A LA
REINE HORTEXSE.
Les révolutions se sonl succédées; la pyramide el l'inscription ont été respectées. C'est qu'il est des royautés qui gravent leur pur souvenir dans le cœur
des peuples par le triple prestige de la grâce, de l'esprit et de la bonté; rien ne l'altère, et la reconnaissance des pères devient pour Les enfants un culte pieux.
Au sortir de cette gorge, la plaine de Luz se présente comme une surprise, l'no nature souriante remplace le paysage tourmenté: les sommets décharnés semblent abaisser leur triste perspective; les montagnes boisées les cachent désormais, él l'on
avance, l'âme toute réjouie, sur une route bordée de hauts peupliers frissonnants; deux ruisseaux d'eau courante entretiennent leur fraîcheur; au-delà, des champs de maïs courbent leurs tiges aux souffles des brises, — ils ondulent, et, comme un bouquet effeuillé, voguant à la dérive, sur leurs flots gracieux, apparaissent les bluets, les marguerites et les fleurs de coquelicot.
Luz aux maisons blanches, aux volets verts, est au bout de l'avenue. Devant l'hôtel des Pyrénées, une foule d'hommes, jeunes et forts pour la plupart, stationnent soir et matin ; c'est le rendez-vous des guides: ils tiennent là comme une petite bourse. Ils causent, arrêtent le tarif des excursions, abordent l'étranger qui passe, se proposent pour l'accompagner dans ses courses, débattent leur prix et prennent jour. D'autres galopant achevai, en tète d'une caravane, font claquer joyeusement leur fouet: la cavalcade est gaie, turbulente et pimpante; on est plein d'entrain au départ. Elle reviendra, le soir, plus tranquille, sur les chevaux lassés; ces messieurs et ces dames marcheront, tout pensifs, l'un derrière l'autre, criant de temps en temps aux traînards : tt Eh bien, allons donc ! » Mais en vain, on est à bout d'ardeur et l'on réserve son dernier effort pour le dernier coup de collier. 11 s'agit de faire bonne contenance en rentrant au village.
Lu/ tirait autrefois son importance de sa position
stratégique. Il emprunte aujourd'hui son intérêt aux monuments que l'art de la guerre y a laissés. Le moyen-âgé y éleva, sur une éminence, un château baptisé du nom de Sainte-Marie, qui reçut le Prince- Noir, dit L'histoire, et fut reconquis, en 1414, par Jean de Bourbon, comte de Clermont et lieutenant du roi dans la Gascogne. Ce château surveille la plaine de Luz et défend l'entrée de la vallée du Bas- Uni qui conduit à Barèges. Mais le tort de Sainte- Marie n'est plus à présent qu'une ruine dont il reste à peine une tour debout. — Luz, célèbre par ses antiquités, possède mieux que cela.
Les Templiers y construisirent une église dont la disposition est, sans doute, unique en France. Le mur de fortification qui l'enveloppe, sa tour carrée, ses créneaux et >es meurtrières, disent assez que les frères guerriers du Temple l'avaient bâtie pour être, à l'occasion, une église militante. Hélas! l'église militante nous a tout l'air, à cette heure, d'être l'église souffrante.
Elle se trouve, au milieu du village, sur une plaie triangulaire dont elle forme le troisième côté avec une de ses faces latérales. Sur cette face se trouve nue port»1 basse, trouée en plein cintre, au pied de la tour ; elle donne accès dans l'enceinte. L'intérieur de la tour, au rez-de-chaussée, tonne un petit vestibule où deux fresques d'une peinture grossière s'écaillent sur les murs. L'une d'elles représente le-
anges sonnant la trompette du jugement dernier, avec cette légende textuellement copiée : svrgite mortvi, bénite ad JUDicvM. — Ce B, mis à la place du V, faisait dire à un homme d'esprit qu'il était là pour rappeler à ceux qui voudraient l'oublier qu'on est encore en pays gascon.
Près de la porte qui donne dans le chœur, une tombe gothique sert de bénitier. A droite et à gauche s'ouvrent deux autres portes qui conduisent, l'une au chevet de l'église, l'autre à son portail latéral, le seul ouvert aux fidèles. Tout autour, dans l'enceinte, on marche sur les tombes généralement marquées par une dalle scellée au niveau du sol: — c'est le cimetière du village.
L'intérieur de l'église est, pour ainsi dire, divisé en deux parties. La plus petite pouvait être autrelois une grande salle, affectée au service du frère supérieur de la communauté. L'église proprement dite est sombre et nue: elle est en décadence, et elle aurait bon besoin que la commission des monuments historiques lui vint en aide.
Cependant M. le curé de Luz paraît un homme instruit et un patient archéologue; il a réuni dans une petite chambre élevée de la tour, comme dans un musée, tous les objets intéressants qu'il a pu découvrir. On y remarque entre autres choses un calice et un encensoir en argent dont la fine ciselure, dans ses arabesques, accuse un cachet orien-
Lai. Les piques, 1rs épées rouillées , les éperons recourbés et la ferraille des vieilles armures n'y manquent point; mais assurément dans ce pêlemêle de bric à brac, l'objet le plus digne d'attention est un Christ en bois, un véritable chef-d'œuvre. Le sonneur de la paroisse, investi des fonctions* de conservateur du inusée, montre ce Christ avecun certain orgueil, et il a raison, c'est lui qui l'a trouvé enfoui sous les marches d'un escalier.
Cet homme, en vous reconduisant, montre encore une porte par laquelle les cagots entraient dans l'église pour se rendre à la place où le mépris public les parquait.
Les cagots aujourd'hui sont les crétins des Pyrénées. Il n'en fut pas toujours ainsi.
Les cagots, 1 etymologie l'indique, étaient Gotlis d'origine, et représentaient les derniers restes du peuple envahisseur de cette contrée. Bien que vaincus à leur tour, ils demeurèrent l'objet de la haine populaire. Les gens de la Navarre et du Béarn, qui ne pouvaient leur pardonner la honte de l'invasion subie, prirent d'abord prétexte de leur religion pour les persécuter. Les Goths étaient ariens , on les obligea d'accepter le catholicisme; ils consentirent à cette conversion , mais leur condescendance ne changea pas leur sort. Pour justifier le mépris dont on ne cessait de les poursuivre, on prétendit qu'ils n'étaientpassincères; on les appela cagoths.En langue
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occitanienne. ca veut dire chien, et par conséquent ragot h, chien de Goth. L'expression a dépassé les Pyrénées, elle est devenue française, et sert depuis longtemps à désigner les personnes qui affectent des formes religieuses sans croyance.
L'esprit de rancune nationale ne se contenta pas de la flétrissure morale, il voulut imprimer à cette race ennemie un cachet de réprobation qui rendit toute pitié et toute réhabilitation impossible. Les cagots furent traités de lépreux, dès lors ils devinrent un objet de juste répulsion, et la vengeance continua à s'exercer sous forme de mesures sanitaires. L'approche des maisons habitées leur fut interdite; ils durent porter une patte d'oie en drap de couleur rouge, sur la manche de leur vêtement, afin de signaler au loin leur présence; l'église même leur refusait la communion avec les autres fidèles, ou la leur donnait séparément; elle perça pour eux une porte particulière et leur désigna, en un coin, une place isolée.
Cependant ces cagots étaient de beaux hommes, forts et vigoureux comme les (ïoths de qui ils descendaient; mais s'ils arguaient de leur robuste constitution et de leur sang généreux pour se défendre de la maladie qu'on leur prêtait, les rlercs répondaient que l'apparence en effet était bonne, mais qu'ils avaient la lèpre en dedans. Ce n'était que plus affreux parce que cela ne pouvait se voir. Ils
n'avaient rien à répondre, et l'effroi qu'ils inspiraient en devenait [>lns grand.
La loi écrite se mit également contre eux el les tint dans un état humiliant d'infériorité. — Le témoignage de sept cagots, disait-elle entre autres choses, — vaut celui d'un Béarnais.
Nul doute qu'une pareille condition n'ait eu pour résultat, par la suite, de dégrader l'intelligence de cette malheureuse famille. L'idiotisme put devenir le partage de quelques-uns: on en fit la flétrissure de la race entière, et le peuple dut prendre l'habitude de donner leur nom de cagot, à tous les infortunés frappés d'imbécillité.
Il en est ainsi des cagots qu'on voit dans les Hautes-Pyrénées. Ces crétins sont indigènes et n'appartiennent en aucune façon à la race dont nous venons de parler.
Les crétins ont le teint livide, l'air stupide et la physionomie dégradée ; le spectacle qu'ils présentent fait vraiment peine et serre le cœur. J'eus l'occasion d'en rencontrer un sur la route de Saint-Sauveur à Gavarnie. J'allais atteindre Gèdres, mais je pensais en être encore éloigné, quand j'aperçus sortant d'un buisson, tout à point pour me renseigner sur la distance qui me restait à parcourir, un cantonnier, le râteau à la main. Un homme le suivait vêtu de brun, marchant mollement et la tête penchée. A le voir ainsi à quelque distance, débile, et jaune de \ i-
sage, on pouvait le prendre pour un convalescent essayant ses forces; mais de près, rien ne déguisait
la triste réalité: un sourire contractait sa lèvre pendante et baveuse; il me regardait d'un œil hébété qui restait sans étincelle, et sa langue, dans sa bouche grande ouverte, s'agitait pour rendre des sons inarticulés.
— C'est un cagot, inédit le cantonnier.
Le malheureux s'avançait timidement vers moi, suppliant comme un chien couchant, et me tendait sa main dont les doigts jaunes semblaient paralysés.
— 11 demande quelque chose, ajouta le cantonnier; vous le rendrez heureux si vous \mjetezxm sou.
Je ne lui jetai pas mon aumône, je la lui mis dans la main. Sa reconnaissance alors l'enhardit jusqu'à vouloir toucher mon bras, mais le cantonnier qui le surveillait leva son râteau et lui cria comme à un pauvre chien : « Hé! veux-tu bien t'en aller! » — Le crétin obéit à reculons, regardant toujours le bâton menaçant. Lorsqu'il le revit à terre, il s'arrêta et m'adressa de nouveau son sourire d'idiot. « Bonjour! bonjour! » me disait-il en hochan-t la tête el en portant, à chaque salut, la pièce qu'il venait de recevoir, à sa bouche.
Le lendemain, quand je repasssai. il était à la même place. C'était le soir. Couché sur le bord de la route, il semblait contempler mélancoliquement les ravons du couchant décroître sur les hauteurs cm-
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brasées. Ce spectacle, sans doute ne disait rien à sa pauvre intelligence, mais il sentaitque la bienfaisante chaleurdu soleil se retirait, et il la regardait s'éteindre avec regret. — Il me reconnut lorsque je fus loin, i'i je l'entendis crier : « Ha ! haï Honjour! bonjour! »
Les crétins des Pyrénées ne sont pas aussi heureux que ceux des Alpes. Dans le Valais, on les considérait autrefois comme les anges tutélaires de la maison, et les familles qui n'en avaient pas se croyaient disgraciées du ciel: encore aujourd'hui, on les entoure d'égards. Dans les Pyrénées, on ne leur fait pas de mal, mais on craint leur contact, — le râteau du cantonnier me l'apprit. — et on les tient à distance. A leur infirmité morale, ils joignent encore, pour la plupart, des infirmités physiques: rien ne leur est épargné pour les rendre repoussants: ils sont rachitiques et goitreux, — et c'est assurément un bienfait de la Providence qui veut faire plus courte leur malheureuse existence.
Au reste, et puisque nous sommes sur ce chapitre, • lisons-le, les goitres ne sont pas rare> dans les Hautes-Pyrénées. Ils sont cependant beaucoup moin. s nombreux qu'en Suisse où souvent ils affligent toute une population, et à tel point que celui qui n'en a pas esl montré au doigt. Nous savons une anecdote h ce sujet, et nous la raconterons pour dérider un peu ce récit qui tourne singulièrement au triste, et pour revenir à Luz avec plus de gaité.
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In étranger, dit cette anecdote, entra dans une église de goitreux. Il n'avait pas de goitre, lui. Tous les paroissiens le regardèrent d'abord, ils se mirent ensuite à sourire, et même à faire du tumulte, ce qiii ne put arriver sans que le curé s'en aperçût. Alors il interrompit son discours et dit à son auditoire : « Hé! messieurs, où est la charité chrétienne: rroyez-vous que cet étranger, parce qu'il lui manque un goitre, soit moins agréable que vous aux yeux de Dieu? Ne vaudrait-il pas mieux aller en paradis sans goitre, que d'aller en enfer avec le goitre le plus beau!... »
Luz, nous l'avons dit, est un village coquet, et tout pimpant; il semble lait exprès pour le plaisir. Néanmoins il est industrieux et ne laisse pas ses eaux courantes oisives; il fabrique ces tissus légers connus sous le nom de Barèijes et qui empruntent ce nom à la vallée où Luz est bâti. L'hiver il renferme toute une population de bergers et de gens qui travaillent à différents métiers, mais qui. la belle saison venue, ('migrent les uns sur la montagne avec les troupeaux, les autres à Barèges, à Saint-Sauveur, à Pierrefitte, et partout où le service des étrangers peut exercer leur industrie ; ils cèdent la place aux voyageurs.
Luz alors n'a pas assez de ses hôtels. Il est situe à l'embranchement de toutes les mules, oui veut se rendre à Saint-Sauveur, à Gavarnie, à Barèges. au