‹ Courses dans les Pyrénées; la montagne et les eauxChapitre 1 sur 40 · DE PAU A LAR.UNS · texte numérisé non relu

DE PAU A LAR.UNS

Le voyage de Paris à Pau n'est plus rien aujourd'hui. — On monte en chemin de 1er à Paris ; les diligences vous prennent à Bordeaux; elles roulent à travers les Landes, pendant seize heures à peine ; c'est , en tout , l'affaire de trente-six heures. Il n'y a donc plus lieu de parler de cette route de deux cent vingt-cinq lieues, — un grand voyage autrefois.

Pau peut être considéré comme point de départ d'une course dans les Pyrénées; — ce sera le nôtre.

Cette jolie ville se penche sur son gave pour lui entendre chanter sa chanson montagnarde avec une voix empruntée au cristal des neiges éternelles. C'est une gracieuse résidence, remplie du souvenir d'Henri IV. et de tous les Gaston de Navarre, de Gaston Phœbus surtout, qui fut le Louis XIV béarnais, et qui ajouta plus d'une pierre au château de Pau, lequel portait alors sa fière devise : tocqnoy si gaouzes! c'est-à-dire, touclies-y si tu l'oses. — Au reste, le colonel, actuellement commandant du château, vous dira ces choses, mieux que je ne saurais le faire, avec beaucoup d'érudition et avec une grâce parfaite, m votre bonne fortune veut que vous le rencontriez et qu'il vous fasse lui-même les honneurs de la maison du bon roi.

Ce monument historique, ce château de Pau, est à juste titre l'orgueil de la contrée. Mais je n'insisterai pas; le temps nous manque. C'est la Haut que nous allons ; la voiture m'emporte et voici la ville déjà loin derrière nous.

Je n'ai rien dit de son pont sur le gave, ni de la belle avenue qui conduit au vallon où les eaux transparentes du Neiss bouillonnent, là, tout près, à leur source; je n'ai pas eu non plus, ingrat et méchant buveur, un seul regard pour les coteaux vignobles du Jurançon, si bien aimés du soleil. Mais nous entrons dans la vallée d'Ossau, et je ne saurais ici -aider le même silence : c'est par là qu'on arrive

au village des Eaux-Chaudes; la route est des plus merveilleuses.

Le chemin monte et se poursuit entre les sinuosités des premiers coteaux qui versent leur ombre sur les pas du voyageur, et les méandres d'un gave aux fraîches et sonores cascatelles. La grâce et la rêverie sont à vos pieds; mais lorsqu'on lève les yeux au ciel, la grandeur et la majesté de la nature vous surprennent et vous écrasent.

A droite et à gauche on se sent pressé par un entassement de collines boisées surmontées de montagnes arides, où les nuages s'accrochent, se balancent et se déchirent incessamment. A chaque mamelon que la voiture contourne, ce sont de nouveaux aspects et de nouvelles surprises pour la vue charmée.

Bientôt la vallée resserrée s'ouvre, et la perspective majestueusement dessinée offre à l'oeil la double pointe du Pic du Midi, dépassant de plus de mille mètres les sommets neigeux qui s'étagent autour de lui, et qui semblent courber leur tête blanchie devant ce granit géant, ce royal vieillard, contemporain du déluge, dont le front dénudé défie toutes les foudres du ciel.

Et puis, que vous dirai-je! ce sont les mille bruits de l'eau qui murmure, qui s'irrite et se brise ru écume bouillonnante sur les rochers; c'est l'oiseau qui s'effraye et frôle le feuillage; ce sont les grands

bœufs largement encornés qui s'arrêtent, La verdure

à la bouche, et qui lèvent leur mufle rose pour vous regarder passer ; c'est la chèvre penchée sur la route; c'est par-dessus tout le son fêlé de la clochette des troupeaux, qui touche et réveille comme un chant imprévu au milieu de cette symphonie pastorale où l'âme se berce ; c'est cette note indéfinissable qui prête un charme tout particulier à la montagne, qu'on veut toujours retrouver une lois qu'on l'a entendue, et qu'on va demander plus tard, pardon de cette trivialité, jusqu'au cadenas agité contre les parois de la boîte à lait parisienne, qui seul peut en rappeler le souvenir à l'oreille.

Voyez-vous, dans cet air pur et léger, tout embaumé de la senteur balsamique des bruyères e( des fleurs agrestes, on se sent vivre d'une vie nouvelle; on est loin du monde, en pleine nature, libre des préoccupations humaines et importunes; on est tranquille et doucement heureux. Cependant l'on songe parfois que ces riants vallons, ces frais murmures, ces masses imposantes que la lumière colore des couleurs les plus harmonieuses de son prisme, ne sont qu'une convulsion du globe, et qu'il pourra suffire d'une crise nouvelle et passagère, occasionnée, qui sait? peut-être parce nuage aux flancs noirs et palpitants qui s'u.uite là-bas contre le vent, pour que les eaux se soulèvent, que les neiges éternelles craquent, que la montagne tressaille, se tende,

s'ébranle, el que l'avalanche déchaînée, qui aplanit

les monts el comble les vallées, vous ensevelisse sous son niveau bondissant. Alors, je vous assure, le cœur se serre, on est saisi de crainte comme dans un horrible et nocturne cauchemar; — et ce sont là de grandes impressions, comme il n'est donné qu'à la mer et aux montagnes de vous en faire éprouver.

Au reste, j'ai souvent entendu demander qui, de la mer ou des montagnes , causait à l'esprit de l'homme les plus fortes émotions. C'est une question à laquelle je ne saurais répondre ; pourtant il est un fait, c'est que l'oeil peut toujours atteindre le sommet des montagnes, quelque hautes qu'on les suppose, tandis que la vue se perd à mesurer la mer à l'horizon : l'Océan représente mieux l'infini. Maintenant, c'est affaire de sentiment, et les spectateurs décident suivant leur nature et souvent aussi d'après la disposition du moment.

C'est ainsi qu'on arrive au bourg de Laruns. Quand nous l'aurons traversé, nous approcherons des Eaux-Chaudes. Mais il faut se méfier de Laruns : c'est une sirène. Le voyez- vous, ce coquet village en travers de la route, qui semble se terminer à quelques pas de lui, devant une chaîne transversale de montagnes? 11 est mollement couché sur un versant fleuri, ses pieds s'étendent au milieu des épis dorés d'une petite plaine et baignent dans les eaux du gave. On dirait une belle paresseuse, tille de

Cérès, le front couvert de l'ombre de ses deux bras croisés sur sa tête, et tout allanguie par les feux du Midi. Laruns invite au repos le malade qui se demande si l'on peut aller plus loin, et si l'homme a jamais franchi cette muraille derrière laquelle on lui dit qu'est la santé. Laruns sourit doucement à l'étranger, et fait passer devant ses yeux ses jolies montagnardes au capulet rouge, qui vont jambes nues et lestement, la quenouille à la ceinture, filant le long des sentiers et portant aussi de larges paniers sur la tête. Ses pasteurs viennent ensuite, dans le costume national, berret brun, la veste écarlate, le gilet aux revers blancs, la culotte brune et les bas drapés qui laissent les pieds nus dans le sabot recourbé. Leurs cheveux, coupés ras sur le front, flottent par derrière sur les épaules. Ils ont les traits mâles et souriants, et leurs moindres mouvements sont empreints d'une grâce et d'une noblesse naturelles que les poses étudiées des meilleurs modèles ne sauraient donner à nos peintres. — Et quand Laruns encore a montré ses maisons où grimpe la vigne, les fruits de ses jardins et ses nappes de prairies conquises sur la montagne : « Voici la santé, dit Laruns, voici l'air pur, les fleurs, la paix et le travail qui la donnent ; voici l'amour, les chansons, les belles filles, les dents blanches et les rires sonores qui font qu'on en jouit; restez ici. Par delà ces gorges sombres vous allez revoir vos modes de

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