‹ Crébillon fils. Biographie, bibliographie, pages choisiesChapitre 13 sur 20 · LE 80PUA · texte numérisé non relu

LE 80PUA

failjloMHiiM i|iii) \i'i aiitroM, ollo Havait iianltiniior à coDiw i|ii'olle loiir liouuiivrait. Iliuii no lui |iaraiKHait vjcjunx mi criiiiiiKil, ijne oo qui l'ost O/Foiaiveiuoiit. lillo iio^HojJcIoiidaiL paH loa choMOS poriaiHcs, pour ne^ «o i)eriiieUre,^fonmio^ Falm<'', quo celloB qui uont d(';fuiiduo4. Sa raaisori était satiH faRte, mais tenue nooiumeni. Tous les lionnôtoa getis d'A>,'ra ho faiHoioiit huiinour Qy ocre admis, tous voulaioiit conuaitro luio Toiunu) d'un auHHÏ rare naractrio, tous la ros|>e<:taiont, ot nial^Tf! ma iicrvorsilé naturoUo, jo me vis oniin forcé do (xinsor comme eux.

.T'étais, lorsque j'entrai cliez niUo dame, si rempli encore do la fausseté de Fatmé, que je ne doutai |)asd'al)ord (pTelle no fît les m •mes choses, et je <oiifondisau i^mior coup d'œil, la femme vortnonso avec l'hypocrite. .Jamais je ne voyais outrer un esclave, ou nn Mramine, sans croire (jii'on mo mettrait de la conversation, el je fus iotinlem|)s étonné d'être toujours compté i)our rien.

L'oisiveté à laiiuello on me cortUamnait dans cotte maison, m'ennuya enfin, et |)nrsuaflé (pie ce serait en vain (pie j'atlondrais «pi'on m'y do'inât tnatièro l'i ol)scrvalions, jo quittai le supha de cotte <lamn, charmé irôtre convaincu par moi-même q\i'il y avait dos feirimos vertueuses, mais déni rari tassez pou d'en retrouver de pareilles.

Mon âme, pour varier los spoctacle» que son état actuel pouvait lui proiMirer, no voulut pas, en quiflant co palais, rentrer dans un antre, et s'ahattit dans une vilaine maison obscure, petite, et telle que je doutai d'ab<irds'il y aurait de quoi m'y doimor retraite. Je pénétrai dans une chambre triste, meublée au-doMHouH du médiocre, et dans lacpielle pourtant je fus assez heureux \m\ir rencontrer un soi)ha, ipii, terni, délabré, témoignait assez que c'était à ses dé|)ons qu'(m avait acquis les autres meubles (pii l'accompai^naient. ('/o fut, avant (pie jo ■usse chez (pii j'étais, la première idéo (pii mo vint, (•U(piand je l'apiiris, jo ne chanj^cai pas d'opinion.

t^tte cliambre en elTct stîrvait de retraite à une lillo ass<)Z jolie, et (pii, |)ar sa naisHaniKi, et |)ar cilci-méme, étant oi (pi'on apf>elle mauvaise coiiipaj^nie, voyait ce|K3ndant (piehpiefois les gens (pii dit-on, coiriiKJsent la bcjnni^ ("était une jeune danseuse qui venait d'être n^çue parmi celles do l'erniHireur, et dont la fortune et la réputation n'étaient ])as encore faitoa.

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quoiqu'elle connût particulièrement presque tous les jeunes seigneiu-s d'Agra, qu'elle les comVjlât de ses bontés, et qu'ils l'assurassent do leur protection. Je doute même, quelque chose qu'ils lui promissent, que sans im intendant des domaines de l'empereur qui prit du goût jmur elle, sa fortime eût sitôt changé de face.

Abdalathif, c'est le nom do cet intendant, par sa naissance et par son mérite personnel, ne faisait pas une conquête brillante. Il était natuiellement rustre et brutal, et depuis sa fortune, il avait joint l'insolence à ses autres défauts. Ce n'était pas qu'il ne voulût être poli ; mais persuade qu'un homm» comme lui honore quelqu'un quand il lui marque des égards, i 1 avait pris cette politesse froide et sèche des gens d'un certain rang, qu'en eux on veut bien appeler dignité, mais qui dans Abdalathif était le comble do la sottise et de l'impertinence. Né dans l'obscurité le plus profonde, non-seulement il l'avait oublié, mais même il n'y avait rien qu'il ne fit pour se donner une origine illustre ; il couronnait ses travers en jouant perpétuellement le seigneur ; vain et insolent, sa familiarité outrageait autant que sa hauteur; ignoble et sans goût dans sa magnificence, elle n'était en lui qu'un ridicule de plus. Avec peu d'esprit et moins encore d'éducation, il n'y avait rien à quoi il ne crût se cormaître, et dont il ne voulût décider. Tel qu'il était cependant, on le niénageait ; non qu'il pût nuire, mais il savait obUger. Les plus grands d'Agra étaient assidûment ses complaisants et ses flattom's, et leurs fenimes mêmes étaient sur le pied de lui pardoimer des impertinences qu'avec elles il poussait à l'excès, ou de ne rien refuser à ses désirs. Quelque couru qu'il fût dans Agra, il était quelquefois bien aise de se délasser des trop grands empressements des femmes de qualité, et de chercher des plaisirs, qui, pour être moins brillants, n'en étaient pas moins vifs, et, selon ce qu'il avait l'insolence de dire, souvent guère plus dangereux.

Ce fut un soir en sortant de chez l'empereur, devant qui Aminé avait dansé, que ce nouveau protecteur la ramena chez elle. Il promena dans son triste et obscur logement des regards orgueilleux et distraits, puis en daignant à peine lever les j'eux sur elle : « Vous n'êtes j^as bien ici, lui dit-il, il faut »ous en tirer. C'est autant pour moi que pour vous, que je

veux que vous soyez plus convenablement logée. On se moquerait de moi, si une fille de qui je me mêle, n'était pas d'une façon à se faire respecter. Après ces paroles, il s'assit sur moi, et la tirant sur lui brusquement, il prit avec elle toutes les libertés qu'il voulut ; mais comme il avait plus de libertinage que de désirs, elles ne furent pas excessives.

Aminé, que j'avais vue haute et capricieuse avec les seigneurs qui allaient chez elle, loin de prendre avec Abdalatliif des airs familiers, le traitait avec un extrême respect, et n'osait même le regarder que quand il paraissait désirer qu'elle le fit. « Vous me plaisez assez, lui dit-il enfin, mais je veux qu'on soit sage. Point de jeunes gens ; des mœurs, une conduit© réglée : sans tout cela, nous ne serions pas longtemps bons amis. Adieu, petite, ajouta-t-il en se levant, demain vous entendrez parler de moi : vous n'êtes point meublée de façon qu'on puisse aujourd'hui souper avec vous, j'y vais pourvoir, bonjour. »

En achevant ces mots, il sortit ; Aminé le reconduisit respectueusement et revint sur moi se livrer à toute la joie que lui causait sa bonne fortune, ut compter avec sa mère les diamants et les autres richesses qu'elle attendait le lendemain de la générosité d'Abdalathif.

Cette mère qui, quoique femme d'honneur, était la plus complaisante des mères, exhortait sa fille à se conduire sagement dans le bonheur qu'il plaisait à Brama de lui envoyer, et comparant l'état où elles étaient, k celui dans lequel elles allaient se trouver, faisait mille réflexions sur la providence des Dieux qui n'abandonnent jamais ceux qui le méritent.

Elle fit après cela une longue énumération des seigneurs qui avaient été amis do sa fille. «Combien peu leur amitié vous a-telle été utile ! mon enfant, lui disait-elle ; aussi c'est bien votre faute. Je vous l'ai dit mille fois, vous êtes née trop douce. Ou vous vous donnez par pure indolence, ce qui est un grand vice, ou — ce qui ne vaut pas mieux, et vous a donné de grands ridicules — vous vous prenez de fantaisie. Je ne dis pas qu'on ne se satisfasse quelquefois, à Dieu ne plaise ! mais il ne faut pas tellement se sacrifier à ses plaisirs, qu'on en négUge sa fortune; il faut surtout éviter qu'on no puisse dire qu'une fille comme vous, [)cut se livrer quekjuefois à l'amour, et nmlhcurousement vous avez doiuié là-dessus nuitière à bien dos propos.

Eiliin, vous êto8 encore bien jeune, et j'espère (jue cela ne vouh fera pas grand tort. Rien ne perd tant les personnes de votre condition quti ces ctourderies (jue j'ai entendu nommer des complaisances gratuites. Quand on sait qu'une fille est dans la malheureuse habitude de se donner quelquefois pour rien, tout le monde croit être fait pour l'avoir au même prix, ou du moins, à bon marché. Voyez Rozane, Atahs, Elzire, elles n'ont pas une faiblesse à se reprocher, aussi Brama a béni leur conduite. Moins jolies que vous, voyez comme elles sont riches ! profitez bien de leur exemple, ce sont des filles bien raisonnables !

— Hé oui ! lua mère, oui, répondit Aminé, que cette exhortation impatientait, j'y songerai ; mais me conseilleriez-vous pourtant de n'être qu'au monstre que j'ai actuellement? Cela est impossible, je vous en avertis.

— Vraiment non, reprit la mère, à l'égarcl de son cœur, on n'en est pas la maîtresse ; je dis simplement qu'il faut que vous renonciez aux seigneurs de la cour, à moins que vous ne les voyiez incognito, et qu'ils n'aient pour vous de meilleures façons qu'ils n'en ont eues jusques ici. Si vous voulez, je leur fjarlerai, moi. Vous avez jMassoud que vous aimez, c'est un bon choix, il n'est connu de personne, il se prête à tout, vous le faites passer pour votre parent, on le prend pour cela, il n'y a rien à dire. Ce monsieur qui vous veut du bien s'y trompera comme les autres ; en vous conduisant avec prudence, il ne se doutera de rien, et... * Croyez-vous, ma mère, interrompit Anfine, qu'il me donne des diamants ? Ah ! Oui, il m'en donnera. Ce n'est pas, ajoutait-elle, que j'aie de la vanité, mais quand on tient un certain lang, on est bien aise d'être comme tout le monde. » Là-dessus elle se mit à compter toutes les filles qui seraient désespérées, et des diamants et des belles robes qu'elle aurait. Idée qui la flattait plus que la fortune même.

Le lendemain, d'assez bonne heure, un char vint la prendre et mon âme curieuse de voir l'usage qu'Aminé ferait des con-' scils de sa mère, la suivit. On la conduisit dans une johe maison toute meublée, qu'Abdalathif avait dans une rue détournée. Je me plaçai en y arrivant dans un sopha superbe que l'on avait nus dans un cabinet extrêmement orne. Jamais je n'ai

TU [)ersoniii; dans une aussi sotte admiration, que celle qu'Aniine témoiomait pour tout ce qui s'y offrait à ses yeux. Après avoir examiné tout, elle vint se mettre à sa toilette. Les vases précieux dont elle la vit couverte, un écrin rempli de diamants, des esclaves bien vêtus, qui d'un air respectueux s'empressaient de la servir, des marchands et des ouvriers qui attendaient ses ordres, tout la tra^isportait et augmentait son ivresse.

Quand elle en fut ini jh^u reveiiiic. elle songea au rôle qu'elle devait jouer devant tant de spectateurs. Elle parla à ses esclaves avec hauteur, aux marchands et aux ouvrieis avec impertinence, choisit ce qu'elle voulut, ordonna que tout ce qu'elle commandait fût prêt pour le lendemain au plus tard, se remit à sa toilette, y resta longtemps, et en attendant les magnificences qui lui étaient destinées, se revêtit d'un déshabillé superbe qui avait été fait pour une princesse d'Agra, et qu'elle trouva à peine assez beau pour elle.

Elle passa la plus grande partie de la journée à s'occuper de tout ce qu'elle voyait, et à attendre Abdalathif. Vers le soir enfin, il parut.

— « Hé bien, petite, lui dit-il, comment vous trouvez-vous de tout ceci ? » Aminé se précipita à ses pieds, et dans les termes les plus ignobles le remercia de tout ce qu'il faisait pour elle.

J'étais étonné, moi qui jusques alors avais été en bonne compagnie, de tout ce qui frappait mes oreilles. Ce n'était pas que je n'eusse jamais entendu des sottises, mais du moins elles étaient élégantes, et de ce ton noble avec lequel il semblait presque qu'on n'en dit rien.

Avant que de s'engager dans une plus longue conversation, Abdalathif tira de sa poche une longue bourse pleine d'or, qu'il jeta sur une table d'un air négligent.

— Serrez ceci, lui dit-il, votis en aurez peu de besoin. Je me charge «le toute la déi>ensc de votre maison, et de celle de votre personne. Je vous ai envoyé un cuisinier, c'est, après le mien, le meilleur d'.Agra. Je eompte soujier souvent ici. Nous n'y serons j)as toujours seuls ; des seigneurs de mes amis, avec quehjues beaux esprits à qui je prête de l'argent, y viendront quelquefois. On "y joindra de vos compagnes, des plus jolies, s'enlctid ; tela fora des soujwrs gais, je les aiiao.

68 CKKBILLON

A ces mots, il la conduisait dans le petit cabinet où j'étais, et la mère d'Aminé, cette feiumo respectable, qui jusque-là a%'ait cté présente à la conversation, se retira et ferma la porte.

— Ce n'est pas d'une pareille conversation, dit Amanzéi en s'interrompaiit, que je rendrai un compte exact à Votre Majesté. Aminé y parut tout <à fait tondre et vive jusqu'au transport; Abdalathif avait pris soin de lui dire auparavant que les femmes réservées dans leurs discours lui déplaisaient, et avec l'envie qu'Amino avait de lui plaire, son éducation et les habitudes qu'elle avait contractées, Votre Majesté imagine sans jieine qu'il se tint des propos qu'il serait difficile de lui rendre, et qui d'ailleurs ne la flatteraient pas.

— Pourquoi cola, demanda le Sultan, peut-être les trouverais-je fort bons ? Voyons un peu ?

— Voyez, dit la Sultane, en se levant, mais comme je suis sûre qu'ils ne m'amuseraient pas, vous trouverez bon ({ue je sorte.

— Voyez- vous cela! s'écria le >Sultan, la belle modestie I Vous croyez peut-être que j'en suis la dupe ? Détrompez-vous. Je connais les femmes à présent, et je me souviens d'ailleurs qu'un homme qui les connaissait aussi bien que moi, ou à peu près, m'a dit que les femmes ne font rien avec tant de plaisir que ce qui leur est défendu, et qu'elles n'aiment que les discours qu'il semble qu'elles ne doivent pas entendre ; par conséquent si vous sortez, ce n'est pas que vous ayez envie de sortir. Mais n'importe, Amanzéi me dira à mon coucher ce que vous ne voulez pas qu'il me dise à présent. Cela fera précisément que je n'y perdrai rien, n'est-il pas vrai ?

Amanzéi n'avait garde de ne pas convenir que le Sultan avait raison, et après avoir exagéré la prudence de la conduite, il continua ainsi.

— Après l'entretien d' Abdalathif et d'Aminé ,qui fut plus long qu'intéressant, on servit. Comme je n'étais pas dans la saUe à manger, je ne puis. Sire, vous rendre compte de ce qu'ils y dirent. Ils revinrent longtemps après. Quoiqu'ils eussent soupe tête-à-tête, il me parut qu'ils n'en avaient pas été plus sobres. Après quelques fort mauvais discours. Abdalathif s'endormit sur le sein de la dame.

Aminé, toute complaisante qu'elle était, trouva mauvais

d'abord qu'Abdalatliif prit avec elle de si grandes libertés. Sa vanité souffrait aussi du peu de cas qu'il paraissait faire d'elle. Les éloges qu'il lui avait donnés sur la façon dont elle avait soutenu l'entretien qu'elle avait eu avec lui, l'avaient enorgueillie, et lui faisaient croire qu'elle méritait qu'il prît la peine de l'entretenir encore. Malgré les attentions qu'elle devait à Abdalathif, elle s'ennuya de la contrainte où il la retenait, et elle en aurait étourdùnent marqué son chagrin, si Abdalathif ouvrant pesamment les yeu.x, ne lui eût demandé d'un ton brusque l'heure qu'il était. Il se leva sans attendre sa réponse.

— Adieu, lui dit-il, en la caressant brutalement, je vous ferai dire demain si je puis souper ici.

A ces mots il voulut sortir. Quelque envie qu'eût Aminé qu'il la laissât libre, elle crut devoir le retenir, quoiqu'elle poussât la faus.seté jusqu'à pleurer de son départ, il fut inexorable, et se débarrassa des bras d'Aminé, en lui disant qu'il voulait bien qu'elle l'aimât, mais qu'il ne prétendait pas être gêné.

D'abord qu'il fut sorti, elle sonna, en l'honorant à demi-bas des épithètes qu'il méritait. Pendant qu'on la déshabillait, sa mère vint lui parler bas. La nouvelle qu'elle donnait à Ainine lui fit hâter ses esclaves ; enfin elle ordonna qu'on la laissât seule. Peu de moments après que sa mère et ses esclaves se furent retirés, la première rentra. Elle menait un nègre mal fait, horrible à voir, et qu'Aminé n'eut pourtant pas plutôt aperçu, qu'elle vint l'embrasser avec emportement.

— Amanzéi, dit le Sultan, si vous ôtiez ce nègre-là do votre histoire, je pen.se qu'elle n'en serait pas plus mauvai.se.

— Je ne vois pas ce qu'il y gâte. Sire, répondit Amanzéi.

— Je m'en vais vous le dire, moi, répliqua le Sultan, puisque vous n'avez pas l'esprit de le voir. La première femme do mon grand-père Schah-Riar couchait avec tous les nègres do son palais. C'a été, grâce à Dieu, une cho.se assez notoire. En conséquence de ce, mon susdit grand-père, non seulement fit étrangler celle-là, mais toutes les autres qu'il eut après, jusqu'à ma grand'mère Schéliérazado, qui lui en fit perdre l'habitude. Donc, je trouve fort peu respectueux que l'on vienne, après ce qui est arrivé dans ma famille, me ])arler de nègres, comme si

jn n'y devais preiidn; aucun intrict. .le vans passe celui-ci puisqu'il est venu, mais qu'il n'en vienne plus, je vous prie

Amanz/i. après avoir demandé pardon au Sultan de son étourdcrie, continua ainsi :

— Ah ! Massoud, dit Aniine à son amant, que j'ai souffert d'être deux jours sans te voir ! Que je hais le monstre qui m'obsède ! qu'on est malheureuse de se sacrifier à sa fortune !

Massoud, à tout cela, repondait assez i)eu de choses. Il lui dit cependant que quoiqu'il l'aimât avec toute la délicatesse possible, il n'était pas fâché qu'Abdalathif eût pour elle des attentions. Il l'exhorta ensuite à faire tout ce qui serait convenable pour le ruiner, et se livrant ai)rès à toute la fureur de» caresses d'Aminé, ils commencèrent une sorte d'entretien dont la joie de tromper Abdalathif augmentait encore la vivacité. Avant que de sortir du cabinet, elle paya fort généreusement Massoud de l'extrême amour qu'il lui avait témoigné.

Elle passa avec lui la plus grande partie de la nuit et le renvoya enfin lorsqu'elle vit ])araitro le jour, et la mère d'Aminé qui par une porto de son appartement qui donnait dans celui de sa fille, l'avait introduit, le fit sortir par la même voie.

Aminé passa la matinée à essayer toutes les robes qu'elle avait commandées, et à en ordonner d'autres. Ce fut son amusement juqu'à l'heure qui lui était marquée pour aller danser chez l'Empereur. Elle en fut ramenée par Abdalathif ; ils étaient suivis de quelques jolies compagnes d'Aminé ; de quelques jeunes Omrahs, et de trois beaux esprits des plus renommés d'Agra. Us s'empressèrent à l'envi de louer la magnificence d'Abdalathif, son goût, son air noble, la délicatesse de son esprit et la sûreté de ses lumières. Je ne concevais pas comment des gens qui, par leur naissance ou leurs talents, tenaient un rang distingué, pouvaient se pardonner la bassesse et la fausseté de leiu-s éloges. Ils n'oubliaient pas même de louer Aminé ; mais à la vérité, c'était d'une façon qui devait lui faire sentir qu'elle n'était que subalterne, et que sans ce qu'on voulait bien devoir à Abdalathif, on aurait été avec elle aussi famiher que l'on cherchait à le paraître peu. Après les louanges d'Abdalathif, chacun se dispersa dans le salon avec qui il lui plut. La conversation était selon ceu.x qui parlaient, tantôt vive, tantôt plate, et en tout, il me parut que l'on ménageait

assez jieu les dames qui devaient souper cliez Amino, et qu'elles ne s'en offensaient guère.

On descendit enfin pour souper. Coniiuo il n'y avait pas de retraite pour mon âme dans le lieu où l'on mangeait, je ne pus pas entendre les discours qui s'y tinrent. A en juger par ceux qui précédèrent le souper, et ceux qui le suivirent, on pouvait ne pas regretter de n'être point à portée de les entendre.

Abdalathif, noyé dans le vin, enivré des éloges que le mérite qu'on avait découvert à son cuisinier avait rendu plus vifs et plus nombreux, ne tarda point <à s'endormir. Un jeune liomme qui avait intérêt qu'il laiss.àt bientôt Aminé en état de disposer d'elle, osa bien l'éveiller pour lui représenter qu'un homme comme lui, chargé des plus grandes affaires, et néce.isairo à l'Etat autant qu'il l'était, pouvait quelquefois permettre aux plaisiis de le distraire, mais no devait jamais s'y abandonner.

Il prouva si liien enfin à Abdalathif combien il était cher au Prince et au peuple, qu'il le convainquit qu'il ne pouvait différer de s'aller coucher, sans que l'Etat ne risqutît d'y perdre son plus ferme appui.

Il .sortit, et tout le monde avec lui. Quelques regards que j'avais siu-pris entre Aminé et le jeune homme qui vouait de haranguer si bien Abdalathif, me firent croire que je le roverraîs bientôt. Elle se mit à sa toilette d'un air nonchalant, et débarrassée de cet attirail superbe, plus gênant encore pour les plaisirs, qu'il n'est satisfaisant pour l'amour-nropre, elle ordonna qu'on la laissât seule.

1.1a resi^ectable mère d'Aminé, gagnée apparemment par le récit que le jeune homme lui avait fait de .ses souffrances — (car je ne .saïu-ais <roiro qu'une <âmc si belle eût pu être .«cn.'^^ibhî à l'intérêt), — l'introduisit discrètement dans l'apiiartement do ha fille, et no se retira qu'après qu'il lui eut domu- jiaroie p<jsitive de ne faire à Aminé aucune proposition ipii put alarmer la pudeur d'une fille aussi sa^c et aussi modeste.

— En vérité ! dit Aminc au jeune liomme, quand ils furent seuls, il faut que je vous aime bien tendrement, pour m'être déterminée à ce que je fais ! Car enfin, je trom|)e un hoiuiête homme, que je n'aime point à la vérité, mais à (pii pourtant je ilrvrais êtrf fidèle. J'ai tort, je le sens bien, mais l'amour os

72 CBÉBILI.ON

une terrible chose, et ce qu'il me fait faire aujourd'hui est bien éloigné de mon caractère.

— Je vous en sais d'autant plus do gré, répondit le jeune homme, en voulant l'embrasser.

— Oh ! pour cela, rcpliqua-t-elle en le repoussant, voilà, ce que je no veux pas vous permettre : de la confiance, du sentiment, du plaisir à vous voir, je vous en ai promis, mais si j'allais plus loin je trahirais mon devoir.

— Mais, mon enfant, lui dit le jeune honime, deviens-tu folle ? Qu'est-ce donc que le jargon dont tu te sers ? Je te crois tout le sentiment du monde, assurément, mais à quoi veux-tu qu'il nous serve ? Est-ce pour cela que je suis venu ici ?

— Vous vous êtes trompé, répondit-elle, si vous avez attendu de moi quelqu'autre chose. Quoique je n'aime point le seigneur Abdalathif, j'ai fait vœu de lui être fidèle, et rien ne peut m'y faire manquer.

— Ah ! petite reine, repartit le jeune homme en raillant, d'abord que tu as fait un vœu, je n'ai rien à dire, cela est respectable ; et pour la rareté du fait, je te permets d'y demeurer fidèle. Hé, dis-moi, en as-tu beaucoup fait de pareils en ta vie ?

— Ne raillez pas, répondit Aminé, je suis fort scrupuleuse.

— Oh ! tu ne m'étonnes point, répliqua-t-il, vous autres filles, tant soit peu publiques, vous vous piquez toutes de scrupules, et vous en avez, en général, beaucoup plus que les femmes vertueuses. Mais à propos de ton vœu, tu aiu-ais tout aussi bien fait de m'en instruire tantôt, et de ne me pas faire prendre la peine de venir passer la nuit ici.

— Cela est vrai, répondit-elle d'un air embarrassé, mais vous m'avez fait des propositions si brillantes, que d'abord elles m'ont ébloui, je l'avoue.

— Hé ! lui demanda-t- il, la réflexion te les a donc gâtées ? Tiens, poursuivit-il en tirant une bourse, voilà ce que je t'ai promis, je suis homme do parole ; il y a là-dedans de quoi guérir tes Scrupules, et te relever de tous les vœux que tu as pu faire. Conviens-en du moins.

— Que vous êtes badin ! répondit-elle en se saisissant do la bourse, vous me connaissez bien peu ! Je vous jure que sans rinchnation que je me sens pour vous...

- — Finis.son3 cela, interrompit-il. Pour te prouver combien

je suis noble, je te dispense des remerciements, et même de cette prodigieuse inclination que tu as pour moi : aussi bien dans le marché que nous avons fait ensemble, ne m'a-t-olle servi à rien. Je te paie même aussi cher que si j'étais en premier, et tu sais bien que cela n'est pas dans les règles.

— n me semble que si, répondit Aminé, je fais une perfidie pour vous, et...

— Si je ne te payais, interrompit-il, qu'à raison de ce qu'elle te coûte, je te réponds que je t'aurais pour rien. Mais encore une fois, finissons, quoique tu aies de l'esprit autant qu'on en puisse avoir, la conversation m'ennuie.

Quelque impatience qu'il marquât, il ne put empêcher qu'Aminé, qui était la prudence même, ne comptât l'argent qu'il venait de lui donner. « Ce n'était pas, disait-ello, qu'elle se défiât de lui, mais il pouvait lui-même s'être trompé ; » enfin elle ne se rendit à ses désirs, que quand elle fut sûre qu'il n'avait point commis d'erreur de calcul.

Lorsque le jour fut prêt à paraître, la mère d'Aminé revint et dit au jeune homme qu'il était temps qu'il se retirât : il n'était pas tout à fait de cet avis. Quoique Aminé le priât de vouloir bien ménager sa réputation, cette considération ne l'aurait sûrement pas ébranlé, et, malgré ses prières, il serait resté, si Aminé ne lui eût promis de lui accorder à l'avenir autant de nuits qu'elle pourrait en dérober à Abdalathif.

Outre Abdalathif, Massotid. et ce jeune homme cà qui cjuelquefois elle tenait parole, Aminé, qui avait reconnu l'utiUté des con.seils que sa mère lui avait donnés, recevait indifféremment tous ceux qui la trouvaient assez belle pour la désirer, pourvu cependant qu'ils fussent assez riilies pour lui faire agréer leurs soupirs. Bonzes, bramines, imans, militaires, cadis, hommes de toutes nations, de tout genre, de tout âge, rien n'était rebuté. Il est vrai que comme elle avait des principes et des scrupules, il en coûtait plus aux étrangers, à ceux surtout qu'elle regardait comme des infidèles, qu'à ses compatriotes et à ceux qui suivaient la mémo loi (pi'ellc. Ce n'était qu'à prix d'argent qu'ils pouvaient vaincre ses répugnances, et après qu'elle s'était donnée, triompher de ses remords. Elle s'était même fait là-dessus des arrangements singuliers. Il y avait des cultes qu'elhi avait |)lus en horreur que les autres.

74 CHÉBILI.ON

et je nie souviendrai toujours (ju'il en ooûta plus à un j,'uèbre, pour obtenir d'elle des complaisances, qu'il n'en avait coûté en pareil cas à dix niahonic'tants.

Soit qu'Abdalatliif fût trop persuadé de son mérite pour croire qu'Aminé pût être infidèle, soit qu'aussi ridiculement il comptât snr les serments qu'elle lui avait faits de n'être jamais qu'à lui, il fut longtemps avec elle dans la plus parfaite sécurité, et sans un événement imprévu, quoiqu'il ne fût pas sans exemple, il est apparent qu'il y aurait toujours été plongé.

— J'entends bien, dit alors le Sultan, cpielqu'un lui dit qu'elle était infidèle.

— Non, Sire, répondit Amanzc-i.

— Ah ! oui, reprit le Sultan, je vois à présent que c'était tout autre chose, cela se devine : lui-même il la surprit.

— Point du tout. Sire, reprit Amanzéi, il aurait été trop heureux d'en être quitte à si bon marché

— Je ne sais donc plus ce que c'était, dit Schah-Baham : au fond, ce no sont pas mes affaires, et je n'ai pas besoin de me toiu"ner la tête, pour deviner quelque chose qui ne m'intéresse pas.

Le moment fatal où toutes Jes prandeurs, Ic^s diamants, les richesses qu'Aminé poss(>dait, allaient s'évanouir pour elle, était venu. Du moins pour se consoler de leur perte, lui restait-il le souvenir d'un beau songe, et Abdalathif, supposé qu'il eût rêvé, ne l'avait pas fait aussi agréablement qu'elle.

Depuis quelques jours, j'avais remarqué qu'Aminé était plus triste qu'à l'ordinaire, sa maison, la nuit, était fermée, et, le jour, elle ne voyait qu'Addalathif. On lui avait écrit beaucoup de lettres, et toutes l'avaient chagrinée. Je me perdais en réflexions pour 'deviner ce qu'elle pouvait avoir, et ne pouvant le pénétrer, je fus assez imbécile pour croire que les remords dont elle était agitée, causaient .=!euls le chagrin qu'elle paraissait avoir.

Quoiciue la connaissance que j'avais de son caractère, dût ra'interdire cette idée, la difficulté de pénétrer la cause de son inquiétude, me la fit former. Je ne fus pas longtemps à voir que je m'étais trompé .sur tout ce que j'avais imaginé.

Aminé, l'air embarrassé, pensif, sombre, était un matin à

sa toilette. Abdalatliif entra. Elle rougit à sa vue, elle n'était pas accoutuiiice à le voir le matin, et cette visite inopinée lui déplut. ("onfuse et tiniide, à jieine osa-t-elle lever les yeux sur lui. A la naine refrognée d'Abdalathif, au.x regards terribles que, de temps en temps, il lançait sur elle, il n'était pas difficile de juger qu'il était tourmenté d'une idée fâcheuse à laquelle, vraisemblablement, elle avait donné lieu. Aminé, sans doute, Bavait ce que c'était,iïcar elle n'osa jamais le lui demander. n garda quelque temps le silence.

— Vous ctes jolie ! lui dit-il enfin, avec une tureur ironique, vous êtes jolie"! Oui, très-fidèle^! Oh ! parbleu, ma reiïïê, parbleu ! On saïu-a vous apprendre à être sage, et vous mettre en lieu où vous serez forcée de l'être, du moins, quelque temps.

— Quel est donc ce discours, monsieur ? lui répondit Aminé d'un air de hauteur, est-ce à une personne comme moi qu'il peut jamais s'adresser ? Mesurez un peu vos paroles, je vous prie.

L'insolence d'Aminé, dans la situation présente, parui o» singulière à Abdalathif que d'abord elle le confondit ; mais enfin la fureur prenant le dessus, il l'accabla de toutes les injures et de tout le mépris qu'il croyait lui devoir. Aminé voulut alors entrer en justification, mais Abdalatliif, qui sans doute avait des témoins convaincants de ce dont il l'accusait, lui ordoima brusquement de se taire.

Aminé convint en ce moment qu' Abdalathif avait raison de se plaindre ; mais il lui paraissait si peu possible que ce fût d'elle, qu'elle n'en revenait pas. Elle crut même devoir à son tour l'accabler de reproches sur ses infidélités, lui faire même des remontrances sm- les mauvais choix qu'il faisait ; toutes choses qu'elle ne lui disait, ajouta-t-elle, que par l'extrême intérêt qu'elle osait prendre à ce qui le regardait.

Une imprudence si soutenue impatienta enfin Abdalathif, au point qu'il pensa s'échapper tout à fait. Aminé, voyant qu'il n'était la dupe ni de sa hauteur ni de ses reproches, et craignant, à la fureur où elle le voyait, que cette scène ne finît pour elle de la façon la plus tragique, crut enfin qu'elle devait prendre le parti des larmes et de la soumission. Ce fut en vain : rien ne calma Alxlalatliif ; je ne vous dirai pas ce qu'il avait, mais jamais je n'ai vii d'homme si fâché. Do moment en

moment il entrait dans des accès de fureur, pendant lesquels il aurait, sans doute, tout brisé dans la maison, si tout ce qui y était ne lui eût pas appartenu. Cette sage considération le retenait sur un fracas indécent qui l'aurait peut-être soulagé, et la violence qu'il se faisait pour se retenir sur cela, augmentait sa colère contre Aminé. Ce dont il était le plus outré, c'est qu'on eût osé manquer d'une façon si cruelle, à ce qu'on devait à un homme comme lui. Cela seul lui paraissait inconcevable.

Après avoir dit toutes les impertinences que sa fureur et sa fatuité lui dictaient tour à tour, il s'empara généralement de tout ce qu'il avait donné à Aminé. Elle s'était attendue à être quittée, et elle s'en consolait, en jetant de temps en temps les yeux sur les diamants et les autres choses qu'elle croyait qui lui resteraient ; luais quand elle vit l'impitoyable Abdalathif se mettre en devoir de tout reprendi-c, elle poussa les cris les plus perçants et les plus douloureux. Sa mère alors entra, se jeta mille fois aux pieds d'Abdalathif, et crut l'apaiser beaucoup en lui avouant que c'était un maudit fonze qui était cause de tout ce qui arrivait.

Loin que ce qu'on disait du fonze parût attendi-ir Abdalathif, il sembla le déterminer à user de toute la rigueur possible.

— Hélas ! ajoutait tristement la mère d'Aminé, nous sommes bien punies de nous être fiées à un infidèle. Ma fille sait ce que j'en pensais et que je lui ai toujours dit que cela ne pouvait que lui porter malheur.

Pendant ces lanaentations, AbdalatWf, ayant à la main un état de tout ce qu'il avait donné à Araine, se faisait tout restituer par ordre. Lorsque cela fut fait :

— A l'égard de l'argent que je vous ai donné, dit-il à Aminé d'un air grave, je vous le laisse ; il n'a pas tenu à moi, petite reine, que vous n'ayez été plus hem-euse. Cette mortification-ci vous rendra sans doute plus prudente, je le désire sincèrement. Allez, ajouta-t-il, je n'ai plus besoin de vous ici. Rendez grâce au ciel de ce que je ne porte pas plus loin ma colère.

En achevant ces paroles, il ordonna à ses esclaves de les faire sortir, n'étant pas plus ému des injures atroces qu'alors elles vomissaient contre lui, qu'il ne l'avait été des larmes qu'il leur avait vu répandre.

La curiosité de voir l'usage qu'Aiiiine ferait de son humiliation, me fit résoudre, malgré le dégoût que ses raœiu-s me causaient, à la suivre dans ce réduit obscur d'où Abdalatliif l'avait tirée, et où elle retourna cacher sa honte, et la douleur de n'avoir pas su le ruiner.

Ce fut dans ce triste Ueu que je fus témoin de ses regrets et des imprécautions de sa vertueuse mère. Les débris de leur fortune, qui étaient encore considérables, les consolèrent enfin de ce qu'elles avaient perdu.

— Hé bien ! ma fille, di.sait un jour la mère d'Araine, est-ce donc un si grand malhetir que ce qui vous est arrivé ? Je conviens que ce monstre que vous aviez, était la Ubéralité même, mais est-il donc le seul à qui vous puissiez plaire ? D'ailleurs, quand vous n'en retrouveriez pas un aussi riche, croiriez-vous pour cela être malheureuse ? Non, ma fille, où l'espèce manque, il faut se dédommager par le nombre. Si quatre ne suffisent pas pour le remplacer, prenez-en di.x, plus même, s'il le faut. Vous me direz peut-être, que cela est sujet à des accidents, cela est vrai ; mais quand on ne se met au-dessus de rien, que l'on craint tout, on reste dans l'infortune et dans l'obscurité.

Quelque envie qu'Aminé eût de mettre à profit ces sages conseils, l'abandonnement où elle était, ne lui permit pas de s'en servir aussitôt qu'elle l'aurait voulu. Son aventure avec Abdalathif lui avait si bien donné dans Agra la réputation d'une personne peu sûre dans le commerce, que hors le fidèle Massoud, de qui la tendresse était à l'épreuve de tout, je ne vis chez elle pendant longtemps, que quelques-unes de ses compagnes qui venaient la voir, plutôt sans douto pour jouir de son malheur que pour l'en con.soler.

Le temps qui efface tout, effaça enfin la mauvaise opinion qu'on avait d'Aminé. On la crut changée, on imagina que les réflexions qu'on lui avait laissé le temps de faire l'auraient guôrio de la fureur d'être infidèle. Les amants revinrent. Un seigneur per.-an qui arr'va dans ce temps à Agra et qui n^en savait que médiocrement les anecdotes, vit .\mine, la trouva jolie, et s'en entêta d'autant plus, qu'un do ces hommes obligeants qui, ne s'occupent que du noble soin do procurer des plaisirs aux autres, l'assura que s'il avait le bonheur do .plaire

à Ainiiic, il devrait lui en savoir d'autant ])lus de j^ré. que ce serait la première faiWe-ise qu'elle aurait à se reprocher.

Tout autre aurait cru la cLose impossible, le Persan ne la trouva qu'extraordinaire. Cette nouveauté le piqua, et à l'aide de l'irréprochable témoin de la vertu d'Aminé, il ai-hota au plus haut prix des faveurs qui, dans Agra, comme:içaieat à être taxées au plus bas, et n'étaient pourtant pas eacore aussi méprisées qu'elles auraient dû l'être.

Cette triste maison qu'Aminé habitait, fut encore une fois quittée pour un palais superbe, où brillait tout le faste des Iodes. Je ne sais si .Vniine usa sat^ement de sa nouvelle fortune : mon âme rebutée d'étudier la sieiuie, alla chercher des objets plus dignes de s'occuper, dans le fond |)eut-être aussi méprisables, mais qui plus ornés, la révoltaient moins et l'amusaient davantage.

l'ignorance ennemie de la VEHTU

Je me transportai dans une maison où tout avait l'air paisible. Une fille âgée de près de quarante ans y logeait seule. Quoiqu'elle fûl encore assez bien pour pouvoir sans ridicule se livrer à l'amour, elle était sage, fuyait les plaisirs bruyants, voyait peu de monde, et semblait même avoir moins cherché à se faire une société agréable, qu'à vivre avec des gens qui, soit par leur âge, soit par la nature de leurs emplois, pussent la mettre à l'abri de tout soupçon. Aussi y avait-il dans Agra peu de maisons plus tristes que la sienne.

Entre les hommes qui allaient chez elle, celui qu'elle paraissait voir avec le plus de plaisir, et qui aussi la qmttait le moins, était un homme déjà d'un certain âge, grave, froid, réservé plus encore par tempérament que par état, quoiqu'il fût chef d'un collège de Bramines. Il était dur, haïssait les plaisirs, et ne croyait pas qu'il y en eût aucun dont l'âme du vrai sage pût n'être pas aviUe. A cette mauvaise humem, à cet extérieur sombre, je le pris d'abord pour une de ces personnes plus fai'ouches que vertueuses, inexorables pour les autres, indulgentes pom* elles-mêmes, et blâmant en public avec aigreur les vices auxquels elles se livrent en secret ; je le pris enfin }X>ur u.i faux dévot. Fatiué m'avait terriblement gâté l'esprit

sur les geas dont l'extérieur était sage et réglé. Quoique je me sois rare-'uent mépris en pensant mal d'eux, je me trompais sur Moclès ; et lorsque je lo connus, il méritait que j'eusse do lui d'autres idées. Son âiue alors ét^t droite et sa vertu sincère. Tout Agra le croyait plus sage même qu'il ne voulait le paraître ; i>ersoime ne doutait que son aversion pour les plaisirs ne fût réelle, et que, quelque durs que fussent ses princii^es, il ne les eût toujours suivis. L'on avait d'Almaïde, c'est le nom de la fille chez qui j'étais, des idées aussi favorables. L'étroite liaison qui était entre elle et Moclès, n'avait donné aucun lieu à des soupçons qui leur fussent désavantageux, et quelle que soit, sur les liaisons intime.s, la méchanceté du public, il n'y avait personne qui ne respectât la leur, et qui ne la crût fondée sur le goût qu'ils avaient pour la vertu.

Moclès venait tous les soirs chez Almaïde, et, soit qu'ils fiissent en compagnie, soit qu'ils fussent seuls, leurs actions étaient irréprochables, et leurs discours sages et mesurés. Communément ils agitaient quelques points de morale. Moclès, dans ces discussions, faisait toujours briller ses lumières et sa droiture. Une chose seule me déplaisait, c'était que deux personnes, si supérieures aux autres, et qui tenaient toutes leurs passions dans des bornes si resserrées, n'eussent point triomphé de l'orgueil, et que mutuellement elles se proposassent poir exemple. Souvent même, ne s'en reposant pas sur l'estime qu'ils avaient l'un^pour l'autre, chacun d'eux entreprenait son panégyrique, et se louait avec ime complaisatiee, une chaleur, une vanité dont assurément leur vertu n'aurait pas dû être contente.

Quoiqu'une maison si triste m'ennuyât beaucoup, je résolus d'y demeurer quelque temps. Ce n'était pas que j'espérasse do m'y amuser un jour, ou d'y trouver ma délivrance. Plus je croyais Almaïde et Moolès as.soz parfaits pour l'opérer, moins j'osais attendre d'eux urio faible.sse ; mais las encore de mes courses, dégoûté du mo ide, sentant alors avec horreur à quel point il m'avait perverti, je n'étais pas fâché d'entendre parler morale, soit que la nouveauté dont elle était pour moi, fut seulement ce qui la rendait agréable, ou que, dans les dispositions où j'étais, je la regardasse comme une cho^e qui pouvait m'êtro salutaire.

— Ah vraiinotit ! s'écria le Sultan, jo ne suis plus étonné que vous m'en ayez accablé, je vois où vous l'avez prise; mais afin que vous ne soyez pas encore tenté de me montrer votre éloquence, ou votre mémoire, jo réitère les menaces que je vous ai faites avec tant de prudence au commencement de votre conte. Si j'étais moins clément, je vous laisserais faire, et avec le plaisir que vous avez à parler, sans doute vous iriez loin, mais je n'aime pas la supercherie, et je veux bien vous redire encore, que rien n'est moins salutaire que la morale.

— Malgré la rare vertu dont Almaïde et Moclés étaient doués, reprit Amanzéi, ils mêlaient quelquefois à la morale des peintures du vice im ix>u trop détaillées. Leurs intentions, sans doute, était bonnes ; mais il n'en était pas plus prudent à eux de s'arrêter sur des idées dont on ne saurait trop éloigner son imagination, si l'on veut échapper au trouble qu'elles portent ordinairement dans les sens.

Almaïde et Moclès, qui n'y sentaient pas de danger, ou s'y croyaient supérieurs, ne craignaient point assez de disserter sur la volupté : il est bien vrai qu'après en avoir vivement étalé tous les charmes, ils en exagéraient la honte et les dangers. Ils convenaient même que la vraie félicité ne se trouve que dans le sein de la vertu, mais ils en convenaient sèchement et comme d'une vérité trop généralement reconnue, pour avoir besoin d'être discutée. Ce n'était pas avec la même rapidité qu'ils faisaient l'examen du plaisir ; ils s'étendaient sur une matière si intéressante, et s'apesantissaient sur les détails les plus dangereux, avec une confiance dont enfin j'osais espérer qu'ils pourraient bien être la dupe.

Il y avait au moins un mois que, tous les soirs, ils s'amusaient de ces peintures vives que je croyais si peu faites pour eux ; et quelque sujet qu'ils traitassent d'abord, ils retombaient toujours sur celui qu'ils auraient dû éviter. Moclès, de qui, insensiblement, ces discours avaient adouci l'humeur, venait chez Almaïde plus tôt qu'à son ordinaire, s'y amusait davantage, et en sortait plus tard. Almaïde, de son côté, l'attendait avec plus d'impatience, le voyait avec plus de plaisir, l'écoutait avec moins de distraction. Quand Moclès arrivait chez elle, et qu'il y trouvait du monde, il y avait l'air contraint et embarrassé, et elle-même ne paraissait pas être

plus contente. Enfin les laissait-on seuls, je remarquais sur leur visage cette joie que ressentent deux amants, qui, longtemps troublés par une visite importune, ont enfin le bonheur de pouvoir se livrer à leur tendresse. Alraaîdeet Modes s'approchaient l'un de l'autre ave3 empressement, se plaignaient de ce qu'on ne les laissait pas assez à eux-mêmes, et se regardaient mutuellement avec une extrême complaisance. C'était à peu près la même façon de se parler, mais ce n'était plus le même ton. Ils vivaient enfin avec une familiarité qui devait les mener d'autant plus loin, qu'ils s'étoiu-dissaient sur ce qui l'avait fait naître, ou, ce que je croirais plus aisément, ne le pénétraient pas.

Moclès. un jour, louait excessivement Almaïde sur sa vertu :

— Pour moi, dit-elle, il n'est pas bien singulier que j'aie été sage : dans une femme, les préjugés aident la vertu, mais dans un homme, ils la corrompent. C'est une espèce de sottise à vous de n'être pas galants, en nous c'est un vice de l'être. Vous avez dû, vous, par exemple, qui me louez, en ne pensant que comme moi, mc-riter pourtant plus d'estime.

— A ne pas examiner les choses avec cette exactitude do raisonnement qui les montre telles qu'elles sont, répondit-il gravement, on imaginerait que je suis ea effet plus estimable que vous, et l'on se tromperait. Il est aisé à un homme de résister à l'amour, et tout y hvre les femmes. Si ce n'est pas la tendresse qui les y porte, ce sont les sens. Au défaut de ces deux mouvements qui causent tous les jours tant de désordres, elles ont la vanité qui, pour être la source de leurs faiblesses que l'on doit excuser le moins, n'en est peut-être pas la moins ordinaire ; et ce qui, ajouta-t-il en soupirant et en lovant les yeux au ciel, est encore plus terrible pour elles, c'est le désœuvrement perpétuel dans lequel elles languissent. Cette nonchalance fatale hvre l'esprit aux idées les plus dangereuses ; l'imagination naturellement vicieuse les adopte et les étend : la pa.ssion, déjà née, en prend plus d'empire sur le cœur ; ou s'il est encore exempt de trouble, ces fantômes de volupté que l'on 80 plaît à se présenter, le disposent à la faiblesse. Quand seule et abandonnée à toute la vivacité de son imagination, une femme poursuit une chimère que son désœuvrement l'a forcée d'enfanter, pour n'être pas troul)léo dans cette jouissance

imaginaire, elle écarte toutes ces idées de vertu qui la feraient rougir des illusions qu'elle se forme ; moins l'objet qui la séduit est réel, plus elle croit inutile de lui résister ; c'est dans le silence, c'est vis-à-vis d'elle-inêine qu'elle est faible, qu'a-t-elle à craindi'e ? Mais ce cœur qu'elle nourrit de tendresse, ces sens qu'elle jilie à l'habitude de la volupté, se contenteront-ils toujours d'illusions ? Supposé même qu'elle ne cherche pas ce qui blesse plus réellement la vertu, peut-elle se flatter que dans un moment, et qui sera peut-être un do ceux où intérieurement elle s'égare, où un amant tendre, ardent, empressé viendra gémir a ses genoux, et y porter en même temps ses larmes et ses transports, elle trouvera dans un cœur qu'elle a tant de fois livré volontairement aux charmes de la mollesse, ces principes (pii seuls i^ouvaient la faire triompher d'une si dangereuse occasion ?

— Ah Modes, s'écria Almaïde en rougissant, que la vertu est difficile à pratiquer !

— Vous êtes moins faite qu'une autre pour le croire, répondit-il, vous qiù, avec tous les agréments possibles, née pour vivre au miUeu des plaisirs, avez tout sacrifié à cette même vertu, qu'aujoiud'hui l'on sacrifie aux choses mêmes qui sembleraient devoir le moins l'emporter sur elle.

— Je ne me flatte point, répliqua-t-elle modestement, d'être anivée a la perfection ; mais il est vrai que j'ai tout craint, surtout ce désœuvrement dont vous venez de parler, et ce& livres, et ces spectacles pernicieux qui ne peuvent qu'amollir l'âme.

— Oui, je le sais, reprit-il, et c'est à ce soin continuel de vous occuper, que vous devez principalement votre sagesse, car, je le vois par nous-mêmes, rien ne nous Hvre plus aux passions que l'oisiveté ; et si elle prend tout sur nous, qui sommes nés moins fragiles, jugez de ce qu'elle peut sur vous.

— n est vrai, répondit-elle, que nous avons tout à combattre.

— Infiniment plus que nous ne pensons. lépliqua-til, et c'était ce que je vous disais. Il faut de plus, que vous considériez que les femmes sont toujours attaquées, et que, si vous tn exceptez quelques-unes sans pudeur et sans piincipes, qui même sans aimer osent les premières dire qu'elles aiment, il

n'arrive pas, quoique corrompu que l'on soit aujourd'hui, que no'i; ayons à combattre ces soins, ces pleurs, et cette obstination que nous employons tous les jours contre les temnies avec tant de succès. D'ailleurs, si vous ajoutez aux hoinniages qu'on leur rend, l'exemple...

— A cet égard, interrompit-elle, nous n'avons point d'avantage sur vous ; l'exemple doit même d'autant plus vous entraîner, que vous êtes calants par état.

— Cela n'est pas exactement vrai pour tous les lio:u!ues, reprit-il, puisqu'il y en a beaucoup à qui leur état même interdit cette frénésie de l'âme, que l'on appelle le plai.-ir d'aimer ; moi, par exemple, je suis dans ce cas là.

— Quand cela ne serait pas, répliqua-t-elle ; né assez heu . reux pour être inaccessible aux passions, vous aurez toujours...

Ici, Moclès leva les yeux au ciel en soupirant.

— Quoi ! continua Almaïdo, vous reprocheriez-vous quelque chose ! Ah Moclès ! si vous n'êtes pas content de vous-même, qui peut oser l'être de soi ? Quoi • vous auriez voulu connaitro l'amour ?

— Oui, répondit-il tristement ; cet aveu m'humilie, mais je le dois à la vérité. Il est vrai au.ssi que je n'ai pas cédé à cette funeste tentation. En vous avouant que j'ai quelquefois été obligé de combattre, je me montre sans doute à vos yeu.x avec •des faiblesses dont, à votre étonnement, je vois bien que vous ne me croyiez pas capable ; mais en vous tirant d'ime erreur qui m'était avantageuse, je crains de vous faire trop bien jKînser de moi. Il est moins humiliant d'être tenté, qu'il n'est glorieux do résister à la tentation. En vous confiant mes faibles-ses, je suis forcé de vous parler de mes triomphes ; ce que je perds d'un côté, il .semble que je veuille le regagner do l'autre, et je ne sais si je ne dois pas craindre que vous n'attribuiez à l'orgueil un aveu que je ne vous fais que pour éviter le mensonge.

En achevant ce modeste discours, Moclès baissa les yeux.

— Oh ! vous ne risquez rien avec moi, lui dit vivement Almaïde, je vous connais. Eh bien ! vous avez donc été quelque fois tenté de 8ucconil)or, vous ne m'étoniiez pas ; on a beau marcher d'un pas constant à la perfection, on n'j- arrive jamais.

84 CEÉBILLON

— Ce que vous dites n'est nialhcurouseniont que trop prouvé, rcpondit-il.

— Hélas ! s'écria-t-ello douloureusement, pensez-vous donc que j'aie tant h me louer de moi-même, et que je sois exempte de ces faiblesses que vous vous reprochez ?

— Quoi, lui dit-il, vous aussi, Abuaïde ?

— J'ai trop de confiance en vous pour vouloir rien vous cacher, reprit-elle, et je vous avouerai que j'ai eu cruellement à combattre. Ce qui m'a longtemps étonnée, et qu'encore aujourd'hui je ne conçois pas, c'est que ce trouble, qui s'empare des sens et les confond, soit indépendant de nous-mêmes : cent fois il m'a surprise dans les occupations les plus sérieuses, et qui naturellement devaient y rendre mon âjue moins accessible. Quelquefois, je le combattais avec assez de succès; dans d'autres temps, moins forte contre lui, malgré moi-même, il m'asservissait, entraînait mon imagination, se soumettait toutes mes facultés. Que ces honteux mouvements subjuguent uneâme qui se plaît à les nomrir, et qui ne se trouve heureuse qu'autant qu'elle y est en proie, je n'en suis pas surprise ; mais pourquoi y est-on exposé, quand on fait le plus grand et le plus continu des soins, de les anéantir ?

— Ce que l'on appelle sagesse, répondit Moclès, consiste beaucoup moins à n'être pas tenté, qu'à savoir triompher de la tentation, et il y aurait trop peu de mérite à être vertueux si, pour l'être, l'on n'avait pas d'obstacles à surmonter. Mais, puisque nous en sommes sur ce chapitre, dites-moi de grâce, depuis que vous êtes dans cet âge où le sang coulant dans les reines avec moins d'impétuosité, vous rend moins susceptible de désirs, sentez-vous encore ces mouvements affreux ?

— Ils sont beaucoup moins fréquents, répartit-elle, mais j'y suis encore sujette.

— Je suis aussi dans le même cas, répondit-il en soupirant.

— Mais nous sommes fous de parler comme nous faisons, dit Almaïde en rougissant, et cette conversation n'est pas faite pour nous.

— Je doute, toutes réflexions faites, que nous devions beaucoup la craindre, répondit Moclès en souriant d'un air vain : il est bon de se défier de soi-même, mais ce serait aussi avoir trop mauvaise opinion de nous, que de nous croire si suscepti-

LE SOPUA 85

blés. Je conviens que le sujet que nous traitons, ramène nécessairement à de certaines idées ; mais il est bien différent de le discuter dans la vue de s'éclairer, ou dans celle do se séduire ; et nous pouvons, je crois, sans nous trojnpor, nous répondre do nos motifs et nous reposer sur eux de notre tranquilité. Il ne faut pas, d'ailleurs, que vous croyiez que ces sortes d'objets, si dangereux pour les gens qui vivent dans le désordre, puissent faire la même impression sur nous : par eux-mêmes ils ne sont rien ; des personnes de la vertu la plus piu-e sont quelquefois forcées de s'y arrêter, sans que la discussion la plus exacte de ces matières prenne sur l'innocence de leurs mœurs. Tout est mal et corruption pour les cœurs corrompus, comme les choses qui paraissent le plus contraires à la sagesse, sont sans pouvoir sur ceux qui ne cherchent point à s'y complaire.

— Cela n'est pas douteux, puisque vous le croyez, réponditella ; et je n'ai garde de me faire des scrupules, quand il vous paraît que je n'en dois pas avoir.

— Vous ne devineriez janiais, lui dit-il, la curiosité qui m'occupe ; je n'ose vous la découvrir, parce que je la crois indiscrète, et je ne puis cependant y résister ; je voudrais savoir si jamais on ne vous a fait de proposition d'un certain genre, si jamais enfin, pour vous montrer ma curiosité tout entière, vous n'avez essuyé les transports d'aucun homme, soit volontairement, soit malgré vous ?

A cette question qu'Almaïde n'avait pas prévue, elle demeura étonnée, rougit, et parut rêver ; enfin, prenant son parti ;

— Mais oui, répondit-elle avec embarras, et puisque vous voulez le savoir, je vous avouerai naturellement qu'un jour un jeune étourdi qui, car je ne veux rien vous dissimuler, malgré mon aversion pour les homnies, me paraissait assez aimable, me trouvant seule, me dit de ces galanteries que les hommes croient nous devoir, quand nous ne sommes pas encore parvenues à cet âge heureux qui ne leur inspire pour nous que du respect, ou que nous sommes assez à plaindre pour avoir uno figure qui nous expose à leurs désirs. Nous étions seuls ; je lui répondis selon les primijxss que je m'étais faits. Loin que ma ré])oii.se lui imposât, il crut que je cliorchais moins à lui dérobiT

sa conquête, (iii'à la lui faire valoir ; il osa même in'assiirof que je l'aimeiais; vous imaginez bien que je lui soutins fortement le contraire. Je ne sais av«!c quelles fc^ninies vivait ordinai. rement cet étourdi ; mais assurément elles ne l'avaient pas accoutumé au respect. Il s'approcha de moi, et me prenant brusquement entre ses bras, il me renversa sur un sopha. Dispensez-moi, de grâce, du reste d'un récit qui blesserait ma pudeur, et qui peut-être troublerait encore mes sens. Qu'il vous suffise de savoir...

— Non, interrompit Moclès, vous me direz tout: c'est moins, je le vois, et ne le vois pas sans frémir pour vous, la crainte d'émouvoir vos sens ou de blesser la pudeiu* qui vous ferme la bouche, que la honte d'avouer que vous avez été trop sensible, et ce motif, loin d'être louable, ne saurait être trop blâmé. Je puis, je croîs même devoir ajouter à ce que je vous dis, que s'il est vrai que vous craignez que le récit que j'exige de vous, ne vous jette dans une émotion dangereuse, vous ne pouvez le supprimer ou l'adoucir, sans être coupable. N'est-il donc pour vous d'aucime conséquence d'ignorer ce que peuvent sur vous de certaines idées ? Oserez- vous compter sur vous même, quand vous ne vous serez pas éprouvée ? Ainsi donc, ménageant toujours votre âme, vous ignorez toujours quelles sont ses forces ? Almaïde, croyez-moi, l'on ne craint jamais assez im danger que l'on ne conna't pas, et l'on ne tombe ordinairement que pour avoir trop compté sur soi-même. Vous ne pouvez donc peser trop sur toutes les circonstances de votre liistoire ; ce n'est que par l'eiïet qu'elles feront aujourd'hui sur vous, que vous pourrez apprendre jusques où vont les progi-cs que vous avez faits dans le chemin de la vertu, ou, ce qui est encore ]>lus essentiel, ce qu'il vous reste encore à déduire pour parvenir à cette aversion totale des plaisirs, qui seule fait les vertueux.

Ce conseil me surprit dans la bouche de Moclès ; je lui connaissais de la droiture et des hnnières, et je ne comprenais pas ce qui dans cet instant le faisait raisonner d'une façon si contraire à ses principes. Quoi, me dis-je avec étonnement, c'est Moclès qui conseille à Almaïde de peser sur des détails qui peuvent blesser la pudeur, et porter à la corruption ? L'envie que j'avais de m'éolaircir des motifs de Moclès, me le fit

regarder avec attention, et je lui trouvai tant d'égarement dans les yeux, que je commençai à uroire que je pourrais bien trouver ma délivrance dans le lieu du monde où j'aurais le moins osé l'attendre.

Pendant que je fondais de si douces espérances, autant sur l'idée que j'avais de la vertu d'Almaïde et de Moclès, que sur le trouble où tous deux commençaient à se mettre, Almaïde continua son histoire.

— Je vous obéirai aveuglément, répondit Almaïde à Moclès : vous venez de me faire sentir que la vanité seule me fermait la bouche, et je vais m'en punir on vous confiant sans déguisement les circonstances de mon aventure qui me mortifient le plus. Je vous ai dit, ce me semble, que ce jetme homme dont je vous parlais ju'avait renversée sur un sopha ; je n'étais ])as encore revenue de mon étonnement, qu'il s'y précipita sur moi. Quoique l'excès de ma surprise me permît à peine de lui exprimer ma colère, il la lut aisément dans mes yeux, et voulant se précautioniier contre mes cris, il parvint, malgré ma ré.sistanco, à me fermer la bouche avec le baiser le plus insolent ; il me serait impossible de vous dire combien d'abord j'en fus révoltée, je l'avouerai pourtant, mon indignation ne fut pas longue. La nature qui me trahissait me porta bientôt ce baiser dans le fond du cœur ; il se mêla tout d'im coup à ma colère des mouvements qui ne la laissèrent phis agir qii'avec faiblesse. Tous mes sens se soulevèrent, un feu inconnu se glissa dans toutes mes veines ; je ne sais quel plaisir qui, en le détestant m'entraînait, remplit insensiblemen toute mon âme ; mes cris se convertirent en soupirs, et emportée par des mouvements auxquels, malgré ma colère et ma douleur je ne pouvais plus résister, en gémissant de l'état où je me voyais, je n'avais plus la force de m'en défendre.

— Voilà, s'écria Moilès, une terrible situation ! Eh bien ! continua-t-il en la regardant avec des yeux enllammés '!

— Que vous dirai-jo, reprit-elle ? Quand je le pouvais, je lui faisais des reproches, mais c'était machinalement. Je crois que je lui parlais, (jue je le traitais avec tous le mépris qu'il méritait, je dis que je le crois, car je n'o.serais l'assurer. A mesure que ce troultle cruel augmentait, je sentais expirer mes forces et ma fnrfur • uru- 'otifiisiMn sinijulién- ri'L'nni:

dans toutes mes idées. Je ne m'étais pourtant pas encore rendue ; mais quelle résistance ! qu'elle était faible ; et que toute faible qu'elle était, elle me coûtait encore ! Je ne me rappelle, Moclès, ce souvenir qu'avec horreur, et la honte qu'il me cause, m» le rend aussi présent que si je gémissais encore entre les bras do cet audacieux. Quel moment pour ma vertu ! Ah Moclès ! comment, sentant tout le prix de cotte innocence que l'on cherchait à me ravir, ne craignant rien tant, même au milieu du désordre auquel j'étais hvrée, que le malheur de la perdre, trouvai-je tant de douceur dans cette volupté qui s'était emparée de moi ? Comment des craintes si vives ne m'arrachaient-elles pas aux plaisirs, ou pourquoi les plaisirs laissaient-ils encore sur mon cœur tant d'empire à la vertu ? Je souhaitais (mais avec quels efforts ! combien ne souffrais je pas à souhaiter?) que l'on vînt m'arracher au sort qui me menaçait. En même temps que je formais cette idée, un mouvement contraire qui agissait sur moi avec la dernière violence, et qui cependant déplaisait moins que le premier, me faisait désirer vivement que rien no s'opposât à ma défaite- En rougissant de ce qno je sentais, je brûlais d'en sentir davantage ; sans imaginer de nouveaux plaisirs, j'en souhaitais ; l'ardeur qui me dévorait, commençait à devenir un supphce pour moi, et à fatiguer mes sens. Quelle que fût l'ivresse dans laquelle j'étais plongée, je n'avais pas encore pu parvenir à étouffer cette voix importune qui criait au fond de mon cœur, et qui n'ayant pu m'arracher à lua faiblesse, continuait de me la rapprocher, lorsque ce jeune homme, remarquant sans doute l'impression qu'il faisait sur moi, poussa enfin jusqu'au bout les outrages qu'il me faisait. II... mais comment pourrai-je vous exprimer ce dont je rougis encore ? Occupée uniquement, autant que mon trouble me le permettait, à me défendre de ses baisers dont il m'accablait sans cesse, je n'avais point pris d'ailleurs de précautions contre lui. Malgré le cruel état où j'étais, cette nouvelle insulte réveilla ma fureur. Hélas ! ce ne fut pas pour longtemps. Je sentais bientôt augmenter mon désordre ; jusqu'aux efforts que je faisais pour échapper à cet audacieux, ou pour le déranger du moins, tout y contribuait, tout achevait de me séduire. Perdue enfin dans des transports inexprimables, dans un

ravissement dont il me serait impossible de vous donner l'idée, je tombais sans force et sans mouvement entre les bras du cruel qui me faisait de si sanglants affronts.

— Quel état ! s'écria Modes, et que j'en crains les suites !

— Elles ne furent cependant pas telles que vous les imaginez, répondit Almaïde. Au milieu d'une situation dont j'avais d'autant plus à craindre, que je n'en craignais plus rien, je ne sais pourquoi mon ennemi suspendit tout à coup sa fureur et ses entreprises. Par un prodige que je n'ai jamais pu concevoir, et que vous ne croii-ez peut-être pas, tant il est extraordinaire ! dans l'instant où je n'avais plus rien à lui opposer, et où lui-même paraissait au comble de l'égarement, Bes yeux, dont je ne pouvais soutenir l'éclat et l'expression, changèrent ; une sorte de langueur qui vint y régner, en bannit la fureur : il chancela, et en me pressant dans ses bras, avec plus de tendresse et moins de violence qu'auparavant, il devint (juste punition des maux qu'il m'avait faits !) aussi faible que je l'étais moi-même. En ce moment, mon trouble commençait à se dissiper, et je fus assez heureuse pour pouvoir jouir de toute l'humiliation de mon ennemi?; après l'avoir considéré avec tout le plaisir pos.sible, et remercié intérieurement Brama do la protection visible qu'il m'avait accordée, je me relevai avec violence. A mesure que mes sens se calmaient, et que mes idées devenaient plus claires, je sentais plus vivement ma honte. Vingt [fois j'ouvris ma bouche pour charger ce jeune téméraire des reproches qu'il méritait ; mais cette confusion secrète dont j'étais accablée me la ferma toujours, et après l'avoir regardé avec toute l'indignation que méritait l'insolence de son procédé, je le quittai brusquement. J'aimai mieux, à vous dire vrai, garder le silence que d'entrer dans des détails qui m'auiaient fait rougir, et que la faiblesse dont je venais d'être coupable nie fai-sait crraindie.

« Voilà, poursuivit-elle, la seule fois que je me sois trouvée dans ce danger que j'avais toujours craint avant que do le connaître, et que je n'ai connu que pour l'éviter avec jjIus de .soin que jamais. Je me crus même d'autant plus obligée à le fuir, que je ne doutais pas aux mouvements que j'avais éprouvés, que je n'eus.se plus d" penchant h l'amour que je ne l'avais cru.

— Vous voyez biou, dit alors Modes, qu'il est important d'essayer son âme ; mais à propos, comment va la vôtre ? Ce récit a-t-il fait sur vous les impressions que vous craigniez ?

— Mais enfin, répondit-elle en rougissant, elle n'est pas aussi tranquille qu'elle l'était.

— De sorte, reprit-il, que si actuellement vous trouviez un téméraire, vous ne laisseriez nas d'en être un oeu embarrassée.

— Ah ! ne jue parlez plus de cela, s'écria-t-elle, ce serait le plus cruel malheur qui pût m'arriver.

— Oui, répondit-il avec distraction, cela se conçoit aisément. En achevant ces paroles, il tomba dans la rêverie la plus

profonde : de temps en temps il regardait Almaïde d'un air intordit, et avec des yeux qui peignaient ses désirs et son irrésolution. L'aveu qu' Almaïde venait de lui faire de son trouble l'encourageait; mais son inexpérience ne lui permettant pas de savoir le mettre à profit, peu s'en fallait qu'il ne lui devînt inutile. La façon dont il devait s'y prendre pour achever de séduire Almaïde, n'était pas la seule chose à laquelle il rêvât. Retenu par le souvenir de ce qu'il avait été tyrannisé par l'idée des plaisirs, séduit, cessant de l'être, je le voyais tour à tour prêt à fuir, ou à tout tenter.

Pendant qu'il éprouvait tant de combats, Almaïde n'était pas dans un état plus tranquille. Le récit que Moclès lui avait demandé, avait produit tout ce qu'elle en avait craint. Ses yeux s'étaient animés, une rougeur différente de celle que la pudeur fait naître ; des soupirs entrecoupés, de l'inquiétude, de la langueur, tout m'apprit mieux qu'elle ne le savait elle-même. la force de l'égarement dans lequel elle était plongée. J'attendais avec impatience ce que deviendrait la situatio.-i où deux personnes si sages s'étaient si imprudeimnent engagées. Je craignis même quelque temps qu'ils ne sentissent l'erieur où leur trop grande sécurité les avait entraînés, et que, dans des cœurs accoutumés à la vertu, elle ne fît pas tout le progrès que mon état et les proniesses de Brama me forçaient de souhaiter.

Je crus voir enfin aux regards d'Almaïde et de Moclès, qui de moment en moment devenaient moins timides, et se char^reaient de plus de volupté, que c'était moins la crainte

de succomber qiii les retenait, que l'embarras d'amener leur chute. Tous deux étaient également tentés, tous deux me semblaient avoir le même désir et le même besoin de connaître. Cette situation pour deux personnes qui auraient eu un peu d'usage du monde, n'aurait pas été embarrassante, mais Almaïde et .Moclès, loin de savoir l'art de s'aider mutuellement, n'osaient, ni se confier leur état, ni se marquer autrenïcnt que par des regards, encore mal assurés, le feu dont ils se sentaient brûler. Quand même ils se seraient cru l'un à l'autre les mêmes idées, savaient-ils à quel point ils étaient séduits tous deux ? Quelle honte ne serait-ce pas pour celui qui parlerait le premier, s'il trouvait dans le cœur de l'autre quelque reste de vertu ; et coiument pouvoir s'éclaircir, quand tous deux avaient tant de raisons de ne pas rompre le silence î En supposant à Almaïde plus de faiblesse encore qu'à Mo?lè3, elle n'en était pas moins forcée de l'attendre. A cette sagesse dont elle avait toujours fait profession, se joignaient la pudeur et les bienséances de son sexe, qui ne lui permettaie.it pas de déclarer ses désirs ; et quoique pour toutes les femmes cette loi ne soit pas inviolable, Almaïde, ou tout à fait neuve, et peu faite à la galanterie, craignait le mépris si justemiint attaché à une démarche de cette nature. D'ailleurs, savait-elle comment Moclès la prendrait ? Peut-être si elle eût été sûre qu'en la méprisant il eût voulu céder, se serait-elle étourdie là-dessus ; mais, s'il s'en tenait simplement au mépris ?

Après qu'ils eurent agité quelque temps en eux-mêmes do quelle manière ils pourraient se parler sans s'exposer à la honte de ne pas réussir, Moclès, de qui un aveu formol de ses sentiments aurait trop blessé l'orgueil et l'état, crut qii'il ne pouvait mieux réussir que par le sophisme ; suppos é cependant que le choix des moyens dépondît encore de l'e.xamen qu'en pouvait faire sa raisoa, et qu'il ne ch'srchit pas encore plus à s'éblouir lui-mîme, ou à sauver sa gloire, en cas que l'épreuve qu'il allait tenter ne lui réussit point , qu'à tromper Almaïde. Heureux s'il eût voulu ein])loyor pour se défendre, seulement la moitié do l'art qu'il mit à acliever de se scVluirc, ou à stî justifier de sa séduction !

— Oh ! parbleu, dit alors le Sultan, on peut dire qu'il s'y prend mal, ce ne sera pas faute d'y avoir beaucoup rôvé.

— Mais, dit la Sultane, je ne sais pas pourquoi vous êtes si étonné qu'il ait fait tant de réflexions ; il me semble que la situation où il se trouvait exigeait qu'il en fît quelques-unes.

— Quehjues-unes, passe, répondit Schah-Baham, et c'est précisément parce qu'il n'en fallait que quelques-unes, qu'il n'avait pas besoin d'en faire tant. Il fallait que ces genslà fussent terriblement tentés pour ne pas rentrer en eux-mêmes avec le temps qu'ils se donnaient pour cela.

— Vous avez risqué de faire une remarque judicieuse, reprit la Sultane.

— Vous avez risque ! dit Schah-Baham. Oserais-je bien vous demander ce que cela veut dire ? Vous avez de petites façons de parler aussi peu respectueuses que j'en connaisse, et dont il n'y a peut-être pas au monde de Sultan qui voulût s'accommoder.

— Mais je veux dire, répondit la Sultane, qu'elle porte à faux. Toutes ces idées tumultueuses, qui occupaient Almaïde

, et Moclès, se succédaient avec une extrême promptitude ; et, si vous vouliez bien y penser, vous verriez que ce qu'Amanzéi ne nous a dit qu'en un quart d'heure, ne dût pas suspendre deux minutes leurs résolutions.

— Eh bien ! répliqua le Sultan, le conteur est donc une bête, s'il emploie tant de temps à rendre ce que les gens dont il parle, pensèrent avec tant de promptitude.

— Je voudrais bien, reprit-elle, que vous fussiez obhgé, de nous en peindre autant.

— J'ai mes raisons poîir croire que je m'en acquitterais fort bien, repartit-il ; mais je ferais encore mieux que tout cela ; car, ce que je trouverais si difficile à dire, je ne me ferais point du tout de peine de le passer.

— Les idées dans lesquelles Moclès était absorbé, ses désirs, les efforts qu'il faisait pour les éteindre, le plaisir avec lequel il s'y Uvrait, lui donnaient un air si sérieux et si occupé, qu' Almaïde enfin jugea à propos de lui demander ce qu'il avait pour garder si longtemps le silence.

— « Je crains, ajouta-t-elle, que vous ne vous fassiez des idées noires. »

— Vous avez raison, repartit-il, et c'est le récit que vous venez de me faire, qui me les a fait naître.

Almaïde parut étonnée de co qu'il lui disait.

— N'en soyez pas surprise, continua-t-il, et ne so3-ez pas plus choquée de ce que jo vais vous dire, tout extraordinaire qu'il sera dans ma bouche. Je suis désolé que ce jeune téméraire qui vous ménagea si j^eu, n'ait pas eu le temps d'achevé.son crime.

— Ah Modes ! s'écria-t-elle, et pourquoi ?

— Parce que, répondit-il, vous seriez en état de calmer des doutes qui me tourmentent depuis longtemps, que vous venez de me rendre dans toute leur force, et que notre inexpérience réciproque laissera toujours subsister, puisque vous ne pourriez point répondre à mes questions, et qu'il serait trop dangereux pour moi d'interroger sur ce qui m'agite, une autre personne que vous. Ma curiosité roule sur des choses d'une nature si étrange pour un homme de mon caractère et de ma profession, qu'à moins de me connaître comme vous faites, on ne manquerait pas de l'attribuer à un motif qui ne mo. ferait pas honneur.

— Il est certain, répondit-elle, que vous pouvez tout me dire sans rien risquer.

— C'est cela même, reprit-il, qui me ferait presque désirer que vous fussiez plus instruite, car ayant en moi autant de confiance que j'en ai en vous, sûrement vous ne me cacheriez rien. Quand j'aurais pu douter de votre amitié et de la façon dont vous comptez sur ma discrétion, la vérité avec laquelle vous venez de me confier jusqu'à vos plus intimes mouvements, m'en aurait convaincu.

— Sachons toujours ce qui vous occupe, répliqua-t-elle ; peut-être à force de raisonner, viendrons-nous à bout...

— Oh non ! interrompit-il, vous ne pourriez me donner que des conjectures ; et ce qui m'occupe est d'une nature à exiger la plus parfaite certitude. Sans vous inquiéter' davantage, je vais vous dire ce que c'est, et vous jugerez s'il doit m'être indifférent, jjensant comme je fais, d'être sur un pareil article dans une si profonde ignorance. D'ailleurs, votre intérêt s'y trouve joint au mien, puisqu'il n'est pas possible que, vertueuse comme vous êtes, vous ne soyez pas tourmentée des mêmes idées que moi.

Vous m'effraye/. ! lui dit Almaïde, parlez, je vous en conjure.

— Eli bien lui dit-il, je poiise qu'il est pos-iiblo que nous ayons fort peu de mérite à ne nous être jamais écartés de nos .devoirs.

— Cela se pounait-il ! s'écria- 1 -elle, et d'un ton assez fâché de ce que la conversation prenait un air si sérieux.

-^ Sans doute, reprit-il, et je vais vous en convaincre. Vous n'avez, vous, jamais éprouvé I(3S do.iceurs do l'amour, car quelque chose que vous en puissiez croire, il n'est pas douteu.K que ce qui vous est arrivé avec ce jeune homme, ne vous en a donné qu'une idée fort imparfaite; jnoi, je l'ai toujours fui. Est-ce là de quoi nous croire si parfaits ? Mais, direz-vous, nous avons eu des désirs, et nous en avons triomphé. Est-ce donc une si grande victoire que celle-là ? Savions-nous ce que nous désirions ? Sommes-nous même bien sûrs d'avoir eu des désirs ? Non, notre orgueil nous a trompés : ce que nous avons pris pour les désirs les plus ardents, étaient, sans doute, de bien légères tentations. Ce n'est, peut-être que par ignorance que nous nous y sommes mépris, plût au Ciel ! mais s'il est vrai, comme je le crains bien, que la seule envie de nous exagérer nos triomphes, ou de croire seulement que nous en remporterions, nous ait trompés là-dessus, dans quelle coupable erreur n'avons-nous pas vécu ? Nous nous sommes flattés d'être vertueux, pendant que nous étions peut-être plus imparfaits que ceux que nous osions blâmer, et que notre vanité nous donnait même un vice de plus qu'à eux.

— Cela est vrai, dit Almaïde, vous venez de faire là une affligeante réflexion !

— Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'elle me tourmente, repliqua-t-il d'un air triste, et d'autant plus que, pour me guérir de mes doutes, je ne vois qu'un moyen qui, tout simple qu'il est, ne laisse pas d'être dangereux.

— Voyons toujours, lui demanda-t-elle ; comme je suis précisément dans le même cas que vous, j'ai l'intérêt du monde le plus pressant à savoir ce que vous avez pensé.

— Il faut vous connaître comme je fais, repondit-il, pour ne pas craindre de vous le dire. Nous nous croyons vertueux, vous et moi ; mais, comme je vous le disais tout à l'heure, nous ne savons réellement ce qui en est, et vous n'en allez

plus douter. En quoi consiste la vertu ? Dins la privatioQ absolue des choses qui flattent le plus les sens. Qui peut savoir quelle est la chose qui les flatte le plus ? Celui-là seul qui a joui de toutes. Si la jouissance du plaisir peut seule apprendre à le connaître, celui qui ne l'a point éprouvé ne le connaît pas ; que peut-il donc sacrifier ? Rien, une chimère ; car, quel autre nom donner à des désirs qui ne portent que sur une chose qu'on ignore ? Et si, comme cela est décidé, la difficulté du sacrifice en fait seule tout le prix, quel mérite peut avoir celui qui ne sacrifie qu'une idée ? Mais après s'être livré aux plaisirs, et s'y être trouvé sensible, y renoncer, s'immoler soi-même, voilà la grande, la seule, la vraie vertu, et celle que ni vous ni moi ne pouvons nous flatter d'avoir.

— Je ne le vois que trop, dit Almaïde, il est certain q'ie nous ne pouvons pas nous en flatter.

— Nous nous en sommes flattés pourtant, ripo.iiit vivement Modes, qui craignait qu'en laissaat à Almaïde le temps de la réflexion, elle ne sentît combien les raisonnemoiits qu'il employait étaient faux ; nous avons osé le croire, et dès ce moment nous voilà coupables d'orgueil. Je suis bien aise, continua-t-il, et je vous loue sincèrement de ce que vous sentez que tant qu'on ne s'est point mis à portée de poavoii faire une comparaison exacte du vice et de la vertu, l'on ne peut avoir sur l'im et sur l'autre que des idées fausses. D'ailleurs, car ce mal, tout grand qu'il est, n'est pas le seul, on est sans cesse tourmenté du désir d'apprendre ce que l'on s'obssine à ignorer. L'âme, exercée malgré oUe-raème par ce mouvement de curiosité, en a sûrement plus de négligence sur ses devoirs ; en proie à des distractions fréquentes, elle perd à raisonner, à entrevoir, à suivre, à détailler, à approfondir ce (pi'elle a conçu; le temps que, sans cette tourmentante idée qui l'obsède toujours, elle lo donnerait uniquement à la pratique de la vertu. Si elle savait à quoi s'en tenir sur ce qu'elle souhaite de connaître, elle serait plus tranquille, elle serait plus parfaite ; il faut donc connaître lo vice, soit pour être moins troublé dans l'e.xercice do la vertu, soit pour être sûr de la .sienne.

Quoique Almaïde fût dans une situation à ne pouvoir guère saisir que ce qui, en lui démontrant la nécessité du plaisir, la délivrait do la crainte dos remords, ce sophisme la fit frissonner

elle demeura quelques niomcnts interdite, mais l'envie qu'elle avait de s'éclairer sur la volupté, ou de s'y perdre encore l'emportant sur sa terreur, elle me parut enfin plus surprise qu'effrayée de ce qu'elle venait d'entendre.

— Vous croyez donc, lui donianda-t-elle d'une voix tremblante que nous en serions plus parfaits ?

— Mais vraiment, rcpliqua-t-il, je n'en doute pas; car, considérez de grâce la position où nous sommes, et jugez s'il en est de plus horrible.

— Je ne le vois que trop, dit-elle ; elle est réellement épouvantable !

— Premièrement, continua-t-il, nous ne savons pas si nous sommes vertueux ; état triste pour des gens qui pensent comme nous. Ce doute, tout cruel qu'il est, n'est pas le seul malheiu: qu'entraîne notre situation : il n'est que trop certain que, contents de la privation que nous nous sommes imposée, il y a mille choses plus essentielles, peut-être, sur lesquelles nous nous sommes crus dispensés de nous observer ; par conséquent à l'ombre d'une vertu qui pourrait bien n'être qu'imaginaire, nous avons commis des crimes réels, ou (ce qui, sans être de la même importance, a cependant des inconvénients considérables) nous avons négligé de faire de bonnes actions. Enfin, en nous supposant tels que nous nous sommes crus jusques ici, je me défierais encore d'une vertu que nous avons choisie, et je n'imaginerais pas qu'il y eût un grand mérite à l'avoir. Mettez différents fardeaux aux choix d'un homme, il n'est pas douteux que ce sera du plus léger qu'il se chargera.

— Je vous entends, dit-elle en soupirant, vous voulez dire que nous avons fait de même. A combien de scrupules ne me livrez-vous pas, continua-t-elle en baissant les yeux ; et comment n'en être pas tourmenté, quand le seul moyen que l'on ait pour s'en délivrer en fait lui-même naître tant !

— Ce moyen, reprit-il vivement, est dans le fond moins à craindre qu'il ne le paraît. Je suppose, et plût au ciel que je ne supposasse rien, que fatigués de notre incertitude, sentant enfin qu'il est de notre devoir de nous en tirer, nous voulons connaître le plaisir, et juger do ses charmes par nous-mêmes ; quel serait le danger de cette épreuve, de ne pou/oir pas nous y arracher, — quand une fois nous l'aurions connu ? l'our des

âmes un peu faibles, j'avoue que cela serait <à risquer ; mais il me semble que sans trop de présomption, nous pouvons im peu compter sur nous-mêmes. Si, comme à ne vous rien cacher, je le présume, ce plaisir est moins séduisant qu'on ne le dit, ce ne sera pas la peine de nous livrer à des choses à la privation desquelles, flatteuses ou non, l'on a attaché de la gloire ; si, au contraire, elles peuvent porter dans l'âme un trouble aussi grand qu'on l'assure, nous nous en priverons avec d'autant plus de joie, que nous serons sûrs qu'il y a beaucoup de vertu aie faire.

Ce raisonnement, que sans doute Almaïde aurait détesté, se elle avait été plus <à elle-même, fit sur une âme qui n'attendait pour succomber que l'apparence d'une excuse, tout l'effet qui le malheureux Moclès s'en était promis. Après l'avoir regardé quelque temps avec des yeux incertains et troublés :

— Je sens comme vous, lui dit-elle, la nécessité absolue de cette épreuve ; mais avec qui la pourrions-nous faire en sûreté ?

A ces mots elle se pencha languissamment sur Moclès, qui peu à jten s'était approché d'elle, au point qu'en ce moment il la tenait entre ses bras.

— Je crois, lui répondit-il, que si nous la voulions hasarder, ce ne pourrait être qu'entre nous deux : nous sommes siirs l'un de l'autre, et comme nous ne pouvons point douter que ce ne soit par une grande recherche de la vertu, que nous nous déterminons à des actions qui semblent la ble.sser, nous sommes certains de no pas nous faire une liabitude d'un mouvement de curiosité qui ne part que d'un si bon principe. Do quelque façon que ce puisse être enfin, nous y gagnerons, puisqu'au moins le souvenir de notre chute nous garantira de l'orgueil.

Quoique Almaïde no répondît rien, elle paraissait encore incertaine. Moclès qui voulait, à quelque prix que ce fût, la déternxincr, lui opposa, pour achever de la vaincre, de ne tenter cette épreuve que par degrés, afin, disait-il, que s'ils trouvaient dans leurs premiers essais assez de volupté pour fixer leurs doutes, ils n'allassent pas plus loin. Elle y consentit. Bientôt ils s'égarèrent, et irritant leurs désirs par des choses qui, quoiqu'elles fussent faites sans grâce et avec maladresse, n'en prenaient pas moins d'empire sur leurs son.s, ils perdirent <lo vue le marcl^é qu'ils venaient do faire. Toutdeux. trouvant trop ou

trop peu dans ce qu'ils sentaient, jugèrent .i projjos de pour- 8\)ivre, ou ne purent s'arrêter, et...

— Tout d'un coup vous devîntes autre chose, interrompit le Sultan ?

— Non, iSire, répondit Anianzéi.

— Je ne comprends rien à cela, reprit Schah-Baham, et je sais bien pourquoi, c'est que cela est incompréhensible ; car il n'est pas douteux (ju'ils n'eussent tout ce que votre Brama demandait.

— Je le crus d'abord comme votre inviii(il)le Majesté, repartit Amanzéi ; il fallait pourtant qu'au moins l'un des deux en eût imposé à l'autre.

— J'imagine que vous fûtes bien fâché, répliqua le Sultan : et, dites-moi, duquel des deux vous détiâtes-vous le plus '!

— I^e récit d'Almaïde, répondit Amanzéi, me donna sur elle de grands soupçons, et l'ignorance qu'elle affecta quand elle se rendit à Moclè.s, quoiqu'elle fût extrême, ne m'empêcha pas de croire qu'en lui faisant le récit de son aventure, elle avait supprimé la circonstance qui me faisait rester dans ma prison.

— Voilà bien les femmes ! s'écria le S ultan ; oh oui ! votre réflexion est juste : eh bien ! je n'en ai rien dit, mais j'aurais parié qu'elle ne disait pas tout ; si je m'en étais vanté, il y a ici des gens qui m'auraient accusé de faire l'esprit fort. Allez, allez, soyez-en certain ; ce fut elle qui empêcha que vous ne fussiez délivré.

— La chose, toute probable qu'elle est, répondit Amanzéi, souffre des difficultés, iloclès, pour un homme jusques alors si irréprochable, m'a paru avoir bien de l'expérience.

— Ceci change la thèse, dit le Sultan, car... ah oui ! on le voit bien, c'était lui.

— Mais accordez-vous donc, dit la Sultane; c'était elle, c'était lui ; pourquoi sans se tourmenter tant, ne pas penser que tous deux étaient de mauvaise foi ?

— Vous avez raison, réphqua le Sultan, à la rigueur cela se pourrait. Il me semble poiu-tant qu'il serait plus plaisant que ce fût l'un ou l'autre, je ne sais pas pourquoi, mais je l'aimefiiis mieux. Voyons toujours, que dirent-ils après ? Ce n'est pas là ce qui m'intéresse le moins.

— Moclès fut le premier qui revint de son égarement ; il me

parut (l'abord comme étonné de se trouver dans les bras d'Almaïde, et sa raison reprenant peu à peu son empire, à l'étonnement succéda l'horreur : il semblait ne pouvoir pas comprendre ce qu'il voyait ; il cherchait à on douter, à se flatter qu'un songe seul lui offrait de si cruels objets. Trop siir enfin de son malheur, il leva douloureusement les yeux sur lui-même et se retraçant tout ce qu'il avait fait pour séduire Almaïde, Combien sa criminelle passion l'avait aveuglé, avec quel art il l'avait corrompue par degrés, il tomba dans sa douleur la plus anière.

Almaïde enfin ouvrit les yeux ; mais encore troublée, ne distinguant pas les objets aussi bien que Moclès, elle fut d'abord plus confuse qu'affligée. Soit enfin que le désespoir où elle le voyait lui fît sentir sa chute, soit que d'elle-même elle connût tout ce qu'elle avait à se reprocher :

— Ah Moclès! s'écria-t-elle en pleurant, vous m'avez perdue. Moclès en convint, il s'accusa de l'avoir séduite, la plaignit,

tâcha de la consoler, et lui parla en homme vraiment humilié sur le danger qu'il y a à compter trop sur soi-même. Enfin, après lui avoir dit tout ce que peuvent inspirer la plus vive douleur et le repentir le plus isincère, sans o?er la regarder, i) prit congé d'elle pour toujours.

Almaïde, restée seule, n'en fut ni moins honteuse ni pliu tranquille ; elle passa toute la nuit à pleurer et à se reprocher tout, jusques au reproche qu'elle avait fait à Moclès, et dana lequel alors elle trouvait trop do vanité. Moclès, dès le lendemain, prit le parti de la retraite la plus austère...

— Voilà qui achève do me décider, interrompit le Sultan, ce n'était pas hu.

— Et Almaïde, continua Amanzéi, toujours inconsolable, ouoU quos jours après suivit son exemple.

— Ceci me dérange, reprit le Sultan, il fallait donc que ce no fût pas elle. Jamais questio i plus difficile à décider ne s'était offerte à mon esprit, et je la laisse k résoudre à qui le pourrn.

COMMENT l'aMK d'aMANZKÏ SOIVH 1 I)i; SOIMIA

Je no sais ni '/,''■{ ils itiia.'ina que <|uaii(l une porto c>.t fernite, il e-it inutile <ie se rléfc.idre. ou, si craisinarU nmins d'être

100 CnÉBILLON

surprise, elle-même se craignit plus ; mais à peine Phéléas fut-il auprès d'elle, que rougissant moins de ce qu'il faisait que de ce qu'elle appréhendait qu'il ne voulût faire ; avant même qu'il lui demandât rien, d'une voix tremblante et d'un air interdit, elle le supplia de vouloir bien ne lui rien demander. Le ton de Zcïnis était plus tendre qu'imposant, et ne fâcha ni ne contint Phéléas. Couché auprès d'elle, il la serrait dans ses bras avec tant de fureur que Zéïnis, en commençant à connaître combien elle devait le craindre, malgré elle, partagea ses transports.

Quelque émue qu'elle fût, elle tâcha de se débarrasser des bras de Phéléas ; mais c'était avec tant d'envie d'y rester, que pour rendie ses efforts inutiles, il n'eut pas besoin d'en employer de bien gi-ands. Ils se regardèrent quelque temps sans se rien dire, mais Zcïnia sentant augmenter son trouble, et craignant enfin de ne pouvoir pas en triompher, pria, mais doucement, Phéléas de vouloir bien la laisser.

— Ne voudrez-vous donc jamais me rendre heureux ? lui demanda-t-il ?

— Ah ! répondit-elle avec une étourderie que je ne lui ai pas encore pardonnée, vous ne l'êtes que trop, et avant que vous vinssiez, vous l'avez été bien davantage.

Plus ces paroles parurent obscures à Phéléas, plus il lui parut nécessaire d'apprendre de Zéïnis ce qu'elles voulaient dire. Il la pressa longtemps de les lui expliquer, et quelque répugnance qu'elle eût h parler davantage, il la pressait si tendrement, la regardait avec tant de passion, qu'enfin il acheva de la troubler.

— Mais si je vous le dis, dit-elle d'une voix tremblante, vous en abuserez.

H lui jura que non avec des transports qui, loin de la rassurer sur ses craintes, ne devaient pas lui laisser douter qu'il ne lui manquât de parole. Trop émue pour pouvoir former cette idée, ou trop peu expérimentée pour connaître toute la force de la confidence qu'elle allait lui faire, après s'être encore faiblement défendue contre ses empressements, elle lui avoua qu'un moment avant qu'il entrât, s'étant endormie, elle l'avait vu, mais avec des transports dont elle n'avait jamais eu l'idée

— Etais-je entre vos bras, lui demanda-t-il eu la serrant dans les siens ?

— Oui, répondit-elle, en portant sur lui des yeux troublés

— Ah ! continua-t-il avec une extrême émotion, vous m'aimiez plus alors que vous ue m'aimez à présent î

— Je ne pouvais pas vous aimer plus, répliqua-t-elle ; mais il est vrai que je craignais moins de vous le dire.

— Après î lui demanda-t-il.

— Ah Phéléas ! s'écria-t-eUe en rougissant, que me demandez-vous ? Vous étiez plus heureux que je ne veux que vous le soyez jamais, et vous n'en étiez pas moins injuste.

Phéléas, à ces mots, ne pouvant plus contenir son ardeur, et devenu plus téméraire par la confidence que Zéïnis lui avait faite, se soulevant un peu, et se penchant sur elle, fit ce qu'il put, pour approcher sa bouche de la sienne. Quelque hardie que fût cette entreprise, Zéïnis peut-être ne s'en serait pas offensée, mais Phéléas, uniquement occupé de se rendre heureux, porta son audace si loin, qu'elle ne crut pas devoir lui pardonner ce qu'il faisait.

— Ah Phéléas ! s'écria-t-elle, sont-ce là les promesses que vous m'avez faites, et craignez- vous si peu de me fâcher ?

Quelque violents que fussent les transports de Phéléas. Zéïnis se défendit si sérieusement, et il vit tant de colère dans ses yeux, qu'il crut ne devoir plus s'opiniâtrer à une victoire qu'il ne pouvait remiwrter sans offenser ce qu'il aimait ; et qui même par la résistance de Zéïnis devenait extrêmement douteuse pour lui. Soit respect, soit timidité, enfin, il s'arrêta, et n'osant plus regarder Zéïnis :

— Non, lui tlit-il tristement, quelque cruelle que vous soyez, je ne m'exposerai plus à vous déplaire. Si je vous étais plus cher, vous craindriez sans doute moinn de faire mon bonheur ; mais quoique je ne doive plus espérer de vous rendre sensible, je ne vous aimerai pas moins tctulrement.

En achevant ces paroles, il se lova d'auprès d'(^lle, et sortit. Mortellement fâchée que Piiéléas la quittât, et n'osant ce[)endant pas le rappeler, la tête appuyée sur ses mains, Zéïnis pleurait et était demeurée sur le soplia. Inquiète pourtant du départ do son amant, elle se levait pour savoir ce qu'il

était devenu, lorsque ramené par sa Icndrcsso, il entra dans le cabinet.

Elle rougit en le revoyant, et se laissa tomber sur moi en 'poussant un profond soupir. Il courut se jeter à ses genoux, lui prit tendrement la main, et n'osant la baiser, il l'arrosa de ses larmes.

— Ah ! levez- vous, lui dit Zcinis sans le regarder.

— Non, Zcïnis, lui dit-il, c'est à vos pieds que j'attends mon arrêt; un seul mot... Mais vous pleurez! Ah! Zcïnis; est-ce Jtioi qui fais couler vos larmes ?

La barbare Zéinis en ce moment lui serra la main, et tournant vers Iri des yeux que les pleurs qu'ils versaient embellissaient enrore, soupira sans lui répondj'c. Le trouble qui régnait dans ses yeux, ne fut pas plus obscur ])our Phéléas qu'il ne l'était pour moi-même.

~ Ciel ! s'écria-t-il en l'embrassanf avec fureur, .serait-il possible que Zéïnis gardât encore le silence ?

Hélas ! Phéléas ne perdit rien de ce qu'il semblait lui dii-e, et sans interroger devantage Zéïnis, il alla chercher jusque sur sa bouche l'aveu qu'elle semblait lui refuser encore.

En cet instant, je n'entendis plus qiie le bruit de quelques soupirs étouffés. Phéléas s'était emparé de cette bouche charmante où nion âme im instant avant lui... Mais poiu-quoi rappelé- je un souvenir encore si cniel pour moi ? Zéïnis s'était précipitée dans les bras de son amant ; l'amour, im reste de pudeur qui ne la rendait que plus belle, animaient son visage et >ses yeux. Ce premier trouble dura longtemps Phéléas et Zéïnis tous deux immobiles, respirant mutuellement leur âme, semblaient accablés de leurs plaisirs.

— Tout cela, dit alors le Sultan, ne vous faisait pas grand plaisir, n'est-il pas vrai ? aussi de quoi vous avisiez-vous de devenir amoureux, pendaiit que vous n'aviez pas de corps. Cela était d'une folie inconcevable : car en bonne foi, à quoi cette fantaisie poiivait-eile vous mener ?

— Vous voyez bien qu'il faut savoir raisonner quelquefois. Sire, répondit Amanzéi, ce ne fut qu'après que jua passion fût bien établie, que je sentis combien elle devait me tourmenter, et, selon ce qui arrive ordinairement, les réflexions ■^im'ent trop tard.

— Je suis vraiment fâelié de votre accident ; car j(î vous aimais assez sur la bouche do cette fille (jue vous avez nommée, reprit le Sultan, c'est rcellement dommage qu'on vous ait dérange.

— Tant que Zcïnis avait résisté à Phéléas, dit Amanzéî, je m'étais flatté que rien ne pourrait la vaincre, et lorsque je la vis plus sensible, je crus qu'arrêtée par les préjuges de son âge, elle ne porterait pas sa faiblesse jusfjues où elle pouvait faire mon malheur. J'avouerai cependant que quand jo lui entendis raconter ce songe, que j'avais cru qu'elle ne devait qu'à moi, que j'ajjpris d'elle-même que l'image de Phéléas était la seule qui se fût présentée à elle, et que c'était au pouvoir qu'il avait sur ses sens et non à mes transports qu'elle avait dû .ses plaisirs ; il me resta peu d'espoir d'échapper au sort que je craignais tant. Moins délicat cependant que je n'aurais dû l'être, je me consolais du bonheur de Phéléas, par la certitude que j'avais de le partager avec lui. Quelque chose qu'il eût dit à Zéïnis de sa passion et do la fidélité qu'il lui avait toujours gardée, il ne me paraissait pas pos.sible qu'il fût parvenu à l'iigo de quinze ou seize ans, sans avoir eu au moins quelque curio.sité qui eût empêché de délivrer mon âme de cette captivité cjui m'avait longtemps paru si cruelle, et que je préférais clans cet instant au poste le plus glorieux qu'une âme pût remplir. Tout désespéré que j'étais de la faiblesse de Zéïnis, j'en attendis les suites avec moins de douleiu-, dès que je fus persuadé que, quelque chose cjui m'arrivât, je ne serais pas contraint de la quitter.

Quelque a(ïreu.se que fût pour moi la tondre léthargie où ils étaient plongés, et que chaque soupir cju'iis poussaient paraissait augmenter encore, elle retardait les témcVaires entreprises de Phéléas, et quoiqu'elle me jirouvât à quel point ils sentaient leur bonheur, je priais ardemment Brama de ne point permettre qu'elle se dissipât. Inutiles voeu.x ! j'étais trop criminel pour que deu.x âmes innocentes, et dignes do leur félicité, me fussent sacrifiées.

Phéléas, après avoir langui quehpies instants siu* le sein de Zéïnis, pressé par do nouvcau.x désirs, (|uo la faiblesse de son amante avait rendus i)lus ardents, la regarda avec dos yeu.v <)ui e.xpriiuaicut la délicieuse ivresse de sou c iMir. Z^'-ïnis

embarrassée des regards do Phélcas, détourna les siens en soupirant.

— Quoi ! tu fuis mes regards, lui dit-il ? Ah ! tourne plutôt vers moi tes beaux yeux. Viens lire dans les miens toute l'ardeur que tu m'inspires.

Alors il la reprit entre ses bras. Zéïnis tenta encore de se dérober à ses transports ; mais soit qu'elle ne voulût pas résister longtemps, soit que se faisant illusion à elle-même, en cédant, elle crut résister, Pliéléas fut bientôt regardé aussi tendrement qu'il désirait l'être.

Quoique les dernières bontés de Zéïnis l'eussent jeté dans une tendre langueur peu différente de celle où mes transports l'avaient plongée, et qu'elle regardât Phéléas avec toute la volupté qu'il avait désirée d'elle, elle parut se repentir de s'être trop livrée à son ardeur, et chercha à se retirer des bras de Phéléas.

— Ah Zéïnis, lui dit-il, dans ce songe dont vous m'avez parlé, vous ne craigniez pas de me rendre hem-eux.

— Hélas ! répondit-elle, quel que soit mon amour pour vous, sans lui, sans le trouble qu'il a mis dans mes sens, vous n'en auriez pas moins obtenu.

Imaginez, Sire, quel fut mon chagrin, lorsque j'appris que c'était à moi seul que mon rival devait son bonheur.

— Vous devez être content de votre victoire, continua-telle, et vous ne pouvez sans m'offenser vouloir la pousser plus loin. J'ai fait plus que je ne devais pour vous prouver ma tendresse, mais...

— Ah Zéïnis ! interrompit l'impétueux Phéléas, s'il était vrai que tu m'aimasses, tu craindz-ais moins de me le dire, ou du moins tu me le dirais mieux. Loin de ne te hvrer à mon amour qu'avec timidité, tu t'abandonnerais à tous mes transports et tu ne croirais pas encore faire assez pour moi. Viens, continua-t-il en s'élançant auprès d'elle avec une vivacité qui m'aurait fait mourir, si une âme était mortelle, viens, achève de me rendre heureux.

— Ah Phélcas ! s'écria d'une voix tremblante la timide Zéïnis, songes-tu que tu me perds ? Hélas ! tu m'avais juré tant de me respecter ? Est-ce ainsi qu'on respecte ce qu'on aime ?

Les pleurs de Zéïnis, ses prières, ses ordres, se • menaces, rien n'arrêta Phélcas. Quoique la tunique de gaze qui était entre elle et lui ne laissât jouir déjà que de trop de charmes, et que ses transports l'eussent remise comme elle était pendant le sommeil de Zéïnis, nioins satisfait des beautés qu'elle offrait à sa vue, que transporté du désir de voir celles qu'elle lui dérobait encore, il écarta enfin ce voile que la pudeur do Zéïnis défendait encore faiblement, et se précipitant sur les charmes que sa témérité offrait à ses regards, il l'accabla de caresses si vives et si pressantes, qu'il ne lui resta plus que la force de soupirer.

La pudeur et l'amour combattaient cependant encore dans le cœur et dans les yeux de Zéïnis. L'une refusait tout à l'amant, l'autre ne lui laissait presque plus rien à désirer. Elle n'osait porter ses regards sur Phéléas, et lui rendait avec une tendresse extrême tous les transports qu'elle lui inspirait. Elle défendait ime chose pour en permettre ime plus essentielle : elle voulait, et ne voulait plus ; cachait une de ses beautés pour en découvrir une autre ; elle repoussait avec horreur, et se rapprochait avec plaisir. Le préjugé quelquefois triomphait de l'amour, et lui était un instant après sacrifié, mais avec des réserves et des précautions qui, tout vaincu qu'il avait paru, le faisaient, triompher encore. Zéïnis avait tonr à tour honte de sa facilité, et de ses répugnances ; la crainte de déplaire à Phéléas, l'émotion que lui causaient .ses transports, et l'épuisement où un combat aussi long l'avait jetée, la forcèrent enfin à se rendre. Livrée elle-même à tous les désirs qu'elle inspirait, ne supportant qu'impatiemment des plaisirs qui l'irritaient sans la satisfaire, elle chercha la volupté qu'ils lui indiquaient, et no lui donnaient point.

En ce moment, outré du spectacle qui s'offrit k mes yeux, et commençant à craindre à de certaines idées de Phéléas qui me prouvaient son peu d'expérience, qu'il ne chassât mon âme d'un lieu où malgré les chagrins qu'on lui donnait, elle se plaisait à demeurer, je voulus sortir pour quelques instants du sopha de Zéïnis, et éluder les décrets do Brama. Ce fut en vain, cette même puissance qui m'y avait exilé, s'ojjposa à mes efforts, et me contraii.'iiit d'attendre dans le désespoir, la décision de ma destinée.

Phôlcas 0 souvenir affreux ! moment cruel dont l'idée

ne s'effacera jamais de mon âme ! Phéléas enivré d'amour, et maître, par les tendres complaisances de Zéïnis, de tous les charmes que j'adorais, se prépara à achever son bonhoui'. Zéïnis se prêta voluptueusement aux transports de Phéléas : et si les nouveaux obstacles ({ui s'opposaient encore à sa félicité, la retardèrent, ils ne la diminuèrent pas. Les beaux yeux de Zéïnis versèrent des larmes, sa bouche voulut former quelques plaintes, et dans cet instant, sa tendresse seule ne lui fit point pousser des .soupirs. Phéléas, auteiu* de tant de maux, n'en était cependant pas plus haï. Zéïnis de qui Phéléas se plaignait, n'en fut que plus tendrement aimée. Enfin un cri plus perçant qu'elle poussa, ime joie ])lus vive que je vis briller dans les yeux de Phéléas, m'annoncèrent mon malheur et ma déhvrance, et mon âme pleine de son amour et de sa douleur, alla en murmurant recevoir les ordres de Brama, et de nouvelles chaînes.

— Quoi ! c'est là tout, demanda le Sultan ? Ou vous avez été sopha bien peu de temps, ou vous avez vu bien peu de choses pendant que vous l'étiez.

— Ce serait vouloir ennuyer Votre Majesté, que de raconter tout ce dont j'ai été témoin pendant mon séjour dans les sophas, répondit Amanzéi, et j'ai moins prétendu lui rendre toutes les choses que j'ai vues, que celles qui pouvaient l'amuser.

— Quand les choses que vous avez racontées, dit la Sultane, seraient plus brillantes que celles que vous avez supprimées, je crois (puisqu'il est impossible d'en faire la comparaison) qu'on aurait toujours à vous reprocher de n'avoir amené sur la scène que quelques caractères, j^jendant que tous étaient entre vos mains, et d'avoir volontairement resserré un sujet qui de lui-même est si étendu.

— J'ai tort sans doute. Madame, répondit Amanzéï ; si tous les caractères sont agréables, ou marqués au même coin ; si j'ai pu les traiter tous, sans tomber dans l'inconvénient d'exposer à vos yeux des traits communs, ou rebattus, et si j'ai pu m'étendre beaucoup sur une matière qui devait, quelque variété que j'eusse mise dans les caractères, devenir emiuyeuse par la répétition continuelle et inévitable du fond.

— En effet, dit le Sultan, je crois que si l'on voulait {jeser

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