LA FOLIE DANS L'HISTOIRE
une revue rapide de quelques-unes des plus puissantes dynasties d'Europe avant le dix-huitième siècle.
En l'espace de quatre siècles, l'Angleterre use six dynasties de rois, des Plantagenets aux Oranges. Les Lancastres s'éteignent après avoir passé par l'épilepsieavec Henri IV, la folie et Pimbécillitéavec Henri VI, la débauche avec Henri V, la mort prématurée et la stérilité avec les autres membres de la famille. Les Yorks disparaissent dans le crime avec Edouard IV et Richard III, tous les deux assassins de leurs familles, ce dernier étant bossu, boiteux et paralysé d'un bras.
Puis viennent les Tudors ; sur les sept enfants d'Henri VII, cinq meurent en bas âge. Henri VIII son fils est un personnage « névropathique, cruel, sanguinaire, lascif et dévot, cupide et prodigue, entêté et versatile » (i). De ses six mariages il n'eut que trois enfants: Edouard VI, mort à dixhuit ans ; Marie, fanatique, sanguinaire et féroce, ï hyène du Nord-^Qt Elisabeth, esprit brillant sous certains rapports, mais vain, futile, violent et colérique. Bien que par suite d'une infirmité des organes sexuels, elle dût se condamner à la continence, elle manifestait un érotisme bizarre, se plaisant à allumer les hommes, en étalant à leurs regards la nudité de sa gorge et de son nombril. Elle mourut dans un accès de mélancolie avec stupeur.
Parmi les Stuarts, Jacques P"* est faible d'intel-
(i) P. Jacobi, loc. cit.
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ligence, bouffon, pédant, débauché, objet de dérision pourson entourage; Charles II est ininieHigent, ignorant, plongé dans une débauche crapuleuse, atteint d'idiotie morale et d'épilepsie ; il est frappé de folie passagère à la fin de sa vie. Jacques II est imbécile et sexuel; Charles-Edouard le Prétendant ne put jamais apprendre à lire et mourut fou et paralysé.
La famille de Valois monta au trône de France avec Philippe VI, petit-fils de Philippe le Hardi. Tous ses enfants moururent en bas âge, sauf Philippe d'Orléans, dont la postérité s^éteignit à la deuxième génération, et Jean le Bon dont la descendance nombreuse disparut en grande partie en peu de temps.
Les descendants directs de ce dernier furent Charles le Sage, dont le fils, Charles VI, fut fou. Charles VII, fils du précédent, également fou, mourut de faim par crainte du poison.
Louis XI, fils de Charles VII, est un singulier mélange de grands talents et de tares psychopathiques. Cruel, bizarre, hypocondriaque, superstitieux, obsédé, tremblant devant la mort, il succomba à la suite d'accidents cérébraux répétés. Charles VIII, son fils, fut stérile, et avec lui s'éteignit la branche ainée.
La branche cadette prend le pouvoir avec Louis XI ï et s'éteint aussitôt.
La branche suivante commence avec François P^; les enfants de ce dernier furent: François,
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dauphin, mort à dix-neuf ans; Henri II dont le fils, François II, scrofuleux et faible d'esprit, meurt à seize ans ; Charles IX, atteint de contractures et de tics .convulsifs, qui meurt fou à vingt-quatre ans, épuisé de débauches; Henri HI, névropathe, efféminé, incestueux et pédéraste mort à trente-sept sans enfants.'
Avec Henri IV commence la dynastie des Bourbons. H eut seize enfants, tant légitimes que bâtards : aucun n'hérita de ses talents. Gaston d'Orléans était traître, lâche, adonné à tous les vices crapuleux. César et Alexandre de Vendôme ^e livrèrent dès leur enfance aux débauches les plus honteuses. Louis XlII est bègue, faible, impuissant, hypocondriaque, mélancolique, dénué de tout sentiment affectif.
Avec Louis XIV, la race se relève ; mais ce prince laisse une postérité lamentable ; morts nombreuses en bas âge, vices infâmes, excentricités, ivrognerie, maladies cérébrales, imbécillité.
Le grand Dauphin, le seul de ses enfants légitimes qui ait laissé de la postérité, est « absorbé dans sa graisse et dans ses ténèbres », selon Saint- Simon, et semi-imbécile, est frappé d'apoplexie à trente-neuf ans. De ses trois enfants, le duc de Bourgogne, bossu, contrefait, boiteux, prognathe, sexuel, ivrogne, colérique, dévot et scrupuleux, meurt à vingt-neuf ans; le duc de Berry, imbécile, succombe a vingt-huit ans; le duc d'Anjou, qui sous le nom de Philippe V fonde la branche des Bourbons d'Espagne est d'une sensualité bes-
tiale et d'une indolence extrême. Il finit par tomber dans une imbécillité complète, et cède le trône à ses fils, Louis P^ qui meurt à dix-sept ans sans postérité, puis Ferdinand VI, mélancolique, fou, mort sans enfant.
Le duc de Bourgogne, fils du grand Dauphin, eut trois enfants : deux morts au berceau, et Louis XV, encore un sexuel. Ce dernier a six filles, chez qui on trouve la dartre, la scrofule, l'épilepsie, la dépravation et l'inceste, dont l'aînée seule s'est mariée; et un fils, le Dauphin, mal né, mal conformé, lourd, bizarre, excentrique, demi-fou, demi-imbécile. Marié deux fois, le Dauphin eut neuf enfants dont quatre morts en bas âge. Des cinq autres, Louis XVIII, Glotilde et Elisabeth moururent sans enfants ; Charles X eut deux fils, l'un mort sans postérité, Tautre n^ayant qu'un fils stérile (le comte de Ghambord); enfin Louis XVI eut deux fils morts jeunes et une fille morte sans enfants.
Quant aux dynasties plus récentes, elles n'échappent pas à la loi fatale, et sur ce point les connaissances du lecteur nous dispenseront d'entrer dans d'inutiles détails.
Si nous poursuivions notre démonstration, nous verrions que ce ne sont pas [seulement les familles princières et les races aristocratiques, mais encore les peuples privilégiés qui semblent obéir à la loi fatale de dégénérescence. Il est d'usage, en désignant le groupe des nations qui marchent à la tête de la civilisation, de dire : la vieille Europe, L'Europe n'est peut-être pas encore bien vieille,
mais elle est tout au moins dans son âge mûr, et le jour viendra où, comme tout ce qui subit l'évolution de la vie, il lui faudra faire place aux jeunes.
En étudiant les dynasties, nous avons fait à plusieurs reprises la remarque que, parmi les princes, les plus illustres par leurs talents et même leur génie étaient loin d'être exempts de toute tare psychopathique, et présentaient au contraire un singulier mélange de grandeur intellectuelle et de petitesses morales, de bizarreries, d'excentricités et même de déséquilibration mentale. Ainsi Alexandre-le-Grand, Charles-Quint, Louis XI, et d'autres que nous n'avons pas nommés.
Ce fait n'a rien qui soit spécial aux grands princes; si on étudie la biographie des hommes illustres, à quelque catégorie qu'ils appartiennent, on le retrouve avec les mêmes caractères, et l'on constate que la plupart, ou sont eux-mêmes porteurs de tares nerveuses et psychopathiques ou présentent les divers signes de l'affaiblissement de la race ; ou enfin comptent de nombreux aliénés
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OU dégénérés parmi leurs ascendants, leurs descendants ou leurs collatéraux.
Cest, en dépit des objections, une observation tellement générale, que la sagacité des penseurs n'a pas attendu pour le constater, que la science élucidât ce point de psychologie morbide. — Nullum rnagjium ingenium sine mixtura dejnentiœ, dit Aristote. — Est aliquid deîirii in omni inagno ingénia^ a écrit Boerhaave. — « C'est, fait dire Molière à Tun de ses personnages, une chose admirable, que tous les grands hommes ont toujours quelque grain de folie mêlé à leur science. »
Dans son beau livre sur la Psychologie morbidey Moreau (de Tours) en a réuni de nombreux exemples. Parmi les grands hommes de la guerre et de la politique, nous voyons que César et Pierre le (jrand étaient épileptiques, qu^AIcibiade et Turenne étaient bègues*, que Cromwell était hypocondriaque, que Richelieu a eu des accès d'aliénation mentale et que Talleyrand était pied-bot. Le Grand Gondé, le vainqueur de Rocroi, était un homme ignorant, colérique, traître, et quoique frigide, amoureux de sa sœur Longueville; son fils unique était rachitique et mourut fou. Lord Chatham avait des tics d'esprit voisins de la folie confirmée, et sa petite-fiUe, lady Stanhope, la sibylle du Liban, était une espèce de folle.
Parmi l'es grands noms que les religions ont enfantés, Mahomet était épileptique, et avait des visions et des extases. Saint Dominique, Saint Fran-
cois-Xavier, Saint François d'Assises étaient extatiques et hallucinés; ce dernier était stigmatisé, par conséquent hystérique. Ignace de Loyola fut halluciné, donna des marques d'égarement d'esprit et fut poursuivi par Tidée du suicide. Luther était halluciné ; Savonarole était halluciné : il prétendait avoir part aux révélations célestes et comme Luther il eut de grands combats à soutenir contre les démons.
Parmi les philosophes, nous trouvons Socrate, halluciné; Pascal, névropathe et obsédé; J.-J. Rousseau mélancolique, persécuté et suicide; Gondillac somnambule; Saint-Simon excentrique; Fourier, ayant passé toute sa vie dans un état d'hallucination non interrompue; Hegel, dont la sœur était folle ; Auguste Comte, frappé d'aliénation mentale au milieu de sa laborieuse carrière.
Parmi les hommes de science, Swammerdam, mystique et aliéné; Zimmermann, mort fou, halluciné et hypocondriaque; Haller, atteint à la longue^ de lypémanie religieuse ; Newton frappé à la fin de sa vie de mélancoUe avec stupeur; Guvier, qui perdit tous ses enfants de fièvre cérébrale ; Linné, génie précoce, hydrocéphale, apoplectique, mort en démence.
Si nous passons aux poètes et aux gens de lettres, nous voyons Lucrèce, atteint de manie intermittente; Tacite, dont le fils fut idiot; Le Tasse aliéné; Swift mort fou ; Chatterton, Gilbert, morts suicidés; Kleist, Klingermann, Lenz, Lenau qui se suicidèrent dans un accès de folie ; Bernardin de
Saint-Pierre, persécuté; Byron, scrofuleux, piedbot, qui au dire de lord Dudley aurait eu des convulsions et aurait été fou ; Henri Heine, atteint d'une maladie chronique de la moelle; Alfred de Musset, Hoffmann, Poe, alcooliques. Et nous ne parlons ni de tous ceux qui moururent à la fleur de l'âge, ni de ceux qui n'ont montré qu'une légère déséquilibration de l'intellig^ence ou de la sensibilité morale.
Enfin, les artistes fournissent aussi leur large part d'esprits incorrects et Ton retrouve certains tics nerveux et psychiques chez un grand nombre d'entre eux, sans parler de leurs bizarreries, de leur instabilité mentale et des excentricités qui leur sont habituelles.
Parmi les musiciens, on compte Mozart, névropathe, mort d'une maladie cérébrale; Haendel, dont les facultés furent un instant compromises; Beethoven, bizarre et mélancolique; Donizetti, mort de paralysie générale; Schumann, Chopin^ morts fous. Un sculpteur et un caricaturiste de talents sont morts dernièrement à Gharenton.
Un peintre bien connu, mort récemment d'une gangrène du pied, était ataxique tandis que son père était hémiplégique et aphasique, sa mère épileptique ; que de ses deux frères l'un est atteint de paralysie générale progressive et l'autre est un cérébral (^i).
(i) Charcot, Galette des hôpitaux, 1887. Si nous ne parlons pas davantage des contemporains, c'est par un sentiment de réserve que l'on comprendra.
L'enfance et la jeunesse de certains hommes célèbres sont pleines de bizarreries et se rapprochent par plus d'un trait de ce que l'on observe chez les. futurs aliénés victimes de la prédisposition hérédi-taire. Ainsi Lewes, le biographe de Gœthe, dit de. ce grand poète :
u II n'aime point à jouer avec les autres enfants ou ne peut s'y décider que s'ils sont d'une beauté exceptionnelle. Lui présente-t-on un petit camarade dont les traits ne sont pas à son goût, il entre dans une rage noire^ et il n'y a plus moyen de le calmer. Ainsidonc, dès Tâge de trois ans, il a le sentiment du beau. Il n'écoute rien avec autant de plaisir que les contes et bientôt commence d'en inventer lui-même. Il apprend tout avec une facilité singulière: c'est un enfant précoce.
((A peine Ta-t-on mis à l'école, qu'il se plaint d'avoir des camarades qui ne sont ni assez beaux ni assez spirituels à son gré. Sa mère lui reproche sa démarche prétentieuse et guindée qui le distingue désagréablement des autres. Sur quoi il répond: « Je commence par ceci ; mais un jour je saurai bien me distinguer autrement!... » Une autre fois il déclare que jamais il ne pourra se contenter de ce qui suffit au commun des hommes. La nouvelle du tremblement de terre de Lisbonne ébranle sa foi chrétienne. Il conçoit aussitôt l'idée de se mettre en rapports directs avec le « dieu de la nature », et à cet effet, il dresse dans sa chambre un autel de sa façon; sur cet autel, il brûle tous les jours comme symbole de l'âme une pastille odorante qu'il allume aux rayons du soleil à l'aide d'une lentille. C'est ainsi que, dans la solitude de sa chambre à coucher, ce prêtre de sept ans célèbre les rites de son culte personnel. A l'âge de treize ans, il a des accès de tristesse, et, comme il le dit lui-même, la volupté de la mélancolie^ Villusion d'aune existence perdue^ ï entraînement vers la solitude {i). ))
On retrouve dans la biographie de la plupart
(i) Lewes, Gœthé's life and works.
des poètes et des artistes, des particularités analogues. Chateaubriand disait de lui-même : « xMon défaut capital est Tennui, le dégoût de tout et le doute perpétuel. » Gomme plus tard Lamartine, il fut d'abord tourmenté par l'idée du suicide-
A dix-sept ans, Georges Sand était profondément mélancolique et éprouvait les mêmes impulsions au suicide : « Gette tentation, dit-elle, fut quelquefois si vive, si subite et si bizarre que je pus bien constater que c'était une sorte de folie dont j'étais atteinte. Gela prenait la forme d'une idée iixe, et frisait par moments la monomanie. )>
Rien ne peint mieux la déséquiiibration mentale du tempérament artistique que ces traits de la vie d'une jeune femme, peintre de talent, morte il y a quelques années :
(( Se montrer, paraître, briller, voilà son rêve perpétuel. L'orgueil la dévore. Elle répète sans cessera Si j'étais reine ! » Elle s'écrie, en se promenant dans Rome : « Je veux être César, Auguste, Marc-Aurèle, Néron, Caracalla, le diable, le pape! » Elle ne trouve de beauté qu'aux princes, au duc de H..., au grand-duc Wladimir, à don Carlos, Le reste ne vaut pas un regard.
Les idées les plus incohérentes se mêlent dans sa tête. C'est un étrange chaos. Elle est très pieuse; elle prie Dieu matin et soir; elle lui demande un duc pour mari, une belle voix et la santé de sa mère. Elle s'écrie, comme le Claudius de Shakespeare: « Il n'y a rien de plus affreux que de ne pouvoir prier. » Elle a une dévotion spéciale à la sainte Vierge; elle pratique la religion orthodoxe et elle lit l'avenir dans un miroir brisé, où elle découvre une multitude de petites figures, un plancher d'église en marbre blanc et noir, et peut-être un cercueil. Elle consulte le somnambule Alexis, qui voit dans son sommeil le cardinal Antonelli; elle se fait dire pour un louis la bonne
aventure par la mère Jacob. Elle a toutes les superstitions: elle est persuadée que le pape Pie IX a le mauvais œil. Elle craint un malheur parce qu'elle a vu la nouvelle lune de l'œil gauche. Ses idées changent atout moment. A NapleS; tout à coup, elle se demande ce que c^est qu'une âme immortelle qui se replie devant une indigestion de homard. Elle ne conçoit pas qu'un malaise de l'estomac puissefaire envoler la céleste Psyché, elle en conclut qu'il n'y a pas d'âme, que c'est «une pure invention ». Elle voyage sans cesse, allant de Nice à Rome, de Rome à Paris, de Paris à Pétersbourg, à Vienne et à Berlin. Sans cesse errante, elle s'ennuie sans cesse. Sa vie lui semble amère et vide, a Dans ce monde, dit-elle, tout ce qui n'est pas triste est bête, et tout ce qui n'est pas bête est triste. » Elle manque de tout, parce qu'elle veut tout. Elle est dans une affreuse détresse, elle pousse des cris d'angoisse. Et pourtant elle aime la vie (i).
Lombroso a résumé, dans les propositions suivantes, les particularités pathologiques des hommes de talent qui sombrent plus tard dans la folie : Ils manquent, en général, de caractère et surtout de modestie; ils donnent de très bonne heure des signes de précocité ; ils sont portés à abuser des substances narcotiques et enivrantes ; ils présentent des anomalies du sens génital; ils ne peuvent rester en place et voyagent sans cesse ; ils changent souvent de carrière et d'études; ils sont les véritables pionniers de la science; ils ont un style propre, passionné, coloré ; ils sont tourmentés par le doute religieux; ils se préoccupent sans cesse de leur personnalité et sont perpétuellement ballotés entre des états d'éréthisme et d^atonie.
(i) Marie Bashkirtseff, son Journal. Paris, 1887. ~ Le Temps, i8 juin 1887.
A. GuLLERRE. — La Folie. 22
Beaucoup d'hommes de talent sont des mélancoliques, des obsédés, des hypocondriaques. Je n'en veux pour exemple que ce passage caractéristique de la biographie de Talma :
Talma fut toute sa vie un dépensier, toujours endetté et toujours courant après l'argent pour satisfaire ses créanciers, ce qui ne contribuait pas peu à accroître sa mélancolie naturelle, car ce grand artiste était un mélancolique et même, par moments, un hypocondriaque: (c Lorsque je vais au spectacle, disait-il un jour à sa femme, et que je vois tous ces êtres rassemblés, parés et joyeux, je fais toujours cette réflexion : Dans peu d'années ils seront tous dans le cercueil et ce sera pour Véternité ! Le croiras-tu, disait-il encore, quand je considère une femme, ses formes gracieuses, ses traits charmants, je cherche à voir ce que serait le squelette de cette jolie créature , je le découvre sous la chair ; mes yeux et mon esprit ont pris cette habitude, et, malgré mes eflbrts, je la vois toujours ainsi. » D'autres fois, c'étaient des terreurs dont il ne pouvait se défendre: tantôt il se croyait près de devenir aveugle; tantôt il craignait de tomber mort dans la rue ; souvent il pensait être paralysé. Un jour, en jouant Cinna^ racontait-il à Audibert, il entrevit autour de lui des abîmes sans fond. Une fois, il lit dans un journal l'affreux récit d'un crime; il croit avoir devant les yeux la tête coupée de la victime ; il fuit^ il marche à l'aventure, entre dans une église, en ressort, va sans savoir où et se rappelle enfin qu'il doit jouer Hamlet. « Ce soir-là, disait-il, quand je levai le poignard sur ma mère, je me fis peur à moimême (i) ».
Inutile de multiplier les preuves de cette déséquilibration mentale naturelle aux hommes de talent et de génie. Leurs biographies et leurs mémoires nous fourniraient à ce point de vue des matériaux inépuisables ; nous y renvoyons le lecteur.
(i) Alfred Copin, Talma et V Empire.
Ce singulier phénomène, constaté depuis les siècles les plus reculés, n'a reçu un commencement d'interprétation scientifique qu'à une époque encore récente. On connaît le célèbre argument du livre de Moreau (de Tours) sur la Psychologie morbide :
« Les dispositions qui font qu'un homme se distingue des autres hommes par l'originalité de ses pensées et de ses conceptions, par son excentricité ou par l'énergie de ses facultés affectives, par la transcendance de ses facultés intellectuelles, prennent leur source dans les mêmes conditions organiques que les divers troubles moraux dont la. folie et Vidioiie sont l'expression la plus complète. »
En d'autres termes, le génie est un état névropathique, un véritable éréthisme nerveux développé dans un cerveau semi-morbide. D'après divers auteurs, on en trouve la preuve dans l'analogie étroite qui existe entre Yinspiratioji^ Venthousiasme et l'excitation 7naniaque; analogie admise de toute antiquité, au point que les Grecs désignaient par le même terme de Mania la folie et l'inspiration poétique et prophétique.
Suivant Moreau (de Tours), l'état névropaihique apporte avec lui dans l'organisme un nouvel élément de vie, imprime une impulsion inaccoutumée au jeu des organes, et spécialement des appareils chargés des manifestations nerveuses. Il en serait de même de certaines autres maladies chroniques comme la scrofule et le rachitisme, dont l'idiotie est le produit. Aussi, se croit-il, après
avoir administré des preuves de la thèse précédente, autorisé à conclure que le fonctionnement intellectuel ne saurait être plus parfait que lorsque ces divers états morbides se trouvent réunis chez le même individu, c'est-à-dire lorsque le sujet est d'une constitution tout à la fois rachitique, scrofuleuse et névropathique.
Le mérite de Moreau (de Tours) a été de poser nettement le problème des parentés du génie et de la folie. Quant à la solution qu'il en a donnée et dont nous venons de résumer les principales propositions, elle n'a plus guère, pensons-nous, qu'un intérêt historique. L'assimilation, par exemple, de l'activité de l'homme de génie avec l'excitation maniaque de l'aliéné est une pure hypothèse que rien de positif ne justifie. S'ils étaient de même nature, il ne saurait y avoir entre l'éréthisme génial et l'éréthisme pathologique qu'une simple différence de degré et l'on verrait, chose absolument singulière, ou le génie aboutir à la folie, ou la folie aboutir au génie. Si l'on veut bien consulter l'histoire, on verra que si quelques personnages remarquables sont devenus effectivement aliénés, le fou devenu subitement homme de génie est encore à naître.
Au reste, le génie est un état complexe dont aucune définition satisfaisante n'a encore été donnée. Où est l'excitation maniaque dans le génie d'un Newton ou d'un Napoléon ? Où est même simplement l'éréthisme? Il semble bien que chez les plus grands hommes, le génie soit plutôt un don, une sorte d'instinct, une force agissant d'elle-même.
sans effort et sans trouble. Encore, toute naturelle qu'elle soit, cette force ne puise-t-elle pas rien qu'en elle-même tous ses moyens d'action et de développement; elle en tire une partie des circonstances et du milieu. Ce fait qu'à certaines époques les génies se multiplient et qu'à d'autres ils manquent d'une façon absolue en est une preuve caractéristique. Une autre preuve qu'il y a dans tout génie deux choses : ce qu'il doit à lui seul et ce qu'il doit à son milieu, c'est que chaque époque semble se résumer dans une forme spéciale de génie : les génies religieux dans les époques de décadence et d'anarchie sociale; les génies militaires dans les époques de luttes de peuples ; les génies scientifiques, artistiques et littéraires, dans les temps de paix et de richesse ; les génies politiques dans les époques de révolutions.
Le génie n'est donc pas un genre de folie, mais le génie et la folie puisent à la même source une commune origine. S'ils ne sont pas nécessairement par eux-mêmes une excitation, le talent et le génie sont nécessairement le résultat d'excitations accumulées et transmises. Ils sont eux aussi le produit de la sélection sociale. Les statistiques de personnages célèbres ou remarquables établies par le D"" Jacobi, prouvent que, d'une façon générale, il y a corrélation entre le nombre des talents fournis par une région donnée, la proportion de la population urbaine et la densité de la population totale. Plus la vie intellectuelle et sociale est active dans un pays, plus la population est dense, plus il
y à de villes, c'est-à dire de centres où les fonctions cérébrales sont sollicitées à une activité intense, et plus il naît de talents et de génies.
Mais les statistiques démontrent aussi que la folie et les dégénérescences sont d'autant plus nombreuses dans une agglomération, que la tension intellectuelle y est plus considérable. Talent et folie sont donc le résultat de l'excitation intellectuelle de générations successives transmise par Thérédité.
Plus la tension intellectuelle et l'excitation seront fortes chez les individus d'une génération et plus il y aura de chances pour qu'elles produisent chez leurs descendants des capacités hors ligne, de brillants esprits, de grands talents, mais en même temps des déséquilibrés, des génies partiels, des psychopathes, des nerveux et des dégénérés. Chez un homme illustre par son mérite intellectuel, quelques bizarreries morales, quelques excentricités, quelques idées fixes ne font que déparer un peu ses hautes facultés; chez un esprit médiocre, elles constituent des difformités mentales, qui sans aucun contre-poids, se développent à Taise, et aboutissent à un trouble complet et général de Tintelligence.
Avec un exercice cérébral modéré mais soutenu, le perfectionnement est sans doute plus lent, mais plus régulier, plus stable ; les générations ont une santé psychique plus forte, mieux équilibrée. Mais avec Tabus de l'activité cérébrale et le surmenage du système nerveux, l'effort de l'hérédité devient plus capricieux, ses résultats moins fixes, les
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à-coups et les malfaçons plus nombreux ; et il aboutit d'une façon beaucoup plus rapide aux formes pathologiques, aux anomalies morales, à la dégénérescence et à l'abâtardissement de la race.