‹ Crainquebille, pièce en trois tableauxChapitre 16 sur 22 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Cipal!... Cipal!... Hein? Cipal... Y a seulement quinze jours, si on m'avait dit qu'il m'arrivcrait ce qui m'arrive. Ils sont polis, ces messieurs. Ils ne disent pas de gros mots, c'est une justice à leur rendre, mais on peut pas s'expliquer avec eux. On n'a pas le temps. C'(>st pas leur faute, mais on n'a pas le temps, c'est-il i>as vrai? Tourquoi que vous ne répondez pas? (silence.) On parle bien à un chien.

Pourquoi que vous ne parlez pas? Vous ouvrez jamais la bouche. Vous n'avez donc pas peur qu'elle pue?

LEMERLE, à Crainquebille.

Eh bien, mon ami... nous n'avons pas trop à nous plaindre. Nous aurions pu avoir pire.

Ça, c'est encore possible.

LEMERLE.

Qu'est-ce que vous voulez... Vous n'avez pas suivi mes conseils. Votre système de réticences était d'une insigne maladresse. Vous auriez mieux fait d'avouer.

Mon garçon, je demandais pas mieux. Mais qu'est-ce qu'il fallait avouer, (pensif.) Tout de même, c'est pas ordinaire ce qui m'arrive.

LEMERLE.

N'exagérons rien. Votre cas n'est pas rare, loin de là!... Allons, bon courage.

CRAINQUEBILLE, les gardes l'emmènent, il se retourne et dit :

Vous pourriez pas me dire où qu'ils m'ont étouffé ma voiture?

AUBARRÉE.

Qu'est-ce que tu fais là?

LERMITE.

Je finis mon croquis. Pendant l'audience, je suis obligé de dessiner dans le fond de mon chapeau. C'est pas commode... Maintenant, je relève quelques petits détails...

AUBARRÉE.

C'est le président Bourriche, que lu as mis là?

LERMITE.

C'est lui qui vient de condamner le marchand des quatre saisons?

AUBARRÉE.

Oui, il s'appelle Bourriche.

LERMITE.

Tiens, comme ça se trouve.

LEMERLE, à l'huissier.

Lampérière; savez-vous si l'afTaire Goupy, à la troisième chambre, est remise?

l'huissier.

Elle est retenue.

LEMERLE.

Nom d'un chien, il finit quejo file!... Je reviendrai

tout à l'heure à la reprise de l'audience. J'ai une remise à demander au président Bourriche.

LERMITE, timide, gauche, cherchant dans sa poche, appelle Lemerle qui ne i'enlend pas et sort.

Monsieur Lemerle... J'aurais un mot à vous dire. Tiens! il est parti...

AUBARRÉE.

Il reviendra à la reprise de l'audience. Qu'est-ce que tu peux bien avoir à lui dire à. cet oiseau-là?

LER.MITi:.

Rien. Je... rien... Dis donc, mon vieux camarade, c'est tout de même fort la condamnation de ce pauvre marchand des quatre saisons.

AUBARRÉE.

Crainquebille... C'est fort, si tu veux. Ce n'est pas extraordinairement fort... (Regardant.) Tu vas faire un petit tableau d'après ce croquis?

LERMITE.

Oui, les scènes du i)alais, c'est assez demandé... J'ai vendu, ce matin, deux avocats cent francs: j'ai le billet dans ma poche.

Tu n'as. pas besoin de le sortir comme ça...

Tu as beau dire, Aubarrée. Que les juges aient condamné ce pauvre homme sans preuves...

Sans preuves?...

Au mépris de la déposition du professeur David Mathieu, sur le témoignage de l'agent, ça me passe, je n'y suis plus...

AUBARRÉE.

C'est pourtant bien facile à comprendre.

Comment, à la parole désintéressée d'un homme du plus grand mérite, de la plus haute intelligence, préférer le braiment de cet être ignare, sombre et têtu. Croire l'àne plutôt que le savant, tu trouves cela naturel, toi? Mais c'est monstrueux. Ce président Bourriche est facétieux et sinistre.

Ne (lis pas cela, Leriuile. ne dis pas cela. Le président Bourriche est un magistrat respectable qui vient de donner une nouvelle preuve de son esprit juridique.

Dans l'affaire Crainquebille?

AUBARRÉE.

Sans doute. En opposant l'une à l'autre les dépositions contradictoires de l'agent 64 et du professeur David Mathieu, le juge serait entré dans une voie où l'on ne rencontre que le doute et l'incertitude. Le président Bourriche a l'esprit trop juridique pour faire dépendre ses sentences de la raison et de la science, dont les conclusions sont sujettes à d'éternelles disputes.

Alors, un juge doit renoncer à savoir?

AUBARRÉE.

Oui, mais il ne doit pas renoncer à juger. A vrai dire, le président Bourriche ne considère pas Bastien Matra. Il considère l'agent 64. Un homme est faillible, pense-t-il. Descartes et Gassendi, Leibnitz et Aewton, Claude Bernard et Pasteur, se sont trompés. Mais l'agent 64 ne se trompe pas. C'est un numéro. Un numéro n'est pas sujet à l'erreur.

Page 1