‹ Création & redemption: Le docteur mystérieuxChapitre 3 sur 16 · LE DOCTEUR JACQUES MÉREY · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR JACQUES MÉREY

Les plus acharnés parmi les détracteurs de Jacques Mérey étaient certainement les médecins : les uns le Uaitaient de charlatan, les autres d'em-

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pirique et mettaient sur le compte de la crédulité la plupart des prodiges que ron racontait.

Voyant néanmoins que Tinstinct du merveilleux, si vif chez les classes ignorantes, résistait à leur critique et rapprochait du docteur cette foule qu'ils voulaient vainement en écarter, il se décidèrent à faire franchement cause commune avec le préjugé religieux, et traitèrent de diabolique la science de cet homme qui osait guérir en dehors des formes autorisées par l'école.

Ce qui appuyait ces accusations, c'eist que Tétranger ne fréquentait ni l'église ni le presbytère; 3i on lui connaissait une doanne, soulager son prochain, on ne lui connaissait pas de religion. On ne l'avait jamais vu se mettre à genoux ni joindre les mains, et cependant on l'avait surpris plus d'une fois contemplant la nature dans cette attitude de recueillement et de méditation qui ressemble à la prière.

Mais les médecins et le curé avaient beau dire, il était peu de malades et d'infirmes qui résistassent ^u désir de se faire soigner par le mystérieux doc^ teur, quittes à se repentir plus tard de leur guérison et à brûler un cierge en guise de remords s'il était vrai qu'ils fussent déUvrés de leur mal par l'intervec^on du diable.

Ce qui contribuait surtout à populariser ces lé^ gendes qui s'attachaient à Jacques Mérey comme à un être extraordinaire, c'est qu'il ne prodiguait point

à tout le inonde les bienfaits de sa science et de son ministère. Les riches étaient obstinément exclus de sa clientèle. Plusieurs d'entre eux ayant réclamé à prix d'or les consultations du docteur, il répondit qu'il se devait aux pauvres et qu'il y avait, sans lui, assez de médecins à Argenton avides de soigner des maladçs de qualité. Que, d'ailleurs, ses remèdes, presque toujours préparés par lui-même, étaient calculés sur le tempérament rustique de la race à laquelle il les appliquait.

On pense bien que, pendant cette époque où commençaient à se soulever toutes les oppositions philantropiques ou populaires , celte résistance donna libre carrière à la critique des beaux esprits. Ils cherchèrent plus que jamais à jeter des doutes sur une vertu curalive qui se bornait aux cures démocratiques, et, n'osant affronter l'épreuve des gens comme il faut, aimait à envelopper ses services dans la ténébreuse reconnaissance des classes ignorantes.

Jacques Mérey les laissa dire et n'en poursuivit pas moins son œuvre silencieuse et solitaire. Comme il menait une vie très-retirée, comme sa maison était impénétrable ; comme on voyait chaque nuit veiller à sa fenêtre une petite lampe, étoile du travail, les hommes intelligents et sans parti pris avaient tout lieu de croire, comme nous l'avons déjà dit, que le savant docteur était venu chercher dans le Berri une solitude aussi inviolable

que celle que Içs anciens anachorètes allaient chercher dans la Thébaïde.

Quant aux pauvres et aux paysans, que n'égarait ni la superstition ni la malveillance, ils disaient de lui:

— M. Mérey est comme le bon Dieu, il ne se montre que par le bien qu'il fait.

Or, le 17 juillet 1785, par une chaleur de vingtcinq degrés, Jacques Mérey était à son laboratoire surveillant dans une cornue les premiers tressaillements d'une opération difficile qui avait déjà plus d'une fois avorté sous sa main.

11 était chimiste et même alchimiste; né dans une de ces époques de doute scientifique, politique et social, où le malaise qui pèse sur une nation pousse les individus à la recherche de l'inconnu, du merveilleux, de l'impossible même, il avait vu Franklin découvrir Télectricité et commander au tonnerre ; il avait vu Montgoliier enlever ses premiers ballons et^conquérir, en espérance, il est vrai, i^utôt qu'en réalité, le domaine de l'air, li avait vu Mesmer professer le magnétisme animal, mais il n'avait point tardé à laisser le maître derrière lui, car on sait que Mesmer, tout ébloui dès premières manifestations de cette force inhérente qu'il rêva, qu'il reconnut, mais qu'il ne perfectionna point, s'était arrêté devant les convulsions, les spasmes et les merveilles du baquet enchanté ; qu'il n'avait point poussé ses recherches jusqu'au

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.somnambulisme, à peu près semblableen cela à Christophe Colomb, qui, tout heureux d'avoir déqouvejrt qudqiJies îles du wuveau monde, laissa çnsuite à un autre Thonneur d'aborder au continent américain et de lui donner son nom.

M» de Puységur, on le sait, avait été l'Améric Vespuce de Mesmer, et Jacques Mérey était le disciple direct de M. de Puységur.

Il avait donc appliqué à la science de guérir la vague découverte du maître allemand. Emporté tout jeune par rinquiétude di| merveilleux, Jacques Mérey s'était jeté dans la forêt Noire des sciences occultes. Ce que cet esprit curieux avait exploré de voies nouvelles et ténébreuses, les antres obscurs 4ans le$quQls il était descendu pour consulter les modernes Trophoniu's, les puits souterrains par la (couche desquels il s'était plongé au centre des ini^ liations, les heures qu*il avait passées, muet et debout, devant l'implacable sphinx des connaissances humaines; les combats de Titan qu'il avait eivgagés avec la nature pour la faire parler malgré elle et lui arracher Vétemel et sublime secret qu'elle cache dans son sein, tout cela eût pu faire le sujet d'une épopée scientifique dans le genre du poëme de Jason ^ la recherche de la toison d'or.

Ce qu'il avait le moins rencontré dans ce voyage fabuleux, c'était la toison, c'était l'or*

Mais Jacques Mérey, en véritéj ne s'en souciait

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guère, et il était habitué h oosapter coEome ses écus toutes les étoiles du ciel.

Puis quelques voix indiscrètes disaient qu'il était riche et même très-riche.

Les rêveries des rose-croix^ des illuminés, des alchimistes, des astrologues, des nécromanciens, des mages, des physiognomonistes , il avait tout parcouru, tout sondé, tout analysé, et de tout cela il était ressorti pour son esprit et pour sa conscience une religion à laquelle il eût été bien difficile de donner un nom. Il n'était ni juif, ni chrétien, ni turc, ni schismatique, ni huguenot; il n'était ni déiste, ni animiste, il était panthéiste plutôt ; il croyait à un fluide universel répandu dans tout l'univers et reliant par une atmosphère vivante et pleine d'intelligence les mondes entre eux. Il croyait, ou plutôt il espérait, que ce fluide créa^ teur et conservateur des êtres pouvait •se diriger selon la puissante volonté de l'homme et recevoir son appUcation de la main de la science.

C'est sur cette base qu'il avait élevé un système médical dont l'audace aurait fait hurler toutes les académies et tous les corps savants ; mais, une fois que notre docteur s'était dit, je dois croire ceci, ou je dois faire cela, il tenait peu au jugement des hommes, à leur blâme ou à leur approbation; il aimait la science pour la science elle-même, et pour le bien qu'il pouvait en tirer et appliquer au profit de l'hnmanité.

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Quand, ravi au troisième ciel de la pensée, il voyait ou croyait voir les atomes, les simples et les composés, les infiniment petits et les infiniments grands, les cirons et les mondes, tout cela se mouvant en vertu du droit qu'il appelait magnétique, oh ! alors, tout son corps débordait d'amour, d'admiration et de reconnaissance pour la grandeur de la nature, et les applaudissements du monde entier ne lui eussent pas semblé valoir mieux en ce moment-là que le bruit à peine perceptible que fait Faile d*un moucheron qui vole.

Il avait étudié la chiromancie dans Moïse et dans Aristote; la physiognomonie avec Porta et Lava ter ; il avait, déroulant les lobes du cerveau, pressenti Gall et Spurzheim, et devancé ainsi la plupart des découvertes modernes en physiologie. Ses aspirations, — et cela, nous l'avons dit, tenait à l'époque de malaise dans laquelle il vivait et qui précède tous les grands cataclysmes sociaux et politiques , — ses aspirations, il faut le dire, allaient même plus loin encore que les limites artificielles de la science.

Il est un rêve pour lequel Prométhée a été cloué à. son rocher avec des clous d'airain et enchatné avec des chaînes de diamant; ce qui n'a pas empoché les cabalistes du moyen âge, depuis Albert le Grand, dont l'Église a fait un saint, jusqu'à Cornélius Agrippa, dont l'Église a fait un démon, de poursuivre la même chimère audacieuse; ce rêve

était de faire, de créer, de donner la vie à un homme.

Faire un homme^ comme disent les alMiimistes, en dehors du vase naturel extra vas naturale, tel est rétemel mirage, tel est le bat qu'ont poursuivi de siècle en siècle les inspirés ou les fous.

Alors, et si on arrivait à ce résultat, l'arbre de la science confondrait à tout jamais ses rameaux avec Tarbre de la vie ; alors, le savant ne serait plus seulement un grand homme, il serait un dieu; alors, l'antique serpent aurait le droit dd relever la tête et de dire aux successeurs d'Adam :

— Eh bien, vous avais-je trompé î

Jacques Mérey, qui, pareil à Pic de la Mirandole, pouvait parler sur toutes les choses conaues et sur quelques autres encore, passa en revue tous les procédés dont les savants du moyen âge s'étaient servis pour créer un être à leur image ; mais il trouva tous ces procédés ridicules, depuis celui qui couvait la génération de l'enfant dans une courge, jusqu'à cet autre qui avait construit un aqdroïde d'airain.

Tous ces honunes s'étaient trompés, ils n'avaient pas remonté aux sources de la vie.

Malgré tant d'essais infructueux, le docteur ne désespérait point , voleur sublime, de rencontrer le moyen de dérober le feu sacré.

Cette préoccupation avait étouffé chez lui tous les autres sentiments ; son cœur était resté froid, et à

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rétat purenaent matériel de visc^e chargé d'éavoyer le sang aux extrémités et de le recevoir à son tout*.

C'était une nature de dieu, incapable, d'aimer Vax èife qu'il b'aurait point créé lui-même. Aussî^ seul et triste au milieu de ]a foule pour laquelle il n'avait pas de regards^ ou n'avait que des regards, distraits, il payait cher T ambition de ses désirs.

Comme le Seigneur avant la création du monde^ il s'ennuyait.

Ge jour-là^ Jacques Mérey était assez content de la manière dont se comportait dans la cornue ia dissolution d'un certain sel dont il étudiait les plus heureuses vertus curatives, quand trois coups précipités retentirent à la porte de la rue.

Ces trois coups éveillèrent les miaulements fu* riêux d*un chat noir, que 1^ mauvaises langues de la ville^ les dévotes surtout, prétendaient être le gâiie familier du docteur.

Une vialie servante, connue dans tout Ârgenton spus le nom de Marthe la Bossue, et qui jouissait pour son compte d'une nuance d'impopularité inhérente à celle du docteur, mon^ tout essoufflée Tescalier de bois extérieur, et entra précipitamment dans le laboratoire sans avoir cogné à la porte, comme c'était l'usage fonneliement imposé par le docteur, qui n'aimait pcÂnt à être dérangé au mi* lieu de ses délicates opérations.

— Eh bien, qu'avez^vot» donc, Marthe f de^^

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pianda Jacques Mérey ; vous avez Fair toat boute^ versé 1

— - Monsieur^ répondit-elle, ce sont des gens du château qui viennent vous chercher en toute hâte«

— Vous savez Uen, Marthe, répondit le docteur en fronçant la sourcil, que j'ai déjà refusé plusieurs fois de m'y rendre, à votre château; je suis le médecin des pauvres et des ignorants ; qu'on s'adresse à mon voisin, au docteur Reynald.

— Les médecins refusent d'y eller, moûsieur; ils disent que cela ne les regarde pas.

— De quoi sagit-il donc î

— Il s'agit d'un chien enragé , qui mord tout le monde; si bien que les plus braves garçons d'écurie n'osent pas l'aborder, même avec une fourche, et qu'il jette en ce moment la consternation chez le seigneur de Ghazelay, car ce malheureux chien s'est réfugié dans la cour môme du château.

— Je vous ai dit, Marthe, que les affaires du seigneur ne me regardaient pas.

«** Oui, miais lès pauvres gens que te chteû a déjà mordus et ceux qu'il petït mordlre encore, tielà vous r^arde^ il tâe semblée Et, s'ils ivè 9ont pas paàsés îmaiédiatement^ ils âeviend)X)nt enragés comme le chien qui tes a mordus.

— C'est bien, Marthe, dit le docteur, è*est vous qui avez raison et c'est moi qui avais tort. J*y vais.

Le docteur se leVa^ recommanda à Marthe de bien sràrveffler sa cohiue^ lui ordonna de laisser aller le

feu tout seul, c'est-à-dire en s'éteignant, et descen** dit dans la salle du rez-de-chaussée, où il trouva en effet deux hommes du château, qui, tout bouleversés et tout pàles^ lui firent un sinistre récit des ravs^es que causait Tanmial furieux.

Le docteur écouta et répondit par ce seul mot:

— Allons î

Un cheval sellé et bridé attendait le docteur* Les deux hommes remontèrent sur les chevaux fumants qui les avaient amenés^ et tous trois, ventre à terre, prirent le chemin du chiteau.

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