SCÈNE II
RUGGIÉRI, Mme JORDONNE.
( Madame Jordonne ouvre la porte, par laquelle elle ne peut passer vu son embonpoint. )
ruggieri , à madame Jordonne.
Entrez, belle maman.
Mme JORDONNE.
La porte est trop étroite.
RUGGIERI
Ouvrez l'autre battant.
Que vois-je? vous ici, vous , madame Jordonne, De tous les boulangers , la reine et la matrone? Que voulez-vous de moi? le petit, le grand jeu? Faut-il monter un coup, escamoter?. . .
Mme JORDONNE.
Un peu.
Tu sais que mon mari, boulanger d'origine, Fit jadis, à Paris, refleurir la farine; Qu'il fut poussé, proné, qu'il obtint nn brevet, Et pour la flûte au beurre et pour le pain mollet. Las ! il mourut trop tôt, car de pâte assez bonne , C'est à moi qu'il laissait l'honneur de la couronne. J'avais trois grands garçons, à pre'sent, dieu merci, De ces trois fils , si chers , je n'ai plus que Cricri. . .
RUGGIÉRI.
Bonne mère !
Mme JORDONNE.
Ecoutez. Jusqu'ici je gouverne, Mais je crains chez Cricri des retours de caserne. Saint-Pe'trin , dit Chaudchaud, Pleureuse et Pair-ou-Non, Ont obtenu de lui le titre de mitron.
Ils sont jolis garçons; mais Saint-Pe'trin m'obstine, C'est un petit rageur , qui toujours me taquine ; Il voudrait que Cricri m'enlevât chaque soir L« recette du jour et la cle' du comptoir.
RUGGIERI
Bah!
Mtte JORDONNE.
Mais ce n'est pas toat. Je sais que l'on fabrique Des miches sans levain, et du pain mécanique, Et que du vieux Pétrin, le rival déclaré, C'est notre beau cousin Gueusard le balafré. Aux Petites-Maisons, pour empoigner sa place, Il veut cloîtrer Cricri. . .
RUGGIERI
Mais l'idée est cocasse.
Mme JORDONNE.
Lui souffler son brevet , et comme un bon cousin, Lui faire quelque jour passer le goût du pain. Mais à bon chat, bon rat! . . . L'un à son maître espère Mettre le nez au vent; l'autre le nez par terre. Suis-je donc un roseau qui puisse être plié? Non, je veux , tous les deux , les faire d'amitié. Mais revenons au fait : C'est une longue histoire, Que pour vous amuser, j'ai prise en un mémoire.
RUGGIERI
Passez. . .
Mme JORDONNE.
Mais j'ai besoin , pour mes deux actions , De vous conter au moins deux expositions.
RUGGIERI
Passez, passez encore. . .
Mme JORDONNE.
Eh bien! qu'à ça ne tienne, Je vais tout bonnement parler de la Lorraine. C'est , comme vous savez , la femme de Gueusard , Belle et bonne , elle charme et le tiers et le quart. Eh bien! j'ai vu Chaudchaud roder sous ses fenêtres, Et près de la bégueule , il vient traîner ses guêtres . . . Ils s'aimeront bientôt , si déjà ce n'est fait; Car je crois qu'elle en tient pour notre gringalet. Le Gueusard saura tout, et grâce à leurs disputes, J'aurai le temps d'attendre et d'arranger mes llùtes.
RUGGIERI
Mais, comment réunir la Lorraine et Chaudchaud?
(6) Mme JORDONNE.
Avec un machiniste , on peut tout ce qu'il faut . . . On jouait dans ces lieux, jadis , des mélodrames ; Tout était machiné pour enlever les femmes , Elle est là, près de nous. . . J'ai pris pour Pendormir Un moyen infaillible . . .
RUGGIERI
Est-ce mon élixir?
Mme JORDONNE.
Non, un auteur classique. . . Ensuite, à la sourdine....
RUGGIERI
Yous l'avez enlevée en fiacre?
Mme JORDONNE.
En citadine ! • • • Air : Venez charmantes Bayadères.
J'entends du bruit; on vient, ce sont tous nos mitrons ; Pour me faire sortir, ouvrez vos trapillons.
( Elle se place sur une trappe. )
RUGGIERI
Disparaissez ! . . . Bravo! c'est sortir à merveille ! Jamais d'un tel moyen ne s'avisa Corneille.