ET MORALES
De toutes les infortunes humaines, la folie est celle dont le spectacle cause le plus de trouble, parce qu'elle atteint en même temps ce qu'il y a de plus noble, de plus précieux et de plus mystérieux en nous. Aussi a-t-eile, suivant les peuples, les époques et les croyances, inspiré les sentiments les plus divers : un respect pieux, une crainte superstitieuse, l'aversion, le mépris. Dans les temps anciens, en effet, le fou était regardé tantôt comme un inspiré des Dieux, tantôt comme une victime de leur colère vengeresse. Au moyen âge et dans les temps modernes, on le considérait
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comme un être impur, un possédé du démon ; naguère encore, certaine école médicale et philosophique ne voyait-elle pas en lui un pécheur expiant ses fautes par la perte de sa liberté morale ? Même à rheure actuelle, il s^en faut que la folie soit universellement considérée sous son vrai jour, et bien que cette idée fasse dans l'esprit public des progrès de plus en plus sensibles, il est peu de gens qui soient disposés à ne voir dans les troubles de la raison qu'un état de souffrance, et dans le fou qu'un être digne de compassion et de pitié.
Si cette vérité, que la folie est une maladie, n'a jamais lui au grand jour, elle a cependant été reconnue dès les temps les plus reculés, et n'a jamais subi d'éclipsé totale. « C'est par le cerveau que nous pensons, que nous jouissons, que nous souffrons, disait déjà Hippocrate (i) ; c'est aussi par le cerveau que nous sommes fous, que nous déliro7is. )) Et il donne une bonne description de certaines maladies mentales. Dans la suite des temps, Asclépiade, Gelse, Arétée , Cœlius Aurelianus, Galien, décrivent, avec une exactitude croissante, les diverses formes de la folie. Puis la marche en avant s'arrête; pendant de nombreux siècles, la science est immobilisée par la barbarie ; l'ignorance et les préjugés religieux finissent par obscurcir même les notions les plus classiques, à ce point qu'ail esprit comme Ambroise Paré (2) en
(i) Hippocrate, Œuvres, trad. E. Littré. Paris, 1839-1841. (2) A. Paré, Œuvres, Edit. Malgaigne. Paris, 1840.
arrive à ajouter foi à Torigine surnaturelle de la folie.
Avec rère moderne, la science reprend ses droits et à la fin du xviii® siècle, Pinel jetait les bases de la médecine mentale actuelle dont les progrès, depuis lors, ne se comptent plus. Nous aurons plus d'une fois à citer, dans ce livre, les noms des savants qui ont contribué à cette œuvre d^édification et de perfectionnement, œuvre loin d'être achevée, à coup sûr, mais dont les proportions sont déjà imposantes, et qui mériterait d'être moins ignorée.
Disons seulement que, grâce à eux, c'est désormais un point hors de doute que la folie est un trouble survenu dans les fonctions de Torgane cérébral. Et comme ce trouble ne peut être ordinairement rattaché à des lésions définies de la substance du cerveau, on a été conduit à lui donner une place dans une grande famille pathologique qui comprend les désordres fonctionnels de tous les modes d'activité du système nerveux : la famille des névroses.
Aucun des caractères des névroses ne manque à la folie. Le principal, l'absence de lésion appréciable à nos moyens d'investigation, est, comme' nous venons de le dire, le plus constant. Il est caractéristique de la folie essentielle. Mais, de même qu'on voit des névralgies, des spasmes, des convulsions se développer sous l'influence ou à Toccasion de lésions palpables du système nerveux, de même nous voyons des désordres de l'intelligence être surbordonnés directement ou indirectement à
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des lésions qui atteignent le système nerveux central soit dans la substance propre, soit dans ses parties accessoires. C'est ainsi que certaines folies sont liées à la congestion, à Tanémie, à la dégénérescence graisseuse ou scléreuse des vaisseaux cérébraux; aux modifications produites dans l'élément nerveux lui-même par une intoxication comme Talcoolisme ; à Tirritation des méninges; à l'inflammation du tissu interstitiel qui sert de support aux cellules et aux tubes nerveux ; à un choc, ou encore à la compression produite par une tumeur intracrânienne. Mais la folie née dans ces conditions n'a qu'une existence contingente : toutes les lésions que nous venons de passer en revue peuvent se développer sans qu'aucun symptôme de folie vienne en révéler l'existence.
Gomme les autres névroses, la folie peut éclore sous l'influence d'une irritation sympathique ayant sont point de départ dans un organe éloigné. Il suffira, à ce sujet, de rappeler les troubles intellectuels occasionnés par la présence de vers intestinaux dans le tube digestif, ou ceux qui sont liés aux maladies du ventre, du cœur ou des organes de la génération. Ce fait, bien constaté quoique rare, que la folie peut se développer par une simple action réflexe ayant son origine dans un point quelconque du système nerveux, est une des preuves les plus palpables de sa nature névrosique.
Gomme les névroses encore, la folie est tantôt fixe et tenace dans sa forme, et tantôt affecte une symptomatologie variable, polymorphe, protéi-
forme. On a décrit diverses formes mentales simples et bien délimitées, mais elles ne se rencontrent pas toujours à l'état de pureté et on les voit souvent se succéder, se remplacer ou se combiner chez le même individu sans règle précise. On sait avec quelle facilité certaines névroses prennent une allure erratique, se transportent d'une partie du corps dans une autre, se remplacent mutuellement ou se succèdent les unes aux autres. Bien névrose en cela, la folie se comporte de même : certains délires intermittents alternent avec l'asthme, avec répilepsie, avec les diverses manifestations de l'hystérie. Ces deux dernières maladies, la chorée, la paralysie agitante, le goitre exophthalmique, s'accompagnent souvent de troubles intellectuels bien caractérisés. Certaines folies affectives sont accompagnées d'une anesthésie cutanée généralisée, et l'on voit ces deux processus évoluer d^une façon rigoureusement parallèle.
Comme les névroses, la folie peut ne constituer qu'un accident dans le cours de l'existence, ou être l'expression d'une disposition constitutionnelle. Dans ce cas, elle revêt absolument le caractère des maladies constitutionnelles et en prend les allures : périodicité, intermittence, rémittence, ou marche continue avec paroxysmes.
Jusque dans ses causes, la folie se confond avec les névroses. Comme dans ces dernières, les causes occasionnelles ne jouent, dans le développement des maladies mentales, qu'un rôle secondaire et effacé. Tout d'abord on se sent porté à leur accor-
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der une action prépondérante, mais l'analyse et la réflexion ne tardent pas à modifier complètement les idées sur ce point et à faire ressortir l'importance d'une autre cause, celle-là primordiale : la prédisposition. Les cerveaux mal équilibrés sont les seuls à succomber sous l'influence des perturbations organiques, sous le choc des passions violentes et des émotions ; les bien doués résistent. Depuis Moreau (de Tours), tous les auteurs ont remarqué qu'il fallait être prédisposé pour subir les atteintes de la folie alcoolique. Depuis Marcé (i) tout le monde a reconnu que la folie de la grossesse, des suites de couches et de la lactation était le résultat d'une prédisposition du même genre.
Cette prédisposition, c'est ï hérédité. Pendant longtemps, l'hérédité n'a pas été considérée selon son importance ; on ne reconnaissait ni la prééminence à laquelle elle a droit, ni l'étendue de son domaine. La limitant aux transmissions directes et similaires, on ne la constatait que dans des cas rares et exceptionnels. Mais après les travaux de Lucas (2) de Moreau (de Tours), et surtout de Morel (3), il fallut reconnaître que l'héré. dite directe et similaire n'est qu'une des formes, et la plus rare, de l'hérédité ; on en arriva à admettre, en particulier, l'hérédité de transformation, ou en d'autres termes, on reconnut que ce
fi) Marcé, Folie des femmes enceintes. Paris, i858.
(2) Lucas, Traité de l'hérédité. Paris, 1847-1850.
(3) Morei, Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales. Paris, 1837.
qui est héréditaire dans une maladie, ce n'est pas la maladie elle-même, mais une tendance morbide qui, en se transmettant par la génération, pourra se traduire chez les descendants par des manifestations de formes différentes, quoique de la même famille.
En somme donc, les maladies nerveuses sont, au point de vue de l'hérédité, toutes solidaires les unes des autres. La folie peut avoir pour point de départ les autres maladies nerveuses, et à son tour, elle est susceptible de les engendrer par hérédité.
« Les différentes névroses, dit Morel, depuis ce que Ton est convenu d'appeler exagération du tempérament nerpeux^ excitabilité nerveuse^ \\is-' qu à Isi folie proprement diie^ constituent une famille dont les produits pathologiques divers ont des rapports directs, des affinités intimes avec leurs causes génératrices. »
Moreau a démontré les rapports de la folie avec les convulsions^ Thystérie, Tidiotie, l'épilepsie, le strabisme, les paralysies, les névralgies, les fièvres cérébrales, l'apoplexie. L'excentricité, les tics, le bégaiement, l'asthme, la surdité.
Tous les aliénistes ont, depuis, confirmé ces vues et ont surtout insisté sur la coïncidence si fréquente et si manifeste de la folie avec les grandes névroses, l'épilepsie et l'hystérie.
Divers auteurs rappellent que la chorée affecte des rapports étroits avec l'épilepsie, l'hystérie et l'aliénation mentale.
D'autres ont établi Texistence des mêmes rela-
A. CuLLERRE. — La Folie. 2
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tions entre cette maladie et la paralysie agitante, le tremblement sénile, le goitre exophthalmique, la migraine ; maladies qui s'accompagnent fréquemment elles-mêmes de troubles intellectuels. Enfia il n'est pas jusqu'à certaines maladies organiques du système nerveux, comme l'ataxie locomotrice, qui n'offrent de nombreux rapports avec les psychoses. Cependant, dans la grande famille, celles-ci méritent d'être considérées comme formant un groupe à part. Quand Thérédité psychopathique en est arrivée à se constituer fortement, elle rejette au second plan les autres formes de l'hérédité névropathique et prédomine d'une façon presque exclusive. Le germe spécial subit alors une évolution que nous étudierons plus loin.
Mais rétude biologique des familles névropathiques n'a pas seulement eu pour résultat de démontrer que les névroses et la folie étaient dans l'immense majorité des cas dues à une prédisposition héréditaire ; elle a prouvé quelque chose de plus, à savoir qu'il existe entre elles et les diverses autres maladies chroniques héréditaires des relations de marche et d'évolution, ainsi que de. véritables parentés morbides.
Déjà Moreau (de Tours) avait fait ressortir la coïncidence fréquente, dans les familles, des névroses cérébrales avec la scrofule, la phthisie et le rachitisme. « Aliénés^ idiots, scrofuleux, rachitiques, dit-il, en vertu de leur commune origine, de certains caractères physiques et moraux, doivent
être considérés comme les enfants d'une même famille, lés rameaux divers d'un même tronc, (i) »
Morel, qui trouvait ces idées excessives, était pourtant obligé de reconnaître que la phthisie, la scrofule, le rhumatisme et de nombreuses autres affections, pouvaient, par leurs transformations diverses, créer des tempéraments plus disposés que d'autres à contracter les troubles de l'esprit (2).
Lasègue, dans son étude sur les cérébraux (3), note l'analogie d'évolution des affections cérébrales et des autres maladies chroniques. « Il est de fait acquis, dit-il, qu'un grand nombre de maladies encéphaliques obéissent à une évolution confuse, tantôt avançant par un progrès continu, tantôt, et c'est le cas le plus commun, suspendant leur marche pour la reprendre après une intermission indéfiniment longue. En procédant ainsi, elles se conforment à la loi des états diathésiques comme la goutte, le rhumatisme, la syphilis. Bien que cette permanence tantôt passive, tantôt active, ne s'explique pas par des hypothèses chimiques, elle n'en est pas moins assurée. » Il est probable que c'est précisément cette impossibilité d'expliquer l'existence de la folie constitutionnelle par les hypothèses ayant cours en pathologie générale, qui a empêché jusqu'ici qu'on la mette au rang des maladies diathésiques dont elle a tous les caractères.
(i) Moreau (de Tours), La Psychologie morbide dans ses rapports avec la philosophie de l'histoire. Paris, iSôg. (2) Morel, Traité des maladies mentales. Paris, 1860. (3j Lasègue, Études médicales. Paris, i8«4.
20 L^ FOLIE, l'hérédité ET LES DÉGÉNÉRESCENCES
Bouchard constate la parenté héréditaire de la gravelle et de l'aliénation, et des autres perversions nerveuses héréditaires. Il rappelle que Gazalis a vu la folie et la gravelle alterner dans la même famille : le diabète donne lieu aux mêmes observations que la gravelle. Pour lui, les relations héréditaires du diabète avec les maladies nerveuses, surtout avec l'aliénation mentale et répilepsie ne sont pas douteuses. « Les rapports héréditaires du diabète avec TaHénation ont en effet été mis en lumière par Leegen; Zimmer, Schmidtz, Westphal. L'existence de l'épilepsie dans la famille des diabétiques a été également notée par Langiewicz, Griesinger, Lockart-Glarke. (i) »
La gravelle, le diabète, ont des liens très étroits de parenté avec ce qu'on a appelé les maladies arthritiques : rhumatisme, goutte et leurs dérivés ; surtout avec la goutte. Le rhumatisme, la goutte, le diabète alternent, dans les familles, avec Taliénaiion mentale. Ges maladies sont elles-mêmes souvent accompagnées de troubles nerveux et en particulier de troubles de l'intelligence. Pinel, Michéa, Leuret, Berthier ont cité des cas d'hypocondrie et de mélancohe rhumatismales. Berthier a réuni vingt-six cas de folie goutteuse (2). Les affinités de ces maladies constitutionnelles avec les névropathies sont si nombreuses que Duckwortb a cherché à démontrer que la goutte et le diabète n^étaient rien autre chose que des maladies du
(i) Bouchard^ Maladies par raient, de la nutr, Paris, i885. (2) F. Berthier, Des névroses diathésiques, Paris, 1875.
système nerveux (i). Si sa thèse ne peut, dans rétat actuel de la science, être admise d'une façon absolue, il n'en reste pas moins démontré qu'il y a des rapports étroits entre l'Arthritisme et les névropathies. Il est même un terrain sur lequel elles se confondent : c'est celui de la neurasthénie^ cet état d'instabilité et de déséquilibration nerveuse qui n'est pas encore la maladie, qui n'est plus la santé, d'où tirent leur source les névroses plus graves et la folie, et qu'on est presque universellement convenu aujourd'hui de rattacher à Tarthritisme (2).
Il est un autre point de commun entre toutes ces maladies chroniques, et constitutionnelles, c'estque> vraisemblablement, elles dérivent toutes d'une tendance primordiale de l'organisme à une nutrition défectueuse. « Le trouble nutritif, dit le professeur Bouchard, est la phase préparatoire, la prédisposition, la diathèse qui va quelque jour provoquerun état soudain et se révéler par ce qu'on appelle /a 7naladie spontanée. Il est tel trouble nutritif dont la maladie aiguë n'est qu'un accident paroxystique qui tend à rendre momentanément à l'organisme l'activité normale des métamorphoses de la matière. Tel autre trouble nutritif s'empare de rhomme pour toute la durée de son existenee, et quand il produit la maladie, il impose à cette ma-
(i) Duckworth, A plea for tlie neurotic tlieory of Goût. {Brain, 1880).
(2) Axenfeld etHuchard, Traité des névroses. ^2iv\s, i883.
22 LA FOLIE, l'hÉRÉDITÉ ET LES DÉGÉNÉRESCENCES
ladie la chronicité à la façon de toutes les causes permanentes. »
Suivant que le trouble nutritif se spécialise et se fixe sur une fonction, un organe ou un système, il produit des dififérentiations morbides qui aboutissent aux diverses maladies chroniques, et peut alors se transmettre par l'hérédité. Suivant le hasard heureux ou malheureux des unions, il pourra s'atténuer, s'effacer ou s'aggraver et conduire les descendants aux derniers degrés de la dégénérescence.
Si maintenant nous nous renfermons dans le domaine particulier des névroses, ces notions trouvent leur complète application. Certains auteurs, en effet, soutiennent que l'hérédité névropathique doit être rattachée à des arrêts de développement qui frappent les éléments anatomiques dans telle ou telle partie du système nerveux et leur conservent des caractères embryonnaires. C'est ce qui expliquerait, selon Arndt (i) la manière d'être des névropathes, leur excitabilité très accentuée suivie d'un épuisement rapide, m^anière d'être qui se rapproche de ce qu l'on observe chez les enfants. Schultzeet Pick prétendent avoir trouvé des arrêts de développement du même genre chez les aliénés. Ainsi l'anatomie pathologique tend à confirmer de plus en plus les données de la clinique, et à démontrer que les affections nerveuses et en particulier les diverses formes de la folie proviennent pour
(i) Arndt, Uber neiiropathische Diathese. [Berlin, Klinisch' Wochenschrift, iSyb.)
la plupart d'une déchéance de l'organisme et ne sont autre chose que le résultat de Idi dégénérescence
de rindividu (i).
Maintenant que nous connaissons les origines et la nature de la folie, il conviendrait de délimiter, de circonscrire son domaine, et d'élever une barrière définitive entre elle et la raison. Ce désir est assurément légitime, mais il est en dehors des choses réalisables : il faudrait, avant de songer à lui donner satisfaction, trouver une démarcation sûre entre la santé et la maladie, ce à quoi se sont évertués en vain les médecins de tous les siècles. Après tant de stériles débats, la science moderne en est arrivée à reconnaître partout la continuité des phénomènes, leur gradation insensible et leur harmonie.
« La santé et la maladie, dit Claude Bernard, ne sont pas deux modes différant essentiellement, Comme ont pu le croire les anciens médecins et comme le croient encore quelques praticiens. Il ne faut pas en faire des principes distincts, des entités
(i) Déjerine, L'hérédité dans les maladies du système nerveux, Paris, 1886.
qui se disputent Torganisme vivant et qui en font le théâtre de leur lutte. Ce sont-là des vieilleries médicales. Dans la réalité, il n^ a entre ces deux manières d'être que des différences de degré : Texagération, la disproportion, la désharmonie des phénomènes normaux constituent Tétat maladif. » (i)
Ainsi^ ce qu'on est convenu d^appeler la santé est une chose toute relative. Il n'en existe aucune formule absolue, qu'on la considère au point de vue mental aussi bien qu'au point de vue physique, et un type normal de l'esprit humain ne saurait être qu'une abstraction idéale. Comme le fait observer Griesinger (2), le dilemme : « Cet homme est fou ou il ne l'est pas », n'a pas le sens commun. De même qu'en pathologie ordinaire il existe tout un ordre de faits contraires à un juste équilibre de toutes les fonctions organiques, et qui pourtant ne caractérisent aucune maladie déterminée; de même en psychopathologie, il y a un nombre considérable d'état mentaux constituant une zone intermédiaire entre l'exacte pondération de toutes les facultés et les maladies mentales véritables.
Que de gens existent dont les allures excentriques, le caractère irritable, les sentiments mobiles, les idées bizarres, les actes insolites, motivent les jugements les plus contradictoires de la part de ceux qui les approchent I Que d'mdividus anormalement
(i) CI. Bernard, Leçons sur la chaleur animale. Paris, 1876.
(2) Griesinger, Des maladies mentales. Traduction Doumic.
Paris, il
déprimés, portés à la mélancolie, ou atteints d'un état habituel de surexcitation ! Que de pessimistes, d'enthousiastes, d'originaux, dMnventeurs, de mystiques, de dissipateurs, de débauchés, de criminels même dont on ne saurait dire qu'ils doivent être mis au rang des fous, bien qu'on ait la certitude que leur place n'est pas parmi les raisonnables ? Que dire encore de ces phrénalgiqiies qui, sensés et corrects extérieurement, sont dans leur for intérieur le jouet de tics intellectuels irrésistibles, d'idées fixes, de scrupules ridicules, de craintes absurdes et d'obsessions impulsives, causes des plus terribles tortures morales ?
Ces divers états anormaux de l'intelligence ne constituent pas assurément la folie confirmée, mais ils y tendent de plusieurs manières, soit qu'ils s'exagèrent jusqu'au délire proprement dit, soit, ce qui est fréquent, qu'ils servent de porte-greffe à de véritables accès d'aliénation mentale. Mais même dans ce cas, la folie conserve dans ses manifestations quelque chose d'équivoque, de flou, d'incertain, qui pendant longtemps a été une source sérieuse de difficultés pour le diagnostic.
Dès le début des études sur la folie, les médecins furent frappés de l'existence de ces troubles des fonctions psychiques qui fuient et se dérobent aussitôt qu'on veut les circonscrire et les faire entrer dans les classifications.
Pinel raconte qu'il ne fut pas peu surpris, en entrant à Bicêtre, d'y voir plusieurs malades qui n'offraient aucune lésion de l'entendement, mais
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simplement des perversions affectives et des impulsions dangereuses.
Prichard, quelques années plus tard, attirait l'attention sur des faits où le trouble mental portait principalement sur le caractère, les affections, les habitudes, en respectant, au moins en apparence, les facultés intellectuelles.
Esquirol (i) fait remarquer à son tour qu'il y a des individus qui ne déraisonnent point, dont les idées conservent leurs liaisons naturelles, dont les raisonnements sont logiques, dont les discours sont suivis, souvent vifs et spirituels. Par contre, leurs actions sont contraires à leurs affections, à leurs intérêts, aux usages sociaux ; mais quelque désordonnées qu'elles soient, ils ont toujours des motifs plus ou moins plausibles ae se justifier, en sorte que l'on peut dire d'eux que ce sont des fous raisonnables.
En pariant des mêmes sujets, Trélat soutient aussi qu'ils sont fous, mais qu'ils ne le paraissent pas parce qu'ils s'expriment avec lucidité. Ils sont fous dans leurs actes plutôt que dans leurs paroles : leur folie est lucide .
Ces cas étaient impossibles à classer dans les formes connues de folie. Il fallut les placer dans une catégorie à part, leur assigner un rang et un nom. Un point frappait tous les observateurs : la conservation de la faculté de raisonner, l'intégrité apparente des fonctions purement intellectuelles. De là cette dénomination malheureuse, équivoque
(i) Esquirol. Des maladies mentales. Paris, i83S.
et paradoxale de Folie raisonnante sous laquelle on groupa tous ces faits.
Mais en les comparant entre eux, on ne manqua pas de s'apercevoir qu'ils formaient un ensemble assez disparate. Bon gré mal gré, de nouvelles divisions s'imposèrent. Pour les cas où prédominait le désordre des actes, on créa les noms de manie et monomanie raisonnante^ de folie des actes^ de folie lucide. Ceux que caractérisait le désordre des penchants et de la sensibilité affective, furent désignés sous le nom de manie de caractère^ àQ folie morale. Les sujets chez qui la sensibilité aussi bien que l'intelligence semblait intacte, mais qu'obsédaient des idées fixes et des impulsions, et qui assistaient impuissants, quoique conscients, à cet automatisme déréglé de leurs fonctions psychiques formèrent le groupe de la folie avec conscierice.
Mais tous ces efforts tentés dans une voie purement psychologique ne faisaient pas faire un pas à la question et ne jetaient aucun jour sur la nature des phénomènes observés. Personne ne se montrait satisfait des idées de ses prédécesseurs, de leurs groupements. Au fur et à mesure que les observations se multipliaient et que les travaux s'accumulaient, on sentait que, loin de s'avancer vers une solution scientifique, le problème s'obscurcissait, devenait plus embrouillé et plus inextricable.
Il fallut les travaux de Moreau, et surtout de Morel, pour montrer que ce qui était si obscur à la lumière de la psychologie, devenait facilement
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intelligible, envisagé à un point de vue essentiellement biologique.
Le premier, étudiant les familles où se rencontre l'aliénation mentale, remarqua qu''à côté des fous véritables se rencontrent des gens qui se distinguent toute leur vie par la bizarrerie de leur caractère, une mobilité et une versatilité singulière dans les idées, des penchants en dehors de l'ordinaire, des actes extravagants et parfois dangereux. Folie et excentricité devinrent alors pour lui des étals connexes relevant de la pathologie, et dont le développement devait être attribué à une cause unique, l'hérédité morbide.
Le second poussa plus loin la solution du problème en montrant clairement que, lorsque l'hérédité psychopathique s^aggrave dans une famille^ on voit les troubles intellectuels prendre de plus en plus un caractère irrémédiable et universel, et les descendants n'être plus des fous ordinaires^, mais des individus à intelligence déséquilibrée, pervertie ou affaiblie, nés avec des tares intellectuelles et morales destinées à se développer d'une manière fatale.
Grâce à ces savants, la/olïe raisonnante que la science avait eu tant de peine à édifier finit par s'écrouler de toutes parts. Après eux, Falret, Legrand du Saulle et Magnan n'ont pas de peine à démontrer que les caractères assignés à cette prétendue maladie mentale n'ont rien de spécial et que les fous raisonnants tantôt peuvent entrer dans les diverses catégories que comporte la classi-
tication des maladies mentales, tantôt demeurent sur la limite de la raison et de la folie, entre les bizarreries natives de caractère encore compatibles avec rétat physiologique, et les troubles plus prononcés de l'intelligence et du moral qui appartiennent manifestement à la pathologie. Pour eux, comme pour Morel, les irrégularités mentales de ces individus prennent leur source dans l'hérédité; elles sont liées à l'imperfection congénitale de leur constitution psychique ; ne se rencontrent que chez ceux qui sont fortement prédisposés et qui, dès leur entrée dans la vie, manifestent dans leurs idées, leurs sentiments et leurs instincts, des particularités bizarres qui les distinguent des autres enfants (i). Le principe héréditaire psychopathique subit, en effet, suivant les circonstances, des évolutions très diverses, qu'il est bon d'indiquer, au moins d'une façon sommaire. Son origine est à peu près la même dans tous les cas ; on la trouve dans cette affection nerveuse, vague, mal caractérisée, à manifestations protéiformes, qui semble une sorte d'état intermédiaire entre la santé et la maladie et se trouve en quelque sorte au carrefour de toutes les maladies chroniques ; qui a été décrit par Lorry, Pomme, Cerise, Sandras, Bouchut (2), sous des noms divers et qui a reçu définitivement le nom de neurasthénie depuis les travaux de Beard, Bail,
(i) Annales médicopsych. 1866-67. Comptes rendus de la Société médico-psychologique.
(2) Bouchut, Du nervosisme et des maladies nerveuses, 2« édition. Paris, 1877.
30 LA FOLIE, l'hérédité ET LES DÉGÉNÉRESCENCES
Benedickt, Gordes, Erb, et tant d'autres. C'est une sorte d'épuisement nerveux chronique qui s'accompagne d'un notable changement de caractère, de désordres intellectuels plus ou moins graves, mais susceptibles de conduire à la folie confirmée.
Cet état névropathique est, d'après Moreau (de Tours), Morelet Legrand du SauUe (i), comme le germe de troubles mentaux plus graves que l'hérédité fera évoluer s'il est fécondé par de nouveaux éléments morbides.
La folie une fois apparue, elle pourra se transmettre pendant plusieurs générations soit sous des formes variées, soit sous des formes similaires. On voit quelquefois la manie se développer chez divers membres d'une même famille à peu près au même âge et sous l'influence des mêmes causes déterminantes. L'hérédité de la mélancolie est beaucoup plus fréquente ; on sait avec quelle désespérante fixité se transmet la tendance au suicide dans certaines familles; on en pourrait dire autant de l'hypocondrie. Dans les cas les plus heureux, et pour peu que les circonstances de la génération soient favorables, le germe tend à à s'affaiblir et à disparaître.
Mais il est loin d'en être toujours ainsi, et quand l'hérédité psychopathique suit une marche progressive, aux formes pures de l'aliénation mentale viennent se joindre ou succéder les tendances innées aux anomalies intellectuelles et morales,
(i) Legrand du Saulle. Leçons sur la folie héréditaire. Paris, 1873.
aux aliénations inférieures, à l^imbéciilité, à l'idiotie, et aux lésions congénitales du système nerveux*
Ainsi on trouvera à la fois dans une même génération des névropathes, des aliénés, des hystériques, des épileptiques, des imbéciles^ des idiots, des gens bizarres, exaltés, passionnés, doués d'instincts mauvais.
Dans d'autres cas, la folie, au lieu de commencer la série des états de dégénérescence, en est une des formes terminales. Elle n'est alors que la conclusion d'une longue suite d'anomalies psychiques, de singularités, de bizarreries, qui sont d'abord assez légères pour passer inaperçues mais qui s'accentuent peu à peu jusqu'à revêtir les formes même de l'aliénation mentale. Ainsi se comportent les dégénérescences mystérieuses qui ont pour agent principal le milieu social, l'influence dissolvante de la richesse et du pouvoir, et l'excès de développement intellectuel des ascendants.
Ou bien encore, suivant Morel, on observera, dans une première génération, la prédominance du tempérament nerveux, la tendance aux congestions cérébrales avec ses conséquences naturelles : irritabilité, violence, emportement de caractère. Dans une seconde génération, on trouvera une recrudescence de ces dispositions maladives, les affections organiques du cerveau, les névroses capitales, hystérie, épilepsie, hypocondrie. Dans une troisième génération, si rien n'arrête l'expansion du germe pathologique, on reconnaîtra des dispositions innées à la folie, aux actes excentriques, désor-
donnés, dangereux; enfin dans une dernière génération, les insuffisances mentales, la surdi-mutité, et Tabsence complète d'intelligence.
En résumé, quelle que soit la manière dont évolue le germe psychopathique, on voit qu'il existe autour de la folie proprement dite, la suivant, la précédant, ou se manifestant en même temps qu'elle dans les familles, une foule d'états psychiques qui constituent des infirmités beaucoup plus que des maladies. Le cerveau des individus qui en sont affligés n'est pas seulement dérangé d'une façon accidentelle : il est congénitalement mal constitué ; ses diverses parties se sont développées d'une façon inégale, et à un défaut d'harmonie dans les proportions de l'organe correspond un défaut d'équilibre dans son fonctionnement. Ainsi trouve sa pleine et entière application la théorie de la dégénérescence dont nous avons tracé précédemment les grandes lignes. Nous sommes donc fondés à dire que, victimes d'un vice congénital, les demi-fous et les excentriques sont des dégénérés héréditaires.
Ajoutons, pour être complet, qu'on a récemment reconnu que, chez quelques victimes d'anomalies cérébrales, la dégénérescence n'était ni toujours héréditaire, ni toujours congénitale, mais quelquefois acquise.
Il faut admettre, en premier lieu, que les conditions fâcheuses dans lesquelles peut se trouver le père au moment de la conception, et la mère pendant toute la grossesse, exercent une notable influence sur le développement futur du fœtus. Les
enfants conçus dans l'ivresse naissent avec de fâcheuses dispositions morbides ; il en est de même de ceux qui subissent des traumatismes dans le sein maternel. Il semble en outre que tout ce qui trouble la santé de la mère ou impressionne trop fortement son système nerveux soit de nature à retentir sur le fœtus et à entraver son développement.
En second lieu^ un enfant né dans de bonnes conditions et resté normal jusqu'à Tadolescence, peut, sous rinfluence d'une maladie grave comme la fièvre typhoïde, ou à la suite d'une chute sur la tête, ou de tout autre cause accidentelle, subir un trouble de nutrition du cerveau qui le fera descendre au rang des dégénérés (i).
Toutefois ces faits sont rares, et c'est le cas ou jamais de rappeler le proverbe : l'exception confirme la règle.
STIGMATES PHYSIQUES, INTELLECTUELS ET MORAUX DE LA DÉGÉNÉRESCENCE HÉRÉDITAIRE
Les signes auxquels on peut reconnaître la dégénérescence mentale héréditaire sont de trois or-
(i) Christian, Gotard et Bouchereau, Société médico-psychologique, i885.
A. CuLLERRE. — La Folie. 3
dres : intellectuels^ moraux et physiques. Les combinaisons multiples de ces symptômes, leurs associations inégales et la prédominance de certains d'entre eux créent ces types excessivement variés de psychopathes dont nous allons décrire les caractères communs, et qui vont de l'idiotie au génie, de l'excentricité à la folie confirmée, de la simple exagération des sentiments jusqu'à l'absence de tout sens moral, de la vertu au crime.
L'intelligence, chez les héréditaires, présente des degrés infinis : depuis Téclat des facultés les plus brillantes jusqu'à Tidiotie complète, en passant par ce qu'on pourrait appeler les intelligences partielles. Chez l'idiot, la lésion qui provient d'un vice héréditaire frappe le cerveau dans son ensemble; l'intelligence n'existe pas. Chez l'imbécile elle respecte certaines régions, d'où un développement partiel des facultés et une intelligence plus ou moins étendue. A un degré de plus en plus élevé, elle n'atteint que des points de plus en plus limités de la substance nerveuse ; d'où une intelligence inégale, plus ou moins équilibrée, brillante peut-être dans son ensemble, mais défectueuse par quelque côté.
Tel héréditaire, d'ailleurs correct sous tous les autres rapports, de mœurs irréprochables, d'une conduite régulière, aux penchants et aux sentiments des mieux pondérés, offre, suivant une expression imagée, de véritables trous dans son territoire intellectuel. Il a une mémoire des plus ingrates
OU est absolument réfractaire à l'étude des chiffres, au calcul, à la musique, au dessin.
Bien qu'il soit en possession d'une intelligence moyenne^ il se montre cependant absolument nul pour certaines facultés, totalement dépourvu de certaines aptitudes. Chez lui, selon M. Magnan, les centres de perception sont inégalement impressionnables, inégalement aptes à recueillir toutes les empreintes que doivent y laisser les sensations. Il y a désharmonie, défaut d'équilibre, c'est-à-dire signe de dégénérescence (i).
Dans d'autres cas, au contraire, on verra, coïncidant avec rinsuffisance de l'ensemble des facultés, une mémoire brillante, une facilité étonnante pour la combinaison des nombres, des aptitudes remarquables pour les arts d'imagination, pour les lettres, la poésie. L'empereur Claude, dont l'imbécillité est connue, était orateur, et son éloquence étonnait tous ceux qui avaient une connaissance intime de son véritable état mental. On cite des imbéciles, incapables de discerner le bien du mal, dénués de toute volonté, subissant toutes les impulsions, et n'ayant jamais pu remplir les plus humbles fonctions sociales, qui savaient Corneille et Racine par cœur et traduisaient les odes d'Horace en très bon français. Les criminels qui pour la plupart rentrent dans la classe des dégénérés, ont de fréquentesvelléitéslittéraires.Lacenaire était poète. Clément et Henri Muchembled, qui assassinèrent
(i) Magnan, Comptes-rendus de la Société médico-psychologique (Annales médico-psychologiques, 1886).
36 LA FOLIE, l'hérédité ET LES DÉGÉNÉRESCENCES
il y a quelques mois pne fillette de quinze ans au milieu des circonstances les plus romanesques, se donnaient, dans leurs élucubrations poétiques, les noms à'' Œil de Faucon et de Cerf agile. Ces dispositions intellectuelles ou artistiques se rencontrent à tous les degrés de la dégénérescence mentale et jusque chez les imbéciles. C'est dans cette catégorie que viennent se ranger ces individus que Félix Voisin a désignés sous le nom de génies partiels^ êtres réfractaires à l'éducation, indisciplinables, instinctivement vicieux, dénués de toute espèce de sens moral, mais doués de quelques-unes des aptitudes précédentes, et dont nous aurons à nous occuper plus loin au point de vue moral.
Beaucoup d'héréditaires, tout en ayant une intelligence insuffisante ou mal équilibrée, sont cependant remarquables par une disposition innée pour l'étude. On les voit se livrer avec une ardeur quasi impulsive et irraisonnée à des travaux au-dessus de leur vigueur intellectuelle; aussi n'atteignentils presque jamais le but. Ils font des ratés, des fous précoces, des déments avant l'âge.
Chez un certain nombre d'entre eux persiste un état enfantin des facultés intellectuelles qui les empêche de prendre jamais pied dans le monde des réalités et de l'expérience. Ils se créent d'éternelles illusions et vivent dans un monde imaginaire.
De très bonne heure, ils s'abstraient du milieu ambiant et vivent isolés dans la contemplation de leurs pensées et dans l'étude de leurs sensations. A force d'interroger et de contempler leur propre
personnalité, ils finissent par en vicier les éléments et par sombrer daus Tégoïsme, l'excès d'orgueil ou l'hypocondrie.
Mais on peut être un dégénéré héréditaire et posséder une grande intelligence, faire un magistrat remarquable, un savant mathématicien, un grand artiste, un homme politique distingué, un administrateur de premier ordre : c'est alors sur le domaine de la sensibilité morale que portera le défaut d'équilibre, et c'est par ce côté que cet homme intelligent présentera des défectuosités profondes. Ainsi que Ta fait remarquer Esquirol et plusieurs autres aliénistes, l'homme d'une intelligence parfaitement équilibrée, peut, s'il s'observe avec soin, voir surgir à certains moments dans son esprit des images extravagantes, les idées les plus bizarres et les plus dangereuses, mais il lui suffit d'un léger effort de volonté pour les écarter du champ de sa conscience et les faire rentrer dans le néant. Que la volonté manque de ressort ou soit sujette à des défaillances, et toutes sortes de sentiments et de penchants maladifs, d'impulsions nuisibles, s'imposeront avec énergie et seront le point de départ d'actions excentriques, d'écarts de conduite étranges.
Morel cite des hommes d'un haut mérite intellectuel, remplissant de grandes et importantes fonctions, haut placés dans la hiérarchie sociale, qui dans l'intimité de la vie privée offraient les plus singulières aberrations mentales.
30 LA FOLIE, l'hérédité ET LES DÉGÉNÉRESCENCES
Moreau (de Tours), dans la biographie de certains grands hommes, relève une fouie d'excentricités et les symptômes les plus variés d'un trouble mental réel.
Ces héréditaires de rang supérieur sont affligés d'une véritable neui^asthénie de la sensibilité moi^ale. Cette dernière est soumise à des fluctuations incessantes entre l'exaltation et la dépression. Susceptibles, impressionnables à l'excès, véritables sensitives, ils réagissent vis-à-vis des influences les plus légères. Un changement dans l'état de l'atmosphère, une circonstance insignifiante en ellemême, mais imprévue, un incident dérangeant Tordre de leurs habitudes les jettent dans un trouble pénible. Quelques-uns sont d'une violence, d'une irritabilité telles, que la moindre contrariété leur procure des colères épouvantables accompagnées de symptômes convulsifs. Ils passent de l'enthousiasme au découragement avec la plus déplorable facilité. Ce n'est pas seulement dans les circonstances douloureuses, comme les catastrophes domestiques, la mort d'amis ou de proches, que leur sensibiUté est mise en émoi ; il suffit pour cela des causes les plus futiles, et même les plus ridicules, et tel qui restera presque indifférent au dernier soupir d'une personne chère, donnera les signes du plus violent désespoir en apprenant la mort d'un animal favori. L'amour exagéré des animaux a été signalé comme une des bizarreries de caractère de ces individus. Un grand financier, cité par Morel, donnait les signes d'une véritable douleur
délirante à propos de la mort d'ane des nombreuses grenouilles qu'il élevait dans une mare de son parc (i). Cette sorte de monomanie pousse certaines gens à sacrifier leur fortune à l'installation d'hôpitaux luxueux pour les chiens et les chats malades; et la fureur des antivivisectionnistes a atteint dans ces derniers temps des proportions véritablement maladives.
. On observe aussi chez ces individus des sympathies et des antipathies qui atteignent des proportions incroyables. La vue, le contact, Todeur de certains objets est pour eux une cause de souffrance morale qui a pour base une crainte aveugle et irrésistible.
Ils sont tourmentés par des idées fixes, des obsessions bizarres. Le besoin d'accomplir certains actes extravagants, est tel, qu'ils ne peuvent, qu'à ce prix, et pour un temps, recouvrer le calme de leur esprit et la libre possession d'eux-mêmes. Mais les idées fixes et les obsessions sont parfois du caractère le plus dangereux : telles sont les impulsions à l'homicide, au suicide, au vol, à l'incendie,
(i) « Les biographes de M. de Bismarck n'ont pas manqué de rapporter tout ce qui a trait à sa sensibilité pour les animaux et en particulier pour les chiens; il en a toujours deux à table et il les nourrit d^ ses propres mains. Il y a dix ans il perdit Sultan, son molosse favori. Le chancelier l'assista jusqu'au bout et avec de telles marques de douleur que son fils essaya de lui faire quitter la pièce où se passait cette scène. M. de Bismarck y consentit, mais, arrivé à la porte, il se retourna, et ses yeux ayant rencontré le dernier regard de son vieil et fidèle ami : « Non, dit-il, laissez-moi seuil » et il retourna auprès du pauvre S«/;<3?z. » (J'é'mjï'^,!'"- septembre 1887.)
40 LA FOLIE, l'hérédité ET LES DÉGÉNÉRESCENCES
aux excès alcooliques, aux actes immoraux, impuisions qui finissent, dans nombre de cas, par devenir irrésistibles et entraîner les plus terribles conséquences.
Une marque probante de la nature dégénérative de ces obsessions émotives, de ces impulsions, de ces étrangetés morales, c'est qu'elles se manifestent parfois dès l'âge le plus tendre, et qu'on les a constatées chez des enfants de quatre ou cinq ans (i). Lorsqu'elles prennent certaines proportions, ces diverses particularités psychopathiques en arrivent à constituer de véritables délires qui se développent, se modifient, disparaissent, reviennent, s'enchevêtrent les uns les autres, chez le même individu, véritables épisodes (2) se succédant sur le fonds continu et invariable de la dégénérescence mentale. Ce sont ces divers états délirants qui, envisagés autrefois comme autant d'entités morbides distinctes, étaient désignés sous le nom de monomanies.
Toute une catégorie d'héréditaires est remarquable par de nombreuses défectuosités du moral et du caractère. Ceux-ci sont orgueilleux, d'un orgueil sans bornes, et s'attribuent avec une complaisance satisfaite, perfections, mérites et vertus. Leur égoïsme naïf et irraisonné, parfois féroce, s'allie à
(i) Magnan, Annales médico-psychologiques, i885.
(2) Ces états délirants ont été précisément désignés par M. Magnan dans ses divers travaux sous le nom de Syn" dromes épisodiques de la folie héréditaire.
la malveillance, à Tenvie, à une humeur hargneuse et chagrine.
La plupart n'ont qu'un faible sentiment de la morale et ne s'inquiètent que médiocrement des lois sociales ; ils ont des maîtresses sous le toit conjugal, épousent leurs servantes ou des filles de joie, ne reculent pas toujours devant l'inceste, s'abandonnent en secret aux vices les plus ignobles et se livrent avec emportement à tous les excès. Les uns sont dominés par les passions viles, l'avarice, le jeu, la boisson ; les autres sont paresseux, imprévoyants, dissipateurs*, tous manquent d'esprit de conduite et se laissent aller aux écarts les plus dangereux pour eux-mêmes et pour les autres.
Un rien les passionne, les exalte et modifie leurs idées et leurs sentiments. Esprits étroits et à courtes vues, leurs jugements presque toujours faux ou exagérés, sont exclusivement conditionnés par leurs passions et leurs idées préconçues. Leurs opinions sont bizarres, originales, hérétiques, paradoxales, toujours en contradiction avec les idées reçues. Impérieux, violents, menteurs, rancuniers, ils font preuve d'un entêtement et d'une obstination extraordinaire. Ils sont étrangers à tous les sentiments élevés, à Tesprit de tolérance, d'indulgence et de bonté.
Enthousiastes et primesautiers, ils sont de toutes les exagérations, de toutes les insanités, de tous les fanatismes.
Ces individus^ en un m^ot, pèchent surtout par rimperfection de leur personnalité morale. Ce sont
42 LA FOLIE, l'hérédité ET LES DÉGÉNÉRESCENCES
des êtres demi-conscients, demi-automates ; ils sont incapables de revenir sur eux-mêmes, d'analyser leurs sentiments et de raisonner leurs opinions. Cette pleine conscience de soi, l'attribut le plus noble d'un esprit large et bien équilibré et qui est le résultat des perfectionnements de la personnalité humaine accumulés de siècle en siècle, s'en va chez eux morceau par morceau. Cependant, il n'est pas rare de les voir occuper dans la société de hautes situations, remplir des rôles en vue et exercer sur les affaires de ce monde une énorme influence. Et chose remarquable, bien digne de l'attention des historiens et des philosophes, cette influence n'est pas toujours nuisible. Elle peut se faire sentir dans un sens favorable au bien général, si elle est mise au service d'une idée juste. Avec l'énergie des convictions, la persévérance, le fanatisme, l'absence de scrupules et l'étroitesse d'esprit qui caractérise ces individus, il n'y a pas d'obstacle dont ils n'arrivent à triompher. En émettant ces vues, nous ne faisons guère que résumer l'histoire de plus d'un réformateur célèbre.
A un degré inférieur, dans l'échelle des dégénérescences, se trouve une nouvelle catégorie qui ne fait que continuer la précédente^ et qui est caractérisée non plus seulement par la faiblesse, mais par l'absence complète de sens moral. Il s'agit alors d'une véritable imbécillité ou idiotie morale; elle s'accompagne souvent, d'une diminution plus ou moins marquée de l'intelligence; mais cette règle
n'a rien d'absolu, et il arrive au contraire parfois qu^elle coïncide avec des facultés remarquablement développées.
Dès leur jeune âge les individus atteints d'imbécillité morale présentent des instincts pervers, des sentiments dépravés, des penchants mauvais et incoercibles. Ils sont fantasques, excentriques, paresseux, querelleurs, emportés et violents. Ils se font renvoyer de toutes les institutions où on les place. Ils encourent parfois prématurément les rigueurs de la justice et doivent passer par les maisons de détention et de correction. Selon Helvétius l'inégalité des esprits serait due à la différence d'éducation, et sur cent hommes, assure Locke, il y en a plus de quatre-vingt-dix qui sont ce qu'ils sont, bons ou mauvais, utiles ou nuisibles à la société par l'éducation qu'ils ont reçue. L'opinion de ces philosophes est cependant contraire à l'observation la plus vulgaire ; une bonne éducation, quelque soignée et rationnelle qu'on la suppose, n'a jamais réformé des tendances vicieuses et pathologiques, et n'a jamais changé un dégénéré immoral en un homme vertueux. Les sujets qui nous occupent sont, en effet, réfractaires à toute éducation. La culture intellectuelle la plus complète est ellemême impuissante à modifier leurs instincts pervers, et selon la remarque de Bourdin, les dégénérés instruits et lettrés sont les plus redoutables de^ tous.
A répoque de la puberté, ils éprouvent des troubles intellectuels sous l'influence de la moindre
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cause. Chez les filles, la menstruation s'établit difficilement et donne naissance aux accidents les plus variés : Chlorose, hystéricisme, exagération de la sensibilité avec tendance aux larmes, catalepsie, sommambulisme, chorée, émotivité excessive, scrupules exagérés, inquiétudes d'esprit motivant des interrogations sans fin, doute, craintes des contacts, mysticisme, privation volontaire d'aliments, excentricités, et accès de délire agité ou mélancolique. Les jeunes garçons sont masturbateurs, vicieux, incendiaires, suicides, nostalgiques. Ils s'abandonnent au vol, au vagabondage, et s'affilient aux malfaiteurs. Eux aussi sont parfois choréiques, somnambules, érotomanes, persécutés, scrupuleux ou religieux à l'excès, tourmentés par le doute universel et l'hypocondrie morale.
En un mot, nous retrouvons chez ces dégénérés inférieurs, mais avec un développement plus précoce, toutes les particularités monomaniaques que nous avons déjà constatées chez les simples déséquilibrés de rang supérieur.
Quelquefois, ainsi que nous l'avons déjà noté précédemment, ils présentent des facultés intellectuelles très développées. « Doués dans ce cas d'une manière tout à fait extraordinaire, ils apprennent et retiennent tout avec la plus surprenante facilité. Ils sont les premiers de leur classe et on les regarde volontiers comme de petits prodiges. Ils possèdent parfois pour là musique, le calcul, le dessin, la poésie, l'improvisation, la déclamation ou l'art théâtral, une aptitude native
qui étonne. Puis quand ils arrivent à cette époque de la puberté dont nous parlons, leurs brillantes facultés pâlissent ou s'éteignent. Le développement psychique s'arrête, la croissance intellectuelle a dit son dernier mot, la faillite est déclarée et le petit prodige devient une non-valeur. Après beaucoup d'humiliations et de tâtonnements, ils s'engagent dans la marine ou dans l'armée. Quelquefois ils sont domptés par la sévère discipline de ce milieu nouveau, mais le plus souvent^ ils s'insurgent contre cette discipline, se font accabler de punitions et finissent assez fréquemment par être déférés à des conseils de guerre » (i).
Tout est irrégulier, désordonné, étrange dans l'existence de ces dégénérés. Incapables de se fixer à rien, ils prennent et abandonnent successivement tous les métiers , s'essayent sans résultat dans les directions les plus diverses. Après avoir scandalisé le monde par l'excès de leurs fautes, ils rétonnent par l'éclat de leur conversion et entrent dans les couvents les plus austères pour en sortir bientôt et reprendre le cours de leurs débordements (2) . Ils n'aiment absolument qu'euxmêmes : « mauvais fils, amants volages, époux distraits, pères oublieux, ils ont le cœur sec et
froid... Etres changeants, versatiles, inconséquents, paradoxaux, ils réagissent toujours d'une manière capricieuse et exagérée. Systématiquement hostiles à toute action moralisatrice, insen-
(i) Legrand du Saullc, Annales médico-psychologiques, 1876. (2) J. Falret, Annales médico-psychologiques, 1867.
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sibles aux joies de la famille, inaccessibles aux douceurs de l'affection, instinctivement portés à la rébellion, aux extravagances et au scandale, ils sont méchants, et font le mal pour le mal ».
La vie avec de pareils êtres n'est que luttes cachées^ querelles intestines, souffrances morales horribles : un véritable enfer. Finissent-ils enfin par échouer dans un établissement d'aliénés, ils en deviennent le fléau, et y suscitent les désordres les plus multipliés. Habiles à cacher leurs défectuosités morales pourtant si profondes, ils en imposent par leur apparente lucidité à leurs parents, aux magistrats, aux employés eux-mêmes des asiles. A force d'instances, de démarches écrites, de réclamations comminatoires, ils réussisent à recouvrer la liberté^ et ne tardent pas à reprendre le cours de leur vie irrégulière et désordonnée.
Les défectuosités de l'intelligence et de la sensibilité morale ne sont pas les seules qu'on constate chez les dégénérés héréditaires. Ils offrent encore, suivant les individus et leur degré de déchéance^ de nombreuses imperfections physiques, vrais stigmates de la dégénérescence somatique faisant cortège dMx stigmates de la dégénérescence ijttel" lectuelle et morale.
Tantôt les proportions des diverses parties du corps sont diminuées ou augmentées, la taille trop petite ou trop grande, les membres inégalement développés, parfois frappés de paralysies partielles ; le système pileux anormal. Tantôt le
crâne présente des malformations diverses, une petitesse ou un volume exagérés, des saillies difformes, des crêtes, des proéminences, des dépres» sions inusitées. Campagne a signalé, comme signe fréquent, presque constant chez les dégénérés raisonnants, un aplatissement de la région postérieure de la tête (i).
Le visage offre des anomalies nombreuses, un front trop exigu ou trop haut par rapport aux autres parties, une absence d'harmonie dans les traits, des asymétries très développées^ des tics, des contractions choréiformes de certains muscles de la face ; ou encore de la langue, d'où résulte le bégaiement . Du côté des yeux, on observe du strabisme, du nystagmus, des pigmentations irrégulières et une insertion vicieuse de la choroïde , des vices de conformation de l'iris. La bouche peut être d'une grandeur exagérée, les mâchoires proéminentes, les lèvres épaisses, la dentition irrégulière, atteinte d'anomalies et frappée de décadence précoce; la voiate palatine asymétrique ou réserrée.
Les oreilles sont asymétriques, vicieusement implantées, les pavillons écartés, amincis ou complètement déplissés, les lobules absents.
Les sens sont souvent imparfaits, le goût surtout, qui peut manquer totalement.
Des anomalies iir.portantes et curieuses sont celles qui frappent les organes génitaux des deux sexes et qui ont pour conséquence finale de s'op-
(i) Campagne. Traité de la folie raisonnante. Paris.
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poser à la génération. Ces imperfections qui sont si fréquentes chez les idiots et les imbéciles, ne sont pas rares chez les dégénérés appartenant à une catégorie supérieure et consistent non seulement en des arrêts mais encore en des anomalies de développement variés, dont il me semble inutile de faire une énumération détaillée.
Dans le cas où les; organes de la génération sont normalement conformés extérieurement, il n'est pas rare de voir leurs fonctions perverties. C'est ainsi que l'éveil précoce du sens génital, l'onanisme des enfants et des adolescents, est un signe certain du tempérament névropathique ; il en est de même de l'excitation anormale des fonctions sexuelles, de la frigidité, de l'impuissance, des obsessions mentales et des dépravations génésiques chez les adultes.
La santé des héréditaires peut être troublée à chaque instant par des maladies imprévues qui abattent leurs forces et bouleversent leur système nerveux. Un des accidents les plus communs auxquels ils soient sujets est Vaccès congestif avec ou sans attaque épileptiforme, avec ou sans phéno- ., mènes de paralysie ; accès qui peut se produire à toutes les périodes de Texistence. Il en résulte à diverses reprises dans la vie des individus toutes sortes de phénomènes inquiétants du côté de l'intelligence, de la mémoire, de la volonté, de la sensibilité, de la parole et du mouvement. Tout rentre dans 'ordre jusqu'à ce qu'un dernier accès, plus grave que les autres, amène la terminaison fatale.
L'enfance des héréditaires est fréquemment marquée par des troubles du système nerveux qui revêtent une forme choréique, convulsive, pseudoméningitique ou délirante. Gomme nous l'avons dit précédemment, révolution de la puberté chez beaucoup d'entre eux est lente et difficile, et c'est souvent à ce moment que se décide leur avenir: ils évoluent définitivement ou vers l'imbécillité confirmée ou vers l'instabilité mentale et la folie héréditaire.
Un autre point à noter, c'est la façon originale dont se comportent les héréditaires vis-à-vis de Talcool : les uns sont tellement sensibles qu'ils délirent à la moindre dose de boissons alcooliques ; les autres, au contraire, y sont tellement insensibles qu'ils ne peuvent s'enivrer et sont réfractaires aux plus forts excès.
Enfin, outre les particularités psychopathiqucs propres à la dégénérescence mentale, et qui font en quelque sorte partie du tempérament, de la manière d'être de Tindividu, les héréditaires peuvent être atteints accidentellement de délire vésaniqiie à la façon des aliénés ordinaires, mais encore dans ce cas, leur délire, quelle qu'en soit laiorme, revêt des caractères spéciaux ; il a quelque chose de bizarre, d'incorrect, de mal venu, et ne semble obéir à aucune loi. Ils peuvent être atteints de manie, de délire des grandeurs, de délire de persécution, de mélancoHe, mais par poussées, par accès, par bonds, avec des revirements et des volteface inattendus, et des formes confuses, vagues,
A. CuLLERRE. — La Folie. 4
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atténuées, se succédant, se superposant ou coïncicidant chez le même sujet qui peut aussi présenter des délires multiples.
Morel divise les héréditaires en quatre classes,
Dans la première, il range ceux qui ne se font remarquer que par la simple exagération du tempérament nerveux. Ils présentent des anomalies dans la sphère des facultés intellectuelles et affectives, mais non des lacunes ; c^est une simple déséquilibration se traduisant par des excentricités et des idées fixes dont les patients ont pleine conscience, tout en étant dans l'impossibihté de s'y soustraire.
La seconde classe comprend ceux qui, avec une conservation apparente des facultés intellectuelles^ présentent une profonde perturbation ou une absence complète des facultés morales, avec du délire des sentiments et des actes, des impulsions irrésistibles, des perversions génésiques.
La troisième classe renferme les imbéciles, les instinctifs, les individus présentant des tendances précoces et innées pour le mal.
Enfin la quatrième comprend l'idiotie, c'est-àdire l'arrêt complet de développement intellectuel.
Si cette classification est acceptable dans ses grandes lignes, elle est d'une application souvent bien difficile. Cependant, parmi tous les signes de dégénérescence physique et mentale que nous venons de passer en revue, il existe une sorte de hiérarchie. Ils n'ont pas tous, au point de vue du diagnostic, une valeur égale. Les anomalies physi-
ques sont les plus graves de toutes; elles révèlent
sûrement la déchéance de l'individu et Timperfection
de ses organes, imperfection qni entraîne d'une
façon fatale un mode vicieux de fonctionnement. >
Les multiples et bizarres déformations du crâne, par exemple, si communes chez les hériditaires, déterminent des compressions et des arrêts de développement du cerveau, dont les fonctions sont par là même, soit diminuées, soit perverties. La gravité des anomalies intellectuelles et morales varie, suivant que ces dernières consistent dans une diminution, une augmentation ou une perversion de ces facultés. Ainsi Texcès de sensibihté morale qui caractérise certains déséquilibrés a, au point de vue de la dégénérescence, une signification moins grave que l'absence complète ou la perversion du sens moral, qui caractérise tout une variété d'héréditaires. Il en est de même des excentricités intellectuelles comparées aux lacunes de l'intelligence. Toutefois, nous le répétons, ces différences, bien que réelles, ne permettent pas d'établir une classification vraiment utile des dégénérescences mentales, car il n'y a ni fixité, ni uniformité dans leur manière de se grouper et de se manifester. Un imbécile peut être en même temps un excentrique ; un idiot moral est le plus souvent en même temps un imbécile intellectuel, mais on voit des idiots moraux doués d'une grande intelligence. L'exagération de la sensibilité morale, les impulsions et les obsessions se montrent tout aussi bien chez un individu faible d'esprit que chez une personne
52 LA FOLIE, l'hérédité ET LES DÉGÉNÉRESCENCES
d'une intelligence très développée. Ce n'est donc que par un examen approfondi de chaque cas en particulier sous le triple aspect physique intellectuel et moral, qu'on peut arriver à établir le bilan d'un héréditaire et lui assigner son rang dans la hiérarchie des dégénérés.
Mais pour Tétude que nous nous sommes proposée, ces grandes divisions étaient insuffisantes. Pour présenter au lecteur les divers échantillons de la dégénérescence mentale, il nous a fallu, à défaut d'une classification acceptée parla science, adopter une méthode empirique, isoler, d'après leurs caractères saillants, les principaux types, et leur consacrer à chacun une description spéciale.
C'est ainsi que nous avons, dans les deux chapitres qui vont suivre, étudié les diverses sortes (ïobsédés et à'impiilsifs.
Dans les trois suivants, nous avons décrit les excentricités d'esprit souvent alliées à une certaine dose de folie, et qu'on rencontre chez les raisonnants^ les persécuteurs^ les mystiques.
Un autre est consacré aux états d'esprit où la perversion morale est prédominante, comme chez les hystériques QX les criminels précoces.
Enfin, un dernier chapitre est consacré aux sexuels, c'est-à-dire à ceux qui présentent d'une façon prédominante des désordres psychiques ayant pour origine les fonctions et les organes de la génération.