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mine la contrée. C’est la montagne la plus élevée du Palatinat, elle ne compte pas moins de sept cents mètres de hauteur. Tacite l’appelait, il y a deux mille ans, Mons Jovis, mont de Jupiter, les Allemands l’on nommé Mont Tonnerre. Sous la domination française, il donna son nom au département sur lequel il s'élève.
À mesure que l'on gravit les pentes aujourd’hui en partie déboisées du Lemberg, les horizons s’élargissent et le Donuersberg apparaissant dans toute sa grandeur, déroule sa masse gigantesque dans les splendeurs du paysage. Dans le lointain sur la sombre draperie de la forêt, se détache tout-à-coup la silhouette rougeitre d’un château en ruines. C'est Monfort. Sur une petite colline que des précipices entourent de tous côtés, au milieu d’une solitude et d’une tristesse immense, le vieux burg dresse dans le ciel ses murs déchiquetés et ses tours décharnées vidées de haut en bas.
Il est de nobles ruines, pleines de poétiques et de chevaleresques souvenirs, mais celles de Monfort n’évoquent qu'un passé plein de crimes et de sang. Bât au xiv° siècle, il fut bientôt habité par des chevaliers qui ne reconnaissaient d'autre autorité que la leur, d’autres lois que leur bon plaisir. Objets de terreur dans toute la contrée, ils parcouraient les routes pillant et rançonnant les voyageurs, puis se dérobaient dans leur château fort au fond d’une impénétrable forêt. |
Pendant bien des années les Chevaliers de Monfort menèrent cette existence de brigands, transformant en un repaire ce burg qu'attendait de plus nobles destitinées. Mais vint l’heure de l’expiation, une véritable croisade organisée par Mayence et le Palatinat fut diri-
sée contre Monfort et en 1456 après une lutte formida-
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ble, le burg succomba et fut pris d'assaut. Des représailles terribles furent exercées contre lui et la vengeance des alliés réduisit en ruines ce château qui avait si longtemps semé l’épouvante dans la contrée, Ruines lamentables s'il en füt, offrant aux yeux le spectacle de la plus effroyable dévastation qui se puisse voir. On peut juger de la terreur qu'inspirait Monfort à la rage qui présida à sa destruction. L’impression est lugubre et la nature rude et sauvage qui encadre ces murs, aux teintes sanglantes, ne l’adoucit point. Pas un être vivant dans ce paysage, pas un chant d'oiseau dans cette forêt. Un voile de tristesse flotte sur ce vieux château, qu'encombre de tous côtés la végétation des ruines et qui achève lentement de s'écrouler dans la solitude.
Toute parfumée d'amour, une douce légende s'attache pourtant à ce repaire de bandits. Henri, chevalier de Monfort, aimait Jutta la fille du comte de Rhingrafenstein. Des haines séculaires divisaient ces deux familles et le Rhingrave n'écoutant que les ressentiments de sa race, brisa les espérances des deux amants. Croyant les séparer à jamais, 1l fiança sa fille au Rhingrave de Greihweiler et ordonna que la cérémonie nuptiale aurait lieu dans la huitaine. Le dénouement s'approchait rapide, quand Henri vint conter à son ami d’enfance le chevalier de Bôkelheim cette éternelle histoire des amants malheureux. N'ayant pu fléchir le père de Jutta, 1l voulait en appeler à la force, il voulait à la tête de ses hommes d'armes envahir le château de Rhingrafenstein et enlever celle qu'il aimait. |
Plus souple et plus rusé, Bôkelheim fit comprendre à . son ami le danger de son projet et sans s'expliquer sur ses desseins il dit à Monfort : rien n’est désespéré,
PARA da Pacte
aujourd'hui même envoie moi ton cheval noir et demain quand les cloches du château et de l’Église annonceront la cérémonie nuptiale, cache tes hommes d’armes à l’entrée de la forêt et toi même sois à cheval, surveillant la route, prêt à tout évènement.
Peut-être le Rhingrave de Greihweiler, ton rival, apprendra-t-il à ses dépens que de la coupe aux lèvres il y a parfois bien loin.
Le lendemain les cloches de Rhingrafenstein et de l'église d'Ebernburg sonnaient à toute volée et dans le château tout en fête, la noblesse féodale se pressait nombreuse. Tous étaient là, depuis les Margraves, qui étaient les comtes gardiens des frontières jusqu'aux Burgraves qui étaient les comtes gardiens des châteaux. Et aux Rhingraves qui étaient les comtes du Rhin et aux Nahegraves qui étaient les comtes de la Nahe, se mêlaient les Landgraves qui étaient les comtes des terres et les Wildgraves qui étaient les comtes des forêts. Tous étaient là dans leurs brillants costumes ou de cour ou de guerre; jamais cortège plus brillant n'avait escorté des fiancés marchant à l'autel.
Au milieu de cette foule joyeuse le chevalier de Bôükelheim apparut tout à coup. L'entrée de l'ami de Monfort fit sensation. Sous les regards interrogateurs ou malicieux qui le criblaient de toutes parts, Bôkelheim s’avançait souriant sous sa blonde moustache. Il présenta ses respects au comte de Rhingrafenstein, ses complimentsles plus sincères au Rhingrave de Grehweiïler, ce qu'il dit à Jutta nul ne l’entendit, mais en l’écoutant la belle fiancée devint plus blanche que sa couronne.
Les clairons sonnèrent, le cortège se mettait en marche; sur le noir cheval de Monfort Bôkelheim sou-
riait. Donnant la main à Jutta, Grehweiler descendait les
marches du perron au pied duquel les écuyers tenaient les chevaux des fiancés. Tout à coup celui que Jutta devait monter s’affaissa. Cet incident fut à peine remarqué, tous les gentilshommes offrirent galamment leur monture à la fiancée et quelques instants après, Jutta sur le cheval de Bôkelheim prenait place dans le cortège.
Sous un soleil radieux, au milieu des acclamations d'une foule sympathique les fiancés s’en allaient vers l’église d'Ebernburg. Grehweiler était heureux, jamais Bôkelheim n'avait été plus charmant ; il contait à la belle comtesse de Falkenstein un chapitre inédit des amours de Jutta, quand tout à coup un cri strident couvert par une clameur immense retentit. Le cheval de la fiancée venait de s’emporter et son frêle cavalier impuissant à le contenir, s’'abandonnait à la course folle qui l’entrainait loin des siens. En vain la foule qui bordait les chemins, en vain les gentilshommes s’efforcèrent-ils desauver Jutta, rapide comme l'éclair le cheval fuyait. Il suivait la seule route quil connût, celle qui menait à travers la forêt au château de Monfort. Une cruelle pensée étreignait le cœur de tous les témoins de cette scène, Jutta n'allait-elle pas être brisée contre les arbres, n’allait-elle pas périr dans ces impénétrables fourrés ? Mais tout à eoup une troupe de cavaliers sortant de la forêt, enveloppa Jutta et disparut avec elle dans les profondeurs du bois.
C'était Monfort qui reprenait son bien. A cette vue la trahison de Bôkelheim apparut à tout le monde, mais quand le Rhingrave de Grehweïler voulut lui demander compte de sa félonie, le rusé chevalier était déjà derrière les épaisses murailles de Monfort.
À quelques semaines de là, le comte de Rhingrafens-
tein et Grehweiler investirent à la tête d’une nombreuse armée la forteresse qui abritait les amours d'Henri et de Jutta. Mais l'amour fut plus fort que la haine. Les assiégés furent vainqueurs; dans un combat glorieux Grehweiler succomba et quand le vieux comte de Rhingrafenstein eut, comme un brave soldat, pleuré sa défaite il apporta à ses enfants le pardon d’un bon père.
Le chemin tourne et Monfort disparait ; à mesure que vous escaladez la montagne les horizons s’élargissent et le paysage se déroule de plus en plus grandiose. A chaque détour du chemin le panorama revêt des aspects inattendus et nouveaux. Vous êtes là dans un cirque immense que circonscrivent dans un lointain brumeux un fouillis de rochers et de montagnes toutes veloutées de vert. Et tout autour de vous la nature toujours féconde étale à perte de vue des cultures variées, des prairies aux herbages touffus et jusqu’à l'infini des champs de trèfles, de genets, de lucernes déroulent avec une indicible variété de nuances la richesse de leurs couleurs.
Puis la route s’allonge à travers la forêt et sous ses noirs arceaux, entre des murailles de verdures, dans l’odeur capiteuse des résines, vous avancez au milieu de la paix intime et de la sérénité des grands bois.
Et tout à coup le rideau se déchire et un décor ravissant qui vous pénètre dans l’âme, se déroule à vos yeux. En pleine lumière à 500 mètres d’abime, la vallée de la Nahe vous apparait dans la fraicheur et le pittoresque d'un paysage Suisse.
Du belvédère de verdure, que la Société pour l'embellissement des environs de Creuznach, a eu la gracieuse pensée de préparer aux touristes, l'œil embrasse la contrée dans une étendue incommensurable,
Je ne crois pas que l’on puisse imaginer une terre plus fertile, une nature plus coquette, un tableau plus gracieux que celui qui vous apparaît dans le cadre grandiose que les grands monts du Rhin, le Hunsrück et le Merxheimerwald estompent au loin dans une brume violette. Bien loin à votre droite, si loin que pour les distinguer, vos yeux doivent s'aider d’une lunette, le Niederwald et le Johannisberg bornent l’horizon. Deux taches blanches piquent leur Sombre verdure. L'une c'est le monument que l'Allemagne victorieuse a dressé sur les bords du Rhin en souvenir de la guerre de 1870; c’est Germania levant, d’une main, dans le ciel la couronne impériale et tenant, de l’autre, cette vaillante épée dont la France a senti le poids. Elle est au fourreau. Puisse-t-elle y rester toujours. -
L'autre point blanc, c'est le château historique de Johannisberg ; autour de lui s'étendent ces vignobles célèbres dont le vin d'or ne se boit qu’à la table des souverains. Des hauteurs que le château couronne, une vue splendide s'étend sur le Rhin. Est-ce la beauté du site, est-ce la saveur exquise du vin qui porta les moines bénédictins à fonder en 1106 un monastère au sommet du Johannisberg? Ou bien ont-ils été attirés à la fois par le vin et le paysage ?
À la place même que ce couvent occupa si longtemps le prince-abbé de Fulda bâtit, en 1716, le château que l’on voit aujourd’hui. Les viscissitudes politiques lui ont donné plus d'un maître. Au prince-abbé de Fulda succédait en 1802 le prince d'Orange, plus tard Guillaume [° de Hollande. Cinq ans après c'était Kellerman qui venait abriter sous les ombrages du Johannisberg sa gloire et ses vieux ans. Quand Napoléon tomba Kellerman
fit place à Metternich. Le maréchal français avait gagné Johannisberg sur le champ de bataille de Valmy, le prince autrichien l'avait conquis au congrès de Vienne. Les descendants du célèbre diplomate sont encore les possesseurs de ce fameux château dont les vignobles rapportent chaque année plus de trois cent mille marks.
Au pied de ces montagnes noyées dans une vapeur bleuâtre, le Rhin luisait au soleil et plus près de nous, Creuznach détachait sa masse sombre sur la limpidité du ciel.
Et devant nous, dans une vue divine, la vallée de la Nahe se déroulait.
De tous côtés des verdures plantureuses s'encadraient dans l'or lumineux des blés et les trèfles et les lucernes mouchetaient de leurs fleurs roses et bleues ces pelouses qui sétalaient au loin comme des champs d’émeraude. Une mosaique de cultures changeantes se dessinait jusqu’à l'horizon et sur toutes les collines qui mouvementaient cette vaste étendue, des vignobles et des prés fertiles étageaient leurs plans harmonieux. De petites maisons aux toits de chaume verdis par le temps, bariolaient de leur blancheur ces grandes nappes de verdure. Des forêts déroulaient au loin leurs cimes mouvantes et de tous côtés la Nahe serpentait à travers le paysage, se dérobant tantôt derrière une montagne, tantôt derrière des rochers, tantôt se berçant en plein soleil entre ses rives si capricieusement Jolies. |
Dans l'air, d'un gris argenté, qui baignait la campagne, tout se dessinait avec une élégante précision et ces maisons et ces bouquets d'arbres et ces petits villages si coquettement enfouis dans des plis de terrain ressem-
blaient à des jouets de Nuremberg dispersés dans ces lointains par une main géante.
De temps en temps une nuée passant dans le ciel faisait de grandes nappes d'ombre sur toute cette splendeur, puis brusquement, dans un coup de soleil, tout flambait, tout riait de nouveau.
Et dans ces perspectives fuyant à l'infini, tantôt sur des collines, tantôt au fond des vallées mignonnes, des villages dessinaient leur blanche silhouette. Devant vous sur les bords de la Nahe, voilà Oberhausen, à gauche dans la plaine voilà Duchroth, à votre droite s'étend Niderhausen, au-dessus de lui sur la hauteur voilà Huffelsheim qui fut en une nuit d'ivresse donné par le seigneur de Rhingrafenstein à Booz de Waldeck comme prix de beuverie. Plus haut s’estompant dans la brume, voilà Weinsheim, plus haut encore, presqu'à l'horizon s’effaçant dans un lointain violet, Sponheim se laisse deviner. Sponheim! Un modeste village porte seul aujourd'hui ce nom quune vaillante lignée de gentilshommes illustra pendant plusieurs siècles. Cette famille dont le souvenir n'a pas disparu de la contrée, dut à une étrange aventure ce nom vulgaire quelle a su faire célèbre.
Il y a bien longtemps, au fond de la forêt qui couvrait au loin les champs où s'élève Sponheim, un vieux Wildgrave achevait de vivre. Retiré dans son château au milieu d'anciens serviteurs et de quelques hommes d'armes compagnons de sa jeunesse, il n'avait plus d'autre bonheur que sa fille Marguerite dont la beauté charmait ses derniers jours.
Un matin devant cette forteresse silencieuse, comme si des ombres l’eussent habitée, le son du cor se fit en-
tendre et le pont-levis s'abaissa pour laisser entrer Othon l’écuyer. Dans les illusions de ses vingt ans, Othon venait demander au Wildgrave la main de sa fille, dont les beaux veux l'avaient ensorcelé.
On introduisit dans la salle d'honneur le jouvenceau qu'on croyait porteur de quelque message de son selgneur et maître. Entouré des officiers de sa maison, assis sous un dais, le vieux comte reçut la demande que l'écuyer lui adressait d'une voix assurée. L'âge l'avait rendu indulgent et ce fut avec bonté qu'il répondit : » Jeune homme quand pour prix de ta bravoure tu auras » conquis, en terre sainte, tes éperons de chevalier » et quand pour prix de ta piété tu me rapporteras un » morceau de la vraie croix, alors tu me demanderas la » main de Marguerite. »
Et tous les officiers et tous les serviteurs et jusqu'aux aieux du Wildgrave dont les portraits ornaient le salon, accompagnèrent d'un regard dédaigneux, l’audacieux écuyer s'éloignant sous le poids de cet arrêt.
Pauvre Othon, quel écroulement de tes rêves.
Sombre forêt que vos profondeurs se déroulaient sinistres sous les pas du malheureux écuyer et vous, petits oiseaux, que vos chants étaient tristes sous la feuillée. |
A quelques temps de là, le Wildgrave sourit en apprenant qu'Othon se joignant aux Croisés s’en était allé en terre sainte. Deux ans s’écoulèrent, Godefroid de Bouillon, le chef de [a croisade, avait été couronné roi de Jérusalem et Othon avait été armé chevalier. Mais l'heure du retour n'avait pas encore sonné pour lui.
Elle vint pourtant, car un jour dans un combat victorieux, Othon enleva aux Sarrazins un reliquaire renfer-
mant un copeau de la vraie croix et pour prix de sa bravoure et de sa piété, le patriarche de Jérusalem le pria de conserver son précieux butin.
La tâche du chevalier était accomplie, 1l partit pour l’Europe. Mais pendant une nuit d'affreuse tempête, le navire qui le portait s'engloutit et ce fut à grand peine qu'Othon sauva ses jours.
Le reliquaire avait disparu dans la tourmente, le pauvre chevalier était vaincu par la destinée. Bien triste, il reprit le chemin de l'Allemagne.
Un matin devant la forteresse silencieuse du Wildgrave, le son du cor se fit entendre et le pont-levis s'abaissa pour livrer passage au chevalier Othon.
On introduisit dans la salle d'honneur ce soldat dont la renommée avait dit les hauts faits etle vieux Wildgrave assis sous un dais, entouré des officiers de sa maison lui souhaita la bienvenue.
Tandis qu'Othon racontait ses prouesses, les regards bienveillants de ses auditeurs encourageaient son récit et du haut de leurs cadres, les sévères chevaliers dont les portraits ornaient le salon, semblaient sourire.
Au moment où la voix attristée d'Othon décrivait la tempête qui avait englouti le reliquaire, une porte s’ouvrit et la belle Marguerite s’avançant vers le chevalier déposait entre ses mains le précieux coffret qu'il croyait à jamais perdu au fond de la mer.
Par quel miracle le reliquaire était-il là ? Nul ne le savait. Un soir un mystérieux étranger l'avait apporté au château. Voilà ce que l’on disait. Et le Wildgrave bénissant Othon et Marguerite leur passa l'anneau des fiançailles. O douce forêt que vos profondeurs se déroulaient riantes sous les pas de l’heureux chevalier et vous, petits
oiseaux, que vos chants étaient joyeux sous la feuillée. Comme si le sort de Marguerite assuré, la tâche du vieux Wildgrave eût été accomplie, il s’en alla rejoindre dans un monde meilleur ses illustres ancêtres. Tout le monde pleura le vieux comte qui avait été si bon pour le pauvre peuple.
Mais un sourire sècha ces larmes, quand Othon élevé à la dignité de Wildgrave, vint au nom de l'Empereur prendre possession de la forteresse. Forteresse sans nom ! Mais aussi pieux que reconnaissant, Othon, en souvenir du reliquaire si miraculeusement apporté dans ce château, voulut qu'il s’appelât Sponheim. (En vieil allemand Spon, copeau... heim, château).
Et voilà pourquoi il y eut une famille et un village qui portèrent le nom de Sponheim. La famille s'en est allée où vont toutes choses, mais le village reste debout tout plein encore du souvenir de cette grande race.
Près de lui à Burg-Sponheim, vous verrez encore une des tours qui défendait ce château légendaire. Les siècles l'on respectée et les hommes n’ont pu la détruire.
Au loin vous la voyez découpant sur le ciel sa masse formidable; une solitude profonde l'entoure de tous côtés et ce silence et cet abandon vont bien à ce majestueux débris tout plein de gloire et de rêveries.
Mais sur la scène immense qui vous entoure, le regard ne sait ou s'arrêter; de tous côtés la nature variée en ses aspects, jette devant vous des sites, des paysages si inattendus si pittoresques, qu'on ne se lasse pas de fouiller jusqu'en ses profondeurs les plus lointaines ce féerique décor, se déroulant comme une fête des yeux.
À gauche dans un lointain bleuâtre Staudernheim perdu dans la verdure s’étalait au pied de sa colline. A travers les déchirures d'un rideau d'arbres dont se couronne la montagne, des ruines se détachaient sur la limpidité da ciel. C'était Desibodenberg, portant les restes du monastère de Desibodus.
On m'a conté sur cette abbayeen ruines la jolie légende que je vais vous dire. Îl y avait une fois au beau pays d'Irlande un évêque qui s'appelait Desibodus. C'était un saint devant les hommes et un grand chasseur devant Dieu. Ce fut sans doute aussi un artiste inspiré, car un jour il avait sculpté une vierge et 1l l’avait faite si belle que les jeunes garçons venaient de bien loin l’adorer et longtemps priaient devant elle. Comme Pygmalion, Desibodus devint-il amoureux de sa statue, on ne sait, mais la vénération dont il l'entourait était légendaire, jamais il ne passait devant elle sans que sa bonne voix ne fit entendre un sonore : Ave Maria. Mais un jour, jour fatal entre tous, préoccupé d'une traque aux loups qu'il devait faire le soir même, le bon Desibodus passa devant la vierge, oublieux de la saluer. Ettout à coup, à miracle, il entendit une voix céleste murmurer à son oreille : Ave Desibodus et les lèvres de la statue, frémissaient encore quand le saint évêque se retournant, répondit humilié : Ave Maria. Trop tard ! La faute était commise, elle était irréparable. La nuit même un ange irrité apparut à Desibodus et lui dit : « Tut'eniras loin d'ici, tu parcourras » le monde, répandant sur ton chemin la parole sainte. » Ton voyage sera long, tu en trouveras le terme, quand un » soir t'arrêtant sur une montagne, tu verras deux rivières » se réunissant à sa base, quand auprès de toi une chèvre » blanche frappant la terre du pied en fera jaillir un
» ruisseau, et quand ton bâton de pélerin planté en » terre verdira, se couvrira de fleurs et de fruits. Jus- » que-là tu ne chasseras plus. » Et bientôt après Desibodus fit ses adieux à ses ouailles et à ses chiens et embrassant toutes ces créatures du bon Dieu, qu'il confondait dans la même affection, il s’en He errant par le monde.
Il parcourut l'Angleterre et quand la nuit venue, seul dans les forêts, il entendait pleurer les loups, il donnait à ses chiens, ses vaillants compagnons de chasse, un souvenir mélancolique.
Il parcourut la France, que d’âmes il arracha au démon, mais que de sangliers il eût couru, si sa bonne meute avait été là.
Il traversa l'Espagne et les grands ours bruns, le voyant désarmé, le suivaient d’un regard ironique. Pauvre Desibodus, quelles chasses fantastiques ton imagination n'enfantait-elle pas! |
Et les années passaient et l’évêque s’en allait toujours attendant que la bonne vierge, dont il invoquait sans cesse le pardon, fit luire à ses yeux cette montagne au pied de laquelle deux rivières se confondaient, cette chèvre blanche faisant jaillir un ruisseau et ces fleurs qui devaient couvrir son bâton de pélerin.
Mais la bonne vierge avait oublié son serviteur trainant alors à travers l'Italie ses regrets et ses espérances. Que de fois dans les derniers rayons du soleil couchant, du haut de quelque colline, l'évêque ne chercha-t-il pas ces deux rivières et cette chèvre blanche qui symbolisaient à ses yeux, le pardon et le repos.
Il parcourut l'Italie toute entière, faisant au christia-
nisme des milliers de prosélytes, mais rêvant bien sou-
vent aussi à ces agiles chamois qui bondissaient à travers les précipices.
L'Allemagne ouvrit devant lui ses mystérieuses forêts et Desibodus s’y enfonça suivant d’un œil ému les grands cerfs fuyant à son approche. Au milieu de ces bois immenses, lui rappelant son pays, des)populations ineultes attendaient la semence divine et l'évêque demanda à la vierge qu'elle lui permit de s'arrêter au milieu d'elles. C'était sans doute le souci des âmes qui dictait cette prière, mais au fond, bien au fond de son cœur, le bon évêque ne pensait-il pas un peu aux cerfs dont les immenses ramures le rendaient rêveur ?
Il franchit le Rhin et pénétra dans la vallée de la Nahe et un soir, tandis que les derniers rayons du soleil rougissaient au loin les hautes cimes du Hunsrücken, Desibodus vit tout-coup deux rivières se confondre au pied de la montagne sur laquelle il était arrêté, c'était la Nahe et le Glan; une chèvre blanche bondissant autour de lui, faisait jaillir un ruisseau en frappant la terre du pied et le bâton du pélerin se couvrant de pampres, se constellant de fleurs, laissait bientôt voir de splendides grappes de raisins.
Et tombant à genoux, l’évêque remercia la vierge ; son voyage avait duré sept ans. Sur cette colline qui domine Staudernheim, il fonda le monastère dont vous voyez encore les ruines imposantes ; c'est là qu'il vécut pendant * dix ans encore et quand la mort vint le prendre, tout ie monde pleura Desibodus.
Autour du modeste tombeau élevé au saint évêque, les pélerinages se succédèrent longtemps et le peuple ne connut bientôt plus cette montagne du miracle, que sous le nom de Desibodenberg. C'est celui qu’elle a gardé et
gardera sans doute à travers les siècles en souvenir de cet évèque qui fut, dit la légende, un si grand saint et un si grand chasseur.
Mais le jour approchait de sa fin, il fallut quitter le Lemberg. Et ce ne fut pas sans regret que nous embrassimes d'un dernier regard ce paysage si fin, si délicat, plus gracieux et plus poétique encore dans cette
grande paix du crépuscule qui commençait à l’envelopper. |