LA LETTRE DES PRÊTRES DE CAMBRAI
Cette lettre très importante est une protestation contre les décisions du concile de Poitiers, tenu par un légat de Grégoire VII en 1078. Publiée par Mabillon, elle se trouve aussi dans les Lihelli de lite, III, 574 (collection des Monumenta Germaniae).
' A la sainte église de Reims et à tous les prêtres de la province •qui dirigent des paroisses, les frères de Cambrai qui veulent que l'on défende avec fermeté la liberté publique des clercs.
i30 HISTOIRE DU CÉLIBAT EC€LÈSIASTIQUE
Troublés, comme les autres, par le coup de tonnerre de la nouvelle législation et invités à la résistance par les lettres de nos voisins, nous, prêtres de Cambrai, nous nous sommes empressés de vous répondre et de vous communiquer nos sentiments au milieu des circonstances pénibles que nous traversons. Jusqu'ici, très chers frères, l'ordre clérical était entouré de respect, de vénération, et les clercs, en raison de leur consécration à Dieu, avaient la prééminence sur les autres hommes. Désormais nous allons devenir, selon la parole du psalmiste, l'opprobre et la risée de ceux qui nous entourent, à moins que nous ne prenions les mesures nécessaires pour enrayer le mal. Vous savez, en effet, que les Romains poussent l'insolence jusqu'à tout bouleverser. Ils ne craignent pas de découronner la majesté royale, d'excommunier les métropolitains, de déposer les évêques... Ils ont aussi interdit le mariage à tous les clercs, tandis que, d'après nos règlements, le clerc n'est pas tenu de se vouer à l'observation de la continence et peut se marier, pourvu qu'il le fasse une fois seulement. Cette doctrine est celle que Paphnuce a présentée à Nicée. Voici, en effet, ce qu'on lit au chapitre second du livre XIV de VHistoire iripariite (suit le récit de Socrate; voir plus haut, p. 54)... Toute cette campagne est menée par des individus qui veulent ruiner la religion catholique et faire disparaître le baptême, la confession, la pénitence. N'osant procéder franchement et ouvertement, ils se cachent sous le masque de la religion, ils font appel à la sainteté, espérant ainsi répandre leur perversité. Nous savons ce qui est arrivé dans certaines parties de l'Italie : la religion a disparu et l'horreur du mariage a amené des pratiques infâmes.
Nos pasteurs se prêtent à ces manœuvres, pour paraître soumis à l'autorité romaine. Sous l'empire de la peur, ils travaillent à nous imposer de lourds fardeaux; ils se prêtent de gaieté de cœur à ravilissement de notre ordre. Eux dont la conduite n'est rien moins que bonne, ils ne cessent de contrarier notre genre de vie comme s'ils étaient eux-mêmes honnêtes. S'associant aux autres, notre évêque est papti en guerre contre nous et s'est mis en tête de nous imposer le joug intolérable dont nous parlons. Il a interdit aux clercs mariés l'entrée du chœur ainsi que tout ministère; il a fermé à leurs fils l'accès des ordres . Nous l'avons vainement prié de ne pas nous écraser ainsi et de ne rien faire sans l'autorisation du métropolitain. Nous en avons vainement appelé au métropolitain lui-même : nous n'avons pu le faire revenir sur sa décision. Pour
toute excuse il nous a répondu qu'il avait reçu des ordres de Hugues de Die et qu'il ne pouvait désobéir...
Si vous avez du cœur et si vous êtes des hommes, vous devez mépriser ces conciles qui nous livrent en mépris au public... Quant à nous, nous sommes fermement décidés à conserver intégralement l'usage qui jusqu'ici a été en vigueur parmi nous et que la sagesse de nos pères a établi; nous rejetterons absolument les nouveautés dangereuses. Maintenant que vous êtes informés de notre inébranlable résolution, que vous savez le danger et la honte qui nous menacent si nous ne résistons, nous voulons que vous fassiez connaître par lettre vos sentiments. Nous désirons vivement que vous partagiez notre vigilance. Accordez-nous cette consolation. Portez-vous bien.
L'évêque Hugues de Die, mentionné dans cette lettre, est le légat qui, au nom de Grégoire, rassembla et présida le concile de Poitiers. Le rapport qu'il envoya au pape, au sujet de ce concile, se trouve dans Patr. lat., 157, 509. On y apprend que, à l'instigation du roi de France, Philippe I®', le comte de Poitiers, essaya de s'opposer à la tenue du concile, et que, se sentant soutenus par le pouvoir civil, les évêques, notamment l'archevêque de Tours et l'évêque de Rennes, se comportèrent comme se comportent aujourd'hui à la Chambre les députés dans les grands jours.