‹ Courses dans les Pyrénées; la montagne et les eauxChapitre 3 sur 40 · LA LANGUE DE CARTHAGE · texte numérisé non relu

LA LANGUE DE CARTHAGE

Quand nous rentrâmes, la promesse do notre hôte n'était pas remplie ; — la promptitude n'est pas le l'ait des gens du Midi qu'on dit ou plutôt qui se disent si vifs; cette précieuse qualité n'appartient qu'à Paris. Notre chambre n'était pas prête. Les chaises étaient en travers, et la servante s'escrimait encore avec les matelas et les draps blancs.

En voyage il ne faut rien négliger ; la conversation d'une fille d'auberge pas plus que celle d'un académicien de chef-lieu. Parler avec elle peut être bon : il en résulte parfois quoique chose d'instructif.

— Vous êtes de Pau? demandai-je à la nôtre. Généralement les servantes qu'on rencontre aux

Pyrénées, dans les hôtels des villes d'Eaux, viennent de la capitale du Béarn, et je ne sais pourquoi elles tirent vanité de cette origine.

— Vraiment non, je ne suis point de Pâo, répondit la demoiselle d'un air qui nous fit comprendre qu'il y avait quelque chose de plus avantageux encore que d'appartenir à la patrie d'Henri IV, — je suis de Bayonne.

Les gens de Bayonne, comme on sait, sont des Basques, et ceux de Pau (mot qu'on prononce dans toutes les Pyrénées : Pâo à la façon des personnes qui veulent imiter avec la bouche le bruit d'une détou nation), sont des Béarnais. Or les Basques ne font nulle difficulté pour faire remonter l'antiquité de leur race aux temps les plus reculés, et sans tenir compte de la tour de Babel qui amena la confusion des langues, ils affirment que leur Langue actuelle est celle qui se parlait dans le Paradis terrestre Si jamais le père Adam revenait sur terre, il faut donc croire que pour se conformer à la mode d'à présent et se pourvoir d'un paletot nécessaire, il n'aurait pas d'autre truchement qu'un Basque. Ce n'est certes pas un honneur dont on puisse être médiocrement lier, et vraiment il n'est que Justin- de regarder comme bien peu ses voisins les Béarnais qui ne pourraient même pas rendre ce léger service à leur premier père.

Néanmoins, et sans aller si loin, il est certain que cette langue basque, une vraie langue, une langue mère disent les savants, doit avoir un âge fort respectable. D'où vient-elle? C'est le problème à résoudre et le texte des volumineuses controverses des philologues. On comprend que notre insuffisance en pareille matière n'ait point à prendre parti. Nous ne pouvons que rapporter une anecdote qu'on nous a confiée et dont l'autorité semble jeter quelque jour sur la question. La voici :

Il y avait à Bayonne un premier président de cour, un homme érudit sur tous les points et que ses studieux loisirs avaient nécessairement conduit à la recherche des origines du basque, ce passage du pôle nord delà linguistique des Pyrénées. Un jour M. de Sacy, l'illustre traducteur de la Bible, vint lui rendre visite, et la conversation s'étant engagée sur la question depuis si longtemps pendante et toujours irrésolue, le modeste magistrat commença par exposer, développer et commenter les opinions des autres savants indigènes. Mais autant de savants cités, autant il y avait d'hypothèses ; M. de Sacy hochait la tête.

— Et votre sentiment, à vous, monsieur le Président, dit-il enfin?

— Mon sentiment, répondit le magistrat, vous me laites l'honneur de me le demander. — C'est dans Plaute que je l'ai puisé.

Et s'étant levé pour atteindre le poète latin sur

les rayons de sa bibliothèque, il ouvrit le volume.

— Ce passage de la comédie du Carthaginois où l'esclave africain parle sa langue, continua-t-il, est jusqu'à cette heure resté inintelligible aux commentateurs. Je l'ai traduit à l'aide du basque, — jugezen; — d'où je conclus que le basque est d'origine carthaginoise.

On nous a dit que M. de Sacy n'avait pu qu'approuver et s'incliner. Qu'y a-t-il d'ailleurs d'inadmissible à ce que cette langue basque, qui ne ressemble à ce qu'il parait à aucun idiome connu, soit du carthaginois dont la tradition est perdue? Lorsqu'Annibal traversa les Pyrénées, quelques soldats égarés et fatigués d'une vaine recherche dans les gorges inexplorées de ces monts, n'ont-ils pu s'arrêter sur leur versant occidental et y fonder une colonie?— Un pareil fait n'est pas sans de nombreuxexemples dans l'histoire des peuples.

Quoi qu'il en soit, carthaginois ou tout ce que voudra le docte corps des chercheurs de racines, le basque est tout ce qu'il y a de plus difficile à apprendre. Les Béarnais eux-mêmes ne parviennent jamais à le parler '. Pour les Basques au contraire,

(I) A propos tic l.i difficulté de cette tangue basque , mon ami I~. Sallequi fut un charmant littérateur a\.mt d'être un excellent administrateur . me

racontait que le Diable «e mit un jour en tète de Befluire les jeunes filles .iii paya basque. — C'est la légende de la contrée, — Il passa sept ans à étudier la langue, au bout de quoi n'ayant pu parvenir a prononcer que le

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le patois du Béarn n'est qu'un jeu. Leur facilité pour les langues est telle au reste que les marchands à Bayonne ont presque tous quatre langues à la disposition des chalands: le français, l'espagnol, le basque et le béarnais. — C'est plus qu'il n'en faut pour faire payer leur jambon ou leur chocolat quatre fois plus cher qu'ailleurs; s'ils n'usent que de la moitié de ce droit, c'est de l'honnêteté.

Un seul étranger a pu venir à bout de cette langue basque : c'est monseigneur L'évêque de Bayonne, qui sans cela, dans ses tournées apostoliques, n'aurait pu, sans interprète, communiquer avec son troupeau. La première fois qu'il adressa ses exhortations en basque à ses fidèles, les bonnes gens crièrent au miracle comme s'ils avaient ignoré qu'il y eut quelque chose d'impossible au zèle évangélique.

Mais quelque fut son étude, il arriva une fois à Monseigneur une petite aventure qui prouve que monsieur le Président, dont nous parlions tout à l'heure, a raison de prétendre que ce basque est une langue punique, tant elle renferme de traîtrises pour les Romains qui veulent entrer en commerce avec elle. — C'est ainsi qu'une désinence changée, d'un mot fort honnête en fait un qui ne l'est plus du tout; l'un par exemple est une parole sainte, l'autre sera

fameux juron De brin an in.a ! il dut renoncer à son entreprise. Savoir jurer , sans doute nest point un mal auprès des jeunes fille; ; mais De brin an ima n'est pas fait pour accompagner les serments auxquels elles se laissent prendre.

quelque chose comme un juron. Ce fut précisément le cas de l'auguste prélat ; pour un o émis à la place d'un a, il faillit scandaliser son auditoire. Dame, le curé toussa bien, les marguilliers mirent le nez dans leur paroissien, et les dévotes, qui ne comprenaient pas, ne se trahirent que par le rouge de leur front, mais les loustics trouvèrent le lapsus à leur goût ; ils en ont fait une anecdote qu'ils content en mettant sur cet o et sur cet a des points dont notre français ne peut braver l'honnêteté. Us en tirent la nouvelle preuve que leur idiome est un arcane défendu au profane vulgaire. Pour les indigènes seuls ses finesses n'ont point de voiles. Il en est cependant, et ce doit être l'avis de monseigneur l'évêque de Bayonne, qui en ont grand besoin.

Toujours est-il que de leur langue, plus inaccessible que leurs pics aigus, les habitants du pays Basque se font une grande gloire, et pour que la tradition ne s'en perde pas, ont-ils soin de l'apprendre, à l'exclusion de toute autre, à leurs fils en basâge. Aussi, n'est-il pas rare dans les familles les meilleures et les plus éclairées, de rencontrer un enfant qui vous regarde avec de gnupls yeux sans répondre, quand vous lui parlez.

— 11 ne sait pas encore le français, vous dira sa mère.

— Comment, pas encore?

— Non. il faut d'abord qu'il apprenne sa langue.

LES BAI \-t;ilAi DES. '2(.i

Mot profondément triste et qui se dil aussi en Bretagne, où nous l'avons en tendu. Il marque «nuibien on Franco, il y a de Français qui comptent deux nationalités et pour qui celle qui devrait passerla première ne vient qu'en seconde ligne.

C'est par cette raison que la Basquaise de l'hôtel dos Eaux-Chaudes avec laquelle nous parlions, rejetait bien loin d'elle la qualité de Béarnaise.

Il doit être entendu que ce n'est point de sa conversation que nous avons tiré les propos qu'on vient de lire. Non, après nous avoir dit qu'elle n'était pas de /Mo, mais de Rayonne, elle ajouta : « — Messieurs, vos lits sont faits; je vous souhaite une bonne nuit. »

Il était tard, il avait fait grand chaud toute la journée et nous avions bien marché : — son sou ha il fut accompli.

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