LA PETITE FILLE
Mais, monsieur, maman ne m'a donné que cinq sous.
Faut pas mentir, ma mignonne, cherche bien voir si tu en as pas mis un dans ta poche.
LA PETITE FILLE, sincère.
Non, monsieur, ju n'ai que cinq sous.
CRAINQUE15I LLE.
Eh bien, ma mignonne, donne-moi un bécot, (;a fera le compte et tu demanderas cà la mère s'il était pommé comme celui-là le chou où qu'elle t'a trouvée. Va, ma mignonne, et prends garde de ne pas tomber en route. Bonjour, madame Laure, <;a va-t-il comme vous voulez?
M A I) AME L A U R E , chignon fauve, très fille.
Vous n'avez rien de bon, aujourd'hui.
Si on peut dire!
MADAME I.AURE, goûtant les radis.
Ils sont creux, vos radis.
Aujourd'hui, vous me chercliez des mauvaises raisons. Vous êtes mal réveillée.
MADAME LAURE
Ils n'ont pas de goût. C'est comme si on mangeait de l'eau.
Je vais vous dire : vous avez plus de palais, vous sentez plus ce que vous mangez. C'est la vie de Paris qui le veut. On se brûle l'estomac. Qu'est-ce que vous deviendriez les unes et les autres si le père Crainquebille vous apportait pas de légumes fraîches et rafraîchissantes. Vous seriez en feu.
MADAME LAURE
C'est pas ce que je mange qui me fait mal. Je ne peux plus manger que de la salade et des radis. C'est vrai, tout de même, qu'on se brûle à l*aris. (uêvcuse.) Tenez, père Crainquebille, je voudrais être au jour où je me passerai de vos choux et de vos carottes-, où j'en ferai pousser moi-même, à même la terre dans un petit jardin à quatre-vingts lieues de Paris, chez nous. On serait si tranquille à la campagne à élever ses poules et ses cochons.
Ça viendra madame Laure, ça viendra, vous désespérez pas. Vous avez de l'ordre et de l'économie, vous êtes une personne rangée. Je m'occupe pas des affaires de mes clicnles, Y a pas de sots métiers et y a du bon monde dans tous les états... Mais vous êtes une personne rangée. Vous serez riche sur vos vieux jours et vous aurez une maison à vous dans votre endroit, dans l'endroit de votre naissance... Et vous serez estimée. Au plaisir, madame Laure.
MADAME LAURK.
A une autre Ibis, père Crainquebille.
CUAlNQUEBILLi;.
C'est qu'il y a du bon monde dans tous les états. (Criant.) Des choux! des navets! des carottes!
MADAME BAVARD, sortant de sa boutique.
Ils ne sont guère licaux vos poireaux. Combien la botte?
Quinze sous, la bourgeoise, y a pas meilleur.
MADAME BAVARD
Quinze sous, trois mauvais poireaux?
l'agent 64.
Circulez !
Oui... oui... C'est vendu, allons, pressez-vous, parce que vous avez entendu l'agent.
MADAME BAYARD
Faut encore que je choisisse la marchandise... Quinze sous, jamais de la vie, par exemple, voulezvous douze sous?
Us me coulent plus cher que ça, ma petite... Et encore il faut que je sois à cinq heures, et même avant, sur le carreau des Halles, pour avoir tout ce qu'il y a de bon.
l'agent 64.
Circulez !
Oui... oui... tout de suite... .allons, dépêchons, madame Bayard.
MADAME bayard.
Douze sous...
El depuis sept heures je me brûle les mains à mes brancards on criant : « Des choux! dos navets! dos carottes!... » Et tout oa ce serait pour y mani;or do
l'argent. A soixante ans passés, vous comprenez que je ne fais pas ça pour mon plaisir. Ah! non, ça ne serait pas à faire... Tenez, je ne gagne pas deux sous.
MADAME BAYARD
Je vous donnerai quatorze sous. Et encore, il faut que j'aille les chercher dans la boutique, car je ne les ai pas sur moi. (Elle son.)
l'agent 64.
Circulez !
J'attends mon argent.
Je ne vous dis pas d'attendre votre argent, je vous dis de circuler... Ben, quoi! Vous ne savez pas ce que c'est que de circuler?
Voilà cinquante ans que je le sais et que je roule ma voiture... Mais on me doit de la monnaie, c'est là. à VAnge gardien, le magasin de chaussures, madame Bayard. Elle est allée me chercher quatorze sous et j'attends.
l'agent 64.
Voulez-vous que je vous foute une contravention.
CRAINQLEBILLE 15
moi? Voulez-vous? Allons, débarrassez-moi le i)hincher... Est-ce compris?
CRAINULEBILLE.
Nom de Dieu!... V'ià cinquante ans que je gagne mon pain en vendant des choux, des navets, des carottes, et, parce que je ne veux pas perdre quatorze sous qu'on me doit...
Un petit charcutier s'arrête.
L AGENT 64 tire son calepin et un bout de crayon.
Donnez-moi votre plaque.
Ma |tlaque?
l'agent 64.
Oui. votre plaque d'ambulant.
Entrée du petit garçon pâtissier avec sa manne. G I\ A I N U U E lî I L L E .
Olil mon garçon, si vous voulez voir ma jilaquc. faut venir chez moi.
l'agent 64.
Vous n'avez pas de plaque?
GRAIN QUEBILLE.
Si, j'en ai une... mais elle est chez moi,.. J'en ai
16 CRAINQUEBILLK
perdu deux à les sortir. Ça m'a coûté trois francs chaque fois; c'est fini.
l'agent 64.
Votre nom?
Ah! des blagues... C'est quatorze sous qu'on me vole et voilà tout.
Il empoigne ses brancards et s'achemine vers la rue
l'agent 64.
Voulez-vous rester?
Je m'en vais...
l'agent 64.
C'est trop tard...
Il va vers Crainquebille, lui prend le bras; Crainquebillese place de face jiisleà temps pour recevoir dans sa voiture un chargomenl de niatt^riel de ravaleurs ([ui poussent dos c-ris et des jurons.
LES RAVALEURS.
Sacré andouille! Regarde-moi c'I'outil !
Tenez, regardez ce que vous êtes cause!
l'n camelot cycliste donne de tout son appareil dans le liane gauche de la voilure à Crainquebille, il hurle.
I,E CAMELOT, avec, sur la tclc, un ballol de cent ciuquanlo /Vi<nc
Fais donc attention, espèce de sale poin.'an ! l'agent 64.
Vous voyez? Vous voyez?... (ll se i)hii:e à la droite de Crainquebille qui, virant coini)létcnicul, arrive exacleinont pour engaf,'er la roue gauche desa voilure dans la roue gauche d'une voiture d'établissement de bains chargée d'une baignoire de cuivre, traînée par un homme ijui guculcen'royalilemcnli'l failontcndre des biasphf'mcs. ) Ail !
celte fois, voire alTaire est bonne!
GRAIN QUKBILLi:.
Ah! hen, là, maintenant comment voulez-vous circuler?
l'agent 64.
C'est votre faute, tout ra.
La faute à. tout ea, c'est madame Bayard. Si elle était là, elle lo dirait. Élonnanl qu'elle ne soit pas là, madame Bayard. Oii qu'cH" scache?
Cependant des gamins, des ouvriers, des coinmcrranls, des oisifs, tontes sortes de gens apparaissent; venant du fond, à la «uilede la voiture des ravaleurs, une tapissière couverte lie caisses remplie de siphons d'eau de Scll/.; un chien galo()esur les siphons en aboyantavecfureur. Doucement, celle tapissière se cale au tas des voilures et contribue !> former un nougat inséparable de véhicules. Soixante personnes sont sur la chaussée, les trottoirs, l'escalier, les voitures; trente sont aux fenêtres. Tout ce inonde s'agite en sens divers. L'agent 6t s'affole, prend Crainriucbille par l'épaule et dit :
l'agent 64.
Ah! vous avez dit : « Mort aux vaches! » C'est bon! suivez-moi.
J'ai dit ra, moi?
l'agent 64.
Oui, que vous l'avez dit.
Mort aux vaches? (uires.)
l'agent 64.
Ah! et maintenant?
Quoi?
l'agent 64.
Vous n'avez pas dit : « Mort aux vaches? » (Rires.)
Si!
l'agent 64.
Ah!
CIIAINQUEI5ILLF, 19
CRAINQUEBILI.K.
Mais je ne lui pas dit à vous. (Rires.)
Vous ne l'avez pas dit?
CKAlNQUKIilLI.li.
Mais, nom d'une bourrique!