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Courtes observations de M. Bossange père à MM. les membres de la Chambre de députés, relatives au prêt sur nantissement fait à la librairie par le gouvernement

Permettez-moi de vous présenter quelques rapides observations sur une question qui vous sera prochainement soumise, et dans laquelle une expérience pratique de plus de trente ans me donne peut-être le droit d’élever la voix. Il s’agit du prêt sur nantissement fait à la librairie par le gouverr> nement.

Lorsqu’elle vint participer au partage des trente millions offerts à la gêne du commerce, outre la cause générale de perte qui attaqua alors toutes les industries , elle portait en elle un principe particulier de ruine qui lui a été funeste en beaucoup d’autres circonstances. La cause générale fut le rentrait de tout crédit, conséquence inévitable de tous les grands ébranlemens politiques ; le principe particulier fut un avoir exubérant, position constante et presque inévitable de la librairie.

En effet lorsqu’elle crée un livre, elle doit, sous

peine de ne point couvrir des frais considérables, Je tirer à un certain nombre d’exemplaires. Ce nombre d’exemplaires est destiné à la fois à la vente intérieure et à l’exportation. S’il arrive que l’exportation manque, ainsi que cela est advenu presque constamment depuis 89, par les révolutions qui ont parcouru presque toute la surface du globe et interrompu successivement toutes nos relations à peine entamées, il en résulte que la librairie se trouve chargée de marchandises sans valeur; car elles sont sans écoulement. Et c’est en ceci qu’est tout le désavantage du commerce de la librairie. Les productions des autres industries, si elles subissent, comme la librairie, la cessation des exportations, n’ontpasle sort des livres imprimés. Elles restent aux magasins des fabricans, et le temps leur ramène un écoulement, plus lent sans doute, mais assuré. Les toiles qu’on ne peut vendre à l’Espagne finissent par se consommer en France, pour les livres il n’en est pas de même; une fois la consommation d’un livre faite à l’intérieur, elle ne se continue pas.

Aujourd’hui le crédit cherche à se rasseoir et ravive déjà toutes les autres branches du commerce; mais il se tient à l’écart de la librairie, qu’il comprend porter encore en elle un principe de mort. Depuis 89, une périodicité de catastrophes qui se renouvellent tous les quinze ans 11’a pas cessé de l’affliger; celle qui la menaçait en 1812 n’a été prévenue que par le système de licences alors introduit, système qui produisit à la

librairie une exportation de plus de ai millions de marchandises; celle de i83o, tout effrayante qu’elle a été, peut se renouveler beaucoup plus promptement si le gouvernement et les chambres ne prennent des mesures promptes et efficaces pour y remédier. Voici comment :

Le ministre des finances possède en ce moment pour environ trois millions sept cent mille francs de livres (1) qui sont le gage d’un prêt de douze cent quatre-vingt-quatre mille francs. Le moment du remboursement est venu , l’intention et le devoir du ministre sont de le poursuivre activement. Veuillez examiner, Messieurs, quel en sera le résultat. On demandera aux libraires de retirer leurs gages et de rendre les sommes prêtées : au~ cun. de ceux qui sopt compris dans cette somme de douze cent mille quatre-vingt- quatre francs n’est en état de le faire. Le ministre devra donc procéder par d’autres voies à cette liquidation. Ces voies sont tout simplement les poursuites contre les libraires, et la vente publique des marchandises. De ces deux moyens résultera inévitablement, la ruine particulière de chaque libraire emprunteur, et un embarras général pour toute la librairie. L’exposé des faits en fera jaillir les conséquences.

La librairie , comme nous l’avons dit, mourait de son trop plein lorsque le gouvernement l’a secourue. Ce secours a été efficace, mais beaucoup moins à cause des capitaux qu’il a apportés qu’à

(i) Cette masse représente environ cinq cent cinquante .mille volumes de tous formats.

cause des livres qu’il a retirés de la circulation et du commerce comme s’il y avait eu consommation réelle, emploi utile; et il s’est trouvé que nonseulement on avait échangé des valeurs mortes contre des capitaux agissans, mais encore que les marchandises demeurées au magasin des libraires avaient acquis uue certaine plus-value.

Supposons aujourd’hui que le ministre agisse dans la règle étroite de ses devoirs; voici ce qui arrivera : il jettera soudainement sur la place une valeur de trois millions sept cent mille francs de livres, et immédiatement il rendra à la circulation cette exubérance de produits dont la librairie a plusieurs fois péri. Outre ce malheur, il adviendra que les livres ainsi offerts en masse à la consommation se réduiront à la seule valeur matérielle du papier ; et au lieu de représenter, comme ils devraient le faire, un capital de plus de douze cent quatre-vingt-quatre mille francs, montant du prêt, ilsne suffiront même plus à lalibération des libraires , car de cette vente imprudente le gouvernement ne retirerait pas plus de deux cent mille francs. Je ne crains pas d’émettre cette opinion avec assurance , tant j’ai vu de terribles exemples de cette effroyable dépréciation de la librairie !

Cette vente faite à vil prix, le résultat contigu et direct sera la suspension complète de toute autre vente en présence d’un public muni de livres pour un certain temps. La plupart des libraires emprunteurs ne résisteront pas à cette cessation d’affaires , et devront leur ruine à cette mesure.

Ceux qui y résisteront d’abord succomberont bientôt devant les poursuites du ministre; car la vente des livres ne suffisant pas au remboursement du quart du prêt, il faudra bien s’adresser aux libraires. Ajoutez alors à ces désastres les poursuites individuelles dirigées contre eux, et tous y périront.

Maintenant que l’on ne s’abuse pas sur le résultat, plus éloigné peut-être, mais non moins inévitable, de la mesure que je redoute : la catastrophe ne s’arrêtera pas à ceux qu’elle frappe directement et les premiers; car, si petites qu’elles soient, les affaires sont renouées, les intérêts sont échangés, dans ce commerce plus que dans tout autre ; ces intérêts sont en quelque sorte solidaires, et l’on ne renversera pas quarante maisons de librairie de la capitale sans ébranler les fondemens de beaucoup d’autres : il y en aura assurément d’entraînées qui en feront fléchir de nouvelles ; et si l’on considère combien de branches importantes de commerce se rattachent à la librairie , quelle influence elle exerce sur l’existence de l’imprimerie, de la papeterie et de leurs ramifications; peut-on prévoir où s’arrêtera le désastre?

Il existe un moyen de le prévenir : que le ministère des finances transporte ces marchandises au ministère du commerce et des beaux-arts et à celui de l’instruction publique; que là elles deviennent une source de libéralité en faveur des bibliothèques publiques de département, qui, presque toutes, manquent des ouvrages des grands auteurs con-

temporains. Ainsi les OE livres xle M. de Chateaubriand, ainsi les cours «le MM. Guizot, Fillemain , Cousin, Geoffreoy-St-Hilaire , le Répertoire de Jurisprudence et la question de Droit du célèbre. Merlin , en 26 vol. in-l\° , ainsi tant d’autres ouvrages qui ont excité une si ardente curiosité à Paris, ne resteront pas ignorés de la jeunesse studieuse des départemens. Les meilleurs livres de la science , inconnus à la plupart de nos provinces, y maintiendront les connaissances au niveau de la marche rapide de la capitale.

Un emploi non moins digne , mais qui se rattache à une pensée plus profonde d’amélioration sociale, reste encore à faire de cette vaste collection de livres. Les prisons en France sont une école de crime; et dans l’oisiveté qui y règne, cela se conçoit aisément. L’esprit, comme partout, y a besoin d’une occupation : par cette occupation , le coupable qui n’est pas encore vicié par l’air de sa nouvelle demeure pourrait se tourner vers le bien ; mais rien ne l’y appelle , tandis que tout le sollicite au mal: il y succombe. Parmi les améliorations que réclame le régime de nos prisons, l’établissement d’une petite bibliothèque sagement choisie serait à coup sûr un grand bienfait pour les prisonniers. Qu’on ne dise pas que je veux faire de ces hommes des gens studieux, des savans, des académiciens , et qu’on ne tue pas une bonne oeuvre sous une mauvaise plaisanterie : ce que je veux, ce que j’espère, c’est de les arracher à eux-mêmes et à leurs mutuelles influences; elles

sonl à la fois si ignorantes et si corruptrices, que je ne crains pas de dire que la lecture du livre le plus insignifiant vaudra mieux pour eux que leurs meilleures conversations. Repoussera-t-on ma proposition en niant, sans l’éprouver, l’efficacité du moyen? Je ne le crains pas ; le système de négation, vieille arme de la routine contre tout ce qui est progrès, tombera sans aucun doute devant des esprits aussi éclairés que ceux de MM. les Députés.

En résultat.

De l’adoption de ma proposition: bienfait pour la librairie, qui se trouvera libérée de ses engagemenspar l’abandon de ses marchandises; bienfait pour les bibliothèques publiques qui seront enrichies de nouvelles et savantes productions; bienfait pour les prisonniers, qui abandonneront des habitudes vicieuses pour une utile instruction.

De son rejet : ruine certaine et immédiate des emprunteurs, qui ne pourront rembourser: ruine probable, quoique plus éloignée, d’autres libraires ne possédant plus que des marchandises avilies ; ruine possible, et malheureusement trop à craindre, de plusieurs des ramifications du commerce de la librairie: perte enfin pour le gouvernement de plus d’un million.

Que la Chambre choisisse.

En présentant ces observations, nul intérêt personnel ne me guide. Je n’ai point pris part à l’emprunt dont je parle ; mais j’ai pensé que cette question pouvait demeurer obscure, et quesaspé-

cialité la laisserait peut-être étrangère aux connaissances de quelques uns de MM. les Députés; j’ai donc cru devoir l’éclairer rapidement de ces courtes observations , et je m’estimerai heureux si j’ai pu contribuer de mon faible effort à sauver un nouvel échec à l’industrie à laquelle je me suis entièrement voué.

Nota. Pour donner plus de poids aux observations qui précèdent, je joins à la suite de cet exposé, la statistique des bibliothèques publiques des départemens et des villes , au-dessus de trois mille âmes , qui en manquent ; je n’ai point fait entrer dans ce travail la Bibliothèque des séminaires, des collèges, de marine, d’artillerie, de médecine, etc., etc., parceque ces Bibliothèques ne sont pas publiques et ne profitent qu’aux étabjissemens auxquels elles appartiennent. Je sais aussi que M. le Ministre de l’Instruction publique , s’occupe de la régularisation -de ces Bibliothèques, et j’ai pensé ne devoir pas m’en occuper.

Paris, imprimerie de P. Dupont et Laguionie, Hôtel-des-Fermes.

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