‹ Cow-boy [microforme]Chapitre 58 sur 99 · LA MORT DE ROYAL · texte numérisé non relu

LA MORT DE ROYAL

Vers minuit, Jimmy Mac Lead, le mineur du Squaw Creek, après un dernier cocktail, menta se coucher. Le clerc du Pionnier lui avait assigné, peut-être à dessein, la chambre n° 9. Jimmy tourne la clef électrique : l'appartement se trouve illuminé, — sauf des éclipses subites et totales qui alternent avec l'éclatante lumière. Hot Springs s'était offert ce luxe au lendemain de sa création, lorsqu'elle ne comptait guère que huit ou dix log-houses; mais la dynamo fonctionnait mal, et, comme la ville, était plutôt restée à l’état d’embryon.

Cependant, cette lumière blanche réveille

brusquement lord Rupert. Quelle n’est pas sa stupeur lorsqu'il voit dans son rocking-chair Jimmy, renversé en arrière, le pied droit sur le pied gauche, appuyé au mur, et cherchant à enlever ses bottes sans les toucher des mains, à cause de la crotte.

Sa Grâce, d’abord, se met sur son séant, puis se frotte les yeux. Non, Elle ne rêve pas. Est-ce un voleur? un assassin? Ilen 4 la mine. Mais pourquoi, alors, avoir ouvert le courant électrique ? Pourquoi n'ôter ses bottes qu'une fois entré sans bruit?

— Que voulez-vous? qui êtes-vous? s’écriet-elle d’une voix un peu émue.

Jimmy se retourne entre deux hoquets.

— Tiens! vous ne dormez pas, étranger?

je n'ai pourtant pas fait de bruit!

— Que voulez-vous, monsieur? reprend plus haut Sa Grâce.

— Je veux dormir, parbleul... En voilà un tender foot !

— Dormir? Eh bien, allez-vous-en dans votre chambre ! Qu'est-ce que vous faites ici ?

— Mais c'est ici, ma chambre! On dirait que le Jit n'est pas assez large pour nous deux! .., Jimmy Mac Lead, de bonne vieille souche irlandaise, pour vous servir. Et vous? personne né vous a encore présenté à moi?

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Ici, lord Rupert pousse une exclamation intraduisible. Mac Lead reprend, offensé :

— Seriez-vous dégoûté de moi par hasard, Mylord?

Pauvre marquis! s'il ne l'avait pas été auparavant, il le fut certainement lorsque Jimmy eût retiré ses bottes.

— Sortez d'ici, mendiant effronté, s’écritil hors de lui. Smith! Spencer!

Spencer accourt : un petit homme noir, obséquieux et huileux, les yeux, la tête, le dos, souverainement respectueux. Il s'incline, à peine éveillé.

— Ce misérable ivrogne a la prétention de coucher avec moi! voulez-vous voir ce que cela signifie P... Quel pays, grands dieux |

— Il faut laisser dormir Mylord, murmure

Spencer.

Et il salue Jimmy en souriant.

— Mylord ou non, hurle Jimmy, j'ai droit au lit comme lui, et j'entends y dormir! S'il n’est pas content, qu'il retourne en Angleterre avec vous, espèce d'huître!

Toutes les rancunes de la verte Erin flambent dans les petits yeux gris du mineur ; sa bouche d'Irlandais du peuple, une vraie bouche de singe, se contracte. Il s’avance sur

lord Rupert, dans la plus menaçante des gigues. Spencer disparaît, aflolé: il oublie Smith, et court au Washington chercher le baron français.

C'est alors que le vieux sang anglo-saxon se réveille : acculé sur son lit, lord Rupert se redresse, souple et nerveux, véritable athlète. Deux parades, un revers, un coup droit et enfin, de la main gauche, un splendide « assommoir », sur le cou, au-dessus de l'oreille, et voilà Jimmy à terre, dormant mieux qu'il ne s’y attendait tout à l'heure.

Le propriétaire du Pionnier accourt au même instant ; puis Odet, de fort mauvaise humeur, et qui ne serait jamais venu si Spencer ne lui avait affirmé qu'on égorge son maître.

Devant ces genllemen, lord Rupert, quoique en chemise, redevient le grand seigneur anglais : le boxeur disparaît, mais Sa Grâce ne gagne pas au change. |

— Ah! mon pauvre amil quel pays!

figurez-vous qu'ils ont eu l’impertinence de me donner un compagnon de lit (a bed Jellew)!

Odet lui explique que c’est la coutume invariable du pays, et qu'il faut payer double pour avoir un lit à soi tout seul.

— C'est ce que je fais toujours! ajoute-t-il.

— Spencer! dit lord Rupert, vous verrez à cela... Et maintenant bonne nuit!... Soir ou malin, je commence à croire qu'il est impossible de dormir dans ce satané pays de prairies.. À demain, baron, et merci!

Odet la regarde un moment avant de regagner le Washington, cette prairie maudite, d'où s’exhale un parfum de liberté, avec son immensité vague aux rayons de la lune.

Terre vierge, où les marquis d'Oakton, où les barons de Saint-Lac, ainsi que leurs aïeux aux premiers temps des Gaules, ne sont plus que des hommes comme les autres... Mais que c’est donc bien l’âme française qui rêvasse ainsi la nuit! L'autre, l'anglaise, elle ne rêve pas dans le vide, elle suggère à Sa Grâce de couper le fil du timbre placé à son chevet.

Ce qu'elle fait; puis elle s'endort : — un horrible cauchemar du pays des cow-boys, que personne ne réussit à troubler le lendemain matin, pas même James Wells avec ses sonneries électriques.

Le lendemain est une triomphante journée : un de ces soleils qui décuplent la vie dans vos veines, et que, debout, en selle, avant le roundup, on serait tenté d'adorer! Les

dernières outtes de rosée qui disparaissent, une bonne odeur de terre qui se réveille, les oiseaux qui ouvrent leurs ailes à la chaleur de l'aurore, ce grand silence encore, avant-coureur du jour, prière du matin au Créateur, Ô sublime extase de la viel... Qui donc a vécu ces moments trop courts de sérénité morale, d’exaltation physique, sans en garder la glorieuse mémoire et sans se dire plus tard, aux heures de souffrance : « Pour tant, ces jours-là seuls valaient la peine de vivre! »

Était-ce la pensée de Jack et de son camarade, lorsqu'ils arrivèrent à Hot Springs vers midi Ce serait difficile à dire. Ils avaient faim et soif, leurs chevaux étaient exténués, et ils n'avaient pas retrouvé Juanito. Leur humeur était donc exécrable ;'elle devint deux fois pire, à la vue de l’aimable Odet qui accourait à leur rencontre, rose et frais comme une jeune fille. |

— Hello, Jack! Hello, Dan! Comment allez-vous}... Vous n'avez rien trouvé? Moi non plus!

— Ça ne m'étonne pas, murmura Jack entre ses dents.

— Venez-vous déjeuner au Washington?

— Non, c'est trop beau pour nous. Le Pionnier fera notre affaire.

Les deux cavaliers s’y rendent, sans ajouter un mot. Un peu déconfit, Odet reste seul sous la véranda du Washington. Au même instant, la blonde Jenny passe derrière lui.

— Qui sont ces deux cavaliers? lui demande-t-elle.

— Deux de mes camarades du T.O.T.

— My! ils ne vous ressemblent guère, heureusement!

Mais Odet ne voit pas son regard, n’encourage pas son flirt; il fait un retour sur lui-même, il est trop dude, il a trop d'armes, ‘il est trop cow-boy de parade. Le voilà qui monte à sa chambre, d’où il redescend bientôt pour aller rejoindre Dan et Jack au Pionnier et partager leur modeste repas. — Ce fut de ce jour qu'il devint l'enfant gâté du ranch.

Dans l'après-midi, Twenty-Sixth et Gordon, le lévrier, arrivent seuls : Andy est resté à quelques milles en arrière, sur une piste fraîche de deux chevaux ferrés, se dirigeant vers le nord-est. Mais ce n’est évidemment pas celle de Juanito, puisque Spurlock le ramène à Hot Springs vers sept heures du soir. Le cow-boy le monte et Royal suit par derrière, à bout de lasso, boiteux, avec une trace sanglante au cou.

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Les bravos éclatent, les cow-boys entourent le cavalier; mais Spurlock est sombre : il saute à terre, s'en va droit à son cheval.

Celui-ci, à peine arrêté, tourne une fois sur lui-même, puis s'écroule, anéanti; le sang recommence à couler de l’encolure. Une balle dans le cou, quatre-vingts milles dans les jambes, c'est trop!

— Royal! oh! mon Royal! s’écrie Spurlock, à genoux près de lui dans la boue, les bras passés autour de sa tête. Arrière, vous autres! Laissez-le donc respirer, au moins!

Jack, voulez-vous courir chercher Briggs? Il y a une balle à ôter... celle que cette pauvre bête a reçue pour moi...

Gordon vient lécher afflectueusement Royal, 1l le caresse, 1l lui dit bien doucement : « Courage! on va te soigner, on va te guérir! Nous t'aimons trop pour te laisser partir! »

Mais Royal est presque fourbu : « Ah! je suis fatigué à mourir. Laisse-moi dormir tranquille... »

Sur ses yeux tristes se reflète l’image de ceux qui se pencient vers lui. C’est la mort qui vient, qui fait ainsi trembier ses pauvres jambes raides. C’est fini, la Prairie! Les sabots commencent à le brûler.

Un grand soupir... Royal essaie de se rele-

ver, il hennit si bas qu'on le dirait déjà bien loin; puis il retombe, mort.

— C'est ma faute! ma faute! crie Spurlock.-Je l'ai trop fait courir... Royal, mon Royal où es-tu?

— Vous en achèterez un autre, mon brave.

C'est lord Rupert, qui s’est approché avec un petit groupe de baigneurs. Il reprend :

— Dites-nous donc plutôt où vous avez rencontré le voleur?

Le ton du marquis, ses deux mots favoris « mon brave » — et il excellait à vous faire sentir par son accent hautain la distance qui séparait un simple mortel de Sa Grâce, — font relever la tête au cow-boy.

— Qu'est-ce que cela peut vous faire, à vous, le {ender-foot?

— Je ne suis pas un tenderfuct, je suis le marquis d'Oakton, propriétaire de votre ranch, le T. O.T. Voyons, avez-vous laissé aller le voleur? Racortez-nous cela?

Spurlock regarde Royal couché sur le sol, puis se met à jouer machinalement avec son revolver. Soudain il relève la tête, fait feu : le cigare du marquis est coupé en deux, la balle a effleuré ses lèvres.

— Holà! Spencer, qu'est-ce que cela veut dire? demande lord Rupert, tout étourdi.

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Les femmes s'évanouissent sous la grande véranda. Spencer, très pâle, s'abrite derrière une porte, d’où il crie ensuite :

— C'est ce misérable qui a tiré sur Votre Grâce! Je l’ai vul Je l’ai vu!

— Parbleul! fait Spurlock, c'était pour montrer à Sa Grâce comment j'ai expédié le voleur de chevaux. Seulement, «mon brave », au lieu de vous tirer au-dessus de l'oreille, je n'ai fait que raser votre bouche. Voilà comment cela c'est passé !

Lord Rupert se précipite sur lui; ses cowboys le retiennent. Spurlock est debout, un pied sur Royal, un revolver dans chaque main; il commence à voir rouge.

— Prenez garde, dit Twenty-Sixth aux baigneurs. Laissez-le seul!

— Rentrez tous, gens de l'Est! crie alors Spurlock de sa voix rauque. You make me tired (vous me fatiguez)! J'ai du sang sur les mains aujourd'hui. Tant pis pour vous, si j'en ai d'autre tout à l'heure!

Tous les flâneurs se précipitent, terrifiés, dans le Washington. La nuit tombe, au reste, et avec elle une pluie fine et serrée. Pourtant, à, dans l'ombre, Spurlock, Sheffield et Gordon sont restés silencieux à côté de Royal.

Un poney passe au galop, monté par un

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jeune garçon de huit à neuf ans; le grorpe sombre fait peur au cheval : il saute de côté. Le petit . valier tombe à terre, où il reste étendu, criant de toutes ses forces, avec plus de peur que de mal.

Spurlock le relève doucement dans ses bras rudes :

— Mon pauvre petit, t'es-tu fait mal?

Allons, ce ne sera rien. Tiens, je vais te remettre en selle. Non, ne pleure pas, n'aie donc pas peur!

Puis il revient s’accroupir près de son cheval, la lête dans ses mains, et Sheffield l’entend soupirer :

— loyal! Royal!

Plus rien ensuite que le bruit mélancolique de la pluie, les gémissements de Gordon, une grande solitude... Les deux cow-boys rêvent au passé; et quand, à travers l'orage, les accords d’un piano, venant du Washington, arrivent presque indistincts aux oreilles d- Spurlock, lui qui a sur les mains plus de sang humain qu'on ne l'a jamais su, pour la première fois, pour la dernière fois de sa vie, il se met à pleurer amèrement.

te ue OMAHA MEDICAL AND SURGICAL

Le- INSTITUTE!

Chicago, 6 oct, 1882.

, « Traitez avec les plus grands égards lord x Rupert, marquis d'Oakton, qui vous remettra E cette lettre. C'est le fils de notre plus fort es

actionnaire d'Angleterre. Je compte sur vous, , mon cher Twenty-Sixth, pour lui rendre agréable le séjour qu'il va faire au T. O. T!.

r » PHILIPPE SIMMONS. }

Les sourcils froncés, le foreman achève la lecture de la lettre que vient de lui remettre

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