‹ Course en voiturin (Italie et Sicile) (volume 2)Chapitre 3 sur 21 · SS · texte numérisé non relu

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rait examiné leur affaire. L’indignation des bonnes gens, qui aimaient Pellegrino et ses ouvrages, menaça un moment d’arracher violemment les meurtriers de leur retraite ; mais cette morale honteuse qui faisait pardonner tant d’autres crimes fit aussi fermer les yeux sur celui-ci. On se servait beaucoup d’un grand argument par lequel les lois deviennent inutiles : « En punissant le coupable, disait-on, vous aurez deux victimes au lieu d’une. » Les amis des Carlone ajoutèrent encore cette autre considération : « Gênes se glorifiait de posséder trois peintres excellents ; si vous tuez les deux derniers, elle n’en aura

plus du tout. » Il arriva pourtant qu’un grand

seigneur, ayant commandé des tableaux à Piola, entra en fureur lorsqu’il apprit la mort tragique de son protégé. Il cria vengeance plutôt par dépit que par amour de la justice, et la chose n’en était que plus menaçante pour les Carlone. Une autre combinaison d’intérêts les sauva de la potence. L’église de San-Siro, jalouse des embellissements de

te

l’Annonciade, voulait aussi orner de peintures ses murailles et sa coupole. Le père supérieur des Teatini aborda un jour les deux meurtriers avec un visage composé.,

— Mes amis, leur dit-il, votre cas est des plus mauvais. La ville se plaint de notre complaisance à vous protéger. Le peuple en murmure , et , ce qui est plus grave , un grand seigneur s’en mêle , et demande qu’on vous livre à la justice. Nous serons forcés de parler de cette affaire au sermon, dimanche prochain, et je ne vois pas trop ce que nous pouvons dire ên votre faveur. Il n’y a qu’un moyen de vous tirer d’embarras. Établissez au plus vite des échafaudages dans notre église; mettez-vous au travail, entreprenez des pëintures, les plus belles que vous pourrez. Nous dirons alors aux fidèles que le Seigneur tourne souvent à sa gloire les œuvres des méchants, et que le crime d’un artiste devient moins affreux s’il a pour résultat F embellissement de la maison de Dieu.

Les deux réfugiés acceptèrent la proposi-

tion, aimant mieux travailler que d’être pendus. A cette condition, les pères Teatini résistèrent à toutes les menaces et prières. L’église de San-Siro se trouva ornée de belles fresques, dont le conseil de fabrique n’eut presque rien à paÿer, et la mort de Piola resta sans vengeance. La Vierge exposée sur la maison où il demeurait passe pour son dernier ouvrage; mais je croirais qu’elle est controuvée, en la comparant aux tableaux authentiques du même peintre. C’est un point sur lequel les estimateurs ne se tromperaient pas. Le chef-d’œuvre de Pellegrino Piola se voit dans la galerie du marquis de Brignole. Il existe à peine cinq ou six ouvrages de lui, tous marqués d’un cachet de science et d’élévation étonnant pour l’époque où il travaillait. Le pauvre garçon n’avait que vingt-deux ans. Son frère Dominique devint célèbre bientôt après. Il a laissé un petit nombre de tableaux très-recherchés des amateurs, quoique moins beaux que ceux de Pellegrino.

La chronique des rues de Gênes abonde en

récits de ce genre. Si on y regardait bien, et si on avait tout recueilli, peut-être n’y auraitil pas un carrefour de la ville qui ne fournît une scène de meurtre. Parmi tant de richesses en matière de guet-apens, la mort prématurée d’un grand artiste m’a semblé digne d’être choisie de préférence à toutes les autres. Ceux qui aiment les histoires embellies par un coup de stylet pourront s’en régaler à Gênes. Ces aventures nocturnes étaient jadis vulgaires; aujourd’hui, grâce à une police active et surtout à une justice égale et sévère, elles sont devenues fort rares.

Tandis que le bon et respectable marquis me racontait cette anecdote, nous montions ensemble à pas lents le chemin de la Villetta. Lorsque le récit approcha de sa fin, nous étions assis au fond du jardin, dans un endroit que je ne connaissais pas encore, sous un bosquet d’orangers, devant un plant de rosiers en fleurs et d’ananas. On voyait au loin la mer, et au-dessous d’une terrasse les dômes des églises tout embrasés par les feux

du soleil couchant. Un zéphyr tiède venait des côtes d’Espagne. Les jardiniers versaient sur les plates-bandes les gerbes de pluie des arrosoirs. Les feuilles des arbres produisaient ce murmure charmant que le mois de janvier n’a jamais entendu en France. Tout à coup j’aperçus devant moi un palmier.

•r- Vous êtes distrait? me dit le marquis.

— Je l’avoue, répondis-je ; j’oublie le pauvre Piola pour les trésors dont la nature a comblé votre jardin. Après les voyages, ce que j’aime le plus au monde, c’est la campagne. Souvent à Paris, pendant les rigueurs de nos terribles hivers, je rêvais en découvrant un peu de mousse verte sur la bûche que j’allais jeter au feu. Il m’en coûtait de la brûler, et je reconstruisais dans ma tête l’arbre dont elle sortait et la forêt entière. Jugez de ce que je dois éprouver ici. Je songe dans ce moment à passer mon bras autour de ce palmier, et je grille de cueillir des oranges sur l’arbre.

— Ne vous en faites pas faute ; prenez mon

palmier par la taille et régalez-vous d’oranges.

Je profitai bien vite de la permission, et je crois en vérité qu’en embrassant l’arbre d’Afrique, ma main trembla comme si je l’eusse posée sur le cou d’une belle Égyptienne. Je sais qu’il y a des gens à qui la nature ne dit rien ; je les plains et leur donne carte blanche pour rire à mes dépens.

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