plantes y puissent venir, et elle prodigue par millions ses gros fruits succulents à la portée de toutes les fortunes.
Avant d’arriver au village appelé les Jardins, la voiture s’arrêta, et le postillon, nous
montrant un sentier qui grimpait à travers les rochers, nous apprit que c’était la route de Taormine. Un enfant nous servit de guide, et nous montâmes intrépidement malgré le soleil quelque peu africain qui nous tombait sur les épaules. Les Grecs, qui avaient choisi cette roche escarpée pour y construire une ville de luxe, n’étaient pas gens à se contenter d’un chemin praticable pour les ânes et les chèvres. Il a vraisemblablement existé une grande route de Taormine creusée dans la pierre, et que . les éboulements auront détruite. Miss Nancy courait comme une biche dans le sentier escarpé ; l’Anglais, à l’abri Sous un vaste parasol, commença bientôt à pousser des gémissements douloureux. J’avais peine à m’empêcher de rire en voyant cet Alcide se donner des airs de petite maîtresse; mais, en m’approchant de lui, je reconnus que des gouttes de sueur lui coulaient sur le front ; sa pâleur était effrayante, et la contraction des muscles du visage prouvait que sa détresse n’était pas une feinte. Le désordre quotidien que la bois-
son apportait, dans ses organes ne lui laissait plus de force pour les exercices du corps, et le moral même était singulièrement abattu ; la peur et le découragement le. prenaient pour
une simple demi-heure de marche par une
chaleur encore supportable. L’Angleterre périra par l’intempérance , comme Alexandre le Grand. Quelque jour les cent millions d’indiens qu’elle domine se lasseront d’obéir, et le capitaine d’artillerie qui gouvernera la première province insurgée sera averti trop tard par un envoyé ivre. 11 aura besoin luimême fl’un délai de douze heures pour cuver le punch de la veille. Son courrier, gonflé de liqueurs fortes, crèvera au soleil sur la route de Calcutta, et quand la nouvelle parviendra enfin au palais du gouverneur-général, elle le trouvera sous la table.
L’antique Taormine était placée sur l’un des grands pains de sucre qui servent d’avantgarde à l’Etna. Les guides vous montrent avec soin des débris d’aqueducs fameux qui avaient jadis quatorze milles de longueur, des restes
de temples, de piscines et de naumachies dont on voit à peine quelques pierres ensevelies dans la terre ; mais le morceau le plus curieux et le seul vraiment beau est un théâtre grec, dont le pareil n’existe nulle part. Les colonnes, la scène, les couloirs, sont encore debout, et les gradins sont prêts à recevoir des spectateurs. Sauf les réparations et les légers changements faits par les Romains, le monument est entièrement dorique. Sa position au sommet le plus élevé de la montagne l’a préservé de l’enterrement sous les décombres des constructions voisines ; il domine la ville et les autres montagnes, à l’exception de Sainte-Marie-de-la-Roche et du château-fort. Comme dans tous les théâtres grecs, le fond de la scène est à jour; la décoration, qui se composait du paysage même , est par conséquent à sa place. Les spectateurs de droite avaient pour horizon la vallée des Jardins et la pleine mer; ceux de gauche, l’Etna, et la chaîne de lave que le volcan dirige sur Catane, comme un grand bras noir suspendu au-dessus de
cette éternelle victime de sa colère. C’était par cette coulisse qu’ Hercule arrivait chez Alceste, et que Thésée faisait son entrée en revenant de ses voyages.
Une fois qu’on a regardé ce théâtre et ce point de vue unique au monde, on n’a plus d’yeux pour les maisons d’architecture normande. Quant aux églises et couvents, nous aurions eu fort à faire pour les examiner, car Taormine, moins grande que Saint-Cloud, renferme trente-neuf édifices consacrés à la religion.
De Taormine à Catane, l’Odyssée pourrait servir de guide en Sicile. Vous passez devant la caverne de Polyphénie , la grotte de Galatée, le puits de Vénus, les écueils des Cyclopes, et enfin la plage d’Ulysse, où ce Grec malencontreux vint aborder pour son malheur.
De quelque part qu’on fasse son entrée dans Catane, on traverse des déserts de lave. Le fléau a souvent passé près de sa victime sans l’atteindre. Il s’y reprend à plusieurs fois avant de la frapper , et depuis
qu’elle existe, il n’y a encore réussi que quatre ou cinq fois. Ces déserts ont un aspect sinistre. La lave est venue souvent livrer bataille à la mer. Comme la Méditerranée ne pouvait pas avoir le dessous, il fallait bien que le fleuve de métal bouillant finît par s’éteindre ; mais son agonie a été terrible. La lave saisie par l’eau a fait des bonds et des écarts prodigieux ; elle a parsemé la iner de cônes, de champignons volcaniques et de petites îles où la végétation revient peu à peu. Ce passage dangereux empêche les bateaux à vapeur d’aborder à Catane tant que la saison n’est pas parfaitement sûre, et l’originalité du pays n’y a rien perdu. Au bout de ces champs désolés, on trouve tout à coup une ville riche et bien construite.
On ne sait pas au juste combien de fois Catane a été dévastée. Elle le fut probablement à des époques très-reculées. Le tremblement de terre de 1169 n’en laissa pas une pierre debout, et quinze mille habitants périrent sous les ruines. Dans la fameuse éruption de
1669, elle fut enveloppée entre deux torrents de lave d’un mille de largeur, qui en consumèrent une partie. Le terrain de la montagne s’abaissa d’une centaine de pieds, et se releva au bout de deux heures avec une forme nouvelle. Cette étrange convulsion n’atteignit que faiblement Catane, et d’ailleurs le fleuve de lave s’arrêta par miracle devant les murs du couvent des Bénédictins. Un peintre calabrois, appelé Mignémi, a représenté ce phénomène avec une grande fidélité dans une fresque placée sur le mur de la sacristie du Dôme. Le mal n’était pas grand, et on l’avait promptement réparé, lorsqu’en 1693 un nouveau tremblement de terre acheva la destruction de Catane en quelques minutes.
La ville nouvelle ne date que de 1713, vingt ans suffirent pour la reconstruire. Dans plusieurs quartiers , la lave même a fourni des fondations très-solides. Les rues sont larges et pavées en dalle, et tout y a l’air neuf et riche, sauf quelques palais lézardés avant l’âge par le dernier tremblement de terre de 1819,
car la ville n’en a pas fini avec son voisin. En regardant, de la place du Dôme, la pente rapide qui descend de l’Etna, et qui semble faite exprès pour conduire la lave dans l’intérieur de Catane, on s’étonne du courage et de l’insouciance d’une population qui n’a pas voulu s’éloigner de quelques lieues pour vivre paisiblement hors des atteintes du volcan. Mais si on gravit la montagne , et qu’on regai de Catane des hauteurs où Empédocle laissa ses' pantoufles, envoyant la ville comme un point perdu dans l’espace, on se rassure, et on comprend combien il faut que le hasard se donne de peine pour la frapper. Il est certain cependant que l’existence de Catane est éternellement suspendue à un calcul de probabilités qui doit finir par amener son anéantissement , et que cinquante mille habitants jouent leur vie sur une martingale qu’ils perdent toujours une fois environ en quatre siècles.
Aujourd’hui, c’est une grande rareté en voyage que de rencontrer des costumes, et
vraisemblablement dans quelques années il n’y en aura plus nulle part, même en Chine, où les Anglais sauront bien introduire l’ingénieuse queue de morue et le chapeau de carton. Les femmes de Catane ont pourtant un costume particulier qu’elles n’ont jamais voulu quitter, malgré l’empressement du reste de la Sicile à adopter les modes du continent. Les Catanaises portent une grande mante de soie noire qui les enveloppe entièrement comme un domino. On ne leur voit que le visage et le bout des pieds. Celles qui sont bien faites savent habilement marquer la taille, en croisant leurs bras par-dessous cette mante, et comme lajeunesse et la beauté sont choses de résistance, on les distingue aisément à travers les plis de ce vêtement mystérieux. De loin ces femmes semblent aller en procession au convoi des générations englouties par les catastrophes ; mais elles n’ont de funèbre que l’écorce ; au fond de leurs capuchons brillent des yeux sarrasins dont les paupières ne s’abaissent jamais, et qui lan-
cent des feux volcaniques comme ceux de
l’Etna. Elles vous regardent l’étranger avec un
air intrépide que les organisations de l’Occident ne supportent pas sans peine. La jeune fille catanaise ne s’arrête pas à une modestie de convention. Pour peu que vous excitiez sa curiosité , elle la satisfait , dût-elle pour cela braquer sur vous ses prunelles siciliennes pendant un quart d’heure. Après avoir été déconcerté plusieurs fois, je voulus un jour prendre mon grand courage , et mesurer jusqu’où irait la force du regard d’une jolie dame assise à son balcon. Je jouai le même jeu qu’elle. Nous nous regardâmes indéfiniment, et nous y serions encore si une autre personne ne fût venue se mettre en tiers sur le balcon. 11 m’eût été plus facile de faire baisser les yeux au lion du Jardin des Plantes. L’apparence monacale du vêtement ajoute encore à la puissance du regard des Catanaises; on s’approche avec un certain respect, comme si on voyait une nonne de quelque ordre austère , et au lieu de la pudeur religieuse , on
trouve l’air ouvert et peu farouche d’une héroïne de Boccace.
Les tremblements de terre n’épargnant pas plus les édifices grecs que les modernes, il ne reste à Catane d’autres antiquités que les vestiges d’un théâtre ; encore faut-il les examiner de près au fond d’un souterrain. Avec les débris des morceaux les meilleurs, on a formé plusieurs musées assez beaux. Celui du prince Biscari est le plus complet. Le couvent des Bénédictins contient aussi des richesses en tableaux, statues, vases grecs, bas-reliefs, sculptures de Gaggini, le Michel-Ange de la Sicile , ce qui veut dire que la Sicile n’a pas de Michel- Ange. Les jardins de ce couvent sont délicieux; l’orgue de l’église, qui passe pour le premier de l’Europe, est l’ouvrage d’un moine calabrois qui vint mourir à Catane dans le siècle dernier. Ce bon moine, homme simple et plein d’humilité, n’était pas seulement un ouvrier de génie , il composait
de la musique sacrée, et jouait admirable-
ment de cet orgue, pour lequel il avait la ten-
dresse d’un père. On l’enterra au pied de son chef-d œuvre; il s’appelait Donato del Piano. La ville de Catane est éminemment musicienne ; on y compose, comme à Naples, une foule de chansons populaires, qui se répètent partout avec une espèce de fureur, et qui vivent quelques semaines.
Miss Nancy aimait passionnément la musique ; mais le ciel ne l’avait pas favorisée d’une
voix juste; elle ne put jamais apprendre l’air qui était en vogue pendant notre séjour. Après avoir chanté faux trois jours durant, avec cette grâce angélique que les jeunes filles savent mettre à tout ce qu’elles font, elle y renonça en riant de tout son cœur.
Bellini était de Catane. Un loueur de carrosses à qui j’avais affaire me montra une maisonnette dans une rue détournée :
— Monsieur , me dit-il , c’est ici que demeurait notre Bellini. Avant de partir pour Naples, il n’était pas bien riche. Nous l’aimions beaucoup, sans savoir que ce fût un grand homme. Tous les ans, au mois d’octo-
bre , il me demandait un carrosse avec trois chevaux, pour aller aux fêtes de l’Etna, et il en ramenait quelque petite innamorata, qui s’attachait à lui pour une couple de mois. Au lieu de courir après la gloire et la fortune, s’il fût resté dans son pays , il irait encore aux vendanges, et ne se serait pas fait vendanger lui-même.
Au balcon de la chambre qu’avait occupée Bellini était un écriteau où on lisait : « Si loca. » Je rentrai en songeant à la fin prématurée de cet aimable compositeur, et dans mon attendrissement, je ne pouvais m’ empêcher de savoir mauvais gré à miss Nancy de sa voix fausse. C’est une prévention injuste; elle avait assez de goût pour aimer et sentir la musique, et il n’en faut pas davantage. Le lendemain, qui était le jour de Pâques, nous allâmes écouter l’orgue des Bénédictins ; les voûtes de l’église frémissaient. L’âme de Donato del Piano voltigeant dans les tubes ajoutait ses inspirations au faible talent de l’organiste. Les sons étaient si beaux, qu’il n’im-
portait guère que le morceau fût bien ou mal choisi. Il m’a toujours semblé que la symphonie et les orgues donnaient une espèce d’ivresse intellectuelle. Si on pense aux personnes qu’on aime, on les aime davantage ; si on se rappelle une circonstance de sa vie, elle vous revient à la mémoire si vivement, qu’on ne distingue plus le passé du présent. Les émotions se succèdent rapidement, et quelquefois elles suivent par une espèce de logique la marche du morceau, comme si dans votre âme certains sentiments répondaient à chaque modulation harmonique. C’est un état délicieux où on voudrait demeurer longtemps ; mais ordinairement, une fois le calme revenu, on se retrouve plus faible qu’ auparavant. Miss Nancy était de mon avis, et me confessa qu’elle avait été fort remuée par l’orgue des Bénédictins.
— La musique, lui dis-je, n’est pas la seule chose qui puisse ranimer agréablement les souvenirs. Il peut suffire de la compagnie d’une personne amie dont l’intérêt réponde
à votre confiance, comme nos imaginations répondaient aux accords de l’orgue. Racontezmoi vos pensées et vos peines; j’aurai le plaisir de l’auditeur, et vous celui de l’organiste.
— Eh bien! je vous promets de vous les raconter.
— Mais quand donc ?
— A la première occasion.
Miss Nancy se rapprocha de son père. Cette promesse lui était échappée sous l’influence de la musique et du bel orgue de Donato del Piano. Au lieu de rechercher l’occasion, elle parut la craindre et la fuir. Je me dépitais, lorsque je vis entrer dans ma chambre le curé de la paroisse, en surplis, et suivi d’un enfant de chœur portant l’eau bénite. Je m’attendais à quelque demande d’aumône. Le curé se tourna vers le lit, l’aspergea copieusement, et fit voler en l’air l’eau bénite, dont une large goutte tomba sur mon papier à lettres.
— Signorino,medit le bonhomme, excusezmoi; c’est l’usage dans notre pays de porter
clans les maisons, une fois par an, les bénédictions de l’Église.
— Que je vous excuse, monsieur le curé? Cette parole me fait de la peine. Vous avez donc cru voir de l’étonnement sur mon visage,
peut-être de l’ironie? Vous vous êtes trompé;
je ne ris pas des choses saintes, et je ne repousse les souhaits bienveillants de personne. Je suis même superstitieux sur cet article.
Le curé me souhaita toutes sortes de prospérités avec un sourire paternel. Je croirais volontiers que sa visite m’a porté bonheur.
De grands événements ont souvent de petites causes. Pascal l’a dit dans ses Pensées , et quelques philosophes de l’antiquité l’avaient déjà remarqué. Miss Nancy prétexta, le soir, un mal de tête et ne vint pas dîner. Une indisposition de femme peut avoir plusieurs sens différents, comme l’oracle de Delphes. Que celle-ci exprimât la peur, l’hésitation ou la modestie alarmée, j’y répondis par le chagrin, et je résolus, dans ma sotte colère, de mettre un départ improvisé en balance avec cette
migraine. Je descendis sur la place de l’Éléphant, où se tiennentles voiturins, pour m’informer des moyens de faire une excursion à Syracuse. Les seuls modes de transport de Catane à la capitale de l’ancienne civilisation en Sicile sont les mulets ou la letiga, à moins qu’on ne préfère se servir de ses jambes, ce qui est l’expédient le plus prudent et le seul vraiment sûr. N’ayant pas reçu de la nature un appareil locomoteur assez puissant pour entreprendre une course de quarante-quatre milles dans un jour, je me déterminai en faveur des mulets. Un étranger qui voulait aussi partir le lendemain me proposa de l’accompagner. Il est inutile de dire que c’était encore un Anglais.
On nous éveilla de bon matin. Mon compagnon perdit une heure à lacer ses souliers, une autre à demander du lait chaud. Huit heures sonnaient quand il parut enfin. Le guide nous conduisit à pied jusqu’à la porte de la ville, à cause du pavé trop glissant. Aussitôt que le seigneur anglais fut perché sur sa mule char-
gée de bagages, il fut saisi d’une frayeur mortelle et déclara qu’il ne pouvait pas aller ainsi. De mon côté , le regret me prenait à la gorge; je voyais l’image de la jeune miss qui me disait adieu pour toujours.
— Signori, nous cria le guide, vos excellences n’auront pas fait cinquante pas qu’elles ne voudront plus descendre de la journée tant mes mulets ont le pied doux.
— Voulez-vous essayer ? dis-je à l’Anglais.
— Essayons, j’y consens. Bon Dieu! je ne trouve pas mon équilibre. Holà! muletier, je vous offre une piastre pour rompre notre marché.
— Comme il vous plaira, excellence.
Pendant ce temps-là les mulets avançaient toujours.
— Tenez, monsieur , repris-je, remettons notre décision à la volonté du hasard. Jetez une piastre en l’air; la face sera pour le départ, et la pile pour le retour à Catane.
La piastre tomba pile, comme on dit au collège.
- — Le ciel soit loué ! s’écria l’Anglais, nous restons. Cependant je dois avouer que l’assurance me revient et qu’on n’est pas trop mal sur ce mulet. •
— Eh bien! il faut jouer le coup en partie liée. Jetez la piastre une seconde fois, et nous tirerons ensuite pour la belle.
La piastre tomba encore pile.
— Nous devons rester, dit l’Anglais; si nous partons, il nous arrivera quelque malheur.
Deux pigeons traversèrent la route et se perchèrent sur un mur. En bon langage d’augures ils m’engageaient à retourner en arrière; mais qui est-ce qui retourne jamais en arrière après avoir marché un demi-mille?
— Qu’en pensez-vous? demandai-je à l’Anglais?
— Nous ferons ce que vous voudrez.
Mon mulet avait de grandes oreilles à poils ras qui ressemblaient à du beau drap de paletot. Ces oreilles d’un aspect comfortable, l’air calme et assuré de l’animal, me firent plaisir à voir.
— Le sort en est jeté, m’écriai-je, j’irai à Syracuse.
— Et moi aussi; mais il faut arriver ce soir. Tous entendez, muletier? nous ne voulons pas coucher dans un village.
— Excellence, vous êtes le patron, c’est à vous de commander.
— Nous voulons dormir cette nuit à Syracuse.
— Je comprends très-bien. Si les bacs sont prêts pour passer l’eau, si nous trouvons un bateau à Lagnone, si le pont n’est pas rompu et que les torrents ne soient pas trop enflés, il suffira que nous allions bon train pourtrouver les portes ouvertes^
— Comment? est-ce qu’on ferme les portes?
—Excellence, oui. Tous les soirs au coucher du soleil; mais on les ouvre le matin. Chéragouse est place de guerre: belle forteresse! beaux remparts! il faut voir cela.
- - Nous sommes perdus, monsieur, dit l’Anglais; nous dormirons dans quelque village abominable.
Excellence, non. Nous avons le bourg de
Priolo, où F on trouve une auberge, de bons lits, du poulet, du pain pour les seigneurs étrangers. En marchant bien, nous pouvons être à Priolo avant la nuit.
La perspective se rembrunissait à chaque parole de notre guide; mais, fût-elle devenue plus noire que l’enfer, nous n’aurions plus reculé. La route était charmante, égayée par les groupes comiques des cactus, et animée par la fièvre chaude du printemps de la Sicile. Le zéphyr mélangeait les parfums des citronniers et des genêts d’Espagne. Les lézards couraient entre les pieds des mulets, qui faisaient sortir de chaque toulfe d’herbe des alouettes et des essaims d’insectes. Les bœufs, couchés dans les bruyères, sonnaient leurs clochettes. On entendait d’un côté le bruit régulier des vagues sur le rivage, etdel’autre les sons languissants des cornemuses avec lesquelles de pauvres paysans savent prouver qu’ils ont le goût de la musique.
Après avoir passé très-lentement deux ri-
vières dans des bateaux avariés, et traversé le village de Lagnone, composé de six maisons, nous perdîmes de vue toute trace de chemin. Nous marchâmes pendant trois heures, tantôt dans l’eau de la mer, tantôt à travers champs dans les landes, les joncs ou les broussailles. Un pont cassé nous arrêta. Il fallut descendre au bord d’un torrent et le sonder avec des perches. Nous prenions patience en écoutant des rossignols qui faisaient assaut de chansons. Tout a coup mon compagnon poussa un cri et se trouva étendu dans l’herbe. Son mulet l’avait déposé mollement parterre et se roulait sur le dos. Le seigneur anglais, indigné de ce procédé, ne voulait pas se relever que le guide ne l’eût vu dans la position fâcheuse où l’avait mis- cette vilaine animal. Sauf ce petit accident, beaucoup de retards imprévus, assez de fatigue , et un soleil accablant, le voyage alla le mieux du monde jusqu’à Priolo, où nous entrâmes à la nuit. • ‘
Il faut avoir dormi sur les routes delà Sicile pour bien savoir ce que c’est qu’une mauvaise
auberge. On nous offrit d’ abord pour chambres deux cabanes sans fenêtres dont tout l’air pespirabie avait été absorbé. Le thermomètre y eût marqué plus de trente degrés, et je doute qu’une chandelle y eût trouvé assez d’oxigène pour rester allumée.
Nous avons bien le salon, dit 1 hôtesse ;
mais nous ne le louons pas à moins de li ois carlins.
— Donnez-nous le salon. Nous payerons les trois carlins, bienquecela fasse vingt-sept sous de France.
Le salon était un garde-meuble, cuisine à deux lits, encombré de caisses, de vieux bâts d’âne, de harnais, de tonneaux et de chaudrons. Des hardes, des broches et des fouets pendaient aux murailles. On avait fait d’un mauvais fourneau le magasin d’avoine. Deux tréteaux de bois vermoulu surmontés de matelas crevés, d’où sortait de la filasse de chanvre,
portaient effrontément le nom de lits. Des chats
campaient au milieu de ce chaos; il fallut un combat à outrance pour les expulser. La pa-
tronne d’auberge tira d’une commode des draps chiffonnés et d’une propreté plus què suspecte, qu’elle nous montra fièrement en demandant si nous avions jamais vu de la biancheria aussi ragoûtante que celle-là. Cette admiration pour son galetas me décourgea complètement et coupa court à toute réclamation.
Le souper, composé d’un poulet dur, d’une omelette et d’un bon fromage appelé ricotta , nous parut délicieux. Tandis que mon compagnon se mettait au lit résolument sans rien examiner, je m’installai sur la table pour passer la nuit à lire, à la clarté d’une mauvaise lampe. Le seigneur anglais s’endormit profondément.
J’avais un exemplaire d’un roman qui afait quelque bruit à Naples, et dont là police avait arrêté la publication. L’auteur, M. Ranieri, jeune homme de mérite, a été un moment emprisonné. Une dame qui ne le connaissait pas fut assez généreuse pour s’intéresser à son malheur, et obtint sa mise en liberté. Il ne faut pas oublier de dire que cette dame est une Française. J'ouvris le roman de Ginevra, pré-
venu en faveur de l’ouvrage par' les infortunes de l’auteur.
L’héroïne est un enfant trouvé ; on la maltraite à l’hospice, quoique douce et gentille.
A l’âge de quatre ans, elle est adoptée par une vieille femme qui en fait une gardeuse de dindons. Elle tombe ensuite entre les mains d’une mendiante qui la martyrise horriblement. A sept ans, la pauvre fille devient la servante d’une vieille locandière chez qui habitent des étudiants misérables et voraces. Battue par la locandière, rudoyée par les sauvages étudiants, et contrainte à des travaux au-dessus de ses forces, l’héroïne se trouve dans un état de souifrance et d’abjection qui finit par fatiguer le lecteur. 11 ne me semble pas naturel qu’une petite fille jolie et bonne ne rencontre que des oppresseurs et jamais un visage ami. 11 n’est pas vrai que tout le monde s’entende contre l’enfance et la faiblesse; l’auteur me paraît avoir accordé une trop grosse part au mal. Ce- ’ pendant les tableaux de la vie des étudiants contiennent des détails très-curieux. L’in té-
rieur crapuleux delalocanda est peint avec un véritable talent. On peut reprocher seulement au romancier un défaut qu’il partage avec beaucoup d’écrivains italiens, celui de déclamer et
de donner des réflexions qui devraient être laissées au lecteur. En voyant comme Ginevra excite la pitié du narrateur, celui qui tient le livre ne se sent plus autant d’envie de s’apitoyer. Cette forme pleureuse est précisément l’antipode de la méthode française, qui veut de la concision et de la sobriété. D’ailleurs F institution des enfans trouvés, qui est attaquée outrageusement dans cet ouvrage, n’en demeure pas moins un établissement philanthropique d’une utilité incontestable, dans un pays où, s’il était supprimé, une foule de nouveau-nés périraient infailliblement.
Un rat qui était venu manger les restes de notre souper fut la cause de ces critiques, auxquelles je n’aurais pas pensé s’il ne m’eût dérangé dans ma lecture.
Ginevra, parvenue à l’âge de quinze ans, finit par aimer et par être séduite. Elle tente
de se noyer; on la sauve, et après bien des aventures, un beau jour son lâche amant veut la tuer pour se débarrasser d’elle.— Que va-t-il arriver, grand Dieu!
Un gémissement douloureux répondit à cette exclamation. Mon voisin sauta hors du lit; une bête venimeuse l’avait mordu au front. Après examen, il fut décidé entre nous que ce devait être unmillepieds ou une araignée. L’Anglais, dans une pose dramatique, faisait la grimace, et montrait avec emphase des insectes énormes qui couraient sur les murs :
— -Jevousle disais bien, monsieur le Français, qu’il fallait rester à Catane....
Mais tirons un voile sur les calamités de la Sicile, et fermons le livre de Ginevra . Les mauvais jours ne sont rien en voyage auprès des mauvaises nuits. La scène se termina par un serment solennel de ne jamais coucher ailleurs que dans les grandes villes, serment qu’on oublie aussitôt que le jour parait.
A peine grimpés sur nos mulets, nous ne pensions plus qu’à jouir de l’air du matin et
à regarder le soleil sortir du sein de la mer pour embraser à la fois le ciel et l’eau. Des fragments de colonnes et des traces d’une voie antique éveillèrent notre curiosité. Après detis heures de marche, nous nagions dans la joie au milieu des débris de l’ancienne Syracuse. Nous passâmes les ponts-levis et les fortifications delà ville nouvelle, et, avant le moment de la chaleur, nous étions à Valbergo del Sole, où nous avions des chambres très-propres, de bons lits, et de beau fraîche venant de la fontaine Aréthuse. L’Anglais eut seulement un retour de désespoir, parce qu’on lui servit par mégar de du café a l’eau de mer. Ce fut notre dernière mésaventure. L’auberge del Sole n’a qu’un petit défaut, c’est qu’on n’y mange pas. Les garçons vous regardent avec calme lorsque vous demandez à déjeuner, et vous répondent que vous n’êtes point chez un traiteur. Un pas de plus, et vous auriez le caravansérail oriental avec ses quatre murs tout nus.
En Italie, le caractère de la population change d’une ville à l’autre. La transition n’est pas
moins sensible en Sicile. Syracuse est une des villes les plus réellement antiques qui soient aumonde. Les habitants n’ont plus la pétulance moderne de ceux deCatane. La blancheur des visages, la hauteur des tailles, et surtout le type grec des traits, prouvent que le sang de la Sicile antique a résisté à l’occupation des Sarrasins. Les physionomies sont intelligentes et un peu dédaigneuses. On reconnaît volontiers le public indolent qui raillait les philosophes et couronnait les poètes. On retrouverait encore les descendants de ces soldats syracusains qui rendirent la liberté à des prisonniers athéniens en leur entendant réciter des scènes d’ une pièce nouvelle d’Euripide. Le profil bien connu des médailles de Syracuse se rencontre à chaque pas sur les épaules des femmes du peuple. Les jeunes filles, en allant deux par deux chercher de l’eau, s’appuient l’une sur l’autre et portent des vases sur leurs têtes avec une grâce qu’elles n’ont pourtant pas étudiée sur les basreliefs antiques. Les laveuses de la fontaine Aréthuse , presque entièrement nues , sont
défendues par cette pudeur et cette dignité qui vous obligent à regarder chastement la Vénus capitoline et celle de Milo. Il faut avouer que les hommes sont moins beaux que les femmes, à Syracuse; mais toujours la nature a fait des nez écrasés. Nous savons par Socrate que tout le monde, à Athènes, n’était pas favorisé de la mine d’Alcibiade, Philopœmen, le dernier héros de la Grèce, avait les jambes beaucoup trop longues, comme l’a dit Plutarque, et les historiens n’ont pas mis en note tous les gros ventres et les dos voûtés qui se promenaient sous les portiques.
Selon Strabon, Syracuse renfermait jadis deux millions d’habitants, et sa circonférence était plus grande que n’est ajourd’hui celle de Londres. La ville moderne se compose seulement du quartier appelé autrefois Ortigia. Elle contient dix-huit mille habitants, c’est-à-dire la centième partie de la p.opulation du temps de Hiéron.
Les ruines sont hors des portes. Un aqueduc fonctionne encore. On voit les carrières où
Pliiloxène aimait mie jx retourner que d’applaudir les vers du tyran. La plus curieuse, celle qui fait F admiration des étrangers, est l’oreille de Denis, qui présente un phénomène d’acoustique très-mystérieux pour les Grecs, mais facile à comprendre pour un innocent candidat à l’école Polytechnique. Le plus léger son parti du fond de cette caverne devient un grand bruit par la répercussion de tous les points de la voûte. Le gardien en renouvelle sans cesse l’expérience et vous régale de l’échelle ascendante des échos, depuis le froissement d’un morceau de papier jusqu’à la détonnation d’un pistolet, qui ressemble à un coup de tonnerre. 11 suffit d’avoir fréquenté la classe de mathématiques, au collège, pour reconnaître que la voûte est taillée en forme de parabole, et que par conséquent tous les sons qui la frappent sont renvoyés en lignes droites parallèlement à l’axe de la courbe. Denis s’amusait, dit-on, à écouter les soupirs et les monologues de ses prisonniers d’une loge secrète, découverte depuis peu. Quoique ses vers fussent mauvais,
j’ai peine à croire que ce tyran rimeur et romanesque fût absolument méchant. Une partie de ces latomie appartient au marquis de Cassale, qui en a fait des jardins charmants. Les papyrus y viennent avec la canne à sucre, préservés de la sécheresse et du vent par des remparts de rochers. Le reste dépend du couvent des capucins, et le jardin de ces heureux cénobites ne le cède que de fort peu à ceux du marquis pour le luxe et la variété des plantes.
Jusqu’alors le seigneur anglais n’était pas encore persuadé que nous en eussions fini avec notre mauvaise génie. Il fallait une bonne fortune inespérée pour lui rendre sa confiance en son étoile. Cette bonne fortune nous tomba tout à coup du ciel. Au milieu de l’ancienne ville, entre le théâtre grec et l’amphithéâtre romain, est un petit village appelé San-Nicolao, dont l’église champêtre et recouverte de joncs semble une plante sauvage sortie des ruines de la splendeur antique. Nous étions au 20 avril, qui est le jour de la fête à San-Nicolao. Vers deux heures après midi, tandis que nous
tâchions fort gravement de déchiffrer des fragments d’inscriptions , nous vîmes arriver de plusieurs côtés des bandes de jeunes gens et de fillettes, violons et guitares en tête. En un moment le désert de marbre se peupla et retentit de cris joyeux; les tarentelles s’établirent sur les plates-formes des tombeaux. Du chemin creux de la nécropole, où nous étions assis à l’ombre, on voyait se détacher sur unciel d’airain les couples de danseurs et les pieds nus desjeunes filles. Le seigneur anglais tira ses crayons avec le plus grand calme et se mit à dessiner, en déclarant qu’il était satisfait et payé de ses infortunes. Les danses terminées, on mangea, non sur l’herbe, mais sur les pierres et dans les latomie. Un bon père de famille, qui dînait avec ses enfants à l’entrée de la tombe d’Archimède, m’offrit une tranche de jambon et un verre de moscatella que j’acceptai avec empressement. La fête dura jusqu’au soir. Nous rentrâmes tous à la ville une demi-heure après le coucher du soleil, les uns à pied, le plus grand nombre sur des ânes, le
seigneur anglais et moi sur nos mules, car il n’existe à Syracuse que trois carrosses, et j’ignore sur quels chemins ils peuvent rouler. Nous ne sommes pas au temps d’Agathocle, dont l’habitation est ajourd’hui en fort mauvais état. Quant au célèbre temple de Diane qu’on venait voir du fond de la Grèce, il en reste deux colonnes qui passent dans une armoire où un notaire met ses vieux souliers. Pour la faible rétribution de cinq sous, la cuisinière vous montre les deux colonnes, et les souliers par-dessus le marché.
Cette dernière merveille une fois examinée avec le soin qu’elle méritait, il ne nous restait plus qu’à retourner à Catane. Le seigneur anglais me déclara nettement qu’il ne ferait pas la route à cheval , pour des raisons à lui connues. Nous montâmes donc dans une letiga. La letiga est une boîte étroite et longue, à deux places, portée par deux brancards dont les extrémités reposent sur les dos des mulets. On est ainsi suspendu en l’air, et soumis aux vicissitudes des deux animaux qui vous soutien- /
nent. S’ils tombent, vous tombez avec eux. Le mouvement contrarié de leurs pas forme une combinaison de petites secousses sur laquelle le savant M. Poinsot pourrait ajouter un beau problème à son Traité des Forces. On doit se tenir bien droit, sous peine de faire chavirer la machine, et comme les mulets ont chacun une vingtaine de clochettes au cou, il est inutile de pousser des cris que personne n’entendrait. Entre le procédé des chemins de fer et cette façon de voyager du temps de la bataille de Lépante, il y a quelques échelons à franchir. Notre letiga, du reste, était belle, quoique très-vieille et toute fendue. On l’avait ornée au dehors d’un papier peint, et l’intérieur contenait des tapisseries d’un âge respectable. Elle avait dû servir aux courtisans de don Juan d’Autriche , et depuis au grand Caraccioli , lorsqu’il vint en Sicile abolir l’inquisition.
Les mulets, liés entre eux par les brancards, se gênaient l’un l’autre dans leur marche. Au bout de trois lieues, ils avaient déjà fait une douzaine de faux pas. Le guide qui nous avait
amenés nous ayant rejoints avec ses deux mules, je repris ma monture de la veille, et je laissai le seigneur anglais dans sa boîte. J’arrivai de bonne heure à Catane, cherchant une excuse à donner à miss Nancy pour mon absence de trois jours, et ne trouvant que des raisons détestables. Je courus à l’hôtel de la Couronne. Le patron m’apprit qu’un bateau à vapeur était venu la veille à Catane, et que la jeune miss s’était embarquée pour Malte avec son père.
— Cette aimable demoiselle, ajouta ce maudit homme, a écrit un beau certificat de contentement sur le livre de mon auberge.
—Donnez-moi vite le livre, que je voie ce certificat.
Il était impossible qu’il n’y eût pas quelque petit mot dont le véritable sens ne devait être
intelligible que pour moi. J’ouvris le registre
d’une main tremblante. Une page entière était couverte de cette écriture gracieuse et penchée que possèdent toutes les jeunes filles de la Grande-Bretagne. Miss Nancy commençait
par louer le zèle et les soins de M. Abate, le patron de la Couronne. Ensuite elle se plaignait de n’avoir point trouvé de beurre frais depuis sa sortie de Naples; puis elle terminait le morceau par cette réparation éclatante faite à la Sicile, et que je transcris textuellement:
« Y beg to recommand in very strong terms the ricotta of the country. In many parts of Italy, it ispreferable to the butter, and if fresh, is always excellent; but as prepared by signor Abate s direction it is supra-excellent, and would be an acceptable addition to any English breakfast- table. »
Avec delà bonne volonté, j’aurais su décom vrir une allusion très-fine dans cet éloge pompeux du fromage blanc, une intention romanesque dans cette supra-excellence de la ricotta préparée à la Couronne, un mystère délicatement déguisé sous cette acceptable addition à toute anglaise table de déjeuner. Il ne me fallait qu’une heure ou deux de méditation, et j’étais au moment de saisir le mot de l’énigme, lorsqu’un incident grave vint me tirer de ma rêverie. En me promenant sur la place, je me
trouvai face à face avec le muletier de la letiga. Cet homme, qui s’appelait don Trajano, et qui portait bien son nom, ne s’émouvait jamais de rien, et ne répondait que dans un jargon moitié italien moitié sicilien.
Eh bien! lui dis-je, où donc est le signor anglais?
— j E cascatu, ■
— Comment? il est tombé!
— Già; a Lagnone.
—Dans le précipice de Lagnone?
— Già.
— Il s’est tué?
— Gnor no.
— Dieu soit loué! Il s’est cassé un membre?
— Gnor no.
— Que s’est-il donc fait?
—E unpô sbalurditu.
— Il est étourdi du coup? Et où l’avez-vous laissé?
— L’avemo lassalu a Lagnone.
— Comment cela est-il arrivé?
— Il mulo non avea ben magnatu.
C’est que vous ne nourrissez pas assezvos
mules.
— Già.
Lagnone n’est qu’à huit milles' de Catane. Nous y allâmes plusieurs personnes ensemble. Le seigneur anglais étaitdebout, un peu troublé de la secousse, la caisse de la letiga ayant roulé sur un penchant de trente pieds environ. 11 n’avait aucune fracture et ne se sentait pas malade ; mais il ne voulait plus entendre parler ni de letiga, ni de mulets, ni d’aucun moyen de transport quelconque par les chemins siciliens, dont il appréciait la juste valeur, il ne restait donc absolument que sesjambesqui n’eussent pas perdu sa confiance. Au bout de trois jours passés à Lagnone dans un cabaret, où il ne put fermer l’œil un instant, il se crut suffisamment reposé. On le vit arriver à Catane le bâton à la main. Deux heures après, il était dans le courrier de Messine, et le lendemain sur le bateau postal de Naples, bien décidé à ne plus voyager que sur des routes royales.
HISTOIRE B'UNI TOPPATEIIE.
Celui qui aime véritablement à voyager se considère comme en partie de plaisir par cela même qu’il voit du pays, et alors il peut lui arriver d’être aussi satisfait de retomber dans l’isolement que de rencontrer de la compagnie; c’est précisément ce que j’éprouvai lorsque tous mes Anglais furent partis de Catane. Ce qui augmentait ma résignation à supporter la solitude, c’était l’assurance d’avoir bientôt «n Français aimable pour compagnon de
voyage. Le comte deM. . . , attaché à l’ambassade de Naples, homme instruit et poète, m’avait annoncé par une lettre qu’il viendrait me prendre pour aller avec moi jusqu’à Palerme. Pendant les trois jours que j’avais encore à attendre, je m’abandonnai à cette paresse méridionale qu’on respire avec l’air de ce beau pays, et dont l’exemple des Napolitains m’avait appris à goûter le charme. Je passerais donc sur cette lacune pour achever le récit de mon excursion , si le hasard n eût fait venir à ma connaissance une histohe populaire que je vous transmets , telle qu on me l’a racontée sur le lieu même de la scène.
Dans toute la Sicile on se ser t beaucoup des ânes. On attache sa modeste monture dans la cour d’un palais magnifique, et on la reprend lorsqu’on a fini sa visite. Le matin, de beaux messieurs gantés de blanc s’arrêtent devant un café pour boire une limonade sans descendre de leur âne. On parcourt le Journal des Deux-Siciles, on s’informe des nouvelles, et
on se disperse au trot du vertueux et simple animal sur lequel notre Seigneur ne dédaigna pas de monter pour faire son entrée dans Jérusalem. Un usage général ne saurait paraître ridicule; c’est pourquoi j’avais fini par adopter comme tout je monde cette manière de circuler, pendant mon séjour à Catane. Pour la somme de trente sous, j’avais un grand âne, sobre et infatigable comme un Sicilien. Il me portait toute la journée, et nous allions paisiblement en bonne intelligence par les rues et les chemins, sans qu’il fût besoin, comme à Castellamare et à Sorrente, de ces âniers toujouis piessés qui vous suivent en poussant des cris sauvages, et qui tirent la pauvre
bête par la queue pour la faire courir au galop.
Un jeune Sicilien avec qui j’avais voyagé sur le bateau à vapeur m’avait offert de me présenter a quelques personnes aimables de son pays. Il vint un matin me chercher, monté sur son âne; je pris aussi le mien, et nous partîmes, ainsi équipés, pour aller faire des
visites de cérémonie. En passant sur la place de l’Eléphant, nous nous arrêtâmes pour regarder les dames qui sortaient de l’église. Elles étaient toutes enveloppées de ces mantes noires dont j’ai déjà parlé, et qui donnent aux rues de Catane l’apparence d’un cloître ou d’un foyer de bal masqué, selon la disposition d’esprit où l’on se trouve.
Savez-vous, me dit mon compagnon, comment nous appelons les femmes qui portent ce grand voile noir? On les nomme toppatelles. Ce mot vient de toppare, qui veut diée cacher, ou de topo, qui signifie souris ; choisissez entre ces deux étymologies celle que vous voudrez. Nos jeunes filles possèdent l’art de draper à leur avantage ce vêtement funèbre. Il ne faudrait pas se fier à leurs airs de nonnes, car elles ressemblent à l’Etna, qui sommeille jusqu’au jour où l’éruption éclate. Une fois qu’elles sortent de leur indolence, rien n’arrête léurs peütes passions. Si tous étiez venu ici en 1810,
vous auriez vu la plus belle personne qui ait
jamais porté le voile de soie noire. Celles-ci
ne sont rien en comparaison. Hélas! la pauvre Agata, elle est perdue pour nous.
— Son histoire doit être intéressante, répondis-je. Contez-la-moi, je vous prie. Allons au bord de la mer; nous ferons nos visites demain.
Mon compagnon rapprocha son âne du mien. Nous sortîmes ensemble de la ville par la rue du Corso, et le Sicilien commença en ces termes l’histoire, de la belle toppatelle.
J’ai connu Agata quand elle n’avait que quatre ans. Jamais il n’y eut de petite fdle aussi aimable. Ses yeux parlaient avant que son esprit fût développé, comme s’ils eussent' deviné tout ce qu’ils auraient à exprimer un jour. Elle avait l’air de songer à quelque chose de sérieux qu’on ne savait pas et qu’elle n’aurait pas pu dire elle-même. Sa mère, qui était une franche Sarrasine, lui avait transmis un sang brûlant comme lalave, et recouvert d’une peau brune et veloutée comme le fruit rare et beau qu’on nomme le brugnon. La petite Agata n’était ni farouche ni caressante; lorsqu’on vou-
Lait l’embrasser, elle vous faisait une révérence et vous demandait la permission d’aller à ses affaires avec le ton d’une personne raisonnable. A douze ans, elle était grande et bonne à marier. Si vous l’eussiez vue marcher dans la rue en balançant sa longue taille, si du fond de son capuchon noir elle eût tourné sur vous ses yeux brillants surmontés d’un front jaune et frais comme la nèfle du Japon, monsieur le "Français, je vous assure qu’elle vous eût fait perdre la tête. Elle portait la mante noire avec une grâce qu’on ne connaît plus à Catane, et, pour cette raison, nous l’appelions la belle Toppatelle'. Dans ses premières années de jeunesse, elle avait je ne sais quelle fantaisie de faire la méchante et de maltraiter ses amoureux. Les garçons n’y prenaient pas garde, et continuaient à rimer pour elle plus de mauvais vers qu’il n’y a d’étoiles au firmament ; caries drôles devinaient bien que sous cette cendre froide dormait un feu caché qui ne pouvait manquer de s’allumer tôt ou tard. Lorsqu’elle travaillait à l’aiguille, auprès de son père, qui était
tailleur, on inventait cent prétextes pour entrer dans la boutique; mais les jeunes gens les plus beaux ou les plus riches, et les étudiants de l’université eux-mêmes, ne réussissaient pas à la distraire de son ouvrage. Le soir, si elle entendait une guitare sous sa fenêtre, elle éteignait aussitôt sa lumière, et renonçait à respirer sur son balcon, de peur des sérénades, ce qui est le plus grand sacrifice que puisse faire une Catanaise.
Cette indifférence lui dura jusqu’à quinze ans; c’est le bel âge pour les filles de la Sicile, et celui où la nature les mène souvent comme il lui plaît. En face de la maison du petit tailleur était le palais d’une signora fort élégante, qu’on eût appelée une lionne si on eût connu ce mot-là. Un soir d’été, il y avait un bal chez la signora, et comme dans ce pays-ci le bon ton n’oblige personne d’arriver le dernier, les calèches commencèrent à entrer dans la cour du palais à vingt-trois heures, c’està-dire une heure avant le coucher du soleil. Une troupe de curieux s’était amassée devant
la porte. Agata elle-même parut à son balcon pour regarder les toilettes des belles dames.
Parmi les curieux se trouvait un garçon de • dix-huit ans qu’on appelait Zullino, surnom qui dérive, je ne sais comment, de Yincenzo, car il n’y a rien d’arbitraire ni de capricieux comme nos diminutifs. Zullino était un Sicilien de race normande. Il avait l’esprit gai, le cœur fier et les bras très-robustes. Pour éviter Pâliront d’un refus, il n’avait jamais parlé plus tendrement à Agata qu’aux autres jeunes filles, et se tenait pour dit qu’elle ne voulait pas d’amoureux. En regardant la fille du tailleur, Zullino s’aperçut qu’elle avait mis des roses dans ses cheveux.
— DonaGattina, lui dit-il, je sais bien pourquoi vous vous couronnez de fleurs.
—Eh! pourquoi cela, don Zullino?
— Parce que vous seriez bien aise d’aller au bal avec toutes ces belles dames qui vous passent devant le nez. Ne pouvant pas le faire, . vous vous parez toute seule, et il y a fête dans votre chambrette.
— J’en conviens, don Zullino. Je n’ai jamais
vu de bal, et j’imagine que ce doit être une chose bien divertissante.
— Invitez-moi donc à votre petite fête. Votre mère jouera du tambour de basque, et nous danserons ensemble une tarentelle à réveiller les morts.
— Eh bien! je vous invite; allez chercher vos castagnettes.
Le tailleur ne s’opposa point au désir de sa fdle. Il ferma sa boutique. On mit de l’huile dans salampe, dont on alluma, pour cettefois, les deux mèches. La mère fit ronfler le tambour et sonner les grelots, tandis que le père frappait en cadence avec une clef sur un poêlon. Au bruit de cette musique improvisée, les deux jeunes gens dansèrent avec une ardeur que vous autres habitants du Nord vous ne portez pas dans le plaisir, mais que vous retrouvez, dit-on, les jours de bataille. Zullino bondissait à deux pieds de terre, Agata voltigeait comme un oiseau. Tantôt ils se poursuivaient, tantôt ils se rapprochaient, les bras étendus, main contre main, et le pied de l’un
reculant quand le pied de l’autre avançait. Les castagnettes marquaient la mesure. Zullino se déhanchait à se rompre l’échine, et Agata, la tête en arrière, faisait voler en l’air son tablier. Au bout d’une demi-heure, ils dansaient plus vigoureusement que jamais, et les yeux de la toppatelle lançaient des lueurs comme des épées de combat. Les joyeux instruments de musique finirent par tomber des mains de l’orchestre, et les danseurs s’aperçurent alors de la fatigue. Agata se jeta sur une chaise, et Zullino se coucha tout de son long sur la table.
— Seigneur, dit la jeune fille, après vous avoir donné le bal, il faut vous offrir aussi le souper. Voici d’abord une nappe blanche, un bonmorceaude pain, des amandes, une fiasque de vin del Greco, et tout à l’heure je vous servirai une salade que je vais chercher au jardin.
— Signora, répondit le garçon, si vous cueillez la salade vous-même, et si vous versez le vin dans mon verre, le roi ne soupera pas si bien que moi.
On se mit à table et on mangea de bon appétit. Les jeunes gens, animés par le plaisir, jouèrent à cette guerre d’esprit qui a du piquant dans notre dialecte, et où l’amour suit quelquefois la malice de fort près. Agata riait de ce rire qui enivre les fillettes , et qui a donné lieu au proverbe : Bouche qui rit veut un baiser. Zullino n’eut cependant pour toute faveur qu’une rose portée par sa danseuse, et on se sépara vers le carillon de minuit.
Ce n’était pas un grand seigneur que le bon Zullino. Son père, fort mauvais menuisier, n’avait pufairede lui qu’un ouvrierpeu habile. Quelques baïocs, péniblement gagnés à raboter des bancs et de méchants escabeaux, les menaient tous deux à la fin de chaque semaine: le bout de l’année se trouvait ainsi arrivé sans qu’on pût dire comment. La pauvreté ayant toujours été leur fidèle associée, ils étaient habitués à sa compagnie, et ne se doutaient pas qu’elle fût considérée par certaines gens comme un malheur. Le lendemain du bal improvisé, Zullino était à l’ouvrage dès le point
du jour, et chantait en taillant une planche. Agata passa devant sa boutique en allant à la messe.
— Tous chantez de bon cœur, lui dit-elle; on voit bien que vous n’avez pas de soucis.
— Voilà comme vous êtes, vous autres jeunes filles, répondit le garçon; vous parlez de tout sans rien savoir. Apprenez que je chante pour m’étourdir et ne pas Songer âmes peines.
— Quelles peines avez-vous donc?
— J’ai de l’amour pour vous depuis hier, et comme vous) ne voulez pas qu’on vous aime, je tâche de vous oublier. Demain, si je n’y ai pas réussi, je m’en irai à Lentini chez mon oncle le tonnelier.
—-Le mauvais air règne à Lentini; vous y gagnerez la fièvre.
— Mieux vaut la fièvre que d’aimer qui ne vous veut pas de bien. Je prétends mener ma tendresse pour vous comme ceci, à coups de maillet.
Zullino frappa si fort sur ses planches, qu’ Agata effrayée recula d’un pas; mais il se
trouva que ce coup de maillet venait d’enfoncer l’amour dans le cœur de la toppatelle.
— Vous êtes un fou, dit-elle. Quand on aime une fdle, on ne s’embarrasse pas de tous ses discours; on lui déclare poliment ce qu’on éprouve, et on va la demander en mariage à ses parens tandis qu’elle est à la messe.
11 n’y avait plus à hésiter. Zullino courut chez le petit tailleur, et lui demanda la main de sa fille.
— Mais, dit le père, si je te donne ma fille, comment la nourriras-tu ?
— En travaillant.
— Et si tu as des enfants ?
— Je les élèverai comme vous avez élevé votre fille.
—J’aurais préféré un gendre plus riche que toi; cependant j’en parlerai à Agata, et nous verrons quelle sera son opinion.
Agata pensa qu’un mari jeune et laborieux n a pas ^besoin d’être riche, et qu’un morceau de pain se mange avec plaisir en compagnie d’une personne qu’on aime. Ces idées peuvent
vous sembler étranges, monsieur le Français, à vous qui venez d’un pays où ce sont les fortunes qui se marient plutôt que les personnes, et où le beau-mot d’intérêts matériels a. remplacé tous les sentiments; mais il faut considérer que nous sommes sous le trente-septième degré, dans la patrie de Tliéocrite et d’Archimède, et par conséquent bien éloignés des lumières. Le père ne trouva donc pas d’objections à faire, quoiqu’il en eût grande envie ; Zullino vint assidûment passer les soirées auprès de sa maîtresse, et on s’apprêtait à publier la nouvelle du mariage prochain, lorsqu’un petit incident dérangea les projets.
En face delà boutique du tailleur demeurait un homme qui s’était enrichi dans le commerce de soieries de Catane. Cet homme découvrit à quarante ans qu’il lui fallait une femme pour mener sa maison. DonBenedetto, c’est ainsi qu’on le nommait, mit un pantalon de nankin tout neuf, prit sa montre à breloques, et sortit de chez lui en manches de chemise, avec un chapeau de soie bien luisant à la fa-
çon de Paris. Dans cette toilette d’un négligé savamment mélangé de luxe, il vint poser ses deux coudes sur le bord de la fenêtre où travaillait le petit tailleur.
— ■ Savez-vous, dit-il, ce que j’ai fait depuis dix ans que je tiens mon commerce? Non, mon voisin, vous ne le savez pas. Regardez-moi un peu là, entre les deux yeux. Vous voyez un homme qui a gagné plus de vingt mille, plus de trente mille écus, et davantage. Cette année, je voulais avoir une maison dans la montagne pour la villégiature: j’ai fouillé dans la sacoche, et j’ai eu la maison. Demain, si je voulais avoir un cheval, je fouillerais à la sacoche, et je l’aurais. Ma cuisinière me fait le dîner à midi : quatre plats, les pâtes, les légumes, Y humide et les fruits ; eh bien ! quand je me sens de l’appétit le soir, je vais à la loccinda et je mange. Comment appelez-vous un homme qui vit de la sorte?
—Je l’appelle un homme heureux, répondit le tailleur, et de plus un homme riche.
— Cela n’est pas maPrépondre; je suis riche
en effet. Pensez-vous que je le sois assez pour demander une fille en mariage ?
— Vous pouvez demander la fille d’un corroyeur, la fille du patron d’une spcromra, celle du directeur des postes; énfîn toutes les filles que vous voudrez.
Eh bien! je vous demande la vôtre.
Voyons un peu si vous me la refuserez.
—Que le bon Dieu m’en garde! je vous l’accorde tout de suite. Il y a bien Zullino qui lui fait la cour avec ma permission; mais je dirai à Zullino que vous m’avez favorisé d’une demande, et il comprendra qu’il ne doit plus songer à ma fille.
Zullino ne comprit pas la chose aussi facilement que le père se l’était imaginé. Il se plaignit du manque de parole, et voulut au moins
recevoir son congé de la bouche d’Agata elle-
même. On fit venir la jeune fille, et on lui expliqua ce qui arrivait.
— Mon père, dit-elle, il serait indigne d’un galant homme de retirer sa promesse pour
quelques écus. Vous m’avez accordée à Zullino: je serai sa femme.
Tu ne seras pas sa femme, s’écria le père. Je défends à Zullino de remettre les pieds chez moi, et demain, situ ne fais pas bon visage au seigneur Benedetto, je te corrigerai avec une # baSuette* Vive Dieu! cela n’a pas encore ses dents de sagesse, et cela veut raisonner !
—Zullino, reprit la toppatelle, tu as entendu: je suis ta femme. Je te regarderais comme un indigne si tu renonçais à ma main. Retire-toi pour ne pas avoir de querelle avec mon père, et compte sur ma parole. Notre mariage n’est que différé.
Après le départ de F amoureux, il y eut du vacarme dans la maison du tailleur. Le père
cria sans savoir ce qu’il disait. La mère cria et pleura pour apaiser son mari. Agata prit sa quenouille et fila paisiblement comme si tout ce bruit ne l’eût regardée en rien. Quand don Benedetto arriva dans sa riche parure, un bouquet à la main, la jeune fille lui tourna le dos et monta majestueusement dans sa chambre,
où elle s’enferma. Il fallut pourtant apprendre au prétendu que la toppatelle avait disposé de son cœur.
— Je comprends, dit le marchand de soieries ; elle est demi-folle pour ce Zullino ; mais je lui ferai un cadeau, et la raison lui reviendra.
Il n’y a pas de gens plus passionnés que nous autres Siciliens, et nous ne parlons jamais des passions. Elles nous entraînent si loin de notre état de nature, que nous les considérons comme une maladie à laquelle on donne le nom de demi-folie. Avec ce mot-là, on ne s’étonne plus de rien. Le jaloux qui tue sa femme, l’amant qui enlève sa maîtresse, sont des demi-fous. On les craint et on s’en écarte lorsqu’ils sont dangereux; mais on les plaint, et une fois que leur mal est passé, on leur pardonne.
J’ai vu un jour Agata au bord de la mer demeurer assise pendant une heure , si parfaitement immobile que vous l’eussiez prise pour une statue. Des vieilles femmes, qui l’avaient vue comme moi, s’en allèrent conseiller
au père de prendre garde à sa fdle, en disant que cette enfant était travaillée par quelque demi-folie. Le père, trop brutal et trop borné pour user de ménagements, défendit à la pauvre fille de sortir seule et la menaça de coups de bâton. Pendant la nuit suivante, on entendit Agata marcher à grands pas dans sa chambre. Elle ouvrit sa fenêtre et chanta une chanson sicilienne que tout le monde connaît ici, et dont les paroles disent:
Ce que je voudrais te donner Comme un gage de mon amour Que tu puisse conserver ,
C’est le cœur qui est dans mon sein.
Zullino, ayant reconnu la voix de sa maîtresse, fut bien vite sous le balcon. Il apporta une échelle qu’on y trouva le lendemain. Les deux oiseaux prirent leur volée pour Lentini, sans songer que la route est de vingt milles. Un Anglais qui allait à Syracuse permit à la toppatelle de s’asseoir sur le mulet aux bagages, et nos amoureux arrivèrent ainsi chez
l’oncle de Zullino, qui les reçut à merveille.
La folie d’Agata ne l’empêcha pas de sentir la nécessité de mettre son honneur en sûreté par un mariage. Lorsque le curé de Lentini refusa d’unir ensemble deux jeunes gens qui ne pouvaient satisfaire à aucune des formalités préalables, la fille du tailleur se trouva un peu déconcertée. Heureusement ce curé était un homme bon et indulgent qui prit en» compassion cette brebis égarée. Il lui conseilla de ne point demeurer sous le même toit que son amant, et la recueillit chez lui , en promettant de travailler à une réconciliation générale. Agata se plaisait beaucoup à Lentini. Elle tenait compagnie à Zullino, qui travaillait avec ardeur à fabriquer des tonneaux pour la vendange prochaine. On parlait peu , on se regardait souvent, et on chantait des barcarolês à deux voix. Un beau jour, le petit tailleur, sur un avis du curé, partit de Catane et se présenta tout à coup devant sa fille.
— Ingrate, lui dit-il, tune reviendrais donc jamais si je ne courais après toi?
Latoppatellese rappela aussitôt qu’elle avait des parents. Elle se jeta dans les bras du tailleur en s’écriant:
•— Emmenez-moi, cher père; je ne veux plus vous quitter. Ah! que je suis heureuse de vous revoir et de retourner à la maison!
— Ce n’est pas tout, reprit le père; il faut encore renoncer à ce coquin de ravisseur.
— Hélas! puisque personne ne veut me marier au pauvre Zullino, je suis bien forcée de renoncer à lui; mais je ne serai jamais la femme d’un autre.
—C’est ce que nous verrons. Monte sur ton âne et partons.
Agata courut embrasser son amant, revint caresser son père, puis elle sauta sur son âne
et prit la route de Catane, où elle fit son entrée avant la nuit. Ainsi finit son premier accès de demi-folie; mais de même que le grand don Quichotte de la Manche, elle avait encore de fort belles aventures à courir.
En me racontant l’histoire de la toppatelle, le jeune Sicilien avait dirigé notre promenade
vers l’Etna. Nous quittions le bord de la mer pour entrer dans la montagne. Nous traversions des vignes, des jardins d’orangers, la plupart ouverts à. tout le monde, quelquesuns gardés par des bataillons carrés de cactus qui présentaient aux passants leurs grosses raquettes armées d’épines.
— Ce n’est pas sans dessein, me dit le Sicilien, que je vous ai conduit de ce côté. La seconde partie de notre histoire s’est passée dans la montagne, et vous aurez ainsi le lieu de la scène sous les yeux. L’Etna embrasse, comme vous le voyez, un rayon considérable. En comptant Catane et Taormine, il contient quatre cent mille habitants , c’ est-à-dire le quart de la population de la Sicile entière. Cela ne doit pas vous étonner. Cette montagne est trèspeuplée, tandis que le reste de notre pays, où il y aurait place pour six millions d’hommes, est dans une décadence qui approche du néant, mais qui cessera quelque jour. L’Etna se divise en trois parties : la région basse, où nous sommes, qui est très-riche et très-bien culti-
vée; la région du milieu, qu’on appelle le Bosco , parce qu’elle est couverte de bois; et enfin le sommet, qui appartient au volcan, et dont la neige et le feu se disputent la possession. Le Bosco est habité par quelques montagnards d’une force athlétique, à qui les convulsions de l’Etna ne font pas peur et qui rient lorsque le terrain tremble sous leurs pieds. Afin de n’avoir pas à réparer leurs maisons, ils dorment sur le sol. On ne les voit qu’au mois d’octobre, où toutes les populations se réunissent pour les fêtesde la vendange. C’est un beau moment que celui-là, et qur mérite qu’on vienne exprès à Catane. Vous en jugerez par f histoire de la toppatelle, que nous allons reprendre.
Une fois de retour au logis paternel, Agata devint sage et docile comme un agneau. Tout le monde se remit à l’aimer et à l’admirer comme si elle n’eût jamais donné de prise à la médisance. Zullino ne manqua pas de venir rôder sous les fenêtres de sa maîtresse. La première fois qu’elle l’aperçut, elle lui jeta un
regard de tristesse et se mit à soupirer; la seconde fois, elle ne soupira plus, et la troisième, ses yeux demeurèrent si calmes, que le pauvre amoureux y lut clairement la ruine de ses espérances.
De son côté, don Benedetto gagnait du terrain. Il se faisait raser chaque matin pour avoir le visage frais, et portait une royale sans moustaches, ce qui lui allait à ravir. Son chapeau de soie Brillait d’un lustre sans égal, et la veste ronde en velours vert lui rajeunissait la taille de plusieurs mois. Mais ce qui fit surtout suffler le bbn vent dans ses voiles, ce fut un cadeau de boucles d’oreilles en argent, valant deux piastres, qu’il offrit lui-même en se servant de phrases très-polies. Il fallait voir cet homme favorisé du ciel se promener les mains dans ses poches, disant à ceux qu’il rencontrait:
— Quand je me suis mis une chose dans la tête, on peut la regarder comme faite et terminée, car j’aime les entreprises difficiles.
Ce langage assuré péhétrait les auditeurs d’un profond respect.
Sur ces entrefaites, arrivèrent le mois d’octobre et les vendanges. Il y a tant de raisins mûrs, que tout le monde est mis à contribution pour le cueillir. Vieux et jeunes, paysans et citadins courent à la montagne, le panier sous le bras et le couteau dans la poche. Les toppatelles font semblant de travailler, mais leur occupation est de manger du raisin en attendant les danses. Aussitôt que la dernière grappe est cueillie, et que les cuves sont pleines, on se met en fêtes pour un mois entier. Chaque propriétaire donne à son tour un dîner suivi d’un bal, où l’on peut venir sans invitation. Riches et pauvres, étrangers et gens du pays, sont admis indistinctement, et ce n’est pas en cérémonie, pour quelques heures, qu’on les reçoit ; c’est pour un jour et une nuit, et avec la cordiale hospitalité des anciens temps. Une bonne partie des convives ne sait pas le nom de l’amphitryon. Vous passez par là, vous entendez des rires, du bruit ou des violons ; vous entrez et vous prenez place à table par droit de présence. Gn mange comme
des héros d’Homère, et puis on saisit les castagnettes et on se trémousse ; ceux qui préfèrent se griser, chanter ou dormir, sont parfaitement libres. La verte jeunesse ne connaît que deux choses, danser et faire l’amour, et je vous assure qu’elle s’en acquitte bien. Pendant la première semaine, on se divertit modérément; il y a de l’hésitation. A peine si les violons et le tambourin vont jusqu’à l’aurore. Les toppatelles font encore les renchéries. Elles se promènent ensemble par bandes compactes, et les garçons feignent de jouer entre eux; mais au bout de huit jours les bataillons sont entamés, les deux camps se confondent, et c’est alors qu’on babille et qu’on rit à faire trembler la montagne. La fillette taciturne, qui n’a pas dit quatre mots dans l’année, donne de l’exercice à son gosier pour le temps perdu. Celle qui a fait la sourde oreille aux propos galants, en écoute autant qu’on lui en veut dire. La demi-folie s’en mêle, et quand les fêtes sont finies il ne rentre pas dans la ville un seul cœur qui ne soit au moins trou*
blé, pas une cervelle qui ne soit à l’envers. Messieurs les étrangers payent leur tribut comme les autres. Combien en ai-je vu venir en spectateurs, le sourire sur les lèvres et le lorgnon sur l’œil, s’asseoir à table pour se montrer bons princes, et finir par faire le pied de grue dans les rues de Catane, sous le balcon de quelque brunette! Il y a temps pour tout, etlaméthode est chose bonne. On change de domestiques, a la Saint-Jean ; les termes des loyers sont fixés au k de mai, et ce jour-là, l’Italie et la Sicile entière déménagent: mais dans l’Etna, au moisd’octobre, c’est l’échéance des amours. Les couples se forment au milieu des plaisirs, et quand sonne la cloche de la Toussaint, les curés ont de la besogne pour marier nos barbes rousses avec leurs amoureuses. Ce n’est pas que tous ceux qui reviennent des vendanges deux à deux s’en aillent droit à l’église. Si on traîne jusqu’à Noël, adieu les sacrements pour cette année-là! L’amour va vite, et ne mène pas toujours les filles où elles voudraient aller; mais on est indulgent, et s’il arrive
malheur à une danseuse, les bonnes gens secouent la tête en disant: Que voulez-vous? •c’est la vendange.
Don Benedetto, qui possédait un grand clos de vignes dans l’Etna, voulut en faire les honneurs à sa fiancée et à ses amis. Il s’en alla d’abord se divertir chez les voisins avec la famille d’Agata, et promit un dîner cyclopéen pour la seconde semaine. Notre toppatelle bouda contre le plaisir pendant huit jours. Elle ne dansait que du bout des pieds et penchait l’oreille sur son épaule d’un air distrait, tandis que toutes les bouches se fendaient à force de rire.
— Tant mieux! disaient les jeunes gens. Elle pouvait avoir un beau garçon à qui elle avait donné parole ; elle a voulu épouser un clos, une maison et un comptoir; elle y mourra d’ennui.
Cependant, lorsque le futur époux paya son tribut aux vendangeurs, il fit les choses en grand seigneur, et ferma les bouches des mauvais plaisants à grands coups de quartiers de
bœuf. Le luxe ajouta son prestige aux douceurs de la bonne chère. La salle à manger fut ornée de fleurs. La cuisine et la cave vomirent une armée de plats et de bouteilles dont la tenue imposante éblouit tous les yeux. On était au milieu du repas, lorsqu’un convive nouveau entra dans la maison, son bonnet à la main, et fit un salut au maître du logis. C’était don Zullino.
—Seigneur Benedetto, dit-il, vous avez remporté la victoire ; je ne vous en aime pas davantage ; mais avant de quitter la Sicile, je viens faire mes adieux à ceux qui ont eu jadis de l’amitié pour moi. Nous nous séparerons le verre en main. Donnez-moi une place à votre table, et qu’on me verse à boire.
— Soyez le bienvenu , répondit l’amphitryon; je conçois que vous ne devezpas m’aimer beaucoup. Lorsque vous serez aussi riche que moi, vous épouserez à votre tour une belle femme, et vous pourrez donner à manger à vos amis. Je vous souhaite un heureux succès dans vos voyages.
Et moi, si vous n’étiez pas mon hôte en ce
moment, je vous souhaiterais de ramasser un scorpion toutes les fois que vous laisserez tomber un de ces écus dont vous êtes si fier. Allons, vous autres, emplissez mon verre, cela vaudra mieux que de nous quereller.
Zullino, qui avait déjà la tête échauffée, se la mit en combustion par quelques rasades des vins capiteux de l’Etna; mais comme les convives voulaient se divertir, ils ne firent pas grand attention a lui. Agata seule devint 1 ê— veuse pendant le repas. En sortant de table, on passa au jardin, où les violons, qui avaient la patte bien graissée, firent un vacarme d’enfer. La masse des danseurs fut bientôt serrée
et embrouillée comme un écheveau de fil. Dans
cet instant, la belle Agata vint aborder son ancien amoureux.
— Vous voulez partir, lui dit-elle ; où irezvous?
—A Malte, prendre du service comme matelot ou comme soldat.
— Si c’est à cause de moi que vous faites
cecoup de tête, je vous supplie d’y renoncer.
Tenez votre parole et soyez ma femme, ou bien je pars.
- Eli! comment puis-je être votre femme, si personne ne veut nous marier?
C est-à-dire que vous désirez épouser ce vilain marchand, et me forcer encore d’être témoin de vos noces; mais demain, à cette heure, regardez la mer de ce côté; vous verrez là-, bas une voile qui me mènera bien loin de vous et pour toujours. On dit qu’il y a du bruit aux Indes, j’irai me faire casser la tête au sei vice du roi des Anglais, et vous pourrez dii e avec fierté à vos amis qu’un homme est mort pour vous. Ne parlons plus de cela, et dansons ensemble pour la dernière fois.
Zullino saisit Agata par la taille et l’ entraîna dans le tourbillon, où ils dansèrent tous deux avec tant de grâce et de gentillesse, qu’on ne les eût jamais pris pour des amants au désespoir. Quand la tarentelle fut achevée, notre amoureux pressa la main de sa maîtresse infidèle, puis il enfonça son bonnet sur ses yeuxet sor-
tit à grands pas. Il était à peine dans la rue, qu’il s’entendit appeler. Une jeune fille, entièrement voilée de sa mante noire, vint lui prendre le bras, et une voix émue qu’il connaissait bien lui dit tout bas :
—Je n’y tiens plus ; emmenez-moi où vous
voudrez.
La seconde évasion de la toppatelle ne troubla les fêtes de la vendange que pour le petit tailleur et son futur gendre. Les autres continuèrent à s’amuser.
— Voilà ce que c’est, disait-on, que d’avoir voulu marier par force une jolie fille avec un être qu’elle n’aime pas.
DonBenedetto fit battre le pays par ses amis et ses serviteurs. Des bûcherons assurèrent avoir vu dans les bois plusieurs couples d’amoureux qui allaient dans toutes sortes de directions. En poursuivant Agata, on interrompit d’autres entretiens, et on remit dans leur chemin quelques toppatelles égarées, mais on ne trouva pas celle qu’on cherchait. Nos jeunes gens s’étaient enfoncés dans le plus épais du
Bosco, et vivaient paisiblement chez des charbonniers. Ils y étaient depuis trois jours, oubliant l’univers entier, lorsque le hasard fit passer par. là le vertueux curé de Lentini, monté sur son âne et accompagné d’un guide.
— Mes enfants, leur dit-il, que faites-vous ici, loin de vos parents? On vous cherche et on vous pleure.
— Nous nous cachons, monsieur le curé.
— Cela est fort mal. Votre réputation en sera perdue, ma chère Agata.
— Ah! mon Dieu, s’écria la jeune fille, que vais-je devenir si ma réputation est perdue?
—De plus, reprit le curé, vous vivez ici en état de péché mortel.
—Pour cela non, monsieur le curé, dit Agata, je n ai rien fait de mal; j’irai entendre la messe à Nicolosi dimanche prochain, et d’ailleurs, je vais profiter de votre passage ici pour me confesser à vous.
Il faudrait, avant de recevoir l’absolution, commencer par vous repentir de vos fautes et les réparer. Vous voyez bien cette charbon-
nière d’où il sort une fumée si noire : si vous mouriez demain, vous brûleriez dans un feu mille fois plus terrible, et pendant l’éternité.
— Hélas! sainte Vierge! brûler pendant l’éternité! Je ne le veux pas, Zullino. Je dois me repentir et mériter l’absolution ; il faut que ma réputation soit sauvée ainsi que mon âme.
— Vous n’avez qu’un seul moyen d’obtenir tout cela ensemble, dit le curé. Retournez à Catane avec moi sur-le-champ. Rentrez chez votre père; je vous donnerai un nouveau confesseur qui vous dirigera bien et vous raccommodera avec le ciel, avec votre conscience, et peut-être aussi avec le monde. Et vous, jeune homme, allez à votre maison, et ne détournez plus cette enfant de ses devoirs. Vous mériteriez d’être excommunié.
— Excommunié! pensa Zullino saisi d’effroi : je suis donc un monstre, moi qui ne croyais être qu’un amoureux bien à plaindre ?
— Monsieur le curé , dit Agata toute en pleurs, ne m’abandonnez pas ; menez-moi au
couvent si vous voulez. Partons bien vite. Adieu, cher Zullino; va, je penserai à toi; je prierai le bon Dieu qu’il te rende encore plus heureux que je ne l’aurais pu faire en t’aimant.
Sans perdre une minute, Agata partit avec le curé, dont elle écouta si attentivement les réprimandes pendant le chemin, qu’elle arriva parfaitement convertie chez son père. Cette réaction subite dans les idées de la toppatelle mit fin au second accès de demi-folie. Il me reste à parler du troisième et dernier, qui se termina plus tristement que les deux autres.
Depuis longtemps, la paix était signée entre le ciel et Agata par les soins d’un nouveau confesseur. Elle avait déjà été admise a communier , après une pénitence sévère. Cependant ce n était pas assez pour la tranquillité de sa conscience. Le feu sombre de la charbonnière ne lui sortait pas de l’imagination. Elle se recommandait à tout le paradis, et particulièlement a sainte Agata-la-Yetera, sa patrone,
qui me détestait, qui était amoureuse folle d’un autre, qui s’estenfuie deux fois avec son amant et qui a pensé se faire religieuse plutôt que de m’épouser? eh bien ! la voilà pourtant ma femme.
Tout alla le mieux du monde dans la maison de cet heureux mortel pendant douze heures entières. Agata parut enchantée de l’appartement, du mobilier et du jardin. Pour sa bienvenue, elle voulut que le patron donnât une gratification à ses commis. Elle fit bonne mine aux servantes etcaressa le chien du logis; mais le lendemain des noces, la signora avait le visage sombre et ne voulait plus ouvrir la bouche, ou si elle répondait aux questions de son mari, c’était comme au sortir d’un rêve et avec si peu d’ à-propos qu’ autant eût valu ne rien répondre du tout. A la suite d’une petite explication, Agata prit son grand courage pour avouer à don Benedetto qu’elle était au désespoir de l’avoir épousé.
— C’est que vous ne m’aimez pas encore,
un regard sur ces gens heureux pour sentir un vide affreux dans son âme.
—Voilà, dit la grand’mère, une belle toppatelle qui, à mon âge, saura ce qu’il en coûte de donner sa vie au ciel par dépit.
— Elle n’est pas encore donnée, murmura la fille du tailleur.
Dans la disposition d’ esprit où elle était alors , Agata eût peut-être épousé don Benedetto luimême, pour avoir le plus tôt possible de jolis enfants à bercer. A force de confiance dans son mérite, le marchand de soieries accoutumait les gens à tolérer une sottise dont il ne pouvait rien rabattre. Sa fiancée le voyait souvent et n’avait personne à lui comparer, excepté par souvenir. L’envie de se marier colora de rose tout ce qui avait d’abord choqué la toppatelle. Finalement on prit un matin le chemin du Dôme, et, en quelques minutes, le destin d’ Agata se trouva lié pour la vie à celui d’un sposo felicissimo. Il fallait entendre don Benedetto dire avec orgueil à ses amis :
— Vous savez bien cette fille si intraitable,
de papier, en vertu de quoi on l’expédia sur le continent aux troisièmes places du bateau postal, entre des volailles et des thons salés. Le pauvre garçon ne fut pas plus tôt incorporé dans un régiment d’infanterie, livré aux sergents instructeurs, et soumis à une discipline inflexible, qu’il comprit sa faute et pleura sa liberté. Il s’en alla dicter une lettre pathétique à l’un des écrivains publics de la place du Castello, pour demander à ses oncles de lui acheter un remplaçant; mais il fallait deux cents piastres, et toute la famille n’en possédait pas cinquante.
Agata n’ignorait pas le malheur de son ancien ami. Le commis-voyageur de la maison avait rencontré Zullino à Naples. Soit par intérêt pour le sort de ce jeune homme, soit pour se donner de l’importance, le commis assura que Zullino n’avait pas longtemps à vivre. Agata prit aussitôt sa chaîne d’or, ses pendants d’oreilles et ses bracelets. Un bijoutier lui offrit du tout ensemble vingt-cinq piastres, et après cette expédition infructueuse elle rentra
dit le marchand de soieries. Uu peu de patience: cela viendra.
Au bout de huit jours Agata l’aimait encore moins et ne pouvait plus le regarder en face sans être dévorée de regrets.
De son côté Zullino était fort malheureux, et ne savait que faire pour se distraire de son chagrin. Un capitaine napolitain, le voyant plongé dans la mélancolie, lui conseilla d’embrasser la carrière des armes. Il lui promit les épaulettes d’argent pour l’année suivante, et lui montra dans l’avenir son ingrate maîtresse étonnée de son uniforme et de sa belle tenue, -après cinq ans de campagnes glorieuses. Il parla des magnificences de la ville de Naples, nouvellement éclairée par une lumière sans huile ni mèches ; il appuya beaucoup sur la considération du peuple pour les militaires, et sur les délices de la musique du régiment, qui jouait la cavatine de l’opéra en vogue. Ces récits merveilleux, accompagnés des fumées du vin, entraînèrent le pauvre Zullino. Après quelques rasades il posa sa signature sur un morceau
quelques-unes, il est vrai, mais je les ai gagnées par mon travail, et je ne les donne pas à poignées.
-—Ainsi vous me refusez l’argent dont j’ai besoin? C’est donc pour cela que l’on m’a fait épouser un homme riche?
La signora lança au marchand de soieries un regai d de mépris si accablant, que, malgré sa vanité, il sentit pour un instant qu’il n’était au fond qu’un pauvre sire et de plus un pincemailles. Tandis qu’il faisait d’utiles réflexions sur ce sujet, Agata prit sa mante et sortit précipitamment de la maison.
11 y avait alors sur les côtes de Sicile un embaucheur turc qui venait pour séduire et acheter de belles filles dont il faisait des esclaves en leur assurant qu’elles seraient libres dans un temps déterminé. C’était toujours le séiail délicieux d’un bey ou d’un pacha qu’il offrait en perspective, et lorsqu’on arrivait sur l’autre rive delà Méditerranée, les filles enlevées étaient probablement vendues sur le marché aux esclaves. Ces spéculations lucratives
Chez elle dans un état violent de chagrin et d’impatience. Don Benedetto, la plume à la main, calculait ses bénéfices lorsqu’il vit entrer la signora dans son bureau.
— Est-il vrai, lui dit-elle, que vous soyez le plus riche marchand de Catane ?
— Qui pourrait en douter?
—A quelle somme, je vous prie, se monte votre fortune?
— Jen’en sais trop rien : peut-être à soixante mille écus.
— Eh bien! faites-moi le plaisir de me donner deux cents piastres.
— Bagatelle! vous ne savez pas ce que c’est que deux cents piastres. Il n’y a pas d’ajustement de femme qui coûte cela, si ce n’est la dentelle, et vous n’en avez que faire.
— Ce n’est pas pour acheter de la dentelle. Donnez-moi ces deux cents piastres ; vous me rendrez un véritable service.
—Par Bacchus! ne dirait-on pas que les piastres poussent comme les pois chiches, et qu’il suffit de se baisser pour en prendre! J’en ai
— Mi partir demaniper Tunis.
— Où est votre vaisseau?
Le Turc étendit son bras vers les écueils où l’on voyait passer entre les cônes de lave le bout d’un petit mât.
— A quelle heure? reprit Agata.
— Milieu de nuit.
— Je viendrai. Donnez-moi l’argent.
— Signora, est contraire aux principes : si mi donner et vous pas venir ?
Agata gratifia le mécréant du regard terrible dont elle avait déjà honoré son mari; mais le Turc rusé devina mieux que don Benedetto ce que la toppatelle avait dans l’âme.
— Signora, dit-il, porter une quelque chose sainte h son cou?
— Oui, ce chapelet est bénit.
— Ëh bien! me petite serment là-dessus.
— Je jure sur ce chapelet et cette croix de revenir à minuit et de partir avec toi pour Tunis.
— Mi avoir jamais eu cette confiance pournessune. Voici l’argent tout subite. Signora pas ou-
sont heureusement fort rares, à cause du contre-poids de la potence. Le hasard et l’appât du * gain avaient amené ici un de ces séducteurs mystérieux. Il déguisait son trafic sous le titré de marchand d’ambre et de corail. La police avait les yeux sur lui, et les jeunes filles riaient à ses dépens lorsqu’il traversait la ville avec ses bottes à l’européenne, son carrick jaune et son turban; mais celles qui étaient belles et pauvres savaient que sous ses habits délabrés il portait une ceinture garnie de pièces d’or. Agata courut impétueusement jusqu’au môle, où cet homme se promenait souvent pendant le jour. En arrivant à lui, la toppatelle écarta brusquement sa mante noire pour montrer sa taille.
— Signora très-belle , dit le Turc dans son jargon.
— Voulez-vous de moi ?
— Signora mi pauvre négociante corail.
Deux cents piastres, et je pars avec vous.
— Grosse somme.
— Pas un carlin de moins.
rement combien le labyrinthe est inextricable. En outre, il ne faut pas être sujet aux vertiges pour grimper dans ces déserts, car il se présente souvent des trous où un faux pas vous ferait tomber. Les aspérités du métal exercent l’action d’une râpe sur vos chaussures, et les mettent eu charpie si vous n’avez eu soin de les choisir épaisses et solides. Mais ce qui ren- . drait surtout dangereuse une excursion nocturne dans la lave qui borde le port de.Catane, c’est la mer où cette lave descend, et la hauteur des cônes qui se sont pressés les uns contre les autres au moment de l’éruption, à cause de la pente du terrain et de la lutte entre l’eau et le feu. Il n’y a dans ce champ de lave qu’un petit sentier, comme le Turc l’avait fait remarquer à Agata. Ce sentier conduit au bord de la mer après avoir traversé le désert dans toute sa largeur, qui est d’un mille sicilien, c’està-dire un peu moins d’une demi-lieue. Pendant le jour, on reconnaît aisément le passage de l’homme, dont les pas ont produit quelque chose de semblable à de la terre végétale ; mais
blier de venir au bord de la mer, dans cette lave. Il y a qu’un seul sentier; pas d'erreur.
— Ne crains rien, au bord de la mer, dans cette lave, à minuit. Vite l’argent.
Le Turc compta les deux cents piastres en sequins d’or, et la toppatelle disparut.
Il faut avoir essayé de pénétrer dans les champs de lave de l’Etna pour bien comprendre ce que c’est. Le fleuve bouillant a conservé ses ondulations en se refroidissant; on y peut à grande peine faire quelques pas hors des sentiers, en grimpant comme une chèvre, ou en sautant d’un bloc sur l’autre ; mais il serait impossible d’y marcher en droite ligne, et si on veut suivre les petites vallées que forment entre elles les vagues de métal, on s’égare infailliblement au bout d’une minute. Si vous voulez retourner en arrière, vous ne reconnaissez plus les défilés où vous avez passé; si vous en choisissez d’autres, vous ne pouvez prévoir quelles seront leurs sinuosités, et si vous tâchez de vous orienter, les quatre points cardinaux ne servent qu’à vous faire voir clai-
voix d’homme avait seule appelé sans recevoir de réponse ; mais la mer qui se brisait sur les écueils produisait des bruits si confus, qu’il ne put avoir aucune certitude.
Le lendemain, la fuite d’Agata causa dans la ville une sensation que le récit du jeune homme augmenta encore. On parcourut le champ de lave dans toutes les directions. Bien loin du sentier praticable, on trouva un soulier de femme entièrement déchiré. Plus loin était un bassin formé par la mer, et on en retira une mante noire de toppatelle qui flottait sur l’eau. On sonda ce bassin, qui n’était pas très-profond ; mais on n’y découvrit point le corps, qui aurait dû pourtant s’y trouver. Les uns ont cru que le Turc avait laissé derrière lui ces indices d’une fausse catastrophe, afin de détourner les soupçons ; les autres pleurèrent Agata et portèrent son deuil. Les pêcheurs de corail qui vont en Afrique affirment souvent à leur retour qu’ils ont vu la belle Catanaise, couverte de pierreries, épouse légitime d’un chef barbaresque puissamment riche. Ceux
pendant la nuit on s’y égarerait facilement pour peu qu’on manquât de prudence ou d’attention.
Vers minuit, à F heure indiquée par le Turc, desjeunes gens qui jouaientà laporte du grand café virent passer une toppatelle enveloppée jusqu’aux yeux et dont la mante flottante ne marquait plus la taille, comme à l’église ou à la promenade. L’un de ces jeunes gens, frappé de l’air mystérieux que trahissaient à la fois la toilette et la démarche, laissa ses amis pour suivre cette dame. Il la vit traverser la place du Dôme, passer sous les arbres qui bordent le port, franchir la planche qui sert de pont au ruisseau des laveuses, et entrer dans le champ de lave. L’obscurité était profonde, et il était difficile de reconnaître le chemin. Le jeune homme s’arrêta de peur de s’égarer, et se mit à l’entrée du sentier, persuadé que la dame inconnue y reviendrait bientôt. Au bout d’un quart d’heure, il entendit plusieurs cris auxquels répondit une voix d’homme. Il lui sembla ensuite que pendant longtemps encore la